APPARITION
Le galop de la houle écume à l'horizon. Regarde. La voici qui vient. Les vagues sont Farouches et le vent dur qui les fouette rue Leur troupe furieuse et leur foule bourrue. Regarde. Celle-ci s'abat et vois cette autre Derrière elle qui, fourbe et hargneuse et plus haute, Lui passe sur la croupe et la franchit d'un bond Et se brise à son tour, tandis qu'un éperon Invisible, aux deux flancs de celle qui la suit, La dresse hennissante et l'efîondre en un bruit De vent qui s'époumonne et d'eau qui bave et fume. 0 poitrails de tempête et crinières d'écume ! J'ai regardé longtemps, debout au vent amer. Cette course sans fm des chevaux de la mer Et j'attends que l'un d'eux hors de l'onde mouvante Sorte et, soudain ouvrant ses ailes ruisselantes. M'offre, pour que du poing je le saisisse aux crins, L'écumeux cabrement du Pégase marin.
LE BUCHER D HERCULE
Hercule pour mourir monte sur son bûcher.
La terre, — qui déjà ne l'entend plus marcher
Du pas victorieux qu'elle écoutait dans l'ombre
Se hâter vers l'aurore à travers la nuit sombre
Au heurt justicier de son talon errant —
S'étonne de le voir immobile et plus grand
Que lorsqu'il étouffait Antée au large buste
Ou relayait Atlas d'une épaule robuste,
Vainqueur du mal terrestre et des Dieux souterrains ;
Et la peau de lion qui lui couvre les reins
Y colle sa toison, doublement empourprée
Par l'angoisse divine et la sueur sacrée.
Salut, Dompteur ! salut, suprême Bûcheron ! Les vieux arbres coupés entrecroisent leurs troncs; Le feu qui ronge un pin prend aux branches d'un chêne Et l'un flambe déjà quand l'autre fume à peine,
118 (EUVRES DE HÈNRi DE REGNIER
Car l'un est vert encore et l'autre résineux; La brindille crépite et la souche aux durs nœuds Suinte. Le bois chaud dilate et rompt l'écorce. Et le brasier s'unit, s'assemble et se renforce, Se cherche, couve, ronfle et gronde et s'enfle avant D'éclater, tout à coup, monstrueux et vivant. De la base au sommet de la montagne ardente Qu'il assaille à la fois par sa quadruple pente, Et de faire à jamais dans nos mémoires, — tel Qu'il nous est apparu dans un soir immortel, — De l'homme surhumain qui jadis fut Hercule, Debout, un Dieu d'or rouge au fond du crépuscule I
Les pâtres, dans la nuit, qui gardent leurs troupeaux De pacifiques bœufs et de calmes taureaux Parmi les fleurs du val et les prés de la plaine Silencieuse sous la paix herculéenne, Ont regardé grandir vers l'azur étoile Cette haute rougeur qui, de l'Œta brûlé. Fait jaillir jusqu'au ciel sa flamboyante gerbe. Sans savoir que ce feu, qui teint le roc et l'herbe D'une clarté de gloire et d'un reflet de sang Et monte à l'horizon en s'épanouissant Comme une étrange, brusque et furieuse aurore. Brûle, sur le bûcher dont elle semble éclore,
LE BUCHER d'hERGULE 119
Le Héros aux bras durs dont les rudes travaux, Douze fois achevés et douze fois nouveaux, Par la force invincible et l'incessante épreuve, Ont nettoyé l'étable en détournant le fleuve Et rassuré la terre, heureuse enfin de voir Vaincus, l'écume aux crocs et la bave au boutoir, La bête d'Érymanthe et le chien de l'Érèbe.
0 voyageurs, pleurez; pleure, homme de la glè])e; Prends ta fronde, berger; pâtre, saisis l'épieu ! liegrette le héros que ne vaut pas le Dieu; Verrouille le bercail et ferme l'écurie; L'époque monstrueuse et l'antique furie Vont renaître et rôder autour de ton repos, (^ar lorsque le brasier s'écroula sur les os A peine consumés du divin Belluaire, A travers la lueur fauve qui les éclaire, J'ai vu les monstres noirs vaguement s'ébauchci lumtômes de la flamme et larves du bûcher Qui, frappés du talon, du poing et de la flèche Jadis, dans le marais, la caverne ou la crèche. Entaille au ventre, plaie au flanc, blessure au cou. Redressent leur colère ou dardent leur courroux Ou, battant du sabot les brandons et la braise. Semblent ruer de l'or au fond de la fournaise.
Et chacun y reprend sa forme.
Deux tisons Deviennent tout à coup ces deux Serpents qui sont Ceux même dont l'enfant, de ses mains réveillées, Etouffait au berceau les gorges écaillées. Fuyez ! Voici le Chien funèbre au triple aboi Dont l'infernal Dompteur a fait taire les voix; Et l'Hydre lernéenne aux cent têtes jumelles, Venimeuse, arrogante et pestilentielle, Qui, grasse de limon putride et lourde d'eau. Traînait son ventre flasque et ses visqueux anneaux Et qui, ivre de flamme et saoule d'incendie. Tout à coup déroulée et brusquement grandie, Faite de fange blême et de squames d'argent, Obscène, fabuleux, innombrable et changeant, Dresse son corps ardent, Monstre hécatoncéphale ! Les sinistres Oiseaux tués sur le Stymphale, Horde criarde, aux becs rapacement ouverts Pour ronger la charogne et déchirer les chairs, Rouvrent au ciel brûlant leurs ailes de fumée. Le Lion dont le souffle épouvanta Némée Fronce son mufle roux et crispe son poil d'or. Le Dragon fabuleux, du philtre qui l'endort S'éveille. Les Chevaux carnassiers semblent mordre
LE BUCHER D HERCULE 121
Une proie invisible et par lambeaux la tordre;
Et la flamme, auprès d'eux, pique de l'aiguillon
Les vaches de Cacus, les bœufs de Géryon;
Et le Taureau crétois qui meugle et les bouscule
De sa corne tordue entre les mains d'Hercule,
Et stupide, étourdi, s'arrête, et frémissant
Hérisse avec fureur son cuir incandescent
Pour chasser, de l'échiné aux naseaux qu'il harcèle.
Le vol vertigineux d'un essaim d'étincelles;
Et voici, des deux mains, pour en mieux arracher
La flèche qu'y fixa l'irrésistible Archer,
Nessus qui, cabré droit dans sa douleur hennie.
Presse son fourbe flanc d'où coule la sanie;
Et, près de lui, la harde impétueuse dont
Les fleuves ont vu fuir, Pénée ou Thermodon,
Et la charge guerrière et le galop sonore.
Et qui, rude Amazone ou musculeux Centaure,
Croupe écumante, crins au vent, poitrail qui sue.
Cambrent leurs reins encor brisés par la massue.
Et tous, dans la rougeur qui décroît peu à peu. Renaissent tour à tour de la cendre du Dieu. Le bûcher qui s'éteint à jamais les libère ! Et l'horrible troupeau pour infester la terre.
De dents, de crocs, de dards et de griffes armé, Rampe, saute, bondit hors du cercle enflammé Et se hâte à son trou, son repaire ou son antre. Ecoute ! les voici qui viennent. Berger, rentre. Berger, n'entends-tu pas au fond de ce hallier Dans sa bauge grogner le rauque sanglier? Et vois ! toujours légère et toujours vagabonde, La Biche aux cornes d'or que n'atteint pas la fronde Qui, de ses quatre pieds qui brûlent le terrain. Fait flamber l'herbe au feu de ses sabots d'airain !