‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 153 sur 413 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Tel qu'en \m jour d'été nous voyons un ciel pur Des feux d'un pourpre ardent enflammer son azur ; Puis, de SCS longs cuissards essayant la souplesse, D'un argent mêlé d'or admire la richesse, El sa lance fatale , et son glaive divin , Sur-tout son bouclier, chef-d'œuvre de Yulcain.

Là ce dieu, que le sort instruisit de leur gloire, Des Romains triomphants a retracé l'histoire. Là sont tous ces héros , honneur de ces remparts , Depuis les rois albains jusques aux deux Césars. Là du dieu des combats git la louve fidèle; Deux célestes jumeaux qui sont nourris par elle, Pendoient à sa mamelle, et jouoient sur son sein : Déjà dans leurs regards est écrit leur destin ; Nés dans l'antre de Mais , ils en ont le courage ; Ils sucent sans effroi leur nourrice sauvage : Le dieu semble sourire aux fruits de son amour; Elle, en se retournant, les flatte tour-à-tour, Et sur le double espoir de Rome cncor naissante Promène mollement sa langue caressante.

Ici l'on voit un cirque et le peuple romain, Des Sabines en pleurs l'involontaire hymen, Et les deux rois armés, et les fatales guerres Dont ce rapt politique ensanglanta leurs terres. Plus loin , des flots de vin , des flots de sang sacré Solennisenl le nœud que la paix a serré. Ailleurs, de Métius c'étoil l'affreux supplice; Pour punir son forfait et son lâche artifice, A deux chars attelés quatre fougueux chevaux De ses membres rompus emporloient les lambeaux : Son sang au loin rougit les ronces dégouttantes.

Plus loin , de Porscnna les fureurs insultantes Pressent Rome assiégée, et du joug des Tarquins Menacent de nouveau ces fiers républicains; Les Romains à sa rage opposent leur audace : On le voit à sou air, à son œil qui menace, S'indigner qu'un seul homme, arrêtant ses drapeaux ,

Cio Terribilera cristis galcam flammasque voraentem ; Fatiferumque ensem, loricam ex aere rigentem, Sanguineam , ingentera , qualis quum cserula nubcs Solis inardescit radiis longcque relulgct; Tum levis ocrcas eleclro auroque recocto , Hastamque, et clypei non enarrabile tcxtum. Ulic res Italas, Romanorumque triuraphos, Ilaud vatum igoarus venturique ioscius œvi, Fecerat ignipotens; illic genus oinne futurae Stirpis ab Ascanio, pugnataque in ordine bella.

633 Fecerat et viridi fetara Mavortis in antro

Procubuisse lupam; gcminos huic ubera circum Ludcre pendentcs pueros, et lambcre matrem Inpavidos; illam tcreti cervice reflexam Mulcere alternes, et corpora fingere lingua.

Nec procul liinc Ronaain, et raptas sine more Sabinas Consessu caveaB, magnis Circensibus aciis, Addiderat, subitoque novum consurgere bellum Roniulidis, Tatioque seni, Curibasqiie severis. Post idem, intcr se posito certamine, rcges

'■'io Armati Jovis ante aram, paterasque tenentcs, Slabant, et caesa jungebant fœdera porca. Ilaud procul indc, citse Mctium in divcrsa quadrigar

Brise le pont du Tibre et brave ses assauts ; Une femme, plus loin, égalant ce courage. Rompt ses chaînes , s'élance, et s'échappe à la nage. Sur le roc Tarpéien qu'illustra Romulus, Devant le Capilole avançoit ^laulius :

Le toit du fondateur dont le Piomain s'honore De son chaume récent se hérissoit encore. Un oiseau , déployant son plumage argenté , Crioit , couroit , erroit , voloit de tout côté : On reconnoît l'oiseau, sentinelle de Rome, Dont les cris vigilants, secondant un grand homme. Annoncent aux Romains l'approche des Gaulois : Protégés par la nuit et par l'ombre des bois , Les Gaulois ai'rivoient ; de la demeure sainte Déjà leur troupe impie environne l'enceinte. Dans ce vivant tableau l'art avoit figuré Leur chevelure d'or, leur vêtement doré , Et de leurs colliers d'or la parure flottante , Qui couvroit de leur cou la blancheur éclatante; Leurs tabliers pendants, dont les pans bigarres Sont rayés de riil)ans richement colorés. Deux traits qu'avoit fournis à leur main aguerrie Le chêne vigoureux des Alpes, leur patrie. Sont leur arme légère ; et de longs boucliers D'un airain protecteur les couvrent tout entiers.

Là les prêtres , voués au grand dieu de la guerre , De leurs sauts cadencés font retentir la terre; Plus loin , du dieu des bois les prêtres vagabonds , Le corps nu , s'agitoient et s'élançoient par bonds. L'art n'a pomt oublié dans cette vaste scène Les boucliers, garants de la grandeur romaine, Ni du maître des dieux les prêtres révérés , De leurs houppes de laine en marchant décorés. Ni ces chars suspendus, où des femmes pudiques Conduisent l'appareil de nos fêtes publiques. Là sur le bronze encor Yulcain vous dessina , Noir séjour de l'enfer; et toi, Catilina,

Distulcrant, ( at tu dictis, Albane, manercs!) Raptabatquc viri mendacis viscera Tullus Pcr silvam, et sparsi rorabant sanguine vêpres.

Nec non Tarquinium ejectura Porsena jubel)at Adcipere, ingentiqiic urbem obsidione premebal : .-Eneadae in ferruni pro libertate rucbant. lUum indignant! similem , similemquc rainanti

C^o Adspiceres, pontem audcret quod vcllcre Coclts, Et fluvium vinclis innarct C.lœlia ruptis. In summo custos Tarpciœ Manlius arcis Slabat pro temple, et Capitolia celsa tenebat, Romuleoque recens horrebat regia culrao.

Atque hic auratis volitans argenteus anser Porticibus, Gallos in liniine adesse, canebat : Gain per dumos adorant, arcemquc tenebant, Defensi tenebris et donc noctis opacae.

Aurea cœsaries oUis, atque aurea vestis;

C6o Virgatis lucent sagulis; tum lactea colla

Auro innectuntur; duo quisque Alplna coruscanl Cacsa manu, scutis prolecti corpora longis.

Hic exultantes Salios, nudosque Lupercos, Lanigerosquc apices, et lapsa ancilia cœlo Extuderat : casta; ducebant sacia pcr uibciu

L'ENÉIDE

Qu'une roche pendante incessamment menace , Dont les filles du Stjx épouvantent l'audace. Enfin, seuls à l'écart, loin du noir Phlégéton, Les jusres ont leur place; à leur tête est Caton. Parmi ces traits formés par une main savante, Se montroit de la mer une image mouvante; Ses plaines éloicnt d'or, mais des flots écumants L'argent pur imiloit les longs frémissements; Kl, promenant au loin leurs troupes vagabondes. Des dauphins d'argent pur se jouoient sur les ondes. Dans le centre, une mer plus étendue eneor Sous les poupes d'airain rouloit des vagues d'or. L'onde va décider du destin de la terre • L'onde roule en grondant l'appareil de la guerre; Leucale au loin commande à ces fatales eaux , El les vaisseaux déjà menacent les vaisseaux.

D'un côté, c'est Auguste et son puissant génie, Sur cette onde guerrière entraînant l'Ausonie, Le peuple, le sénat, Rome entière et ses dieux; De sa poupe élevée il combat avec eux : Deux faisceaux lumineux, présage de victoire, L'environnent déjà des rayons de sa gloire; Et sur son jeune front empreint de majesté De l'astre paternel resplendit la clarté. Plus loin c'est Agrippa ; la couronne rostrale Décore du héros la tête triomphale.

Vainqueur infortuné de vingt peuples divers , Antoine ose à César disputer l'univers : Près de l'aigle romain mille enseignes bizarres Rassemblent sous ses lois mille peuples barbares, L'Arabe, le Persan , le Maure , l'Indien. Sa femme lui conduit le vil Égyptien : Sa femme, ô déshonneur ! il combat pour ses charmes , Opprobre de son lit , opprobre de ses armes. Tous s'élancent ensemble , et l'airain des vaisseaux Et les bras des rameurs font bouillonner les eaux : La mer à leur fureur ouvre un théâtre immense.

Pilentis matres in raollibiis. Hinc procul addit Tartareas etiam sedes, alta ostia Ditis; Et scoleriim pœnas, et te, Catilina, minaci Pendcntem scopulo, Furiarumque ora trementem;

"70 Sccretosquc pios, his dantcm jura Catonem. Hsec inter timiidi late maris ibat ima"-o Aurea, sed fluetu spuinabant cœniia cano; Et circum argcnto clari delphines in orbe'm >Equora venebant candis, œstumque secabant. In raedio classes œratas, Aclia bclla, Cernere ei-at; totumqiie instructo Marte videras Fervere Leucaten, auroquc effiilgcre fluctus.

Hinc Augustus agens Italos in prœlia Cssàr, Cum patiibus, populoque, Penatibus et magnis dis

6S0 Stans ccisa in puppi : gcniinas cui terapora fjammas ' L.np'a vomunt, patriumqne aperitnr veitiee sidus Parte alia, ventis et dis Agrippa sccundis, Arduus, agmen agens; cui, bcili insigne supcrbum, Tempora navall fulgcnt rostrata corona.

Hinc ope barbarica variisqne Antonius armis, Victor ab Aurora; populis et litorc rubro, vEgyptura , viresque Oricntis , et nltima sccum Bactra vehit; scquiturque, nefas! vEgyptia conjux.

On s'éloigne des bords, et le combat commence : Soldais et matelots, elles vents el les iTiers, Les poupes sur les eaux, et les mâts dans lel airs, Tout s'ébranle; on croit voir sur les eaux écumantes Voguer, s'entre-choquer les Cyclades flottantes, Ou, traînant leurs forcis sur les gouffres profonds, Les monis avec fracas heurter contre les monts. Neptune épouvanté voit mille morts cruelles : L'eau mugit, le feu siffle, et le fer a des ailes. Cléopâtre elle-même, au milieu des combats, Du sistre égyptien anime ses soldais.

Hélas ! et ne voit pas deux serpents qui l'attendent. Sous le nom de ses dieux cent monstres la défendent. Ensemble conjurés, le mugissant Apis, Le Crocodile impur, l'aboyant Anubis, En vain osent encor, partageant sa fortune , Lutter contre Vénus et Minerve et Neptune. Gravés sur leur mêlai, l'impitoyable fer, Mars, le terrible Mars , et les Filles d'enfer, Rellone aux fouets sanglants, la Discorde abhorrée En triomphe étalant sa robe déchirée , Mêlés aux comJjaltaiils, les animent en vain.

Apollon les a vus de son temple divin; Le dieu saisit son arc; et, frappés d'épouvante, L'Arabe et l'Indien, et l'Egypte tremblante, Tout fuit : la reine même aux yeux.de l'univers Réduite à n'implorer d'autres dieux que les mers. Et les vents trop tardifs, et la voile et la rame. Part, l'orgueil dans les yeux, le désespoir dans'l'ame, Elle fuit, et déjà sur son front sans couleur De la mort qui l'attend s'imprime la pâleur. Mais à sa fuite encor le Nil reste fidèle ; Fier de ses sept canaux, le Nil est devant elle; Lui-même, des vaincus appelant les débris, De sa robe azurée ouvre les larges plis , Ouvre son vaste sein et ses immenses ondes , Et cache leurs malheurs dans ses grottes profondes.

llna omnes ruere* ac totum spuraare, reductis 69" Convolsum rerais rostrisque tridentibus, aquor.

Alta petnnt : pelago credas innare revoisas

Cycladas, aut montes coucurrere montibus altos :

Tanta mole viri turritis puppibus instant.

Stuppea flamma manu, telisque volatile ferrum

Spargitur : arva nova INeptunia ca:de rubescunt.

Regina in mcdiis patrio vocat agmina sislro;

Needura etiam geminos a tcrgo rcspicit angues.

Omnigenumque dcum monstra, et latrator Anubis,

Contra Neptunum et Venercm , contraque Minervain 7"o Tela tenant : saevit medio in certamine Mavors

Caclatus ferro , tristesquc ex aethere Dirse-

Et scissa gaudens vadit Discordia palla;

Qnam cura sangnineo sequitur Bellona llagello. Actius bocc cernens arcum intendebat Apollo

Desiiper : omnis eo tcrrore jEgyptus, et Indi,

Omnis Arabs , omnes vertcbant terga Sabœi.

Ipsa videbatur ventis regina vncatis

Vêla darc, et laxos jam jamque inmitterc funis.

lliam inter cîedcs, pallentem morte futura , 710 Fccerat ignipotcns undis et lapyge ferri :

Contra aulem maguo mœrcntcm corpore Nilum,

Page 1