LIVRE IV
Que du mcius , assailli d'un peuple audacieux , Errant dans les climais où son dcslin l'exile , Implorant des secours , mendiant un asile, Redemandant son fils arraché de ses bras , De ses plus chers amis il pleure le trépas ! Qu'une honteuse paix suive une guerre affreuse ! Qu'au moment de régner, une mort malheureuse L'enlève avant le temps ! qu'il meure sans secours , Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours ! Voilà mon dernier vœu ; du courroux qui m'enflamme Ainsi le dernier cri s'échappe avec mou ame. Et toi , mon peuple, et toi, prends son peuple en horreur ; Didon au lit de mort te lègue sa fureur; En tribut à ta reine offre un sang qu'elle abhorre : C'est ainsi que mon ombre exige qu'on l'honore. Sors de ma cendre , sors , prends la flamme et le fer, Toi qui dois me venger des enfants de Teucer. Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposes par les lieux , le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux , que de leurs murs rivaux , Soldats contre soldais , vaisseaux contre vaisseaiLX , Courent ensanglanter et la mer et la terre ! Qu'une haine éternelle éternise la guerre ! Que l'épuisement seul accorde le pardon ! Enée est à jamais l'ennemi de Didon :
Entre son peuple et toi point d'accord, point de grâce! Que la guerre détruise et que la paix menace ! Que ses derniers neveux s'arment contre les miens ! Que mes derniers neveux s'acharnent sur les siens ! »
Elle dit; et, roulant sou projet dans son ame, De ses jours odieux cherche à rompre la trame. Pour hâter des moments à sa fureur si doux, Elle appelle Barcé : de son premier époux Earcé fut la nourrice; au sem de sa patrie La sienne dès long-temps a terminé sa vie. « Ta , cours chercher ma sœur : qu'un bain religieux La prépare à paroilre aux autels de nos dieiLx;
Et sic fata Jovis poscunt, hic terminus Laerct : At bello audacis populi vexatus et armis, Finibus extorris, complexu avolsus luli, Auxilium imploret; vidcatque indigna suorum Funera ; née , quum se sub leges pacis iniqux Tradiderit, regno aut optata luce fruatur;
'•^"'Sed cadat ante diem, mediaque inhumatus arcDa.
Haec precor ; banc vocem extremam cum sanguine funJo.
Tum vos, G Tjrii , stirpera et genus omne futuruna
Exercete odils, cinerique haec mittite nostro
Munera : nullus amor populis, nec fœdera sunto.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Qui face Dardauios ferroque sequare colonos,
Nunc , olina, quocumque dubunt se tempore vires.
Litora litoribus contraria, fliictibus undas
Imprecor , arma armis ; pugnent ipsique nepotesque. »
C3o Haec ait, et partis animum versabat in omnis, Invisam quxrens quam primum abrumperc lucem. Tum breviter Barcen nutricem adlata Svchsi , Namque suam patria aotiqua cinLs ater babebat; c< Annam, cara mihi nutrix, hue siste sororem; Die corpus properet fluviali spargere Ijmpha, Et pecudes secum et monstrata piacula ducat.
Qu'à tomber sous le fer la victime soit prête; Du saint bandeau toi-même il faut orner ta tête. Je veux, pour achever de guérir ma raison, Finir le sacrifice attendu par Plu ton , Et d'un parjure amant livrer au feu l'image!... » Elle dit : Barcé court, fidèle à son message. Hâter, sans le savoir, les apprêts du tiépas ; Et son vieux zèle encore accélère ses pas. La reine reste seule. Alors de son injure L'affreux ressouvenir aigrissant sa blessure, Dans l'accès violent de son dernier transport. Tout entière livrée à ses projets de mort. Roulant en traits de feu ses prunelles sanglantes , Le visage livide et les lèvres tremblantes, Les traits défigurés , et le front sans couleur. Où déjà de la mort s'imprime la pâleur, Ters le fond du palais Didon désespérée Précipite en fureur sa démarche égarée, Monte au bûcher, saisit le glaive du héros , Ce glaive à qui son cœur demande le repos; Ce fer, à la beauté donné par le courage. Hélas ! et dont l'Amour ne prévit point l'usage ! Ce lit, ces vêtements si connus à ses yeux, Suspendent un moment ses transports furieux. Sur ces restes chéris, ce portrait et ces armes , Pensive, elle s'an'ête, et répand quelques larmes; Se penche sur le lit, et parmi les sanglots Laisse, d'un ton mourant, tomber ces derniers mo:s : « Gages jadis si chers dans un temps plus propice , A votre cendre au moins que ma cendre s'unisse ! R.ecevez donc mon ame, et calmez mes tourments. J'ai vécu, j'ai rempli mes glorieux moments; Et mon ombre aux enfers ne descend pas sans gloire. Ces murs bâtis par moi garderont ma mémoire. Sur un frère cruel j'ai vengé mon époux. Heureuse , heureuse , hélas ! si , jeté loin de nous , L'infidèle jamais n'eût touché ce rivage ! »
Sic veniat; tuque ipsa pia tege tempora vitta.
Sacra Jovi Stvgio, quae rite incepta paravi,
Perficere est auimus, Cr.emque imponere curis, G-io Dardaniique rogum capitis permittere flammœ. »
Sic ait. nia gradum studio celerabat anili ^i. At trépida, et cœptis immanibus efl'era Dido ,
Sanguineam volvens aciem, maculisque trementis
Inlerfusa gênas, et pallida morte futura,
Interiora domus irrumpit limina , et altos
Conscendit furibunda rogos, ensemque recludit
Dardanium, non hos quacsitum muuus in usus !
Hic, postquam lliacas vestes notufflque cobUe
Conspexit, paullum lacrvmis et mente morata, CJo Incubuilque toro, dixitque novissima verba :
« Dnlces exuviœ, dum fata deusque sinebant,
Adcipite hanc animam, meque his essolvite curis.
Vixi, et, quem dederat cursum fortuna, peregi;
Et nunc magna mei sub terras ibit imago.
Urbem praeclaram statui; mea mœnia vidi;
Ulta virum, pœnas inimico a fratre recepi :
Félix, heu nimium felis, si litora tantum
Nunquam Dardanise tetigissent nostra carinœ .' » Dixit; et, 03 impressa toro : « Moriemur inuUx- 1
L'ENÉIDE
A ces mois sur sa couche iinprimaiil sou visage : « Quoi ! mourirsans vengeance ! Oui , mourons : pourmon La mort , même à ce prix , la mori a sa douceur. [cœur, Que ces feux sur les eaux éclairent le parjure. Frappons. Fuis , malheureux , sous cet affeux augure ! »
A peine elle achevoit, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel , Ont vu sur le bûcher la reine détaillante, Dans ses sanglantes mains l'épée encor fumante. La funeste nouvelle est semée en tous lieux : Les dômes du palais et les voûtes des cieux Retentissent au loin de clameurs lamentables. I,a Renommée accroît ces bruits épouvantables ; La terreur, à sa voix , vole de toutes paris : On diroit qu'une armée a brisé leurs remparts , Et livre au fer tranchant , aux dévorantes flammes , Les temples , les palais , les enfants , et les femmes. Sa sœur tremblante accourt à ce tumulte affreux ; Et, meurtrissant son sein , arrachant ses cheveiLx, Vers la reine expirante elle vole et l'appelle : « Didon, il est donc vrai, tu me trompois, cruelle! Quoi ! ce bûcher fatal, ces autels , et ces feux , N'étoient donc de ta mort que les apprêts pompeux ? Élise en tous les temps parlagea ta forlune ; D'où vient que cette mort ne nous est pas commune ? Par d'aussi durs mépris peux-tu payer ma foi ? Didon, j'aurois du moins expiré près de toi! Oui, la même douleur auroit, à la même heure, Précipité nos jours dans la sombre demeure! Ma main a donc dressé ce bûcher odieux ! Ma voix pour ton trépas invoquoit donc les dieux ! El , par un piège affreux , ta cruelle prudence , Pour assurer ta mort , s'assuroit mon absence ! Oui , Didon , tu perds tout par ce noir attentat , El toi-même, et ta sœur, el la ville, et l'élat. Courez , secondez-moi : de l'onde la plus pure Que j'étanchc son sang et lave sa !>lessure ;
(•^° Scd moriamur, ait. Sic, sic juvat ire sub umbras. Ilauriat bunc oculis ignem crudclis ab alto Dardanus, et nostrae secura feiat omina mortis. »
Dixcrat. Atquc illum média inter talia ferro Conlapsara adspiciunt comités, ensemque cruore Spuraantem , sparsasque manus. It clamer ad alta ^' Atria; conciissam bacchatur Fama pcr urbem. Lamentis, gcmituque, et femineo ululatu Tecta fieinunt; resonat magiiis plaiigoribus jelber. Non aliter quam si immissis ruât hostibus omiiis ti?» Carth.igo, aut antiqua Tvros, flaiumœquc ftiicntes Culmina perquc -^uminum volvantur perquc deorum. Audiit exanimis, trepidoque exterrita cursu, LJnguibus ora soror fœdans, et pectora pugnis, Per medios ruit, ac morientem nomice clamât : « Hoc illud, germana, fuit? Me fraude pelebas? Hoc rogus iste mihi, hoc ignés arœque parabant? Quid priuium déserta querar? comitemue sororem Sprevisti moriens? Eadem me ad i'ata vocasses : Idem arabas ferro dolor, atque eadem bora tuiisset. Ç?o His etiam struxi manibus, patriosque vocavi Voce dcos, sic te ut posila, crudelis! abessem ? Exstinxli me, teque, suror, populumque, patresquc Sidonios, urbemque tuam. Date volnera Ivmpbis,
Et sur sa bouche cncor s'il erre un vain soupir, Que ma bouche du moins puisse le recueillir ! »
Vers le bûcher funèbre à ces mots élancée. Et serrant dans ses bras sa sœur presque glacée, Elle arrête son sang , la réchauffe. A ses cris , Didon rouvre en mourant ses yeux appesantis ; Sa force l'abandonne ; au fond de sa blessure , Son sang en bouillonnant forme un Irisie murmure. Trois fois , avec effort, sur un bras se dressant , Trois fois elle retombe, et d'un œil languissant Levant un long regard vers le céleste empire. Cherche un dernier rayon , le rencontre , et soupire
Alors Junon , plaignant son pénible trépas , Et de sa longue mort les douloureux combats , Pour arracher son ame à sa prison mortelle , Fait descendre des cieux sa courrière fidèle ; Car l'affreux désespoir ayant , avec le temps , Par une mort précoce abrégé ses iusianis , N'ayant point mérité son trépas par un crime , La déesse qui règne au ténébreux abîme Ne l'avoit point encor dévouée à la mort. Ni coupé le cheveu d'où dépendoit son sort. Sur son aile brillante , au soleil exposée , Peinte de cent couleurs, humide de rosée, Iris descend des cieux, s'arrête sur Didon: it Je coupe le cheveu réservé pour Plu Ion , C'en est fait ; de tes jours ainsi finit la trame; Des chaînes de ton corps je dégage ton ame, » Lui dil-elle. A ces mots, sa secourable main Tranche , avec le cheveu , son malheureux destin. Proserpine l'attend sur la rive infernale ; Sa chaleiu' s'évapore , et son ame s'exhale.