‹ Œuvres de Henri Heine (volume 5)Chapitre 6 sur 6 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

On raconte qu'un mécanicien anglais, qui avait déjà imaginé les machines les plus ingénieuses , s'avisa à la fin defabriquer un homme, et qu'il y avait réussi. L'œttvre de ses mainspou-* vart fonctionner et agir comme un homme ; il portait dans sa^ poitrine de cuir une espèce d'appareil de sentiment humain qui ne différait pas trop des sentimens habituels des Anglais , il pouvait communiquer en sons articu-

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lés ses émotions, et le bruit intérieur des rouages, ressorts et échappemens, qu'on entendait alors , produisait une véritable prononciation anglaise. Enfin cet automate était un gentleman accompli , et pqur en faire toutà-fait un homme, il ne lui manquait plus qu'une âme. Mais cette âme, son créateur anglais ne pouvait la lui dbnner , et la pauvre créature , arrivée a la conscience de son imperfection , tourmentait jour et nuit son créateur , en le suppliant de lui donner une âme. Cette prière , qui Revenait chaque jour plus pressante , finit par devenir tellement insupportable au pauvre artiste, qu'il prit. la fuite pour ^ dérober a son chef-d'œuvre.' Mais la machine-homme prend tout de suite la poste , le poursuit sur tout le continent , ne cesse de courir à ses trousses , l'attrape quelquefois , et alors grincent grogne à ses oreilles : Gwè me a sQul! Nous rencontrons maintenant dans tous les pays ces deux^pensonnages^ et celuilà seul , qui connaît leur position respective , comprend leur singulier empressement , leur trouble et leur chagrin. Mais quand on connaît cette position ifarticttiière, on y retrouve bientôt quelque chose de généï'al : on voit

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comment une partie du «peuple anglais est lasse de son existence mécanique , et demande une âme, tandis que l'autre partie est mise à U torture par cette demande , et qu'aucune d'elles ne peut trouver la paix au logis. . ^ C'est là une affreuse histoire. C'est une chose térrihle quand les corps que nous avons créés nous demandent une âme ; mais une chose plus affreuse, plus terrible, plus saisissante , est d'avoir créé une âme , et de reh-

tendre vous demander un coips et vous pour^ suivre avec ce désir. La pensée que nous avons fait naître dans notre esprit est une de ces âmes , et elle ne nous laisse pas de repos* que nous ne lui ayons donné son corps, que nous ne l'ayons réalisée en fait sensible. La pensée veut devenir action , le verbe devenir chair , et , chose merveilleuse ! l'homme , comme le Dieu de la Bible , n'a besoin que d'exprimer sa pensée, et le monde s'ajuste en conséquence : la lumière ou l'obscurité se fait , les eaux se séparent de la terre , ou bien encore des animaux féroces apparaissent. Le monde est la configuration de la parole.

Le vieux Fontenelle disait pour cette raison : u Sij 'avais dans ma main toutes les vérité;^

du monde , je me garderais bien de l'ouvrir. » Moi, je pense tout le contraire. Si j'avai»

toutes les vérités du monde dans la main , je vous prii^rais peut-être de me couper à l'instant cette main , mais, dans tous les cas , je ne la garderais pas long-temps fermée. Je ne suis point né geôlier de pensées; par Dieu ! je leur donnerais la liberté. Qu'elles se transforment en faits effrayans, qu'elles se ruent dans tous les pays comme une bacchanale eflOrénée ,

qu'elles brisent avec leurs thyrses nos fleurs les plus innocentes j qu'elles fassent irruption dans nos hôpitaux et arrachent de son lit le vieux monde malade mon cœur en saignera sans doute , et moi-même j'en souffrirai aussi préjudice ; car, hélas ! je fais partie aussi , moi , de ce vieux monde malade , et c'est avec raison que le poète dit : On a beau se moquer de ses béquilles, on en marche pas mieux pour cela* Jesuis le plus malade de vous tous, et d'autant plus à plaindre que je sais ce que c'est que la santé; mais vous ne le savez pas, vous , hommes que j'envie ! vous êtes capables de mourir sans vous en apercevoir.

Oui-, beaucoup d'entre vous sont morts depuis long-temps , et soutiennent qu'ils corn--

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meocent à présent mèto^ leur véritable vie.

Quand je contredis une telle illusion , Ton m'en veut, on ^'injurie... et, cKose-^ ef-^ frayantei Jes cadavres- se redressent contre • moi et m'outragent 9 et ce qui me blesse eaoore plus, que leurs, invectives^ ce sont leurs, miasffiies pufriaea.... Arrière V &ntômes! je vai&: parler d'un homime dont le nom seul ^exerce Une puissance d'exorci^ae, je parle^ d'Èmmanudi Kant.

On dit queles esprits de la nuit s'épouvantent quand ils. aperçoivent le glaive d'un boui^eau< Oe quelle terreur dqivent-ils. donc être frappés, , quand, on. leur présente la Critique de la raison pure de Kant ! Ce livré est le glaive qui tua en Allemagne le Dieu des déistes>

A dire vrai, vous . autres Français , vous avez été doux et modérés , comparés à nous autres Allemands .: vous n'avez pu tuer qu'un roi , et encore vous fallut-il en cette occasion tambouriner, vociférer, et trépigner à ébranler tout le globe. On fait réellement \ Maximilien Robespierre trop d'honneur en le comparant à Emmanuel JKant. Maximilien Robespierre, le grand badaud de la rue Saint- Honoré, avait ^ans doute ses accès de des*

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tfoctioti quand il était question de la royauté , et il se démenait d'une manière asàez effrayante danà son épilepsie régicide i^ mais s'agissait-il dé l'Etre-Supreme, il essyy^it Fâctmae qui blanchissait sa bouche, lavait $es mains ensanglantéea , sortait dû tiroir son ha}ii| bleu des dimanches avec sesi' beaux boutons en miroîi^ , et plantait une botte de fleurs devant son large gilet. ^

L'histoire dé la vie d'Emmanuel Kant est difficile à écrire , car il n'eut ni vie ni histoire ; ïl vécut d'une YJe de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite , dans une petite rue écartée de Kœnigsberg, vieille ville des frontières nord-est de l'ÂUemi^ne. Je ne crois pas que la .grande horloge de la eathé>drale ait accompli sa tâ^he viiûble avec moins de passion et plus de régularité que son corn* patriote Emmanuel Kant. Se lever, boire le café , écrire , faire son cours, dîner , aller à la promenade , tout avait son heure fixe , et les voisins savaient exactement qu'il était deux heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de son habit gris , son jonc d'Espagne à fer main , sortait de chez lui , et se dirigeait vers la petite vallée de tilleuls , qu'on nomme en-

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core a présent , en souvenir de lui , FaUée du Philosophe. Il la montait et la descendait hait fois le jour, en quelque saison que ce fut; et quand le temps était couvert ou que les nuages noii^ annonçaient la pluie , on voyait son domestique , le vi^ux Lampe ^ qui le suivait d'un air vigilant et inquiet , le parapluie sous le bras , véritable image de la Providence.

Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet homme et sa pensée destructive ! En vérité, si les bourgeois de Kœnigsberg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, ils auraient éprouvé devant cet homme un fréniissenTent bien plus horrible qu'à la vue d'un I^ourreau qui né tue que des hommes....

Mais les bonnes gens ne virent jamais en lui qu'un professeur de philosophie , et quand il passait à l'heure dite , ils le saluaient amicalement et réglaient d'après lui leurniontre.

Mais si Emmanuel Kant , ce grand démolisseur dans le domaine de la pensée , surpassa de beaucoup en terrorisme Maximilien Robespierre, il a pourtant avec lui quelques ressemblances qui provoquent un parallèle entre ces deux hommes. D'abord nous trouvons chez tous deux cette probité inexorable, tranchante.

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incon^ndde, sans poé$ie; et puis tous deuxont le même talent de défiance , que l'un traduit par le mot de critique, et qu'il tourne contre les idées,] tandis que l'autre l'emploie contre les hommes et l'appelle vertu républicaine. D'ailleurs , ils réyèlent tous deux ati plus haut degré le type du badaud^ duboutiquier,... La nature les avait destinés à peser du café et du sucre ; mais la fatalité voulut qu'ils tinssent une autre balance, et jeta à l'uti un roi, à l'autre un Dieu....

£t ib pesèrent exactem/ent.

La Critique de la raison pure est l'ouvrage capital de Kant : c'est pourquoi nous en parlerons de préférence , aucun de ses écrits n'a une aussi grande importance. Ce livre parut en 1781 ; mais, comme je l'ai déjà dit, il ne fut généralement connu qu'en 4789. On ue s'en occupa aucunement a l'époque de la pu« blication. 11 n'en parut alors que deux annonces insignifiantes , et ce ne Ait que plus tard que l'attention publique fut attirée sur ce grand livre par des articles de Schiitz , Schultz et Reinhold. On peut bien attribuer à la forme inusitée et au mauvais style de l'ouvrage cette reconnaissance tardive : quant au style, Kant

mélrite plus de blâme qu'aucun auire philosophe, surtout quand nous le comparons à son style précédent , qui était meilleur. La coUec* tion de ses petites compositions, qui a été publiée dernièrement , contient ses premiers essais > et l'on s'émerveille d'y rencontrer une manière excellente et souvent très ^irituelle»^ U s'est fredonné ces petits traités pendant qu'il ruminait son grand œuvre. Il me fait l'effet d'un soldat qui sourit en s'armant tranquille-^ ment pour un combat où il se promet une victoire certaine. On remarque surtout , dans ces petits écrits, V Histoire naturelle universelle el la Théorie du ciel^ composées dès l'annëe 4755 j les Considérations sur le sentiment du beau et du sublime ^ écrites dix ans plus tard , ainsi que les Songes d'un homine qui voit des esprits ^ pleins d'une verve excellente , à la manière des essais français. L'esprit d'un Kant, tel qu'il se révèle dans ces opuscules , a quelque chose de tout particulier. L'esprit s'y cramponne à la pensée , et, en dépit de sa ténuité , s'élève ainsi à une hauteur satisfaisante. Sans un pareil appui , l'esprit même le plus riche ne saurait réussir ; comme une vigne qui manque de soutien, il lui faudrait ramper tristement à terre^

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et y pourrir avec ses fruits les plus précieur^ Mais pourquoi Kant a-t^il écrit, sa Critique de la raison pure dans un style si terne , si sec, vrai style de papier gris ? Je crois qu'il craignit, après avoir rejeté la forme mathématique de l'école Cartesi,o-Leibnitzo-Wolfienne , que la science ne perdît quelque chose de sa dignité en s'éxprimant d^un ton léger, aimable et avenant. Il lui donna donc une forme raîde, abstraite , qui repoussait froidement toute fisimiliarité avec les esprits d'une trempe subalterne. Il voulut s'éloigner fièrement des philosophes populaires d'alors, qui aspiraient à la clarté la plus bourgeoise, et fit parler à sa philo-^ Sophie une sorte de pesant langage de chancellerie ; c'est là que le Philistin se montre tout entier. Peut-être aussi Kant avait-il besoin, pour la filiation rigoureuse de ses idées, d'une langue qui les revêtît d'une netteté aussi sèche, et il n'était pas en état d'en créer une meilleure. Le génie seul a une parole neuve pour une idée neuve. Mais Emmanuel Kant n'était pas un génie. Dans la conscience de cette lacune de son organisation , Kant , tout comme le bon Maximilien , ne fut que plus défiant envers le génie , et il alla même jusqu'à soutenir, dans

sa Critique du jugement , que le génie n'avait rien à faire dans la science , et il reléguait son action dans le domaine de l'art.

Kant a fait beaucoup de mal par ce style lourd et empesé de son principal ouvrage ; car les imitateurs sans esprit le singèrent dans la forme extérieure , et alors naquit chez nous cette absurdité , qu'on ne pouvait être philosophe et bien écrire. Pourtant la forme mathématique ne , put , depuis Kant , reparaître davantage dans la philosophie f il a impitoyablement tué cette forme dans là Critique de la raison pure. Ija forme mathématique, disait-il, n'est bonne en philosophie qu^à bâtir des cfaâteaux de cartes , de même que la forme philosophique, dans tes mathéniatiqties,;ne.produit que l>^vardàge y càifil ne p^ut y avoir des définitions en 'philosophie, comme dans les mathématiques; oii les définition^ ne sont pas diiscursives, mais intuitives, c'est-a-dfre peuvent être démontrées à 1 inspection' , tandis que ce qu'on nomme définitions en philosophie n'est présenté que d'une manière hypothétique, par formie d'expérimentation , et que la véritable définition n'ap}>a]E*ait qu'à la fin domme ré-* éultat. • •

r58 DS l'allcmagns.

Comment se fait -il que les philosophes montrent tant de prédilection pour la forme mathématique ? Cette prédilection commence dès le temps de Pythagore , qui désigna par des nombres les principes des choses. C'était une pensée d'homme de génie : tout le sensible et le fini est retranché dans un nombre, et pourtant il indique quelque chose de déterminé 9 et le rapport de cette chose à une autre chose déterminée, qui, désignée à son tour par un nombre , reçoit ce même caractère d'insensible et d'infini. En cela, le nombre ressemble atix idées qui ont entre elles^le même caractère et te^même rapport. On peut indiquer d'une manière très firappanie , par des libmbre^, les idées telles qu'elles se produisent dans notre esprit et dans la nature ; nSais le nombre n'est toujours après tout que le signe représentatif de l'idée, et non l'idée elle-même; Le maître a bien encore la conscience dé cette distinction: mais l'écolier Toublie, et ne transmets d'autres écoliers de seconde main que des hiéroglyphes numériques, des chiffres mprts dont personne ne connaît plus le sens vivifiant. Cela s'applique aussi aux autres élémens de la forme mathématique. L'intellectuel , dans son éter-

tm li'ÀLLEMAGins. ihg

n^tte mobilité , ne permet aucun arrêt , et il se laisse aus^ peu fixer par des lignes , des triangles , des carrés et des cercles , que par des nombres^ La pensée rie peut être calculée ni mesurée«

Comme ma tâcbe est surtout de faciliter en France l'étude de la philosophie allemande , je traite toujours plus volontiers 4e ces difficultés extérieures qui effraient facilement un étranger quand on ne Vexi a pas prévenu. Ceux qui" voudraient mettre Kant à la portée du public français , je les avertis surtout qu'ils peuvent retrancher de sa philosophie la partie destiilée seulement à combattre les absurdités de la philosophie cfe Wolf. Cette polémique, qui se fait jour partout , ne servirait qu'à embrouiller les Français , et ne leur serait d'aucune utilité. -— J'ai entendu dire que M. le docteur Schœn , savant Allemand , établi à Paris , s'occupe d'une édition française de Kant. J'ai une opinion trop favoraMe dé la perspicacité philosophique du docteur Schœn pour juger nécessaite de lui adresser le même avertissement , et 'jattends au contraire de lui un livre aussi utile qu'important.

La Cfitique de là raisort pure est , comme je

l6o DE l' ALLEMAGNE .

Fai dit', l'ouvrage capital de Kant, et Von peut en quelque ^orte se passer d&ses autres écrits » ou du moins ne les considérer que comme des commentaires : on jugera , par cç qui suit , de l'importance sociale de cette œuvre.

Les philosopHes jivant Kant ont réfléchi sur l'origine de iips contifiii^çances, et suivi,* comme on l'a vu, deux routés dîSSSréntes, selon qu^ils ont admis des idé%6 à priori ou des idées àposr ieriorij mais la facuUé inême de cojlnkître, la capacité e^ les bornes de cette faculté ,^ on s'en était moins occupé. Ce fut U tâche que s'imposa Kant*: il soumit notre faculté de connaître à iirie enquête impitoyable ^ sonda toutes les profondeur^ de cette faculté , et en constata les limites/ Il trouva sans doute en résultat que nous ne pouvons rien savoir dé beaucoup de choses que nous doniiions précédemment comme nos connaissances iiitimes. C'était très mortifiant^ maïs il était toujours utile de savoir quelles choses nous ne pouvions savoir. Qui nous met en garde contre un chemin inutile nous rend autant service 'que celui qui nous indique 1^ vraie route. Kant nous prouve que nous ne savons rien des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes et par elles-mêmes , mais

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que nous n'en avons connaissante qu'autafit et de la manière qu'elles se réfléchissent^ans notre esprit. Nous sommes alors tout-k-fait comme ces prisdnniers dont Platon, dans le septième livre de sa République , fait une peinture si affligeante. Ces mtilheur^ux, enchaînés par le cou et par Ja cuisse , de telle façon qu'ils ne peuvent tourner la tête, sont assis dans une'prison ouverte par le h^iut, et c'est d'en haut qu'ils reçoivent quelque lumière ; mais cette lumière vient d'un feu dont . la flamme s'élève derrière eux , et qui* esr séparé d'eux par jm petit mur. Le long de ce mur marchent des hommes qui portent toutes sortes de statues , images de bois et de pierre , et qui parlent entre* eux. Les pauvres prisonniers ne peuvent voir ces hommes qui ne sont pas de la hauteur du mur ; et , des statues qui dépassent cette élévation,, ils ne voient )jue les ombres qui se promènent «u* la muraille en face d'eux. Ib prennent alors ces ombres pour les objets .eux-mêmes , et , trompés par l'écho de (eur prison , croient que ce sont le$ ombses qui parlent entre elles.

L|i précédente philosophie , qui allait furetant partout pour amasser sur toutes choses I. 11

l62. DE L ATiLEMAGNE.

dés indices çt des faits qu'elle classait ensuite ^ prit; fin à l'apparition de Kant. Celui-ci ramena les recherches dans les profondeurs de l'espril humain , et s'enquit de ce qui s'y passait. Ce n'offt pas sans raison qu'il compare sa philosophie à là méthode de Copernic. Autrefois, quand on laissait trai)qiiille la terre autour de laquelle on faisait tourner le soleil , les calculs astronomiques ne concordaient pas toujours très bieh. Alors Copernic fit rester le soleil immobile et tourner la terre autour du solml / et ^r-le^hamp tout s'arrangea X mer*, veille. Jadis la raison, comm^le solt^ili courait autour du monde des faits pour les éclairer de sa lumière. Mais Kant £iit demeurer en place la raison , «t le monde des faits tourne autour et s'éclaire à mesure qu'il arrive à portée de ce soleil intellectuel.

Ce peu de mots , par lesquels j'ai indiqué la tâche de Kant, suffit pour faire comprendre que je regarde comme la partie la plus importante, comme le point central de sa philosophie , la section de son livre où }1 traite' des phénomènes , et des noumènes. Kanl^ fait en eflFet une diflférence entre les apparition^ des choses et les choses elles-mêmes. Comme nous

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v^ne pouvons rien savoir des objets qu'autant qu'ils se manifestent à nous par leur appari-^ tion, et que les objets ne se montrent pas à noUs comme ils lont en eux-mêmes et par eyxx^ mêmes, Kant a nommé les objets tels «qu'ils nous apparaissent ) phénomènes, etnoumènes les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Nous ne pouvons donc connaître les choses que comme phénomènes , et non comme noumèn^«9. Les derniers sont purement probléma* tiques : nous ne pouvons dire ni qu'ils existent, ni qu'ils n'existefht pas. Le mot noumenes n'a, été opposé à celui de phénomènes que pour pouvoir parler des choses au degré où elles sont rqponnaissables. pour nous y saris occuper notre jugement de celles qui lui sontinacçe&sibles.. Kant n'a donc point, comme plusieurs maîtres que* je neveux pas nommer, distingué les objets en phénomènes et en noumè* nés , c'est-à-dire ^n choses qui» existent et en choses qui n'existent pas pour nous. Ge serait la un véritable Bull irlandais en philosophie. Il n'a voulu exprimer qu'une donnée de li-^ mite». Dieu est, «selon Kant, up nôumène; Par suite de son argumentation , cet être idéal et transcendantal , qu'on avait jusqu'alors

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nommé Dieu , n'esè qu'une supposition* C'est le résultat d'une ///{/.^/on naturelle. Oui, Kant démontre (comment nous ne pouvons rien savoir sur ce noumène, sur Dieu, et coiame toute»pn^uve 4rais0nnable.de son existence est impossible. Les paroles de Dante, Lasciate ogïii sp^ranza , nous les inscrivons sur cette partie de la Critique de la raison pure.

Je crois qu'on me dispensera volontiers d^ex-

' pliquer cette partie' ou il traitç dçs argumens de la raison spéculative en faveur de l'existence d'un Ette-Suprême. Quoique* la réfutation de ces argumens ne tienne pas beaucoup de place et ne vienne que dans la seconde moitié du livré, elle est amenée de loin avec Jl^ plus grande prévoyance , et rentre dans les points culminans de l'ouvrage ^ Elle se rattacbue k la Critique de toute théelogie spéculdtii^e , et c'est là que s'évanouissent les derniers fantômes ^ des déistes. Je dois remarquer que Kant, en attaquant les trois sortes de preuves de l'existence de Dieu , c'est-à-dire la preuve ontologique, la cosmologique et la physicothéolo-

' gique , jpeut détruire les deux dernières pfais facilelnent quel autre. J'ignore si ces^énontînations sont conntfes ici , et je cite en con-

séquence le passage de la Critique où Kant en formule la distinction : «

« Il n'y a de possibles que trois sortes de prèuves'de la raison spéculative en faveur de l'existence de Dieu. Toiites les routes qu'on peut prendre pour atteindre çfi but commencent ou â rexpériencé déterminée et à la propriété particulière du inonde sensible reçonnue par cette expérience , et s'élèvent de là % selon les lois de la causalité, jusque la cause suprême en dehorstdu mondé; ou bien elles s'appuient à^ une expérience indéterininée , par lexemple , a une existence ^quelcopqiie j^ou enfin elles font abstraction de toute expérience, et concluent, tout-à-fâit,À/7rtbn, de pures idées a Fexistence d'un Etre-Suprême.

La première preuve çst la preuve physicothéoloj^que , la seconde la cosmologique , et la troisième Tontologiqué. Il n'en existe pas et il n^en peut exister davantage. »

Après une étude souvent reprise du livre principal de Kant , j'ai cru reconnaître que la polémique contre ces preuves de l'existence de Dieu s'y montre partout, et j'en parlerais longuement si je niétais retenu par un sentiment religieux. Il me suffit de voir quelqu'un discu-

l66 BX l'àixoiagiw.

t er Texisteoce de JDîeu , pour sentir eh moi une inquiétude aussi singulière i une oppression unssi indéfinissable que celle que j'éprouvai jadis à Londres^ quand , visitant New- Bëdlam , je me \is seul et abandonné par'^moii guide ai]Lniilieu «d'une troupe de fpus. Dieu est tout ce qui est. Douterde lui , c'est douter de la vie elle-même ; ce n'est pa%. moins que la mort. . - ♦

Autant la discussion sut l'existence de Dieu mérite lebiame, autant est 4ouab\e la méditation sur la nature de Dieu. *Cétte* méditation. €st un Véritable culte ; notre âme se détache du périssable 'etr^u fini, et arrive à la (U)|iscience de l'amour inné et de l%armt)nie de l'univers. Cette conscience émeut l'homme sen^ble daqs la prière ou dans la contemplation des symboles sacrés. Le penseur en est pénétré dans» rexel*cice de cette sublime faculté de Tesprit que nous appelons raison, et dont la destina^on supérieure est de rechercher la nature de Dieu. Les hommes spécialement religieux s'occupent de ce problème pendant toute leuir vie ; ils en sont secrètement tourmentés dès l'«enfance , dès les premières incitations de la raison. . L'auteur

DE l'allsmagub. 167

de cespageà se rappelle avoir éprouvé de bonne heure les élans de cette religiosité originelle qui ne l'a jamais abandonné depuis. Dieu fut toujours le commencement et ht fin de toutes 'mes pensées. Si je me demande main-* tenant r Qu'est-ce que Dieu? quelle est sa nature? je me disais, / lorsque j'étatîsvénfant : Comment est Dieu? quel air a-t-il? et alors j'ai pu regarder pendant des journées entières dans les prpfohdçurs du cieL, et j'étais tout "* chagrin le spir de njavoir jamais vu la très sainte figure * de « Dieu , mais sçuiement de grises et sottes charges de nuages. Xe fus tout déconcerté par les leçons de * l'astronomie , qu'alors,' dans la pSriode ded lumières, on n'épargnait même pas aux petits enfâns, et ne cessai dé m^ébahir. cq pensant que toutes ces myriades d'étoiles étaient des globe^saiissi gros^ - atussi beaux que notre globe terrestre , et qu'un seifl Dieu' planait au-dessus de ce^pêle-mêle de inondes. Je me rappelle qu'un jour, en songe^ je vis Dieu, tout eahaut, dans le dernier lointain. U regarda avec un air satisfait du«haut d'une petite fenêtre du ciel. C'était une bonne figure de vieillard avec une petite barbe de juif, et il répandait une foule de grains

i68 DE l^alIemâgne.

qui , en tombant du ciel ; s'épanouirent dans l'espace infini , prirent un accroissement immeiise^, jusqu'à ce qu'ils fussent devenus de ▼éritables mondes râyonnans , resplendissans et peuplés, chacun aussi gros que le nôtre. Je n'ai jamais pu oublier cette figure ^ et j'ai souvent reru^n songe l'aimable vieillard jetaift du haut de ^a petite fenêtre céleste la semence des môndls. Je le vis même une fois remuer et «serrer les lèvres comme 'notre servante quand eile. jetait' de l'oi*geaur poulets. Mais je ne pus vq^ que les grains> qui s'étendaient en tombant en mondes éclatant. Quant .atix grands poulets qui attendaient peut-être quelque part le bte ouvert ,^ pour se repaître des mondes , je ne pus les apercevoir.

Tu ris de mes grands poulets , ther lecteur,, mais cette idée enfantine n'est pas encore trop éloignée de celle des déistes les plus avancés. Pour donner une idée d'un Dieu extra-ni'on-

dain, l'Orient et l'Occident se sont épuisés en hyperboles puériles. Mais l'imagination des déistes est tourmentée sans succès de l'infini de l'espace et du temps. C'est ici que se montre leur impuissance, la faiblesse de leur idée cosmogoniq^e , de leur explication de la nature

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de Dieu. Nous n'éprouvoûs donc pas grand'peine a voir condamner cette ^idée , mais cette peine , Kant la leur a£iit réellement éprouver, en détruisant leuirs preuves de l'existence de Dieu. Et lors même que la preuve ontologique serait sauvée , le déisme iie s'en ti^uve- . rait pas mieux; car cette preuve serait aussi profitable au panthéisme^ Pour me faire mieux comprendre, j'ajouterai qy^ la'pr^ve ontologique est ceUe qoe Descartes a employée y et que , long-temps auparavant , au moyenâge , Anselme àfi Canterbury avait exprimée sousT la forme d'une 'prière. On jpeut même dire que saint Augustin a déjà employé la preuve ontolo^que dans le second livte de l'ouvrage i?e.£zèçro arbitrio.

Je m'a|>stieifb, ^comine je l'ai dit, de tout développement populaire de la polémique de Kant contre ces preuves ; je me contente d'assurer que, 46puis ce temps, le déisme s'est évanoui <.dans le domaine de la saison spécu-< lative. Cette nouvelle funèbre aura peut-être encore besoin àe quelques siècles pour être universeUbment répandue. . . . mais nous avons, nous autres , pris le deuil depuis long-temps. De profundis.

1^0 DE l'aLLSMAGIŒ.

Vous croyez peut-être que nous n'avons plus qu'à rentrer chez nous ! II nous reste , parbleu ! à voir encore une pièce ; après la tragédie vient-la farce. Emmanuel Kant a jus* qu'ici pris la voix effrayante d'un philosophe inexot'able , enlevé le ciel d'assaut et passé toute la garnison au fil de l'épée. Vous voyez étendus sans vie les, gardes-du-cqrps ontologiques , cosmodogiques et physico-théologiques de Bieu; lui-même, privé 'de démonstration, nage dans son sang ; il n'est pla^ désormais de miséricorde divine , de bonté paternelle , de récompense future pour lesprivations actuelles, l'immortalité de l'âme est à l'agoniCé..... On n'entend que râle et^émisseméns. . . . Et le vieux Lampe , spectateur affligé de cette catastrophe, laisse tomber son parapluie^; ^itne si^eur d'angoisse et de grosseslarmés cQulent de son visage. Alors Emmanuel Kaiit s'attendrit et montre qu'il est , non seulement un grand philosophe, . mais encore^un brave homme ; il réfléchit, et dit d'un air moitié déboïinàire, moitié malin :

« Il faut que le vieux Lampe ait un Dieu, sans quoi point de bonheur pour le pauvre homilie.... Or, l'homme doit être heureux en ce monde ;.... c'est ce que dit la raison pra^

DE l'aJLLEMAGNE. I7I

tique i%\e Teus bien , xùùï: . • . que la raison pratique garantisse donc l'existence de Dieu, y^ En conséquence de ce raisonnement , Kant distingue entre la raison théorique et la Tcdson "pratique, et, a l'aide de celle-ci , comme avec une baguette magique , il ressuscite le Dieu qut laVaison théorique avait tué/

Peut-être bien Kant *-t-il entrepris cette résurrection, non pas seulement par amitié pour le y\wt JLampe , mais par crainte de la police. Aurait-il agi par* conviction ? A-t-il , en ruinant toutes les fleuves de l'existence de DieU; voulu nous montrer combien il est triste pour nous de ne rien savoir sur Dieu ? Il fit à |reii près en cela comme mon ami Westphalien , qui brisa toutes les lanternes de la^rue Grohnd à GoetUngue , et , dans l'obscurité , nous fit un long discours sur la nécessité pratiqi\e des lanternes qu'il avait lapidées d'une manière théor^ue , pour nous montrer que sans leur lumière bien&isante nous n'y pouvions rien voir.

J'ai déjà dit qu'au moment où elle parut ^ la Critique de la raison pure ne fit aucune sensation : ce ne fiit que plusieurs années après ^ quand quelques philosophes eurent écrit des

173 DE l'Allemagne.

explications de ce livre, qu'il excita l'atteit'^ tion publique. En Tan 1789, il ne fut plu3 question d'autre chose en Allemagne que de la philosophie de Kant , et elle eut alors, pour le fond et pour la forme; ses commentaires, chrestomaties, interprétations, appréciations , apologies, etc. , etc. Il suffit de jeter un regard sur le premier catalogue philosophique venu : la foule innombrable des écrits dont Kant fîit alors Pobjlet*' témoigna suffisamment du mouvement intêUeçtuel auquel*" ce seul homme avait donné naissance. Ce, fut chez les uns un enthousiasme écrniiant, ehez les autres un chagrin amer, chez beaucoup une anxiété béante sur l'issue de cett% révolution intellec-^ tuelle. Nous eûmes des ^meutes dans le monde de la pensée aussi bien quç vous autres dans le monde matérieL, et nous nous échaufiames à la démolition du vieux dogmatisme autant que vous à l'assaut de la Bastille. Il n'y eut plus guère non plus que quelques invalides qui défendirent le dogmatisme , la philosophie de Wolf. C'était une révolution , et les horreurs n'y manquèrent pas. Dans le parti du passé , ce furent les bons chrétiens qui s'émurent le moins de ces horreurs. Ils allèrent même jus-

DE l'allemâgne. in3

€[u'k en souhaiter encore davantage , afin que la mesure pût se< remplir;, e^ la contre-révolution s'accomplir plus' promptement comme réaction nécessaire. Il y eut chez nous des pessimistes en philosophie comme cliez vous en politique. Comme il" y qut danà ce pays des gens qui prétendaient que Rob^pierre n'était qu'un agent de Pitt , ainsi chez nous quelquesuns poussj^rent l'aveuglement au point de se figurer que Kant s'entendait secrètement avec

eu^ , et tju'iki'avait renversé toutes lea preuves philosophiques de l'existence deDieu que pour faire comprendre au monde qu'on ne peutjaînais arriver par la raison k la connaissance de Dieu , et qu'on doit alors s'en tenir à la religipn révélée .

Kalit donna cette grande impulsion aux esprtt^^ moins encore par le fond de ses i^crits que par l'esprit critique qui y régnait, et qui s'introduisit dès lors dans toutes les sciences. Toutes les disciplines en furent saisies y même la poésie ne fut pas k l'abri de cette influence. Schiller , par exemple ^ fut un puissant kantiste , et ses vues artistiques sont imprégnées de l'esprit de la philosophie de Kant. Les belles-lettrés et les beaux-arts se ressentirent

1^4 ^^ i^'allsmagnë.

de la sécheresse abstraite de cette philosophie. Par bonheur , elle n€^«e mêla pas de la cuisine. * ^

Le peuple allemand ne se laisse point facilement émbuvoir; mais quand on Ta une fois poussé dans une route , «il la suivra jusqu'au bout avet la constance la plus opiniâtre f ainsi nous nous*montrâmes dans les affaires de religion , ainsi nous fûmes en philosophie. Avancerons-nous d'une manière aussi p'ersévér^^nte en politi^me ? » -

L'Allemagne fut entraînée par Kant dans la voie philosophique, iet la philosophie devint une cause nationale . Une belle troupe de grands penseursjsurgit tout d!un coup du sol allemand comme évoquée par une formule magigue.

Si la philosophie allemàhde trtfùyè un jour, comme la révoluf^ipn^ française , son Thier^^ et son Mignet, cette histoire offrira une lecture aus^i remarquable : rAUemanjl la lira avec orgueil, et le Français avec admiration. .

Parmi les disciples devant domina de bonne heure Johannes Gottlieb Fichte.

Je désespère presque de donner une idée exacte de l'importance de cet homme. Chez Kant, nous n'avons eu à examiner qu'jm livrej

DB L'ALLEMAGNSè 176

ici , indépendamment du livre , il nous faut encore tepir compte deJ'homme : dans cet homme, la pensée et la volonté ne font qu'un, et c'est ^dans cette gigahtesque unité qu'elles agissent sur le monde contemporain. Nous n'avons donc pas seulement à examiner^ une philosophie, mais encore un .caractère qui en est comme la condition ; et pour comprendre leur double influence , il faudrait retracer toute la situation de cette époque. Quelle tâche immense! On nous excusera sans* doute pleinement si nous ne donnons ici que des indices superficiels.

IL est d'abord très difficile ^de donner^ une idée de la pensée de Fichte. Nous rencontrons ici' des di£|cultés toutes particulières; elles naissent, non pas seulement du fond , mais de la forme et de la méthiode , deux choses qu'il nous importe le plus d'expliquer «aux étrangers/ Gom];nejiçons doiic par la méthgde de Fichte. Il emprunta dans les premiers temps celle de Kant ; bientôt cette méthode se changea a causé de la nature du sujet. Kant n'eut à produire qu'une critique , c'est-à-dire quelque chose de négatif, et Fichte eut bientôt un système , par conséquent une chose positive.

Ce manqua de système entier fit qu'pn refusa plus d'une fois à la philosophie de Kant le titre de philosophie. En ce qui touchait Kant lui-^même , on eut raison , mais pas k l'égard des kantistes qui tirèrent des traités de leur maîyre des matériaux pour une quantité suffisante de systèmes. Dans ses premiers écrits , Fichte demeura , comme je l'ai dit, entièrement fidèle, à la méthode du maître , au point qu'on put attribuer a celui-ci son premier traité , qui pailit anonyme. M aiscomme ii^ichte produit plus tard un système, il entre avec ardeur dans la passion de la construction , et quapd il a construit tout le moiide, il commence^ avec la même opiniâtreté à démontrer ce qu'il a construit. Qu'il constpiise ou qu'il démontre, Fichte manifeste une passion pour ainsi dire abstraite. Ainsi que dans son système, la- subjecimté domine bientôt dans son enseignement. Kant, au contraire, étend la pensée devant lui, en fait l'analyse, la dissèque jusque dans ses fiâbrilles les plus menues , et sa Critique de la t^aisôn pure est en quelque sorte l'ainpithéâtre anatomique de l'esprit humain; pour lui, il demeure là froid et insensible*comme un véritable chirurgien.

DB L'AIiLEMAGNE . l^^

La forme des écrits de Fichte est semblable à sa méthode ; elle est ;^iTante , mais elle a aussi tous les défauts de la vie ; elle est mrquiète et confîise. Pour demeurer toujours vivant et animé > Fichte dédaign^^ la terminologie ordinaire des philosophes , qui lui semble quelque chose de mort; mais avec ce ndoyen pous parvenons 1>ien moins à comprendre. Il a surtout au \sujet de cette intelligence une marotte toute singulière. Quand Reinhold pensait comme lui , Fichte déclara que personne ne le compreiiait mieux que Reinhold.

Plus tard , celui-^ci s'étant^^séparé de sa doctrine , Fichte dit' : « Il ne m'a jamais compris.» Lorsqu'il s'éloigna de Kant , il imprima que Kant ne se comprenait pa$ lui*même. Je touche ici le côté, comique de nos philosophas.

Ils se plaignent sans ces^ de ne pas être com^ pris; Hegel , au lit de mort , disait : a Un seul homme m'a compris; » mais il ajouia aussitôt: tf Et encore celu\-lk ne m'a-t41 pas compris non plus. »

Considérée dans le fond , dans sa vateur intrinsèque, la philosophie de Fichte n'a pas une grande importance. Elle n'a fourni à la société aucun résultat ; c'est seulement parce

1^8 DE l' ALLEMAGNE.

qu'elle est^ avant tout, l'une des phases les «plus remarquables xle la philosophie allemande ; parce qu'elle manifeste la stérilité de l'idéalisme dans ses dernières conséquences , parce qu'elle forme la transition nécessaire à la philosophie actuelle, que la doctrine de Fichte est de quelque intéfêt. Ainsi cette doctrine étant plus importante'sous les rapporb historique et si^ientifique que 'sous le rapport socisd, je la résumerai en peu d^ mots.

La question que Fichte se propose estcelle^ ci : Quelles raisons avon^-nous d'admettre, que nos notions des choses répondent aux choses qui sont hors de nous ? Et il Résout cette question de la manière suivante : Toutes les choses n'ont leur réalité que dans notre esprit.

La Critique de la raUoripur^e avait été l'o^-^ .vrage capital. de l^dmi y \^ Doctrine de Itr science fiitèelui de Fichte. Le second ouvrages €&t commue une continuation du premier. La Doctrine de la science {siit rentrer éâfalement. l'esprit en lui-même. Mais là oîiKant analyse, Fichte con&truît. La Docirine de là science^ commence par une formule abstraite (MQi=:

Moi) j elle tire le monde xki fond lie l'çspnt^ rintelligence revient sur ses pas par- le même

DE l'âllemagne. ihù

chemin qu'elle a pris pour venir à rabstractioli ; par ce retour , elle' arrive au inonde des faits; alors l'esprit peut déclarer c§ monde des &its comme un acte nécessaire de rintelli-^ gence.

11 existe encore chez Fichte une difficulté particulière en ce qu'il suppose l'esprit s'observant lui-même pendant qu'il agit : le moi doit faire des observations sur ses actes intellectuels pendant qu'il les exécute ; la pensée doit s'espionner pendant qu'elle pense , pendant qu'elle s'échauffe peu kpeu jusqu'à devenir bouillante. Cette opération nous fait penser au singe assis auprès d'un foyer ^ devant une marmite dans laquelle il cuit sa propre queue ; car il pensait que le véritable art cu-^ linaire ne consistait pas seulement à cuire objectivement , mais bien à avoir la conscience subjective de la cuisson.

11 est à remarquer que la philosophie de Fichte eut toujours à supporter beaucoup de traits de la satire. J'ai vu une fois une caricature qui représente une oie fichtéenne. Le foie de la pauvre bête est devenu si grps, qu'elle ne sait plus si elle est l'oie ou le foie. Sur son ventre est égrit Mois Moi. Jean-Paul a per-

l8o DE L'ALLEMAGNE.

siflé dt la manière la plus impitoyable la philosophie de Fichte dans un livre intitulé :

Clai^is Fiehteana. Que l'idéalisme, dans les conséquences dé ses déductions , fut arriyé à nier même la réalité de la matière , cela parut à la grande masse, du public une plaisanterie poussée trop loiil. Nous nous amusâmes assez bien du moi de Fichte qui produisait pair sa seule pensée tout le monde des faits. Nos plai* sans eurent encore à rire d'un malentendu qui devint trop populaire pour que je puisse -me dispenser d'^n parler. La masse s'imaginait que le nioi de Fichte était le moi particulier de Johannes Gottlieb Fichte, et que ce mm individuel niait toutes les autres existences. Quelle impudence ! s'écriaient les bonnes gens ^ cet homme ne croit pas que nous existions^ nous qui avons plus de corps que lui^ et qui , en qualité de bourgmestre et d'archiviste du tribunal , sommes même ses supérieurs ! Les dames diraient : « Ne croit-il pas au moins à l'existence de sa femme? — Non. — Et madame Fichte souffre cela \ »

Le moi de Fichte n'est pourtant pas un moi individuel, mais le moi universel, le moi du monde parvenu a la conscience de soi. La

Di l'allemagne. i8i

pensée de Fichte n'e9t pas la pensée d'im homme, d'un homme déterminé, qui s'appelle Johannes Gottlieb Fiçhte; c'est bien plutôt la pensée universelle qui se manifeste dans un seul individu. Comme on dit : Il pleut, il éclaire, etc. ^ Fichte ne devrait pas dire : ff Je pense ^ » mais : a II pense , la pensée uni-^^ terselle pense eh moi. »

Dans un parallèle entre la révolution fran* eaise et la philosophie allemande^ j'ai comparé un Jour, plus par plaisanterie que sérieuse-r ment, Fichte a Napoléon; mais il existe en effet ici des analogies remarquables. Après que les kantistes ont achevé leur œuvre de des^ truction terroriste, apparaît Fichte, comme parut Napoléon quand la Convention eut dér moli tout le passé à l'aide d'une autre critique de la raison pure. Napoléon et Fidite représentent tous deux le grand moi souverain , pour qui la pensée et le fait ne sont qu'un ; et les constructions colossales que tous deux ont a élever, témoignent d'une colossale volonté; mais par les éèarts de cette même volonté illimitée , ceé constructions s'écroulent bientôt : la Doctrine de la science et Tempire tombent

ï82 DE l'aLLEMAGNK.

et disparaissent aussi pi^amptement qu'ils se sont élevés.

L'empire n'appartient plus maintenant qu'à l'histoire , mais le mouyement que l'empereur avait produit dans le monde n'est pas encore calmé : c^est de ce mouvement que notre Europe vit encore. Il en est de même de la philosophie de Fichté : elle est complètement écroulée ; mais les esprits sont encore émus des pensées que Fichte a fait éclore , et la portée de sa parole est incalculable. Si l'idéalisme transcendantal n'était qu'une erreur dans son ensemble , il régnait pourtant dans les écrits de Fichte une fière indépendance , un amour de la liberté , une dignité virile , un sentiment civique, qui exercèrent sur la jeunesse une salutaire influence. Le nooi de Fichte était tout-k-fait d'accord avec son caractère de fer» opiniâtre, inflexible. La doctrine d'un pareil moi tout-puissant ne pouvait germer que dans un tel caractère ^ et ce caractère , repliant ses racines dans une semblable doctrine , ne pouvait que devenir plus opiniâtre , plus inflexible.

Quelle aversion dut inspirer cet homme aux sceptiques égoïstes , aux frivoles éclectiques et

D£ L'ALLiaifAGNE. 1^85-

aux madères de tomes les coidems ! Sa ^ie.

entière fut un combat. Llhistoire de sa jeu* nesse n'est qi|if une jsérie continue d'afflictions ^ comme chez presque tous nos hommes distingués. La pauvreté s'asseoit a leur berceau, lesi balance jusqu'à ce qu'ils soient devenus grands^ et cette maigre nourrice demeure* la fidèle compagne de leur vie ^ Rien de plus tQuchani qu^ de voir Fichte, Fhomme de la Volonté lai plus fière> chercher à se frayer misérablement^ par une place de précepteur, ^on chemin dans le monde. Il ne peut même trouver à gagno:^ dans sa patrie ce pain amer du servage, et il lui faut émigrer à Varsovie. La se renouvelle la vieille histoire : le précepteur déplaît à la gracieuse dame, peut-être à la disgracieuse camériste; ses révérences ne sont pas assez gentilles , pas as3ez françaises , et on ne le juge plus digne de faire l'éducation d'un)gentillâtre polonais. Johann Gotilieb Fichte est renvoyé comme un laquais , reçoit de son noble maître k peine de maijgres firais de voyage , quitte Varsovie, et part pour Kœnigsberg , s'en allant, plein d'enthousiasme juvénile , faire la connaissance de Kant. La rencontre de ces deux honounes est intéressante sous tous les rapports.

lâ4 DE I^'aLLEJIUGICS^

Je lie cI^oift'plMnt pouToir doanet il»)» idéi^ plus camplète de la manière d'être et de la situation de tous deux , qu'en citant dès firag<^ mens du journal de Fichte y rapporté dans une biographie de lui , publiée naguère par son fik.

' V Le 23 juin, je suis parti pour I&œnigsberg aiTttcun, toiturier de cette Tille , et j'y suis ar* rivé le l*'* juillet^ sans avoir rencontré aucun incident remarquable. — Le 4, fait une visite à Kànt qui ne m'a pas accueilli ave^ une distinction particulière. J'ai assisté coiâQSke un étranger' à son cours , et iaon attente n'a pa^ étéfiatisËiite , son débit est somnifère. J'ai mis ce jolirnal à jour. . .

«r . . . . Depuis long^temps je voulais avoir avee Kant une entrevue plus sérieuse , et ne savaia quel moyen prendre. Enfin , j'ai eu l'idée d'é-* crire une Critique de toutes les r^Mations ^ èl de la lui présenter comme lettre de recom** mandations J'ai commencé à peu près vears le 13, et j'y ai travaillé depuis sans relâche.... w Le 18 août, j'ai enfin envoyé mon travail terminé à Kant, et suis allé le 25 chez lui pour connaître son sentiment. Il m'a reçu avec une bonté toute particulière, et a paru trèssats^Mi

DE L^ÂUiÉMAGIf E. 1 85

de Blon trailé. Nous n'avons pas' eu. d'entretien philosophique enr forme. Pour ce qui regarde mes doutes philosophiques^ il m'a reli- Toyé k sa Cridque de laruisori pure y et au prédicateur antique Schulz , que je Tais aller voir tout de suite. Ije%, j'ai dîné chez Kànt avec le>professeur Sommer , et j'ai trouvé daiis Kaht un homme très spirituel et très aimable. C'est de ce jour seulement que j^ai rçcônau en lui des traits dignes du .grand esprit dont ses éclats sont imprégnés. =►

^ «r Le 27 , je tertnine ce journal aj^rès avoir £siit des extraits du cours de Kant sur l'anthropologie ^ que m'a prêté M. de S. Je prends en lÉlme temps la résolution de continuer régu- Kètâenàént ce journal chaque soir, avant de m« coucher, et d'y déposer tout ce que je ren* Isoiitrerài d'intéressant , surtout en traits dé cafàclère et en observations.

^Le^au soir. J'ai commencé hier à revoir m^ Critique; des pensées et des idées vraiment bonnesmesont venues qui , malheureusement ^ m'ont convaincu que mon premier travail était lèut-à^fait superficiel. J'ai voulu aujourd'hui pousser [4us loin cet examen , mais mon imagination m'a tellement détourné , que je n'ai

i86 BE i^'allemagnit. '

pu rien faire de tout le jour. Cela n'est malheureusement pas étonnant dans ma position actuelle. J^ai calculé qu'il ne me reste plus de moyens de subsistance que pour quatoise jours. Il est vrai que je me suis déjà trouvé tlans de semblables embarras ,nmis c'était dans ma patrie y et puis , en prenant de l'âge , . et avec un sentiment toujours plus déHcat de l'honneur^ cela devient àfi plus dur en plus dur... |e n'ai pris et n'ai pu prendre «aucune résolution. Je ne m'ouvrirai pas au pasteur Borowski , aivquelJKant m'a adressé : si je m'ouvre à quelqu'un, ce ne sera pas à d'autre que Kant luimême.

(T Le 29 , je suis aller ches Borowdii , en qi|i j'ai trouvé un homme vraiment bon et^ofiorable. Il m'a proposé une condUiion qui d'aU^ leurs n'est pal; encore t3?ès assurée , et d'autre part ne me plaît pas beaucoup.^ Et pourtant ses manières franches et loyales m'^ont arraché l'aveu que j'étais pressé de trouver une place* Il m'a conseillé d'aller voir le professeur W. Je n'ai pu travailler aujourd'hui.... Le lendemain je suis allé en effet chez W. et ensuite chez le prédicateur aulique SchUlz. Lesinfor-^ mations sont peu favorables chez le premier;

D£ l'Allemagne. 187

cependalit il m'a parlé de piace de précepteur en Courlande , que le besoin le plus pressant pourra seul me forcer d'accepter. Chez le prédicateur aulique , j'ai d'abord été reçu par sa femme^ Il parut ensuite , mais enfermé dans des cercles mathématiques. Pourtant , quand il a entendu plus nettement mon nom , la recommandation de Kantl'a rendu fort amical.

C'est une figure prussienne anguleuse , mais la loyauté et la bonté respirent dans ses traits. J'ai fait ensuite chez lui la connsûssance de M. Braeùnlich, du comte Daenhof , de M. Buttner, neveu du prédicateur, et d'ùa jeune savant de Niirnberg, M. Ehrhard , bon et excellent garçon , mais privé d'usage et de connaissance du monfde.

ce Le 1^^ septembre ; j'ai pris une ferme résolution que j'ai voulu communiquer a Kanl.

Une place de "précepteur, quelque regret qu'il m'en coûtât de l'accepter, ne se présente même pas : l'incertitude de ma situation m'empêche, d'un autre côté, de travailler avec l'osprit libre et de profiter des relations instructives de mes amis. Il faut donc retourner dans ma patrie.

Je pourrai peut-être me procurer, par la médiation de Kant , le petit emprunt dont j'ai be-

l88 DE i/aLL£MAGN£.

soin pour cela^ mais, en allant chez lui pour lui découvrir ma résolution , le courage m'a manqué. J'ai pris le parti d'écrire. Le soir, j'ai été itivité chez le prédicateur aulique : j'y ai passé une soirée fort agré£^)le. Le 2, j'ai achevé la lettre k Kant et la lui ai envoyée. »

- TouteTremarcpiable que*$oit cette lettre, je lie puis me résoudre £1 la donner ici en fran-^ eàis. Je crob sentir le rouge me monter au visage : il me ^mblerait révéler devant des étra^ngers l^ souffrances les plus pudiques de la famille. En dépit de mes efforts pour arriver à l'urbanité française, malgré mon t:osmOpolitisme philosophique, la vieille Allemagne est toujours là dans mon sein avec tous ses sentimens de Philistin.... Enfin, je ne puisla donner, cette lettre , et me borne à rapporter qu'Emmani^elKaht était si pauvre que, malgré iè ton touchant , déchirant de cet écrit, il ne put prêter d'argent a Johann Gottlieb Fichte. Mai^ ee dernier n'en prit pas la moindre humeur , aijasS que nous le pouvons voir par les paroles de son journal, que nous allons continuer de citer.

ir Le 3 septembre , j'ai été inyité à dîner chez Kànt. U me reçut avec sa cordialité habi-

DE l'aLLEMÂGNE. 189

tuelle ; mais il me dit qu'il n'avait pn prendre de résolution au sujet de ma demande , qu'il ^.tait hors d'état d'y satisfaire d'ici à quinze jours. Quelle aimable franchise! Au surplus, il m'a fait , sur mes desseins , des difiicultés qui prouvaient qu'il ne x^onnaît pas assez notre position en Saxe«.. Tous ces jours^ci , je n'ai rien fait ; cependant je vais me remettre au travail, et abandonner le reste a la grâce de Dieu....

« Du 6. J'ai été invité chez Kant, qui ni 'a proposé de vendre au libraire Hartung , par l'entremise du pasteur Borowski, mon manuscrit de la Critique de toutm les réi^élaiions . « Il est bien écrit , ^ m'a-t-il dit quand je lui ai parlé de le refaire. . . Est-ce vrai ? c'est pourtant Kant qui le dit ! — Du reste , il a décliné l'objet de ma première jdemande. — Le 10, j'ai été dîner chez Kant. Rien de notre affaire : maître Gensichen était 1^. Nous n'avons eu qu'une conversation générale presque toujours intéressante. l)'ailleurs; Kant est demeuré toutà-fait le même à mon égard.

« Du 15. J'ai voulu travailler aujourd'hui , et je ne fais rien. L'inquiétude m'accable.

igO DE l' ALLEMAGNE.

Comment cela finira-t-il ? Que deviendrai-je dans huit jours ? Alors tout mon argent sera épuisé. »

Après avoir erré beaucoup , après un long séjour en Suisse , Fichte trouve enfin à Jéna une position stable , et c'est de la que date sa période la plus brillante. Jéna et Weimar, deux petites villes saxonnes , peu éloignées l'une de l'autre, étaient alors le point central de la vie intellectuelle en Allemagne. A Weimar étaient la cour et la poésie 3 à Jéna , l'université et la philosophie. Là nous voyons les plus grands poètes allemands, ici les plus grands savans. C'est en 1794 que Fichte commença son cours à Jéna. L'époque est significative, et explique l'esprit de ses écrits d'alors , ainsi que les tribulations auxquelles il fiit en butte depuis ce tempjs , et qui le firent succomber quatre ans plus tard ; car c'est en 1 798 que s'élevèrent contre lui les accusations d'àthéisme , qui lui attirèrent des persécutions insoutenables, et déterminèrent son départ de Jéna. Cet événement , le plus remarquable de la vie de Fichte, a aussi une importance générale, et nous ne pouvons nous dispenser

DE L4LLEAfAGNE. I9I

d'en parkr. C'est ici que viennent- se placer natimellement les idées de Fichte sur la nature de Dieu.

Fichte fit imprimer, dans le Journal phUosopkique , qu'il publiait alors , un article intitulé : Déi^ehppementde Vidée fie religiçn^ que lui avait envoyé un nommé Forberg , institu* teurà Saalfeld. Il joignit a cet article une petite dissertation explicative qui avait pour ti^e : Des raisons que nous avons de croire à un gouvernement du' monde par Dieu^

Les deux articles fiirent ccmfisqtiés parle gouvernement de l'Electeur de Saxe, comme entachés d'athéisme. Arriva «en même temps de Dresde un réquisitoire enjoignant à la cour de Wig^mar de py nir sérieusemei^t le professeur Fichte. Il est vrai quela courg];:And'ducale ne se ' laissa point fourvoyer par une pareille intimation; mais comme Fichte fit, en cette occasion, les plus grandes bévues, et qu'entre autres jl écrivit un Appelaupublic sans demander l'aveu . de l'autorité officielle, cette démarche changea les dispositions du gouvernement de ^Veimar ; et, pressé par les instances du dehors, il résolut d'admonester par une bénigne remontrance l'imprudent professeur. Mais Fichte ,

igiî DE l'alleAâGne.

qui se croyait dans son droit , ne voulut point endurer patiemment la réprimande , et quitta Jéna. A en juger jd'après ses lettres , il fat surtout blessé par la conduite de deux hommes auxquels leur position officielle donnait voix très importante dans son affaire , et ces deux hommes étaient sa référence le conseiller cdnsistorial supérieur Herdèr et son excellence le conseiller intime de Goethe. Mais tous deux farënt suffisamment justifiables. C'est chose tauchante de voir dans les lettres posthumes de Herder combien ce pauvre homme^ était embarrassé avec les candidats en théologie qui , après avoir étudié à Jéna / venai^ït devant lui à Weimar pdur subir leur examen de prédicateurs protestans. Il n'osait plus uleur poser une seule question sur le Christ ^ fils de Dieu, et se trouvait trop content quand on lui accordait l'existence du pèré.Pour'Goëthe, il s'exprime ainsi qu'il suit sur cet événement dans ses mémoires :

« A Jéna , après le départ de Reinhold , qui fat considéré a bon droit comme une grande perte pour l'Académie , on appela , avec har^ diesse et même avec audace , pour le remplacer, Fichte , qui avait manifesté dans ses écrits

I» l'aLLEMA<ÏN£. 195

de là grandeur, mais pent-êfxe pas assez de ménagement pour les sujets les plus inxportàns en fait de mœurs et de politique. C'était une des personnalités les plus* recommandables qu'on ait jamais vues, et I'oq n'avait rien a reprendre à ses opinions considérées d'unje manière supérieure ; mais comtment aurait- il pu rester lâur un pied d'égalité s^vec le monde qu'il regardait comme i$a création , comzne sa chose?

« Comme on l'avait chicané sur les heures qu'il avait choisies pour son cours dans la semaine, il se mit en tête de fairele dimanche des leçonspourlesquellesil rencontra des obstacles. On était à peine parvenu k aplanir, non san$ peine pour l'autorité supérieure', de petites contrariétés et dejplus grandes qui en étaient résultées, quand les assertiohs du professeur sur Dieu et sur les choses divines, à l'égard desquelles il eût sans doute mieux valu observer un silence prudent, nous attirèrent du dehors des invitations désagréables.

fc Fichte avait osé, dans son Journal philosophique, s'e.xprimer sur Dieu et sur les choses divines d'une manière qui paraissait contredire le langage usité pour de tels mystères. On le I. i3

1^ DE l'ALLBMAGKE.

blâma; sa défense n'améliora pas Taffaire^ parce qu'il y mit de la passion , sans se doiitei- des bonnes dispositions c[ii'on avait ici k son égard ^ quoiqu'on sut bien interpréter ses pensées et ses paroles. On ne pouvait à la vérité le lui feire savoir crûment , et il soupçonnait aussi peu qu'on cherchait a lé servir 'à«l'amiable. Les paroles pour et contre, les doutes, les affirmations, les confirmations et résolutions se croisèrent a l'académie en une foule de propos peu certains : on paria d'une décision ministéitielle , où il n'était pas question de moins que d'une réprimande publique à laquelle Fichte devait s'attendre. Il perdit alors toute modération, et se crut autorisé à adresser au ministère une lettre fougueuse oîi, supposant cette mesure comme certaine, il déclarait, avec une morgue violente, qu'il ne sou£friraît jamais pareille chose, qu'il préférait quitter sans plus tarder l'académie , ce qu'alors il ne ferait pas seul, attendu que plusieurs professeurs étaient d'accord pour s'en aller en même temps que lui. (c Dès lors, la bonne volonté qu'on avait pour lui se trouva traversée et même paralysée. Il ne restait plus ni échappatoire ni compromis possible. Le parti le plus doux était de

DE L^ÀLLEMâGN£« 1^5

Itti donner sur - le - ôhamp sa «d^misàion. Ce n^est qjue lorsque le tnal fut sans remède qu'il connut la tournure qu'on avait désiré donner à Taffaii^ , et il regretta sa précipitation cpmme nous là regrettions aussi. » * ,

N'e^t-çe pas la , corps et âme , le Goethe ministériel avec ses accommodemens et ses prudentes réticences? Il ne blâma pas au fond Fichte d'avoir dit ce qu'il pensait, mais de l'avoir dit sa\is le déguisement des locutions d'usage. Ce n'est pas la pensée qu'il censure, é'est la parole. Que le déisnle'fôt ruiné dans le monde des penseurs allemands, c'était, comme Je l'ai déjà dit, le secret de tout le monde, secret qu'il ne fallait pouii^tant pas criei* sur la |»lace publique. Goethe était aussi peu déiste que Fichte , car il était panthéiste ; niais des hauteurs dm panthéisme , €loêthe pouvait voir ffiieux qu'un autre Tinconsistance ridicule de la^ philosophie de Fichte, et cela arrachait un «ourireà^es gracieuses lèvres. Quant aux juife, et tèus les déistes le sont en fin de compte , la ddcfrine de Fichte était pour eux une abomination y aux yeux du grand païen , elle n'était que foHe. Le grand païen est en effet le nom qu'on avait donné en Allemagne à Goethe.

ig6 DE l'allemagne.

Pourtant ce nom n^est pas tout-à-fait juste. Lé paganisme de Goethe est singulièrement modifié. Sa vigoureuse nature païenne se manifeste dans sa conception claire et pénétrante de tous les faits extérieurs, de toutes les cbuleurs, de toutes les formes^ mais le christianisme lui a

conféré en même temps une intelligence plus prpfonde^ le christianisme l'a initié, malgré sa répugnance , dans les secrets du monde des esprits. Goethe, lui aussi , avait bu le sang du Christ, et c'est ce qui lui fit entendre les voix les plus secrètes de la nature, semblable à Siegfried, héros des Nibelungen, qui comprit la langue des oiseaux , aussitôt qu'une gpiitte ' du sang du dragon 'mourant eut inooiUé ses lèvres. C'est une chose remarquable que cette nature- païenne de Goethe toute Raturée de notre sentimentalité chrétienne , que, ce marbre antique, animé de pulsations modernes^ que ces souffrances du, jeune Werther /ju'il éprouva aussi vivement que les joies d'^n dieu * de la vieille Grèce. Le panthéisme de Goethe est donc t^ès différent *de celui des païens. Pour résumer mes idées, Goethe était le Spinosa d^ la poésie ; toiis ses écrits sont animés du même souffle qui nous frappe quand nous lisons les

DE l'aLLEMAGME. I97

œuvres de Spinosa* L'hommage que Goethe rendit à la doctrine de Spinosa ne peut être l'objet d'im doute. Au moins s'en occupa-t-il pendant toute sa vie : au commencement de ses Mémoires , comme dans le dernier volume qui vient de paraître, il l'a* reconnu avec une franchise toujours égale. Je ne sais plua où j'ai lu que Herder, impatienté de le voir continuellement occupé de Spinosa', s'écria un jour : « Si Goethe poruvail uiie »fois prendre un autre livre latin que celui de Spinosa ! » Du reste , cela ne s'applique pas seulement à Goethe, mais à une foule de ses amis , connus plus ou moins comme poètes, qui s'attachèrent de bonne heure au panthéfsme. Cette doctrine fleurit pratiquement dans l'art allemand, avant d'arriver chez nous à la puissance comme théorie 4f)hilosophique. Au temps même de Fichte, quand l'idéahsme se glorifiait à l'apogée le plus élevé dans le domaine de la philosophie^ il était violemment détruit dans le domaine de l'art, et c'est alors, qu'éclata chez nous cette fameuse révolution artistique qui n'est pas encore terminée aujourd'hui , et qui commence au combat des romantiques contre l^ncien régime classique.

Dan^ le fait, nos premiers romantiques agirent par ua instinct panthéistique qu'eux*mê<^ mes ne comprirent pas. Le sentiment qu'ils crurent une tendresse renaissante pour le bon te^ipsr du cathpiicisme avait une origine plus profonde qùUls ne4e soupçonnaient. Leur respect y leur prédilecUon po^r le^ traditions du moyen-âge^ pour les croyances populaires, pour la diablerie , la inagie et la sorcellerie, tout cela ne Jut qu'un a^IO]ljr réyeillé subite ipent* et ^ son insvi pour le pantiféisme des vieux Germains j et dans ces figures ipdignement barbouillées et inéqhanunent tnutilées ^ ils n'aimèrent véritablenieht que la r^igion anté- chrétienne* de leurs p^res. Je dois rappeler ici ma première partie où j'ai montré comment le christianisme avait^bsorbé les élémens de la vieille' religiqp germanique, comment, après une outrageante trai)^formation , ces élémens s'étaient conservés dans les croyan* ces populaires du moyèn-âge , de sorte que le vieux culte de la nature Ait considéré comme impure et méchante magie , les vieux dieux ne furent plus que de vilains diables , et les chastes prêtresses d'infâmes sorcières. Pe ç»^. point de vue, les aberrations de nos romanti-

DE l'aLLBMAGNE. ÏQCf

qnes peuvent èlre jugées^plus lairorablément q^u'on ne le fait d'ordinaire. Ils voulurent res'^ taurer le moyen-âge catholique , parce qu'ils sentaient qu'il y avait la beaucoup des souvenirs sacrés de leurs premiers ancêtres et de leur nationalité primitive , conservés sous d'autres formes. Ce^ furent ces reliques spaillées et mutilées qui éveillèrent dans leur âme une si vive sympathie, et ils détestèrent le pro* testantisme et le libiâralisme qui s'e£forçaient de démolir ces l'estes sacrés du germanisme avec tout le passé catholique: •

Je reviendrai plus tard, sur ce sujet* Il me suffit de dire ici qitô , dès le temps de Fichte , le panthéisme pénétrait dans l'art allemand ^ qu« même les romantiques catholiques suivaient a leur insu cette tendance et que Goëthe l'exprima de la manière la plus prononcée. C'est ce qu'oii voit déjà dans son Wertlier, où il aspire à s'identifier amoureusement avec la nature. Dans Faust ^ il cherche a établir avec elle des itapports par une voie plus mystique et audacieusement immédiate. Il conjure les forces secrètes de la terre par les formules du HœUenzwang, livre de magie qu'on m'a montré un jour dans une vieille bibliothè-

âOO DE l'aLLESIAGNE.

que de caurent , où il était enchaîné ; le titre représente le roi du feu , aux lèvres duquel pend un cadenas, et sur sa tête est perché l'oiseau Pic^ tenant dans son bec la baguette divinatoire. Mais c'est dans ses chansons que ce panthéisme de Goëtne perce de la façon la plmcpure et Ja plus aimable. La doctrine de Spinosa est sortie de la chrysalides mathéma-^ tique , et voltige autour de nous sous là forme d'uTje chanson, de Goethe* De là la fureur des orthodoxes et des piétistes contre cette chanson. Ils essaient* de saisir avec "^ leurs pieuses pattes d'ours ce papillon qui leur échappe sans cesse; car, rien n'€St si légèrement ailé, si éthéré, qu'une chanson de Goethe. Les Français n'en peuvent jivoir aucune idée s'ils ne connaissent pas la langue. Ceschansdhs ontun charme inexprimable 3 le rhythme harmonieux du vers vous enlace comme les bras d'une maîtnesse bien-aimée ; le mot vous caresse^ ^tandis que la pensée presse ses lèvres sur votre âme. Nous ne voyons donc , dans la conduite de Goethe à l'égard de Fiohte , aucun des motifs haineux que beaucoup de contempomins y relevèrent avec un langage bien plus haineux encore. Ils n'avaient pas compris la différence

DE L'AliUEMÂGNE* âOl

qui séparait la nature de ces deux hommes.

Les plus modérés interprétèrent mal le calme de Grdëthe , quand, plus tard , Fichte fut vivement inquiété et persécuté. Ils ne surent pas apprécier la situation du premier. Ce géant était ministre dans un état naiii ; il n'avait pas ses mouvemens libres. On disait du Jupiter Olympien, que Phidias avait fait assis , qu'il ferait éclater la voûte du temple , s'il lui arrivait de se lever. C'était tout-a-fait la position de Goethe à Weimar. Si^ voulant sortir de son calme accroupi , il se fut dressé de toute sa hauteur, il eût crevé le fake de l'état, ou, ce cpii est plus vraisemblable , il s^y aérait brisé la tête. Et il aurait couru un tel risque pour une doctrine qui n'est pas seulement erronée, mais bien aussi ridicule! Le Jupiler allemand resta tranquillement assis, et se laissa trai^quillement adorer et encenser.

Je m'éloignerais trop de mon sujet si je me plaçais au point de vue des intérêts de Fart a cette époque , pour justifier encore plus complètement la conduite de Goethe dans cette aflPaire de Ficfate« Une seule circonstance parle en faveur de celuî-çi , c'est que l'accusation n'était qu'un prétexte qui cachait la battue des

202 DE l'aLLBMAGNE.

traqueurs |)0lkiques ; car on peut bien accuser d'athéknie uû théologien , parce qu'il s'est engagé k enseigner certaines doctrines déterminées, mais un philosophe n'a pris et n'a pu prendre aucun engagement de cette nature, et sa pensée est libre comme l'oiseau du ciel. C'est peut-être mal à moi , pour ménager les sentimens de quelques personnes et les miens propres , de ne pas citer ici tout ce qui expli^ quait et justifiait même cette accusation. Je me bornerai à rapporter ce seul passage de l'év crit incriminé : ,

a .... L'ordre moral vivant et agissant e^ Dieu mêîne : nous n'avons pas besoin d'autre dieu et ne pouvons pas en comprendre d'autre. Il n'y a dans la raison aucun motif pour sortir de èet ordre moral de l'univers, et pour, aumoyen d'une conclusion de Feffet à la cause, admettre encore un être particulier comme source de cet effet. L'entendement sain ne tire donc certainement pas cette conclusion ; il n'y a qu'une philosophie de malentendu qui le fasse.... >»

Comme c'est l'ordinjaire chez les hommes entêtés, Fichte, dans son ]Appel au pubUc et dans sa réponse judiciaire , s'exprima d'une

DS l'aLUCMAGNIs. 2o5

manière encore plus tranchante et plus eruev et en termes qui blessent nos sentimens les plus intimes; Nous qui croyons à un Dieu réel qui se révèle a nos sens dans l'étendue infinie , et à notre esprit dans la pensée infime ; nous qiû adorons un Dieu visible dans la nature , et qui entendons dans notre âbie sa voix sacrée : nous sommes désagréablement affectés par ce ton tranchant et même ironie que ,>dont Fichte déclare notre Dieu une pure cliimère. On ne sait , dans le fait, s'il y a ironie ou extravagance quand Fichte dégage entièrement Dieu de tout attribut quelconque , et qu'il lui refuse même l'existence , parité que l'existence est une notion sensible, et qu'elle n'est même possible qu'à cette condition! u La doctrine de lasùknce^ dit-il, ne connaît d'autre mode d'exister qu'un mode sensible, et comme on ne peut attribuer VAre qu'aux objets de l'expérience, ce titre ne peut convenir à Dieu. » Donc le Dieu de Fichte n'a aucune existence , il Vicst pas , il ne se manifeste que comme une pure action, comme un ordre des événemens, ordo ordincms , comme la loi de l'univers.

C'est ainsi que Fidéalisme a filtré la divinité par toutes les abstractions possibles , jusqu'à

204 DE l'aLLBMAGNC.

ce qu'il n'en restât plus rien. Désormais, chez vous à la place d'un roi , chez nous a la place d'un Dieu , c'est la loi seule qui régnera.

Quel est le plus insensé , d'une loi athée , d'une loi qui n'a pas de Dieu , ou d'un Dieuloi , Dieu qui n'est rien de plus qu'unç loi ?

L'idéalisme de Fichte est une des erreurs les plus colossales que l'esprit humain ait jamais couvées. Il est plus athée et plus réprouvable que le matérialisme le plus massif. Ce qu'on nomme en France l'athéisme des matérialistes serait , comme je pourrais le démontrer facilement, encore quelque chose d^ér difiant, une croyance pieuse, comparé aux conséquences de l'idéalisme Iranscendantal de Fichte. Ce que je sais bien au moins / c'est que ces deux doctrines me sont antipathiques. Elles sont anti-poétiques aussi. Les matériâ-^ listes français ont fait des ver& aussi mauvais que ceux des idéalistes transceudantaux de l'Allemagne. Mais la doctrine de Fichte n'était pas dangereuse dans la politique du moment, et elle méritait encore moins d'être persécutée comme telle. Pour être capable de s'égarer avec cette hérésie , il fallait être doué d'une perspicacité spéculative comme an la

DE l' ALLÉMAGIfE . 2o5

rencontre chez peu d'hommes. La grande masse , avec ses milliers de têtes épaisses , était inaccessible à cette ingénieuse erreur* Les idées de Fichte sur Dieu auraient dû être contrC'dites par la voie rationnelle , et non par voie de police. Etrç accusé d'athéisme en philosophie était quelque chose de si étrange en Allemagne , que Fichte ne sut réellement pas d'abord ce qu'on lui voulait. Il répondit trè^ justement que la question de savoir si une philosophie était athée sonnait aussi singulièrement k l'oreille d'un philosophe , que pour un mathématicien celle de savoir ' si un triante ^tait vert ou rouge. *

Cette accusation avait donc ses raisons secrètes que Fichte comprit bientôt. Comme c'était l'homme le plus véridique du monde , nous devons accorder foi entière a une lettre écrite par lui à Reinhold, .daps laquelle il parle de ces raisons secrètes. Cette lettre, datée du 22 mai 1799 , pouvant nous peindre fidèlement toute l'époque et toute l'affliction <ie cet homm;e, ndus allons en citer une partie»

« Le découragement et le' dégoût me déci- "daient à prendre la résolution dont je t'avais déjà fait part , c'est-k-dire k m'éclipser tout*-

206 DE l'aLLEMAGNE.

à^fait pendant qnelc^ues années. D'après ma manière de vmr les choses , j'étais même convaincu (Jue le devoir me commandait cette résolution; Yù qu'au milieu de la fermentation actuelle, je ne serais pas entendu, et que je ne ferais qu'accroître cette ferngtentation , tandis que dans quelques années , quand le premier s^utiment da surprise se serait apaisé , je (>ourrais parler avec une énergie d'autant plus grande«é.. Aujourd'hui je pense autrement. Je né dois plus me taire, car si je me tais actuellement , je ne pourrais plus repr^nchre la parole. Depuis ralliance de la Russie avec l'Autriche , j'ai regardé comme vraisemfalabjie ce qui est devenu pour moi une certitude depuis les derniers événèmens , et surtout depuis l'affreux assassinat des ambassadeurs français (dont on se réjouit ici , et à propos duquel Schiljier .et Goethe s'écrièrent : C'est très juste, il £siut assommer ces chiens). J'ai dônc.ia conviiction qae le deqtK>tisme vai désormais se défendre d'une manière désespérée, <fti^\ atteindra ses conséquences par Paul et Pitt, que la hase de son plan est de détruire la liberté d'opinion, et que les Allemands iï*erttt»véront pas l'exécutian de ce plan.

DE L ALLEMAGNE. âOJ

« Ne t'imagine pas, par exemple, que la cour de Weimar ait craint que ma jprésence empêchât Taffluence des éti^dians a l'université f elle sait trop bien le contraire; elle a été obligée de m'éloigner par suite du plan général, rigoureusement appuyé par la cour de Sax;e. Biit^scher de Leipzig , initié a ces secrets, a parié , dès la fin de l'année précédente, une somme considérable que je serais exilé avant l'année expirée. Voigt a él^é gagné depuis long- temps contre moi par Biîrgsdorf. Le dé«partemeiït des sciences k Dr^de a fait savoir que quiconque tiendrait pour la nouvelle philosophie , n'obtiendrait pas d'avancement , au devrait rétrograder, s'il était déjà avancé. On a même jugé inquiétantes, dans l'école libte de Leipzig , les explications de RosenmiîUer^ On y a réintroduit le catéchisme de Luther, et les professeurs ont été reportés aux livres symboliques.. Cela gagnera et s'étendra.... En somme , rien n'est plus sûr que le plus certain, c*est-k-dbe que si les Français- ne conquièrent pas une înfimense suprématie , et s'ils n'inton»duisent pas des . changemens en AUemag|ie , du moins dans la plus grande partie, d'ici à quelques années , un homme connu pour avok*

2o8 DS l'allemagke.

pensé une fois librement , ne trouvera plus en Allemagne un coin pour y reposer sa tête....

Il y a pour moi vne chose encore plus sûre que la plus certaine, c'^estque, si je trouve quelque part un trou pour m'y caser , je ne compterais pas deux ans avant d'en être chassé, et il est dangereux de se faire chasser de plusieurs lieux; c'est ce qu'enseigne l'exemple historique de Rousseau.

ic Supposons que je me taise, que je n'écrive plus une seule ligne , me laissera-t-on tranquille à cette condition ? Je ne le crois pas ; et, en admettant que je le pusse espérer de la part des cours, le clergé, partout où j'irai, n'ameutera-t-il pas contre moi la populace , ne me fera-t-il pas lapider, et ensuite... ne supplieront-ils pas les gouverAemens de m'éloigner comme un homme qui excite des troubles? Mais fautril donc que je me taise alors? Non, je,ne lé dois pas en vérité, car j'ai sujet de croire que si quelque chose peut être sauvé de l'esprit allemand, ce peut être par ma parole ; tandis que , par mon silence , la pMosophie subirait une ruine complète et prématuré^. Ceux dont je n'espère point qu'ils me laisseront exister dans mon silence , j'es-

DE L ALLEMAGlf£. ÂO9

père encore moins qulk me laisseront parler* te Mais je les convaincrai de mon innocence; . . Cher Reinhold , comment peux-tu supposer a ces hommes de bonnes intentions pour moi ?

Plus je me laverai ^phis je me justifierai , plus ils deviendront noirs ^ «t plus grand sera mon véritable crime. Je li'aijamajys cru qu'ils pour^suivissent mon soi-disant athéisme : ce qu'ils l^ursuiveiit en moi , c'est le penseurs libre qui coltimence à se rendre intelligible j( un bon^ heur pour Kant fut l'obscurité de son style) ; ce qu'ils poursuivent en moi , c'^st le démocrate^ ce qiii les efifraie comme un fantôme , c'est V indépendance que ma ^pbiiosopliie éveille , et qu'ils pressentent confusément. »

Je ferai remarquer encore une fois que cette lettre n'est pas d'hier, qu'elle porte la date du SQ mai 1 799. Pourtant les circonstances politiques dont il est fait nterition (lans plusieurs passages, çnt une affligeante ressemi» blance avec l'état plus récent de l'Allemagne , avec cette seule différence qu'alorar*le sentie nient de liberté échauffait surtout les savans^ les poètes et généralement les gens de lettres , tandis qu'il se manifeste aujourd'hui beaucoup moins parmi eux , mais bien plus dans la g;rand^

210 SA L'Al^IilSMACrNS.

masse active , parmi tes ouvriers et les gens de métier;. A l'époque de la première révolutiah , le sonimeil le plu3 lourd, le plus aUe* ma»d, pesait sur le peuple : dan^ toute la Germanie régnait un& espèce de tranquillité bmiale ', mais le mouvement le plus puissant ébranlait notre littérature. L'auteur le plits solitaire , qui vivait dans le coin le plus reeujié de rMlemagne, prenait part à ce mouvemery* Sans une connaissance exacte des événem^m polH;iques , ,par suite d'une sorte d'affinité, secrête, il en sentait l'importance sociale et rexjprimait dans ses écrits* Ce phéno^nène me fait penser aux grands coquillages marins que nous plaçons quelquefois cbiiunè orneméns sur nos ch^Eiinées , et qui , tout éloignés qu'ils puissent être de la mer 9 commencent à muirmurer ^spontanément quand arrive l'heure du flux et que lesi flots se brisent contre le rivage. Quand la révolution se gonflait chez vous à Pari; , ce grand océan d'hommes , qu'elle y rugissait et frappait, les cœurs aUemands résonnèrent et murmurèrent cbess navs. . . . Mais ils étaient bien isolés, entourés de porcelaines insen^les , de tasses à tfaé , de cafetières et de pagodes diînoisas qui bftlaAçaiei^t niéc^*

i)£ l'Allemagne. ^ii

quement la tête comme si elles eussent su ce dont il était question. Hélas! cette sympathie révolutionnaire tourna fort mal pour nos pauvres prédécesseurs en Allemagne. Les gentillâtres et les cafards leur jouèrent les tours les plus lourds et les plus communs. Quelques-^ uns d'entre eux se sauvèrent à Paris , où ils tombèrent et moururent dans la misère* J'ai vu. dernièrement un vieux compatriote aveugle, qui est resté à Paris depuis cette époque. Je l'ai vu au Palais-Royal où il était Tenu se réchauffer un peu au soleil ; c'était une chose douloureuse de le voir pâle et maigre , tâtonnant squ chemin le loqg des maisons ; oti me dit que c'était le vieux poète Heiberg^ J'ai vu aussi naguère la mansarde où est mort le citoyen George Forster. Un $ort plus cruel encore menaçait les amis de la liberté qui étaient restés en AUemague , si Napoléon et les Français ne se f«ssent hâtés de nous vaincre. Napoléon ne se doutait certainement pas que lui-mêmç avait été le sauveur de l'idéologie. Sans lui , le gibet et la roue auraient fait bonneixaison de nos philosophes et de leurs idées. Pourtant les Ubéraiix allemands, trop républicains pour courtiser Napoléon ,

212 DE l'aLLEMAGNE.

trop généreux pour s'allîer avec la domination étrangère , s'enveloppèrent dans un pro— fond silence; ils se traînèrent trislement, 1^

cœur brisé, les. lèvres ferjnées. Quand Napoléon tomba j on les vit sourire , mais de mé^ lancplie^, et ils se turent encore ; il ne prirent aucune part à l'enthousiasme patriotique qui, avee permission des autorités supérieures , fit alors explosion en Allemagne ; ils savaient ce qu^ils savaient, , et se turent. Comme ces républicail;is mènent une vie chaste et frugale, ils parviennent d'ordinaire à un âge très avancé , et quand la réyolutiôn de juillet éclata , beaucoup d'entre eux étaient encore de ce monde , et à notre grande surprise, nous vîmes' ces vieux originaux , qui avaient toujours apparu courbés et taciturnes, relever la tête, sourire amicalement à nous autres jeunes gens , nous serrer les mains et conter de joyeuses histoires. J'en entendis même un chanter ; car il nous chanta dans un café l'hymne marseillais , et c'est la que nous en apprîmes la mélodie et les belles paroles, et nous ne fumes pas longtemps à le chanter mieux que le vieillard, car, aux plus belles strophes , il riait comme un insensé , ou pleurait comme un enfant. Il est

DE L' ALLEMAGNE. 2l5

toujours heureux que de semblables têtes grises restent en vie pour apprendre les chants aux jeunes gens. Nous ne les oublierons pas , et quelques-uns d'entre nous les feront chanter aux petits-fils qui ne sont pas encore nés'; mais beaucoup de nous auront alors pourri ^ soit dans les cachots de VAUemagne , soit dans les mansardes de l'exil. ' * .

.,«.. Parlons philosophie. J'ai mantré phis haut comment la philosophie de Fichte, bâtie avec les abstractions les plus menues , oflfrait néanmoins une inflexibilité de fer dans ses conséquences qui se portaient aux- extrémités les plus audacieuses* Mais un beau matin nous aperçûmes en elle un grand changement : elle commença à s'aqiollir, à devenir doucereuse et modeste. Le Titan idéaliste qui, avec l'échelle des pensées, avait escaladé le ciel, et d'une main téméraire avait plongé dans le vide céleste, devient maintenant quelque chose de courbé, d'humblement chrétien, qui soupire beaucoup d'amour. C'est la seconde période de Fichte qui nous convient fort peu ici. Son système entier subit les plus étranges modifications. C'est à cette époque qu'il écrivit la Destination de V homme , qu'on vous a traduite

21 4 DE L^ALLEMAGIfE.

dernièrement. VInstruciion pour parvenir ce la me bien-heureuse est un livre de même espèce , qui appartient également à cette période.

Fichte, homme opiniâtre, ce qui Yâ s'en dire , ne voulut jamais convenir de cette grande '^- transformation. Il Soutint que sa philosophie était toujours la même, et que l'expression seule en était changée et améliorée. Il prétendait aussi que hi philosophie de la nature , qui surgit alors en Allemagne et supplanta l'i* déalisme, était tout-a-fait son. propre système au fond, et que son élève , M. Joseph Schelling , qui s'était détaché de lui et avait introduit cette philosophie, n'avait fait que retourner les termes et étendre son ancienne doctrine par des additions fastidieuses.

Nous arrivons ici à une nouvelle phase de la pensée allemande. Nous venons de prononcer les noms de Joseph Scheîling et de philo* Sophie de la nature; mais comme le premier est passablement inconnu ici, et que le mot philosophie de la nature n'est pas trop bien compris , il faut que j'en donne le sens. Nous ne pouvons sUns Houte épuiser cette matière dans eette esquisse ; nous ne voulons que pré-

DE l'àLlemàgne, a 1 5

Yeiiir aujéurâfl^ quelquM^^ erreurs , et Tàttenlion mt l'importaitoe sociale de cette pldlosophie. .

II faut d'abord convenir que Fichte h'atait pas grand tort de soutenir que la doctrine' àé M. Joseph Schilling était tout-à^&it. ia sienne , mais autrement formulée et augmen^ tée. Ficbte, tout eomme M. Joseph Schelling»

enseignait : qu'à n'existe qu'un seul être , le /noi^ l'adisolu; il enseignait éjgalement l'id^n* tité de Pidéal et du réel. Dans la Docitine de kl ^e^ni^^ / lÊomme je l^i déln^mtré , Fichte.^ au moyeyi d'un: iuete intellectuel , arait Touia ec^nstruire lie réel par i'îdéal. M^ Joseph Sdielling a renveif^sé la chose , il a ch^hé à Êmne sortir l'idéal du réel. Ptfur M^i^rimer plos^ claireiïient , p^iti^nt du principe que lapons^ et la natuife ne sont <pi'uné^ seule et inême chose, Fichte arrive, par ropératiàn de l'es-^ prit , au monde des ^its; par la pensée , i^ ci^ée la nature ; par l'idéal , le réel. Pour M. Schelling au contraire, pendant qu'il part du même principe , le monde des faits se résout en pures idées, la nature en pensée, le réel en idéal. Ces deux tendances de Fichte et de M. Schdling se complètent donc jusqu'à

âi6 DE l'allemagnk^

im certain point ; car, en admettant une fois ce principe supérieur dont je. viens de parl^y la philosophie pouvait se diviser en deux :paflie9, dans l'une" desquelles on démontreriait comment de l'idée résulte la nature , et dans l'ai^tre commei^ la neyture d^ient pure idée» La philosophie a donc pu se partager en idéa- Ijisrne transcendant et en. philosophie de la nature. *Ansi9k M. Schelling a-t*il réellement reqimnu ces deû:^ faces, et il a démontré la disrnièrie dans ses Idées pour servir Aune pkir* iQsopÂm 4^ i^ nature y e^ la première dans son &jf^mèide lUdéffUsme tramt^ndàntai^

Je neJparlé.de çf» déuxonvragesydontruri parut en 1797 et l'àiitre eh i 8Q0 , que parce que*ces> dèiix faces, réciproquemei^t complémentaires sont, exprimées dans le titre mêmey e£ non parce qu'ils contiennont mn système complet. Non ; un tel sptème ne se trouve daiixs: aucun des livres de M. Schelling. Il n'y a point chez lui , cpniine chez Kajit et chez Fichte , d!ouvrage principal . qu'on puisse considérer com^me le point central de sa philosophie« Il serait ii^uste déjuger M. Schelling d'après lé contenu d'u|i livre, et à la rigueur 4e la lettre. Il faut plutôt lire ses livres d'une

nianière dhfonolQgique, y pjbursaivre là foifiHation progre^iVe de i^ pensée, et s'attacher :a[isuvte à son j^lée fandstmentale. i II ne me paraît pas moins inéces^ire de distinguer souvent chez lui là où cesse Ift raison el où la poésie commence; car M / Schelling est im ^ ces êtres aul^^els la nature a donné plus de goût pour la poésfç que. de puissance po^étique,*et qui, incapàl>les«de satisfaire les filles daParnas^^ se sont enfifbs dans les forets de« la philptophie, el y conti-at^tent avec des Hamadryades abstraites ies Baisons les plus infécon* des. Leur séntiiÈnent est poétique ; mais Tinstrument, la parole, ésl laiMe : ils aspirent' iiiuâlaxreRt vers une forme artistique par laqueBeils puissent communiquer leurs pensées et leuris connaisslgices. La péésie*est'à jia fois le calé fort et faible de M . • Schellihg ; c*èst parlà qu'il se sépare dé Fichte, autant à son profit qu'à ison désavantage. Fichte n'est qu% philosophe, et sa puissance consiste en dialectique, sa force en démonstration. iVIais c'est là le côté faible de M. Schetling ; il vit davantage dans' les cohfemplalions intuitives ; il ne se sent pas f^esirliii dans les hautes^ régions de la ficoide l^qilé,il s'iosquive voloi^tiers dan^ les vallons

2i8 Ds l'allemaoni.

fleuris d^ ^yiidioltttne^ et sa&rce philosoplûqu^ gît dans l'art de construire. Mais cette aptitude est une faculté He'Te^rit qu'on trouve ^aus»

souvent chez les poètes médiocres que chez les meilleurs philosophes. * ,

Diaprés cette dernière indication^ il devient clair que M. &chelling , dans^ cette « partie 4fe la{>hilosophie qui^'e8t:qu'idéalisme transten^ dantal, n'est resté qo^'un écho de Jfichte, lOB^âê que dJms l^phiJoso^hie de 4a nature, où H disposait des fleurs et des étoiles, il a da s'épanouir et rayonner. Ses ^mis Rattachèrent aussi de préférence à «e côté dB la philoso^phie, et le tumulte qui éclata eh cette oeeasîoti n'était , en quelque sorte , qu'une^ réaction àé la poékisserie contre la précédente philoso-^' phie abstraite^ de l'esprit. Comme des écoliers échappés qui ont soupiré tout le jdur dans les salles étroites , sous le poids des syntaxes et des chiftfes^ les élèves de M. Schelling se ruèrent au milieu de la nature , dans le réel parfumé , coloré ef resplendissant ; Us poussèrent des cris de joie, se roulèrent en culbutes, et firent un grand tapage.

L'expression « élèves de M. Schellinç »^' ne doit pas non plus être prise id daiis le ^en%

BE l'allemagns. âig

habituel. M. Scheliing lui-même dit qu'il n'd Toulu fonder qu'une école à la manière desi anciens poètes, une école poétique où personne n'est astreint à aucune doctrine , k aucune dis^ cipline déterminée , mais où chacun obéit k l'esprit et le révèle à sa manière. Il aurait {>u dire aussi qu'il fondait une école de prophètes QVL les inspirés commencent à prophétiser, selon leur caprice et dans le langage qui leur plaît. C'est ce que fii*ent aussi les disciples qu€ l'esprit dû maître avait agités ; les têtes les plus bornées se mirent à prophétiser , cha^ cune dans une langue particulière ^ et il arriva un grand jour de Pentecôte dans la philosophe.

Les choses les plus sublimes, les plus admirables, peuvent être gaspillées da^s des mascarades et dans des niaiseries ; une troupe de misérables fouri>es et de paillasses mélancoliques est en état de compromettre une grande idée : c'est ce que nous voyons k propos de la philosophie de la nature. Mais le ridicule que lui a préparé l'école des prophètes ou l'école poétique dé M. Scheliing ne peut réeU lement lui être imputé ; car l'idée de k philosophie de la nature n'est pas dans le fonci

220 DE l'aLL£MAGI«E«

autre chose que l'idée de Spinosa , le psm-^ théisme.

La doctrine de Spinosa et la philosophie de la nature , telle que M. Schelling l'a exposée dans sa meilleure période, ne sont essentiel^ lement qU'uAe seule et même chose. Les Allemands , après ^voir dédaigné le .matérialisme de Locke , et poussé jusqu'à ses dernières coniséquenoes l'idéalisme de Leibnitz , qu'ils trouvèrent également stérile , sent venus à la ^ au troisième fils de iDescartés , à Spinosa. I^a philosophie a de nouveau acconïpli une grande rotation , et l'on ]^ut dire que c'est la même qu'elle a déjà accomplie, il y a deux mille ans; en Grèce. ]\^ais en examinant de plus près ces déni mouyemçns , on y découvre une" différence essentielle. Les Grecs eurent d'aussi hardis sceptiques que nous; les Eléateâ ont nié la réalite des choses sensibles ai|ssi nettement que nos niodernes idéalistes transcendantaux ; Platon a retrouvé , aussi bien que M. Schelling, le monde de l'esprit dans le monde' des faits; mais nous avons un avantage sur les Grecs , ainsi que sur l'école cartésienne , nous avons uii avantage , et voici lequel:

rm l'allemagne. 221

Nous avons commencé notre rotation philosophique par une recherche des sources de nos connaissances, par l'exaiiien de l'intelH^ gence humaine , par la critique de la raison pure de notre Emmanuel Kant.

A propos de Kant., je dois ajouter aux observations précédentesque la scuIq preuve de l'existence de Dieu qu'il ait laissé subsister , la preuve dite morale, a été culbutée avec un ^and éclat par M. Schelling; ftais j'ai déjà remarqué que cette pr^e^uve n'est pas d'une force singulière , et que Kant ne l'a peut-être accordée que par bonté d'âme. Le dieu de MT Schelling est le dieu-monde de Spinosa :

au moins i'était<^il en 1 801 , dans le second volume du Journal de Physique spéculatwe.\ Ici Dieu .est l'identité absolue de la nature et de la pensée ,.d^ la matière -et de l'esprit , et l'identité absolue n'est pas la cau^edu monde, mais elle est le monde même : eUe est donc le dieu-monde. Il n'existe en lui ni oppositions, ni séparations. L'identité absolue est aussi la totalité absolue. Un an plus tard , M. Schelling a dévelopjté son dieu encore davantage, dans le livre intitulé Bruno j ou du Principe divin et naturel des choses. Ce titre pappelle le

32 â DE ifAIXEMAGICE.

plus noble martyr de notre doctrine , Giordano Brigio de Nola , de glorieuse mémoire.

Les Italiens prétendent que M. Schelling a emprunté aux vieux Bruno ses meilleures pensées et ils l'accusent de plagiat. Us ont tort , car il n'y a pas de plagiat en philosophie. En 1804, le dieu de M, Schelling parut com^plétement fini dans un écrit intitulé : Plùloêophie et religion. C'est ici que nous trouvons dan$ son entier laPdoctrine àeV absolu exprimée en trois formules. La premièf e est la catégorique: l'absolu n'est ni l'idéal ni le réel (ni esprit ni matière) , mais il est l'identitié de tous deux. La seconde formule est l'hypothétique :

quand un sujet et un objet sont en présence , l'absolu est l'égaUté essentielle de tous deux. La troisième formule est la disjonctive : il n'y a qu'un seul être , mais cet être unique peut être considéré en même temps , ou tour à tour, comme tout^k-fait idéal, <»» tout-à-&it réeL La première formule est toute négative; la féconde suppose une condition plus difficile à comprendre que la proposition elle-mênie ; et la troisième formule est tout*à-fait celle de Spinosa : la substance ahsolue peut être reconnue comme pensée ou comme étenduor

M. Sd^^eUlag A'a doi^^ pu 9'avancer dans la Yoie philosopliique plus loin que Spiqosa , puisqu'on ne peut comprendre l'absolu que sous la forme de ces deux at;tributs, pensée et étendue. Mais M. Schelling abandonne main-tenanjt la voie philosophique, et cherche à ^aivÎYW par un^ sorte d'intuition mystique a la contemplation de l'absolu même ; il cherche à le contempler dans son point central , dans son essence , où il n'y a ni idéal ni réel , ni pensée , ni étendue, ni sujet, ni objet, ni esprit, ni u^tière, niaji^,... que sais-je? moi! C'est là que cesse la philosophie chez M. Schelling » et que cov^mence la poésie, je \eux dirfi la folie. G'^ là qu'il rencontre aussi le plus d'écho ches^ une foule d'eitravagans qui se trouyent forJt i^ien* d'abandonner la réflexion oalme, et d'imiter m quelque «orte ces derviches tourneurs qui , selon le$ récits d.e notre itmi David , pitotent et tourbillonnent jusqu'à , ce que le inonde objectif et subjectif échappe à lours yeux, jusqiji'à ce que ces deux mondesrse^fendent dans un rien blanchâtre qui n'est ni idéal ni réel , jusqu'à ce qu'ils voient quelque di^ose qui n'est pas visible , entendent ce qui n'est pas sensible,

2^4 I>£ LÂIXEMAGNS.

voient les sons et entendent le^ contours, jusqu'à ce qu'ils conçoivent l'absolu.

Je crois que cette tentative à concevoir intellectuellement l'absolu clôt la carrière philosophique de M. Schelling. Un .plu§ grand penseur s'avance maintenant, qui a résumé la philosophie de la nature en un^système snolide, expliqué par cette synthèse tout le monde des faits , complété le$ grandes idées de son pl^décesseur par des idées plus grandes , qui l'a introduite dans toutes les disciplines, et l'a par conséquent fondée scientifiquement. C'est un élève de M. Schelling qui , après V^être emparé, dans le domaine de la phUbsophie, dé toute la puissance de son maître , a dépassé celui-ci , et fini par le rejeter dans l'obscurité. C'est le grand Hegel, le plus grand'|>hilosophé que l'Alletnagne sût enfanté depuis Leibnitz. Il ne faut pas demander s'il démine de beàu^ coup Kant^etFichle. Pénétrant co^me le premier, vigoureux comme le second , il possède en outre «une tranquillité d'esprit constit^^ trice, une hsumonie dé pensée que nous ne trouvons pas chez Kant ni chez Fîchte, parce que l'eprit révtdlutionnaire règne davantage chez ces dierniers. Oq ne peut non plus com-

psiirer cet ]hiomm<e à son cî-de^ant maître M. Joseph Schelling, car Hegel était un homme de caractère ; et , quoiqu'il ait , commeM. Schel- Ung, prêté au statu quo de l'état et de l'église quelques justifications trop préjudiciables , il le fit , lui , pour un état qui rend hommage , du «aoins en théorie, au principe du progrès^ et pour une église qui considère ccmime son élément vital le principe de libre examen ; et il a avoué toutes ses intentions. M. Schelling, au contraire , rampe dans les antichambres d'un absolutisme aussi pratique que théori^pie , et, dans les antres du jésuitisme, il aide à forger des dmifies intellectuelles ; et puis il veut nous faii^ croira qu'il est toiij<mrs et invariableàiepit ie même qu'il fut jadis : il renie même sa qualité de pejçk^t» et, à l'opprobre de la défection, il i^joujte encore la lâcheté du mensonge.

Nous ne le dis^mulc^ pas , ^ucun motif de piété ou de prudence ne n<ms engage à le take : le pen^^ir qui , jadis , développa le plus hardiment en Allemagne la religion du pan^* théisme , celui qm proclama le plus haut la sanctification djs la native et la réintégration de l'homme 4aiph9 ses droits divins , ce penseur u i5

il â6 Tt^ l'allémagnë .

s'est fait l'apostat de sa j^ropte pensée ; il ft quitté l'autel que lui-même avait consacré ; il est rentré dans les étables reli^euses du passé ; il est maintenant bon catholique , et prêche un dieu extra-mondain , un dieu personnel qui a eu la foUe de créer le monde. Les vieux croyahs peuvent, s'ils le veulteiit, sonner les cloches et chanter leur Kyrie eleison en l'honneur d'une telle conversion... Cela ne prouve rien pour leur doctrine ; cela prouve seulement que l'homme tourne au catholicisme <|uand il est vieux et fatigué , que ses forces physiques et spirituelles l'abandonnent , qu'il ne peut plus ni jouir ni penser. Tant de p6n« séurs libres se sont convertis au lit de mort 1 • • . Mais du moins ne vous en vantez pas. Ces lé* gendes de conversions appartiennent tout an plus à la pathologie , et tie rendraient qu'un mauvais témoignage en faveur de votre cguse.

Enfin , elles ne prouvent après tout qu'une chose , c'est qu'il vous' fut impassible de' convertir c^ penseurs , tant qu'ils vécurent siiins de corps et d'esprit. .

Bafllanche a dit , je ctois , que c'est une loi dé la nature que les initiateurs meurent aussitôt après avoir accompli bur eWVre d'înilia-

idB l'allemagns. 1227

tion. Hélas! mon cher BaUaaçhe .9 cela n'est vrai: qu'en partie ; et je pottrrsûs soutenir avec plus de raison que, lorsque l'œuvre d'initiation est accomplie , l'initiatciur meurt. ... ou se fait apostat. Et peut-être pourrions-nous ainsi adou^ cir jusqu'à un certain point le jugement sévère que l'Allemagne intelligente porte sur M. Schelling ; nous pourrions peut-être changer en douce commisératio« ce mépris accablant qui pèse sur lui ; et sa désertion de sa propre doctrine , nous l'expliquerions comme la suite de cette loi naturelle , qui veut que l'homme qui a consacré toutes ses forces à l'expression ou à l'exécution d'une idée , cette tâche une £dis accomplie, tombe épuisé dans les bras de la mort ou daps ceux de ses cidevant adversaires*

Après une sepoblable expli^cation, nous comprendrons peut-être d'autres phénomènes plus crians de cette époque , qui nous affligent profondément. Nous comprendrons alors pourquoi des hommes qui ont tout sacrifié pour leur opinion , qui ont combattu et souffert pour elle , alors qu'ils ont enfin vaincu , abandonnent cette opinion et passent dans le camp ennemi ! Après une pareille déclaration , je

228 DE L'ALLfntfÂGNE .

dois aussi fani'e rémârqirer quêe ce n'est pas seulement M. Schelling, mais bien en quelque sorte aussi Kant et Fichte qu'on peut accuser de défection. Fichte est mort encore assez à temps pour que sa déviation de sa propre philosophie ne fut pas trop éclatante; et. Kant a été infidèle à Isl Critique de la raison pure ^ quand il a écrit la Critique de la raison pratique. L'initiateur meurt. . . ou ^^ent apostat. Je ne sais comment il se fait que cette dernière ligne -agit d'une isfiaïiière «i mélancolique , si amollissante , sur mon âme, que je ne me sens plus en ce moment la force de consigner ici les autres vérités qui regardent le M. Schelling actuel. Louons donc j^kitôt le Schelling d'autrefois , dont là mémoire rayonnera éternellement dans les annales de la pensée allemande ; car le Schelling d^autrefois représente , tout commS Kant ^ Fichte, une des grandes phases dé notre révolution philosophique que j'ai comparée dans ces pages avec les phases dé la révolution politique de France. Dans lé fait, quand on voit dam^ Kant la convéntioia terroriste , dans Fichte l'enrpire napoléonien , t^à trouve 4ans M. Schelling cette réaction qui stiivk I empire.

DE L ALLEMAGNE. 21iQ

Mais ce fut d'abord une restauration danç uni meilleur sens. M. Sehelling rétablit la nature dans ses droits Légitimes, U voulut unq réconciliation entre l'esprit et la nature j il cbercha à les réunir tous deux dans réternelle âme du monde. Il restaura cette grande pbilôsof^e de la nature. que nous trouvons déjà chez les anciens philosophes grecs, avant Socrate. Il restaura c^te ^ande philosophie de la nature qui , germant sourdement de U vieille religion panthéiste des Allemands, ai^r lïonça , dès les temps de Paracelse , les fleurs les plus belles, mais fiit étouffée par l'introduction du cartésianisme. Hélas I et à la fin il restaura des choses par lesquelles il peut encore être comparé dans le plu&mauvais sens à la res«tauration française. Mais la raisov publique ne le souffrit pas plus, long-temps j il fut honteu^ sèment renversé du trône de la pensée j Hegel , son major domus^ lui enleva sa couronne et le rasa ; et depuis ce temps , Scfaelling; dépossédé a vécu comme un pauvre frère lai , au milieu des prêtraillons de Munich, ville qui conserve daiis son nom allemand son béat caractère , et s'app^He eiilatiii Monwho monachorum. C'est là ^e je Vsii vu errer comme un âintôme avec

25o DE l'aLLEMAGHS^

ses grands yeux pâles et son visage abattu et amorti, image douloureuse d'une royauté déchue. Pour Hegel, il se fit couronner, et malheureusement oindre aussi quelque peu à Berlin , et il régna depuis lors sur la philosophie allemande.

Notre révolution philosophique est terminée; Hegel a fermé ce grand cercle. Nous ne ▼oyons plus maintenant que développemens et perfectionnemens de la philosophie de la nature. Celle-ci , comme je l'ai déjà dit, a pénétré dans toutes les sciences et y a produit les résultats les plus extraordinaires et les plus grandioses. Il a fallu , comme je l'ai aussi indiqué , supporter en revanche beaucoup de manifestations contrariantes. Tous ces faits se sont produits en si grand nombre et sous tant des formes , qu'il faudrait un livre exprès pour les décrire. C'est ici la partie véritsd)lement intéressante et colorée de notre histoire philosophique. Je suis pourtant convaincu qu'il sera plus utile pour les Français de n'en rien connaître ( au moins pour le moment) , car ces explications pourraient contribuer à embrouiller encore plus les têtes en France; beaucoup de notions de la philosophie de la

TÏB L'aLLÉMAGNE. 25%

nature^ détachées de leur ensemble, pourraient faire beaucoup de mal chez vous. Je sais au moins que y si tous aviez connu , il y a quatre ans, une partie de cette philosophie, vous n'auriez jamais pu fsdre la réTolution de juillet. Il fallait, pour cette circonstance, une concentration de pensées et de forces,, une généreuse unité, une certaine vertu, une^ irréflexion suflBisante, telle que votre vieille école pouvait seule le permettre. Des données philosophiques qui servent au besoin k justifier la légitimité et la doctrine de Tincsirnation^ auraient étouffé votre enthousiasme et paralysé votre courage. J(e regarde donc comme un fait très important dans l'histoire du monde, que votre grand éclectique ^ qui voulait alors vous enseigner la philosophie allemande, n'en ait pas compris le premier mot. Son ignorance providentielle fut salutaire à la France et a toute l'humanité.

Hélas! la philosophie de la nature qui,, dans mainte région de la science , et surtout dans les sciences naturelles , a produit les fruito les plus magnifiques , a engendré ailleurs l'ivraie la plus nuisible. Pendant que Oken,. un des plus grands penseurs et un des plus.

grands citoyens de TÂllemagne décotiTrait de nouTeaut mondes d'idées et exaltait la jeu-* nesse allemande pour les droits imprescriptibles du genre humain, pour la liberté et

pour l'égalité Hélas! à la même époque^

Adam Miîller enseignait » d'après les principes de la philosophie de la nature , qu'if fallait parquer les peuples comme des troupeaux.... A la même époque , M. Go^rres pre* chait l'obscurantisme du moyen-âge, en partant de cette idée philosophique : que l'état n'est qu'un arbre et qu'il doit , dans sa distributions organique, avoir aussi un tronc, des branches et des feuilles y ce qu'on trouvait si adtnirablement dans la hiérarchie des corporations du^ moyen-âge... A la même époque, un autre philosophe de la nature, M. Steffisns^, proclà* mait le principe en vertu duquel la classe des. paysans doit être distinguée de la noblesse, parce que le paysan a reçu de la nature le droit de ti^vailler satis jouir, et le noble celui^ de jouir sans travailler.... Tout récemment, il y a de cela quelques mois , un gentiliâtre de Westphàlie , maître sot , a publié un mémoire dans lequel il- supplie le gouvernement de sa majesté le roi de Srusse d'arvoir égard au paràlr^

léliMie conséquent que la plâosophie démontre dans TorganittAe du inonde, et de faire Ats séparations politiques plus sévères , vu qu'à Tinsiar de ce qui se voit dans k nature , où sont les quatre élémetis, le feu , rair^ l'eau et la terre , il y a dans la société quatre éléxnénS analogues qui sont la noblesse, le clergé, les bourgeois et les paysans.

Quand on vit bourgeonner de l'arbre pU-^ losopfaique des folies aussi affligeantes , qui s^épanouirent en fleurs empoisonnées ; quand on remarqua surtout que la jeunesse allemande, abîmée dans les abstractions méta^' physiiques , oubliait les intérêts les plus pres^ sans de l'époque , et qu'elle était devenue inhalnle k la vie pratique : les patriotes et le$ amis de la liberté durent éprouver un juste ressentiment contre la philosophie , et quei-^ ques-uns ont été jusqu^a rompre avec elle eommè avec un jeu fiivole et stérile en ré»

sultals.

Nous ne seroqs pas assez sot pour réfuter sérieusement ces mécontens. La philosophie allemande est une affaire importante qui regarde l'humanité tout entière , et nos arrièreneveu3( seront seuls en état de décider si nous

m^tona le blâme ou l'éloge pour avoir tra-* vaille notre philosophie en preouiOir , et notre révolution ^isinte. U me semble qu'un peupleméthodique , comme nous le sommes , devait commencer par la, réforme pour s'occuper ensuite de la philosophie » et n'arriver k la révolution politique qu'après avoir passé par ces. phases. Je trouve cet ordre tout-à-fait raisonnable. Les têtes que la philosophie a employées kila méditation , peuvent être fauchées à plaidr par la révolution ; mais la philosophie n'aurait jamais pu employer les têtes que la rér volution aurait tranchées auparavant. Pour-^ tant n'ayez , mes chers compatriotes , aucune inquiétude , la révolution allemande ne sera ni plus débonnaire ni plus douce , parce que la critique de Kant, l'idéalisme transcendantal dé Fichte et la philosophie de la nature l'auront précédée. Ces doctrin^çs oiit dévelioppé des forces révolutionnaires qui n'att€in4^i^t que le moment pour faire explosion et. remplir le monde d'effroi et d'admiration» Alors apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété dans .I0 monde des faits que dans celui des idées, et bouleverseront sans miséricorde , avea l^ hache et.

le glaive , le sol de notre yie européenne pour en extirper les dernières racines du passé.

Tiendront sur la même scène des fichtéens armé^, dont le fanatisme de volonté ne pourra être maîtrisé ni par la crainte ni par l'intérêt: car ils vivent dans l'esprit et méprisent la matière , pareils aux premiers chrétiens qu'on ne put dompter ni par les supplices corporels ni par les jouissances terrestres. Oui , de tels idéalistes transcendantaux , dans un bouleversement social ^ seraient encore plus inflexibles que les premiers chrétiens ; carceuxci enduraient le martyre pour arriver k la béatitude céleste , tandis que l'idéaliste transcendantal regarde le martyre même comme pure apparence , et se tient inaccessible dans la forteresse de sa pensée. Mais les plus effrayans de tous seraient les philosophes de la nature , qui interviendraient par l'action dans une révolution allemande et s'identifieraient eux-mêmes avec l'œuvre de destruction ; car si la main du kantiste frappe fwt et k coup sûr^ parce que son cœur n'est ému par aucun respect traditionnel ; si le fichtéen méprise har^diment tous les dangers , parce qu'ils n'existent point pour lui dans la réalité : le philosophe

2 36 DE l'allemagne.

de la nature sera terrible en ce qu'U se met en communication aiFcc les pouvoirs originels de la terré » qu'il conjure les forces cachées de la tradition y qu'il peut évoquer celles de tout le panthéisme germanique et qu'il éveille en lui cette ardeur de combat que nous trouvons chez les anciens Allemands , et qui veu^ combattre , non pour détruire y ni même pour vaincre y mais seulement pour éomballre> Le christianisme a adouci, jusqu'à un certain point, cette brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n'a pu la détruire , et quand la croix, ce talisman qui FenchaSne , viendra a se briser , alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattans , l'exal* tation frénétique des Berserkérs que les poètes du Nord chantent encore aujourd'hui. Alors , et ce jour , hélas ! viendra, les vieilles diviintés guerrières se lèveront de leurs tombeaux £»^ buleux , essuieront de leurs yeux la poussière séculaire ; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. .. Quand vous entendrez le vacarme et le tumulte, soyez sur vos gardes , nos chers voisins de France , et ne vous mêlez pas de l'affaire que nous ferons chez nous en Allemagne : il pour-

DE ï/ASUUmAi&m. 25^

rait vous en armer mal. 'Gardez-lrotis de sô«iffier le feu , gardez-vous de l'étemdre : car vous pourriez Êicile»enit vous l>rûler les doigts. Ht xîez pas 4le oes conseils, quoiqu'ils viennent d'un rêveur qui vous invite a v^us défier de iiantistes , de ficbléens , <le philosophes de la nature ; ne riez point du poète fantasque qm attend dans le monde des faite la même révolution cpû s'fcst opérée dans le domaine dé l'espril;. La pensée précède l'action ôamme l'éclair le toimœre* Le tonnenre en Allemagne •est bien à la vérité allemand aussi : il n'est pas 4xès ]este^, et vient en roulant un peu lentement ; mais il ^ndra, et quand v&us entendrez un craquement comnie jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans i'bistcrire du moiide , sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. À ce bruk, les aigles tomberont morts du haut dés airs , et les lions , dans les déserts les plus reculés de l'Âfinque, baiseront la quetie et se g&seront dans leurs «ntres rayaux. On exécutera en Âl^ lemagne un drame auprès duquel la révolution ifrançaise ne sera qu'une innocente idylle. Il est vrai qu'auj^rd'h^i tout est csAme , et si vous Voyez ça et là quelques hommes gesti-

l38 DB L'ALLEBUGiaSé ^

Ciller un peu vivemeat, ne croyez pas que ce soient les acteurs qui seront un jour chargés de la représentation. Ce ne smit que des ro-^ quets qui courent dans l'arène ^de , aboyant et échangeant quelques coups de dent, avant l'heure où doit entrer la troupe des gladiateurs qui combattront à môrt«

Et l'heure sonnera. Les peuples se groupe-^ ront comme sur les gradins d'un amphithéâtre j autotur de rAUemagiiie , pour voir de grands et terrible jenx. Je vous le conseille , Français ^ tenezrVQUs alors fort tranquilles» et surtout gaiv dez-yous d'applaudir. Nous pourrions facile^ ment mal interpréter vos intentions , et vous renvoyer un peu brutalement suivant notre manière impolie j car, si jadis, dans notre état d'indolence et de servage , nous avons pu nous mesurer avec vous, nous le pourrions bien plus encore dans l'ivresse arrogante de notre jeune liberté. Vous savez par vous-mêmes tout ce qu'on peut dans un pareil état , et dans cet état vous n'y êtes plus... Prenez donc garde! Je n'ai j^e de bonnes intentions et je vous dis d'amères vérités. Vous ayez plus à craindre de.i'Âllemagne déliyjrée, que de la saintealliance tput entière avec tous les Croates et

DE l'aLLEMAGNE. !y5Q

les Cosaques. D'abord, on ne tous aime pas en Allemagne, ce qui ^t presque incompvéhensi^ ble, car vous êtes pourtant bien aimables, et vous vous êtes donné , pendant votre séjour en Allemagne , beaucoup âe peine pour pldre, au moins à la meillenre et h la plus bdOle moitié du peu]^ allemand; mais lors nà^ne que cette moitié vous aimerait, c'est justement œlle qui ne porte pa&d^ftrmes, et dont l'amitié vous servirait peu. Ce qu'on vous reprodie, au juste je n'ai jama» pu lé savmr. Un jour, a Gœttingue, dans un cabaret k bière, un jeune Vieille-Allemagne dit qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Konradin de Hohenstaufen que vous avez décapité k Naples. Vous avez certainement oublié cela depuis long-temps ; mais nous n'oublions rien, nous. Vous voyez que , lorsque l'envie nous prendra d'en découdre avec vous, nous ne manquerons pas de raisons d'Allemand. Dans tous les cas , je vous conseille d'être sur vos gardes ; qu'il arrive ce qu'il voudra en Allemagne , que le prince royal de Prusse ou le docteur Wirtb parvienne à la dictature, tenezvous toujours armés , demeurez tranquilles à votre poste , l'arme au bras. Je n'ai pour vous

i4P ra L^AUiEKAGlfE.

>qae de bonnat intentions » et j'ai presque été ^firay& quaiad j'ai enteadu dire dernièrem^t que TQsWnbtee^ avaient le projet de dé^ar^ ni«r la France»..

Comme , en dépit de votre romantînne acr tuel , Yoiss êlîes nés dassifues , voios connusses votre Olympe. Parau les joyewes divinitéi qui s'y régalent de nectmr et d'ambroisie^ vous voyes une déesse qui , au mili^i de ces doujL loisirs, conserve fiéanmoins toujours une cuirasse , le Clique en tète et la lance à la main.

Cest k défisse de k ai^aBse«

QrATRIÉllIE PARTIE.

L^ouvrage de madame de Staël , de VAUemagne y est le seul document étendu que possèdent les Français sur la littérature de cette contrée. Cependant, depuis que ce livre a paru , une grande période s'est écoulée ; et , pendant ce temps , une littérature toute tiouvelle s'est développée en Allemagne. Est-ce seulement une littérature de transition ? a-t-elle déjà produit ses fruits? est-elle sitôt éteinte? Sur

2l^[\ DE l'aLLÏMAGNE.

toutes ces questions , les opinions sont parta*^ gées. Le grand nombre penche à croire qu'une nouvelle période littéraire commence en Allemagne a la mort de Goethe , que la vieille AIlemagne est entrée avec lui dans son tombeau, que le temps de la littérature aristocratique €st accompli et mort, que la démocratie littéraire commence où « l'esprit des individus a cessé pour faire place à l'esprit de tous. »

Quant k moi , je ne saurais juger d'une manière si pré(!lise les évolutions futures de l'esprit allematnd. La fin de la période des arts, née de Goethe , que le premier j'ai» décorée de ce nom, je l'avais déjà prédite depuis nombre d'années. Ma prophétie s'est accomplie. Je connaissais très bien les expédiens et les voies de ces mécontens qui voulaient mettre fin au grand empire intellectuel de Goethe : et op a même prétendu m'avoir v|li figi|r/er daps Içs émeutes qui eu^^ent lieu autrefoi3 conjtre ce grand despote. Maintenant que Qoëtjiie e§t mort, je me sens saisi , à c^ souvenir,* d'tffie violente douleur.

Tout en appréciant l'importi^iice dp J'ejjivrage de madame dg Sta^l sur l'^llefli^gne, Jç dois rçcomnjiander uîie gr^iij^df gir/GQp^jjfîjcJ;^

DS I'aLLEMâGNE. 245

a ceux qui Font là ou qui le lisent encore , et je ne puis me dispenser du triste detôir de le signaler çopime l'ouvrage d'une coterie.

Madame de Staël , de billlante mémoire , dans cette circonstance , et âous la fornfie d'un livre, a j eh réalité , ouvert un salon bii elle recevait des. écriifains allemands, et leUi* donnait ainsi l'occasion de se' présenter dans le beau monde français; ma\p , au milieu du tumulte des voix nombreuses et diverses , dorit les clsftneurs retentissent du Ibrtd de ce livré , oh entend toujour^, donfiinâfht toutes les autres , la voix de fausset 4^M. A. de Schlegel. Lk où madame de Staël se meiltre elle-même, quand cette femme si exp^nsive s'exprime sans interhiédiaire , lôtsqu^elle se livre à sa chaleur naturelle , quatid elle abandonne à ées radieuses, explosions toute cette pyrotechnie Séhtîmentale qu'elle dirige si bien , son livre est curieux et digne d'admiration. Mais, dès qu'elle obéit à des inspirations autres que les siennes; dès qu'elle se soumet à une école dont Fesprit lui est entièrement étranger, et qu'elle ne saurait comprendre; dès que, par le» incitations de cette école , elle pousse à certaines tendances ultràmontaines , qui sont en contradiction di-

2^6 D£ l'Allemagne.

rccte arec son esprit de clarté protestantev son livre est pitoyable et nauséabond. Ajoutez qu'a cette partialité qu'elle igQoçe , elle joint encore une partialité ^Ui lui est personneye, et qu'elle ne loue guère la vie intçUèctuélle , l'idéalisme des Allemands * que pour fronder le réalisme qui dominait alors (larmi les Français, et la magnificence matérielle de l'établissement impérial/ Son li'^re de Vjillemagne ressen>ble , sous ce rapport ^ à la Ger*mania de Tacite , qui, peut-être aussr, en écrivant son apologie des' Allemands , a voulu faire la satire indirecte de ses èompatriotes.

En parlant d'une éc<)le à Jaquelle s'était vouée madame de Staël , et dont elle favorisait la tendance , j'ai voulu mentionner l'école romantique. L'ensemble de cet ouvrage montrera que cette école était toute diiOférente de celle qu'on a désignée en France sous ce titre, et que son but était tout-à-fait disjtinct du but des romantiques français.

Mais qu'était donc l'école romantique en Allemagne ?

Rien autre«chose que le réveil de la poésie du moyen-âge , telle qu'elle se manifeste dans ses chants et dans ses œuvres de peinture et

DS LÀLLEMAGISE. Ul\J

cTarchitecture , par ses arts et sa vie prWée. Mais cette po^ie avait surgi du christiai\isme ; c'était nue fleur de la passion née du s^ng du Christ. Je ne sais si la fleur mélancolique 'que nous désignons ainsi porte en France Xemêma nom^ et st latraclitionpopi^laire lui' a ^fUrihué^ comme dans le Nord , cette origine mystique.- C'est cette fleur^ a couleurs singulières et jranchées, dans le calice de laquelle sont tracés les instrumens qui servirent au martyre de Jésus-^ ChHst, tels que le marteau,. les pinces, les clous y etc. , une fleur qui n'eçt pas a|isolument repoussante, mais funèbre, et. dont la vue excite en nous un plaisir déchirant semblable aux sensations douces qu'on trouve dans la douleur même. *

Bien qu'en France on ne comprenne guère soûs le nom de christianisme que le catholicisme romain , je ^dois cependant faire remar? quer que je ne parle pas que de ce dernier. Je parle d'une religion dont les premiers dogmes renferment une condamnation de tout ce qui est chair , et qui n'accorde pas seulement à l'esprit une puissance suprême sur la chair, mais jui veut encore détruire celle-ci pour glorifier l'aiitre j je parle d'ime religion dont les consér

^4^, DK L'aLLEMAGNK;

q&tÛilis 'dht itli|<<idifif le |)âcli€ «t ^M^ilgâ rHyt>dcHiiè (iii ce iMhdé f Mû ifaé ^ pût ttïié cbhdàliiiiàtion dé 'là chàiti lësr plbâ ihiiocëi^tés jdid' dés ieps sottjfc dëvénu^â jdiej ' fimm , et qne riAi|)dssibilité d'être tatit ès{ti9i •élëétè. à dû nécessairement faite màîtte des hj^^ocritêé ; je j^arle d^unç religion <jui, bîeti SÙblkxie dân^ son principe > mais tiélàs! troi^ désintéressée pont ce inonde impajrfait , dénsttarée et détotirnée de sa source , à Servi de plus ferme soutien au despotisme par le rejet absolu des biens teïTeâtrc^ qu'elle a prêçbéi^) pstt cette ht^ilité plUs convenable à des chiens qu^k dei CK^atUjréâ bumaines , et par^ cette divine patience , celte céleste résignatioh qui font sa base. Les Jikoipmes ont atijôùrdlnii ireconnu les difficultés et les dangers pratiques dé cette religioii ; ils ne se laissent plus dégoûter du ba^nquet de la vi&par ces appels au ciel qu'elle leu^ fait ; ils savent qué là matiëte à aussi son bon côté , et qu'elle n'app client pas ejiccliisivetnent au diable , et ils ne repoussent plus les joies dé la terre, ce beau jardin de Dieu , nôtre inaliénable héritage. Aussi puisque nous compreiioiris ihainteilant si bien les conséquences de ce spiritualisn^e absolu^

DE i.'ÂLtÈMACJV£. ^49

pdtivans^noiis éroiref que éa {iuiësahtiè ëdèialë li'est'pas loin de toucher,à sa fin ; car cha({ue époque resséiiible au spKint qui.se pHcipite

' dans le g^ân^ë dëâ qtl'ôii à dërlné son énigitie. ' Nous n'àtdtis toutefois hUlleinent dessein de tiier les bcuis ëffëtë t)l*odùitâ en Europe pài^ le dogânici cdfhoIiqUé. C'a été uiae réaction ti^cè^âdire et bierifaisaùt^f odhtrë le terrible et ëblossal matérialisme qui s^Stait dëyelo][fpé dàiué

. l'eitïpii^e iipm^iiï % ' et qui ipenaçait dé détmit^ ItfUte.k Yîtt^gnlâqencë ititellectuëllé dé rhdffifitië. Airïài que lë^ n[léin6ii*és graVeleUt flù dei^iliet* siècle peuvent sérvii' de pi^ëes juàtifiicatives k la rétolution fraiiçàîse j àitisi que lé terrorisme d'un condité de sàlUt puBlic peut éeinblër une médiëàtioh nécessaire à ceui qui ont lu les confessions des grands seigneùré fran:çais depuis la régence : ainsi 6n reconnaît là Tcrtu eUralive du spiritualisme ascétique quatid on â jeté les y.eUi sur les écrits de T^élronë et d'Apulée , livres qu'on" peut Regarder aussi comme les pièces justificatives du christianistile. La chaii* était devenue èi e^rontée daUs ce monde de l'èmpite romain , qu'il fallait tous les aiguillons de la discipliiie chrétienne pour la morigéner. Après un repas comme celui de

dSo DE L^ALLEMAGNS.

Trimalcion, il fallait une diète comme celfe du christianisme. • , '

Ou bien , comme les voluptueux vieillurils qui excitent à e6ups de fouet leur corps* en- ' gourdi , la vieille Rome énervée voulut peufelre chercher sous les déchiremens de Tascér tisme monacal ces jouissances raffinées que produit la torture , et le plaisir qu'on trouve au sein ^leja douleur ? . -

Fâcheuse, surexcitation ! "SUe ravit aiL grand . côirps romaiç ses dernières force^. Rome ne périt pas' par sa séparation en deux empires. Au Bosphore comme au' Tibre, Rome fiit dévorée par le même spiritualisme judaïque; et, en Asie eomm^en Europe , l'histoire romaine, dans sa lAarche lente vers uq même but , fut une agonie qui dura plusieurs siècles. Le lion de Juda démembré , en gratifiant les Romains de son spititualisme , a-t-il peut-être voulu se venger de 4'ennemi vainqueur , comme fit le centaure mourant qui légua astucieusement au fils de Jupiter la robe teinte de*pon propre sang, qui lui fiit si fatale ? Et vraiment Renne, l'Hercule dès peuples, fiit si puissamment con^ sumée par le poison juif, que son casque et son armure tombèrent de ses membres affaisr

DE l' ALLEMAGNE. aSf

ses , et que sa grande voix impériale , qui dominait 'dans le§ batailles, s'affaiblit et se changea en humbles murmures de patenôtres et en cadences de castras.

Mais ce qui énerve le vieillard fortifie l'adolescent. Ge spiritualisme influa heureusement sur les peuples transmigrans du Nord. Ces oorps de barbares, trop vigoureux et tro'p chargés de sang , furent modifiés par l'esprit chrétien, et la civilisation européenne comment;a. C'a été une belle et une sainte mission du christianisme. En civilisant l'Europe , l'E-^ glise catholique acquit les droits les plus fondés à notre respect et-k notre admiration. Par des institutions larges et pleines de génie , elle a su mettre un frein à la bestialité des barbares du Nord , et elle su maîtriser la ma- /tière brutale. — Les œuvres des arts du moyenâge nous retracent cet assujettissement de la matière par l'esprit, et c'est là souvent uniquement leur mission. On pourrait facilement, classer les compositioîis épiques de ce temps, ^ d'après le degré de cet assujeHissen)ent. -

U ne saurait être ici question des jroésies lyriques et dramatiques, car les.dernièrèk n'existaient pas, et les premières se ressemblent aussi

2^2 D£ l'àLLEMAGNE.

fort 9 dans tous les siècles i que le chaiit dès rossigilols se ressemble à chaque' printemps.

Bien que la poésie é{>ique du moyeil-âge soit divisée en poésie sacrée et en poésie profand ^ ce6 deux branches étaient entièremeiU chrétiennes par leur essence et leur allare ; car si la poésie sacrée s'occupait exclusivement da j^euple juif 9 qui passait pour la seul petipk saint , et de son histoire settle« saiintê aussi ; si elle chantait les héros de Tanèien et du noiiveùu Testament, les légendes , dn un mcfl TEgli^e : néanmoins toute la vie du tefidps , avec ses contemplations (ihétiennes et soii gouvernent religieux , se réfléchissait dans la poésie profane. Lia fleur delà poésie sacrée dans l'Allemagne du înoyen-âge est peut-êt^e Batktdfn et Josaphaty poëme dans lequel la doctrine de l'abnégation, de l'abstinence, de la retlbrïda-. tion et du mépris de toutes les joies humaines , est poussée jusque dans ses dernières conséquences. Ensuite on peut citer le cantique de '/louanges sur saint Hanhon , comme le. meilleur, de ce genre de poésies; mais celui-ci entre uif peu plus avant dans les choses t^estres. IKdifière du premier à peu pfès comme une image d'un saint byzantine diffère d'une

DE l' ALLEMAGNE. 2 53

image gothique. Mn^ que dans les tableaux byzantins, non9 trouvons dai^s Barlaam et tTo^aphai Ib, plus extrême simplicité 3 point d'accessoires enjolivés ^ les longs corps ifiai^ grfis semblables à des statues^, .et les figures d'un fiérieux idéal, ressortent Rigoureusement; co^me s*ils étaient peints sur ces fonds d'or m^l qui décoraient lés églises de l'empire d'Q-^ l:'ient. Dans le cantique sur saint Hannon, les àcQesupires tSQUt l'affaire princip^re comme dans les tableaux golbiquès ; et en dépit de la dî^pPâitiQn grandiose ^ les détails sont traités d'u^e^ tnimière vétilleuse y enfin on ne sait si c'jBst la çp]i»Qegtipn d'un géant ou l'œuvre; patiente d']L^ nain, qu'on adfaire. Les poésies éy^angélîq|le9 d'Oltfried, qu^on a coutume de ]^A))tj$}r cpmme le cjief-d'œuvrç de la poéâe 6a<çi'ée, çonlt iQind'êtrB aussi rçmarquables q^e l§g deux mQPcemx que je viens de titer. Bans Ifi, po^ie prafanjei, nous trouvons d'abovd, âi'gfvè^ la niaise que j'ai indiquée, la f»^é d/8 légenjj^^s d^ Wibdungen e\ le Lwre des Uirmf V^ r^gne encore toute la façon de sentir ejt d^ pienser qui précéda le chjristknismé danë !« ilefpgianie ; là, la force brutale ne s'est pas ^neAr# mitigée jusqu'à k chevalerie \ là %'of-

2 54 DE l'allemagne.

frent encore , comme ^i images de pierre , les rudes champions du Nord ; et la tendre lumière et le souffle adoucissant du christianisme ne pénètrent pas encore sous les armures de fer. Mais le jour commence à poindre dans les vieilles forêts germaines : les vieilles idoles s'ébranlent , et on aperçoit une arène déblayée qui se forme , oîi te chr-étien commence à (M3inbattre le gentil. Nous en trouvons les traces dans les légendes de Gharlemagne, qili Voh sent un reflet des croisades et de leur esprit. Bientôt se développe du spiritualisme chjfétien et de son influence l'apparition la plùç parrticuUère au moyen-âge, la c|;iévalerie, ^ui devient sublime ,,^n se faisant religieuse. La chevalerie mondaine se, trouve célébrée dans les légende^ du, roi Arthus, où régnent la plt^ douce galanteriç , la courtoisie la plus raffinée et lé goût le plus"^ décidé des com^ts et dj^ aventures. Du milieu des riantes et foUes arabesques , des fleurs fantastiques études chimères de ces poëmes , troi3 belles figures nous saluent : ce sont le précieux I vain, l'excellent Lancelot du Lac et le vaillant, le galant , l'honnête, mais un peu ennuyeux Vigalèis.

Auprès de ces légendes, nous en trouvons

Dï: t'ALtïMAGIfE. 255

une qui leur tient de près , la légende d^n saint ^Graal, où Ton exalte ïa dhievalerie religieuse^; et là se présentent à nous trois des épopées les pl\is grandioses du moyen-âge ^ le ' Titurely le Parcwal et le Lohengrin. Ici nous «nous trouvons face a face de la poésie romantique; nous plongeons prdfondément nbë regards daps ses grands yeux ^ mélancoliques ;' elle nous environne /saris que nous nous en apercevions , de ses mets scôlastiques, ef'elle nous^entraîne dans les profondeurs du mys- . ticisme de ce .temps. Enfin nous trouvons des poésies de ce vieùxf tëmp$ qui rie sont pas vouées at)soIument au spiôtualisme chrétien , dans lesquelles ilest même frondé,*où lé' poète secoue les chaînes des abstraction^ de là vertu chrétienne^ et ce n'est pas précisément le plus mauvais poète qui nous a laissé lé principal ouvrage écrit sous -cette influence , le pôëme de Tristan et Yseulte. Je dois niême dire ^ue Gotlfi:ied de Strasbourg, Tauteùrde cette charmante épopée' d'amour, est peut-être le plus grand poète du moyen-âge , et qu'il surpasse les belles inventions de Wolfram de Eschilbach, que nous admirons dans leParcival et dans les fragmens du Titurèl. Peut-être est-il

256 DE l'allemagne.

permis aujourd'hui; de Iquer et 4^^ prisfsr sans réseirvp ce Isipu maître (îottfiried. Paiis sQn te^ip^ y on r^ çeftaînepiiBnt tenu pour |in iippie , et son livr§ pour un^ œuvrp d^ngcsrepse; et, ep "effet ; il y a jeté des choses qui ^t^t ^kflépWr. Fr^nce%ca d§ S^ifiaini et çpn ti^el jimi pay^rpent chèremeflt le plajpir qu'ils fsnrenf; no jqur'de lire unpjfr^J liyre ensetxible j — ^^iliç^t vraî qne le plus grand danger çpnsist^ pn «ce 4p'H8 cesç^rçnt tifnt d'ufc çpupi4e Ij^ Uf^.

Dî^ns tQ^t^^ ces compositions du içidyei)-

|ige, }a po^ie si^ uf) c^ract^rg décidé qiû la. distingiie dp l? pc^ésiç de» Grecs e( deis Ror mai^s. Four |n^ii;|[\i|^r c^^te dipreijp^, nous i^ppn^ng 0dlerçi Ja pqési^ cU^iqucj , ej Tapî:re 1^ pojSçic ropiaf^tique. IVIjiis ces dénom- Q»|doi^ pe sont qae cle$ rub^iqa<es y^gu^^ , et m\ çppdttit jusqu'à )cp jqur à uia 4é?o|'4re 4'id^p» qpi qfftît epcprp, (leptiis qvi'ofi pqiBipie )a pqé8Ji|B dès 9^Giens plastique , a(i Ijèif 4^ dasMquç. Ç>st là spftdut qn>'on (jqpn^.|i^ \ dp? în^pjrisç?. D'abord, 1^ îfftiçtçf 4fiiT(?Bt tqiliP»'^ trayaijler îeur sujet 4'Wïe façf^p plastique : que l'éfo^e ?pit p^ïpnqp pu phrétie&ne, ilftrtoiyepl 1§ pjrésfi^Ççj^SPïjs 4^s ooji^tour? 4^\ l^r^f , lia forfjae p][^stiqt|e 4pif; ^p retçpuvpr dans

DE l'alliimâgice: 267

l'art moderne et romsintique , comme dans l'art antique, et en être la partie principale. Les figures de la Dmne Comédie du Dante, ou celles des tablesMiK de Raphaël, ne sontelles pas aussi plastiques que celles de Virgile ou des murs d'Herculanum? La di£fére^c^ consiste en ce que les figures, plastiques , dans l'amtiquité , sont entièrement identiques à ce qu elles doivent représenter, à l'idée que Taiy tisle.veut reproduire. Par exemple, Ja vie errante. d'Odysseus ne signifie rien autre chose, sinon la vie errante de l'homme qui iétait fils deLaertès, rnsgri de Fenélopéià, et qui se nommait Odysseus; le Bacchos que nous voyons au Louvre n'est rien autre chose que l'aimable fils de Sé^aélé , les yeux remplis d'une mélancolie audacieuse , et une divine volupté répandue sur les lèvres mollement arrondies. Il en est autren^ent dans l'art romantique; là, les vains pèlerinages d'un chevalier ont en outre une signification ésotéri<{ue ; ils indiquent peut-être les vains pèlerinages de la vie ; le dragon qui est vaincu est le péché; l'amandier qui répand de loin ses parfimis sur les voyag€jurs ^ c'est la Trinité , Dieu le père , Dieu le Fils et le Saint-Esprit, qui (ont un tout, I. 17

âBd D£ Ii'allsmagne.

comme la noix » l'écorce et le nqyau forment une seule amande. Quand Homère peint Tarmure de son héros , ce n'est rien autre chose qu'une bonne armure qui vaut tant et tant de bœufs ; mais quand Un moine du moyen^âge décrit^ le yétementdeja^mère de Dieu ^on peut s'en fier k lui : sous ces habits diVers , il a imaginé autant de vertus, un sens particulier est caché SOU& cette sainte enveloppe de la Vierge immaculée^ quî,, son -fils étant le noyau de l'amande, est chantée fort rfiisonnablement isous le nom de là fleur d'amandier. C'est là le caractère de la poésie du nioy en-âge que nous nommons romantique. L'art classique avait une forme déterminée , le réel , k reproduire , et ses images pouvaient s'identifier avec l'idée de l'artiste ; l'art romantique avait k représenter, ou plttt^k indiquer l'infini et des choses tout intellectueties , et il était obligé de puiser ses moyens dans un système de symboles traditionnels, debelles parabolessemblables a celles que le Christ employait pour rendre le spiritualisme de ses idées. De là le caractère mystique , énigma tique et merveilleux qui règne dans h» oeuvres d'art' du moyen-âge ; ^imagination y fait des efforts incroyables pour

DE li^ALUEMAGNÊ. 25g

rendre 9 par des images matérielles, ce qui est purement intellectuel j elle invente lies folies les plus gigantesques, elle entasse Ossa sur Pélion y le Parcival sur le Titurel , pour atteindre jusqu'au ciel. Chez les peuples où la poésie s'efforce également de représenter l'infini, et oÙL se présentent aussi d'immenses conceptions fantastiques , comme chez les Scandinaves et chez les Indiens , nous trouvons des compositions véritablement romantiques, et auxquelles nous sommes forcés de donner ce nom.

Quant à la musique dn moyen-âge , il serait difficile d'en parler avec quelques développemens. Les documens nous manquent. Ce n'est que tard, dans le XVP siècle , que parurent les che6-d'œuvre de musique d'église des maîtres renommés , dont on ne saurait fsiire trop de cas dans leur genre ; car ils expriment avec une pureté admirable le spiritualisme qui est l'esseiice de l'église chrétienne.

Les arts de la mémoire , qui sont spiritualisles de leur nature, durent fleurir à l'ombre du christianisme ; mais cette religion était moins awntageuse aux arts du dessin; car, comme ils devaient nous présenter la victoire de l'esprit

uSo DE l'aLLEMAGNE.

sur la. matière, et n'employer cette matière que comme un moyen de reproduction, ils eurent à combattre un obstacle difficile. Ainsi naquirent , dans la peinture et dans la sculpture, ces effroyables thèmes, ces images de martyre, ces crucifiemens, ces saints expirans, toutes ces choses enfin qui peignent la destruction de la dépouille matérielle. Ce futun véritable martyre de la sculpture ; et chaque fois que j'ai vu ceç effigies décomposées oh l'abstinence chrétienne et le mépris des sens sont caractérisés par des têtes pieuses et frêles, par de longs bras minces et décharnés, par des jambes aipaigries, par des corps douloureusement abattus, je n'ai pu me défendre d*une compassion infinie pour les artistes de cet âge. Les peintres, il est vrai, étaient un peu plus favorisés , car le matériel de leurs moyens de reproduire, la couleur dans ses jets insaisissables, dans ses chatoiemens merveilleux, ne résistait pas si lourdement au spiritualisme que la pierre , le marbre et tous les matériaux des sculpteurs. Cependant les peintres furent bien forcés aussi de charger de repoussantes et douloureuses , figures leurs toiles qui gémissaie^. En vérité , lorsque l'on contemple certaines

DE L'ALLEMAGNE. â6l

eoUectiôns de tableaux, et qu'on n'y voit que des scènes de sang ,.des instrumens de torture et des supplices, on est tenté de croire que ces vieux maîtres de la peinture ont passé leur vie à travailler pour la galerie d'un bourreau ! Mais le génie de l'homme est puissant. Ainsi un grand nombre de peintres surmonta tous ces obstacles, et les Italiens surtout sacrifièrent a la beauté , quelquefois aux dépens du spiritualisme , pour s'élever a cet idéal qui atteint à sa perfection dans beaucoup d'images de madones. En général , quand il s'agissait de la Vierge , l'église catholique a toujours fait queU ques concessions au sensualisme. Cette image y d'une beauté sans tache et sans souillure , et qui cependant: est ornée de la radieuse auréole dont s'environnent l'amour et la douleur maternelles, eut toujours le privilège d'être illustrée paç les poètes et par les peintres , et embellie par eux de tous les charmes terrestres. En effet , cette image était vraiment faite pour attirer la niultitude dans le giron du christianisme. La Vierge Marie était la dame châtelaine de l'église catholique , et qui attirait et retenait les chevaliers du Nord par son doux et céleste sourire.

262 os l'allsmagne»

L'architecture avait, au moyen-âge, le même caractère que les autres arts , comme en général alors toutes les manifestations de la vie s'harmo- Misaient entre elles d'une £sicon merveilleuse. Dans Tarchitectitre de ces temps se révèle, comme dans la poésie , une tendance symbolique. Quand nous pénétrons aujourd'hui dans une vieille cathédrale, nous soupçonnons à peine le sens ésotérique de ce symbole de pierre. L'effet général de cette masse agit seulement sur notre âme. Nous sentons confusément l'élévation de l'esprit et la mortification de la chair. La disposition de ce dôme est une croix creusée S et nous errans dans l'instru' ment même du martyre ; les vitraux coloriés versent sur nous des flots de lumière verte et rouge comme le pus des plaies et le sang qui en découle ; les chants funéraires firappent'nos oreilles ; sous nos pieds sont des toml^es et la pourriture ; et , ainsi dirigé , l'esprit s'élève dans les airs le long des piliers colossals , se débarrassant avec effort de son cadavre , qu'il laisse sur le sol , comme un vêtement qui le fatigue. Quand on les examine du dehors , ces cathédrales gothiques , ces édifices immenses d'une forme si fine , si transparente , si aé-

DE l'allemagns. a65

rienne , qu'ils semblent découpés et nous paraissent des dentelles de Brabant exécutées en marbre : alors seulement on sent bien la puissance de ces temps qui savaient assouplir même la pierre, l'animer comme un fantôme , et faire exprimer à cette matière y la plus durede toutes , tous l» élans du spiritualisme chrétien.

Mais les arts ne sont que le miroir de la vie humaine ; et » quand le catholicisme faiblit dans, le monde réel , il pâlit et s'éteignit aussi dans les arts. Au temps de la réformation , la poésie cathoKque disparut subitement de l'Europe; et) k sa place, nous voyons ressusciter la poésie grecque , descendue depuis tant de siècles au tombeau. Sans doute , ce n'était qu'un printemps factice , une œuvre de jardinier, et non pas du soleil ; les arbustes et les fleurs ne croissaient que dans des vases étroits, et un ciel de verre les préservait du froid et du vent du nord. Dans l'histoire du monde , un événement n'est pas toujours d'une façon directe le résultat d'un autre , et les événe-» mens influent plutôt les uns sur les autres par intermittence. Ce ne fiit pas des savans grecs qui émigrèrent de notre côté après la con-

264 ^K l'allemaone.

quête d^ Byzance que nous vint ràmour de h Grèce et Tenviè générale de l'imiter j ce fiit plutôt parce que , dans l'art comme dans, la vie réelle , le protestantisme se produisait en même temps. LéonX, ce somptueux Médicis, était un protestant aussi zélé que Luther ; et , de même qu'à Witten^berg on protestait en prose latine , à Rome en protestait en pierre , en couleurs et en octaves riméeis* Les énergiques images de maître Michel Angela , les riantes figures de nymphes de Giulio Romano et l'ivresse valuptueuse , la joie de vivre qui règne dans les vers de Messer Ludovico Ariosto , n'est-ce pas là unç opposition protestante au vieux, sombre et décoloré catholicisme ? La polémique qu^ soutinrent les peintres de l'Italie contre le sacerdotisme exerça peut-être plus d'influence que celle des théologiens saxons. La chair florissante qui brille sur les tableaux du Titien n'est que le protestantisme , et les reins de ses Vénus sont des thèses plus concluantes que celles qui furent affichées par le hardi moine allemand sur la porte de l'église de Wittemberg. On eût dit alors que les hommes s'étaient sentis tout à coup délivrés des liens qui les garrottaient

depuis plusieurs milliers d'ans; les artistes surtout respiraient librement , comme si le cauchemar judaïco-càtholique avait cessé de peser sur leur poitrine j ils se précipitèrent avec enthousiasme dans la riante mer de la poésie grecque , de l'écume de laquelle naissaient de nouveau pour eux les plus belles déesses. Les peintres représentèrent de nouveau les joies que répand l'ambroisie dans l'Olympe ; les sculpteurs firent sortir, comme jadis , le» vieux héros de leurs blocs de marbre ; les poètes chantèrent encore la maisoiLd'Atrée et de Laïus : alors commença la nouvelle période dassique.

Ainsi qu'en France , sous Louis XIV , la vie modern€ reçut son perfectionnement accompli , la nouvelle pioésie classique atteignit a un haut degré de perfection , et en quelque sorte à une originalité réelle. Par l'influence politique du grand roi, la nouvelle poésie classique française se répandit dans le reste de l'Europe.

Dans l'Italie, où elle était déjà indigène , elle reçut un coloris français ; les héros de la tragédie française vinrent aussi en Espagne avec le duc d'Anjou ; ils passèrent ensuite en Angleterre avec madame Henriette ; et nous au-

266 DE l'allemagne.

très Allemands, il va sans dire que nou» bâtîmes à rOlympe poudré de Versailles nos temples insipides. Le plus célèbre pontife de ces faux dieux fut Gottched, cette grande perruque de l'ancien temps , que notre célèbre Goethe a si bien dépeint dans ses mémoires.

Lessing fut l'Arminius littéraire qui délivra notre scène de cette domination étrangère. Il nous montra la nullité , le ridicule , le mauvais goût de ces imitations du théâtre français , qui, elles-mêmes, étaient imitées du théâtre grec. Mais c^e fut pas seulement par sa critique y ce fut par ses propres ouvrages qu'il devint le fondateur de la nouvelle littérature originale allemande. Cet homme suivit toutes les directions de l'esprit , envisagea toutes les faces de la vie avec un enthousiasme et une intelligence rares. Les arts , la théologie , la science archéologique , la poésie , la critique , le théâtre ^ l'histoire , il poussa tout vers un même but , avec une égale ardeur. Dans tous ses ouvrages respire la même et grande idée sociale , un sentiment en progrès de l'humanité , cette belle religion de ht raison dont il a été le saint Jean, et dont nous attendons encore le Messie. Cette religion, il la prêcha toujours; mais, hélas!

DE l' ALLEMAGNE. 267

souvent il la prêcha tout seul et dans le désert. Et puis , il lui manquait la vertu de changer les pierres en pain ; il passia la plus grande partie de sa vie dans la nécessité et dans la misère y malédiction qui a pesé sur presque tous les grands génies de l'Allemagne , et qui ne cessera peut-être que par l'affranchissement politique de notre nation. Lessing était aussi plus animé de sentimens politiques qu'on ne le soupçonnait, qualité que nous ne trouvons chez nul de ses contemporains; et ce n'est qu'aujourd'hui que nous voyons clairement qui il avait en vue quaiid il peignit le despotisme dans sa tragédie à'Emilia Galotti, On le prit alors seulement pour un champion de la liberté de penser, et un adversaire de l'intolérance cléricale; car on comprenait mieux ses œuvres théologiques. Les fragmens sur l'éducation de la race humaine , qu'Eugène Rodrigue a traduits en français, peuvent peutêtre donner une idée du vaste cercle qu'embrassait l'esprit de Lessing. Les deu^ morceaux de critique qui ont exercé le plus d'influence sur l'art sont sa Dramaturgie de Hambourg ^ et son Laocoon, ou des limites de la peinture et de la poésie. Ses pièces de théâtre les plus»

208 DE l'Allemagne .

remarquables sont : Emilia Galoiù^ Minria de Barnhelnij Nathan le sage.

GottholdEphraïmLessing naquit k Camens, dans la Lusace, le 22 janvier 1729, et mourut à Brunswick , le 1 5 février 1 781 . C'était un homme tout entier, qui, lorsqu'il détruisait par sa polémique quelque vieille chose , construisait aussitôt lui-même quelque chose de nouveau. Il ressemblait , dit un auteur allemand , à ces Juifs pieux qui furent souvent troublés dans la construction du second temple par les attaques de l'ennemi , et qui combattaient d'une main, tandis qu'ils bâtissaient la maison de Dieu de l'autre. Lessing, de tous les écrivains allemands, est celui que je chéris le plus. Je parlerai encore d'un autre homme qui écrivit dans le même esprit et dans le même but que Lessing, et qu'on peut nommer son successeur immédiat. Ce n'est pas que la mention que j'en fais soit a sa place ; mais comme il en occupe une tout isolée dans l'histoire de la littérature, et qu'on ne peut pas encore bien définir ses rapports avec son temps et ses contemporains, cette licence peut m'être permise: c'est Jean GottUeb Herder, né à Morungen dans la Prusse orientale , en

DE l'aLLEMAGNE- 269

i 7A4 , et mort à Weimar en Saxe , dans l'année1803.

L'histoire littéraire est la grande morgue où chacun vient chercher ses morts , ceux qu'on a aimés , ou avec qui on a des liens de parenté. Quand je vois là , parmi tant de cadavres insignifians , Lessing ou Herder avec leurs grandes et nobles figurés, le cœur me bat avec violence ; il me serait impossible de pa^er outre sans déposer un baiser sur leurà lèvres livides.

. Mais si Lessing a détruit si puissamment le goût de l'imitation de la fausse antiquité grecque, empruntée de seconde main aux Français, il a lui-même donné lieu en quelque sorte à un nouveau genre de folles imitations par ses appréciations des véritables chefs-d'œuvre de Tantique Grèce. Par la vigueur avec laquelle il combattit la superstition religieuse , il aida aussi à ce prosaïsme qui se propagea a Berlin avec une vivacité! extrême. En ce temps, la déploj^able médiocrité se mit à s'agiter plus que jamais; et les esprits vides et gueux se boursouflèrent comme la grenouille de la fable. On se tromperait toutefois si on imaginait que Goethe , qui avait déjà percé , fut alors généralement reconnu. Son Goetz de BerUchingen

270 DK L'ALLEMAGNE.

et son Werther furent accueillis avec enthousiasme; mais les ouvrages des. médiocrités ordinaires étaient reçus avec la même £siveur , et on n'accorda a Goethe qu'une étroite niche dans le panthéon littéraire. J'ai dit que le public avait lu avec enthousiasme Goeiz et /iFi^r- <A^r ^ mais ce fut plutôt à cause de l'étoffe que du travail artistique qui l'avait tissue , et que personne ne sut apprécier "dans ce chef-d'œuvre. Le.fîo^^z était un romande chevalerie, présenté sous une forme dramatique, et on aimait alors ce genre d'ouvrages. Dans Wer^ ther j on ne vit que l'arrangement d'une histoire véritable , celle du jeune Jérusalem , un jeune homme qui s'était brûlé la cervelle par amour , et qui avait fait ainsi grand bruit dans cette époque calme et éventée; on lut en pleurant ses lettres touchantes ; on remarqua avec beaucoup de sagacité que la manière dont Werther avait été chassé de la société noble devait avpir augmenté son dégoût de la vie; la question du stticide donna encore plus de sel au livre ; l'idée de se tuer aussi tomba à cette occasion dans la tête de quelques foi^s , et l'ouvrage fit alors un effet complet. On lisait encore tort assidûment les romans d'Auguste Lafon-

taine j et comme celui-ci écrivait sans discontinuer, il devint beaucoup plus célèbre que Wolfgang Goethe. Wieland était le grand poète du temps , qui n'avait pour concurrent que M. Rammler a Berlin, le faiseur d'odes.

Wieland fiit honoré bien plus que ne le fut jamais Goethe. Iffland dominait le théâtre avec ses drames bourgeois, et Kotzebue avec ses inniombrables comédies.

Ce fut contre cette littérature que s'éleva , en Allemagne , dans les dernières années du dernier siècle , une école littéraire , que nous nommons l'école romantique, et dont MM. Auguste Guillaume et Frédéric Schlegel se sont présentés comme les gérans. léna, où s'agitaient , et se tenaient les deux frères aii milieu de beaucoup d'esprits disposés à les suivre , &t le point central d'où se répandit la nouvelle doctrine esthétique. Je dis doctrine , car cette école commença par des ju« gemens sur les œuvres d'art du passé , et par des recettes pour les œuvres d'art de l'avenir. Dans ces deux directions , l'école des Schlegel a rendu de grands services à la critique esthétique. Dans l'appréciation des œuvres qu'on

272 BE l' ALLEMAGNE.

possède, on signala ou leurs défauts ou Tabsence des beautés , leurs perfections ou leurs avantages. Dans la polémique , dans cette investigation et cette recherche des défauts et des vides de l'art, les deux Schlegel furent par-dessus tout les imitateurs du vieux Lessing^ ils se mirent en possession de sa grande épée de bataille ; mais le bras de M. Auguste-Guillaume Schlegel était beaucoup trop mou et trop grêle , Tœil de son jfrère. Frédéric trop voilé de nuages mystiques, pour qu'ils pussent frapper aussi fort et atteindre aussi sûrement que le faisait Lessing. Toutefois dans la critique spéciale , lorsqu'il s'agit de mettre en lepr jour les beautés d'un ouvrage, lorsqu'il faut faîre ressortir finement ses qualités , MM. «Schlegel surpassent le vieux Lessing. Mais que dire de leurs recettes pour exécuter des chefe-d'œuvre? La se révèle une impuissance que nous avons cru trouver également dans Lessing. Luiaussi, si fort qu'il soit dans la négation , montre quelque faiblesse dans l'initiative, et rarement il parvient à poser un principe fondamental , plus rarement encore à le poser juste. Il lui manquait un terrain solide , une philosophie.

un système philosophique. C'est là le cas de MM. Schlegel , et ils sont dans une position encore plus désolante.

Mais si MM. Schlegel ne pouvaient prescrire de théorie sarèlée pour les chefe-d'œuvre qu'ils commandaient aux poètes de leur école, ils reoaplaçaient ce vide , en proposant pour modèles les plus belles œuvres des temps pas-^ ses et en les rendant accessibles à leurs disciples ; et c'était surtout sur les œuvres de Fart catholique du moyen -âge qu'ils appelaient leurs re^urds/ Shakespeare , qui est placé a cette limite de l'art, et qui sourit 4éjà a nos- temjps modernes avec une clarté et une liberté toutes protestantes, ne fut traduit que dans un but de polémique dont l'explication serait trop longue à donner ici. Cet te traduction fat entreprise par M. A. G. Schlegel à une époque oii l'enthousiasme litr téraire n'avait pas encore tout-à-fait reculé jusqu'au moyen-âge. Plus tard , lorsque cela eut lieu , on traduisit Caldéron , et on le mit bien au-dessus de Shake^eare, car on trouvait chez le poète espagnol la poésie du moyen-âge dans toute sa pureté, et conçue sorus l'influence de ses institutions principales,

la chevalerie et le monachisme. Les pieuses <:àinédies de Tecclésiastique poète castillan^ dont le style fleuri semble arrosé d'eau bénite et encensé d'un parfum d'église , furent alors imitées avec toute leur sainte grande^a, ayec tout leur luxe sacerdotal, leurs folîes«acrées^ et on vit germer en Allemagne ces compositions folles ^t profondes , qui r^i^ésentent Famour mystique comme dans Y Adoration de la croix , ou le martyr chevadcaresque commie dans le Prince'Gùnstûntjel Zacharias Weroer poussa les choses aussi loin qu'jelles ^euv^nt aller sans s'exposer à être enfermé dans une maison de fous par ordre supérieur.

Notre poésie, disaient les frères Schlegel , est vieille ; notre muse est une femme décrépite avec une qnenùuille; notre Gupidon n'est pas un enfant blond , mais un nain ridé avec une chevelure grise; nos sexitimens sont effeuillés ; notre imagination desséchée » morte : il faut rafraîchir cette terre aride, il faut y chercher avec patience les source» opibragées de la naïve et simple poésie du moyen-âge ; là ruissellera pour nous l'Hàu de Jouvence. Ce triste peuple , sec et décharné , ne se le fit pas dire deux fois , et l<îs pauvres gosiert desséchés

PS l'Allemagne. jjS

<(|ttî végétaient daasleis sables de là Frassfe voulurent t0u« reflearir et reprendre dé la jeunesse i ils se précipitèrent vers ces sources merveilleuses V ^t, tout cela but, avala et lampa avec une soif immodérée. Mais il leur arriva }a même aventure qu'à un« vieille chambrière d^nt vdici l'histdire. Elle avait remarqué que sa maîtresse possédait un élîxir inerveilleux i|ui rendait la jeunesse et la beauté; en l'absence de sa maîtrise , elle prit la 6ole ; mais, stu Ueil d'en prendre tpielques gouttes , «Ue but h si longs traits que , grâce k la nierveilleuse efficacité de ce breuvage ^ elle revint, non pas seulement k la jeûnease, mais à la plus tendre enfance. En vérité , il en arriva ainsi à nàtre excellent M. Tieck , le poèf e de <;ette école) 'û puisa tant dans les livres populaires et dans les poésies du moyens-âge, <^'il redevint presque un enfant; il dégénéra de fintit en fleurs » et revint à cet innocent béigalemeilt que madame de Staël avait taht de;^ peine k admirer. Efte avoue même qu'il lui semble curieux de voif un persoilnagè débuter dans^ un drame par un monologue qui cornmence ain : « Je suis saint Boniface, et je viens vous dire , etc. »

Si'jG DE L'ALLEMAGNE.

M. Louis Tieck a oflfert aussi en modèle aux artistes à venir Jes commencemens rudes et naï& de l'art, dans son roman intiùdé les Pèlerinages deStêrnbcJd , et par le livre qu'il a publié d^un certain Wàckenroder, et qu'il a nommé Epanchemens du cœur d* un moine ami des arts. On recommanda l'imitatioii de la nàïyetéet de l'esprit pieux de ces ouvrages.* On ne voulut plus entendre parler de Ra^ pbaël , pas ihême de son maître Pérugin/ qu'on plaçait cependant déjà plus haut , et dans le-: quel on trouvait encore des restés dé çes^màghifieenees dont on admirait avec dévotidjil'accomplissement dans les che&rd'^uVre ipimortels de Fra Giovanno Angélicp da Fiesole.- Si l'on veut se faire iine idée du> goût dès 'enthousiaste^ d'alors, il faut aller aii Louvre , où sont encore suspendus les meilleurs tableaux' de ces vieux maîtres; mais;si l'on veut se &ire une idée du grand nombre de poètes qui inû-^ t^ent, dan^ ce même temps, sur: tous les mètres possibl^çs , les, poètes du moyen-âge , il £iut aller k Charenton.

Mais je pense que les tableaux de la première salie duliouvre sont beaucoiip trop^acieux pour qu'en les contemplant on puisse

DK l'aL1.KIIIAGKE. !i*77

pi^endre une idée du goût qui régnait eti ÂUematgne. Il faudrait se figurer ces vieilles' images italiennes , traduites en vieil allemand ; car on regardait les œuvres d^ vieux peintres allemands comme beaucoup plus simples et plus naïves I et par conséquent plus dignes d'être imitées que les vieux ouvrages italiens, fees Allemands ,disàit*on , avec leur géniuth ( mot dont il est impossible do trouver l'équivalent dans la langue française ) , les Allemand^ sentent plus prqfondénfent le christianisme que

les autres nations, et sur ce dire / Frédéric

Schlegel et son ami , M. Joseph Goérres , couraient , «dans tojates les vieilWviUes du Rhin , après des restes de vieux tableaux et de gothir que^ morceaux de sculpture allemande \ qu!on révélait aveUglèmçnt comme de saintes reliques.

. Je viens dé comparer le Parnasse allemand de ce temps4à à Gharenton ; iliais je crois qu'en cela, j'^î dit trop ^eu aussi. Unie démence fr^çaise est loin d^être aussi folle qu'une démence allemiande; car^datis celle-ci, comme eût dit Polonius, \Y y a de la méthode. Ces emandes , on les prônait et on les étalait avec une. pédanterie sans pareille, avec

une gravité incroyaUe , avec ane pénétratioir don^ un wper&cîel fou français ne peut se faire une îd4P<^

L'état i^olîtiqjae de l'ÂIlefiiagne était très favors^le à c^tte direction chrétienne et à ee reto||rir.Qr& la yieilte AU^magne. La mauyaise fortuite ^n^eign^ à prier ^ dit le proverbe , et ' Vr^iipient jamais eUo n'avait été si grande parmi nou^ 9 e^ par conséquent le penple plus en^ clin qu'alors à la prière, à la religion, au qlimUanifillIo. Il n'est pas de peuple qui ait autai^t d'attachepi^Qt^t pour ses princes que le peuple aUbmand ; et ce qui affligeait le plus les Alli^iiimils ,: c'était , non pas le briste état oh la guerre et la domination étrangère avaient jeté le pays > que raq>ect déplcurable de leurs princes vaincus,.: qu'ils vçyaient ràmpeir auit pieds de Napoléon. Les peuples de l'Allemagne resseipblaitnt à ces vieux serviteurs des grandçs piaisom quç nous voyons avec attendrissement au théâtre, qui souffrent plus que leurs npbles^maître^ des hi^miliatioÂs que ceuxci soQt forcés de subir ^» qui vecsént en secret des larqies amères quand le Itesoin fait vendre la vai^elle d'or et* d'argent, et dépenseraient leurs misérables épargnes plutôt que de voir

ia cbandette boui^eoisc neœpiacev la bougie aristocratique sur la tabla de leoift leignew»* L'affliction générale fit ebercfa» un refuge dans la religion 9 et il en réwlta une dévote résignation à la volonté de Dieu , de qui seul' on attendait des secours. En effet, contre un Napoléon , personne ne pouvait nous aider que Dieu en pei^onne. H n'y avait plus à compter sur les armées terrestres, et il fallait bien lever les yeux avec confiance vers le ciel. Nous eussions aussi supporté tranquillement Napoléon ; mais nos princes , tout en espérant que Dieu les délivrerait , se livrèrent en même temps à la pensée que les forces réunies de leurs peuples pourraient bien y faire quelque chose : on chercha dans ce dessein à réveiller un sentiment commun à tous les Allemands; et alovB les personnages^ les plus éminens parlèrent de la nationalité allemande , d'une pa* trie commune à toUs , de la réunion des races' c'ht'étiennes de la Germanie*, de l'unité de rAljiemagne. On nous commanda le patriotisme, et nous devînmes patriotes; car» nous fafisoïis tout ce que nod |>rinces nous commandent. Il ne faut pas cependant se représenter sous ce nom^ de patriotisme le sentiment

qui porte ce nom ici en France. Le. pairie^ tvBxae du Français consiste en ce qne son cieur s'échauffe, ({u'il s'étend , qu'il s'élar^t, ^'ii enferme dans son amour, non pas seulement ses plus proches, mais tonte la France, tout le pays de la civilisation; le patriotisme de l'Allemand , au contraire , consisté en ce cpie son : cœur se rétrécit , qu'il se rapproche , comme le cuir par la gelée , qu'il cesse d'être un citoyen du monde , un Européen , pour n'être plus qu'un étroit Allemand. Nou& vîmes alors la balourdise idéale mise en pratique par le sieur Jahn , et ce fut l'aurore de la teigneuse et rustique opposition contre le sentiment4e plus noble et le plus saint de tous ceux qu'a produits l'Allemagne, contre cet amour de l'humanité, contre cette fraternité uiûverselle ^ ce ' cosmopoUtisme , qui ont été professés en tout temps par nos grands génies ^ par Lessing ,qp(ar 'Ûerder, par Schiller, Goethe, Jean Paul et toutes le.$ âmes, élevées de notre patrie.; ,

Gé*qui arriva ensuite, en Allemagne vous est, «bien.connu. Loi*sque Dieh, les frimas, et. les cosaques eurent. détruit.lesii\eilleures trompes de Napoléon , nous autres Allemands il nous prit la plus vive envie da nous délivrer du joug

étranger ; nous brûlâmes de la colère la plus mâle contre cette servitude trop long-temps supportée; nous nous échauffîunes aux sons des belles mélodies et des mauvais vmrs des chansons de Koerner, et nous gagnâmes la liberté dans les combats /car nous faisons tout ce que nous e<taimandent nos princes.

Dans la période où se livrait ctStte lutte , une 'école ^,<fisposéé hostHement contre lamanière française , e| qui vantait tonales, vieux goûts populaires de l'ÂUemagne, dans Fart et dans la vie réelle , dei^it trouver un vîgoureux appui. Lès principes de Tébole romantique se passèrent alors de mains eu mams avecies excitations des gouvemeinens et le mot >d'ordl^é des sociétés secrète^; et M. A. G. Schlegel conspira contre Rs^cine dans le mên^e but que le ministre^ Steîn conspirait contre JVapoléon. L'école vogua avec le torrent du temps ^ torrent q^i remontait vers sa propre source/ Lorsq^'eni^ le patriotisme allemand et la nationalité allejoiande euretît remporté la victoire , l'éôole romantique , gothique , germantque^ chi:(étienne, triompha définitivement^ ainsi que «d'art patriotique, religieux, alleniand. » Napoléon, le grand classique, clas*

sique comme Alexandre et César, tomba terrassé sur le sol , et MM. Auguste-Guîllaame et Frédâric Schlegel, les petits romantiques^ romantiques comme le Petit-Pouoet e| le Cbat* Botté, relevèrent la tête en vainqueurs.

La réaction qui suit in&illiblement les doctrines exagérées ne manqua ]p^s d'avoir lieu en Allemagne. Ainsi que le spiritualisme cbrétien avait été une réaction cqntre la domination brutale du matérialisme de l'empire romain; aii|si que l'amour renouvelé de Part riant et des sciences de la Grèce peut être regardé comme une réaction contre le spirimalisme dirétien poussé jusqu'à la mortification ; ainsi que le réveil de l'esprit romantique du Tnoyen-<-âge peut $tre regardé aussi comme une réaction contré l'aride imitation de l'antique art classique : nous voyons maintenant commencer une réaction cohtre la restauration des opinions catholiques féodales, contre cette chevalerie et cet esprit clérical qui fiit prêché à l'aide de la poésie et des monumens, et dans des circonstances fort étranges. En admirant et en plaçant si haut les vieux artistes du moyen-âge , les œuvres qu'on offrait enr exemple , on avait pris soin d'expliquer leur perfec-^

DU L'iLLEIHAGNE. 280

tion 6n disant que ces hommes croyaient au théine Qu'ils représentaient ; que , dans leur simplicité, dénué d'art, ilspouyaient aller plus loin que les maîtres mddl^rnes , plus habiles dans le technique , il est vrai , mais privés de croyance ; enfin que la foi avait fait en eux des merveilles. — ^^En dOTel , était-il pi^sible d'ex-

« pliquer auttrement les beautés d'un Fra AngelicQ da Fiesole , ou les magnificences de frëre Ottfried ? I^ès lors , les artiites qui avaient pris l'iirt au sérieux, et qui voulaient imiter le guingois divin de ces tableaux merveilleux • la sainte gaudierie de ces poésies miraculeuses , bref, le mysticisme inexplicable des anciennes œuvres : ceux-là résolurent de se rendre en pèlerinage à l'Hippocrène où les vieux maîtres avaient puisé leur enthousiasme sacré ; ils se dirigèrent vers le bénitier de l'église qui seule béatifie , de l'église catholique , apostolique et' romaine. Plusieurs de ces débutans de l'école romantique n'eurent pas besoin "d'une conver-

^^n formelle; ils étaient catholiques de naissance, et abjurèrent seulement les opinions

indépendantes qu'ils avaient eues jusqu'alors. Mais d'autres étaient nés et élevés dans le sein de l'église protestante^ coinme, par exemple ,

â84 I>E L'ALLEMAGNE.

Frédéric Schlegel, M. Louis Tieck^ Novalis, Werner, Adam Muller, etc. ; et ils se virent forcés de soutenir leur accession a la foi catholique par un acte public. Je n'ai cité ici que des écrivains; le nombre des peintres qui abjurèrent , par troupes* , la confession évangélique , fut beaucoup plus grand.

Quand on vit ces jeunes gens faire queue, à la porte de l'élise catholique romaine, et se presser à qui se rejetterait plus tôt dans les yieillçs chaînes qui garrottent l'esprit humain, dont leurs pères s'étaient délivrés avec tant de vigueur , on se mit à réfléchir en Allemagne, et à secouer la tête avec beaucoup d'inquiétude. Mais lorsqu'on s'aperçut qu'une^.propagande de prêtres et de gentilshommes, qui conjurait contre la libjerté politique et religieuse de l'Europe, conduisait toute cette afiairç ; quand on vit que ce n'était autre cho$e que le jésuitisme qui pipait si iHalheureusement la jeune^sse allenlande , aiec les doux accords de la muse romantique, un vif mécontentement et une grande colère éclatèrent parmi les am^s de la liberté de penser et du protestantisme. .

J'ai nommé en même temps la libejrté de

penser el le protestantisme ; mais j'espère qu'on né m'accusera pas d'une partialité aveugle pour cette religion. Bien que ma confession m'attache, en Allemagne, à Fëglise protestante , j'ai pu unir sans partialité la liberté de penser au protestantisme ; car un lien amical existe en Allemagne entre ces deux choses, elles sont toujours étroitement alliées, et en quelque sorte mèrc^ et fille. Quoique on reproche à l'Eglise protestante un certain rétrécissement d^jdées, il faut cependant reconnaître, a sa gloire immortelle , qu'en permettant le libre examen dans l'Eglise dirétienne , elle à délivré les esprits du joug de l'autorité, et que cette liberté d'examiner, en Allemagne sur^ tout , a permis à la science de se développer avec indépendance. La philosophie allemande, bien qu'elle se place aujourd'hui sjar le même rang que l'Eglise protestante, et îhêmé audessus d'elle, n'est cependant que sa fille j en cette qualité, elle lui doit une piété compa^ tissante -, et les intérêts de parenté exigèrent qu'elles se resserrassent encore plus étroitement lorsqu'elles fiirent menacées par l'erinemi commun, par le jésuitisme. Tous les amis de la liberté de penser et de l'Eglise protestante.

s 86 1>E l' ALLEMAGNE,

sceptiques eomme orthodontes, s'élevèrent en même temps contre les restaurateurs du catholicisme; et il visi sans dire que les lihéraux, qui n'étaient en peine ni des intérêts de la pUlosophie, ni de ceux de l'Eglise protestante, mais de la liberté civile , entrèrent dans les rangs de cette opposition. Mats en Allemagne les libéraux furent toujours, jusqu'à ce moment, a la fois des professeurs de philosophie et des théologiens , et ce fut toujours pour cette idée de liberté qu'ils cmnbattirent , qu'ils eussent à traiter un stije^ purement politique , ou philosophique , ou théologique. Ceci se vérifie surtout dans la vie d«'un homme qui mina l'école romantique en Allemagne dès sa naissance , et qui a le plus contribué à la ren* verser. Je parlé de Jean-Henri \oss.

Cet homme est inconnu en France , et ce* pendant il en est peu a qui le peuple allemand doive plus de reconnaissance , eu égard aux progrès intellectuels qu'il lui a fait faire. C'est peut-être , après Lessing, le plus grand citoyen de la littérature allemande. En tout état de choses , ce fiit un grand homme , et il mérite que* je ne parle pas de lai en termes trop laconiques.

iflE l'allemagke. 5287

1^ biographie *àt Voss est pl'esqtié celle de 4ou8 les écrivains allemands de la vieille école. Il na(]uit dans le Mecklemboug , l'an 1750, de pauvres parens , étudia la théologie, la négligea lorsqu'il apprit à connaître la poé«ë et les Grecs ; s'occupa alors sérieusement de ces deux choses; donna des leçons pour ne pas ^mourir de faim ; se fit maître d'école à Ottern* dorf , dans le pèjs de Haèéli) , traduisit les ancieiiâf, et vécut pauvre, frugalement et la-^ l>orieusement , jusqu'à Tâge de soitante-qiiinze ans. U avait un nom distingué parmi les poètes

de l'ancienne école ; mais les nouveaux poètes

romantiques déchirèrent sans cesse son laurier, et raillaient continuellement l'honnête poète passé de mode, qui chantait cordialement , et quelquefois en patois allemand du B«ks-Elbe, la petite et paisible vie boul*geoise de ces contrées; qui avait choisi pour les héros ée ses poésies , non pas des ch'evaUers féodaux et dés madones , mais un modeste pasteur pro^ testant tout simple et tout uni , et sa vertueuse famille , et ^ui était si sain , si cru vert , si bourgeois et si naturel j tandis que les nouvêasutx troubadours étaient si somnambules et ^ maladifs , si dédaigneusement chevaleresques et

288 DE l'allemagne.

si originalement maniérés. A Frédéric Sddegel surtout , k ce chantre ivre de la lubrique et romantique Lucinde, combien le sobre Yoss, avec sa chaste Louise et son vénérable pasteur de Grunau, dut être fatal ! M. Auguste-Guillaume Schlegel , qui n^avait pas poussé les choses aussi loin qt|e son frère , pouvait s'entendre beaucoup mieux avec le vieux Yoss ; et il ne s'éleva après tout entre eux qu'une rivalité de traducteurs, qui fut au reste d'un grand avantage pour la langue allemande. Avant la naissance de la nouvelle école, Voss av^it déjà traduit Homère ; il se n^it à traduire avec une ardeur inouie les autres écrivains païens de l'antiquité, tandis que M. A. G. Schlegel traduisait les poètes chrétiens de l'époque romantique catholique. Leurs travaux à tous deux étaient dirigés par des vues de polémique qu'ils ne tendent pas si secrètes qu'on ne pût les devineri Voss, par ses traductions voulait propager la poésie et les opinions classiques -, tandis que M. A. G. Schlegel, epi rendant populaires, par de bonnes traductions, les prèles romantiques dbrétiens , cherchait à en inspirer le goût au public. Il y a plus , l'antagonisme de ces denx traducteurs se montrait

DE l'allemagne. ^g

tnêine dans les formes de hngage qu'ils employaient. Tandis que M. Schlegel polissait de plus en plus ses ouvrages, les rendait plus coulans et plus frottés, Voss devenait de plus en plus raide et rude dans ses traductions ; de sorte que si l'on glissait sur les vers de Schler g^l comme sur un parquet d'acfajou bien luisant et bien poli, on trébuchait à chaque pas isur les blocs de marbre versifies du vieux Voss. Enfin ce dernier, par rivalité, voulut traduire Shakespeare , que , dans sa première période, M. Schlegel avait si admirablèmient fait passer en allemand ; mais mal en prit au vieux Voss , et encore pis k son liblrâire, la traduction n'eut pas le moindre succès. Lk où M. Schlegel a traduit trop mollement , où sa poésie est comme de la crème fouettée , qu'on ne sait si c'est chose à boire ou k manger, Voss se montre rude comme la pierre, et l'on doit craindre qu'on ne se brise la mâchoire en prononçant ses vers. Mais ce qui distingué puissamment le vieux Voss, c'est U vigueur avec laquelle il lutte contre toutes les difficultés ; et il n'eut pas a combattre seulement avec la langue , mais aussi avec ce dragon jésuitique , qui alôngeait sa tête informe dufonddéssombresprofondeurs

^90 DE l'allemagne.

de la littérature allemande. Voss l'atteignit d'un rude coup , et lui fit une large blessure. M. Wolfgang M enzel , un écrivain allemand , qui est connu pour être un des plus aigres adversaires de Voss , l'a nommé quelque part un paysan bas-saxon. En dépit de l'inten- %ibn injurieuse 9 cette dénomination se trouve très juste* En effet , Voss fut un paysan bassaxon, comme l'était Luther. Toute forme chevaleresque, toute courtoisie, toute gracieuseté lui màfiquaient ; il appartenait toutà-fait a cette énergique , rude et mâle race de peuples, à qui il fallut prêcher le christianisme avec le fer et le glaive ; qui ne se souixMt à cette croyance qu'après avoir perdu trois grandes batailles ; qui â toujours conservé dans ses mœurs et dans ses manières quelques restes de la rudesse païenne du Nord , et qui , dans ses combats matériels et intellectuels, se montre aussi vaillant et aussi opiniâtre que ses anciens dieux. En vérité , quand j'examine Jean-Henri Voss dans sa polémique et dans toutes ses manières, il me semble voir Odin, le vieucx dieu borgne lui-même , qui a quitté son Asgard pour se fair^ maître d'école à Otteradoi:'f,.dans le pays de Haideln, et enseigner

DE l'ALLEMAC^. 291

aux blonds enfans dû Holstein les déclinaisons latines avec le cathéchisme chrétien 5 qui traduit les auteurs grecs et allemands dans ses heures de loisir, empruntant au dieu Thor son lourd marteau pour cogner et aplanir ses vers, et qui , las enfin et chagriné de ce pénible travail , lève le marteau sur le pauvre Fritz StoUberg, et lui en donne un grand coup sur la téte. Ce fut une fameuse histoire. Frédéric, comte de Stollbérg - StoUberg , était un poète de la vieille école , extraordinairement célèbre en Allemagne , peut-être moins par ses talens poétiques que par ce titre de comte, qui avait autrefois bien plus de poids dans la littérature allemande que maintenant. Mais Frédéric Stollbérg était un homme libéral , d'un noble cœur, et c'était un ami de ces jeunes gens bourgeois qui fondèrent une école poétique k Goettingue. Je recommande aux littérateurs français de lire la préface des poésies de Hoelty , dans laquelle Jean-Henri Voss a peint la vie commune, et tout -à -fait digne d'une idyle , que menait la bande poétique dont il faisait partie , ainsi que Frédéric StoUberg. Ces deux hommes finirent^ par rester jseuls de toute cette troupe de poètes. Lorsque

292 DE I^'aLLEMAGNE.

Frédéric StoUberg passa avec éclat dans TEglise catholique, et abjura l'amour de la liberté y qu'il devint un propagateur de Tobscurantisme , et qu'il entraîna beaucoup de faibles par son exemple, Jean-Henri Voss, alors âgé de soixante-dix ans, se mit ouvertement en opposition avec son ami d'enfance , aussi âgé que lui , et écrivit le petit livre intitulé : Comment Fritz StoUberg devint unseri^ile. Dans ce livre , il analysa toute sa vie, et il montra comment la nature aristocratique était toujours restée sournoisement cachée dans le comte Stollbergj comment elle s'était laissée voir de plus en plus depuis les événemens de la révolution française; comment StoUberg s'était nettement attaché à l'association dite la chaîne noble , qui s'opposait au développement des principes de la li- ./ berté française ; comment les nobles s'étaient alliés au catholicisme; comment, en rétablissant le catholicisme, on espérait servir les intérêts de la noblesse, et il dit en général quels efforts on faisait pour rétablir le moyen-âge féodal chrétien et catholique y et pour anéantir la liberté civile et bourgeoise , et la liberté de pensée protestante. La démocratie et l'aristocratie allemandes , qi^ , bien avapt ce

DE l'Allemagne. 5^93

temps de révolutions , lorsque celle-ra n'avait rien à espérer, et celle-ci rien à craindre , fraternisaient avec tant de jeunesse et d'abandon, se trouvaient alors, comme vieillards , l'une en face de l'autre, se livrant un combat mortel. La partie du public allemand' qui ne comprenait ni la signification nil'ë^rayable nécessité' de ce combat , blâii»ale pauvre Voss d'avoir impitoyablement dévoilé des circonstances domestiques , des petits événemens intérieurs , qui formaient cependant à la fois un ensemble de preuves. Là aussi il se trouva de prjétendùs esprits distingués qui traitèrent de haut en bas ces étroites. recherches de bagatelles , et qui accusèrent Voss dé bavardage et de propos mesquins. D'autres , bourgeois renforcés, inquiets pour eux-mêmes, et craignant qu'on ne tirât le rideau qui couvrait leurs propres misères, se rejetèrent sur la mission de la littérature, selon laquelle on doit s'interdire toute personnalité , tout examen de la vie privée. Enfin , lorsque Frédéric Stollbergmourut, vers le même temps, lorsqu'on attribua sa fin au chagrin , et qu'après sa mort parut le Petit livre d'amour, dans lequel il s'exprimait d'un ton de pardon , avec le langage^

394 ^K l' ALLEMAGNE.

chrétien et pieusement doucereux des jésuites, les pleurs de la compassion germanique coulèrent en abondance -, les bons Allemands versèrent les Isirmes les plus, épaisses ; il s'amassa beaucoup de rage de cœur tendre contre le pauvre Voss , et la plupart des injures qui furent lancées sur lui lui vinrent des mômes hommes dont il a'fiut défendu les biens spirituels et temporels; En général , on peut compter en Allemagne sur la compassion et les larmes de la multitude ^ quand on est rudement traité dans une polémique.

Toutefois la polémique de Voss produisit une immense impression sur la multitude , et ruina dans ropinion pinblique l'épidémie du moyen âge. Cette polémique avait attiré l'attention de toute l'Allemagne^, une grande partie du public se déclara pour Voss; une plus grande partie ne se déclara que pour sa cause. Il s'ensuivit Hes écrits et des réfutations, et les derniers jours du vieil homme furent remplis d'amertume par tous ces débats. Il avait affaire aux plus fâcheux adversaires , aux prêtres , qui l'attaquèrent en se couvrant de toutes sortes de robes. Non pas seulement les kripto- catholiques, mais aussi les piétistes»

DE l'àIXEMAGNE. 2Q5

les quiétistes , les mystiques luthériens , bref toutes ces sectes supernaturalistes à quelque opinion différente qu'elles appartinssent, et quelque animadversion.qu'elles se portassent , se réunirent arec une haine égale contre Voss le rationnaliste. Sous ce nom, on désigne en Allemagne ceux qui accordent à la raison ses droits mêmes ei^ matière religieuse, par opposition aux sectateurs du dogme supernaturaUste, qui , en pareille matière , y renoncent entièrement. Ces derniers, dans leur haine contre les pauvres rationnalistes , ressemblent fort aux habitans d'une maison de fous , qui , bien qu'en proie à des démences tout opposées , se supportent cependant jusqu'à un certain point les uns les autres , mais qui se sentent saisis d'une rage sans égale contre un homme qu'ils regardent comme leur ennemi commun : cet homme n'est autre que le médecin qui veut leur rendre la raison.

Si l'école romantique vit commencer sa ruine par la révélation de ses intrigues catholiques , eUe reçut en même temps , dans son propre tem^de , un coup terrible , et par la main d'un de ces dieux qu'elle avait intronisés elle-même. Wolfgaixg Goethe, du haut de

2g6 DE l'allemaone.

son piédestal, prononça une sentence de condamnation sur MM. Schlegel , sur ces mêmes pontifes qui Tavaient environné de leur encens. Cette voix anéantit l'apparition tout entière. Les fantômes du moyen-âge s'enfuirent; les hiboux se cachèrent de nouveau dans les ruines, des vieux châteaux ; les corbeaux s'envolèrent a tire d'aile dans les tours des églises gothiques ; Frédéric Schlegel s'en alla à Vienne , où il entendit la messe tous les jours , et mangea de ces bonnes poulardes rôties qu'on y fait sibien; et M. Auguste-Guillaume Schlegel se retira dans là pagode de Brahma.

A parler franchement , Goethe joua dans ce temps-là un rôle fort équivoque , et on ne peut le louer sans conditions. Il est vrai que les Schlegel n'ont jamais agi bien loyalement avec lui. Comme dans leur polémique contre la vieille école il leur fallait un pbète vivant pour type , et qu'ils n'en trouvaient pas de plus propre à leur but que Goethe ; que d'ailleurs ils attendaient de lui quelque appui littéraire , ils lui élevèrent un autel , y brûlèrent de Tencens, et firent agenouiller le peuple devant lui. Ils avaient aussi l'avantage d'avoir

leur dieu tout proche. Une allée de beaux arbres sur lesquels poussent des prunes qu'on trouve fort bonnes quand la chaleur du soleil a excité la soif, conduit de léna à Weimar.

Les Schlegel suivaient souvent ce chemin, et à Weimar ils avaient maint entretien avec M. le conseiller intime de Goethe , qui fut toujours un très grand diplomate , qui les écoutait paisiblement, souriait avec complaisance^ et leur donnait quelquefois à dîner. Us s'étaient aussi approchés de Schiller^ mais celui-ci était un homme loyal, qui ne voulut pas entendre parler d'eux. La correspondance entre lui et Goethe , qui fut imprimée il y a quelques an^ nées, a jeté un certain jour sur les rapports des deux poètes avec les Schlegel. Goethe sourit sans cesse d'un air de distinction quand il est question d'eux, et Schiller s'irrite de leur manie de faire parler d'eux à forcetlescandale, et les nomme des étourneaux,

Goiëthe devait cependant aux frères Schlegel une p.artie de sa renommée. Ceux-ci avaient introduit et recommandé l'étude de ses ouvrages; la façon offensante et hautaine dont il congédia a la fin ces deux hommes sent un peu l'ingratitude. Peut-être le clairvoyant Goethe

2gS DE l'allemagne.

se choqua-t-il de ce que les Schlegel ne voulaient l'employenque comme moyen pour arriver à leur but; peut-être, lui , ministre d'état d'un pays protestant , trouva-t-il que ce but pouvait le compromettre ; peut-être est-ce la vieille colère païenne des dieux qui se réveilla en lui , lorsqu'il s'aperçut de ces sourdes manœuvres catholiques : car si Voss ressemblait au borgne Odin , Goethe ressemblait , par son aspect et ses sentimens , au grand Jupiter en personne. Le premier fut obligé de frapper avec le marteau de Thor ; l'autre n'eut besoin que de secouer avec humeur sa chevelure parfumée d'ambroisie , et les Schlegel rentrèrent sous le sol. Un document authentique de cette rupture de la part de Coëthe apparaît dans la seconde partie de son ouvrage périodique Art et antiquité ^ et il porte ce titre : De Vart ■moderne allemand^ chrétien et patriotique. Par cet article , Goethe fit un i 8 brumaire dans la littérature allemande ; car il affermit sa domination , et se fit proclamer seul maître , en chassant si rudement lès Schlegel du temple , en attirant à lui une foule de leurs disciples les plus zélés. Dès ce moment, il ne fut plus question de MM. Schlegel ; on ne parla plus d'eux

DE L'ALLERLlGIfE. 299

que de temps en temps , comme on parle encore quelquefois de Barras ou de Gohier ; il ne fîitplus question de poésieromantique ou classique, mais de Goethe et encore de Goethe. Sans doute, il se présenta pendant ce temps dans l'arène quelques poètes qui ne lui cédaient pas beaucoup en vigueur et en imagination , mais ils le reconnurent pour leur chef par courtoisie; ils Tenvironnèrent en lui rendant hommage ; ils lui baisèrent la main et s'agenouillèrent devant lui. Ces grands du Parnasse se distinguaient seulement des autres en ce qu'ils gardaient leur couronne de laurier sur la tête en présence de Goethe. Quelquefois aussi ils le frondaient, mais ils s'irritaient quand ils voyaient que les inférieurs se croyaient en droit d'en faire autant. Les grands seigneurs , quelques mauvaises dispositions qu'ik aient contre leur souverain, se fâchent toujours quand la plèbe se soulève contre lui. Les aristocrates intellectuels de l'Allemagne avaient , dans ces dernières années, des motifs très fo^idés d'être remuans. Ainsi que je l'ai dit autrefois, Goethe ressemblait à Louis XI, qui opprimait la haute noblesse et élevait le tiersétat. Goethe avait peur de tout écrivain origi-

nal un peu résolu ^ ii louait et ne prisait que les petits esprits insignifians ; il poussa même lès choses si loin, qu'être loué par Goethe équivalait a un brevet de médiocrité.

Plus tard, je parlafai des nouveaux poètes qui ont apparu sous le régime impérial de Goethe. C'est un jeune bois dont les troncs ne commencent à se montrer que depuis la chute du grand chêne' centenaire dont les branches les cachaient et les ombrageaient tous.

Comme je l'ai dit ^ il ne manqua pas d'opposition contre ce grand chêne de Goethe , et elle ne se fit pas sans amertume. Des hommes de l'opinion la plus opposée se réunirent contre lui. Les vieux croyans , les orthodoxes r s'irritèrent de ce que , dans le tronc de ce grand arbre , il ne se trouvait pas une niche avec une petite image de saint , que même les dryades nues de l'antiquité y célébraient leurs jeux ; et , semblables a saint Boniface , ils eussent volontiers abattu , avec une cognée bénite, le vieux chêne enchanté. Les nouveau^ croyans, les apôtres du libéralisme, s'irritaient au contraire de ce qu'il n'était pas un arbre de liberté , et qu'on ne pouvait

1)E l'allemagî^. 3a 1

^n faire usage pour construire une barricade. L'arbre était trop haut en eflfet, on ne pouvait ficher un bonnet rouge h sa cime ni danser la carmagnole à son ombre. Quant au public, il l'honorait pour sa beauté, parce qu'il remplissait le monde de ses parfums , parce que ses branches s'élevaient si magnifiquement vers le ciel , et si haut , que les étoiles ne semblaient plus que les fruits dorés de cet arbre mer- Teilleux.

L'opposition contre Goethe ne commence qu'a l'apparition des Fausses Années de pèlerinage ^ qui parurent en 1824 sous le titre de Années de pèlerinage de Tf^ilheltn Meisier , quelque temps après la décadence des Schlegel, chez Gottfried Basse , à Quedlimbourg.

Goethe avait annoncé, sous ce titre , une continuation des Années d^ apprentissage de WiU helm Meister , et j par une circonstance singulière , cette continuation parut en même temps que la parodie littéraire , où Von n'avait pas seulement imité , d'une façon outrée , la manière d'écrire de Goethe, maiis au^si le caractère du héros du roman original, D. Meister. Cette singerie ne témoignait pas seule- ^ ment beaucoup d'esprit^ mais encore un grand

tact , et comme l'auteur sut garder pendant quelque temps l'anonyme , qu'on chercha vainement a le découvrir , l'intérêt du pubUc fut excité de la manière la plus habile. On apprit à la fin que l'auteur était un ministre campagnard , parfaitement inconnu , nommé Pustkucheriy nom qui, en français, signifie omelette soufflée y, et qui indique fort bien le caractère de l'écrivain. Ce n'était xfcn moins que la vieille saumure piétistique qui s'était gonflée sous un souffle esthétique contre Goethe. Dans ce livre , on lui reprochait que ses poésies n'avaient pas de but moral; qu'il ne savait pas créer de nobles créations , mais uniquement des figures vulgaires. Au contraire , Schiller n'avait représenté que des caractères idéals et les plus élevés, et par conséquent il était un plus grand poète.

Ce dernier point, à savoir que Schiller était un plus grand poète que Goethe, était la ; pensée principale que fit naître ée livre. On toiii^> dans la manie de ccHsc^parer lés produc- ;tion^ des deux poètes, et les opinions se partagèrent. Les schillériens se retranchèrent sur la candeur et la magnificence d'un Max PiçiÇQ]l>n)ini, d'une TfaéJkla , d'un marquis, rde

DE l' ALLEMAGNE. 3o3

Posa et d'autres héros du théâtre de Schiller , tandis que les personnages de Goethe, Philine, Marguerite , Glaire , et d'autres charmante& créatures furent déclarées des femmes immorales. Les goëthéens avouaient en souriant ' que ces personnages et d'autres ne se montraient pas sous un aspect moral , mais que la propagation de la morale qu'on exigeait dans les poésies de Goethe n'est nullement le but de l'art : car dans l'art il n'y a plus de but que dans la construction de l'univers , où Fhomme va déterrer à grand'peine les notions de but et moyen y l'art , comme l'univers , n'est là que pour lui-même. Ainsi , disaient-ils , (Jue l'univers reste toujours le même, bien que dans leurs jugemens les hommes varient sans cesse , l'art doit rester indépendant des vues temporaires des hommes. L*art devrait donc aussi rester entièrement indépendant de la morale , qui • change sur la terre aussi souvent que se présente une religion nouvelle qui repousse les anciennes. En effet, comme après quelques siècles écoulés, il se forme ordinairement une nouvelle religion dans le monde , et comn^e alors une nouvelle morale s'introduit et se rend puissante sur les mœurs , chaque époque

3o4 Ï>E , ^'ALLEMAGNE .

déclarerait hérétiques et immorales les œuvres du temps passé , s'il fallait les juger d'après la censure de la morale passagère. De bons chrétiens qui condamnent la chair comme une chose diabolique ressentent toujours une vive aigreur a la vue dés images des dieux grecs ; de chastes moines ont attaché un tablier devant la Vénus antique; dans ces temps modernes même, nous avons vu coller sur la nudité des statues une ridicule feuille de vigne ; et un dévot quaker a sacrifié son patrimoine tout entier pour acheter et brûler les plus beaux tableaux mythologiques de Jules Romain. Vraiment il méritait de monter aiï ciel, et d'y être fouetté tous les jours a coiip de verges î Une religion qui plaçait Dieu dans la matière, et qui, par conséquent , tenait la chair pour divine , passant dans les mœurs, devait produire unç morale d'après laquelle on n'attachait de prix qu'aux oeuvres d'art qui glorifient la chair, et (^evait Rejeter comme immorales les œuvres de l'art chrétien qui représentent le flétrissemeqt de la matière. Mais il y a plus encore : non seulement la morale chauffe de siècle en siècle, mais encore les œuvres d^art qui sont morales dans tin pays

i>E l'allmiaoue. 365

sont repitdées cdtnmip. immorales dans ttn autre. Âkisi n<^ arts du dessin excitent llior^ reur d'un vrai croyant musulman; et, en re*vanche, des objets qui passent pour fort in-

inoeens dans un hârem de l'Orient sont un

objets de scandale pour le chrétien. Dans l'Inde , où la professioh d'une bayadère n'est nullement flétriepar les mdeurs , le dram^ de Vusantasenà y dont l'héroïne est une iréDâle fiUe de joie $ ne pass^ pas du tout pour îâftmo^ ï'aL Si on le représentait au Théâtre-FraneaiSi, tout le parterre crierait à l'immoralité /ce inémè parterre qui voit chaque Jour avec plaisir des pièces d^ntrigue dont les hâroïneë sont de jeuhes^^ veilvés qui 'finissent par se marier joyeusement , au lieu de se brûler avec leurs 4éfonts époUx, comme le veut la morale indienne. Je ne dîff^e pas entièrement des goëthéens , qui , dans ces vues élevées sur l'art le placent si haut ^ et en font comme un seccgad monde , au-dessous <ituquel s'agitent la vie des hommes , leurs religions et leurs mo^ raies , si mouvantes et si changeantes ; mais je ne puis du tout lesapproWer, lorsqu'ils partl^tlt de ce principe pomr proclamer l'art I. 20

5o6 DJb l'az^lemagne.

comme la chose la plus élevée , et mettre de côté le monde réel k qui apparient le premier rang, *

Schiller s'est beaucoup, plus attaché k ce dernier monde que Goethe;. et.,. sous ce point de vue , nous lui devons des louanges. L'esprit de son temps le saisit viyeçient , ce grand Frédéric Schiller. lUutta avec lui ; il fiit contraint par lui, il le suivit au combat , il 'porta sa jfannièi^ , et c'^st cette m^e bannière sous laquelle on a combattu avec tant d'enthousiasme de*ce côté du Rhin. Schiller écrivit pour les grandes idées de la révolution; il détruisit les bastilles intellectuelles, il travailla à ce grand temple de la- liberté qui doit renfermer toutes les nations oomme une même confrérie ; il fut cosmopolite. Schiller débuta p^r cette haine contre le passé » gue nous voyons dans les Brigands j où il se montre cpmme un petit Titan espiègle , échappé de l'école , et qui court casser les vitres du grand Xupiter ; il finit par cet amour pour l'avenir qui apparaît déjà dans Don Carlos eomrne un parterre de fleurs , et il est lui-m;eme ce marquis de Posa , à la fois prophète et soldat , qui combcit pour

DE l'allema«ne. 5o^

ce qu'il a prédit, et qui porte , sous le manteau espagnol , le plus noble cœur qui ait 'jamais aimé et souffert en Allemagne.

Le poète , le créateur, ressemble ici à Dieu, qui &it ses créatures k sa propre* image. Mais si Cari Moor et le marquis de Posa-sont tout Schiller, Goëlhe ressemble -à son Werther, à son Wilhelm Metster, k son Faust , où Ton peut étiidier les phases de son esprit. Si Schiller se jette tout-k-fait dans l'histoire , s'il s'enthou^ siasme pour les progrès sociaux de l%umanitë , et chante les annales du monde : Goethe , lui , se plonge dans les sensations individuelles, ou dans l'art ou dans la nature ; Goethe , le pan -^ théiste , devait s'occuper uniquement , comme sQn affaire principale, de l'histoire de la nature, et ce ne fut pas seulement en des poésies , mais aussi en des ouvrages scientifiques, qu'il donna les résultats de ses recherches. Son indifférentisme était au^i ixn résultat de. sa contempla^ tion panthéistique de l'univers^ Si Dieu est dans tout , il est absolument indifférent de s'occuper d'une chose ou d^une autre , de nuages ou dé pierres antiques, de chansons populaires ou de carcasses de singes , d'hommes ou de comé^ diens. Mais Dieu est aussi dans le mouvement ,

5o6 DE l' ALLEMAGNE.

dansTaction, dans chaque manifestation , dans le temps ; son souffle saint agite les feuilles de l'histoire , qui est le, véritable livre divin ; et c'est là ce que sentit et soupçonna Firédéric Schiller, et il écrivit V Emancipation des Pays- Bas, la, Guerre de trente ans y la Jeune Fille d'Orléans et GuiUaume TelL

Sans doute , Goethe chanta aussi quelques :^j^ndes histoires d'émancipation ; mais il les chanta comme artiste. Comme il avait rejeté avec chagrin l'enthousiasnie chrétien , qui lui semblait dégoûtant, et qu'il ne comprenait pa^ l'enthousiasme philosophique de notre temps, parce qu'il craignait^ en s'y livrant, d'être tiré de sa tranquillité d'âm^i, il traita en général l'enthousiasme d'une façon toute hîl^toriquQ, coixmie quelque chose de donné , comme une étoffe qu'il fallait travailler. L'esprit devint matière sous ses mains ^ et il lui donna la plus belle» la plus agréable foçmë. C'est ainsi qu'il devint le plus grand artiUe dans nptre littéra* ture , et que tout ce qu'il écrivit fut un chef-* d'œuvre mj^rveilleusement fini.

L'exemple du maître entraîna les disciples , ^l'Allemagne vit naître cette période «littéraire que j'ai nommée autrefois période des

DM Ii'ALJL£MA01CK. CIO9

aris ^ et à laquelle j'attribuais la plus funeste influence sur le développement politique du peuple allemand. Je ne prétends pas nier toutefois la valeur rédle des chefs-d'œuvre de Goethe. Us ornent notre chère patrie, comine de belles statues décorent un jardin ; mais ce sont des statues. On peut en devenir amoureux, mais elles sont stériles. Les poésies de Goethe ne produisent pas Faction , colmme cdles de Schiller. L'action est fille de la parole , et les belles paroles de Goethe ne créent pas d'enfans. C'est la condamnation de tout ce qui est né seulement de l'art. La statue que fit PygmaUon était une beUe femme; le maître s'en éprit : elle reçut la vie sous ses baisers ; mats ils ne la fécondèrent pas. Je crois que M. Charles Nodier a dit quelque chose de semblable. J'y songeais hier, en me promenant dans les salles basses du Louvre , en contemplant les vieilles statues des dieux. Ils étaient là avec leui^s yei^ muets et blancs , leurs sourires de marbre, où gisait une mélancolie secrète , peut-être 'un souvenir affligeant de l'Egypte , Jie pays des morts , où ces dieux opt pris origine ; peut-être aussi un désir douloureux de la vie , d'où d'autres divinités les ont

5io DE l'allemagiœ.

chassés ; un chagrin de leur immortaUté morte : ils semblaient attendre la parole qui devait les rendre à l'existence, qui devait les délivrer de leur raide et froide immobiUté. Ces marbres antiques me .firent songer aux poésies de Goethe , qui sont aussi achevées , aussi splendides, aussi calmes , et qui semblent aussi sentir avec douleur que leur immobilité et leur froideur les séparent de notre vie chaude et animée ; qu'elles ne peuvent se réjouir et souffrir avec nous; qu'elles ne sont pas des êtres humains , mais de malheureux mélanges de divinité et de pierre.

Le peu d^indications que j'ai donné explique la mauvaise humeur des difiîérens partis qui s'élevèrent en Allemagne contre Goethe.

Les orthodoxes étaient indignés contre le vieux païen , ainsi qu'dn nomme généralement Goethe en AUeioiagiie} ils craignaient sou influence sur lé peuple en qui il glissait sa doctrine par de riantes poésies et par des chansonnettes. Us virent en lui l'ennemi le plus dangereux de la croix , qui , ainsi qu-il le disait lui-même , lui était aussi désagréable que les punaises , l'ail et la fumée de tabac ; c'est du moins a peu près le sens de la Xénie que

DE t'ALLCMAGKI* 3ir

Goethe n'a pas craint de publier au Qiilieu de rAUemagne, le pays où ces^ insectes, L'aif, le tabac et la croix ont fait une sainte-ajliance* Ce notait pas là précisément ce quinous dé^ plaisait dans Goethe , à nous hommes de la révolution. Comme Je l'ai dit , nous blâmions lastérilité de sa parole , Té^rit artiste qui se répandit par lui en Allemagne , qui engourdit ta jeunesse et s'opposa à la régénération politique de notre patrie. Aussi< le panthéiste indifférent fut attaqué j)ar les qotés }es plus op-^ posés , pour parler français , l'extrême droite et l'extrême gauche s'unirent contre Goethe^ et tandis qu'un prêtre noir frappait syr lui à coups de crucifix, un enragé sans-culotte lui présentait la pointe de sa pique.

D'un autre côté , M. Wolfgang Menzel a soutenu là lutte xontre Goethe avec un luxe d'esprit digne d'un meilleur b^t. M. Menzel ne se montra pas dari^ cette polémique absolument chrétien spiritualisme ou .patriote mécontent. Il basa4plutôt une partie de ses attaques sur les derniers raisonnemens de Frédéric Schlegel^^, qui, après sa chute, lança du fond' de son dôme cat}u)lique des ahathêmei^ sur

5 1 d DE l' ALZifiJHAGNE .

Goethe , jdoot les poésies n'ont pas de pouit cêntraL M. Mei^Eel alla plus loin , et montra que GoëthiÇ i^'av^t pas de génie ^ mais seulement du talent , etâl yant^ Schiller par oppositioii. Cela eut lien quelque tasnps avant la réyolution de Juillet. M. Menzel était alors^le plus grand adorateur du mpyea-âge , aussi biçn sous le rapport de ses œuvres -d'art que de ses institutions ; il honnissait avec uû^ rage non intenroQipue Jean-Henri Voss ^ et vantait avec un enthousiasudoinoui M. Joseph Goerresk Sa haine contre Goethe ^tait donc véritable , et il écrivit c(>ntre lui par conviction , et non pas, oomme on le préten4ait, pour se Ëiire connaître. Quoique j'eusse pris rang parmi les adversaires de Goethe , je n'étais pas moii)^ mécontent de la rudesse des critiques de M. Menzel à son égard; et dans une analyse que je fis de son livre , je me plaignis de son manqué de piété. Je lui fis observer que Goethe était toujours le rpi de notre littérature, et que quand on appliquait le couteau critique à un souverain , il fallait le faire avec la courtoisie convenable , comme fit le bourreau qui décapita Chajr^lds P* , et qui s'agenouilla de-

vant le prince avani que de remplir son office, pour lui demander en toute humilia son pardon.^

Parmi les antagonistes de Goethe se trouvait awsi le fameux conseiller auli^ue Mullner, et le seul ami qui lui soit resté fidèle , le pro* ^ fessÊur &chiïtz , fils dû vieux Schiitz. 0;i y comptait aussi quelques autres dont lès noms sont moi|)s fameux , par exemple un M« Spaun^ qui a passé un assez long temps dans une mai- ^ son de correction pour^fiaires politiques. Soit lodit entre nous, c'était une société un peu mê- ^f lée. J'ai dit ce qu'on fit dans ce campj il serait ^difficile d'énoncer quel motif décida chacun Isé^ar^meiit à déclairer la guerre. Je ne connais !|/^ii juste le motif que d'nne seule de ces personnes; et comme cette personne est moi* nxême, je le rapporterai nettemafit. J'avoue |'^ii£(mc avec firanchise que c'était jl'^nvie. Je dois cependant ajouter à ma louai^è que, dans :Goëthe, je n'attaquai jamais le poète, mais l'homme. Je n'ai jamais blâmé ses ouvrages j '^;^ je n'ai jamais pu y découvrir de fautes , comme ^certains critiques qui, à l'aide de leurs lunettes, eurent découvert les taches de la lune. Les gens clairvoyans! ce qu'ils prenaient pour les taches

3l4 DÉ L'ALLSBiAGinS.

de cet astre c'étaient des bois fleuris, des fleuves d'argent, des montagnes majestueuses et des vallées riantes. Rien n'est plus absurde que cette dépréciation de Goethe en faveur de Schiller, avec qui on n'agissait pas loyalement, et qu'on ne plaçait si haut que pour mettre Goethe au-dessous de lui. Ou bien ne savaiton pas que ces images idéales si vantées , ces statues qu'élevait Schiller pour les s^tels de la vertu, et de l'honnêteté , sont bien plus hciles à faire que ces petites créatures "pécheresses mondaines et souillées que Goethe nous laisse apercevoir dans ses ouvrages? Ne savent-ils pas cpie, des peintres médiocres pour la plupart étendent sur leurs toiles des figure» de saint d^ grandeur naturelle , tandis qu'il faut être déjà un grand maître pour peinche avec la vérité et la vie nécessaires quelque petit mendiant espagnol qui cherche sa vermine, un paysan flamand qui vomit ou à qui on arrache une dent , et de ces laides vieilles femmes que nous voyons dans les tableaux de chevalet de l'école hollandaise? Dans l'art, on réussit plus facilement a représenter le grand et le terrible, que le petit et le plaisant. Les sorciers de l'Egypte purent îiiiiter un grand

DC l.'ALLEMAOl!f£« 3l5

nombre des miracles de Moïse , par exemple les couleuvres , le sang , même les grenouilles; mais lorsqu'il fit des enchantemens beaucoup plus faciles efn apparence , comme la production des insectes , ils avouèrent leur impuissance en disant : t C'est là le doigt de Dieu ! j> Indignez-vott^ des scènes vulgaires du Faust , des orgies sur le Brocken, dans la cave d'Auerbach; indignez-vous des lubricités du Wilhelm Meister^ vous ne pourriez imiter toutes ces choses : « c'est le doigt de Goethe ! » Mais vous ne voudriez pas les imiter , cft je vous entends dire avec horreur : c Nous ne somjnes pas des sorciers , nous sommes d^ bons chrétiens. » Pour sorciers , je le savais , vous ne l'êtes pas. '

Le plus grand •mérite de Goethe, c'est la perfection de tout ce qu'il représente. La il n'y a pas de parties qui sont fortes , tandis que les autres sont faillies. Point de choses achevées , tandis que d'autres ne sont qu'esquissées j point d'embarras, de remplissage; point de préférence pour des morceaux détachés. Il traite chaque personnage de ses drames et de ses romans , chaque fais que ce personnage se présente comme s'il était le principal. Il en

5l6 DE l'âllsmagne.

est ainsi dan& Homère , ainsi dans Shàksj^éare. Dan$ tous les ouvrages des grands poètes, il n'y a propraiient pas jde personnages secondaires ; chaque figure est personnage princi* pal à sa place. De tels poètes ressemblent aux princes absolus, qui n'accordent pas aux hommes un prix indépendant , mais qui leur donnent la plus haute valeur , d'après leur bon plaisir et leur volonté.

Si j'ai parlé avec quelque rudesse des adversaires dé Goethe, je devrais traiter bien plus rudement se^ apologistes. La plupart ont encore, commis de plus grandes folies dans leur zèle. A cet égard, un certain M. Eckermann, qui ne manque pas d'esprit, s'est placé sur les limites du ridicule. Dans $a lutte contre M. Pustkuchen , Cari Immermann , notre plus grand poète dramatique actuel , a gagné ses éperoiis de critiqué, et il a mis au jour, k cette occasion , un excellent petit livre. Les Berlinois se sont particulièrement distingués dans cette ajSaire. Le champion le plus distingué pour Goethe fut en tout temps Varnhagen de Ense, un homme qui a dans le cœur des pensées grandes comme le monde , et qui l^s exprime en paroles élégantes et précieuses

DÉ l'aliemagne. 3i7

comme des chatons finemeM taillés 3 Goethe .a toujours attaché le plus grand prix au jugement de cet esprit distingué. — Peut-être dois-je rappeler ici que M. Guillaume de Hnmbolt avait déjà écrit , quelque temps auparavant , un livre remarquable sur Goethe.

Dans les dix dernières années , chaque foire de Leipzig voyait naître plusieurs écrite sur ce grand poète. Les recherches de M. Schubart sur Goethe appartiennent au domaine de la haute critique. Ce que M. Haering , qui écrit sous le nom d<? Willibald Alexis , a dit dans plusieurs écrits périodiques à ce sujet, e^ aussd important qu'ingénieux. M* Zimmennaann , professeur a Hambourg, dans ses leçons ojrales a dît aussi d'excellentes choses sur Goethe, qu'on retrouve dans ses Feuille^ dramaiur^ giqûès. Dans plusieurs universités d'Allepiagne, on fit des cours sur Goethe ; et , de tous ses ouvrages, ce ï^ile Faust dont le public s'oct:upa le plus constamment. On le paraphrasa, on le commenta dé mille manières : ce fut la BS)le mondaine dés Allemands.

Je ne serais pas un Allemand si je ne donnais quelques éclaircissétnensk propos At Faust ; car, depuis le plus grand penseur jusqu^au

3l8 Dfi L'ALLEMAGNE •

plus mince écolier, depuis le philosophe , en descendant jusqu'au docteur en philosophie , il n'est personne qui n'ait essayé sa perspicacité suc ce livre. Mais il est , en vérité , aussi vaste que la Bible ; et , comme elle , il embrasse le ciel et la terre avec Fhomme et son exégèse. C'est l'étoffe qui est encore ici la cause principale de l'extrême popularité de Faust : que Goethe ait tiré cette étoffe des traditions populaires , cela (démontre la profondeur de sa pensée et son génie qui sait toujours choisir le siget le pl«s près , le plus juste et' le plus droit. Je dois supposer que ce Faust est connu ; car, dans les derniers temps, cp livre est devenu très célèbre en France.

Mak je ne sais si la vieille tradition populaire est aussi très connue en ce pays et si l'on y colporte dans les marchés un petit livre de papier gris, mal^imprimé et grotesquement orné de raides gravures en bois , sur lequel on lit ce titre circonstancié : « Comment le fa- « meux enchanteur Johannesfa^stus, savant «c docteur, qui avait étudié toutes les scieiicse$, cr finit par jeter ses livres , et fit un pacte avec «le diable pour jouir de tous le$ plaisirs de la « terre , mais fut obligé de donner spn âme à

DE L^ALLEirAGNE. 3 10

cr Tenfer. » Le peuple du moyen-âge, envoyant des esprits puissans , leur a toujours attribué ces alliances avec le diable ; et Albert-le-Grand, RaimondLulle, Théophraste Paracelse, Agrippa de Nettesheim » et , en Angleterre , Roger* Bsicon, ont passé pour des maîtres en magie noire et des conjurateurs de démons. Mais on a i^it des chants et des dires bien plus étranges du docteur Faustus , qui obtint du diable , non pas seulement la connaissance des choses , mais les jouissances les plus réelles. C'est aussi ceFausIqui inventa l'imprimerie, et qui vivait au temps où l'on commençait a prêcher contre l'autorité de l'église et a examiner avec indépendance i si bien qu'avec ce Faust cesse la période cléricale du moyen-âge , et commence l'éj^oque moderne , critique et scientifique:^ Il est , en effet , très significatif qu'jtu temps oii , d'après l'opinidn populaire / aurait vécu le docteur Faust, la réformation commençait , et qu'il aurait trouvé lui-même l'art qui a doni:^é au savoir la victoire sur la foi , l'imprimerie^ un art qui nous a ravi la tranquillité d'âme catholique , et qui nou§ a jetés dans le doute et é&Lm les révolutions ; un autre dirait , qui nous a livrée a 4? puis^^^nce du diable« Mai^

non , la connaissance des choses par la raison , le savoir, nous donne. après tout des jouis*sances dont la foi nous a sevrés bien long* temps. Nous reconnaissohs que les hommes n'ont pas été appelés seulement a une égalité céleste , mais aussi k Tégalité terrestre ; la fraternité politique , qui nous est prêchéé par la philosophie , est plus bienfaisante que la fraternité purement spirituelle ùh nous appelle le christianisme, et le savoir deviendra parole , et la parole se fera action , et nous pourrons encore être heureux dans ce monde scrus notre enveloppe mortelle. Si ensuite nous vepons en possession , après notre mort, dé celte béati* tude céleste que nous promet le christianisme^ rien ne nous sera plus agréable.

€'est ce que le peuple allemand avait scfùp^ çonné depuis long-temps, car le peuple allemand est lui-*inême ce savant docteur Fauist : il est ce spiritualîsté qui i^eeôniïaît par l'espï^it Tinsuffisance deFesprit, qui- prétend à des joi^i$^ sànces matérielles, et qui revendique les droits de la chair. Mais encore renfermés que nous étions dans les sj^boles de. la poésie chré*^ tienne, où Dieu paisse pour le représentant de l'esprit, et le diable pour le représentant de la

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ehaii*, on dénonça cette réhabilitation de la ■chair comme une renégation de Dieu et une alliance avecle démon.

11 se passera quelque temps avant que , efi AUéaiagne/ be qui' est prophétisé si profondéliient dans ce poème se réalise , aTant que l'esh jMÎt nous serve à reconnaître les usurpations de If esprit , et que nous rédahâons les droits de la chfûr. C'est là la gi^ânde révolution qui est fitte dé la réformation.

' hé Dwan de r orient occidental de Goethe est moins connu ici que son Faust. C'est un livre éérit beaucoup* plus tard , dont madame de Staël 4ik pas eu connais^nce , et que nous dévonJs particulièrement mentionner. Il ren-^ ferme les lopiniôns et les sentimens de rO/ficnt «Imprimés en t chants» fljeorist et en sentences pleines de pensées , et tout cela brûle et em-^ baume comme un harem rempli d'odalisques ardentes, aux' paupières peintes en noir, aux yeux de gazelle , aux bras blancs et aux mou^ vemens arrondis ; et le cœur bat et défaille au lecteur comme il battit: à Theureux Gas-* pard Deburau, lorsqu'il se trouva à Constan-> tinople sur le dernier bâton d'une échelle , et qu'il vit dé haut en bas ce que le commandeur

522 DE l'aLLUHAGMK.

des croyans ne voit jamais que de bas en haat« Quelquefois aussi le lecteur se crait étendu mollement sur un tapis de Perse , fimant le tabac jaune du Turkistan à Faide dHm long tchiboiik de jasmin et d'aidbre , tandis qu'une eàdaye noire Je rafràKchit arec un érentâU de plumes de paon 9 et qu'un beau garçon Im pré^ sèntè le vérilable tsâé de Moka t Goethe a transporté dans cette poéde ces voliiptés eni**vrantes, et ses vers sont si fsiciles ^ si lieàrèilx ^ si aériens ) si veloutés, qu'on s'élonne qu^ ait pu assouplir à ce point la langue aUemandei En même temps il donne en prose les pluà précieuses explications sur les moeurs et la tic de lH)rient , sfur Fexntence patriarcale des Arabes, et là Goethe se montre calme, sou-^ riant , ingénu comme un enfant , aussi plçin de sagesse qu'un vieillard. Cette prose e^ trans^ parente comme la mer par ime calme et douce soirée d'été , quand J'o^l peut plonger dans ses profondeurs où apparaissent les villes englouties avec leurs splendeurs oubliées. Quelque «• Ibis cette prose est aussi magique , slussî my%^ térieuse que le ciel quand le crépuscule le voile, et les grandes pensées de Goëthq »p^ paraissent pures et dorées comme des étoiles.

Dfi l'Allemagne. 5^5

Le charme de ce livre est inexplicable ; c'e^ un selam que TOccidetit envoie k l'Orient , et il s'y ti*oiive des fleurs bien curieuses : des roées rouget et riantéfif , de» hortensias semblables au sein nu des jeûnes filles, des digitales pôurprée«i pareilles k de longs doigts d'homme $ de grotesques oreilles d'ours , et au milieu du bouquet, modestes et cachées^ de silencieuses violettes allemsndes. Ce selam signifie que l'Occident est fatigué (fe son maigre et glacial spi-^ ritualisme , et qu'il veut se réchauffer au corps sain et vigoureux de l'Orieiit. En écrivant sotl Divan , Coëthe , qui avait exprimé dans Faust sa répugnance pour les abstractions intellect tuelles et son désir des joies réelles , se jeta avec l'esprit même , dans les bras du s^nsua-^ lîsme.

U est donc important de reiàarquer que ce livre apparut ipfiinédiatement après Faust. Ce lut la dernière pljrase de Goethe, et son exemple eut une grande influence«sur Ja littérature* Nos lyriques se inirent alors k chanter l'Orient. — Il n'est pas noo plus inutile do dire que <jô&the, tafidis qu'il chantait si joyeusemept la Perse et l'Arabie , témoigna la répi^nance la plus prononcée pour l'Inde.

5^4 DE l'allsmagne.

Ce qui lui déplaisait dans ce pays, c'était ce qu'il a de bizarre , de coofiis et d'obscur , et peut-être cette répugnance loi vient-elle de ce qu'il devina quelque arrière-pensée caUiolique dans les études sanscrites des Soblegel et de messieurs leurs amis. Ces messieurs regardaient l'Indostan comme le berceau de Torganisation du monde dans les formes catholixjués j ils y voyaient le type de leur hiérarchie y ils y trouvaient leur trinité, leur incarnation ^ leui^ rédemption , leurs péchés , leurs castoiemens et toutes leurs manies favorites. La répugnance de Goethe pour l'Inde ne les aigrit pas peii, et M. Guillaume - Auguste Schlegel le nomma avec amertume « un païen converti à l'islapiisme. ».

Parmi les écrits qui ont paru l'année passée^, au sujet, de Goethe , un oUvrage posthume de Jean Falk , intitulé : Goethe peint diaprés ses rapports inUmes et personfiels ^ mérite d'être le plus /en^ajcqué. Outre un examen détaillé de Faust ( cela ne poiivait manquer ^ ) , Ta»-; -teur nouSi. comm^uiiqve d'eiicellentes notion^ sur Goethe, et il nous le montre' dans tous le& rapports de sa vie', toujours fidèle \ la nature,^ toujours impartial , avec toutes ses v^rtuis et

toutes ses fautes. Là, nious voyons Goëthë ^ rapport avec sa mère , dont le naturel se Tiéâécfait si merveilleusement dans la personne do son fils ; nous le voyons comme i^al;uraUste.obr i sei!vant une chenille qui s^est enveloppée^ de sa chrysalide et qui doit s'envoler en papillon, ^^ nous le voyons près dii grand Herder qui. le tance sérieusement de son indifférentisme ^ qui fait qu'il ne daigne pas acQwder a la transformation de l'homme l'attention qu'il donne à la transformation d'un insecte; nous le suivons à la cour du grand duc de Weimar, im-; provisant joyeusement , asâs. parmi de jeunes damea d'honneur, semblable à Apollon aumir lieu des blondes brebis du roi Admîtes; puis nous le voyons avec l'orgueil d'un dalaï-lama ^ refiisant de reconnaître Kotzebue lorsque celui-ci , pour l'humilier , préparait une solennité pubUque en l'honneur de Sçhill^erj partout prudent, avisé, beau et aimable } figure heureuse et réjouissante comme celle desdieu:& éternels.

On trouvait , en effet , dans Goethe , la réu^ nion de la personnalité avec le génie , comme on la veut trouver parmi les hommes extraordinaires. Son extérieur était aussi imposaiit

3^6 DE l'aLLBA|AG19C.

qfHlt la parole qui vivait dans ses écrits ; son apparence était harmonieiise ) nette, agréable, noblement conçue , et on pouvait éludier sur laî Fart grec, comme sur une antiqae« Ce corps, plein de dignité, n'était jamais courbé par une rampante humilité chrétienne; les traits de ce visage n'étaient pas contractés par une mystique mortification ; ces yeun n'étaient pas Voilés par la timidité du pécheur; ib ne roulaient p(tô de dévols regards vers le eiel > et ne craignaient pas de fte fiter v^rs la terre :^ non , ils étaient calmes comme les regards d'un dieu. ISn général ^ c'est le signe distinctif de9<Keux, que leur regard est ferme et que leurs yeux ne vacillent pas. Aussi, quand Agni , Varunna , Yama et Indra prirent la forme de Nala aux nocés de Damayanti , celle* ci reconnut son bien^aimé au mouvement de ses prunelles j car , je le répète , les pruneHe» des dieux sont toujours immobiles. Les yenx de Napoléon avaient cette vertu .' aussi suis^je convaincu que c'était un dieu. Les yeux d^ Goethe devaient être aussi divins dans Fâge le plus avancé que dans sa jeunesse. Le temps put aussi couvrir sa tête de neige , mais non la courber. 11 la portait toujours fière et haute ;,

6t , quand il parlait , il devenait toujours j^lus grand ; et , quand il étendait sa main , il semblait que son doigt pût montrer aux étoiles du ciel le chemin qu'elles devaient suivre. On veut avoir remarqué un tirait glacé d'égoïsme a sa bouche ; mais ce trait est propre esM^ore aux dieux étemels 5 surtout au père des dieux, au grand Jupiter , à qui j'ai déjà comparé Goethe. Vraiment , lorsque je le visitai à Weîmar, tandis que je me trouvais en fiice de lui, je regardais furtivement de côté pour voir fi l'aigle, avec la foudre au bec , n'était pas près de lui. J'étais sur ie point de lui parier grec ; mais , comme je reniarquai qu'il comprenait l'allemand, je lui dis, dai^ cette langue , qiie les prunes des arbres entre léna et Wetmar étaient très bonnes au goût. J'avais iréfléchi , pendant bien des nuits d'hiver, à ce que j^ dirais d'élevé et de sublime à Goethe , lorsqu'un jour je le verrais ; et , lorsque je le vis , je n'eus rien autre chose à lui dire , sinon que les prunes de Saxe sont bonnes I Et Goethe se mit à sourire : il souriait avec ces mêmes lèvres avec lesquelles il avait baisé jadis la belle Léda, Europe, Danaë, Sémélé et maintes au très prin« cesses ou simples nymphes.

328 DE l'àllemagns.

Les dieui s'en vonti Goethe est mort. II mourut le 23 du mois de mars de Tannée 1 832, tette arïnée significative où notre terre a perdu ses plus grandes illustrations. On dirait que ^ tlans cette année , la mort est devenue tout à coup aristocrate , et qu'elle a voulu distinguer ies notabilités de la terre en les envoyant à la fois au tombeau. Peut-être a-t^-elle voulu fon^ der une pairie là*bas , dans le royaume des ombres; et, dans ce cas, sa fournée aurait été très bien chmsie : ou , au contraire , la mort aurait-elle voulu favoriser la démocratie dans cette année fatale, et établir Tégalité intellectuelle en ensevelis^pt les grandes autorités? Etait-ce le respect ou Tinsolénce qui kti faisait épargner les rois? Pas un seul roi ne mourut dans cette année. Les dieux s'en vont, Les rois restent.

FIIV 0U PREMIER VOLUME.

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