LE RETOUR
Une douce image luisait autrefois dans ma si sombre vie ; maintenant elle s'est effacée et je suis enveloppé de nuit.
Quand les enfants se trouvent dans les ténèbres, leur cœur se serre et pour chasser leur angoisse, ils se mettent à chanter bien fort.
Moi aussi, fol enfant, je chante aujourd'hui dans les ténèbres ; si mon chant manque de gaîté, du moins m'a-t-il délivré de l'angoisse.
LORELEI '
Je ne sais ce que signifie la mélancolie qui m'accable ; il est un conte des vieux âges qui ne me sort pas de l'esprit.
L'air est frais, la nuit tombe et le Rhin coule silencieux ; le sommet de la montagne s'illumine des rayons du couchant.
^ C'est ici le plus pur joyau de la ballade allemande. La Lorelei (ce nom vient peut-être du rocher de Lurlei qui se trouve proche Saint-Goar, sur le Rhin, entre Bingen et Coblenz) a été véritablement créée par Henri Heine. Les poètes, après lui, l'ont très fréquemment chantée. Les uns font d'elle la déesse même du Rhin, les autres, comme Simrock, la muse du pays rhénan. (Note des éditeurs).
lOO HENRI HEINE
Là-haut, merveilleusement belle, la plus belle vierge est assise ; sa parure d'or étincelle ; elle peigne ses cheveux d'or.
Elle les peigne avec un peigne d'or, tout en chantant une
chanson, d'une mélodie enivrante et funeste.
Le batelier dans sa barquette, pris d'un égarement farouche, ne voit plus les récifs du fleuve ; son regard est rivé là-haut sur la montagne.
Je crois qu'à la fin les vagues engloutissent batelier et bateau; et c'est la Lorelei qui a causé cela avec sa chanson.
Mon cœur, mon cœur est triste ; pourtant le gai mois de mai brille ; adossé à un tilleul, je me tiens sur le vieux bastion.
. A mes pieds, silencieuse et paisible, coule l'eau bleue des fossés de la ville ; un enfant sur une barque pêche à la ligne en sifflotant. ^
Plus loin, formant un gai tableau, villas et jardins, hommes et bœufs, prairies et bois s'offrent à ma vue.
Les servantes étendent le linge et s'ébattent sur le gazon. La roue du moulin fait voler une poussière de diamant ; j'entends son lointain murmure.
Sur l'antique tour grise, il y a une guérite devant laquelle fait les cent pas un gaillard habillé de rouge.
Il joue avec son fusil qui étincelle au soleil ; il présente son arme et l'épaule... Je voudrais qu'il m'étendît mort.
Je vais dans le bois et je pleure. La grive, au dessus de moi, sautille et chante aimablement : "Pourquoi as-tu de la peine?"
Tes sœurs, les hirondelles, pourraient te le dire, ma petite ; elles ont habité de petits nids tout près des fenêtres de ma bien-aimée.
POÈMES ET CHANTS lOI
La nuit est moite et orageuse ; pas une seule étoile au ciel. Dans la forêt bruissante, je marche silencieux.
Dans la maison solitaire du garde, vacille une petite lumière ; ce n'est pas elle qui m'y attirera ; il y fait trop triste.
La grand'mère aveugle est assise dans un fauteuil de cuir ; maussade, immobile comme une statue, elle ne dit pas un seul mot.
Le fils du forestier, qui a les cheveux roux, va et vient en maugréant ; il accroche sa carabine à la muraille et, furieux, éclate méchamment de rire.
La belle fîlandière pleure et mouille le chanvre de ses larmes ; à ses pieds le chien du père se blottit en gémissant.
Lorsqu'en voyage, par hasard, je rencontrai la famille de ma bien-aimée, sa petite sœur, son père et sa mère, ils m'accueillirent avec joie.
Ils me demandèrent de mes nouvelles, et me dirent tout aussitôt que je n'avais pas du tout changé, bien que mon visage fût pâle.
Je m'informai des tantes et des cousines, de maint fastidieux compagnon et du petit chien qui jappait si gentiment.
Je m'informai également de ma bien-aimée, qui est aujourd'hui mariée, et l'on me répondit aimablement qu'elle était en couches.
Aimablement, je leur adressai mes félicitations ; et les priai en balbutiant de la saluer mille et mille fois bien affectueusement de ma part.
A ce moment la petite sœur s'écria : " Le gentil petit chien, ■ il a grandi et il est devenu enragé ; alors on l'a jeté dans le Rhin,"
Cette petite ressemble à ma bien-aimée, surtout lorsqu'elle rit ; ce sont ces mêmes yeux qui m'ont rendu si malheureux.
Nous étions assis prés de la maison du pêcheur et regardions du côté de la mer ; la brume du soir montait vers le ciel. M
Peu à peu s'allumèrent les lumières du phare. Tout auj', large, on découvrit encore un navire. |
Nous parlions de tempêtes et de naufrages, des matelots qui vivent entre le ciel et l'eau, entre l'angoisse et la joie.
Nous parlions de côtes lointaines, du sud et du septentrion, de peuplades étranges et de leurs curieuses mœurs.
Près de Gange, tout est arôme et lumière ; des arbres géants y fleurissent et de beaux hommes en silence prient devant la fleur du lotus.
En Laponie, ce sont des gens malpropres, tout petits, la tête aplatie et la bouche énorme. Accroupis autour du feu, ils font cuire du poisson et poussent des cris glapissants.
Les jeunes filles écoutaient, sérieuses, et à la fin tout le monde se tut. On ne voyait plus le navire. La nuit était tombée tout à fait.
Belle fille du pêcheur, amène ton bateau à terre ; viens t'asseoir près de moi et causons la main dans la main.
Mets sur moji cœur ta petite tête et sois sans crainte. Ne te confies-tu pas sans peur, tous les jours, à la mer sauvage r
Mon cœur est tout comme la mer. Il a ses tempêtes et ses marées, et mainte perle fine repose dans ses profondeurs.
La lune s'est levée et brille sur les vagues; j'entoure ma bien-aimée de mes bras et nos cœurs palpitent.
Dans les bras de la pure enfant, je repose, seul sur le rivage :
" Qu'écoutes-tu dans le grondement du vent? Pourquoi ta main blanche tremble-t-elle ? "
— " Ce n'est pas le vent qui gronde, c'est le chant des sirènes, mes sœurs, que la mer a jadis englouties. "
Telle une orange gigantesque, la lune dort au milieu des nuages ; ses reflets, sur la mer grise, font de larges bandes d'or.
Seul, je passe sur la grève où se brisent les blanches vagues, et j'entends mainte douce parole retentir doucement dans l'onde.
Ah ! la nuit est bien trop longue, et mon cœur ne peut plus se taire : belles Nixes, sortez des eaux, dansez et chantez la ronde magique.
Prenez ma tête sur votre sein, que je sois à vous corps et âme ! Faitez-moi mourir à force de chants et de caresses et que vos baisers boivent la vie de mon cœur !
Enveloppés de brumes grises, les grands dieux se sont endormis et je les entends qui ronflent ; hous aurons du mauvais temps.
Du mauvais temps ! La fureur de l'orage va disloquer la pauvre barque... Ah ! qui maîtrisera la rafale et les vagues indomptées ?
Je ne puis faire que la tempête n'ébranle pas les mâts et les poutres du bateau. Je m'enveloppe donc de mon manteau pour dormir du sommeil des dieux.
Le vent soulève des trombes, de blanches trombes d'eau ; il fouette tant qu'il peut, les vagues, les vagues hurlantes et courroucées.
Du ciel noir, des torrents de pluie tombent avec une force terrible ; c'est comme si la vieille nuit voulait noyer la vieille mer.
104 HENRIHEINE
La mouette se cramponne au mât avec des gémissements rauques. L'angoisse fait battre ses ailes, on dirait qu'elle prophétise un malheur.
La tempête joue un air de danse ; elle siffle grince et mugit. Gai ! comme le bateau danse ! La nuit est joyeuse et terrible.
La mer en courroux est ainsi qu'une montagne d'eau vivante. Ici s'ouvre un obscur abîme, là s'érige une blanche tour.
De la cabine sortent des cris, des jurements et des prières; je me tiens agrippé au mât, et pense : si j'étais donc à la maison !
La nuit approche ; le brouillard couvre la mer. Les flots font un bruit mystérieux. Quelque chose de blanc sort des eaux.
C'est la dame de la mer ; elle s'assied près de moi sur la grève. Ses seins blancs sortent de ses voiles.
Elle me presse entre ses bras, et même me fait presque mal. " Tu me presses beaucoup trop fort, ô belle fée des eaux ! "
— ^' Je te presse entre mes bras, te presse de toute ma force ; je veux me réchauffer contre toi ; le soir est si froid ! "
La lune se montre, toujours plus pâle, entre les nuages assombris. " Ton œil est plus trouble et plus liquide, ô belle fée des eaux ! "
— ^' Il n'est pas plus trouble et plus liquide ; il est liquide et trouble parce qu'en sortant de l'onde, une goutte m'est restée dedans ! "
Les mouettes gémissent, dolentes ; la mer déferle en mugissant. " Ton cœur bat de façon sauvage, ô belle fée des eaux ! "
— " Mon cœur bat de façon sauvage, il bat de sauvage façon, parce que je t'aime ineffablement, cher fils de la race des hommes ! "
Quand le matin, je passe devant ta demeure, je suis joyeux, chère petite, si je te vois à la fenêtre.
Avec tes yeux d'un brun foncé, tu me regardes curieusement : " Qui es-tu et que te faut-il, maladif étranger ? "
— Je suis un poète allemand, connu en terre allemande. Quand on cite les plus grands noms, le mien est cité aussi.
Et ce qu'il me faut, chère enfant, manque à plus d'un en terre allemande. Quand on parle des plus rudes souffrances, on parle des miennes aussi.
La mer brillait au loin des derniers rayons du couchant ; nous étions assis devant la maison isolée du pêcheur ; nous étions assis muets et seuls.
Le brouillard s'élevait, la mer montait ; la mouette voletait çà et là ; des larmes sortaient de tes yeux pleins d'amour.
Je les vis tomber sur ta main, et je me suis mis à genoux, et sur ta blanche main, je bus tes larmes.
Depuis lors, mon corps se consume et mon âme meurt de désir ; la malheureuse m'a empoisonné avec ses larmes !
Là-haut sur la montagne, il y a un beau château ; on y voit trois demoiselles dont j'ai savouré l'amour.
Le samedi m'embrassait Jette ; le dimanche, c'était la Julia, et le lundi la Cunégonde, qui m'a quasiment étouffé.
Le mardi, il y eut une fête au château de mes trois demoiselles. Messieurs et dames du voisinage y vinrent en carrosse et à cheval.
Mais moi, je n'étais pas invité. Vous avez sottement agi ! Les tantes et cousines, entre elles, l'ont remarqué et en ont ri.
Io6 HENRI HEINE
A l'horizon lointain, comme une image embrumée, la ville apparaît avec ses tours dans le crépuscule du soir.
Un vent humide ride la surface grise du fleuve ; le marin, dans mon bateau, rame mélancoliquement en cadence.
Le soleil lance un dernier rayon et il me montre la place même où j'ai perdu ma bien-aimée.
Salut à toi, grande ville pleine de mystère, où vivait autrefois ma bien-aimée.
Dites, tours et portes : qu'est devenue ma bien-aimée ? C'est à vous que je l'ai confiée, vous deviez me répondre d'elle.
Les tours sont évidemment innocentes ; elles ne pouvaient pas bouger, quand ma bien-aimée, avec ses malles et ses cartons, a quitté brusquement la ville.
Ce sont les portes de la ville qui l'ont laissée s'en aller sans rien dire. Une porte est toujours consentante à ce qu'une folle
veut. ^
Je reprends l'itinéraire d'autrefois, les rues qui me sont bien connues. Je passe devant la maison de mon aimée, si vide et si abandonnée.
Ah ! cette étroitesse des rues ! Ce pavé m'est insupportable ! Ces maisons m'écrasent ! Je fuis aussi vite que ie peux !
Je suis entré dans la salle même où elle m'avait donné sa foi. A l'endroit où ses pleurs coulèrent, des serpents sortaient en rampant. |
^ Il y a ici un jeu de mots intraduisible. Thor en allemand signifie à la fois porte et fou. (Note des éditeurs.)
La nuit est silencieuse et les rues sont tranquilles. Voici la maison qu'habitait ma bien-aimée ; il y a longtemps qu'elle a quitté la ville, tandis que la maison n'a pas changé de place.
Un homme est là debout, les yeux rivés au ciel, qui se tord les mains avec l'énergie de la douleur. Je frissonne à la vue de son visage : à la clarté de la lune, j'ai reconnu ma propre image.
O Double ! mon blême camarade ! Pourquoi singes-tu le désespoir d'amour qui jadis, à cette même place, m'a torturé tant et tant de nuits ?
Comment peux-tu dormir tranquille, sachant que je vis encore ? Ma vieille colère s'éveille, et je m'en vais rompre mon -'oug.
Connais-tu la vieille romance ? — Il y avait une fois un jeune homme mort qui à minuit, enleva sa bien-aimée et l'emmena dans son tombeau.
Crois-moi, enfant merveilleusement belle, enfant merveilleuse de grâce, je vis, et je suis plus fort que ne le sont tous les morts !
La jeune fille dort en sa chambre où tremble un rayon de lune. Au dehors, cela chante et cela joue des airs de valse.
" Je veux voir par la fenêtre qui m'empêche ainsi le dormir." Un squelette est là, dans la rue, qui chante en raclant du violon.
" Tu m'as jadis promis que nous danserions emsemble et tu as manqué de parole. Mais aujourd'hui, c'est le bal du cimetière ; viens-y danser avec moi. "
La jeune fille est saisie d'un violent désir, qui la pousse hors de chez elle. Elle suit le squelette qui marche devant elle, chantant et raclant du violon.
Io8 HENRIHEINE
Il racle et danse en sautillant, et ses os font un cliquetis ; il salue du crâne et salue encore, sinistre dans le clair de lune.
Plongé dans de sombres rêveries, je regardais son portrait d'un œil fixe, quand le visage bien-aimé se mit à vivre doucement.
Sur ses lèvres se jouait un ravissant sourire et dans ses yeux perlaient des larmes de chagrin.
Moi aussi, des larmes m'inondèrent les joues. . . Hélas ! je ne puis pas croire que tu sois perdue pour moi !
Atlas misérable que je suis ! C'est un monde, le monde entier de la douleur qu'il me faut porter ; je supporte l'insupportable et mon cœur va se briser en moi.
Cœur orgueilleux, c'est toi qui l'as voulu ! Tu voulais être heureux, infiniment heureux ou infiniment misérable, cœur orgueilleux, et te voilà aujourd'hui misérable.
Les années \ iennent et s'en ^ ont, les générations descendent dans la tombe, mais jamais ne passe l'amour que je porte dedans mon cœur.
Je voudrais te voir une seule fois encore tomber à genoux devant toi, et te dire en succombant : " Madame, je vous aime! "
Je rêvais ; la lune avait un triste regard, les étoiles avaient l'air triste ; mon rêve m'emporta vers la ville où demeure ma bien-aimée, à des centaines de lieues.
Il me conduisit chez elle ; je baisai les marches du perron que souvent son petit pied foule et qu'effleure la traîne de sa robe.
La nuit était longue, la nuit était froide ; les marches de pierre étaient froides aussi ; ma bien-aimée guettait à la fenêtre, son blanc visage éclairé par la lune.
Que veut cette larme solitaire ? Elle me trouble la vue. C'est une larme d'autrefois, demeurée là sous ma paupière.
Elle avait bien des soeurs brillantes qui toutes se sont en allées, en allées dans la nuit et le vent, avec mes chagrins et mes joies.
Les petites étoiles bleues se sont évanouies comme des nuées, les souriantes petites étoiles qui m'avaient mis au cœur ces joies et ces chagrins.
Hélas ! mon amour lui-même s'est dissipé comme un vain souffle ! Vieille larme solitaire, évanouis-toi donc aussi !
Le pâle croissant d'automne épie derrière les nuages ; toute seule, proche le cimetière, est située la maison du pasteur.
La mère lit dans la Bible; le fils a les yeux sur la lampe; tombant de sommeil, la sœur aînée s'allonge; la sœur cadette dit :
" Dieu ! comme on s'ennuie ici ! C'est seulement aux enterrements qu'il y a quelque chose à voir. "
La mère, sans lever les yeux : " Tu te trompes ; il n'est mort que quatre personnes depuis que ton père a été enterré, là, près de l'entrée du cimetière. "
La fille aînée bâille : " Je ne veux pas mourir de faim chez vous. J'irai demain chez le comte, qui est amoureux et riche."
Le fils éclate de rire : " Il y a à l'auberge de l'Etoile trois chasseurs qui font ripaille ; ils savent faire de l'or et m'apprendront volontiers leur secret. "
La mère lui lance sa Bible au visage : " Tu veux donc, garnement maudit, faire un voleur de grande route ! "
IIO HENRIHEINE
Ils entendent frapper à la fenêtre ; ils voient une main qui fait des signes ; le père mort est là dehors, dans sa robe noire de prédicateur.
Il fait un temps abominable, pluie, tempête et neige ; je suis assis à la fenêtre et je regarde dans le noir.
Là-bas, une lueur qui vacille avance lentement ; c'est une bonne femme avec sa lanterne qui traverse la rue.
Elle va, je l'imagine, acheter de la farine, des œufs et du beurre, afin de cuire un gâteau pour sa grande jeune fille.
Celle-ci est à la maison à demi endormie dans un fauteuil ; la lumière de la lampe lui fait cligner les yeux ; les boucles de ses cheveux blonds encadrent son doux visage.
On croit que je m'abandonne à mon amer chagrin d'amour j je finis moi-même par le croire, ainsi que les autres gens.
O chère petite aux grands yeux, je te l'ai toujours confié, que je t'aime ineffablement, que l'amour me ronge le cœur.
Mais ce n'est que seul dans ma chambre que j'ai parlé de cette sorte ; en ta présence, hélas ! je me tais toujours.
Il y avait de mauvais anges qui toujours me fermaient la bouche, et c'est à cause des mauvais anges que je suis si malheureux aujourd'hui.
Tes doigts d'une blancheur liliale, je voudrais encore une fois les baiser et les presser sur mon cœur et mourir en pleurant silencieusement.
Tes yeux limpides de violette, ils sont devant moi chaque nuit ; et cette question me tourmente : que signifient ces douces énigmes bleues ?
" N'a-t-elle jamais laissé paraître qu'elle s'apercevait de ton amour ? N'as-tu jamais pu lire en ses yeux qu'elle partageait ta flamme ?
" N'as-tu jamais pu, par ses yeux, pénétrer jusque dans son âme ? Tu n'es pas positivement un âne, cher ami, dans ces choses-là. "
Tous deux s'aimaient, mais aucun ne voulut l'avouer à l'autre ; ils se regardaient comme des ennemis et pensaient mourir d'amour.
Ils se quittèrent à la fin et ne se virent plus que de loin en loin, en rêve ; ils étaient morts depuis longtemps et le savaient à peine eux-mêmes.
Et quand je me suis plaint à vous de mes souffrances, vous vous êtes mis à bâiller sans prononcer un mot ; mais quand, de mes souffrances, j'ai fait de jolis vers, vous m'avez comblé de grands éloges.
J'appelai le diable, et il vint. Je le considérai avec étonnement ; il n'est pas laid et il ne boîte pas ; c'est un homme aimable et charmant, un homme dans la force de l'âge, obligeant et courtois, avec l'expérience du monde. C'est un diplomate habile et qui parle à ravir sur l'Eglise et l'Etat. Il est un peu pâle, mais ce n'est nullement surprenant, car il étudie présentement le sanscrit et Hegel. Son poète favori est toujours La Motte-Fouqué.
Mais il ne veut plus se mêler de critique et laisse ce soin à sa chère grand'mère Hécate. Il m'a loué de mon application dans les études juridiques, dont il s'est lui-même occupé dans sa jeunesse. Il m'assura que mon amitié lui était précieuse, et ce
112 HENRIHEINE
disant, me salua de la tête ; puis il me demanda si nous ne ii nous étions pas déjà rencontrés chez l'ambassadeur d'Espagne ; et quand j'eus bien examiné son visage, je reconnus en lui une vieille connaissance.
Homme, ne blague pas le diable. Le chemin de la vie est bref, et l'éternelle damnation n'est pas une vaine imagination populaire.
Homme, paie tes dettes. Le chemin de ia vie est long, et mainte fois encore tu prendras à crédit, comme tu l'as déjà fait si souvent.
Les trois saints rois, venant de l'Orient, demandaient en J chaque petite ville: "Quel est le chemin de Bethléem, aimables ! filles et garçons ? "
Jeunes ni vieux n'en savaient rien. Les rois continuaient leur route, ils suivaient une étoile d'or dont l'éclat était doux et pur. ;
L'étoile s'arrêta sur la maison de Joseph. Ils pénétrèrent dedans. Le veau beuglait, le petit enfant criait, les trois saints^ rois chantèrent.
Mon enfant, nous étions enfants, deux enfants petits et joyeux ; nous rampions dans le poulailler et nous nous cachions dans la paille.
Nous imitions le cri du coq et quand des gens venaient à passer, en entendant : Kikeriki ! ils croyaient que c'était le coq.
Les caisses qui étaient dans la cour, nous y étendions des tapis ; puis, nous nous installions dedans comme en un hôtel aristocratique.
La vieille chatte du voisin vint souvent nous faire visite ; nous lui faisions forces courbettes, révérences et compliments.
Nous lui demandions de ses nouvelles avec une tendresse iquiète ; dans la suite, nous en avons fait autant avec plus 'une vieille chatte.
Souvent aussi nous nous asseyions et parlions raisonnablelent comme de vieilles gens, et nous nous plaignions : comme )ut allait mieux de notre temps !
L'amour, la fidélité, la religion, comme tout cela a disparu 2 la terre ! Et comme le café est cher, et comme l'argent est u-e !...
Nos jeux d'enfants sont terminés. Tout passe... l'argent, le londe, le temps, et la religion, et l'amour, et la fidélité.
Mon cœur est oppressé ; je songe avec regret aux jours ui ne sont plus ; le monde était jadis si habitable encore et :s gens vivaient si paisibles.
Aujourd'hui, tout est à l'envers. C'est une cohue, une lisère ! La-haut le bon dieu est mort ; en bas le diable est lort aussi.
Et tout a un air morose, tout est embrouillé, mou et froid, ans le peu d'amour qui subsiste, il n'y aurait rien à faire ici.
De même que du sombre voile des nuages se dégage la lune datante, de même de mon passé sombre sort une image de larté.
Assis sur le pont du bateau, nous descendions le Rhin avec rgueil. Et des rives verdoyantes étincelaient des feux du soir.
J'étais assis pensif aux pieds d'une dame gracieuse et belle ; Lir son doux et pâle visage se jouait l'or rouge du soleil.
Des luths retentissaient, des jeunes gens chantaient. Mereilleuse belle humeur ! Et le ciel devenait plus bleu et mon me se dilatait.
114 HENRIHEINE
Comme des décors de légendes, montagnes, burgs, forêts, prairies défilaient à nos yeux. Et tout cela se reflétait dans les yeux de la belle femme.
En songe j'ai vu la bien-aimée, pauvre femme inquiète et soucieuse ; son corps épanoui naguère était déjeté et flétri.
Elle portait un enfant sur son bras, en tenait par la main un | autre ; sa marche, son regard, son costume révélaient la pauvreté et la détresse.
Elle traversait le marché d'un pas chancelant, lorsque je la rencontrai. Elle me jeta un regard et je lui dis d'un ton calme et triste :
" Viens-t'en dans ma demeure, car tu es pâle et malade ; je veux par mon application au travail te procurer le manger et le boire. 'ft
" Je veux prendre soin aussi des enfants qui sont avec toi, mais c'est avant tout sur toi que je veillerai, pauvre enfant.
" Je ne te parlerai jamais de l'amour que j'ai eu pour toi, et lorsque tu ne seras plus, j'irai pleurer sur ton tombeau. "
" Cher ami, à quoi te sert-il de toujours rabâcher le vieil air .? Veux-tu couver éternellement les œufs de ton ancien amour ?
" Ah ! c'est toujours le même chose : les poussins brisent leur coquille, ils pépient et vont s'ébattant ; toi, tu les boucles dans ton petit livre."
Ne vous impatientez pas si, de mes douleurs d'autrefois, plus d'un accent résonne encore nettement dans mes nouvelles chansons.
Patience ! il expirera, cet écho de mes douleurs, et un nouveau printemps de licder germera de mon cœur guéri.
L'heure est venue d'être raisonnable et d'en finir avec toutes ces folies. Il y a si longtemps que, tel qu'un histrion, je joue la comédie avec toi.
Des décors magnifiques étaient peints dans le grand style romantique; mon manteau de chevalier brillait comme de l'or; j'éprouvais les plus fins sentiments.
Et maintenant j'ai renoncé fort sensément à ces folles sornettes : pourtant je suis toujours malheureux, comme si je jouais toujours la comédie.
Mon Dieu ! Tout en badinant, j'exprimais à mon insu ce que je ressentais ; et c'est avec la mort dans l'âme que je jouais le gladiateur mourant.
Le roi Wiswamitra ne connaît ni repos ni trêve. Par la pénitence et le combat, il veut conquérir la vache de Wasischta.
O roi Wisv/amitra, quel bœuf tu fais ! Tu guerroies et fais pénitence, et tout cela pour une vache!
Mon cœur, mon cœur, ne sois plus oppressé, supporte ta destinée. Un nouveau printemps te rendra ce que t'a arraché l'hiver.
Et que de biens te sont restés ! Combien le monde est beau encore ! Et tout ce qui te plaît, mon cœur, tu as le droit de l'aimer !
Tu es telle qu'une fleur, si charmante, si belle et si pure ! Je te contemple, et la tristesse se glisse dans mon cœur.
Il6 HENRIHEINE
Je crois que je devrais étendre mes mains sur ta tête et prier Dieu qu'il te conserve si pure, si belle, si charmante !
Enfant, ce serait ta perte, et je fais tout ce que je peux pour que ton cœur bien aimé ne brûle jamais pour moi d'amour.
Cependant, je m'afflige presque que cela me réussisse si facilement, et plus d'une fois je me dis : Quoi qu'il arrive, puissestu m'aimer !
Quand, la nuit, je gîs sur ma couche, au sein de l'obscurité, une douce, suave et chère image vient flotter devant mes yeux,
A peine un sommeil paisible a-t-il fermé mes paupières, que l'image, toute légère, se glisse dans mon rêve.
Mais elle ne s'évanouit jamais avec mon rêve, le matin ; et je la porte dans mon cœur durant toute la journée.
Jeune fille à la bouche rose, aux yeux limpides et doux, ô chère petite jeune fille, je pense constamment à toi.
Ce soir d'hiver n'en finit pas ; je voudrais être auprès de toi et, sur un siège près du tien, bavarder avec toi dans ta chambrette confidente.
Sur mes lèvres je voudrais presser ta main petite et blanche, et l'arroser avec mes pleurs, ta blanche et petite main.
La neige peut s'amonceler dehors ; il peut grêler, la tempête peut faire rage et fouetter la vitre à grand bruit : je ne ferai jamais de plaintes, car je porte dans ma poitrine Timage de l'aimée et la joie du printemps. i
Il y en a qui prient la madone, d'autres Pierre et Paul à la fois. Moi, je ne veux adresser ma prière qu'à toi seule, mon beau soleil.
Donne-moi la volupté de tes baisers ; sois-moi favorable et bonne, ô le plus beau soleil d'entre les jeunes filles, ô la plus belle jeune fille sous le soleil !
Mon pâle visage ne t'a-t-il pas laissé voir mes souffrances d'amour ? Et faut-il que ma bouche fière les confesse avec l'humilité du pauvre ?
Oh ! cette bouche est bien trop fière et ne sait qu'embrasser et railler. Elle peut lancer le sarcasme tandis que je meurs de douleur.
"Cher ami, tu es amoureux et te voilà en proie à des souffrances nouvelles. Il fera plus noir en ta tête, il fera plus clair en ton cœur.
" Cher ami, tu es amoureux et ne veux pas le reconnaître ; mais je vois sous ton gilet les flammes de ton cœur embrasé. "
Je voulais rester près de toi et reposer à tes côtés ; toi tu avais hâte de partir, tu avais beaucoup à faire.
Je te disais que mon âme était tout entière à toi ; tu ris à gorge déployée en me faisant une révérence.
Tu as davantage encore accru mon désappointement et tu as été jusqu'à refuser, en partant, mon baiser d'adieu.
Il8 HENRIHEINE
Ne crois pas que j'aille me brûler la cervelle, si malheureux que soit mon sort ! Cet acte-là, ma douce amie, je l'ai déjà commis une fois ! ^'
Tes yeux sont des saphirs, tes chers yeux, tes doux yeux. O trois fois heureux est celui qu'ils accueillent avec amour !
Ton cœur est un diamant qui rayonne d'un noble éclat. O trois fois heureux est celui pour lequel il brûle d'amour !
Tes lèvres sont des rubis, on n'en saurait voir de plus belles. O trois fois heureux est celui qui en reçoit l'aveu d'amour 1
O si je le connaissais, l'heureux homme, et si je le rencontrais seul, tout seul, dans la verdoyante forêt... son bonheur finirait bien vite !
Avec des discours passionnés, j'ai presque menti à ton cœur, mais je me suis pris à mon piège et ma plaisanterie est devenue sérieuse.
Si maintenant, comme tu le veux, tu t'éloignes en me plaisantant, je serai la proie de l'enfer et, sérieusement, je me brûle la cervelle ! ,
Le monde et la vie sont par trop fragmentaires. Je m'en vais aller voir un professeur allemand qui sache coordonner tous les éléments de l'existence et en composer un système intelligible. Avec son bonnet de nuit et sa robe de chambre, il bouchera les trous de l'édifice cosmique.
J'en ai la tète rompue à force de méditer et de réfléchir jour et nuit ; mais enfin tes yeux affectueux m'ont fait prendre une décision.
Je demeurerai désormais là où tes yeux luisent d'un éclat .ux et perspicace ; mais que j'aime encore une fois, est-ce le je l'aurais jamais cru !
Vous avez ce soir de la compagnie ; la maison est pleine de mières ; là haut, derrière la fenêtre éclairée, une ombre passe
repasse.
Tu ne me vois pas ; dans Tombre, je suis seul, au dessous de .i. Encore moins pourrais-tu voir ce qu'il y a dans mon cœur •mbre.
Mon cœur sombre est épris de toi, il t'aime et il se brise ; il ; brise et tressaille et saigne. Mais tu ne vois pas cela.
Je voudrais que toutes mes douleurs s'exprimassent en un lot unique ; je le jetterais aux vents joyeux qui, joyeusement, emporteraient.
Ils te l'emportent, bien-aimée, ce mot de douleur gonflé ; tu entends bruire à toute heure, tu l'entends bruire en tous lieux.
Et à peine le sommeil nocturne aura-t-il fermé tes paupières, ue ce mot te poursuivra jusqu'au plus profond de ton rêve.
Tu as des diamants et des perles, tu as tout ce qu'on peut ésirer ; tu as les plus beaux yeux qui soient... Mon aimée, que eux-tu de plus ?
Sur tes beaux yeux j'ai composé des milliers de chansons mmortelles... Mon aimée, que veux-tu de plus ?
Avec tes beaux yeux tu m'as infiniment martyrisé et tu as ;ausé ma perte... Mon aimée, que veux-tu de plus ?
Celui qui aime pour la première fois, fùt-il malheureux, est m dieu ; mais celui qui aime pour la deuxième fois d'un imour malheureux encore, celui-là est un imbécile.
I20 HENRIHEINE
Moi, je suis un tel imbécile, car j'aime encore sans être aimé. Le soleil, la lune et les étoiles en rient ; je ris avec e\ — et je meurs.
Ils m'ont donné des conseils et de bons avis, ils m'ontif comblé de leur estime. Ils disaient que je n'avais qu'à attendre; ils voulaient me protéger.
Mais avec toutes leurs protections, j'aurais fort bien crevé de faim, s'il n'était venu un brave homme qui, bravement, prit soin de moi.
Le brave homme ! Il me donne à manger ! Jamais, au grand jamais, je ne l'oublierai ! Dommage que je ne puisse pas l'embrasser, car ce brave homme, c'est moi-même !
Cet aimable jeune homme ne saurait être assez estimé. Souvent il me régale d'huîtres, de vin du Rhin et de liqueurs.
Sa redingote et son pantalon ne font pas un pli, sa cravate est de la dernière élégance, et il vient chaque matin s'informer de ma santé.
Il parle de ma renommée universelle, de ma grâce, de mon esprit ; il met à mon service tout son zèle et toute son activité.
Et le soir dans le monde, avec des airs inspirés, il déclame devant les dames mes divines poésies.
Oh ! comme cela est agréable, de trouver un pareil jeune homme, à une époque où tout ce qu'il y a de bon disparaît chaque jour un peu plus !
Je rêve : c'est moi le bon Dieu ; je trône là-haut dans le] ciel ; assis autour de moi, les petits anges louent mes vers.
Je mange gâteaux et dragées pour plus d'un bon florin, tout en buvant des vins exquis, et je n'ai pas la moindre dette.
Cependant Tennui me harcèle ; je voudrais être sur la terre, et si je n'étais le bon Dieu, je serais diablement furieux.
" Toi, Fange Gabriel, prends tes longues jambes à ton cou, et cours me chercher mon ami Eugène.
" Ne le cherche pas à la Faculté ; cherche-le derrière une bouteille de Tokay ; ne le cherche pas à l'église Sainte-Hedwige, cherche-le chez Mam'selle Meyer. "
Alors l'ange ouvre ses deux ailes et prend son vol vers la terre ; il empoigne et me ramène mon ami, mon bon camarade.
" Oui, mon vieux, c'est moi le bon Dieu ; c'est moi qui gouverne la terre ! Je t'avais toujours dit que j'arriverais à quelque chose !
" Chaque jour je fais des miracles qui ne peuvent que t'enchanter ! Aujourd'hui, pour t'amuser, je vais faire le bonheur de Berlin !
" Les pavés des chaussées vont s'ouvrir et chaque pavé contiendra une huître fraîche et pure.
" Les rues vont être arrosées par une pluie de citronnade et le meilleur des vins du Rhin coulera dans les ruisseaux. "
Quelle joie pour les Berlinois ! Ils s'empressent vers la ripaille ; ces messieurs de la Cour d'appel boivent à même les ruisseaux.
Quelle aubaine pour les poètes qu'un aussi divin gueuleton ! Les lieutenants et les enseignes en lèchent le pavé des rues.
Les lieutenants et les enseignes sont les plus sages des hommes ; ils savent qu'un miracle pareil ne se renouvelle pas tous les jours.
On était en juillet quand je vous ai quittée et je vous retrouve en janvier. Vous étiez alors pleine d'ardeur ; je vous retrouve fraîche et même froide.
122 HENRIHEINE
Je vais bientôt partir encore, puis de nouveau je reviendrai. Alors vous n'aurez plus ni chaleur ni froideur ; je poserai le pied sur votre tombe, et mon cœur sera devenu pauvre et vieux.
Me voici loin des belles lèvres, et des beaux bras qui m'enlaçaient si fort ! Je ne demandais qu'à rester un iour encore, mais le postillon apparut avec ses chevaux.
Telle est la vie, enfant ! Une éternelle plainte, un éternel adieu, un éternel départ ! Ton cœur ne pouvait-il se cramponner au mien ? Tes yeux eux-mêmes n'ont-ils donc pu me retenir ?
Toute la nuit nous avons roulé seuls dans l'obscure voiture de poste. Nous avons reposé cœur contre cœur; nous avons plaisanté et ri.
Mais quand parut le petit jour, enfant, nous fûmes bien étonnés. Entre nous deux était assis l'amour, voyageur aveugle.
Dieu sait où la folle donzelle s'est installée ; maugréant, sous la pluie qui tombe, je bats toute la ville.
J'ai couru d'un hôtel à l'autre et me suis adressé en vain à tous ces rustres de garçons.
Soudain je la reconnais à une fenêtre ; elle me fait signe et rit d'un rire clair. Pouvais-je deviner, ma belle, que tu t'étais logée dans un hôtel aussi princier !
Comme des rêves enténébrés, les maisons se suivent par longues files. Enfoncé dans un manteau, je passe devant, en silence.
La tour de la cathédrale sonne les douze coups de minuit. C'est l'heure où ma bien-aimée m'attend, avec son charme et ses baisers.
La lune me sert de guide, elle m'éclaire d'aimable façon ; j'arrive devant la maison et là, je m'écrie gaiement :
" Merci, ô ma vieille complice, d'avoir éclairé mon chemin. Maintenant je te congédie ; luis donc pour le reste du monde !
" Et si tu trouves quelque amant qui se plaigne de sa misère, console-le comme jadis tu m'as consolé moi-même ! "
Et dés que tu seras devenue mon épouse, ton sort sera digne d'envie ; tes jours s'écouleront dans la distraction, le plaisir et la joie.
Si tu te fâches et que tu grondes, tu me trouveras résigné ; mais si tu ne loues pas mes vers, je me séparerai de toi.
Sur ton épaule d'un blanc de neige, j'ai appuyé ma tête, et c'est ainsi que j'ai surpris les secrets désirs de ton cœur.
Les hussards bleus, au son de la trompette, sont en train d'en franchir la porte. Et la bien-aimée de mon cœur m'abandonnera demain.
Tu m'abandonneras demain, mais aujourd'hui tu es encore à moi, et dans tes beaux bras, je veux goûter un bonheur double.
Les hussards bleus, au son de la trompette, sortent par les portes de la ville ; me voici, ma bien-aimée, t'apportant un bouquet de roses.
C'était un furieux vacarme ! Soldatesque et calamité ! Il n'est pas jusqu'à ton petit cœur qui n'ait fourni le logement !
124 HENRIHEINE
Moi aussi, dans mes jeunes années, j'ai souffert plus d'une fois d'un mal d'amour amer. Mais au prix où est le bois, le feu finit par s'éteindre, et c'est, ma foi, très bien ainsi.
Réfléchis-y, ma jeune belle ; sèche cette larme bête, chasse ce vain chagrin d'amour. Puisque tu n'en est pas morte, oublie ton amour défunt ; ma foi ! oublie-le dans mes bras.
M'es-tu vraiment si ennemie ? Es-tu vraiment toute changée? Je vais me plaindre au monde entier du traitement que tu m'infliges.
Dites, lèvres sans gratitude, commient pouvez-vous médire de celui qui naguère encore vous baisait avec tant de feu r
Ah ! ce sont bien les mêmes yeux qui me saluaient jadis avec tant de tendresse; ce sont bien les mêmes lèvres qui me faisaient douce la vie !
C'est bien aussi la même voix que j'aimais tant à entendre ! Moi seul, ne suis plus le même ; je suis revenu tout changé.
Amoureusement enlacé dans ses beaux bras blancs, je repose à présent sur son sein, tout morne et tout abattu.
Mes amis, rarement vous m'avez compris ; rarement aussi je vous ai compris moi-même ; c'est seulement quand nous nous rencontrâmes dans la boue qu'il nous fut permis de très bien nous comprendre.
Les castrats se plaignaient quand j'élevais la voix ; ils se plaignaient, parce que, disaient-ils, je chantais trop grossièrement.
Et avec grâce, tous ensemble, ils firent entendre leurs toutes petites voix : leurs petites roulades s'égrenèrent aussi fines, aussi pures que le cristal.
Ils chantaient le désir d'amour, l'amour, les effusions d'amour. Les dames fondirent en larmes, tant elles trouvaient de plaisir à leur art.
Sur les remparts de Salamanque, l'air est doux et plein de fraîcheur. Les soirs d'été, je m'y promène avec ma charmante dona.
Autour de la souple taille de la belle, j'ai passé mon bras, et mes doigts bienheureux sentent le fier battement de son sein.
Mais du feuillage des tilleuls, un murmure s'exhale et m'inquiète, et le sombre bief du moulin grommelle comme en un cauchemar.
" Ah ! sénora, quelque chose me dit qu'un jour l'Université me chassera, et que sur les remparts de Salamanque, nous ne nous promènerons plus jamais. "
Près de moi habite Don Henriquez, qu'on nomme aussi le bel Henriquez. Nos chambres sont contigues, un mince galandage les sépare.
Les dames de Salamanque s'enflamment quand, par les rues, il se pavane, faisant sonner ses éperons, frisottant sa moustache et toujours suivi de ses chiens.
Pourtant le soir, dans le silence, il s'enferme tout seul chez lui ; il a dans les mains sa guitare et, dans l'âme, de doux rêves.
Il pince les cordes en frémissant et laisse aller sa fantaisie... Ah ! cette musique nasillarde et grinçante me fait mal comme une nausée !
A peine nous étions-nous vus que déjà tes yeux et ta voix me firent comprendre que tu m'étais favorable. Si ta mère ne
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s'était pas trouvée là, la mauvaise, je crois qu'on se serait tout de suite embrassé.
Et demain, de nouveau, je vais quitter la petite ville et reprendre ma vieille vie nomade ; ma blonde fille me guettera de sa fenêtre et je lui enverrai des saluts d'amitié.
Déjà le soleil monte au dessus des montagnes; le troupeau de moutons tintinnabule au loin ; mon aimée, mon agneau, mon soleil et ma joie, comme je voudrais te voir encore une fois !
Je regarde là-haut et me tiens l'œil au guet... Adieu ! mon enfant, je m'en vais ! Rien de fait ! Aucun rideau ne se soulève. Elle est encore au lit, endormie... et peut-être rêvant de moi.
A Halle sur le marché, on voit deux grands lions... Hélas! pauvres lions de Halle, comme on vous a domestiqués !
A Halle sur le marché, on voit un grand géant. Il a une épée, mais jamais il ne bouge : il est pétrifié de frayeur.
A Halle sur le marché, on voit une grande église. La Burschenschaft et la Landsmanmchaft y ont de l'espace pour leurs simagrées. ^
Le crépuscule d'été descend sur la forêt et les vertes prairies; du ciel bleu, la lune d'or illumine l'air embaumé.
Au bord d'un ruisseau le grillon chantonne, et dans l'eau quelque chose bouge ; le promeneur entend un clapotis et, dans le silence, un soufHe.
^ La Burschenschaft était une association générale des étudiants fondée, à la lueur des torches, sur les hauteurs de la Wartbourg (18 octobre 18 17). Contre ses tendances réformatrices, les gouvernements ressuscitèrent les anciennes Landsmanyischaften qui avaient été, à l'origine, des corporations d'étudiants originaires d'un même État allemand. (Note des éditeurs.)
Seule là-bas, dans le ruisseau, se baigne la belle ondine. Ses bras blancs et sa croupe gracieuse brillent au clair de la lune.
La nuit couvre ces chemins étrangers, — mon cœur est malade, mes membres sont las. Ah ! comme une bénédiction silencieuse, douce lune, ta clarté m'inonde.
Douce lune, avec tes rayons, tu chasses les frayeurs nocturnes. Mes souffrances se dissipent et mes yeux s'emplissent de rosée.
La mort, c'est la fraîche nuit ; la vie, le jour étouffant. La nuit tombe ; le sommeil m'a pris ; le jour m'a fatigué.
Au dessus de mon lit est un arbre où chante un jeune rossignol ; il chante l'amour à plein gosier ; je l'entends jusque dans mon rêve.
" Où est-elle, dis-moi, la belle bien-aimée que tu chantais si bien naguère, lorsque les flammes magiques embrasaient ton coeur ? "
Ces flammes se sont éteintes, mon cœur est froid et triste et ce petit livre est l'urne où j'ai mis les cendres de mon amour.