LIVRE X
L'enfer restou encore; et voilà qii'Aleclon, S'élançaiU eu coin roux des gouffres de Pluton, De ses fa'ales mains sème eu tous lieux la guerre ! Je ne vous parle plus du sceptre de la terre; Nous l'espérions jadis , dans les jours du bonheur ! Un tel orgueil, hélas! ne sied plus au malheur : La victoire dépend de voU-e main puissante. Mais, par le souvenir de Troie encor fumante, Puisqu'une haine mjuste, insultant ses débris. Leur ferme l'univers; que lenfaut de mon fils, Aux rigueurs du destin s'il faut livrer sou père. D'un héros malheureux console au moins la mère ! Souffrez que mon amour ne l'abandonne pas Aux tumultes des camps , aux hasards des combats. J'ai Paphos, Amathoute, et les bois de Cylhère; Permettez qu'en ces lieux un bosquet solitaire. De ses jours ignorés dépositaire obscur. Lui procure im destin moius brillant , mais plus sûr. Que la terre obéisse à la fière Carthage; A sa grandeur jalouse il ne peut faire ombrage : Et que peut un enfant, du foud de ces déserts.'' Voilà donc notre sort après tant de revers ! Hélas ! de quoi nous sert qu'un dieu, sauveur de Troie, Aux torches de la Grèce ait arraché leur proie; D'avoir sur tant de mers, tant de bords étrangers, De la terre et des eaux épuisé les dangers Si , traînant en tous lieux leur misère importune , lis ont changé de ciel , sans changer de fortune .'' Ah ! s'il falloit périr, ne valoit-il p£is mieux Mourir où périt Troie , où sont morts nos aïeux ? Non , ce n'est plus un trône où les Troyens prétendent ; C'est le choix des malheurs que leurs pleurs vous deman- Rendez-leur les combats , rendez-leur les assauts , [dent : Et la rage des Grecs, et leurs mille vaisseaux : Qu'ils puissent, en mourant, voir encor le Scamandre, Combattre encor pour Troie , et mourir sur sa cendre ! »
Nunc etiam Manis (ha;c intentata manebat <° Sors rerum; movet, et supei'is iumissa repente Allecto médias Italum bacchata par urbis. Nil super imperio moveor; speravimus ista, Dum l'ortuna fuit : vincanl, quos vincere mavis. Si nuUa est regio , Teucris quam det tua conjux Dura ; per eversae , genitor , luroaulia ïrojae Excidia obtestor : liceat dimiltere ab armis Incolumem Ascaniuni, liceat superesse nepotcm. ^neas procul ignotis jactetur in uiidio; Et, quamcumque viam dederit Fortuaa, scqnatur : ^ Hune tegere, et dirae valeam subduccre pugoae. Est Amathus, est celsa mihi Papbos, atque Cylhera, ld::aseqae domus; positis iuglorias armis Exigat hic îevum. Magna dilione jubeto Carthago premat Ausoniam; nibil urbibus inde Obstabit Tyriis : quid pcstem evadere belli Juvit, et Argolicos médium fugisse per ignis, Totque maris vasta;que cxhausta pericula terra;, Dum Latium Tcucii recidivaque Pergama quœi'uiit? Non satius, cineres patriœ insedlsse supreinos, ^ Atque solum quo Troja fuit? Xanthum et Siraocîita Redde, oro, miseris; itei'umque revolverc casus Da, paler, Iliacos Teucris ! » Tum icgia Juuo
Junon, muette, écoute auprès de son époux. Enfin, ne pouvant plus contenir son courroux : « Pourquoi nie forcez-vous, par votre violence, D'exhaler des douleurs qu'enfermoit mon silence ? Quel mortel ou quel dieu, funeste aux deux étais, A contraint votre fils à chercher les combats ? Les destins... disons mieux, les fureurs de Cassandre L'ont poussé sur ces bords, des rives du Scamandre. Mais l'avons-nous forcé d'abandonner ses camps , De confier ses jours aux caprices des vents ; De charger un enfant du hasard des batailles , D'aller, quittant le soin de ses propres murailles , Du feu de la discorde embraser tous les cœurs , Et forcer les Toscans à servir ses fureurs ? Quel dieu lui conseilla ces imprudents voyages? Qu'ont fait ici Junon, Iris et ses messages ? Pour ces murs renaissants vous alai'mez les cieux ! Mais Turnus est lui-même issu du sang des dieux : Quand ce Troyen ravit des terres étrangères , Seul ne peut-il s'armer pour le champ de ses pères ? Et qui ne connoil pas ces insolents bannis, Barbares assassins et brigands impunis , Qui, s'offrant pour époux, malgré la foi donnée, Viennent en menaçant nous parler d'hyménée; Et, l'olive à la main, méditant des forfaits. Sur des vaisseaiux armés sollicitent la paix .*• Eh quoi ! vous avez pu , fière de vos oracles , Pour ce fils adoré prodiguer les miracles; Tantôt montrant aux Grecs un fantôme trompeur. En place d'un héros, offrir une vapeur; Tantôt, divinisant leurs poupes vagabondes, Ti-ansformer un bois vil en puissance des ondes ! Seule ne puis-je rien ? de vos murs investis Votre fils est absent : accusez voire fils. Vous avez Amathonte, et Paphos, et Cythère : Pourquoi venir braver une cité guerrière .'
Acta furore gravi :
« Quid jne alla sllentia cogis Rumpere , et obductum verbis volgare dolorem ? jEnean hominum quisquam divumque «ubegit Bella sequi, aut hostem régi se inferre Latino? Italiam fatis petiit auctoribus, esto, Cassandrae inpulsus fuiiis : num linquere castra Hortati sumus, aut vitam conmittere venlis?
70 Num puero summam belli, num credere muros ? Tyrrhenamve fidem , aut gentis agitare quietas ? Quis deus in iraudem, quae dura potentia nostri E^it? Ubi hic Juno , demissave nubibus Iris? Indignum est Italos Trojam circumdare flammis Nascentera, et patria Turnum consistere terra , Gui Pilumnus avus, cui diva Venilia mater: Quid, face Trojanos atra vim ferre Latinis' Arva aliéna jugo premere, atque avertere prœdas? Quid, soceros légère, et gremiis abducere pactasr
80 Pacem orare manu, pra-figere puppibus arma? Tu potes jEnean manibus subducere Graium, Proque viro nebulam, et ventes obtendcre inaiics. Et potes in totidera classem conveitcre iVymplias: Nos aliquid Rutulos contra juvisse ncfandum est? ^îneas ignarus ahest; ignarus et obsit.
L'ENEIDE.
Ou se plaiul du malheur de vos Troyens cliéris : Est-ce moi qui l'ai fait, ou bien votre Paris? Est-ce moi qui causai la fière jalousie Qui fit combattre ensemble et l'Europe et l'Asie ? Est-ce moi aue l'on vit, par d'indignes secours, Dans Sparte protéger d'adullères amours ? Me vit-on allumer, pour embraser la terre , Au flambeau de l'amour les torches de la guerre ? C'est alors qu'il falloit , écoutant vos frayeurs , Pour prévenir leurs maux , prévenir leurs fureurs ; Aujourd'hui que vous presse un repentir stérile, Le reproche est injuste, et la plainte inutile. »
Ainsi parle Junon : des frémissements sourds Dans les cieux partagés ont suivi ce discours. Tels du vent, précurseur des tempêtes futures, Dans les bois agités préludent les murmures. Alors leur souverain , d'un ton majestueux , Se prépare à parler. Du ciel respectueux A sa puissante voix les bruits confus s'apaisent; Dans les plaines de l'air les tempêtes se taisent, Les bois sont sans zéphyrs, les vagues sans fureur; El la terre en silence attend avec terreur. « Écoulez tous, dit-il, et que dans vos pensées Mes lois soient à jamais profondément tracées : Puisqu'il n'est pas de terme à vos fâcheux débaSs , Que Troyens et Latins s'obslinenl aux combats; Soit que le Phrygien , sur de trompeurs présages , Du fatal Lalium ait cherché les rivages ; Soit qu'en les repoussant, des malheureux Lalius Les efforts impuissanls irritent les deslins, C'en est fait : que chacun, sur celte vaste scène, Ainsi qu'en son amour, soit libre'^ans sa haine; De tous également Jupiter est le roi , Et Troyens et Latins seronl égaux pour moi. Quel que soit leur effort , dans sa course indomptable Le destin atteindra son but inévitable. »
Est Paphiis , Idaliumque tibi , sunt alla Cythera : Quid gravidain bellis urbem, et corda aspera tentas? ISosne tibi fluxas Phiygiœ rcs vertere fundo CoDaraur? nos? an misères qui Troas Achivis
90 Objecit? quœ caussa fuit consurgere in arma Europamque Asiamque, et fœdera solvere furto? Me duce Dardanius Spartara expugnavit adulter? Aut ego tela dedi, fovive Cupidioe bcUa? Tum decuit metuisse tuis; nune sera querclis llaud justis adsurgis, et inrita jurgia jactas. •> Talibus orabat Juno ; cunctique f remebant CœlicolEB adsensu vario. Ceu flaraina prima, Quum dcprcnsa fremunt silvis, et cœca volutant Murmura, ventwros nautis prodentia ventos.
100 Tum pater oranipotcns, rerura cui sumraa potestas, Infit. Eo dicentc, deum domus alla silcscit. Et tremefacta solo tellus; silet arduus aether; Tum Zcphyri posucre; premit placida sequora pontus. « Adcipite ergo anirais, atque liaec mea figite dicta. Quandoquidem Ausonios cunjungi fœdcre Teucris Haud licitum, nec vestra capit discordia finem : Quae cuique est fortuna hodie, quam quisque secat spem, Tros Rutulusve fuat, nulle discrimine habebo; Seu falis Italum castra obsidione tcuentur,
Il dit ; et , par les eaux de son frère Pluton , Par les gouffres brûlants du sacré Phlégéton , Ratifiant du sort l'immuable sentence, Du décret éternel de sa toute-puissance Par un signe de tèle il avertit les cieux, Et l'Olympe ébranlé s'incline avec les dieux. Puis des divinités de la terre et de l'onde La foule reconduit le monarque du monde.
Cependant les Latins, redoublant leurs assauts, Du siège commencé poursuivent les travaux ; On voit au pied du mur les échelles di-essées , Les feux étincelanis, les lauces hérissées. Les malheureux Troyens déjà perdent l'espoir; Déjà la fuite même esl hors de leur pouvoir : On voit au haut des tours leur troupe consternée ; La garde de leur camp languit abandonnée. Et le long de leurs murs les combattants épars De leurs rangs éclaircis ont bordé leurs remparts. Quelques chefs cependant relèvent leur courage : C'est Castor; c'est Thymbris bravant le poids de l'âge j Asius, d'Imbrasis illustre rejeton; Thymèle , digne sang du fier Hicétaon.
Guidant des Lyciens les phalanges guerrières , Du vaillant Sarpédon s'avancent les deux frères ; C'est Tliémon , c'est Clarns ; dignes de ces rivaux , Les deux Assaracus secondent leurs travaux. Acmon soutient l'honneur de Clytius son père, Et n'a point oublié que Mneslliée-esl son frère : Lyrnesse esl sa patrie; heureux s'il peut venger Des murs que par Acliille il a vu ravager ! Des débris d'un rocher portant le poids immense, Tout prêt à le lancer, vers les murs il s'avance. Les pierres et les feux, les flèches et les dards, Et des murs et des tours plenvent de toutes parts. Ascagne , au milieu d'eux affrontant la tempête , Sans casque, à tous les traits offre sa jeuue tète,
ïio Sive errore malo Trojse, monitisque sinistris. Nec Rutulos solvo : sua cuique exorsa laborem Forlunamque ferent : rcx Juppitcr omnibus idem. Fata viam invenicnt. » Stygii per tlumina fratris. Fer pice torrentis atraque voragine ripas Adnuit, et totura nutu tremefecit olympura. Ilic finis fandi. Solie tura Juppitcr aureo Surgit, cœlicolse médium quem ad limina ducunt.
Interea Rutuli portis circum omnibus instant Sternere cade viros, et mœnia cingcre flaiumis.
•20 At Icgio jEneadum vallis obsessa tenetur;
Nec spes ulla fugae. Miseri stant turribus altis Nequidquam, et rara niuros cinxcre corona : Asius Imbrasidcs, Hicetaoniusque Thymœtes, Assaracique duo, et senior cum Castore Tbyrabris, Prima acies. Iles germani Sarpedonis ambo. Et Clarus et Themon, Lycia comitantur ab alla. Fert ingens toto cennixus corpore saxum, Ttaud partem exiguara mentis, Lyrnessius Acmon, Nec Clytio genitere minor, nec fratre Menestbeo
i3o Hi jaculis, illi certant defendere saxis, Melirique ignem, nervoque aptare sagiltas. Ipse inter medios, Veneris justissima cura, Dardanius caput, ecce, puer detectus honestum.