PAR MADA3IE WOILLEZ
Jacques Delille, dont le talent enchanteur a répandu tant d'éclat sur la poésie française, fut privé, dès son berceau, de toutes les douceurs que l'heureuse enfance trouve d'ordinaire dans les affections de famille. Il naquit dans la Limagne, le 11 juin 1738, à Aiguc- Perse, près de Clermont, de Marie-Hiéronyme Bérard , qui appartenoit à la famille de l'illustre chancelier de l'Hospital, et fut reconnu sur les fonts baptismaux par M. Montanier, avocat au parlement , qui mourut peu de temps après , lui laissant pour tout héritage une pension viagère de cent écus.
Ce fut avec ce modique secours qu'il vint à Paris , commencer ses études au collège de Lisieux, où, bientôt, son excellent caractère, son application, et surtout ses progrès , lui gagnèrent l'amitié des professeurs , qui se plurent à seconder ses heureuses dispositions. Encouragé par des succès, qui déjà présageoient ceux qu'il devoit obtenir un jour dans la littérature, le jeune élève sentit peut-être moins l'isolement auquel le réduisoit le malheur de sa naissance, et puisa dans cet isolement même le courage nécessaire pour se créer une existence indépendante des caprices de la fortune et des secours de la parenté.
Forcé de se livrer d'abord à l'instruction publique, il eut à vaincre, à son entrée dans la carrière, tous les dégoûts attachés à l'emploi de maître élémentaire au collège de Beauvais; et celui qui devoit un jour enrichir notre langue poétique, dit un de ses panégyristes, se vit réduit à donner à des enfants des leçons de syntaxe latine.
Cependant, la destruction de l'ordre des jésuites ayant laissé le collège d'Amiens à la disposition de l'autorité séculière, Delille y fut appelé en qualité de professeur d'humanités . et passa ensuite à la chaire de troisième au collège de la Marche, à Paris. Ce fut pendant qu'il remplissoit ces diverses fonctions , qu'il travailla à son immortelle traduction des Géorgiques et à celle de V Essai sur VHomme de Pope , qui ne parut que plusieurs années après sa mort.
Jusqu'alors Delille n'étolt connu , comme poëte , que par quelques pièces fugitives , qui s'oublient aussi vite que la circonstance qui les fait naître. On distingua cependant, dans son È pitre adressée à M. Laurent , à l'occasion d'un bras artificiel que cet habile mécanicien avait fait pour un soldat invalide , une merveilleuse aptitude à rendre, avec autant de fidélité que d'élégance, les procédés des arts mécaniques dans une langue accusée longtemps d'être à-la-fois pauvre et dédaigneuse. Plusieurs fragments des Géorgiques^ qui se répandirent vers cette époque dans le monde littéraire , donnèrent enfin la mesure du talent du jeune poëte.
Louis Racine, qu'il avoit consulté dès le commencement de son travail , avoit d'abord blâmé l'audace d'un tel projet. « La traduction des Géorgiques! s'étoit-il écrié d'un ton sévère, c'est la plus téméraire des entreprises ! Mon ami Le Franc l'a tentée , et je lui ai prédit qu'il échoueroit. » Ayant consenti néanmoins à entendre la lecture que le jeune homme lui proposoit, non-seulement il avoit cessé de con-
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damner son projet , mais il l'avoit fortement engagé à le poursuivre. Encouragé par un tel suffrage, Delille poursuivit en effet, et l'événement prouva que Louis Racine avoit bien jugé du travail des deux rivaux; mais il ne vécut pas assez pour voir accomplir sa double prédiction : il étoit mort depuis six ans lorsque Delille publia sa traduction à la fm de 1769. Cette traduction,vraiment o/v^/«r/fc, suivant l'expression de Frédéric II, fat accueillie par un concert d'applaudissements , et fonda tout d'un coup la réputation du poëte ; mais au milieu de l'admiration générale que dévoient naturellement exciter un si beau talent et tant de difficultés vaincues, un critique sévère, Clément de Dijon, qui bientôt devoit attaquer Voltaire lui-même, voulut obscurcir la gloire du traducteur en recherchant minutieusement ses fautes. « Il apporta dans ses Observations critiques, dit M. Amar, savant éditeur et biographe de Delille , tout l'enthousiasme d'un admirateur passionné de Virgile , et la sévérité pédantesque , la minutieuse ddigence d'un professeur qui , du haut de sa chaire , et la férule en main , corrige le devoir d'un écolier. Toujours sûr d'avoir raison quand il rapproche deux langues entre lesquelles il y a l'immensité; quand il compare non pas un morceau d'une certaine étendue au morceau qui lui répond dans la traduction , mais quand il oppose le vers au vers , quelquefois même l'hémistiche à l'hémistiche, il abuse de ses forces et de ses avantages pour accabler le traducteur, vaincu d'avance par la supériorité de son modèle. Il eût été plus juste , plus digne d'une critique impartiale , de lui savoir gré de ses efforts, si souvent heureux ; de cette élégance continue , de cet emploi d'une foule de termes, exclus jusqu'alors de la langue des poètes , et surpris de s'y voir accueillis avec honneur ; de ne rechercher enfin dans cette traduction qu'un beau poème français sur le même sujet qui avoit inspiré à Virgile un si beau poème latin. Le comble de l'art et le prodige du talent, dans le traducteur, étoit d'avoir fait lii'e et aimer Virgile de ceux mêmes qui connoissoient à peine de nom son chef-d'œuvre des Géorgiques , et d'avoir placé sur la toilette et entre les mains des femmes , celui peut-être de tous les ouvrages anciens qiii devoit, par la nature
do son sujet, prétendre le moins à cet horineur. Voilà ce qu'il convenoit de faire , et ce que n'a point fait Clément. Sa critique cependant ne fut point inutile à Delille : il fit habilement son profit de ce qu'il y trouva de bon ; et il en est résulté de nombreuses corrections de détails, et des améliorations sensibles dans l'ensemble de l'ouvrage. »
Les Observations de Clément, auxquelles se joignirent bientôt une infinité d'autres critiques, la plupart dictées par l'envie, ne purent arrêter le succès d'un ouvrage destiné à être l'un des plus beaux monuments de notre littérature. Voltaire, qui en jugeoit ainsi , rendit un hommage public au talent du traducteur, avec lequel il n'avoit eu jusqu'alors aucune relation , en écrivant à l'Académie , le 4 mars 1772 : « Rempli de la lecture des Géorgiques de M. Delille , je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvoit faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poème des Saisons et la traduction des Géorgiques me paroissent les deux meilleurs poèmes qui aient honoré la France , après VArt poétique. Le petit serpent de Dijon (Clément) s'est cassé les dents à force de mordre les deux meilleures limes cpie nous ayons. Je pense, messieurs, qu'il est digne de vous de récompenser les talents en les faisant triompher de l'envie. M. Delille ne sait point quelle liberté je prends avec vous ; je désire même qu'il l'ignore. »
Delille fut en effet élu , peu de temjDs après , membre de l'Académie française ; mais le maréchal de Richelieu qui, grâce ù son rang, avoit été admis dans cette société illustre à l'âge de 24 ans, bien qu'à cette époque il n'eût encore écrit que des lettres galantes , ne craignit point de faire observer au monarque , sur lequel il avoit un entier ascendant, que le poète étoit trop jeune ( quoiqu'il eût alors 34 ans), pour prétendre à un honneur que Voltaire n'avoit obtenu qu'à l'âge de 55 ans. Un prélat apprenant l'objection faite au poète dont il étoit l'ami, s'écria : « Trop jeune! il a près de deux mille ans ; il est de l'âge de Virgile. » Les membres de l'Académie, qui probablement étoient de l'avis du prélat, nommèrent de nouveau , deux ans après , le traducteur des Géorgiques , et, cette fois, la no^ mination fut confirmée par le roi, qui joignit
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à cet acte de justice des témoignages particuliers de son estime pour le récipiendaire.
Delille succédoit à La Coudamine, et le discours qu'il prononça à la louange de cet intrépide voyageur, dont il retraça avec autant d'art que de précision les courses aventureuses , obtint les suffrages de la nombreuse assemblée qui l'écoutoit , et fut cité comme l'un de nos plus brillants morceaux académiques.
Nommé, peu de temps après, à la chaire de poésie latine au Collège de France, le nouvel académicien s'y vit bientôt entouré d'une foule d'auditeurs qui ne se lassoient pas d'admirer cette chaleur entraînante , cette grâce de diction qu'il possédoit à un si haut degré , et qui fit inventer pour lui le mot plaisant de dupepr d'oreilles.
Du reste, l'empressement avec lequel le public et les hommes de lettres les plus distingués accueilloient toujours ses ouvrages imprimés , prouve assez qu'il n'avoit pas besoin du débit pour assurer leur succès. Lorsque son poëme des Jardins parut, en 1780, le comte de Schomberg, qui déjà lui en avoit entendu réciter quelques fragments , mais qui trouva plus de charme encore à la lecture qu'il en fit lui-même , lui dit d'une manière à la fois délicate et flatteuse : « Je vous avois bien toujours dit que vous ne saviez pas lire vos vers. »
Les beautés de ce poëme , dont les deux derniers chants sont comptés parmi les meilleurs morceaux de poésie descriptive que nous ayons dans notre langue, ne purent toutefois désarmer la critique qui , depuis long-temps, s'apprètoit à le juger: il fut l'objet de diverses satires plus ou moins amènes, parmi lesquelles se signala surtout celle de Rivarol. Delille ne répondit point à ses détracteurs ; mais il profita des observations des littérateurs éclairés, et les nouvelles éditions de son poëme se succédèrent avec une telle rapidité, qu'un homme d'esprit lui écrivit : « Vos ennemis sont bien peu diligents ; ils n'en sont encore qu'à leur septième critique , et vous en êtes à votre onzième édition. »
Cet ouvrage avoit paru sous les auspices du comte d'Artois ; et ce prince , voulant donner à l'auteur une marque particulière de son estime, lui offrit l'abbaye de Saint-Severin , bénéfice simple , qui n'exigeoit pas l'engage-
ment dans les ordres sacrés. Riche désormais du produit de ses travaux et des bienfaits d(; la cour , Delille put paroître avec plus d'aisance et d'agrément encore dans la société , dont il faisoit le principal ornement par les grâces de son esprit et le charme particulier de son caractère.
Il avoit été accueilli à son entrée dans le monde , et ne possédant encore que son talent, par la célèbre madame Geoffrin , qui s'étoit plu à lui offrir des secours qu'il n'accepta pas , mais dont il consigna le souvenir dans ces vers du troisième chant du poëme de la Conversation :
Aux offres de la bienfaisance Ma (ière pauvreté ne consentit jamais : Mais en refusant tes bienfaits, J'ai gardé ma reconnoissance.
C'étoit auprès de cette femme charmante , véritable modèle d'amabilité, que le poëte avoit puisé les premières leçons de cette politesse ])leine d'élégance qui le distinguoit si éminemment.
Quels que fussent, cependant, les agréments dont il jouissoit dans cette société brillante qui chaque jour le recherchoit avec plus d'ardeur, il s'en éloigna, en 1784, pour suivre le comte de Choiseul-Gouffier dans son ambassade à Constantinople. Trop prés des beaux climats de la Grèce pour ne pas visiter des lieux si chers aux muses, il vit cette tel re célèbre , il vit les ruines de la patrie de Sophocle et d'Euripide, et fut transporté d'un enthousiasme qu'il exprime d'une manière à la fois naïve et piquante dans une lettre adressée à une dame de Paris, madame de Vaisnes, qui en fit circuler plusieurs copies.
Le petit bâtiment où il se trouvoit à son retour d'Athènes, avec l'ambassadeur et su suite, ayant été poursuivi par deux forbans, Delille donna dans cette circonstance des marques de sang-froid et même de gaîté dont toutes les gazettes parlèrent dans le temps : '( Ces coquins-là , dit-il , ne s'attendent pas à l'épigramme que je ferai contre eux. »
Il arriva toutefois sain et sauf à Constantinople avec son illustre ami , et passa une partie de l'été dans la charmante retraite de Tarapia, située sur les confins de l'Europe et de l'Asie à l'embouchure de la mer Noire, où il avoit sans cesse sous les yeux le raagni-
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fique spectacle des innombrables vaisseaux qui entrent de la mer Noire dans le Bosphore vt du Bosphore dans la mer Noire; cette foule de barques légères qui se croisent à chaque instant sur ce bras de mer, et, sur l'autre bord, ces riantes prairies d'Asie, ombragées de beaux arbres, arrosées de plusieurs rivières et ornées d'un nombre infini de kiosques.
C'est dans ce lieu si propre aux inspirations poétiques qu'il travailla à son poëme de V Imagination, où sa muse flexible et brillante a répandu tant d'intérêt et de richesses, et que l'on place au premier rang de ses compositions originales.
De retour à Paris au bout d'une année environ , Delille y reprit les fonctions qu'il remplissoit avec tant d'éclat soit dans l'Université, soit au Collège de France, et se livra de nouveau à la société, qui se montroit chaque jour plus empressée de l'accueillir. La révolution <jui éclata vint bientôt l'arracher à ses travaux, à ses succès et à ses plaisirs , et lui enlever la fortune qu'il avoit amassée : il s'en consola en faisant des vers charmants sur la pauvreté; mais ce qu'il ne put supporter avec la même résignation fut la perte de ses amis, dont le sang ruisseloit chaque jour sur les échafauds. Poursuivi lui-même et conduit devant un comité révolutionnaire, il y parut avec cette tranquillité d'ame qui ne l'abandonnoit jamais que pour les afflictions d'autrui, et fut chaudement défendu par un compagnon maçon qu'il ne connoissoit pas , et dont le principal argument fut qu'il ne falloit pas tuer tous les poètes, mais en conserver au moins quelques uns pour chanter nos victoires. L'argument réussit, et le poëte fut sauvé. Il eut le courage de refuser, peu de temps après, un hymne que lui fit demander Robespierre pour la bizarre cérémonie à laquelle on donna le nom de Fétc de VÉtre Suprême, et ré- ])ondit aux menaces qu'on lui faisoit : « Que la guillotine était fort commode et fort expéditive. » Cédant ensuite cependant aux instances réitérées que lui fit le président d'un comité révolutionnaire, il composa un dithyrambe, où il peignit avec autant d'énergie que de talent l'effrayante immortalité du coupable, et l'immortalité consolante de l'homme de bien.
Échappé, comme par miracle, à ces péril-
leuses épreuves, Delille quitta Paris en 1794» et se retira à Saint-Dié, patrie dé la compagne fidèle qui partageoit alors ses peines et devoit bientôt soulager ses infirmités. C'est là qu'il termina un ouvrage commencé depuis plus de vingt ans, sa traduction de l'Enéide ^ dont il avoit lu le iv^ chant à l'Académie française, en 1775, et quelques fragrnents à Voltaire, qu'il étoit allé voir à Ferney, en 1776. Cette traduction, que l'on trouve inférieure à celle des Géorgiques , mais cjui n'en restera pas moins une portion durable de la gloire du Virgile français , ne fut publiée qu'en 1804 , et fut dédiée à l'empereur Alexandre. Après une année environ de séjour dans les Vosges, Delille s'éloigna définitivement de la France, toujours en proie à l'anarchie, et se réfugia à Bj*de. Il s'y trouvoit en 1796, lors de la retraite de Moreau et du bombarde-^ ment d'Huningue, et se rendoit souvent, diton. sur les bords du Rhin pour y contempler ce terrible spectacle , et suivre de l'œil le jeu et les effets de la bombe , qu'il a décrits d'une manière si poétique dans le premier chant de son beau poëme des Trois Règnes de la Nature, Ce trait, qui rappelle celui de Vernet peignant une tempête au milieu de la mer en courroux , fut révoqué en doute par M. Daru , dans son Epître à Delille :
Le croirai-je, qu'au lieu de ces chants héroïques > Tranquille, sous l'abri des rochers helvéliques, Tu venois tous les jours, près du Rhin embrasé, Sous le foudre euueini voir Huningue écrasé; Sui\Te dans l'air en flamme, avec des yeux dïbiles, Ces comètes d'airain qui renversoient nos villes;
Non, non : tes faux amis l'ont en vain publié : Je ne le croirai point ; ils l'ont calomnié.
fc Oui sans doute , dit M. Amar, tous ceux qui ont personnellement connu le chantre de la Pitié , savent assez combien il étoit incapable , par caractère , de se faire un jeu bar-' bare du spectacle de la destruction et de la mort, pour le spectacle lui-même; mais ils conçoivent également qu'une tête aussi émi* nemment poétique fût très-susceptible d'émotions nouvelles; qu'elle les recherchât et les reçût avec avidité , de quelque nature qu'elles fussent, et abstraction faite de l'objet qui les excitoit. C'est ainsi qu'habitant peu de temps après le village de Glairesse, le seul aspect
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de cette île de Saint-Pierre , dernière retraite du malheureux Rousseau, et si délicieusement décrite par lui, retrace tout-à-coup au poète de rimaginatinnXes infortunes, le génie, iecaractère et les foiblesses du célèbre écrivain, et inspire à Delille ce morceau d'une sensibilité si vraie, si affectueuse , et d'une mélancolie si douce, dont il a enrichi le sixième chant de son poëme. «
Le poète obtint du gouvernement de Berne le droit de bourgeoisie dans cette même île dont l'illustre prosateur avoit été banni , et ce fut dans cette retraite paisible, embellie de tout ce que la nature peut offrir de plus enchanteur et de plus pittoresque, qu'il acheva le poëme des 7>o/j Règnes et celui de r Homme (les Champs , ou les Géorgiques françaises , que l'on trouve supérieur au poëme des Jardins , par l'intérêt du sujet et la régularité du plan.
Après deux ans de séjour en Suisse , Delille se rendit à Brunswick, où il composa le poëme de la Pitié , dont le succès a été contesté avec tant d'aigreur, malgré les beautés qu'il renferme ; il passa ensuite à Londres, où il traduisit le Paradis perdu , et donna ime seconde édition du poëme des Jardins , enrichie de nouveaux épisodes, et de la brillante description des parcs qu'il avoit eu occasion de voir en Allemagne et en Angleterre.
Ainsi, chaque pause de son exil étoit marquée par quelque nouvelle production de son talent. Mais cette suite non interrompue de travaux, qui dès long-temps avoient contribué à affoiblir la vue du poète, finit aussi par altérer sa santé. Sa traduction du Paradis perdu , qu'il fit , dit-on , en l'espace de quinze mois , fut suivie d'une attaque de paralysie cpii augmenta ses infirmités; et lorsque dans la suite on le felicitoit sur cette admirable traduction, que l'on trouve plus originale encore que celle des Géorgiques , il repondoit qu'elle lui avoit coûté la vie.
Cependant l'ordre se rétablissoit en France ; les arts et les lettres y étoient rerais en honneur, et les débris épars des quatre académies avoient été réunis, en I/QS, sous le nom d'Institut National. Delille ne répondit point alors aux vœux unanimes de ce corps illustre qui le réclamoit, et ce ne futqti'en 1802, que ccdant enfin aux instances réitérées de sesnom-
l)reux amis, il renonça à son exil volontaire, et rentra dans sa patrie, « comme l'abeille rentre dans sa ruche , dit M. Michaud , charge des trésors qu'il avoit amassés dans ses courses lointaines. » Outre F Homme des Champs, qu'il avoit fait paroître en 1800, Delille publia, presque simultanément, la Pitié, V Enéide , le Paradis perdu , l'Imagination , et une nouvelle édition du poëme des Jardins. Ces nombreuses publications, dont on est peut-être moins redevable à la volonté de l'auteur qu'à l'insatiable avidité de gloire que sa femme avoit pour lui , furent toujours accueillies avec transport, malgré les traits de l'envie qui s'efforçoit de les déprécier ; et il n'en est pas une dont le succès n'ait été constaté par des reimpressions multipliées, et, plusieurs d'entre elles, par des traductions en diverses langues. Réintégré dans ses fonctions de professeur au Collège de France , Delille entra enfin à l'Institut. Le jour où il y parut en séance publique fut pour lui un véritable triomphe, qui s'est renouvelé chaque fois qu'il s'y est montré. Il n'eût tenu qu'à lui d'obtenir, avec ces marques touchantes de l'estime et de l'admiration de ses contemporains, les faveurs d'une cour jalouse de le compter au nombre de ses partisans ; mais l'inébranlable fermeté de sentiments qui l'avoit fait braver les menaces de la terreur, le fit résister aux séductions du pouvoir impérial, et rien ne put le décider à consacrer à la gloire de Napoléon les accents d'une Ivre qu'il avoit vouée à retracer les malheurs de ses anciens maîtres.
Cependant les infirmités de Delille s'accroissoient : il étoit aveugle ; mais les soins assidus de sa compagne , et ceux de ses amis , lui déroboient l'ennui de cette cruelle cécité. Chaque jour se rassembloit autour de lui un cercle de littérateurs et d'artistes distingués, de femmes charmantes qui s'empressoient à lui plaire et à lui offrir toutes les délices de la plus franche amitié. On sait avec quelle ingénieuse adresse ce cercle aimable se prétoit à l'entourer de toutes les jouissances auxquelles il avoit attaché du prix dans sa jeunesse : témoin ce diner charmant qu'il crut faire au Cadran Bleu, pour lequel il avoit une prédilection particulière, et qu'il fit au faubourg Saint-Germain , chez un de ses amis , où s'etoicnt reunis d'avance plusieurs membres de l'Académie, des gens de
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lettres, des artistes célèbres, des femmes aimables et l'élite des premiers théâtres de la capitale, qui, tous, s'étoient distribué différents rôles pour amuser l'honorable vieillard, lui rendre hommage, et lui retracer l'une de ces scènes populaires auxquelles il se plaisoit tant autrefois à assister au boulevart du Temple.
Cette scène, que la plume élégante de M. Bouilly a retracée de la manière la plus touchante , produisit sur Delille une si complète illusion , les rôles furent joués avec un ensemble , une gaîté , une précision si parfaite , qu'en reconnoissant son ei'reur, il doutoit encore qu'il ne fût pas à son cher Cadran Bleu ; mais enfin désabusé par l'aveu même des acteurs , et ne pouvant plus résister aux diverses émotions qui remplissoient son ame , il s'écria, se laissant aller dans les bras de ses amis : « Ah ! comment exprimer ce que j'éprouve?... Quoi , tant de monde pour amuser un pauvre vieillard !... Ce n'est qu'en France que l'on peut inventer une scène aussi délicieuse; ce n'est que dans sa patrie que l'on peut recevoir de si touchants hommages... Mes amis , mes confrères, hommes aimables, artistes célèbres qui m'entourez , et vous , femmes charmantes , que je sens près de moi , et que je crois voir encore, puissiez-vous tous partager mon ivresse!... Ah! quand je ne serai plus, vous aurez le droit de vous dire : Nous avons prolongé la vie du poële-aveugle ; c'est parmi nous que Delille passa le plus beau jour de sa vie. »
Les heureuses qualités qui avoient attiré à Delille des amis si empressés ne s'altérèrent j)oint dans ses dernières années, et, malgré l'affoiblissement progressif de sa santé , il continua à cultiver les muses. Le poëme de la Conversation , qui parut en 1 8 1 2 , et qui révéla dans l'auteur un nouveau genre de talent, celui de saisir et de peindre les travers de la société avec la justesse et la finesse caustique de La Bruyère, est le dernier ouvrage qu'il ait publié, mais non le dernier auquel il travailla : il s'occupoit d'un poème sur la vieillesse, disant quelquefois à ses amis qu'il n'étoit que trop plein de son sujet , lorsqu'il fut enlevé aux lettres et à l'amitié, le 1^*^ mai i8i3, à l'âge de 75 ans.
Les plus grands honneurs furent prodigues
à ses restes. Son corps, embaumé et injecté, resta , durant plusieurs jours , exposé sur un lit de parade, dans une des salles du Collège de France. L'Institut en corps, l'Université, et tout ce que la capitale avoit de savants , d'hommes de lettres et d'artistes distingués, assistèrent à ses funérailles. Ses élèves, parmi lesquels se trouvoient des maîtres , portèrent son cercueil et payèrent à sa mémoire , dans plusieurs discours éloquents , le tribut de leur douleur et de leur admiration.
Delille avoit donné, dans l'épître dédicatoire de son poëme de l' Imagination , l'idée du modeste monument où il désiroit que reposât un jour sa dépouille mortelle :
Ma plus chère espérance et ma plus douce envie,
C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau , A l'ombre d'un vieux chêne ou d'un jeune arbrisseau : Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte : Que la religion y répande l'eau sainte; Et que de notre foi le signe glorieux , Où s'immola pour nous le rédempteur du monde, M'assure, en sommeillant dans cette nuit profonde, De mon réveil victorieux.
La veuve du poëte-chrétien a rempli ces pieuses intentions aussi fidèlement que les circonstances locales le permettoient, en lui faisant élever, au cimetière du P. La Chaise, un mausolée où se trouve pour toute inscription : Jacques Delille. Ces mots sont à eux seuls un grand éloge ; car, en mèn)e temps qu'ils nous rappellent le souvenir d'une perte inimense pour les lettres , ils retracent à notre pensée cette longue suite de travaux qui n'a fatigué que l'envie , et qui portera le nom de Jacques Delille à la postérité.
Aucun poëte , en effet, ni dans l'antiquité, ni parmi les modernes, n'a laissé un plus grand nombre de vers et de beaux vers. S'il a souvent négligé l'invention et la régularité dans la conception et l'ensemble de ses poèmes, aucun écrivain n'a montré plus d'esprit et de goût , un sentiment plus exquis des mystères de notre versification, une connoissance plus approfondie des ressources de notre style poétique : personne n'a possédé à un plus haut degré l'art d'ennoblir les mots par leur emploi, de donner à ses idées un coloris plus brillant, à la langue une harmonie plus soutenue , et personne enfin n'a su répandre plus d'intérêt , de grâce et de richesses dans les détails.
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Sous le rapport dos qualités sorialcs, ce poëte n'a pas moins de droits à notre estime et à nos éloges : l'urbanité , la douceur de son caractère , la bonté de son cœur, la gaîte , le charme inimitable de sa conversation , lui attirèrent autant d'amis qu'il y eut de gens distintîues à portée de le connoître. « Il racontoit avec grâce , dit M. Duviquet , s'exprimoit avec feu , ne parloit de lui qu'en reculant devant les provocations les plus pressantes , comme Horace ne recitoit ses vers que lorsqu'il s'y voyoit obligé par la reconnoissance ou par l'amitié. Frondoit-il un ridicule, ce qui lui arrivoit assez souvent , il regardoit autour de lui , et si le trait prêt à partir pouvoit atteindre même indirectement une personne de l'assemblée, il le retenoit dans sa main, ou le laissoit tomber à terre. Un caractère aussi liant et aussi aimable le faisoit rechercher dans les premières sociétés de la capitale ; il y portoit l'enjouement et la naïveté d'un enfant ; galant et respectueux auprès des dames; libre, mais sans morgue et avec décence, auprès des grands ; applaudissant aux succès , je ne dirai pas de ses rivaux ( depuis la mort de Voltaire il n'en avoit plus) , mais de ses confrères; sûr de sa supériorité , parce qu'il avoit trop d'esprit pour la méconnoître, et trop aussi pour lie pas affecter de l'ignorer; comme il savoit se taire, et que sa présence ne gènoit point les parleurs, il observoit en souriant, prenoit ses notes de mémoire , et le soir, rentré chez lui, les confioit à ses tablettes. »
Si nous joignons à ce portrait celui que l'on attribue à sa veuve elle-même, nous aurons une idée plus complète encore du caractère de l'homme célèbre qui a laissé dans la mémoire de ses amis de si doux souvenirs. « Delille faisoit remarquer, dit-elle, une grande conformité entre le caractère de ses écrits et sa physionomie : ils avoient de la noblesse, de la simplicité, de l'élévation, de l'esprit, de la franchise, de la gaîté et de la mélancolie. Mais c'etoit dans ses regards qu'il falloit chercher sa physionomie tout entière. Ils étoient si expressifs, qu'on ne vouloit plus croire à leur extrême foiblesse, lorsque la conversation animoit ses yeux, et qu'ils animoient la conversation. • Laissez-moi le voir, disoit une femme à quelqu'un qui s'étoit placé devant elle dans une société nombreuse où il lisoit un poëme :
quand je ne le vois pas, je ne l'entends plus, n « Sa sensibilité le rendoit fidèle , non-seulement à ses amis, mais aux personnes qui l'interessoient , aux lieux mêmes qu'il avoit habités. Ses ouvrages sont pleins de ses premiers souvenirs. Le commentaire de ses vers étoit toujours dans son cœur... Il sembloit n'avoir aucune mémoire pour les choses de vanité; et, quand il parloit de lui , il oublioit toujours les moments les plus brillants de sa gloire... Ses ouvrages l'occupoient beaucoup; il aimoit le travail ; il détestoit la publicité. S'il fût né avec un peu de fortune, il n'eût rien fait imprimer de son vivant. Il donnoit des preuves de foiblesse dans les petites occasions ; il étoit sublime dans les grands événements. Son ame sembloit appartenir tour-à-tour à la gaité , à la mélancolie ; l'une se repandoit dans sa conversation , l'autre dans ses ouvrages. Ses entretiens avoient de la grâce , parce que , toujours naturel et simple , il ignoroit l'affectation qui la détruit. En général , il régnoit un grand accord entre son esprit et son cœur; il n'auroit pu se peindre , il ne se connoissait pas. Il n'exprimoit jamais que ce qu'il avoit éprouvé ou senti. Quoi qu'en aient dit des détracteurs injustes , j'ai vu souvent ses larmes suivre ou précéder les vers qu'il me dictoit. L'envie de plaire, chez lui, ressembloit à la vertu; inspire par sa bienveillance naturelle, il faisoit pour sa société ordinaire les mêmes frais que pour les cercles les plus nombreux. De toutes les vertus qui composoient son caractère, la reconnoissance étoit celle qu'il cultivoit le plus soigneusement. L'ingratitude lui sembloit le plus hideux des vices. Il aimoit beaucoup ; il aimoit d'être aimé. Il ne regrettoit point la perte de sa fortune ; mais il pleuroit amèrement celle de ses amis. »
Les ouvrages ^de Delille ont été publiés dans l'ordre suivant : les Géorgiques de Virgile, traduites en vers français , Paris, 1769, in-i2, 1782 et 1785, 1809 dans tous les formats , avec des notes et des variantes ; les Jardins, ou l'Art d'embellir les Paysages , 1780; ce poëme en quatre chants eut un grand nombre d'éditions successives : il fut réimprimé à Londres en 1 800 , et à Paris en 1 802 ; l'Homme des Champs , ou les Géorgiques françaises ^ 1800, a été traduit en vers latins
NOTICE
avec le texte en regard, par M. Dubois, 1808, in-18; Poésies fugitives^ 1802 : le recueil publié sous le titre de Poésies diverses, an ix , 1801 , in-i 2 et in-18 , a été désavoué par Delille; Dithyrambe sur l' Immortalité de l'ame , suivi du passage du Saint-Gothard , poëme traduit de l'anglais, de madame la duchesse Devonshire, 1802 ; la Pitié , poëme en quatre chants, Londres et Paris , i8o3 : ce poëme a été tronqué dans la première édition qui parut en France; une édition complète , faite en même temps , fut saisie par la police , et l'un des éditeurs fut enjprisonné ; l'Enéide de Vir-
gile, traduite en vers français , i8o5 ; ï Imagination, poëme en huit chants, 1806; les Trois Règnes de la Nature , 1809; la Conversation, 1812. Les Œuvres complètes deDelille ont été publiées en 17 volumes in-8'', Paris, 1816, et en 16 volumes in-8°, Paris, 1824. MM. Regnaud de Saint-Jean d'Angely , Arnault et Delambre, ont prononcé l'éloge funèbre de Delille sur sa tombe. M. Campenon, son successeur à l'Institut, lui a payé un juste tribut d'éloges , ainsi que M. Tissot , qui l'a remplacé dans la chaire de poésie latiuie , au Collège de France.
PlSr DE LV NOTICE.
LES JARDINS
POEME
EN QUATRE CHANTS
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PRÉFACE
iLusiEURS personnes d'un grand méi'ite ont écrit en prose sur les jardins. L'auteur de ce poëme leur a emprunté quelques préceptes, et même quelques descriptions : dans plusieurs endroits, il a eu le bonheur de se rencontrer avec elles ; car son poëme a été commencé avant que leurs ouvrages parussent. Il ne dissimulera pas que c'est avec la plus grande défiance qu'il livre à l'impression cet ouvrage , trop attendu, et sur-tout trop loué. L'indulgence extrême de ceux qui l'ont entendu lui est un garant trop sûr de la rigueur de ceux qui le liront.
Ce poëme d'ailleurs a un très grand inconvénient, celui d'être un poëme didactique. Ce genre est nécessairement un peu froid, et doit le paroitre encore davantage à une nation qui ne supporte guère, comme on l'a souvent remarqué, que les vers composés pour le théâtre, et qui sont la peinture des passions ou des ridicules. Peu de personnes, je dirois même peu de gens de lettres , lisent les Géorgiques de Virgile; et tous ceux qui connoissent la langue latine savent par cœur le quatrième livre de VEnéicle.
Dans le premier de ces deux poèmes, le poète paroit regretter que les bornes de son sujet ne lui permettent pas de chanter les jardins. Après avoir lutté long-temps contre les détails un peu ingrats de la culture générale des champs , il semble désirer de se reposer sur des objets plus riants; mais, resserré dans les limites de son sujet, il s'en est dédommagé par une esquisse rapide et charmante des jardins , et par ce touchant épisode d'un vieillard heureux dans son petit enclos cultivé par ses mains.
Ce que le poète romain regrettoit de ne pouvoir faire, le P. Rapin l'a exécuté: il a écrit, dans la langue et quelquefois dans le style de Virgile, un poème en quatre chants sur les jardins , qui eiit un grand succès dans un temps où on lisoit encore les vers latins modernes.
Son ouvrage n'est pas sans élégance ; mais on y desireroit plus de précision et des épisodes plus heureux.
Le plan de son poème manque d'ailleurs d'intérêt et de variété. Un chant tout entier est consacré aux eaux , un aux arbres , un aux fleurs. On devine d'avance ce long catalogue et cette énuraération fastidieuse qui appartient plus à un botaniste qu'à un poète; et cette marche méthodique, qui seroit un mérite dans un traité en prose, est un très grand défaut dans vui ouvrage eu vers, où l'esprit demande qu'on le mène par des routes un peu détournées, et qu'on lui présente des objets inattendus.
De plus , il a chanté les jardins du genre régulier; et la monotonie attachée à la grande régularité a passé du sujet dans le poème. L'imagination , naturellement amie de la liberté, tantôt se promène péniblement dans les dessins contournés d'un parterre, tantôt va expirer au bout d'une longue allée droite. Par-tout elle regrette la beauté un peu désordonnée, et la piquante irrégularité de la nature.
Enfin , il n'a traité que la partie mécanique de l'art des jardins : il a entièrement oublié la partie la plus essentielle, celle qui cherche dans nos sensations, dans nos sentiments, la source des plaisirs que nous causent les scènes champêtres et les beautés de la nature perfectionnées par l'art. En un mol, ses jardins sont ceux de l'architecte; les autres sont ceux du philosophe, du peintre et du poète.
Ce genre a beaucoup gagné depuis quelques années ; et, si c'est encoie un effet de la mode, il faut lui rendre grâce. L'art des jardins, qu'on pourroit appeler le luxe de l'agriculture , me paroit un des amusements les plus convenables, je dirois presque les plus vertueux , des personnes riches. Comme culture, il les ramène à l'innocence des occupations champêtres ; comme décoration , il favorise sans danger ce goût de dépenses qui suit les grandes fortunes ; enfin il
PREFACE
a, pour celle classe d'Iiommcs , le double avantage de tenir à-la-fois aux goûts de la ville et à ceux de la campagne.
Ce plaisir des particuliers s'est trouvé joint à l'utilité publique: il a fait aimer aux personnes opulentes le séjour de leurs terres. L'argent, qui auroit entretenu les artisans du luxe, va nourrir les cultivateurs; et la richesse retourne à sa véritable source. De plus, la culture s'est enrichie d'une foule de plantes ou d'arbres étrangers ajoutés aux productions de notre sol , et cela vaut bien tout le marbre que nos jardins ont perdu.
Heureux , si ce poënie peut répandre encore davantage ces goûts simples et purs ! car, comme l'auteur de ce poème l'a dit ailleurs:
Qui fait aimer les champs, fait aimer la vertu.
Tel étoit l'avertissement mis à la tète des premières éditions de cet ouvrage. L'auteur a cru devoir y ajouter ce qui suit:
Quelques littérateurs anglais ont pensé que j'avois pris l'idée et plusieurs détails de ce poëme dans celui qu'a composé sur le même sujet M. Mason, digne ami de Gray. C'est avec plaisir que je rends justice à quantité de beaux vers qui distinguent cet ouvrage; mais je déclare que, long-temps avant d'avoir lu le poëme de M. Mason , j'avois composé le mien, et que je l'avois récité dans plusieurs séances publiques de l'Académie française et du Collège royal, auxquels j'avois l'honneur d'appartenir.
Cette nouvelle édition a été retardée par des obstacles imprévus dont le détail est inutile. La foiblesse de mes yeux et de mes moyens m'ayant empêché de visiter, comme je me l'étois promis , les plus beaux jardins de l'Angleterre, je n'en ai cité qu'un petit nombre, célèbres par leur beauté ou par les souvenirs qu'ils rappellent : tels sont Bleinheim, Stow, et le jardin de Pope , si heureux d'appartenir à un homme plein de goût, qui, en conservant religieusement la demeure et les jardins de ce grand poëte , rend à sa mémoire l'hommage àla-fois le plus simple et le plus honorable. Les premiers monuments d'un écrivain fameux sont la maison qu'il a bâtie, les jardins qu'il a plantés, la bibliothèque qu'il a formée: c'est là, si l'on croyoit encore aux ombres, qu'il faudroit chercher la sienne.
Je ne dois pas oublier d'avertir que , ce poëme ayant été publié en 1782, cette époque, à laquelle se rapportent des morceaux les plus distingués de l'ouvrage , m'a imposé la loi de ne rien admettre qui lui fût postérieur dans les additions que j'y ai faites. Ainsi, quand j'ai parlé des jardins d'Allemagne, tout ce que j'en ai dit a dû s'y rapporter. Je ne me suis permis que deux exceptions à cette unité d'époque :
l'une dans l'épisode des religieux de la Trappe; l'autre dans quelques vers sur le charmant jardin de la Colline. J'ai usé, dans ces deux passages , de ce privilège d'esprit prophétique qu'on attribuoit autrefois aux poêles, et j'ai présenté les faits qu'ils rappellent , non comme avenus, mais comme pouvant arriver; et parlà l'unité d'époque se trouve conservée autant qu'elle pouvoit l'être.
Je crois que c'est ici le lieu de rapporter la réponse que j'ai faite, dans la préface de l'Homme des Champs , à 31. de Maistre , qui a regardé comme peu intéressant le sujet du poëme des Jardins. Cette allégation est tellement importante, que je ne dois pas perdre l'occasion de reproduire les réflexions qu'elle a occasionées. M. de Maistre veut-il dire que ce genre de poésie ne peut exciter ces secousses fortes et ces impressions profondes réservées à d'autres genres de poésie.-* Je suis de son avis. Mais n'y a-t-il que ce genre d'intérêt? Eh qnoi ! cet art charmant, le plus doux, le plus naturel et le plus vertueux de tous , cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de l'agriculture, que les poètes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme, ce doux et brillant emploi de la richesse des saisons et de la fécondité de la terre, qui charme la solitude vertueuse, qui amuse la vieillesse détrompée, qui présente la campagne et les beautés agrestes avec des couleurs plus brillantes , des combinaisons plus heureuses, et change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, seroit sans intérêt! Milton , Le Tasse, Homère, ne pensoient pas ainsi, lorsque, dans leurs poèmes immortels , ils épuisoient sur ce sujet les trésors de leur imagination. Ces morceaux, lorsqu'on les lit, retrouvent ou réveillent dans nos cœurs le besoin des plaisirs simples et naturels. Virgile, dans ses Géorgiques , a fait d'un vieillard qui cultive, au bord du Galèse, le plus modeste des jardins, un épisode charmant, qui ne manque jamais son effet smles bons esprits et les âmes sensibles aux véritables beautés de l'art et de la nature.
Ajoutons qu'il y a dans tout ouvrage de poésie deux sortes d'intérêt, celui du sujet, et celui de la composition. C'est dans les poèmes du genre de celui que je donne au public , que doit se trouver au plus haut degré l'intérêt de la composition. Là, vous n'offrez au lecteur ni une action qui excite vivement la curiosité , ni des passions qui ébranlent fortement l'amc. Il faut donc suppléer cet intérêt par les détails les plus soignés, et par les agi-éments du style le plus brillant et le plus pur. C'est là qu'il faut que la justesse des idées, la vivacité du coloris, l'abondance des images, le charme de la variété, l'adresse des contrastes, une harmonie
PRÉFACE
enchantcrosso, une éli'-gaiice sontcniie , atintlient et réveillent continuellement le lecteur; mais ce mérite demande l'organisation la plus heureuse, le goût le plus exquis, le travail le pUis opiniâtre : aussi les cliers-d'œuvre en ce genre sont-ils rares. L'Europe compte deux cents bonnes tragédies : les Gcorgiqiies et le poëme de Lucrèce, chez les anciens, sont les seuls monuments du second genre; et, tandis que les tragédies d'Ennius , de Pacuvius, la Médée même d'Ovide, ont péri, l'antiquité nous a transmis ces deux poèmes; et il semble que le génie de Piome ait encore veillé sur sa gloire, en nous conservant ces chefs-d'œuvre. Parmi les modernes nous ne connoissons guère que les deux poèmes des Saisons, anglois et François, V Art poétique de Boileau, et l'admirable Essai sur l'Homme, de Pope, qui aient obtenu et conservé une place distinguée parmi les ouvrages de ce genre de poésie.
Un auteur justement célèbre , dans une cpitre imprimée long-temps après des lectures publiques de quelques parties de cet ouvrage , a paru vouloir déprécier ce genre de composition: il nous apprend que le sauvage lui-même chante sa maîtresse, ses montagnes, son lac, ses forêts , sa pêche et sa chasse. Quel rapport , bon Dieu ! entre la chanson informe de ce sauvage, et le talent de l'homme qui sait voir les beautés de la nature avec l'œil exercé de l'observateur, et les rendre avec la palette de l'imagination ; les peindre tantôt avec les couleurs les plus riches, tantôt avec les nuances les plus fines; saisir celte correspondance secrète, mais éternelle, qui existe entre la nature physique et la nature morale, entre les sensations de l'homme et les ouvrages d'un Dieu ; quelquefois sortir heureusement de son sujet par des épisodes qui s'élèvent jusqu'à l'intérêt de la tragédie , ou jusqu'à la majesté de l'épopée ! C'est ici le lieu de répondre à quelques critiques, au moins rigoureuses, qu'on a faites du poëme des Jardins. Peut-être est-il permis , après quinze ans de silence , de chercher à détruire l'impression fâcheuse que ces critiques ont pu faire.
Les uns lui ont reproché le défaut de plan. Tout homme de goût sent d'abord qu'il étoit impossible de présenter un plan parfaitement régulier en traçant des jardins, dont l'irrégularité pittoresque et le savant désordre font un des premiers charmes. Lorsque Rapin a écrit un poëme latin sur les jardins réguliers, il lui a été facile de présenter dans les quatre chants qui le composent, i° les fleurs; 2° les vergers; 3" les eaux ; 4° les forêts. Il n'y a à cela aucun mérite , parce qu'il n'y a aucune difficulté. Mais dans les jardins pittoresques et libres, où tous ces objets sont souvent mêlés ensemble, où il
a fallu remonter aux causes philosophiques du plaisir qu'excite en nous la vue de la nature embellie et non pas tourmentée par l'art, où il a fallu exclure les alignements, les distributions symétriques, les beautés compassées, un autre plan étoit nécessaire.
L'auteur .1 donc montré dans le premier chant l'art d'emprunter à la nature, et d'employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers; de changer les paysages en tableaux; avec quel soin il faut choisir l'emplacement et le site, profiter de ses avantages, corriger ses inconvénients; ce qui, dans la nature, se prête ou résiste à l'imitation; enfin, la distinction des différents genres de jardins et de paysages, des jardins libres et des jardins réguliers.
Après ces leçons générales viennent les différentes parties de la composition pittoresque des jardins: ainsi le second chant a tout entier pour objet les plantations, la partie la plus importante du paysage, et la beauté des perspectives et des vues étrangères qui dépendent de l'artifice des plantations.
Le troisième renferme des objets dont chacun n'auroit pu remplir un chant, sans tomber dans la stérilité et la monotonie: tels sont les gazons, les fleurs, les rochers et les eaux.
Le quatrième chant enfin contient la distribution des différentes scènes majestueuses ou touchantes, voluptueuses ou sévères, mélancoliques ou riantes; l'artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent; enfin ce que les autres arts, et particulièrement l'agriculture et la sculpture, peuvent ajouter à l'art des paysages. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, sans que l'auteur se le soit proposé, ce plan, accusé de désordre, se trouve être parfaitement le même qu2 celui de YArt poétique, si vanté pour sa régularité. En effet, Boileau, dans son premier chant, traite des talents du poète et des règles générales de la poésie; dans le second et le troisième, des diflérents genres de poésie, de l'idylle, de l'ode, de la tragédie, de l'épopée, etc., en donnant, comme j'ai eu soin de le faire, à chaque objel une étendue proportionnée à son importance; enfin le quatrième chant a pour objet la conduite et les mœurs du poète, et le but moral de la poésie.
Des critiques plus sévères encore ont reproché à ce poème le défaut de sensibilité. Je remarquerai d'abord que plusieurs poètes onl été cités comme sensibles pour en avoir imité différents morceaux. Des personnes plus indulgentes ont cru trouver de la sensibilité dans les regrets que le poète a donnés à la destruction de l'ancien parc de Versailles, auquel il a rattaché les souvenirs de tout ce qu'offroitde
PREFACE
|j1u3 louchant ci de plus majestueux un siècle à jamais mémorable ; dans la peinture des nnpressions que fait sur nous l'aspect des ruines, morceau alors absolument neuf dans la poésie française , et plusieurs fois imité depuis en prose et en vers; elles ont cru en trouver dans la peinture de la mélancolie , naturellement amenée par celle de la dégradation de la nature vers la fin de l'automne ; elles ont cru en trouver dans cette plantation sentimentale qui a su faire des arbres, jusqu'alors sans vie et pour ainsi dire sans mémoire, des monuments d'amour, d'amitié, du retour d'un ami, de la naissance d'un fils, idée également neuve a l'époque où le poème des Jardins a été composé, et également imitée depuis par plusieurs écrivains; elles ont cru en trouver dans l'hommage que l'auteur a rendu à la mémoire du célèbre et malheureux Cook ; elles en ont trouvé enfin dans l'épisode touchant de cet Indien qui , regrettant au milieu des pompes de Paris les beautés simples des lieux qui l'avoient vu naître, à l'aspect imprévu d'un bananier offert tout-à-coup à ses yeux dans le jardin du Roi, s'élance, l'embrasse en fondant en larmes, et par une douce illusion de la sensibilité, se croit un moment transporté dans sa patrie.
D'ailleurs, il est deux espèces de sensibilité: l'une nous attendrit sur le malheur de nos égaux, puise son intérêt dans les rapports du sang, de l'amitié ou de l'amour, et peint les plaisirs ou les peines des grandes passions qui font ou le bonheur ou le malheur des hommes : voilà la seule sensibilité que veulent reconnoître plusieurs écrivains. Il en est une beaucoup plus rare et non moins précieuse: c'est celle qui se répand, comme la vie, sur toutes les parties d'un ouvrage ; qui doit rendre intéressantes les choses les plus étrangères à l'homme; qui nous intéresse au destin, au bonheur, à la mort d'un animal, et mémo d'une plante; aux lieux que l'on a habités, où l'on a été élevé, qui ont été témoins de nos peines ou de nos plaisirs, à l'aspect mélancolique des ruines. C'est elle qui inspiroit Virgile, lorsque, dans la description d'une peste qui moissonnoit tous les animaux , il nous attendrit presque également, et sur le taureau qui pleure la mort de son frère et de son compagnon de travail, et sur le laboureur qui laisse en soupirant ses travaux imparfaits.
C'est elle encore qui l'inspire , lorsqu'au sujet d'un jeune arbuste qui prodigue imprudemment la luxuriance prématurée de son jeune feuillage , il demande grâce au fer pour sa frêle et délicate enfance. Ce genre de sensibilité est rare, parcequ'il n'appartient pas seulement à la tendresse des affections sociales , mais à une surabondance de sentiment qui se
répand sur tout, qui anime tout, qui s'intéresse à tout; et tel poète, qui a rencontré des vers tragiques assez heureux, ne pourroit pas écrire six lignes de ce genre.
Des personnes , d'ailleurs très estimables , ont fait à ce poème un repi'oche peut-être encore plus sérieux ; c'est de n'avoir été écrit que pour les riches. Ainsi l'on s'est armé contre cet ouvrage de l'intérêt qu'inspire la pauvreté, et l'on a prétendu que l'auteur avait donné des préceptes inexécutables pour elle. S'il s'agit de la pauvreté absolue , elle a autre chose à faire que d'embellir des paysages : s'il s'agit de la médiocrité, je répondrai que j'ai vu des jardins charmants du genre que je recommande, dont la dépense étoit très inférieure à celle qu'ont nécessitée des jai'dins beaucoup plus magnifiques et moins agréables. La plus grande partie de ces préceptes , ayant pour objet le plus heureux emploi des beautés de la nature , peut être exécutée avec les moyens les plus médiocres, lorsque la situation et les accidents du paysage favorisent le goût du propriétaire. D'ailleurs, comment peut-on imaginer qu'un poète, pour qui la campagne a eu tant d'attraits qu'elle a été l'objet de ses trois premiers ouvrages, ait dédaigné les hommes utiles à qui l'on doit ses l'ichesses? Il suffiroit , pour toute réponse, de citer ces vers du premier chant: Mais ce grand art exige un artiste qui pense. Prodigue de génie et non pas de dépense.
On m'a accusé aussi d'avoir exigé du décorateur des jardins l'imitation des grands effets de la nature, et particulièrement des montagnes, et l'on a oublié que j'ai dit, en parlant des montagnes factices:
Un humble monticule Veut être pittoresque, et n'est que ridicule.
A l'égard des rochers, on trouvera ma réponse dans ces vers :
Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage, La nature se rit de ces rocs contrefaits. D'un travail impuissant avortons imparfaits.'
S'il s'agit de ce qu'on appelle des bâtiments
ou des fabriques, le grand luxe des jardins
d'aujourd'hui, on peut se rappeler les vers suivants :
Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'aLus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers prodigués par la mode, Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode; Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois. Chaos d'architecture, et sans but et sans choix. Dont la profusion, stérilement féconde, Enferme en un jardin les quatre parts du monde.
J'avois également proscrit une manie plus ridicule , celle des ruines factices, en disant : Mais loin ces monuments dont la nÙDO feiate
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Ft
Imite ruiil du temps riuimitable empreinte, Tous ces temples anciens récemment contrefaits, Ces débris d'un château qui n'exista jamais. Ces vieux ponts nés d'hier, et cette cour gothique Ayant l'air délabré, sans avoir l'air antique; Simulacre hideux, artifice grossier!
Je crois voir cet enfaut tristement grimacier. Qui, jouant la vieillesse et ridant son visage, l'erd, sans paroitre vieux., les grâces du jeune âge.
Pour ce qui regarde les ruines véritables, on sait qu'il n'y a qu'à laisser faire au temps, qui les dessine et qui les perfectionne mieux que tous les efforts de l'art.
Enfin , la manie dispendieuse des fleurs et de la propriété exclusive des plus rares a trouvé une le^on dans ces vers :
Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au fond d'un cabinet s'enferme avec sa fleur; Pour voir sa renoncule, avant l'aube s'éveille; D'une anémone unique adore la merveille; Et, d'un rival heureux enviant le secret. Achète au poids de l'or les taches d'un œillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre : Qu'il possède en jaloux, et jouisse en avare.
Te pourrois donc appliquer à ces critiques qui ont prétendu être d'un avis différent du mien, en disant en prose ce que j'ai dit en vers, ce vers heureux de l'épitre sur les Disputes:
Soutenant contre vous ce qxie vous avez dit.
Mais si j'ai dû proscrire les fantaisies coûteuses et de mauvais goût, je n'ai pas dû exclure ce que la richesse peut ajouter à la décoration des jardins , pourvu qu'on l'emploie avec goût et avec sobriété. J'ai donc donné des préceptes pour les fortunes médiocres comme pour les grandes ; et j'ai laissé à tout le monde le droit de faire un jardin agréable, sans statue, sans fabrique, et sans tout ce luxe qui n'est point à la portée de la médiocrité, mais qui donne à l'opulence la facilité d'employer les artistes d'une manière utile pour eux , et honorable pour elle.
Enfin , vingt éditions de ce poème , des traductions allemandes , polonaises , italiennes , deux anglaises, en vers, répondent suffisamment aux critiques les plus sévères. L'auteur ne s'est pas dissimulé la défectuosité de plusieurs transitions froides ou parasites: il a corrigé ces défauts dans cette édition , qu'il a augmentée de plusieurs morceaux et de plusieurs épisodes intéressants, qui donneront un nouveau prix à son ouvrage. C'est siu-tout pour annoncer celte édition avec quelque avantage , qu'il a tâché de réfuter les critiques trop rigoureuses que ce poème a essuyées.
On a vu que, dans la préface de l'Homwe des Champs , j'avois déjà réfuté (juelques unes de ces critiques: qu'il me soit permis de ré-
pondre aux principales objections que l'on .i faites sur cette nouvelle production.
On m'a reproché, comme une chose fort grave, de n'avoir pas annoncé dans les premiers vers le plan de cet ouvrage. On pourroit réfuter d'un mot cette critique , en observant que le législateur de la poésie française , dans le plus régulier et le plus justement célèbre des poèmes didactiques, n'a présenté aucun plan. Cette autorité est tellement respectable que je n'en connois pas qu'on puisse lui opposer: mais, ce qui est bien plus extraordinaire, c'est que des censeurs plus sévères encore ont prétendu que ce plan n'existoit pas, parcequ'il n'étoit pas annoncé. Je me crois donc obligé de rappeler ici que le poème a pour objet , i° l'an de se rendre heureux à la campagrve, et de répandre le bonheur autour de soi par tous les moyens possibles ; 2° de cultiver la campagne de cette culture que j'ai appelée merveilleuse, et qui s'élève au-dessus de la routine ordinaire; 3° de voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des yeux observateurs ; 4° enfin de répandre et d'entretenir le goût de ces occupations et de ces plaisirs champêtres en les peignant d'une manière intéressante. Ainsi Le sage, l'agriculteur, le naturaliste, le paysagiste, sont les quatre divisions de ce poème. Cette seule exposition doit suffire à ceux qu'il n'est pas impossible de contenter.
On a prétendu que ces divisions ne lenoient pas essentiellement les unes aux autres. Si on a voulu dire que chacune pouvoit être traitée séparément, on a eu raison, sans rien prouver contre le plan de l'auteur. Virgile auroit pu faire un poème sur les vignes , un autre sur les moissons , d'autres encore sur les veigers et sur les abeilles. Quoique ces objets puissent se séparer, cela ne prouve jooint qu'il ait eu tort de les réunir dans ses Géorgiques.
C'est sur-tout du quatrième chant que l'on a dit qu'il étoit étranger à l'ouvrage: mais, quand on a intitulé un poème l'Homme des Champs, on a le droit d'y rassembler tout ce que le titre peut admettre; et le poète champêtre ne devoit pas y être oublié. Si j'avois omis cette deriiièr-e partie , n'entendez-vous jias les critiques s'écrier : Quoi ! vous parlez de l'art de se rendre heureux, dans les champs , d'en perfectionner la culture, d'en observer les beautés et les richesses, et vous oubliez celui de les chanter! vous oubliez les Virgile, les Thompson , les Gesner , qui ont fait des peintures si intéressantes et si délicieuses, cjue sans elles il. scnibleroit manquer quelque chose à la nature! C'est faire injure à-la-fois à la campagne et à la poésie.
Au lieu de multiplier ainsi ces sortes de critiques dont je crois avoir prouvé l'injustice
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sans être aigri contre leurs auteurs, peut-être eût-il été plus équitiible et plus naturel de remarquer que tous les chants de ce poëme sont parfaitement distincts les uns des autres, et (|ue le sujet en est absolument neuf dans toutes les langues, et particulièrement clans la nôtre.
Au reste, je ne suis pas étonné de la sévérité avec laquelle cet ouvrage a été traité par une partie de la société. On sait que les derniers ouvrages d'un auteur sont toujours l'objet de la critique; mais, par une sorte de compensation, les premiers obtiennent alors un degré d'estime qu'on leur a voit refusé à leur première apparition. Ce n'est point un effet de la justice ni de la bienveillance ; c'est la malveillance au contraire qui, des pi'emiers ouvrages d'un écrivain, fait les accusateurs des derniers. Il semh\e. que, dans l'empire des lettres, les premières productions naissent déshéritées, jusqu'à ce qu'un nouvel ouvrage leur ait rendu leur droit d'aînesse. Lorsque la traduction des Géorgiques parut, elle fut accueillie par une ioule de critiques. La publication du poëme des Jardins rendit à cet ouvrage une estime qu'on ne lui accordoit cjue pour la refuser au poëme fjui le suivit. L'envie aime à trouver la dégénération et l'affùiblissenient du talent dans les nouveaux écrits d'un auteur qui a quelque célébrité. L'Homme des Champs , à son toiu-, valut au poëme qui l'avoit précédé cette sorte d'indulgence malveillante. Lui-même a besoin d'être suivi d'un autre ouvrage, condamné par sa nouveauté M réunir sur lui toute la sévérité des critiques.
On a souvent observé qu'un des grands malheurs de la littérature et de ceux qui la cultivent, c'est l'animosité qui marche toujours à leur suite. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'on la rencontre le plus souvent dans ceux qui courent la même carrière. Malheur à ceux dont l'imagination peut descendre des objets les plus élevés aux tracas des petites passions indignes d'un homme de lettres! je crois voir ces mouches brillantes de toutes les couleurs de la lumière, qui, après s'être jouées aux rayons du soleil, descendent dans la fange, et salissent elles-mêmes tout ce qu'elles touchent. L'abeille ne fait cjue de la cire et du miel , et ne se repose que sur des fleurs.
Au reste, si l'on a pu diminuer le foible mérite de cet ouvrage, on n'a pu me priver du plaisir extrême que j'ai goûté en le composant. Mon imagination, entourée de tout ce que la nature a déplus doux, déplus brillant et de plus riche, s'est r(>posée avec délices sur les idées consolantes qu'elle inspire. Voilà la jouissance que tout le monde m'envie, et la seule (ju'on ne puisse. m'ôter.
On pardonnera cette justification de l Homme des Champs au souvenir des ressources et des consolations que je lui ai dues dans l'adversité. La plupart des autres arts, qui se montrent comme un luxe et un amusement, se présentent dans un jour de malheur avec moins de décence. La poésie est amusante dans les temps de prospérité, vertueuse dans les temps de dépravation, et consolante dans les temps de tyrrainie; d'ailleurs à ces époques malheureuses, des distractions ordinaires ne suflisent pas; il laut des occupations passionnées qui s'emparent fortement des facultés de l'esprit et de l'ame: la poésie a cet avantage; elle a encore celui de s'élever par les charmes de l'imagination au-dessus des scènes de la vie ordinaire , et du spectacle affligeant d'un siècle dépravé: elle crée à son gré d'autres mondes, en choisit les habitants, et place cette population imaginaire, ces meilleurs mondes entre elle et le malheur ou le crime; sur-tout elle ramène ceux qui lu cultivent dans la solitude et la retraite, les asyles les plus sûrs contre la tyrannie: c'est là seulement qu'on peut retenir qnelcjuos i-estes de liberté, et qu'on peut du moins espérer l'oubli. Ce moyen n'a pas toujours réussi: à l'époque horrible dont je parle, l'obscurité et la solitude elle-même avoicnt leurs dangers. Mais mon existence dépose en leur faveur; et c'est aux délices inexprimables de la poésie que je dois le goût de la vie retirée à laquelle je suis tant redevable. Cet art charmant avoit été mon amusement : il est devenu ma consolation et mon asile.
Je ne puis finir ces observations sans remercier M. David*, qui, sans avoir aucune liaison avec moi, m'a dédommagé de la sévérité des critiques par les réponses pleines de goût, d'esprit et d'élégance qu'il a bien voulu y faire. De nombreuses éditions sont venues à l'appui du jugement qu'il a porté de cet ouvrage, et cette réponse est d'un genre à ne pouvoir être réfutée. Je dois les mêmes remerciements à ceux qui, dans des vers charmants, ont exprimé tant d'indulgence pour mon ouvrage, et tant de bienveillance pour ma personne. C'est par le plus doux des sentiments , celui de la reconnoissance, cju'ils m'ont ramené, au moins en imagination, dans ma patrie, dont j'ai vivement senti les malheurs , et qui m'a laissé un profond souvenir de ses délices et de ses bienfaits**.
* M. David avoit imprimé, dans le 'Moniteur des années 1800 et 1801, plusieurs lettres apologétiques de l'Homme des Champs et des autres ouvrages de Dclille.
** Delillc écrivoil ceci à Loudiss en 1801 ; il ue revint il Paris que l'anuée suivante.
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