DE L'ALLEMAGNE JUSQU'A LUTHER
Après avoir travaillé pendant longtemps à faire comprendre la France en Allemagne, à détruire ces préventions nationales que les despotes savent si bien exploiter à leur profit, j'entreprends aujourd'hui un travail semblable et non moins utile en expliquant l'Allemagne aux Français.
La Providence, qui m'a imposé cette tâche, me donnera aussi les lumières nécessaires. J'accomplis une œuvre profitable à deux pays, et j'ai pleine foi dans ma mission.
Autrefois, l'ignorance la plus parfaite régnait en France à l'égard de l'Allemagne intellectuelle, ignorance qui devenait très funeste en temps de guerre. Aujourd'hui, au contraire, surgissent un demi-savoir, une interprétation erronée de l'esprit allemand, une confusion des doctrines tudesques, qui est redoutable et très dangereuse en temps de paix.
La plupart des Français se sont imaginés qu'il suffit de connaître les chefs-d'œuvre de l'art allemand pour comprendre la pensée de l'Allemagne. Mais l'art n'est qu'une seule face de cette pensée ; et encore pour la comprendre, il faut connaître les deux autres faces de la pensée allemande : la religion et la philosophie.
Ce n'est que par l'histoire de la réforme religieuse, proclamée par Luther, qu'on peut apprendre comment la philosophie a pu se développer chez nous, et seulement par l'exposition de nos systèmes philosophiques, on saurait apprécier cette grande révolution littéraire, qui a commencé par la théorie, par les principes d'une nouvelle critique, et qui a produit ce roman-
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tisme que vous avez tant admiré. Vous avez admiré des fleurs dont vous ne connaissiez ni les racines ni le langage symbolique. Vous n'avez vu que les couleurs ; vous n'avez senti que les parfums.
Pour dévoiler la pensée allemande, je dois donc parler d'abord de la religion. Cette religion, c'est le christianisme.
Ne vous alarmez pas, âmes pieuses ! Je ne blesserai pas vos oreilles par des plaisanteries profanes. Elles peuvent encore avoir quelque portée en Allemagne, où il est peut-être utile de neutraliser en ce moment l'influence de la religion ; car, nous autres Allemands, nous sommes dans la situation où se trouvait la France avant sa révolution, lorsque le christianisme était inséparablement lié à l'ancien régime. L'un ne pouvait être ébranlé tant que l'autre eût continué d'exercer son influence sur la multitude. Il fallut que Voltaire fît entendre son rire tranchant avant que Samson pût laisser tomber sa hache. Mais le rire de Voltaire n'a rien prouvé ; il a produit un effet tout brutal, comme l'ignoble hache de Samson. Voltaire n'a fait que blesser le corps du christianisme : tous ses sarcasmes, puisés dans l'histoire de l'église ; toutes ses épigrammes sur le dogme et le culte, sur la Bible, ce saint livre de l'humanité, sur la Vierge Marie, la plus belle fleur de la poésie ; tout ce carquois, hérissé de flèches philosophiques qu'il décocha contre le clergé et la prêtrise, ne blessa que l'enveloppe mortelle du christianisme, et non pas son essence intérieure ; il ne put atteindre ni les profondeurs de son génie ni son âme immortelle.
Car le christianisme est une idée ; et, en cette qualité, il est indestructible, immortel, comme le sont les idées. Mais cette idée, qu'est-elle ?
C'est parce qu'on n'a pas encore conçu clairement cette idée, parce qu'on a pris ses formes extérieures pour sa réalité, qu'il n'existe pas une histoire du christianisme. Bien que deux partis opposés écrivent l'histoire de l'église, et se contredisent constamment, ils sont cependant d'accord en cela qu'ils ne disent précisément ni l'un ni l'autre ce qu'est après tout cette idée qui fut l'essence du christianisme, cette idée qui s'efforce de se révéler dans sa symbolique, dans son dogme et dans son culte, et qui s'est manifestée dans la vie réelle des peuples
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chrétiens. Ni Baronius, le cardinal catholique, ni Schrœckh, le conseiller aulique protestant, n'abordent cette idée. Feuilletez toute la collection des actes des conciles, le code de la liturgie, toute l'histoire ecclésiastique de Saccarelli, vous n'apprendrez pas ce que fut l'idée du christianisme. Que voyezvous dans la soi-disante histoire des églises d'Orient et d'Occident r Dans la première, des subtilités dogmatiques, à l'aide desquelles les vieux sophistes grecs cherchent à se renouveler ; dans la seconde, rien que des questions de discipline, des querelles que font naître les intérêts ecclésiastiques, et où l'esprit casuistique des anciens Romains se manifeste de nouveau. Comme on s'était disputé à Constantinople sur le logos, on se bat à Rome pour les rapports des puissances temporelle et spirituelle ; là on s'attaque sur homousios, ici sur l'investiture.
Mais les questions byzantines : Si le logos est homousios à Dieu le père ? ou si Marie doit être appelée mère de l'homme ou mère de Dieu ? si le Christ manquant d'aliments devait mourir de faim, ou s'il n'avait faim que parce qu'il voulait avoir faim ? toutes ces questions ne s'appuyaient au fond que sur des intrigues de cour, et la solution dépendait de ce qui se passait à la sourdine dans les petits appartements du palatii sacri. Tout se rapporte à des caquets de femmes et d'eunuques. Il y a un homme au fond de chaque question, et dans l'homme un parti qu'on sert ou qu'on poursuit. Les choses ne se passaient pas mieux en Occident. Rome voulait toujours dominer. Quand ses légions succombaient, elle envoyait des dogmes dans les provinces. Toutes les discussions de croyances avaient des usurpations romaines pour bases. Il s'agissait de consolider la puissance suprême de l'évêque de Rome. Celui-ci était toujours très tolérant pour les articles de foi proprement dits, mais il vomissait feu et flamme dès qu'on touchait aux droits de l'Eglise. Il ne disputait pas beaucoup sur les personnes en Jésus-Christ, mais beaucoup sur les conséquences des décrétales d'Isidore. Il centralisait son pouvoir par le droit canonique, par l'installation des évêques, par le rabaissement de l'autorité des princes, par des fondations d'ordres monastiques, par le célibat des prêtres, etc.
Mais tout cela était-ce le christianisme ? L'idée du christia-
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nisme se révèle-t-elle à nous pendant la lecture de cette histoire ? Et cette idée, je le demande encore, quelle est-elle ? En jetant un regard libre de préjugés dans l'histoire des Manichéens et des Gnostiques, on pourrait déjà découvrir, dans le premier siècle de l'ère chrétienne, comment cette idée s'est formée, et comment elle s'est manifestée dans le monde. Bien que les uns aient été déclarés hérétiques, que les autres soient décriés, et que l'église les ait condamnés tous, leur influence sur le dogme s'est cependant conservée, l'art chrétien s'est développé de leurs symboles, et leur façon de voir s'est identifiée à la vie entière de tous les peuples chrétiens. Dans leurs dernières raisons, les manichéens ne différent pas beaucoup des gnostiques. La doctrine des deux principes, le bon et le mauvais, qui se combattent, leur est commune. Les uns, les manichéens, empruntèrent ce dogme à l'ancienne religion des Parsis, où Ormuz, la lumière, est opposé à Ariman, la nuit ou les ténèbres. Les autres, les véritables gnostiques, croyaient plus à la préexistence du bon principe, et expliquaient la naissance du mauvais principe par l'émanation, par génération tfeons qui se détérioraient d'autant plus qu'ils s'éloignaient de leur origine. D'après Cerynthus, le créateur de notre monde n'est nullement le Dieu très haut, mais seulement une émanation de lui, un de ces eons, le véritable demiourgos, qui a insensiblement dégénéré, et qui s'est placé en adversaire vis-à-vis du logos, le bon principe émané directement du Dieu suprême. Cette cosmogonie gnostique est d'origine indienne ; elle entraîne avec elle la doctrine de l'incarnation de Dieu, de la mortification de la chair, de la vie contemplative ; elle a donné naissance à l'ascétisme, à l'abnégation monastique, qui est la fleur la plus pure de l'idée chrétienne. Cette idée n'a pu se manifester que très vaguement dans le dogme, et n'apparaître que confusément dans le culte. Toutefois nous voyons apparaître partout la doctrine des deux principes ; le pervers Satan est partout opposé au Christ ; le monde spirituel est représenté par le Christ ; le monde matériel par le diable. Au premier est notre âme, au second notre corps. Le monde entier, la nature, sont dévolus par leur origine au mal. C'est par eux que Satan, le prince des ténèbres, veut nous entraîner à notre perte, et il faut renoncer à tous les plaisirs sensuels de la vie, martyriser notre corps, inféodé à Satan, afin
que l'âme s'élève plus majestueusement aux lumières du ciel, au royaume éblouissant du Christ.
Ce système qui est Vidée du christianisme, s'était répandu avec une incroyable rapidité dans tout l'empire romain ; ces souffrances, cette fièvre, cette tension extrême, durèrent pendant tout le moyen âge, et nous autres modernes nous en ressentons encore souvent de la douleur et de la faiblesse dans tous les membres. Si quelqu'un de nous est déjà guéri, il ne peut cependant échapper à l'atmosphère d'hôpital qui l'entoure, et il se trouve malheureux comme un homme bien portant parmi des malades. Un jour, quand l'humanité sera pleinement revenue à la santé, quand la paix aura été conclue entre le corps et l'âme, et qu'ils reparaîtront dans leur harmonie primitive, alors la querelle factice que le christianisme a fait naître, paraîtra à peine compréhensible. Les générations plus belles et plus heureuses, qui naîtront de libres hyménées, s'élèveront florissantes au sein d'une religion de plaisir, souriront douloureusement en songeant à leurs pauvres ancêtres, dont la vie s'est tristement passée dans l'abstinence de toutes les joies de cette belle terre, et où les chaudes et brillantes émotions des sens étaient frappées d'une mortelle flétrissure. Oui, je le dis avec certitude, nos descendants seront plus beaux et plus heureux que nous ; car je crois au progrès, et je tiens Dieu pour un être clément qui a destiné l'humanité au bonheur. En parlant ainsi, je crois l'honorer plus que ceux qui pensent que l'homme est né pour souffrir. Déjà, sur cette terre, je voudrais voir cette félicité s'établir par les fruits des institutions politiques et industrielles fondées sur la liberté, ce qui, selon la pensée des âmes dévotes, n'aura lieu qu'au ciel, après le jugement dernier. Ce sont peut-être là, des deux parts, de folles espérances, et peut-être n'y a-t-il à espérer de résurrection pour l'humanité ni dans le sens politique ni dans le sens religieux. L'humanité est peut-être destinée à d'éternelles misères, condamnée à être foulée aux pieds par les despotes, exploitée par leurs suppôts, et bafouée par leurs laquais. Hélas, s'il en était ainsi, ce serait un devoir pour ceux-là même qui regardent la religion comme une erreur, que de la maintenir ; qu'ils parcourent alors l'Europe, les pieds nus et sous des capuchons de moines, qu'ils prêchent le néant et la renonciation à tous les biens terrestres, qu'ils montrent aux hommes enchaînés
et avilis la consolante image du crucifix, et qu'ils leur promettent après leur mort toutes les joies du ciel.
La durée des religions a toujours dépendu de leur nécessité Pendant dix-huit siècles, le christianisme a été un bienfait pour l'humanité : il a été providentiel, divin, saint. Tout ce qu'il a fait en faveur de la civilisation, en affaiblissant les forts, en donnant des forces aux faibles, en liant les nations par un même sentiment, par un même langage, et tout ce que ses apologistes lui ont attribué de grand, tout cela est encore peu de chose comparé à cette immense consolation qu'il répandait parmi les hommes. Une gloire éternelle appartient au symbole de ce Dieu souffrant, de ce Dieu crucifié, à la couronne d'épines, dont le sang a coulé comme un baume adoucissant sur les plaies de l'humanité. Le poète surtout doit reconnaître avec respect la sainte sublimité de ce symbole. L'ensemble de tels symboles qui éclate dans les arts et dans la vie du moyen âge, excitera, dans tous les temps, l'admiration du poète. Quelle colossale unité dans l'art chrétien, quelle unité dans ses œuvres ! Voyez ces dômes gothiques, comme ils s'harmonisent avec le culte, et comme se révèle bien ici l'idée de l'Eglise elle-même ! Ici tout s'élève vers le ciel, tout se transsubstancie : la pierre s'élance en bourgeons, en feuillage, et devient arbre ; les fruits de la vigne et du froment deviennent du sang et de la chair ; l'homme devient Dieu ; Dieu devient pur esprit ! Quelle source précieuse et féconde pour les poètes que cette vie chrétienne du moyen âge ! Le christianisme seul pouvait répandre sur cette terre tant de hardis contrastes, des douleurs si colorées, des beautés si hasardées ; tout cela est si grand, si merveilleux, si inouï, qu'on dirait que rien de pareil n'a jamais existé dans la réalité, et que tout cela a été enfanté dans le délire d'une fièvre, dans le délire colossal de quelque dieu fou. Dans cette sublime époque de la religion chrétienne, la nature elle-même semblait alors se travestir sous des formes fantastiques, et bien que l'homme, plongé dans les profondeurs de ses abstractions, se détournât d'elle avec chagrin, elle l'éveillait quelquefois d'une voix à la fois si douce et si terrible, si prodigieusement tendre, si enchanteresse et si puissante, que l'homme écoutait involontairement, souriait, s'effrayait et en mourait quelquefois. L'histoire du rossignol de Bâle me revient en ce moment à la mémoire ; et
comme, sans doute, vous ne la connaissez pas, je veux vous la conter.
Un jour de mai 1433, du temps du concile de Bâle, une société d'ecclésiastiques alla se promener dans un bois, près de la ville. Il y avait des prélats, des docteurs, des moines de toutes les couleurs, et ils disputaient sur des points de difficulté théologique, distinguant, argumentant, s'échauffant sur les annates, les expectatives et les restrictions, recherchant si Thomas d'Aquin a été un plus grand philosophe que Bonaventure ; que sais-je, moi : Tout à coup, au milieu de leurs discussions dogmatiques et abstraites, ils se turent et restèrent comme enracinés dessous un tilleul en fleurs, où se cachait un rossignol qui roucoulait et soupirait les mélodies les plus molles et les plus tendres. Tous ces savants personnages se sentirent merveilleusement touchés, leurs cœurs scolastiques et monastiques s'ouvrirent à ces chaudes émanations du printemps ; ils se réveillèrent de l'engourdissement glacial où ils étaient plongés ; ils se regardèrent avec surprise et ravissement, — lorsqu'un d'eux remarqua subtilement que tout ceci ne lui semblait pas très canonique, que ce rossignol pourrait bien être un démon, que ce démon les détournait de leur conversation chrétienne par ses chants séducteurs, qu'il les entraînait à la volupté et aux doux péchés, et il se mit à l'exorciser avec la formule alors usitée : adjuro te per pu m qui venturus est judicare vivos et mortuos, etc. On dit que l'oiseau répondit à cet exorcisme: " Oui, je suis un malin esprit ! " et qu'il s'envola en riant. Pour ceux qui l'avaient entendu chanter, ce jour-là même ils tombèrent malades et moururent bientôt.
Cette histoire n'a pas besoin de commentaire. Elle porte l'effroyable cachet d'un temps où tout ce qui était doux et aimable était taxé de sorcellerie diabolique. Le rossignol lui-même était calomnié, et l'on faisait un signe de croix quand il chantait. Le vrai chrétien marchait les sens soigneusement bouchés, comme une abstraction, comme un spectre, au milieu de la riante nature. Je reviendrai plus tard sur ce rapport entre les âmes chrétiennes et la nature ; car, pour faire connaître l'esprit de l'école romantique moderne, je serai forcé d'exposer les superstitions populaires allemandes. Pour le moment, je me bornerai à remarquer que des écrivains français, égarés par
l'autorité de quelques Allemands, sont tombés dans une grande erreur, en admettant que, pendant le moyen âge, les croyances populaires avaient été les mêmes dans toute l'Europe. Ce n'est que sur le bon principe, sur le royaume de Jésus-Christ, que l'Europe entière nourrissait les mêmes vues; l'église de Rome y pourvoyait, et quiconque s'éloignait de l'opinion prescrite, était un hérétique. Mais sur le mauvais principe, sur l'empire de Satan, les vues variaient selon les pays, et dans le nord on s'en faisait une autre idée que dans les contrées romantiques du sud. Cela venait de ce que les prêtres chrétiens ne rejetaient pas comme des songes vides les vieilles divinités nationales, mais qu'ils leur accordaient une existence réelle, en assurant toutefois que les dieux étaient autant de diables et de diablesses, qui avaient perdu pouvoir sur les hommes par la victoire du Christ, et qui cherchaient maintenant à les attirer à eux de nouveau, par la ruse et la volupté. Tout l'olympe était devenu un enfer dans l'espace, et les poètes du moyen âge avaient beau chanter avec grâce les divinités grecques, le pieux lecteur chrétien ne voyait là que démons et revenants. Le sombre anathème des moines tomba surtout bien rudement sur la pauvre Vénus. Elle passait pour une fille de Belzébuth, et le bon chevalier Tanhauser lui dit même en face:
0 Venus, ma belle déesse.
Vous êtes une diablesse!
Ce Tanhauser, Vénus l'avait entraîné dans ce lieu merveilleux qu'on nommait la montagne de Vénus, où la belle déesse et ses nymphes menaient, au milieu des jeux et des danses, la vie la plus dissolue. Diane elle-même, en dépit de sa chasteté, était accusée de courir les bois dans la nuit avec ses nymphes ; de là les légendes du Féroce chasseur et de la Chasse nocturne. Ici se montre tout à fait le point de vue gnostique de la détérioration des choses divines, et l'idée du christianisme se révèle de la manière la plus sensible dans cette transformation de l'antique culte national.
La foi nationale en Europe, mais plus au nord qu'au sud, était panthéiste. Ses mystères et se? symboles reposaient sur un culte de la nature ; dans chaque élément on adorait un être
merveilleux ; dans chaque arbre respirait une divinité ; toutes les apparitions du monde sensible étaient divinisées. Le christianisme retourna cette manière de voir ; au lieu de diviniser la nature, il la diabolisa. Mais les riantes images de la mvthologie grecque, inventées par les artistes, et qui régnaient avec la civilisation dans le midi, n'étaient pas aussi faciles à changer en masques sataniques que les dieux de la Germanie, à la création desquels nulle pensée artiste n'avait présidé, 'et qui étaient déjà aussi chagrins que le nord même. Ainsi, en France, on ne put créer un empire du diable aussi formidable et aussi noir que chez nous, et le monde des esprits et des sorciers y prit une forme sereine. Combien les légendes populaires de la France sont belles, et éclatantes et claires, comparées aux légendes de l'Allemagne, ces tristes enfantements pétris de sang et de nuages, dont les formes sont si grises et si blafardes, et l'aspect si cruel ! Nos poètes du moyen âge, qui choisissaient, la plupart, des sujets que vous autres de la Bretagne et de la Normandie, vous aviez trouvés et traités les premiers, donnèrent peut-être à dessein, à leurs ouvrages, ces agréables formes de l'ancien esprit français. Mais dans nos compositions nationales, et dans nos légendes populaires traditionnelles, domina ce sombre esprit du nord dont vous pouvez à peine vous faire une idée. Vous avez, ainsi que nous, plusieurs sortes d'esprits élémentaires, mais les nôtres diffèrent autant des vôtres qu'un Allemand diffère d'un Français. Que les démons de vos fabliaux sont nets et propres en comparaison de la canaille infernale de nos esprits infects et mal léchés ! Vos fées, vos lutins, de quelque pays que vous les tiriez, du pays de Galles ou de l'Arabie, semblent parfaitement naturalisés chez vous. Vos Ondines et vos Mélusines, par exemple, sont des princesses ; les nôtres sont des blanchisseuses. Quelle frayeur éprouverait la fée Morgane, si elle rencontrait une sorcière allemande, toute nue, enduite d'onguent, et courant, à cheval sur un balai, au sabbat du Broken, cette montagne qui sert de rendez-vous à tout ce qui a été conçu de plus hideux et de plus sombre ! A sa cime est assis Satan, sous la forme d'un bouc noir. Chaque sorcière s'approche de lui, un cierge à la main, et le baise là où cesse le dos. Puis, toutes ces soeurs infernales dansent en rond autour de lui. Le bouc bêle, et l'infernal chahut lance au loin un cri de
joie féroce. Quand les sorcières perdent un de leurs souliers dans cette danse, c'est pour elles un triste présage ; cela signifie qu'elles seront brûlées dans le cours de l'année. Mais la folle musique du sabbat, digne de Berlioz, dissipe toutes les craintes et tous les pressentiments, et quand la pauvre sorcière se réveille le matin de son ivresse, elle se retrouve nue et accablée sur la cendre, près de son foyer éteint.
On trouve les meilleures notions sur ces sorcières dans la Dèmonologie de l'honorable et savant docteur Nicolas Remigius, juge criminel de son altesse sérénissime le duc de Lorraine. Cet homme perspicace était, il est vrai, dans la meilleure situation du monde pour connaître les sorcières, car il instruisait leurs procès, et, dans son temps seulement, plus de huit cents femmes montèrent, en Lorraine, sur le bûcher, comme atteintes et convaincues de sorcellerie. L'épreuve consistait particulièrement en ceci : on leur liait les mains et les pieds ensemble, puis on les plongeait dans l'eau. Si elles tombaient au fond et se noyaient, elles étaient innocentes ; mais flottaientelles au-dessus de la rivière, on les tenait pour coupables et on les brûlait sans miséricorde. C'était la logique du temps.
Comme base du caractère des démons allemands, nous voyons que tout ce qui est idéal leur a été enlevé, et que l'horrible est allié en eux à l'ignoble. Plus ils se montrent lourdement familiers, plus l'impression qu'ils produisent est effroyable. Rien n'est plus repoussant que nos revenants, nos kobolds et nos farfadets. Praetorius, dans son Antropodemas plutonicus donne une page à ce sujet, que je copie :
" Les anciens n'ont pu dire autre chose des kobolds, sinon que c'étaient des hommes véritables, de forme semblable aux petits enfants, avec de petits habits bariolés ; quelques-uns ajoutent qu'ils portent un couteau qui sort de leurs reins, par quoi ils sont très laids à voir, ayant été autrefois méchamment assassinés avec cet instrument. Les superstitieux pensent que ce doivent être les âmes de gens tués dans la maison où ils apparaissent ; et ils rapportent beaucoup d'histoires, disant que les kobolds rendent de si bons services aux servantes et aux cuisinières et se font tant aimer, que beaucoup de celles-ci les ont pris en affection au point de désirer ardemment leur vue et de les appeler. Mais ces esprits ne se rendent pas volontiers à
leurs désirs, car ils disent qu'on ne peut les voir sans frissonner à en mourir. Cependant, quand les servantes insistent, les kobolds désignent un endroit de la maison où ils se présentent en personne; ils préviennent qu'il faut avoir soin d'apporter avec soi un seau d'eau froide. C'est qu'il est arrivé souvent que le kobold est venu s'étendre tout nu sur un carreau, avec son grand couteau qui lui sortait du dos, et que la servante effrayée est tombée en défaillance. Là-dessus, le petit être se levait, prenait l'eau, et il en inondait la créature pour qu'elle revînt à elle. Et aussitôt la servante perdait son envie et ne demandait plus jamais à revoir le petit Chim. Il faut savoir que les kobolds ont tous des noms particuliers, mais qu'ils se nomment ordinairement Chim. On dit aussi qu'ils se livrent à toutes sortes de travaux pour les valets et les servantes auxquels ils se sont adonnés, étrillant les chevaux, faisant la litière de l'écurie, lavant tout, tenant la cuisine en bon ordre, faisant l'ouvrage de la maison, et donnant tant d'attention à tout, que le bétail engraissait et profitait beaucoup sous leur surveillance. Il faut, pour cela, que la valetaille caresse beaucoup les kobolds, qu'on ne leur fasse pas la moindre peine, qu'on ne rie jamais d'eux, et qu'on ne leur refuse jamais les mets qu'ils affectionnent. Quand une cuisinière a pris une de ces petites créatures pour son aide secret, elle doit chaque jour, à la même heure, au même lieu, lui porter un plat bien préparé et bien assaisonné, et s'en aller sans regarder derrière elle ; après cela, elle peut paresser tout à son aise, dormir le soir, elle ne trouvera pas moins son ouvrage fait dès le matin. Oublie-t-elle une fois son devoir et néglige-t-elle de porter le plat du kobold à l'heure dite, elle est forcée de faire toute seule sa tâche, et rien ne lui réussit. Tantôt elle se brûle dans l'eau bouillante, tantôt elle brise les pots et la vaisselle, elle renverse les sauces, etc. ; ce qui la fait infailliblement gronder et punir par le maître ou la maîtresse du logis, cas auquel on entend souvent le kobold se moquer et rire. De leur côté, les kobolds ont coutume de rester dans la maison même quand on y change de servantes. Souvent une servante qui s'en allait recommandait le kobold à celle qui prenait sa place, et quand celle-ci ne tenait pas compte de ses recommandations, les malheurs ne lui manquaient pas, et elle était forcée à son tour de quitter bientôt la maison. "
L'anecdote suivante est peut-être une des plus terribles aventures de ce genre.
Une servante avait eu pendant bien des années un invisible esprit familier qui s'asseyait près d'elle au foyer, où elle lui avait fait une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi l'esprit) de se laisser voir dans sa véritable forme. Mais Heinzchen refusa de le faire. Enfin, après de longues instances, il y consentit, et dit à la servante de descendre dans la cave où il se montrerait. La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau, et là, dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son sang. Or, longues années auparavant, la servante avait mis secrètement un enfant au monde, l'avait égorgé, et l'avait caché dans un tonneau.
Les Allemands sont ainsi faits, qu'ils cherchent leurs meilleures bouffonneries dans les choses terribles, et les légendes populaires qui parlent des kobolds sont souvent remplies de traits plaisants. Les histoires les plus amusantes sont celles du Hudeken^ un kobold qui faisait ses tours dans le xne sicle, à Hildesheim, et dont il est question dans nos chroniques, dans nos romans merveilleux et dans nos veillées. J'emprunte à la chronique du cloître de Hirschau, par l'abbé Trithême, le passage suivant :
"En l'an 1132, apparut à beaucoup de gens de l'évêché d'Hildesheim, et pendant un certain temps, un très malin esprit. Il avait la forme d'un manant, et portait un chapeau sur sa tête. C'est pourquoi les paysans le nommaient en langue saxonne Hudeken (petit chapeau). Cet esprit trouvait son plaisir à hanter les hommes, à être tantôt visible et tantôt invisible, à leur faire des questions, et à répondre à celles qu'on lui faisait. Il n'offensait personne sans motif. Mais quand on se moquait de lui, ou lorsqu'on l'injuriait, il rendait le mal avec usure. Le comte Burchard de Luka ayant été tué par le comte Hermann de Wissembourg, et son pays se trouvant en danger de devenir la proie de ce dernier, Hudeken alla réveiller l'évêque Bernhard de Hildesheim dans son sommeil, et lui cria : " Lève-toi, tête chauve ! le comté de Wissembourg est abandonné et vacant par le meurtre de son seigneur, et tu pourras facilement
l'occuper. " L'évêque rassembla vitement ses gens d'armes, tomba sur les domaines du comte félon, et les réunit, avec ntiment de l'empereur, à son évêché. L'esprit avertit bien souvent ledit évèque de toutes sortes de dangers, et se montra souvent dans les cuisines du palais épiscopal, où il s'entretenait avec les marmitons, et leur rendait toutes sortes de services. Comme (m était devenu très familier avec Hudeken, un jeune marmiton se permettait de le harceler et de lui jeter de l'eau malpropre chaque fois qu'il paraissait. Enfin l'esprit pria le maître-queux ou le principal cuisinier de défendre ces espiègleries à ce garçon mal courtois, le maître-queux répondit : " Tu es un esprit, et tu as peur d'un pauvre gars ! " A quoi Hudeken répondit d'un ton menaçant : " Puisque tu ne veux pas châtier ce garçon, je te montrerai dans quelques jours si je le redoute !" Bientôt après, le garçon qui avait offensé l'esprit se trouva dormir tout seul dans la cuisine. L'esprit le saisit, le poignarda, le mit en pièces, et jeta tous les lambeaux de son corps dans les pots qui étaient sur le feu ; quand le cuisinier découvrit ce tour, il se mit à maudire l'esprit, et le jour suivant Hudeken gâta tous les rôts qui étaient à la broche, en y versant du venin et du sang de vipère. La vengeance porta le cuisinier à de nouvelles injures ; alors l'esprit l'entraîna sur un faux-pont enchanté, et le fît périr dans les fossés du château. Depuis ce temps, il passa les nuits sur les remparts et les tours de la ville, inquiétant beaucoup les sentinelles, en les forçant à faire une rigoureuse surveillance. Un bourgeois qui avait une femme infidèle, dit un jour en plaisantant, au moment de se mettre en voyage ? " Hudeken, mon ami, je te recommande ma femme ; carde la bien. " Dès que le bourgeois se fut mis en route, la femme déloyale fit venir tous ses amants les uns après les autres. Mais Hudeken n'en laissa pas approcher un seul, et les jeta tous du lit sur le plancher. Lorsque le mari revint de son voyage, l'esprit alla au-devant de lui, et lui dit : " Je me réjouis de ton retour, qui me délivre du lourd service que tu m'avais imposé. J'ai préservé ta femme du péché d'infidélité avec une peine incroyable, mais je te prie de ne plus la mettre sous ma garde. J'aimerais mieux garder tous les pourceaux du pays de Saxe, qu'une femme qui veut se jeter dans les bras de ses amants. "
Je dois remarquer, pour l'exactitude historique, que le chapeau qui couvrait toujours la tête de Hudeken s'éloigne du costume ordinaire des kobolds ; ceux-ci sont habituellement vêtus de gris, et portent un petit bonnet rouge. Du moins c'est sous cet affublement qu'on les trouve en Danemark, où ils sont encore dans le plus grand nombre. Autrefois, je croyais qu'ils avaient choisi ce pays pour séjour à cause de sa belle orge rouge ; mais un jeune poète danois, M. Anderson, que j'ai eu le plaisir de connaître à Paris, cet été, m'a positivement assuré que les nissen, ainsi qu'on nomme les kobolds en Danemark, préfèrent pour leur nourriture la panade au beurre. Quand ces kobolds se sont introduits dans une maison, ils ne se montrent pas facilement disposés à la quitter. Toutefois, ils ne viennent jamais sans être annoncés, et ils préviennent le maître du logis de la façon suivante. La nuit ils portent dans la maison une grande quantité de petits éclats de bois, et ils répandent de la fiente de bétail dans les vases où l'on conserve le lait ; si le maître ne jette pas les éclats de bois, s'il consomme avec sa famille ce lait ainsi souillé, les kobolds s'installent chez lui pour toujours. Uu pauvre Jutlandais devint si chagrin de la présence incommode d'un de ces singuliers commensaux, qu'il résolut de lui abandonner sa maison. Il chargea ses misérables effets sur une brouette, et se mit en chemin pour aller s'établir dans le village prochain. Mais s'étant retourné une fois sur la route, il aperçut le petit bonnet rouge et la petite tête du kobold, qui s'avançait hors d'une des barattes au beurre, et qui lui cria amicalement : wi jiutten ! (nous déménageons) !
Je me suis arrêté peut-être un peu trop longtemps près de ces petits démons, et il est temps que je passe aux grands. Mais toutes ces histoires donnent une idée des croyances et du caractère du peuple allemand. Cette croyance était jadis aussi puissante que la foi en l'Eglise. Lorsque le savant docteur Remigius eut achevé son grand ouvrage sur la sorcellerie, il se regarda comme si bien instruit de sa matière, qu'il crut pouvoir se livrer lui-même à la magie, et, consciencieux docteur qu'il était, il ne manqua pas de se dénoncer aux tribunaux comme sorcier. Il fut brûlé publiquement par suite de ces aveux.
Ces horreurs ne provenaient pas directement de l'église catholique, mais indirectement sans aucun doute, car elle avait
si artificiellement interverti la vieille religion germanique, que rstème panthéistique des Allemands était devenu pandémonique, et les divinités populaires avaient été changées en diables affreux. L'homme n'abandonne pas volontiers ce qui a été cher à ses pères, ses prédilections s'y cramponnent secrètement et souvent à son insu, même quand on l'a mutilé et défiguré. Aussi cette superstition populaire, toute travestie qu'elle soit, durera-t-elle peut-être en Allemagne plus longtemps que le culte officiel de nos jours, qui n'a pas, comme elle, sa racine dans l'antique nationalité. Au temps de la réformation, le souvenir des légendes catholiques s'effaça rapidement, mais nullement la croyance aux enchantements et aux sorciers. Luther ne croit plus aux miracles du catholicisme ; mais il croit encore à la puissance du diable. Ses Propos de table sont pleins d'histoires anciennes et curieuses où il est question des tours que fait Satan, des kobolds et des sorcières. Lui-même, souvent, il crut lutter avec le diable en personne. A la Wartbourg, où il traduisit le Nouveau Testament, il fut si fortement troublé par le diable, qu'il lui jeta son écritoire à la tête. Depuis ce temps, le diable a une grande horreur de l'encre, mais peut-être encore plus du noir d'imprimerie. Dans ces Propos de table, il est bien souvent question de la finesse et de l'astuce du diable, et je ne puis me dispenser de vous citer encore une histoire.
Le docteur Martin Luther conte qu'un jour quelques bons compagnons étaient assis et devisaient dans un cabaret. Il y avait parmi eux un garçon impatient, emporté et sauvage, qui s'était mis à dire que si quelqu'un voulait lui donner une bonne pinte de vin, il lui vendrait son âme.
Peu de moments après, un homme entra dans la chambre, s'assit près de lui, but avec lui, et lui dit ;
— Écoute, tu as dit tout à l'heure que si quelqu'un voulait te donner une bonne pinte de vin, tu lui vendrais ton âme ?
Celui-là répéta encore : — Oui, je le veux bien ; aujourd'hui buvons, faisons des folies et soyons de bonne humeur.
L'homme, qui était le diable, dit oui, et bientôt après il disparut. Lorsque le même buveur eut passé joyeusement toute la journée, et se trouva ivre, le même homme, le diable, revint, s'assit près de lui, et dit aux autres compagnons de débauche :
— Mes chers sires, quand quelqu'un achète un cheval, la
selle et la bride ne lui appartiennent-elles pas aussi ? Que vous en semble ?
Tous eurent une grande frayeur. Mais finalement l'homme leur dit :
— Allons, parlez nettement.
Ils en convinrent, et répondirent : — Oui, la selle et la bride lui appartiennent aussi. Alors le diable s'empara de ce garçon emporté, l'enleva par le toit, et personne ne sut jamais où il était allé.
Bien que je porte le plus grand respect à notre grand maître Martin Luther, il me semble qu'il a complètement méconnu le caractère du diable. Celui-ci ne parla jamais du corps avec autant de mépris qu'il le fait en cette circonstance. Quelque mal qu'on ait dit du diable jusqu'ici, on ne saurait l'accuser d'être spiritualiste.
Mais Martin Luther méconnut encore plus les sentiments du pape et de l'église catholique. Dans une stricte impartialité, je dois les défendre tous deux, comme j'ai défendu le diable contre le zèle par trop ardent du grand homme. En vérité, si on s'adressait à ma conscience, je conviendrais que le pape Léon X n'avait pas du tout tort au fond, et que Luther n'a nullement compris les dernières raisons de l'église catholique. Luther n'avait pas compris, en effet, que l'idée fondamentale du christianisme, l'anéantissement de la vie sensuelle, était trop en contradiction avec la nature humaine pour être jamais entièrement exécutable ; il n'avait pas compris que le christianisme, tel qu'il se trouvait alors, était un concordat entre Dieu et le diable, c'est-à-dire entre l'esprit et la matière, où la domination absolue de l'esprit était admise en théorie, mais où la matière était mise en état d'exercer par la pratique tous ses droits annulés. De là un prudent accommodement que l'Eglise avait établi au profit des sens, bien que conçu sous une forme qui flétrissait tout acte de la sensualité et consacrait la superbe usurpation de l'esprit. — Il t'est permis d'obtempérer aux battements de ton coeur et d'embrasser une jolie fille ; mais nous t'obligeons à reconnaître que c'est un péché abominable, un péché pour lequel tu feras pénitence. — Que ce péché et d'autres pussent être rachetés par de l'argent, c'était une pensée aussi bienfaisante pour l'humanité que profitable à l'Eglise. L'Eglise faisait payer rançon, pour ainsi dire, à chaque
jouissance charnelle, et il en advint une taxe pour toutes sortes de péchés. Il y eut de religieux colporteurs qui offraient clans le pays, au nom de la sainte église romaine, des indulgences d'après le tarif de tous les péchés taxables. Tetzel, l'un de ces colporteurs, fut celui contre lequel s'éleva d'abord Luther. Nos historiens disent que cette protestation contre le trafic des indulgences fut une circonstance peu importante, et que ce ne fut que poussé par la raideur de Rome, que Luther, qui ne s'élevait d'abord que contre un abus, attaqua l'autorité de l'Église à son sommet le plus culminant. Mais c'est encore là une erreur : le trafic des indulgences n'était pas un abus ; c'était une conséquence de tout le système de l'Eglise ; en l'attaquant, Luther attaqua l'Église, et l'Eglise dut le condamner comme hérétique. Léon X, ce superbe Florentin, l'élève de Politien, l'ami de Raphaël, ce philosophe grec, couronné de la tiare que lui conféra le conclave, peut-être parce qu'il souffrait d'une maladie qui n'était assurément pas le produit de l'abstinence chrétienne, et qui était alors encore très dangereuse, Léon de Médicis dut bien rire de ce pauvre, simple et chaste moine, qui s'imaginait que l'Évangile était la charte du christianisme, et que cette charte devait être une vérité ! Il n'a peut-être jamais deviné ce que voulait Luther, tant il était occupé de la construction de l'église Saint-Pierre, dont le trafic d'indulgences faisait les frais, si bien que le péché procura l'argent à l'aide duquel on éleva cette église, qui devint ensuite un monument des extravagances sensuelles, comme la pyramide de Rhodope, qu'une fille de joie égyptienne éleva avec le produit de ses prostitutions. On pourrait dire de cette maison de Dieu ce qu'on dit de la cathédrale de Cologne, qu'elle a été bâtie par le diable. Le triomphe du spiritualisme, qui faisait bâtir le plus beau de ses temples par le sensualisme, qui tirait de la grande quantité de concessions qu'on faisait à la chair les moyens de rendre un magnifique hommage à l'esprit, ce triomphe, on ne pouvait le comprendre dans le nord, en Allemagne, car là, mieux, que sous le ciel chaud de l'Italie, il était possible d'établir un christianisme qui fit le moins de concessions possible à la sensualité. Nous autres, gens du nord, nous sommes d'un sang plus froid, et nous n'avions pas besoin d'autant d'indulgences pour les péchés charnels que nous en envoya notre bon père
Léon X. Le climat nous facilite l'exercice des vertus chrétiennes. Le 31 octobre 15 16, lorsque Luther afficha ses thèses contre les indulgences, sur la porte de l'église des Augustins, les fossés de Wittemberg étaient sans doute gelés, on pouvait y patiner, ce qui est un plaisir très froid, et non un péché par conséquent.
Je viens de me servir des mots spiritualisme et sensualisme. Je les expliquerai plus tard, quand je parlerai de la philosophie allemande. Il me suffit ici de faire observer que je n'emploie pas ces expressions en vue de systèmes philosophiques, mais seulement pour distinguer deux systèmes sociaux, dont l'un, le spiritualisme, est basé sur le principe qu'il faut annuler toutes les prétentions des sens pour donner la domination entière à l'esprit, qu'il faut mortifier, flétrir, écraser notre chair pour glorifier d'autant plus notre âme, pendant que l'autre système, le sensualisme, revendique les droits de la chair, qu'on ne devrait et qu'on ne pourrait pas annuler.
Les commencements de la réforme révèlent déjà toute sa portée. Aucun Français n'a encore compris la signification de ce grand fait. Les idées les plus erronées régnent en France au sujet de la réforme ; et je dois ajouter que ces idées empêcheront peut-être les Français d'arriver jamais à une juste appréciation de la vie allemande. Les Français n'ont jamais compris que le côté négatif de notre réforme religieuse : ils n'y ont vu qu'un combat contre le catholicisme ; et, comme ils ont combattu aussi contre cette croyance, ils se figurent aussi quelquefois qu'on soutint le combat de l'autre côté du Rhin, par les mêmes motifs qu'on avait en France. Ces motifs sont tout différents. La lutte contre le catholicisme en Allemagne ne fut qu'une lutte entreprise par le spiritualisme, lorsqu'il entrevit qu'il n'avait que le titre du pouvoir, quand il s'aperçut qu'il ne régnait que de jure •, tandis que le sensualisme s'était sourdement emparé sous main de la domination réelle et gouvernait de facto. Les porteurs d'indulgences furent chassés ; les belles concubines des prêtres furent remplacées par de froides femmes légitimes ; les séduisantes images de madones furent brisées, et un véritable puritanisme prit possession du pays. Le combat qu'on livra, pendant le xvne et xvme siècle, en France, contre le catholicisme, fut au contraire une guerre que le sensualisme
entreprit, lorsque, se voyant souverain de facto, il ne voulut plus souffrir que le spiritualisme, qui n'existait que de jure, condamnât chacun de ses actes comme illégitimes et les honnît de la façon la plus cruelle. Au lieu de combattre sérieusement et chastement comme en Allemagne, on soutint la guerre par des épigrammes et des plaisanteries ; et à la place des disputes théologiques du nord, ici on composa de joyeuses satires. L'objet de ces satires était ordinairement de montrer la contradiction dans laquelle tombe l'homme quand il veut être tout esprit ; et ce fut le bon temps des belles histoires de tous ces pieux personnages qui succombèrent involontairement sous leurs appétits sensuels, et voulurent conserver l'apparence de la sainteté, tout en se livrant aux jouissances terrestres. La reine de Navarre avait déjà longuement traité ce sujet dans ses nouvelles. Les rapports des moines avec les femmes forment son thème ordinaire. L'œuvre la plus malicieuse de toute cette polémique gaillarde est sans contredit le Tartufe de Molière ; car cette comédie n'est pas seulement dirigée contre le jésuitisme de son temps, mais contre le catholicisme lui-même, je dis plus contre l'idée du christianisme, contre le spiritualisme. L'effroi que cause à Tartufe le sein nu de Dorine, les paroles qu'il dit à Elmire :
Le ciel défend^ de vrai, certains contentements, Mais on trouve avec lui des accommodements...
toutes ces choses ne tendent pas seulement à persifler l'hypocrisie ordinaire, mais aussi le mensonge universel qui dérive nécessairement de l'impossibilité d'accomplir l'idée spiritualiste, et encore tout le système de concessions que le spiritualisme est obligé de faire au sensualisme. Vraiment les jansénistes avaient bien plus de motifs que n'en avaient les jésuites de se sentir blessés par la représentation du Tartufe^ et Molière serait aujourd'hui aussi insupportable aux méthodistes protestants qu'il l'était aux dévots catholiques de son temps. Ce qui fait Molière si grand, c'est qu'il est, comme Aristophane, comme Cervantes, un poète qui n'a pas seulement bafoué les travers contemporains, c'est que ses railleries sublimes tombent sur les éternelles, sur les indestructibles faiblesses de l'humanité. Voltaire qui
s'attaque toujours aux choses présentes, à son temps, reste, sous ce rapport, bien au-dessous de Molière.
Ce persiflage auquel s'est si bien livré Voltaire a rempli sa mission en France, et quiconque voudrait le continuer se montrerait inhabile et intempestif. Si on s'appliquait à anéantir les derniers restes visibles du catholicisme, il pourrait facilement arriver que l'idée spiritualiste prît une forme nouvelle, qu'elle revêtît un nouveau corps, et que, déposant jusqu'à son nom chrétien et sa bannière de la croix, elle devînt encore plus embarrassante et plus obsessive dans cette transfiguration que sous sa vieille forme caduque et discréditée. Nous pouvons nous féliciter que le spiritualisme soit représenté par une religion qui a perdu ses meilleures forces et par des ministres qui se sont placés en opposition directe avec l'esprit de liberté de notre temps. Mais pourquoi le spiritualisme trouve-t-il en nous des adversaires ? Est-ce donc une chose si mauvaise r Nullement ! L'essence de roses est une chose précieuse, et une fiole de cette essence paraît délicieuse à ceux qui passent leur vie dans les appartements d'un harem. Mais nous ne voulons pas qu'on effeuille et qu'on écrase toutes les roses de cette vie pour en extraire quelques gouttes, si enivrantes qu'elles soient. Nous ressemblons plutôt au rossignol, qui fait ses délices de la rose elle-même, et qui jouit autant de la vue de ses couleurs que de son vaporeux parfum.
J'ai avancé que ce fut le spiritualisme qui engagea en Allemagne la lutte avec la foi catholique. Mais ceci ne peut s'appliquer qu'aux commencements de la réformation. Dès que le spiritualisme eut fait une brèche dans le vieil édifice de l'Eglise, le sensualisme s'y précipita avec sa brûlante ardeur, contenue depuis si longtemps, et l'Allemagne devint le théâtre tumultueux où s'ébattit une foule ivre de liberté et avide de joies sensuelles. Les paysans comprimés avaient trouvé dans la doctrine nouvelle des armes intellectuelles pour soutenir la guerre contre l'aristocratie, et ils s'y livrèrent avec le feu de gens qui nourrissaient ce désir depuis bien des siècles. A Munster, le sensualisme courait tout nu dans les rues, sous la figure de Jean de Leyde, et se couchait avec ses douze femmes dans le lit monstrueux qu'on y montre encore aujourd'hui à l'hôtel de ville. Les portes des monastères s'ouvraient partout ; et moines
et nonnes, se jetant dans les bras les uns des autres, se caressèrent
vergogne. L'histoire allemande de cette époque ne consiste
re qu'en émeutes sensualistes. Plus tard, je dirai combien
peu cette réaction eut de résultats, comment le spiritualisme
étouffa tous ces émeutiers, comment il assura sa puissance dans
le nord, et comment il fut blessé à mort par la philosophie, cet
ennemi qu'il avait élevé dans son sein. C'est une histoire
très confuse, très difficile à débrouiller. Le parti catholique sait
trouver les plus méchantes raisons; et, à l'entendre parler, il ne
que de légitimer la luxure la plus impudente et de
piller les biens de l'Eglise. Sans doute, les intérêts intellectuels
doivent toujours faire alliance avec les intérêts matériels, s'ils
veulent vaincre; mais le diable avait si bien mêlé les cartes,
qu'on ne reconnut plus rien aux intentions.
Les personnages illustres qui s'étaient rassemblés, le 1 7 avril 1521, à Worms dans la grande salle de la diète, pouvaient avoir dans l'âme des pensées qui différaient de leurs paroles. Là siégeait un jeune empereur qui s'enveloppait de sa pourpre neuve avec toute la joie et l'ardeur que met la jeunesse à s'emparer de la puissance, et qui se réjouissait secrètement de voir le fier pontife romain, dont la main avait si rudement pesé sur les empereurs et dont les prétentions n'étaient pas encore abandonnées, en butte lui-même à de rudes attaques. De son côté, le représentant de Rome avait le plaisir secret de voir la division s'introduire parmi les Allemands qui s'étaient si souvent jetés sur la belle Italie pour la piller comme des barbares ivres, et qui la menaçaient de nouvelles incursions. Les princes temporels se réjouissaient de pouvoir mettre la main sur les biens de l'Eglise, au moyen des idées que répandait la nouvelle doctrine. Les éminents prélats délibéraient déjà s'ils n'épouseraient pas leurs cuisinières, pour léguer à leurs descendants mâles leurs électorats, leurs évêchés et leurs abbayes. Les bourgeois des \ illes se réjouissaient de l'extension de leur indépendance tant temporelle que spirituelle. Bref, chacun avait quelque chose à gagner, et tout le monde songeait aux intérêts terrestres.
Cependant il se trouvait là un homme qui, j'en suis sûr, ne Songeait pas à lui, mais aux intérêts divins qu'il allait défendre. Cet homme était Martin Luther, ce pauvre moine que la
Providence avait choisi pour briser cette grande puissance de Rome, contre laquelle les plus vaillants empereurs et les philosophes les plus hardis étaient venus échouer. Mais la Providence sait très bien sur quelles épaules elle dépose ses fardeaux. Il fallait ici une force non pas seulement morale, mais physique encore. Il fallait un corps fortifié par une longue discipline monacale et le vœu de la chasteté, pour supporter les fatigues d'une pareille mission. Notre cher maître était encore très maigre et très pâle alors, si bien que les seigneurs rubiconds et bien nourris qui assistaient à la diète, regardaient presque avec pitié ce pauvre homme décharné sous sa robe noire. Mais il était plein de force et de santé, et ses nerfs étaient si vigoureux, qu'il ne se laissa pas émouvoir le moins du monde par cette foule brillante ; et ses poumons devaient être d'une grande force, car, après la longue défense qu'il venait de prononcer, il lui fallut la répéter en langue latine, vu que sa majesté impériale ne connaissait pas le haut allemand. Je ne puis me dispenser d'un mouvement d'humeur chaque fois que je songe à cette circonstance ; car notre cher maître Martin Luther était debout près d'une fenêtre, exposé à un courant d'air très vif, tandis que la sueur découlait le long de son front. Son long discours l'avait sans doute beaucoup fatigué, et il paraît que son gosier était devenu très sec. — Cet homme doit avoir sans doute grand'soif, — pensa le duc de Brunswick qui était assis près de lui ; du moins nous lisons qu'il envoya chercher pour lui, à son auberge, trois cruchons de la meilleure bière d'Eimbeck. Je n'oublierai jamais cette noble action, qui fait tant d'honneur à la maison de Brunswick.
On a conçu en France une idée aussi fausse de la réformation que du principal personnage qui y figurait. La principale cause de ces erreurs, est que Luther ne fut pas seulement le plus grand homme, mais qu'il est aussi l'homme le plus allemand qui se soit jamais montré dans nos annales ; que son caractère réunit au plus haut degré toutes les vertus et tous les défauts des Allemands, et qu'il représente réellement tout le merveilleux de l'esprit germanique. Il avait en effet des qualités que nous voyons rarement réunies, et que nous regardons d'ordinaire comme incompatibles les unes avec les autres. C'était à la fois un rêveur mystique et un homme d'action. Ses pensées n'avaient
seulement des ailes, elles avaient encore des main-. Il parlait, et, chose rare, il agissait aussi ; il tut à la fois la langue et l'épée de sou temps. En même temps Luther était un froid scolastique, un éplucheur de mots et un prophète exalté, ivre de la parole de Dieu. Quand il avait passé péniblement tout le jour à s'user l'âme en discussions dogmatiques, le soir venu, il prenait >a flûte, et contemplant les étoiles, il se mettait à fondre en mélodies et en pensées pieuses. Le même homme qui pouvait engueuler ses adversaires comme une poissarde, savait tenir un suave et tendre langage, comme une vierge amoureuse. Il était quelquefois sauvage et impétueux comme l'ouragan qui déracine les chênes, puis doux et murmurant comme le zéphyr qui caresse légèrement les violettes. Il était plein de la sainte terreur de Dieu, prêt à tous les sacrifices en l'honneur de l'Esprit saint, il savait s'élancer dans les régions les plus pures du royaume céleste ; et cependant il connaissait parfaitement les magnificences de cette terre, il savait les apprécier, et de sa bouche est tombé ce fameux proverbe :
IVer nicht liebt IVein, JVeiber und Gesang, Der bleibt ein Narr sein Lebenlang.
Quiconque n aime ni les femmes, ni le vin, ni le chant, Celui-là est un sot, et le sera sa vie durant.
Bref, c'était un homme complet. Le nommer un spiritualiste, ce serait se tromper aussi fort que le qualifier du titre de sensualiste. Que dirai-je ? Il avait quelque chose de primesautier, d'originel, de miraculeux, d'inconcevable ; il avait ce qu'ont tous les hommes providentiels, quelque chose de terriblement naïf, quelque chose de gauchement sage ; il était sublime et borné.
Le père de Luther était mineur à Mansfeld. L'enfant descendait souvent avec lui dans les entrailles du sol où croissent les puissants métaux, où coulent les sources primitives : ce jeune cœur s'appropria, peut-être à son insu, les forces secrètes de la nature, et peut-être encore fut-il enchanté par les esprits de la terre. C'est de là sans doute que tant de matière terreuse, que tant de restes de la scorie des passions, lui sont restés
accolés, comme on l'a souvent reproché à sa mémoire. On lui fait injure en cela, car sans tout ce mélange terrestre, eût-il pu jamais devenir un homme d'action? Les purs esprits ne savent pas agir. Ne lisons-nous pas, dans le traité des Spectres de Jung Stilling, que les esprits peuvent prendre la forme et l'apparence des créatures humaines, qu'ils peuvent marcher, courir, danser comme les vivants, mais qu'ils ne sauraient faire rien de matériel, ni déranger le moindre meuble de sa place.
Gloire à Luther ! honneur éternel à cet homme illustre, à qui nous devons le salut de nos biens les plus chers, et dont les bienfaits nous font encore vivre à cette heure ! Il nous appartient bien peu de nous plaindre des étroites limites de ses vues. Le nain qui est monté sur les épaules d'un géant, peut sans doute voir plus loin que celui-ci, surtout quand il s'avise de prendre des lunettes ; mais de cette haute position, il nous manque le sentiment élevé, le coeur du géant que nous ne pouvons pas nous approprier. Il nous convient encore moins de laisser tomber une sentence rigoureuse sur ses fautes ; ses fautes nous ont été plus utiles que les vertus de milliers d'autres. La finesse d'Erasme et la mansuétude de Mélanchthon ne nous eussent jamais fait faire autant de progrés que la brutalité du frère Martin. Oui, ses erreurs elles-mêmes, que j'ai signalées, ont produit des fruits précieux, des fruits que l'humanité tout entière savoure aujourd'hui. Du jour de la diète où Luther nia l'autorité du pape et déclara ouvertement qu'il fallait réfuter ses doctrines par des motifs tirés de la raison ou par des passages des saintes Ecritures, de ce jour commença en Allemagne une ère nouvelle. La chaîne par laquelle saint Boniface attacha l'Eglise allemande au siège pontifical de Rome, fut rompue. Cette Eglise, qui faisait partie intégrante de la grande hiérarchie, devint une démocratie religieuse. La religion ellemême devint tout autre. Au lieu du spiritualisme indien gnostique, du boudhisme de l'Occident, qui s'était changé en Eglise romaine, naquit le spiritualisme judaïcodéiste, qui reçoit, sous le nom de foi évangélique, un développement conforme aux temps et aux lieux. Cette dernière croyance n'est pas outrée comme ce gnosticisme indien, elle peut être plus aisément mise en pratique, elle laisse à la chair ses droits naturels; la religion redevient une vérité, le prêtre, un homme
qui accomplit ce que Dieu lui a commandé, en prenant une femme et en montrant au grand jour ses enfants. D'un autre côté, Dieu redevient un célibataire céleste ; la légitimité de son fils est rudement contestée, les saints sont médiatisés, on coupe les ailes aux anges ; la mère de Dieu perd ses droits à la couronne du ciel, et défense lui est faite de faire des miracles. Des lors, en effet, en même temps que les sciences naturelles font des progrès, les miracles cessent. Soit que Dieu n'ait pas été satisfait de voir les physiciens le regarder aux doigts avec tant de défiance, soit par tout autre motif, toujours est-il que, même dans ces derniers temps où la religion s'est trouvée en très grand péril, il a refusé de la soutenir par un éclatant miracle. Peut-être désormais les nouvelles religions qu'il daignera établir sur la terre, s'appuieront seulement sur la raison, ce qui sera beaucoup plus raisonnable. Ce qui est certain, c'est que l'établissement du saint-simonisme, qui est la plus nouvelle religion, n'a pas produit un seul miracle, sinon qu'un ancien mémoire de tailleur que Saint-Simon avait laissé sur la terre, fut payé dix ans après par ses disciples. Je vois encore l'excellent père Olinde se dressant avec enthousiasme sur les planches de la salle Taitbout et montrant à la communauté étonnée le compte du tailleur acquitté. Et les épiciers, de se regarder l'un l'autre la bouche béante ; et les tailleurs, de commencer à croire.
Cependant, si l'Allemagne perdit beaucoup de poésie en perdant les miracles que dissipa le protestantisme, elle eut d'amples dédommagements. Les hommes devinrent plus vertueux. Le protestantisme eut la plus grande influence sur cette pureté de mœurs et le rigoureux accomplissement des devoirs qu'on nomme la morale ; le protestantisme a même pris une direction qui l'identifie parfaitement à cette morale. Nous voyons partout un heureux changement dans la vie des ecclésiastiques. Avec le célibat disparaissent les vices et les débordements des moines, qui font place à de dignes ministres pour le-<quels les vieux stoïques eux-mêmes eussent éprouvé du respect. Il faut avoir parcouru à pied le nord de l'Allemagne, en pauvre étudiant, pour savoir combien de vertu, et, pour y ajouter une belle épithète, combien de vertu évangélique, se trouve dans une modeste habitation de pasteur. Que de fois,
dans les soirées d'hiver, ai-je trouvé là une réception hospitalière, moi étranger, sans autre recommandation que la faim et la fatigue dont j'étais accablé ! Quand j'avais bien satisfait mon appétit, quand j'avais fait un bon somme, me voyant le lendemain disposé à partir, le vieux pasteur, en robe de chambre, venait à moi et me donnait sa bénédiction pour le chemin, bénédiction qui ne m'a jamais porté malheur. La bonne et loquace femme du pasteur me glissait dans la poche quelques tartines, qui ne m'étaient pas moins utiles ; et, derrière la mère, dans un parfait silence, les jolies filles du vieux prêtre se serraient avec leurs joues rougissantes et leurs doux yeux couleur de violette, dont le feu timide ranimait mon cœur pour toute cette longue journée d'hiver.
En posant comme thèse que sa doctrine devait être discutée ou réfutée au moyen de la Bible ou par des notions tirées de la raison, Luther accorda à l'intelligence humaine le droit de s'expliquer les saintes Ecritures, et la raison fut appelée comme juge suprême dans toutes les discussions religieuses. De là résulta en Allemagne la liberté de l'esprit ou de la pensée, comme on voudra la nommer. La pensée devint un droit, et les décisions de la raison devinrent légitimes. Sans doute, depuis quelques siècles, on avait pensé et parlé avec une assez grande liberté, et les scolastiques ont disputé sur des sujets scabreux que nous nous étonnons de voir même aborder dans le moyen âge. Mais cela provenait de la distinction qu'on faisait des vérités théologiques et philosophiques, distinction au moyen de laquelle on se gardait expressément de l'hérésie, et cela avait lieu seulement dans les salles des universités, et dans un latin gothique que le peuple ne pouvait comprendre. L'Eglise avait donc peu de choses à craindre de toutes ces discussions. Cependant elle n'avait jamais positivement permis ces procédés, et, de temps en temps, comme pour protester, elle brûlait quelque pauvre scolastique. Depuis Luther, au contraire, on n'a pas fait de distinction pour la vérité théologique et la vérité philosophique, et l'on a disputé sur la place publique, et en langue allemande, sans avoir rien à craindre. Les princes qui ont accepté la réforme ont légitimé cette liberté de la pensée, et la philosophie allemande est un de ses résultats les plus importants.
Nulle part, pas même en Grèce, l'esprit humain n'a pu
primer et se développer aussi librement qu'il l'a fait en Allemagne, depuis le milieu du dernier siècle jusqu'à la révolution française. En Prusse, surtout, régnait une liberté de penser suis bornes. Le marquis de Brandebourg avait compris que lui, qui ne pouvait devenir roi légitime de la Prusse que par le principe protestant, devait maintenir la liberté de penser protestante. Depuis ce temps les choses ont changé, et le chaperon naturel de notre liberté protestante s'est entendu avec le parti ultramonrain pour l'étouffer ; il a même traîtreusement fait servir à ses desseins une arme trouvée et tournée contre nous par le papisme : la censure.
Quelle bizarrerie ! Nous autres Allemands, nous sommes le plus fort et le plus ingénieux de tous les peuples. Les princes de notre race occupent tous les trônes de l'Europe ; nos Rothschild gouvernent les bourses du monde entier ; nos savants régnent dans toutes les sciences ; nous avons inventé la poudre à canon et l'imprimerie ; et cependant, quand quelqu'un de nous tire un coup de pistolet, il paie trois thalers d'amende ; et, quand un de nous veut faire insérer ces mots dans la Gazette de Hambourg : " Je préviens mes amis et connaissances que ma femme est heureusement accouchée d'un enfant beau comme la liberté ! " M. le docteur Hoffmann prend un crayon rouge et efface " la liberté. "
Cela durera-t-il encore longtemps ? Je n'en sais rien. Mais je sais que la question de la liberté de la presse, qu'on débat si violemment à cette heure en Allemagne, se lie signifîcativement à toutes les questions que je viens de traiter ; et je crois que la solution ne sera pas difficile, si l'on songe que la liberté de la presse n'est autre chose que la conséquence de la liberté de penser, et par conséquent un droit protestant. Or l'Allemagne a déjà versé son meilleur sang pour des droits de ce genre, et il se pourrait qu'elle fût appelée, par cette même cause, à rentrer en lice.
Cette remarque est applicable à la question de la liberté académique qui agite aussi vivement les esprits en Allemagne. Depuis qu'on a cru découvrir que c'est dans les universités que règne le plus d'excitation politique, c'est-à-dire d'amour de la liberté, on insinue de toutes parts aux souverains qu'il faut étouffer ces institutions, ou du moins les changer en écoles
ordinaires. De nouveaux plans sont apportés de toutes parts, et le pour et le contre discutés avec ardeur. Mais les adversaires avoués des universités, tout aussi bien que ceux de leurs défenseurs qui se sont présentés jusqu'ici, ne paraissent pas avoir bien saisi le véritable côté de la question. Ils ne comprennent pas que la jeunesse est partout animée d'enthousiasme pour la liberté, et que, les universités fermées, cette enthousiaste jeunesse, comprimée jusqu'alors dans ces universités, se répandra en d'autres lieux, fera alliance avec la jeunesse des villes de commerce et de la classe des artisans, et s'exprimera avec plus de force. Les défenseurs des universités ne cherchent qu'à prouver que la science de l'Allemagne sera anéantie avec les universités, que la liberté académique sert aux études, qu'elle permet aux jeunes gens d'envisager les choses sous des aspects divers ; comme si quelques vocables grecs ou quelques rudesses de plus ou de moins faisaient quelque chose à l'affaire ! Et qu'importent aux princes la conservation de la science, l'étude et la civilisation, si la sainte sécurité de leur trône est en péril ? Ils seraient assez héroïques pour sacrifier tous ces biens relatifs à un seul bien absolu, à leur absolue domination ! Car ce bien là leur a été confié par Dieu ; et, quand le ciel commande, toutes considérations terrestres doivent céder. Il y a donc malentendu aussi bien du côté des pauvres professeurs qui défendent les universités que du côté des délégués du pouvoir qui les attaquent. La propagande catholique en Allemagne comprend seule la question. Celle-là est l'ennemie secrète de notre système d'universités, qu'elle attaque par la ruse et le mensonge ; et, quand un des pieux frères de l'association fait mine de prendre intérêt pour les universités, on découvre bientôt que sous ses paroles se cache une lâche intrigue. Ceux-là savent parfaitement ce qui se trouve au jeu et quelle sorte de gain on peut y faire ; car l'église protestante tomberait avec les universités, cette Eglise qui, depuis la réformation, n'a de racines que là, racines si profondes que toute l'histoire de l'église protestante de ces derniers siècles ne consiste que dans les discussions théologiques des doctes universités de Wittemberg, de Leipzig, de Tubingue et de Halle. Les consistoires ne sont que le faible reflet de la faculté de théologie; ils perdraient toute tenue et tout caractère, et tomberaient sous la dépendance des ministères, ou même de la police.
DE LALLEMAGNE 43
M. lis je ne veux pas me livrer à ces considérations fâcheuses, surtout avant encore à parler de cet homme providentiel par lequel tant de grandes choses ont été faites en faveur du peuple allemand. J'ai montré comment il nous a fait arriver à la plus grande indépendance de la pensée. Cependant Luther ne nous donna pas seulement la liberté de nos mouvements, mais aussi les moyens de nous mouvoir. Il donna un corps à l'esprit ; à la pensée il donna la parole. Il créa la langue allemande.
Cela se fit en traduisant La Bible.
L'auteur divin de ce livre paraît avoir su, aussi bien que nous autres, que le choix d'un traducteur n'est pas du tout une chose indifférente. Il créa lui-même le sien, et le doua de la faculté merveilleuse de faire passer son œuvre d'une langue qui était dès longtemps morte et enterrée dans une autre langue qui était encore à naître.
On possédait, il est vrai, la Vulgate, qu'on comprenait, et les Septante, qu'on commençait à comprendre ; mais la connaissance de l'hébreu était complètement perdue dans le monde chrétien. Les Juifs seuls, qui se tenaient cachés çà et Là, dans un coin de ce monde, conservaient encore les traditions de ce langage. Comme un fantôme qui garde un trésor qu'on lui a confié lorsqu'il était vivant, cette nation égorgée, ce peuple-spectre retiré dans ses ghettos obscurs, y conservait la Bible hébraïque ; et l'on voyait les savants allemands se glisser furtivement dans des culs-de-sac pour s'emparer du trésor de la science. Le clergé catholique s'aperçut qu'un danger le menaçait de ce côté ; voyant que le peuple pouvait arriver par cette route à la véritable parole divine et découvrir les falsifications romaines, il s'efforça d'étouffer aussi les traditions des Israélites, et se disposa à détruire tous les livres hébreux. Dès lors commença aux bords du Rhin cette guerre aux livres contre laquelle s'éleva si glorieusement l'excellent docteur Reuchlin. Les théologiens de Cologne qui agissaient alors, et particulièrement Hochstraten, n'étaient pas aussi bornés que le vaillant champion de Reuchlin, Ulrich de Hutten, les représente dans ses Litterœ obscurorum virorum. Il s'a2;is>ait de l'anéantissement de la langue hébraïque. Quand Reuchlin eut vaincu, Luther put commencer son œuvre. Dans une lettre qu'il écrivit à cette époque à Reuchlin, il semble déjà comprendre toute l'importance de
cette victoire remportée par celui-ci dans une situation difficile et dépendante, tandis que lui, le moine augustin, jouissait de toute sa liberté. Dans cette lettre, Luther dit très naïvement : Ego n'ihll iimeOy quia nihil habeo.
Jusqu'à cette heure il m'a été impossible de comprendre comment Luther arriva à ce langage dont il s'est servi pour traduire la Bible. Le vieux dialecte souabe avait complètement disparu avec la poésie chevaleresque du temps des empereurs de la maison de Hohenstauffen. Le vieux dialecte saxon, qu'on nomme le plat allemand, n'était répandu que dans une partie du nord de l'Allemagne, et, en dépit de tout ce qu'on a tenté, il n'a jamais pu servir à un usage littéraire. Si Luther s'était servi pour sa traduction de la Bible du langage qu'on parle aujourd'hui dans la Saxe, Adelung aurait eu raison de prétendre que le langage saxon, surtout le dialecte de Meissen, était le haut allemand, c'est-à-dire notre langage littéraire. Mais cette erreur a été réfutée depuis longtemps, et je n'en parle que parce qu'elle est accréditée en France. Le saxon d'aujourd'hui n'a jamais été un dialecte du peuple allemand, aussi peu que le silésien, car l'un et l'autre sont nés de la coloration slave. Je le répète, je ne sais comment est née la langue que nous trouvons dans la Bible de Luther ; mais je sais que par cette Bible dont la jeune presse jeta des milliers d'exemplaires parmi le peuple, la langue luthérienne se répandit dans toute l'Allemagne, et servit partout de langage littéraire. Elle règne encore en Allemagne, et donne à ce pays, divisé religieusement et politiquement, une unité littéraire. Cet immense service nous dédommage de ce que cette langue, telle qu'elle est aujourd'hui, manque de cette intimité qu'on trouve dans les langues qui se forment d'un seul dialecte. Mais le style de Luther dans la Bible offre ce caractère d'intimité, et ce vieux livre est une source éternelle de rajeunissement pour notre langue. Toutes les expressions et toutes les tournures qu'on trouve dans la Bible de Luther sont essentiellement allemandes, les écrivains peuvent toujours les employer ; et comme ce livre est dans les mains des classes les plus pauvres, elles n'ont pas besoin de leçons savantes pour s'exprimer dans une forme littéraire.
Les écrits originaux de Luther n'ont pas moins contribué à fixer le langage allemand. Ils pénétrèrent profondément dans
les esprits par la vivacité et la passion de sa polémique. Le ton qui v règne n'est pas toujours très délicat ; mais on ne fait pas non plus les révolutions religieuses à la fleur d'orange. Pour fondre des souches grossières, il fallait quelquefois prendre un coin grossier. Dans la Bible, le langage de Luther conserve toujours une certaine dignité par respect pour la présence de l'esprit divin. Dans ses écrits polémiques, il s'abandonne au contraire à une rudesse plébéienne qui est encore aussi repoussante que grandiose. Ses expressions et ses métaphores ressemblent assez à ces gigantesques images de pierre qu'on trouve dans les temples égyptiens ou hindous, et dont la laideur et les couleurs bizarres nous attirent et nous repoussent en même temps. Au milieu de ce style baroque et rocailleux, le hardi moine apparaît quelquefois comme un Danton religieux, comme un prédicateur de la Montagne qui, debout à sa cime, fait rouler sur ses adversaires ses paroles éclatantes comme des quartiers de rocher.
Ce qui est plus curieux et plus significatif que ces écrits en prose, ce sont les poésies de Luther, ces chansons qui lui ont échappé dans le combat et dans la tourmente du jour. On dirait une fleur qui a poussé entre les pierres, un rayon de la lune qui éclaire une mer irritée. Luther aimait la musique, il a même écrit un traité sur cet art, aussi ses chansons sont-elles très mélodieuses. Sous ce rapport, il a aussi mérité son surnom de cygne d'Eisleben. Mais il n'était rien moins qu'un doux cygne dans certains chants où il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-même jusqu'à la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra à Worms, suivi de ses compagnons, était un véritable chant de guerre. La vieille cathédrale trembla à ces sons nouveaux, et les corbeaux furent effrayés dans leurs nids obscurs, à la cime des tours. Cet hymne, la Marseillaise de la réforme, a conservé jusqu'à ce jour sa puissance énergique, et peut-être entonnerons-nous bientôt dans des combats semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardées de fer :
Notre Dieu est une forteresse, une èpèe et une bonne armure ; il nous délivrera de tous les dangers qui nous menacent à présent. Le vieux méchant "démon nous en veut aujourd'hui sérieusement , il est armé de pouvoir et de ruse, il na pas son pareil au monde.
Votre puissance ne fera rien, vous verrez bientôt votre perte ; F homme de vérité combat pour nous, Dieu lui-même Va choisi. Veux -tu savoir son nom ? C'est Jésus-Christ, le vrai grand seigneur, il n'est pas d'autre dieu que lui, il gardera le champ, il donnera la victoire.
Si le monde était plein de démotis, et s ils voulaient nous dévorer, ne nous mettons pas trop en peine, notre entreprise réussira cependant. Le prince de ce monde, bien qu'il nous fasse la grimace, ?ie nous fera pas de mal ; il est condamné, un seul mot le renverse.
Ils nous laisseront la parole, et nous ne dirons pas merci pour cela. La parole est parmi nous avec son esprit et ses dons. Qu'ils nous prennent notre corps, nos biens, l'honneur, nos enfants. . . Laissez-les faire, ils ne gagneront rien à cela ; à nous restera l'empire.
J'ai montré comment nous devons à notre cher docteur Martin Luther la liberté de penser dont la littérature moderne avait besoin pour son développement. J'ai montré comment il nous créa la parole, la langue par laquelle devait s'exprimer cette littérature. J'ai encore à ajouter qu'il ouvre en personne cette littérature ; que les belles-lettres, proprement dites, commencent avec Luther ; que ses chansons spirituelles en sont le premier monument important, et qu'elles révèlent déjà tout son caractère. Quiconque voudra parler de la littérature moderne de l'Allemagne doit donc débuter par Luther, et non pas par ce bon bourgeois de Nuremberg, nommé Hans Sachs, comme il est arrivé à quelques littérateurs romantiques de mauvaise foi. Hans Sachs, ce troubadour de l'honorable corporation des cordonniers, dont les maîtres-chants ne sont qu'une informe parodie des anciennes chansons des troubadours, et les drames un absurde travestissement des vieux mystères ; ce farceur pédant, qui singe péniblement la libre naïveté du moven âge, est peut-être le dernier poète des temps anciens, mais assurément il n'est pas le premier poète des temps nouveaux.