‹ Œuvres de Henri de RégnierChapitre 35 sur 203 · LE BOUQUET NOIR · texte numérisé non relu

LE BOUQUET NOIR

Le nocturne jardin où le jour et l'été

Ont mûri l'espalier et fleuri la guirlande

Pour que le fruit trop lourd à la branche suspende

Le flexible poids d'or de sa maturité,

Le nocturne jardin au soleil exalté S'apaise, fleur à fleur, et la rose appréhende Le crépuscule lent qui l'ouvre toute grande Jusques à se mourir de sa suavité.

Tout le jour, de la chambre, à travers la persienne.

Nous avons respiré l'odeur aérienne

Du jardin tiède encore où nous irons, ce soir,

Écouter les fruits mûrs, dans le silence las.

Qui tombent, et cueillir, dans l'ombre, un bouquet noir

A d'invisibles fleurs que nous ne verrons pas.

LES MEDAILLES U ARGILE G'J

La INIuse à qui mes mains ont tressé, l'autre année,

Pour sa tête divine à mon geste inclinée,

La couronne flexible et le souple bandeau

Où j'ai mêlé la rose ardente et l'iris d'eau

Avec l'algue marine et le lierre des bois,

La Muse au front orné par l'amour de mes doigts

Des fleurs du vert printemps et de l'automne rousse.

Elle que je connus hautaine m'a dit, douce,

Souriant à demi dans l'ombre, lentement.

Puis plus haut peu à peu et debout dans le vent :

« Certes il sied, ô toi qui m'es humble et fidèle.

D'aimer la pourpre chaste où tu me trouves belle

Et qui tombe à longs plis égaux et qui s'étale

Jusques à mon orteil que montre la sandale

Et d'où sort noblement, d'un geste qui l'étiré,

Mon bras cerclé de bronze et qui porte une lyre;

Mais ne vas pas au moins oublier qu'en secret

Mon corps inattendu quelquefois apparaît

Au cher passant pour qui ma robe alors s'entr'ouvre

Et que, sous le tissu glorieux qui les couvre.

Palpite ma beauté et frissonne ma chair.

Ne sais-tu pas, non plus, que la source et la mer

Sont faites pour baigner ma peau et que le vent.

Debout à mon côté, de ses ongles, souvent

A dénoué ma chevelure pour la tordre

Eparse, et que ma bouche odorante aime à mordre

Les fruits voluptueux qui parfument la nuit?

Et si, en m'appelant, dans l'ombre, tu me suis.

Au retour de l'aurore, en retrouvant en moi

Le sourire hautain qui dompte et le pli droit

De ma robe sacrée où je suis haletante,

Tu verras, à travers sa pourpre transparente

Dont j'apparais à tous orgueilleuse et vêtue.

Marcher devant tes yeux la Muse pour toi nue.»

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