LIVRE VI
Hongeul plus bas eucor que de leur nuit piofoude
Il ne s'étend d'espace à la voûte du monde.
Là , de leur chute horrible encore épouvantes ,
Roulent ces fiers géants par la Terre enfantés.
Là des fils d'Aloiis gisent les corps énormes;
Eux qui, fendant les airs de leurs tètes difformes,
Osèrent attenter aux demeures des dieux ,
Et du trône éternel chasser le roi des cieux.
Là j'ai vu de ces dieux le rival sacrilège
Qui, du foudre usurpant le divin privilège,
Pour arracher au peuple un crimii'.el encens,
De quatre fiers coursiers aux pieds retentissants
Attelant un vain char dans l'Élide tremblante,
Une torche à la main y semoit l'épouvante :
Insensé , qui , du ciel prétendu souverain ,
Par le bruit de sonchar et de son pont d'airain,
Du tonnerre imiloit le bruit inimitable !
Mais Jupiter lança le foudre véritable ,
Et renversa , couverts d'un tourbillon de feu ,
Le char, et les coursiers, et la foudre et le dieu :
Son triomphe fut court, sa peine est éternelle.
Là, plus coupable encore, est ce géant rebelle.
Ce fameux Tilyus, autre rival des dieux,
De la Terre étonnée enfant prodigieux :
Par un coup de tonnerre aux enfers descendue ,
Sur neuf vastes arpents sa masse est étendue.
De sa faim éternelle éternel aliment ,
Sur son cœur un vautour s'acharne incessamment :
L'oiseau ronge à jamais sa poitrine profonde.
Et contre lui toujours en vain sa rage gronde ;
Il périt pour renaître, il renaît pour souffrir;
Joint le tourment de vivre à l'horreur de mourii' ;
Et son cœur immortel et fécond en tortures,
Pour les rouvTir encor, referme ses blessures.
Rappellerai-je ici le superbe Ixion, Le fier Pirithoiis, et leur punition? Sur eux pend à jamais , pour punir leur audace ,
Saevior intus habet sedem. Tum Tartarus ipse
Bis patct in prseceps tantum, tenjitque sub uinbras,
Quantus ad aellierium cœli suspectas Olyiupiim.
iSo Hic genus autiquum Tcrrse, Titania pubes. Fulmine dejecti, fundo volvuntur iu imo. Ilic et Aloïdas geminos, inraania vidi Corpora, qui manibus magnum rescindcre cœlum Adgressi, superisque Jovem detrudere reguis. Vidi et crudelis dantem Salmonea pœnas.
Dura flammas Jovis et sonitus imitatur Cdynipi : Quatuor hic invectus equis, et lampada quassans, Per Graium populos mediœque per Elidis urbem Ibat ovans, divumque sibi poscebat houorcm,
590 Démens! qui nimbes, et non imitabile fulmen, JEre et cornipedum pulsu simulaiat equorum. At pater omnipotens dcnsa inter oublia tclum Contorsit, non ille faces, nec fumea taedis Lumina , prsecipitemque inmani turbine adegit. Nec non et Tityon, Terrae omnipareiitis alumnum , Cernera erat; per tota novem cui jugera corpus Porrigitur, rostroque inmanis vollur obunco Inmortale jecur londens, fecuudaque pœnis Viscera, rimalurque epulis, liabitatquc sub alto
Coo Pcctore; nec llbiis rcquics datur ulla renatis.
D'un roc prêt à tomber rétcrnelle menace.
Tantôt , pour irriter leur goiit voluptueux ,
S'offrent des mets exquis et des lils somptueux ;
Vain espoir ! des trois sœurs la plus impitoyable
Est là, levant sa torche et sa voix effroyable.
Leur défend de toucher à ces perfides mets ,
Qui les tentent toujours , sans les noin-rir jamais.
Là sont ceux dont le cœur a pu trahir un frère ;
Ceux dont la main impie osa frapper un père;
Ceux qui de leurs clients ont abusé la foi ;
Celui qui, possédant, accumulant pour soi.
Aux besoins d'un parent ferma son cœur barbare ,
Et seul couva des yeux son opulence avare.
Ce nombre est infini. Vous nommerai-je ceux
Qu'un amour adultère a brùlé de ses feux.
Et ceux qui , se rangeant sous les drapeaux d'un traiti e,
Désertent lâchement la cause de leur maître ?
Chacun d'eux dans les fers attend son châtiment ;
Et cette attente horrible est son premier tourment.
Ne me demandez pas les peines innombrables
Que partage le ciel à tous ces misérables.
A rouler un rocher l'un consume ses jours ;
L'autre toujours montant, et retombant toujours ,
Voyage avec sa roue. Un destin tout contraire
De Thésée a puni l'audace téméraire :
De ses longues erreurs revenu désormais,
Sur sa pierre immobile il s'assied pour jamais ;
C'est là son dernier trône : exemjde épouvantable !
Là sans cesse il redit d'une voix lamentable :
Par le destin cruel que j'éprouve en ces lieu.v ,
Apprenez , o mortels ! a respecter les dieux.
Ils ont leur place ici ces lâches mercenaires
Qui vendent leur pairie à des lois étrangères.
La peine suit de près ce père inceslueux
Qui jeta sur sa fille un œil voluptueux ;
Et, jusque dans son lit portant sa flamme impure.
D'un horrible hyménée outragea la nature.
Quid mcmorem Lapitbas, Ixiona, PiritLoumque ? Quos super atra silex jamjam lapsura, cadeutique Inminet adsimilis : lucent gcnialibus altis Aurea iulcra toris, epulseque ante ora parât* Regifîco luxu; Furiarum maxuma juxta Adoubât, et manibus probibct contingere mensas, Exsurgitque facem adtollens, atque intonat ore. Ilic, quibus invisi fratres, dura vita manebat, Pulsatusve parens , et fraus innexa clienti;
C'o Aut qui divitiis soli incubuere repertis,
IS'ec partem posuere suis ; qua: maxuma turba est. Quique ob adulterium caesi; quiquc arma seculi Impia, nec veriti doniinorum fallere dextras, Inclusi pœnam exspeetant. Ne qusere doceri, Quam pœnam, aut quœ forma viros fortunave mersit. Saxum ingens volvunt alii, radiisve rotarum District! pendent; sedet, acternumque sedebit, Infelix Tbeseus; Phlcgrasquc miserrimus omnis Admonet, et magna testatur voce per umbras :
*'2o Discite justitiam moniti, et non temnere divos, Vendidit hic auro patriam, domiuumque potentem Inposuit , tîxit leges pretio atque refixit : Ilic thalamum invasit natae vetitosque hymcna;os • Ausi omnc« inmanc ncfas, ausoque potiti.
L'ÉNÉlDE.
Ils sont jugés ici tous ces jiigts sans foi , Qui de riutérèt seul reconnoissoienl la loi; Qui, nieltanl la justice à d'infanies enchères, Dicloient el réiracloient leurs arréis mercenaires, El de qui la balance , inclinée à leur choix , Corrompit la justice el fil mentir les lois ; Tous ces profanateurs des liens légitimes ; Tout ce qui fut coupable, et jouit de se^ crimes. Non, quand j'aïu'ois cent voix , je ne pourrois jamais Dire tous ces tourments, compter tous ces forfaits. Mais c'est trop de discours; ranime ton courage, Suis-moi : je vois d'ici ce magnifique ouvrage. Ce palais de Pluton, noble rival des cieux, El du dieu de Lemnos chei-d'œuvre audacieux. Voici bientôt la porte où la branche divine Doit par sa riche offrande apaiser Proscrpine. »
Elle dit ; et tous deux par des sentiers obscurs Ils poursuivent leur route, et marchent vers ces mui's. Le héros, le premier, touche au bput de sa course, Se baigne en des flots purs tout récents de leur source. Et suspend son hommage au palais de Pluton.
Ils avancent : au lieu de l'ardent Phlégéton Et des rocs que rouloit son onde impétueuse. Des vergers odorants l'omlirc voluptueuse, Les prés délicieux el les bocages frais, Tout dit : Voici les lieux de l'éternelle paix ! Ces beaux lieux ont leur ciel , leur soleil, leurs étoiles ; Là de plus belles nuits éclaircissenl leurs voiles; Là, pour favoriser ces douces régions, Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons. Tantôt ce peuple heureux, sur les herbes naissantes, Exerce , en se jouant , des luttes innocentes ; Tantôt leurs pieds légers , sur de rianis gazons , Bondissent en cadence au doux bruit des chansons. D'autres touchent la lyre; à leur tète est Orphée, Tel qu'il charma jadis les sommets du Riphéc : Son luth harmonieux , ({u'accompagne sa voix ,
Non, tnlhi si linguse ccntum sint, craque ccDliim,
Ferrea vox, omnis scelcrum coiuprenderc formas,
Orania pœnanim ])cicurrcre noraina possitD. »
Haec ubi dicta dédit Phœbi longœva sacerdos :
« Sed jam âge, carpe viam, et susceptnin pcrtice muniis,
C3o Adceleremus, ait; Cvclopura educta camiuis Mœuia conspicio, atque adverso foruice portas, Haec ubi nos prïccpta jubeot dcponere doua. » Dixerat, et paritcr gressi per opaca viarum Conripiunt spatiuiu mediuin , foribusque propiiiquant. Occupât Jineas aditura, corpusque recenli Spargit aqua, ranuunque adverso in liinine figit.
His deinum exactis, pcrl'ecto munere divae, Devenerc locos bclos , et amœna vireta Fortunatorum nemorum, sedesque beatas.
6io Largior hic canipos œther et lumine vestit Purpureo; solcmque suum, sua sidcra norunt. Pars in graniincis exercent membra pala-stris; Conlcnduut ludo, et iulva luctantur arena; Pars pedibus plaudunt cborcas, et carinina dicunt. Nec non Threïcius longa cum veste sacerdos Obb)quilur numeris scptcni discrimina vocum ; Jamque eadem digitis, jam pectine puisât eburno.
Ou frémit sous l'archet, ou parle sous ses doigts :
L'œil suit les plis mouvants de sa robe floUanle;
L'oreille est suspendue à sa lyre touchante ;
Et, sur sept fils divins où résonnent sept tons,
Son doigl léger parcouri l'intervalle des sons.
Là brillent réunis dans des scènes champêtres
Les héros des l'royens, leurs princes, leurs ancêtres ;
Tous, conservant les goûls dont ils furent épris,
Dans ce séjour de paix offrent aux yeux surpris
Des ombres retraçant les scènes de la guerre.
Ici des javelots enfoncés dans la terre ,
Là des coursiers sur l'herbe errant paisiblement,
Des armes et des chars le noble amusement,
Ont suivi ces guerriers sur cet heureux rivage,
Et de la vie encore ils embrassent l'image.
Du tranquille bonheur qui règne dans ces lieux , Une scène plus douce attire encor ses yeux. Plusieurs , couchés en paix sur l'épaisseur des herbes , Où l'Eridan divin roule ses eaux superbes, Sous lombrage odorant des lauriers toujoms verts. Joignent leurs douces voix au doux charme des vers. Là régnent les vertus ; là sont ces cœurs sublimes , Uéros de la patrie , ou ses nobles victimes ; Les prêtres qui n'ont point profané les autels ; Ceux dont les chants divins instruisoient les mortels ; Ceux dont l'humanité n'a poinl pleuré la gloire, Et qui par des bienfaits vivent dans la mémoire ; Et ceux qui , de nos arts utiles inventeurs , Ont défriché la vie et cultivé les mœurs : De festons d'un blanc pur leurs lêtes se couronnent. Avec eux est Musée ; en cercle ils l'environnent ; Il les domine tous d'un front majestueux. La Sibylle l'aborde : « O chantre vertueux Qui charma les humains, la terre et l'Elysée I De grâce, apprenez-moi, vénérable Musée, Où d'Anchise est fixé le paisible séjour : C'est pour lui qu'exilés de l'emjîire du jour
Hic gciius antiquum Teucri, pulcherrima proies, Magnauinii heroes, nali melioribus anuis,
6^0 llusque, Assaracusque, et Troja: Dardanus auctor. Arma procul currusque virum miralur inanis. Slant terra dcfixa; hastae, passimque soluti Per carapos pascuntur cqui. Quae gratia currum Armorumque fuit vivis, quae cura nitenlis Pascere equos, eadcm scquitur tellure rcpostos. CoQspicit ccce alios dextra la;vaque per hcrbam Vesccnlis , lœlumque choro Pa;ana canenlis , Inter odoratum lauri nemus, uude superne Plurimus Eridani per silvam volvitur amiiis.
6G0 Hic manus, ob palriam pugnando volnera passi; Quique sacerdotes casti , dura vita raanebat; Qiiique pli vates, et Phocbo digna locuti ; Inventas aut qui vitam excoluere per artis; Quique sui raeraores alios fecere mcrendn : Omnibus his nivea ciiiguutur tempora villa. Quos circumfusos sic est adiata SibjUa; Musœum ante omnis ; mçdium nam plurima tiirba Ilunc hal)et , atque humeris cxstantcni suspicit altis : « Dicite , felices anima;, tuquc , opliiuc vates,
''7« Ouae rcgio Anthisen, quis habct locus? lUius crgo