‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 143 sur 413 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

If Jil, cotiit aux autels, présente son hommage. Tout son peuple irrité seconde son courage : L'un vante en lui ce sang issu de tant de rois, Celui-ci sa beauté, celui-là ses exploits.

Tandis qu'au fier Rutule, armé pour sa vengeance, L'audacieux Turnus inspire sa vaillance, L'horrible Alecton vole embraser les Troyens ; Et son art a recours à de nouveaux moyens. Ge jour, dans les forêts et le long des rivages, Ascagne poursuivoit leurs habiléuits sauvages , Tantôt les surprenant en des pièges adroits. Tantôt d'un pied léger les suivant dans les bois; Et tandis que ses chiens, pleins d'adresse ou d'audace, De leur timide proie interrogent la trace, Alecton, tout-à-coup irritant leur ardeur. D'un cerf au front allier leur apporte l'odeur; Son art fatal ainsi cherche à troubler la terre. Et donne dans les champs le signal de la guerre. Les enfants de Tyrrhée, honneur de ces hameaux, A qui le roi commit le soin de ses troupeaux , Avoient , tout jeune encor, dérobé sous sa mère Cet hôte des forêts élevé chez leur père. Leurs yeux avec plaisir avoient vu sous leurs toits Croître sa jeune tête et l'orgueil de son bois ; Sur-tout leur jeune sœur, la charmante Silvie, En faisoit le plaisir, le bonheur de sa vie : Elle eulaçoit des fleurs à son front jeune et fier, Choisissoit pour son bain le ruisseau le plus clair. Le lavoit dans ses flots , le séchoit au rivage , Tous les jours de sa main peignoit son poil sauvage; Il vivoit à sa table , accouroil à sa voix ; Libre dans la journée, il erroit dans les bois; Et vers la fin du jour, bondissant d'alégi-esse , Lui-même revenoit retrouver sa maîtresse.

Ce jour, comme il suivoit le frais courant des eaux , Ou reposoit sur l'herbe au bord des clairs ruisseaux. Les chiens, qui pleins d'ardeur erroienl dans la campagne ,

Hune decus egregiiim fornue movet atqiic juveutse. Hune atavi reges, hune claris dextera factis.

Dum Turnus Rutulos animis audacibus implet, Allecto in Teucros Stygiis se concitat alis, Arle nova, speculata locum, quo litore pulcher Insidiis cursuque ieras agitabat lulus.

Hic subitani canibus rabiem Cocvtia virgo

4S" Objicit, et noto nares eontingit odore ,

L't cervum ardentes agerent; quae prima laborum Causa fuit , belloque animos adcendit agrestes. Cervus erat forma praestanti et cornibus ingens; Tvrrbidœ pueri quena matris ab ubere raptuu ISulribant, Tyrrheusque pater, oui rcgia parent Armenta, et late custodia crédita campi. Adsuetum imperiis soror omni Silvia cura Mollibus intexens ornabat cornua sertis, Pectcbatque ferum, puroque in fonte lavabat.

*'jo nie, maoum patiens, mensaeque adsuetus herili , Errabat silvis, rursusque ad limina nota Ipse doraum sera quamvis se noclc ferebat. Hune procul errantcm rabidx venaiitis luli Conmovere canes, fluvio quuin forte secundo Dcflueret, ripaque Kstus viridante Icvaret.

De cette belle proie avertissent Ascagne, Et vers elle leurs cris dirigèrent ses pas. Soudain, impatient de signaler son bras. Vers le noble animal couché sur la verdure Son arc a fait voler une flèche trop sûre : Alecton la guidoit. Le trait part en sifflant , Et du cerf qui sommeille il va percer le flanc. Lui, tout ensanglanté de la fatale atteinte. Accourt à son asile, et par sa triste plainte. Gémissant, l'œil en pleurs, la flèche dans le seiu. De ses maîtres chéris semble implorer la main. Silvie entend ses cris ; elle accourt la première ; Elle accourt, elle voit la flèche meurtrière; Elle frappe son sein, invoque à haute voix Ses frères , ses amis , dispersés dans les bois ; Alecton la seconde. A l'instant tout s'assemble ; Diversement armés , ils accourent ensemble : Ici c'est un tison , tout noirci par les feux , Là des pieux aiguisés, là des rameaux noueux ; De tout ce qu'il saisit chacun se fait des armes. Tyrrhée, en ce moment, loin d'eux et sans alarmes , A l'aide de longs coins enfoncés par son bras. D'un chêne déchiré séparoit les éclats : Il écoute, il approche, il apprend son outrage. Et, la hache à la main, vole brûlant de rage.

Cepeudant la déesse, avide de malheurs, Ne perd pas ce moment d"embraser tous les cœurs , S'élance vers l'étable , et sa bouche infernale Enfle d'horribles sons sa trompette fatale. La forêt s'épouvante à ces sons mugissants : Ils ébranlent au loin les bois retentissants ; Le Vélino frémit dans ses sources profondes; Le Nar, au lit de soufre, a suspendu ses ondes; Tout est dans l'épouvante ; et, de leurs bras tremblants Les mères sur leur sein ont pressé leurs enfants. Soudain du fond des bois , du sommet des collines , Volent à ce signal les peuplades latines ;

Ijjse ctiam, esimis laudis subcensus amore, Ascanius curvo direxit spicula coinu :

Nec dextrae erranti deus abfuit, actaque muJto Perque uterum sonitu pcrque ilia venit arundo.

^o Saucius at quadrupes nota intra tccta rcfugit,

Successitque geraens stabulis; questuque, crueulus, Atque imploranti similis, tectum omne replebat. Silvia prima soror, palmis percussa lacertos, Auxilium vocat, et duros conclaïuat agrestes, oui (pestis enim tacitis latet aspera silvis) Inprovisi adsunt; hic torre armatus obusto, Slipitis hic gravidi nodis : quod cuique repertura Rimanti, telum ira facit. Vocat agmina Tyrrheus, Quadrilîdam quercum cuneis ut forte coactis

âii> Scindebat, rapta spirans inmane securi.

At ssBva e speculis tempus dea nacta nocendt Ardua tecta petit stabuli, et de culmine sumrao Pastorale eanit signum , cornuqiie recurvo Tartaream intendit voccm ; qua protenus omne Contrcmuit nenius, et silvae intonuere profunds. Audiit et Triviœ longe lacus; audiit amnis Siilfurea Nar albus aqua, fontcsquc Velini; Et trepidoB matrcs pressere ad pertora natoi.

L'ENEIDE.

Tous ont armé leurs bras emiurcis aux travaux. Le Troycn, à son tour, de ses remparts nouveaux, En flots impétueux vole au seeours d'Ascagne; Leurs bataillons serrés ont couvert la campagne. Ce n'est plus une troupe, une attaque sans art. Où l'on niarcbe sans ordre , où l'on s'arme au hasard De bois durcis au feu et de tiges noueuses : Par-tout le fer éclate en leurs mains valeureuses ; Par- tout les javelots, les lances et les traits. D'une horrible moisson hérissent les guérets; Et l'airain, du soleil défiant la lumière, Henvoie au loin l'éclat de sa pompe guerrière : Tel, lorsqu'un premier vent ride et blanchit les flots,

L'Océan par degrés enfle en grondant ses eaux ;

Il s'agite , il bondit dans ses prisons profondes,

Et jusqu'au ciel enfin lance ses vastes ondes. On se mêle : aussitôt tombe le brave Almon ,

Premier fds de Tjrrhée , espoir de sa maison ;

Et, sortant à grands flots sous la flèche ennemie,

Son sang arrête l'air, la parole et la vie.

Sur ce corps expirant s'entassent mille corps.

Un mortel s'opposoit à ces premiers transports ;

C'est le vieux Galésus, fameux par sa sagesse,

Et de qui la justice égaloit la richesse :

Cent contres exerçoient ses robustes taureaux;

Dans ses prés mugissoient ou bèloient vingt troupeaux.

Vaine richesse, hélas! Répandu par la guerre.

De cet homme de paix le sang rougit la terre.

Tandis que dans les champs règne un massacre égal,

Celle qui du carnage a donné le signal ,

Du sang qu'elle a versé savourant les prémices,

Se promet en secret de plus grands sacrifices ;

Et , s'enorgueillissant de ses heureux essais ,

Elle court à Junon raconter ses succès :

Tiim vero ad vocera celeres, qiia buccÏDa signuni 520 D[ra dédit, raptis roncurrunt iindique tells Indomili agiicoloc; nec non et Tioia pubes Ascanio auxiliuin castris efi'uudit apertis. Dircxere acies : non jaiu certainine agresti, Stipitibus duris agitur, sudibusve pricustis; Scd l'erio ancipiti decernunt, atraquc late Horrescit strictis seges cnsibus , œraquc f'iijgent Sole lacessita, et lucem sub nubila jactant. Fluctus uti priiuo cœpit quum albcscere vente, Paulatiin scsc toUit mare, et altius undas 53o Eiigit, iudc irao consurgit ad aethora fuudo.

llic juvenis priinam ante aciera, stridente sagilta, Natoruia Tyrrbei iïicrat qui maximus, Alnio Sternitur ; haesit eniin sub gutture vohius, et udae Vocis iter teauemque inclusit sanguine vitam. Corpora raulta virum circa; seuiorque Gaiœsus, Dum paci médium se oITert, justissimus unus Qui fuit, Ausoniisque oiira ditissimus arvis; Quinque grèges illi balautum, quiua redibant Arraenta, et terram ccnUim vertobat aratris. ài'> Atque ea per camjjos a;quo dum Marte gerunlur, Promissi dea facta potens, ubi sanguine bcllum Imbuit, et primae eonmisit funera pugnae, Dcserit Hesperiam, et cœli conversa per auras, Junonem victrix adfatur voce superba :

«Reine des dieux, dit-elle avec une voix fiére, Mes mains à la discorde ont ouvert la carrière ; Le sang de l'Ausonie a souillé les Troyens : De la paix maintenant renouez les liens ! Le fer les a tranchés. Si Junon le désire. Je ferai plus encor : bien loin de cet empire J'irai par de faux bruits, de sinistres rumeurs, De la soif des combats embraser tous les cœurs : Cent cités marcheront, de carnage affamées; Et la terre, à ma voix, vomira des armées. »

« C'est assez, dit Junon; ces préludes heureux Me sont un sûr garant du succès de mes vœux. Un premier sang versé vient de rougir la terre; Rien dans son cours fougueux n'arrêtera la guerre : Qu'ainsi traitent ensemble , aux dépens de Turnus , Et le roi des Latins et le fils de Vénus ! Pour ne pas irriter le souverain du monde , Toi , regagne à l'instant ta demeure profonde; Sur le trône des cieux gardons de le braver. Va , pars; tu commenças, c'est à moi d'achever. » Ainsi parle Junon. La terrible immortelle , Secouant les serpents qui sifflent sous son aile. Pour regagner le Styx descend du haut des airs. Au sein du Latium, sous des rochers déserts. S'étend un noir vallon, où des feuillages sombres Entretiennent l'horreur de leurs épaisses ombres ; Par- tout l'œil y rencontre un deuil majestueux. Sous leur voûte funèbre un torrent tortueux Roule, et battant les rocs de ses eaux vagabondes. Fatigue les échos du fracas de ses ondes. Là, des vapeurs du Styx empoisonnant les airs. S'ouvre un antre profond, soupirail des enfers. Du séjour ténébreux épouvantable entrée.

Là , dirigeant son vol , la déesse abhorrée

" En perfecta tibi bello diseordia tristi.

Die iu amiciliam coeant, et fœdera jungant,

Ouandoquidem Ausonio respersi sanguine Teucros.

Hoc etiam bis addam, tua si mihi certa voluntas;

Finitimas in bclla feram rumoribus urbes, ^^0 Adcendamque animos insani Martis amore,

Undique ut auxiiio vcniant; spargam arma per agros. » Tura contra Juno : €< Terrorura et fraudis abunde est. Stant bclli causae; pugnatur comminus armis Qus3 fors prima dédit, sanguis novus imbuit arma. Talia conjugia et taies célèbrent hymcnaeos Egiegium Veneris genus et rex ipse Latinus. Te super œtherias errare licentius auras Ilaud patcr ille velit surami regnator olyrapi; Cède locis : ego, si qua super fortuna laborum est, Sf") Ipsa regam. » Taies dederat Saturnia voces. llla autcm adtollit stridentes anguibus alas , Cocytique petit sedera, supera ardua linquens. Est locus, Italise medio sub montibus altis, IVobilis, et faraa multis meraoratus in cris, Amsancti valles : densis hune frondibus alrum Drget utrimque latus nemoris, inedioque fragosus Dat sonitura saxis et torto vortice torrens. Hic specus horrendum, saevi spiracula Ditis, Monstratur, ruptoque ingens Acheronte vora-'o ^7" Pcsliferas aperit fauccs, queis condita Erinnys,

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