‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 159 sur 413 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Pour moi son tendre amour a quille sa patiie , A bravé les hasards d'une mer en furie : Quand je vole pour vous à de nouveaux hasards, Seul je lui reste encor, je l'adore et je pars ; Je pars sans l'averlLi'; ma timide tendresse A craint par des adieux d'affliger sa vieillesse. Je crois déjà la voir sous ses tristes lambris A ses foyers déserts redemander son fils. J'en jure par la Nuit, témoin de mon audace, J'en atteste en pleurant celte main que j'embrasse ; Je puis braver la mort, mais non pas ses douleurs. Le plus grand des assauts est celui de ses pleurs : Mon cœur eût succombé. Vous , à qui je la laisse , Soignez son abandon , secourez sa vieillesse. Fort de ce doux espoir, je marche sans effroi, Et chéris un péril qui n'expose que moi. » Il dit, et les Troyens laissent couler leurs larmes; Mais Ascagne sur-tout, partageant ses alarmes. N'entend pas sans pleurer ces touchants entretiens ; Et les regrets d'un fils renouvellent les siens : « Eh bien , dès ce moment je l'adopte pour mère ; Oui, je deviens son fils, et lu deviens mon frère : Eh ! qui peut trop chérir la mère d'un tel fils ! Tout ce que les Troyens par ma voix t'ont promis , Tout ce que je réserve à Ion retour prospère, J'en jure par mes jours, par qui juroit mon père, Ne dépend plus du sort : quel que soil le succès. Ta mère , tous les tiens sont sûrs de mes bienfaits. »

Il dit, et de ses pleurs baigne son beau visage, Lui donne son épée , ingénieux ouvTage Dont le fourreau d'ivoire et l'acier brillant d'or De l'art de Lycaon s'embellissent encor. D'un lion dépouillé de sa large fourrure Mnesthée offrB à Nisus la sauvage parure ; El, pour son jeune front, Alète en l'embrassant Détache avec plaisir son casque éblouissant.

Seu pacem, seu bella geram, tibi ma?iima rerum ï8o Verborumque fides. » Contra quem talia fatur Euryalus : « Me nulla dies tam forlibus ausis Dissimilem arguerit; tantum : fortuna, secunda Aut adversa, cadat. Sed te super omnia dona Uaum oro : genetrix, Priami de gente vetusta. Est mihi, quam miscram tenuit non Ilia tellus Mecum escedentem, noQ mœnia régis Acestae. Hanc ego nunc igoaram hiijas quodcumque periclL est, Inque salutatam linquo : nos, et tua testis Dextera, quod nequeam lacrymas perferre parentis. 29° At tu, oro, solare inopem, et subeurre relictae. Hanc sine me spera ferre tui ; audentior ibo In casus omnis. » Percussa mente dederunt Dardanidse lacrvmas; acte omnes pulcher lulus; Atque aniroum patriae strinxit pietatis imago. Tum sic effalur :

« Spondée digna tuis ingentibus omnia eœptis. Numque erit ista mihi genetrix, nomenque Creusx Solum defuerit; nec partum gratia talem Parva manet; casus factum quicumque sequentur. 3oo Per caput hoc juro , per quod pater ante solebat; Qiia; tibi polliceor reduci, rebusque secundis, Hacc eadem matrique tua; générique mancbunt. <>

A travers les regrets, et les vœux, et les larmei», Ils partent, revêtus de leurs brillantes armes. Femmes, enfants, vieillards, capitaines, soldais, Aux portes de la ville accompagnent leurs pas. D' Ascagne cependant la précoce prudence, Devançant les leçons, l'âge et l'expérience, A son père envoyoit mille avis importants : Vain espoir ! ses discours sont le jouet des vents.

Ils sortent; des fossés ils passent la barrière, Dans l'ombre de la nuit poursuivent leur carrière; Vers le camp qui sommeille ils dirigent leurs pas : Mais combien d'ennemis immolés par leurs bi'as Vont marquer leur passage et leurs traces sanglantes ! Parmi les traits, les chars, et les rênes pendantes. Les vases renversés et les vins répandus. Les soldats au hasard sommeilloienl étendus. « Cher ami ! dit Nisus , voici l'heure propice , Faisons sur notre route un sanglant sacrifice; Voici notre chemin. De ce camp endormi Prends garde que soudain un perfide ennemi Ne fonde sur nos pas; et, prudent sentinelle, De loin autour de nous jette un regard fidèle ; Moi, dans des flots de sang je te fraie un chemin. »

A ces mots , il s'élance , et , le glaive à la main , Perce le fier Rhamnès. Sur la pourpre opulente Des carreaux que pressoit sa mollesse indolente , Le fier Rhamnès , bercé par des songes trompeurs , Du sommeil à grand bruit exhaloit les vapeurs : Le bandeau du pontife et celui du monarque De son double pouvoir offroienl la double marque. Turnus le consultoit ; mais son savoir divin Lut tout dans l'avenir, excepté son destin. Parmi les chars oisifs et les rênes traînantes , Trois des siens sommeilloienl sur ces plaines sanglantes ; Tous trois sont immolés. Deux guerriers de Rémus , Dont les yeux assoupis ne se rouvriront plus,

Sic ait inlacrMnans : humero siraul exuit ensem Âuratum, mira quem fecerat arte Lycaon Gnosius, atque habilem vagina aptarat eburna. Dat Niso Mnestheus pellem horrentisque leonis Exuvias : galeam fidus permutât Alctes.

Protenus armati incedunt; quos oranis euntis Primorum manus ad portas juvcoumque senumque 3io Prosequitur votis: ncc non et pulcher lulus,

Ante annos aniraumque gerens curamque virilem, Multa patri portanda dabat mandata; sed aura; Omnia discerpunt, et nubibus inrita douant.

Egressi superant fossas, noctisque per umbrara Castra inimica petunt, multis taraen ante futuri Exitio. Passim somno vinoque per herbara Corpora fusa vident; adrectos litore currus, Inter lora rotasque viros, simul arma, jacere, Vioa simul. Prior Hyrtacidcs sic ore locutus : 320 „ Euryale , audendura dexlra : nunc ipsa vocat res. Hac Iter est : tu, ne qua manus se adtollere nobis A tergo possit, custodi, et consule longe. Hœc ego vasta dabo , et lato te limite ducam. »

Sic memorat, vocemque premit: siraul ense superbum Rhamnetem adgreditur, qui forte tapetibus altis Exstructus toto proflabat pcctore somnum;

L'ENEIDE.

Dès long-temps parlageoient ses exploits , ses alarmes ;

L'un guidoit ses coursiers, l'autre portoit ses armes;

Le premier, qui dormoit penché sur ses chevaux,

Du carnage en mourant va grossir les monceaux.

De leur maître hientôt, sa superbe conquête,

Sur leurs corps mutilés Nisus abat la tète ;

Et son sang, qui s'échappe en longs élancements,

Rougit l'herbe et son lit de ses ruisseaux fumants.

Sur Lamus et Lamyre il assouvit sa rage.

L'aimable Serranus, dans la fleur de son âge,

S'endormoit, sans s'attendre à ce fatal réveil;

Il venoit de quitter le jeu pour le sommeil :

Hélas ! il va dormir d'une nuit éternelle.

Trop heureux s'il eût pu jusquà l'aube nouvelle

Prolonger dans la nuit et sa veille et le jeu !,

Avec moins de fureur, terrible et l'œil en feu ,

Au sein d'une nombreuse et vaste bergerie ,

Un lion, dont la faim excite la furie.

Des muettes brebis et des tremblants agneaux

Saisit , déchire , emporte , engloutit les lambeaux ;

Et, frémissant de rage et la gueule écumante ,

Répand au loin le sang , la mort et l'épouvante.

Avec non moins d'ardeur son jeune compagnon Immole à sa fureur mille guerriers sans nom. Herbésus , Abaris roulent dans la poussière ; Pour la dernière fois Fadus voit la lumière. Rhélus le suit de près , sans voir venir la mort : Tout ce peuple endormi s'éveille au sombre bord. Rhétus , plus malheureux , veilloit , voyoit l'épée Dans le sang du Rutule à tout moment trempée; Derrière un large vase en silence tapi, A chaque mouvement il frissonne pour lui; Il se lève, il veut fuir lalteinte meurtrière, Mais l'épée en son corps se plonge tout entière : La mort entre avec elle, et le sang et le vin En longs ruisseaux pourprés s'échappent de son sein. Euryale poursuit, enivré de carnage :

Rex idem , et régi Turno gratissimus augur : Sed non augurio potuit depellere pestem. Tris juxta famulos temere iuter tela jacentis,

33o Armigerumque Rémi premit, aurigamque sub ipsis Nactus equis, fenoque secat pendentia colla. Tum caput ipsi aulert domino , truncumque relinquit Sanguine singultantem : atro tepelacta cruore Terra torique madent. Nec non Lamyrumque Lamumque, Et juvenem Serranum, illa qui pUiriina nocte Luserat, insignis facie, multoque jacebat' Membra deo victus : felix, si proteous illum jEquasset nocti ludum, in lucemque tulisset! Inpastus ceu plena leo per ovilia turbans,

840 Suadet euim vesana famés, manditque trahitque Molle pecus, mutumque metu; frémit ore cruento.

Nec minor Euryali cœdes : incensus et ipse Perfurit, ac multam in medio sine nomine plebem, Fadumque, Herbesumque subit, Rhœluraque, Abarimque , Ignares; Rhœtum vigilantem et cuncta videntem, Sed magnum meluens se post cralera tegebat : Pectore ia adverso totum cui comminus ensem Condidit adsurgenti, et multa morte recepit Purpureum : vomit ille animam, et cum sanguine mixta

Jusqu'au camp de Messape entraîné par sa rage , Il s'avance, il regarde, il voit de tous côtés Languir des feux mourants les dernières clartés; Il voit ses Gers coursiers paissant les molles herbes, Et liés à son chai- baisser leurs fronts superbes. Il s'élançoit sur lui , quand Nisus moins ardent Arrête par ces mots son courage imprudent : " C'en est assez : bientôt vient l'aurore ennemie ; Laissons pour d'autres temps cette foule endormie ; Marchons , et traversons ces rangs ensanglantés. »

Ils marchent : l'or, l'argent , épars de tous côtés , Les riches boucliers et les armes brillantes , Leur présentent en vain leurs pompes séduisantes. Euryale lui seul saisit avidement Des coursiers de Pdiamnès le superbe ornement , Son riche baudrier qu'un art savant décore, Que des globes dorés embellissent encore. Auprès deRémulus, Cédicus autrefois, De Ihospitalilé sollicitant les droits ,' Envoya de sa foi ce brillant témoignage; ".

Le prince son neveu le reçut en partage; Celui-ci , par sa mort , de ce précieux don Au Rutule vainqueur fit le triste abandon : Euryale le voit , le saisit , et s'en pare. Avec la même ardeur sa jeune main s'empare Du casque de Messape , où d'un panache altier L'ondovante parure ombrageoit son cimier.

Ils sortent. Cependant un escadron d'élite, La fleur d'un corps nombreux qu'elle laisse à sa suite, En ordre s'avançoit des murs de Latinus , Et portoit un message au superbe Turnus; Yolscens le conduisoit. Déjà d'un pas agile Ils approchoient du camp et découvroient la ville, Quand son regard , perçant au fond de la forêt , A vu de loin, fuyant par un sentier secret. Avec son cher Nisus le charmant Euryale. Vain espoir ! Un rayon de l'aube matinale

35o Vina refert moriens : hic furto fervidus instat. Jamque ad Messapi socios tendebat, ubi ignem Defîcere extrcmum , et religatos rite videbat Carpere gramen equos; breviter quum talia IS'isus (Sensit enim nimia caede atque cupidine ferri), « Absistamus , ait ; nam lux iuimica propinquat. Pœnarum exhaustum satis est; via facta per hostcs. »

Multa virum solido argento perfecta relinquunt Armaque, craterasque simul, pulchrosque tapelas. Eurvalus phaleras Rhamnetis et aurea buUis

36o Cingula; Tiburti Remulo dilissimus olim

Quae mittit dona, hospitio quum jungcret absens, Csedicus; ille suo moriens dat babere nepoti : Post mortem bello flutuli pugnaque potiti. Hsc rapit, atque humeris uequidquam fortibus aptat. Tum galeam Messapi habilem cristisque decoram Induit. Excedunt eastris, et tuta capessunt. Interea praemissi équités ex urbe Latina, Cetera dum legio campis instructa moratur, Ibant, et Turno régis rcsponsa ferebant,

370 Terceutum, scutati omnes, Volscente magistm.

Jamque propinquabant eastris, murosque subibant, Quum procul hos laevo flcctentis limite cernunt;

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