Oeuvres de Henri Heine
Ce sera toujours une question difficile à résoudre, que celle de savoir comment on doit traduire en français un écrivain allemand. Doit-on élaguer ça et là des pensées et des images, quand elles ne répondent pas au goût civilisé des Français et lorsqu'elles pourraient leur paraître une exagération désagréable ou même ridicule ? ou bien faut-il introduire le sauvage Allemand dans le beau monde parisien avec toute son originalité d'outre-Rhin, fantastiquement colorié de germanismes et surchargé d'ornements par trop romantiques ? Selon mon avis, je ne crois pas qu'on doive traduire le sauvage allemand en français apprivoisé, et je me présente ici moi-même dans ma barbarie native, à l'instar des Charruas, à qui vous avez fait, l'été dernier, un accueil si bénévole. Et moi aussi je suis un guerrier comme l'était le grand Tacuabé. Il est mort aujourd'hui, et sa dépouille mortelle reste précieusement conservée au Jardin des Plantes, dans le musée zoologique, ce Panthéon du règne animal.
Ce livre est un théâtre d'exhibition. Entrez, n'ayez nulle crainte. Je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air. Je n'ai peint mon visage de si farouches couleurs que pour mieux effrayer mes ennemis dans la bataille. Au fond je suis doux comme un agneau. Rassurez-vous donc, et donnez-moi la main. Mes armes aussi, vous pouvez les toucher, même le carquois et les flèches, car j'en ai émoussé la pointe, ainsi que nous avons coutume de le faire, nous autres sauvages, quand nous approchons d'un lieu consacré. Entre nous soit dit, ces flèches n'étaient pas seulement acérées, mais bien empoisonnées aussi. Aujourd'hui elles sont tout à fait bénignes et inofFcnsives, et vous pouvez vous amuser à en regarder les plumes diaprées ; vos enfants pourraient même s'en servir en guise de jouet.
Je vais quitter le langage tatoué et m'exprimer en français.
Le style, l'enchaînement des pensées, les transitions, les brusques saillies, les étrangetés d'expression, bref, tout le caractère de l'original allemand a été, autant que possible, reproduit mot à mot dans cette traduction française des Reisehilder. Le goût, l'élégance, l'agrément, la grâce, ont été impitoyablement sacrifiés partout à la fidélité littérale. C'est maintenant un livre allemand en langue française, lequel livre n'a pas la prétention de plaire au public français, mais bien de faire connaître à ce public une originalité étrangère. Enfin, je veux instruire, sinon amuser. C'est de cette manière que nous avons, nous autres Allemands, traduit les écrivains étrangers, et cela nous a profité : nous y avons gagné des points de vue, des formes de mots et des tours de langage nouveaux. Une semblable acquisition ne saurait vous nuire.
Après m'être proposé, avant tout, de vous faire faire connaissance avec le caractère de ce livre exotique, il m'importait moins de vous l'offrir tout entier, d'abord parce que plusieurs passages, ne reposant que sur des allusions à des localités et à des époques, sur des jeux de mots et autres spécialités de ce genre, ne pouvaient être reproduits en français ; en second lieu, parce que plusieurs parties, dirigées de la manière la plus hostile contre des personnes et contre des situations inconnues dans ce pays, pourraient, répétées en français, donner lieu aux malentendus les plus désagréables. C'est ainsi que j'ai supprimé un morceau principal, dans lequel il y avait une description de l'île de Norderney et de la noblesse allemande. La section de V Angleterre a été raccourcie de plus de moitié ; tout cela se rapportait à la politique d'alors. Dans la section Italie^ qui a été écrite en 1828, les mêmes motifs m'ont fait renoncer à plusieurs chapitres. Il est cependant vrai de dire qu'il m'aurait fallu sacrifier toute cette section, si je m'étais laissé arrêter par de semblables considérations pour ce qui touche l'église catholique. Seulement je n'ai pu me dispenser d'en retrancher une partie fort acerbe, qui se ressentait par trop de ce zèle de protestant, zèle morose qui n'est pas de bon goût dans la joyeuse France. En Allemagne un tel zèle n'était nullement déplacé ; car, en ma qualité de protestant, je pouvais porter aux obscurantistes et aux tartufes en général, aux pharisiens autant qu'aux saducéens,
allemands des coups beaucoup mieux assurés que si j'eusse parlé comme philosophe. Cependant, pour que les lecteurs qui voudraient comparer l'original et la traduction, ne puissent, à cause de ces retranchements, m'accuser de concessions inopportunes, je veux m'expliquer nettement à cet égard.
Ce livre a été, à l'exception de quelques feuilles, écrit avant la révolution de juillet. A cette époque, en Allemagne, l'oppression politique avait établi un mutisme universel ; les esprits étaient tombés dans une léthargie de désespoir, et l'homme qui, alors, osa parler encore, dut se prononcer avec d'autant plus de passion qu'il désespérait de la victoire de la liberté, et que le parti de la prêtrise et de l'aristocratie se déchaînait davantage contre lui. J'emploie les expressions prêtrise et aristocratie^ par habitude seulement, car je m'étais toujours servi à cette époque de ces mots, quand, seul, je soutenais cette polémique contre les champions du passé. Ces mots étaient compris de tout le monde, et, je dois l'avouer, je vivais encore alors de la terminologie de 1789, et j'étalais un grand luxe de tirades contre le clergé et la noblesse, ou, comme je les ai appelés, contre la prêtrise et l'aristocratie ; mais j'ai marché depuis plus loin dans la voie du progrès, et mes bons Allemands qui, éveillés par le canon de juillet, ont suivi mes traces, et parlent à présent le langage de 178g, ou môme de 1793, sont encore si éloignés de moi, qu'ils m'ont perdu de vue et me croient resté en arrière. Je suis accusé de modérantisme, d'intelligence avec les aristocrates, et je vois déjà poindre le jour où je vais être prévenu de connivence avec la prêtrise. Le fait réel est qu'aujourd'hui, sous le mot aristocratie, je ne comprends pas seulement la noblesse de naissance, mais tous ceux, quelque nom qu'ils portent, qui vivent aux dépens du peuple. La belle formule que nous devons, ainsi que beaucoup d'excellentes choses, aux Saint-Simoniens, r exploitation de rhomme par Vhomme^ nous conduit bien par delà toutes les déclamations sur les privilèges de la naissance. Notre vieux cri de guerre contre le sacerdoce a été également remplacé par une meilleure devise. Il ne s'agit plus de détruire violemment la vieille église, mais bien d'en édifier une nouvelle, et bien loin de vouloir anéantir la prêtrise, c'est nous-mêmes qui voulons aujourd'hui nous faire prêtres.
Pour l'Allemagne, sans doute, la période des négations n'est
pas encore finie ; elle ne fait même que commencer. En France, elle paraît au contraire toucher à sa fin ; au moins, il me semble qu'il faudrait plutôt ici se livrer à des tendances positives, et réédifier tout ce que le passé nous a légué de bon et de beau.
Par une espèce de superstition littéraire, j'ai laissé à mon livre son titre allemand. Sous ce nom de Reisebilder^ il a fait son chemin dans le monde (beaucoup plus que l'auteur luimême), et j'ai désiré qu'il conservât ce nom heureux dans l'édition française.
Henri Heine.
Paris, ce 20 mai 1834.