‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 11 sur 413 · ÉPITRE A MADAME DELILLE · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MADAME DELILLE

Ma dernière prière et mes derniers adieux :

Je te l'ai dit, au bout de cette courte vie,

Ma plus chère espérance et ma plus douce envie,

C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau , A l'ombre d'un vieux chêne ou d'un jeune arbrisseau; Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte ; Que la religion y répande l'eau sainte, Et que de notre foi le signe glorieux, Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde , M'assure , en sommeillant dans cette nuit profonde , De mon réveil victorieux.

Là, quand le ciel voudra que je succombe. Dans le repos des champs place mon humble tombe. Tu n'y poiuras graver ces titi-es solennels Qui survivent aux morts , et qu'au sein des ténèbres Emporte dans l'horreur de ses caveaitx funèbres L'incorrigible orgueil des fragiles mortels :

Au lieu de ces honneurs suprêmes , Du néant vaniteux emphatiques emblèmes , Place sur mon tombeau quelqu'un de ces écrits Que ton goût apprécie et que ton cœur inspire,

Que tu venges par un souris

Des insultes de la satire.

Quand le céleste Raphaël , Aux pieds de l'Eternel , pour chanter ses louanges , Alla se réunir à ses frères les anges ,

Et retrouver ses modèles au ciel , Sur la tombe précoce où périt son jeune âge ,

Il ne reçut point en hommage Ces uoliles attributs, ces brillants écussons Qui d'une race illiistre accompagnent les noms; Mais ce tableau fameux, son plus sublime ouvrage , Du Christ transfiguré majestueuse image.

Par la force et l'audace aux Romains enlevé, Et de ses derniers jours chef-d'œuvre inachevé. Quel ornement pompeux, quelle riche hécatombe,

Eût égalé des tributs si flatteurs ?

Un si touchant trophée attendrit tous les cœurs. Et la Gloire , en pleurant , lui vint ouvrir la tombe.

Je suis bien loiu d'avoir les mêmes droits;

Mais lorsque de la mort j'aurai subi les lois , Pour rendre hommage à ma cendre muette , Sur mon cercueil arrosé de tes pleurs.

Rends à mes vers l'honneur qu'on fit à sa palette ;

Un vieil accord unit le peintre et le poète :

Les beaux-arts sont amis, et les muses sont sœurs. Dans ma retraite ténébreuse ,

Si lu m'aimas, viens aussi quelquefois A ma tombe silencieuse Faire ouïr cette douce voix Dont la grâce mélodieuse Et la justesse harmonieuse Rendront jaloux les Amphions des bois.

Ne crains pas d'y chanter les airs mélancoliques

De ces Arions italiques Qui des sons modulés t'enseignèrent les lois ; J'aimai toujours leurs accords pathétiques. Peut-être à tes sons gémissants Ma muse encor rendra quelques tristes accents;

Car, tu le sais, cette aimable déesse Qui s'empara de moi quand je reçus le jour , La Poésie , à la vive alégresse Préfère, pour former sa cour.

Et la Mélancolie, et la douce Tristesse, Filles rêveuses de l'Amour.

O de mon sort souveraine maîtresse !

Je leur vouai mon cœur en te donnant ma foi : Et tout ce que les dieux ont d'une main féconde

Versé de biens et de plaisirs au monde N'égale pas l'espoir d'être pleuré par toi.

Que des muses audacieuses

Dans leurs rimes ambitieuses

Rêvent leur immortalité ; Rloi, je n'aspire plus qu'à la tranquillité

De la rustique sépulture

Où doit bientôt à la nature

Se rendre ma fragilité.

Toi , viens me voir dans mon asile sombre ! Là , parmi les rameaux balancés mollement , La douce illusion te montrera mon ombre

Assise sur mon monument ; Là , quelquefois plaintive et désolée , Pour me charmer encor dans mon triste séjour , Tu viendras visiter, au déclin d'un beau jour,

Mon poétique mausolée; Là tu me donneras, en passant, un soupir Plus doux pour moi qu'un souffle du zéplijr ; Par toi ces lieux me seront l'Elysée : Le ciel y versera sa plus douce rosée; L'ombre y sera plus fraîche, et les gazons plus verts, Les vents plus mollement caresseront les airs ;

Et , si jamais tu te reposes Dans ce séjour de paix, de tendresse et de deuil.

Des pleurs versés sur mon cercueil Chaque goutte, en tombant, fera naître des roses.

PREFACE

Ce poëme a été commencé dans l'année 1783, et fini en 1794. L'intervalle de ces deux dates a été marqué par de grands événements , dont on V retrouvera quelques traces. Cette observation m'a paru nécessaire, car il est juste que chaque époque soit chargée de sa propre responsabilité.

Deux inconvénients sont attachés aux ouvrages long-temps annoncés : le pubUc se venge de ces retards par un jugement trop rigoureux ; les lectures qu'en a faites l'auteur, soit dans le monde, soit dans les sociétés littéraires, les fragments qui en sont connus, lui donnent, au moment de sa publication , un air de vieillesse qui le décolore.

De plus, cette longue attente donne à la malveillance le temps de s'armer contre le succès ; et déjà , au défaut de l'ouvrage qu'on ne connoissoit pas, on en a attaqué le titre ; on a prétendu que l'Imagination étoit un sujet trop vague et trop étendu; on a oublié que Lucrèceafait un poëme sur la nature des choses, de rerum natura, c'està-dire sur le monde entier et sur tout ce qu'il renferme ; sujet assurément beaucoup plus vague , beaucoup plus étendu, et dont l'Imagination ne seroit qu'une foible partie , ce qui n'empêche pas que ce poëme ne soit un des plus magnifiques et un des plus précieux monuments de l'antiquité. La grande étendue d'un sujet est plutôt un avantage qu'un inconvénient; l'important est d'en diviser les masses en parties bien distinctes et bien circonscrites.

C'est ce que je me suis proposé de faire, comme on le verra dans le plan que je trace ici de l'ensemble du poëme, et des difféi'entes parties qui le composent.

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