LIVRE XII
Latins et Laurentius, changenl de volonté : Ceux mêmes qui tantôt, sur la foi du traité, Espcroient voir finir ces combats sanguinaires , El voyoient dans la paL\ un terme à leurs misères, De la soif du repos tout-à-coup revenus , Appellent les combats , et tremblent pour Tiirnus. C'est peu : pour achever le succès du prestige , Elle ajoute à ces mots un étonnant prodige , Un prodige inouï, tel que jamais les cieux De fait plus surprenant ne frappèrent les yeux. Un aigle fendoit l'air, et des célestes plages Menaçant les oiseaux nourrissons des rivages, Pressoit l'essaim bruyant de ces hôtes des eaux : Tout-à-coup il s'abat, et parmi les roseaux Atteint, saisit, enlève en sa robuste serre Un cygne au beau plmnage , et fuit loin de la terre. On regarde, on s'élunne : ô prodige soudam ! Les oiseaux, à grands cris ralliant leur essaim, Obscurcissent les airs de leur épais nuage , Et sur le ravisseur fondent avec courage : De l'aile , de la voLx pressent sou vol troublé ; Tant qu'enfin succombant sous leur choc redoublé , Et lassé du fardeau , de sa serre vaincue L'oiseau lâche sa proie, et se perd dans la nue. Chacun , les bras levés vers les dieux protecteurs , Salue avec transport ces présages flatteurs; Tolumnius sur-tout, instruit dans les augures. Dont l'œil lit de si loin dans les choses futures, « Le voilà, leur dit-il, ce garant de nos vœux. Tant désiré par moi, tant promis par les dieiLx! Je vois , je reconnois leur faveur solennelle : IVIarchez, courez , volez, c'est moi qui vous appelle. Et vous que ce Troyen , auteur de tous nos maux , Ose poursurvre, ainsi que de foibles oiseaux, Le- barbare! bientôt vous le verrez sur l'onde
Qui sibi jam requiem pugnœ rebusque salotcra Sperabant, nunc arma voiunt, fœdusque precantur lofectiim, et Turui sortem miserantur iniquam. His aliud majus Juturna adjungit, et alto Dat signum cœlo; quo non praesentius ullum Turbavit mentis Italas, raonstroque fefeUit. INamque volans rubra fulvus Jovis aies in cElhra Litoreas agitabat avis, turbamque sonantera Agrainis aligeri : subito quum lapsus ad uodas
*5o Cvcnum excellentem pedibus rapit inprobus uncis. Adrexere animes Itali , cunclaeque volucres ConvertuDt clamore fugam (mirabile visu) iEtheraque obscurant pennis, hostemque per auras Facta nube premunt : donec vi victus, et ipso Pondère defecit, praedamque ex unguibus aies Projecit fluvio , peuitusque in oublia fugit. Tum vero augurium Rutuli clamore salutant, Expcdiuntque manus; primusque Tolumnius augur, « Hoc crat, hoc votis, inquit, quod saepe petivi.
2*^ Adcipio, adgnoscoque deos; me, me duce, ferrum Conripite, o miscri, quos inprobus adveua bello Terrilat, invalidas ut avis; et litora vestra Vi populat. Petet ille fugam, peuitusque profiudoi Vêla dabit : vos unanimi densate catervas. Et rcgem vobis pugna dcrcndite raptum. »
Précipiter au loin sa course vagabonde.
"Vous donc, serrez vos rangs , venez, secondez-moi^
Et de ce ravisseur défendez votre roi. »
Il dit, et dans la plaine impétueux s'avance; Son arc a retenti, le trait fatal s'élance ; Un cri part , et soudain de nouvelles fureurs Ont armé tous les bras , emljrasé tons les cœurs. Neuf guerriers, éclatants de beauté, de jeunesse, Brilloient au premier rang où la flèche s'adresse. Une mère toscane, un père arcadien, Ont formé ces beaux fruits de leur fécond hymen. Leur mère étoit Ida , Gylippe éloit leur père. Le plus jeune reçoit l'atteinte meuitrière A l'endroit où , flottant vers le miUeu du corps , Le baudrier s'agrafe et rejoint ses deux bords. IMortellement atteint sous l'armure impuissante, Il rougit de son sang l'arène jaunissante : Il tombe; et tout-à-coup, pour venger son malheur, Ses frères sont partis, furieux de douleur: Cliacim sur l'ennemi fond avec violence ; L'un a saisi son aie, 1 autre agite sa lance. Une égale fureur aiume les deux camps : D'un côté les Latins, de l'autre les Toscans. Et les Arcadiens, fiers de leur riche armure. Fondent sur les autels; !a Discorde parjure S'arme des feux sacrés; on voit voler dans l'air Un nuage de traits , une grêle de fer ; Des feux , des vases saints chacun se fait des armes. Latinus fuit lui-même, et, Tœil baigné de larmes, Et réclamant la foi des augustes traités. Se plaint de son outrage à ses dieux insuhés. Les uns d'un char guerrier guident le vol docile : D'autres sur leurs coursiers montent d'un saut agile ; Le fer est dans leurs mains , la rage dans leurs yeux.
Messape , du traité pour mieux briser les nœuds ,
Dixit, et adverses telum contorsit in hostis Procurrens; sonitum dat stridula cornus, et auras Certa secat : simul hoc, simul iogens clamor, et omnes Turbati cunei , calefactaque corda tumultu.
270 Hasta volans, ut forte novem pulcberrima fratrum Corpora eonstiterant contra, quos fida crearat Una tôt Arcadio conjus Tjrrhena Gylippo; Horum uniun ad médium , teritur qua sutUis alvo Balteus, et latemm juncturas fibula mordet, Egregium forma juvenera, et fulgentibus armis , Trausadi^it costas , fulvaque efluadit arena. At fratres, anirausa phalanx , adcensaque luctu. Pars gladios stringunt manibus, pars missile ferrum Conripiunt, caecique ruunt : quos agmina contra
2S0 Procurrunt Laurentum; bine densi rursus icundaut Troes , Agyllinique , et pictis Arcades armis. Sic omnis amor unus habet decernere ferro. Diripuere aras ; it toto turbida cœlo Tempestas telorum , ac ferreus ingruit iiiiber ; Craterasque focosque ferunt. Fugit ipse Latinus, Pulsatos referens infecto fœdere divos.
Infrenant alii currus, aut corpora saltu Subjiciunt in equos, et strictis ensibus adsunt. Messapus regem, regisque insigne gercntem,
'0" TjTrhcJium Aulcstcn, avidus confundcre fœdus,
Sur Aulesle, étonné de son audace exirènie, Malgré son nom de roi, malgré son diadème, Pousse son fier coursier. Le monarque tremblant , Pressé contre un autel, le heurte en reculant, Et du coup qu'il reçoit , et du choc qui l'arrête , Tombe sur le bandeau qui couronne sa tète. L'ardent Messape accourt, et du roi suppliant, Du haut de son coursier il a percé le flanc. « Dieux, recevez, dit-il, ce tribut légitime, Et félicitez-vous d'une telle victime :
Cette offrande est plus digue et de vous et de moi. » Les Latins , accourus vers ce malheureux roi , Ont saisi sa dépouille , encor de sang trempée.
Plus loin, c'est Ébiisus brandissant son épée : Coiynée avec art prévient le coup mortel. Il s'arme d'un tison enlevé sur l'autel. Le lui lance au visage, et la flamme brillante Parcourt rapidement sa barbe pétillante, Qui de ses poils brûlants exhale au loin l'odeur. Corynée à l'instant s'élance avec ardeur. Saisit ses longs cheveux , avec force l'entraîne , Et , d'un genou nerveux l'appliquant sur l'arène , Tandis que sous son bras il se débat en vain. Lève sur lui le fer, et le plonge en son sein. Parti pour les combats d'un agreste héritage , AlsHS au premier rang sigualoit son courage ; De près, le glaive en main, Podalire le suit: Alsus, vers le guerrier dont le bras le poursuit. Se retourne, et d'un coup de sa hache pesante Il partage son front et sa bouche sanglante : Il expire, et ses yeux, où la mort peint ses traiîs, D'un repos sans réveil sont fermés pour jamais.
Cependant l'ai'deur croît , le massacre redouble. D'Énée à cet aspect le tendre cœur se trouble : Aussitôt vers les sieus au carnage anmiés Il court, la télé nue et les bras désarmés; El, leiu' tendant les mains, diuic voix jMilernelle
Adverso proterret eqiio : mit ille recedeus,
Et luiscr oppositis a tergo involvitur aris
in caput iinjiie hiiraeros : at i'crvidus advolat hasta
Messapus, teloque orantem raiilta trabali
Desupcr altiis equo graviter l'erit, atque ita (;ilur :
« Hoc habct; haec niclior raagais data victima divis.
Concurrunt llali , spolianlque calcntia mciabra.
Obvius ambustum torrein Corynxus ab ara Conripit, et venicnti tîbuso plagainquc l'crenti,
3oo Occupât os flammis. OUi ingens baiba rcluxit, INidorcmque ambusta dedlt : super ipse secutus Ca>sariem la;va turbati couripit hostis, Inpressoquc genu uitcns terra; adplicat ipsura; Sic rigido latus cnsc l'erit. Podaluius AIsun. Pastorem, priraaque acie per telariicnlem, Ense sequens nudo siiperiuminct : illc securi Adversi frontem mcdiam moiitumqiie reducla Disjicit, et sparso latc rigat arma cruorc. Olli dura quics oculos et fcrrcus urget
3io Soranus; m œternani cluuduntur lumiua noclciii. At plus jEneas dextram Icndebat incrmem Niidato capitc, alque suos clamore vocabat : " Quo ruitis? quKvc ista repcns discordia stirgil?
Il s'écrie : « Arrêtez! quelle ardeur criminelle
Vous ramène aux combats ? Arrêtez ! ai i êlez !
Moi seul dois eu ce jour accomplir les traités;
De Turnus les destins me promirent la tête :
Moi seul je dois tenter cette grande conquête.
Ne craignez rien : j'y cours; et le ciel aujourd'hui
Verra finir Turnus et la guerre avec lui :
Les dieux m'en sont garants. » Tandis qu'il parle encore.
Un trait siffle et l'atteint. D'où part-il ? on l'ignore.
Quel bras peut s'honorer de ce coup glorieux ?
Est-ce la main du sort, des hommes, ou des dieux ?
Un dieu seul sur Énée obtint cette victoire.
Sans doute; et nul mortel n'en réclama la gloire.
A peine des Troyens il voit partir le roi , Ses chefs déconcertés, son camp saisi d'effroi, Animé par l'espoir, enflammé de colère , « Mes armes! mes chevaux ! » dit son fier advcrsaiie. Tout est prêt; sur son char il s'élance soudain , Elève un front superbe; et les rênes en main Il presse ses coursiers ; ils volent ; le char roide , Des Troyens dans sa course il écrase la foule. Ici tombent les morts , là roulent les mourants : De bataillons entiers il moissonne les rangs , Désarme les fuyards , s'élance à leur poursuite , Et de leurs propres traits ensanglante leiu' fuite. Tel de l'Hèbre glacé quand le terrible dieu , Frappant son bouclier, farouche , l'œil en feu , A lancé ses coursiers , précurseurs de la guerre , Plus prompts que les zéphyrs, plus craints que le tonnerre. Ils partent, le char vole, et la terre en frémit : Sous leurs pas foudroyants la Thrace au loin gémit , De cadavres sanglants la Victoire entourée , La Déroute au front pâle , à la marche égarée , La bouillante Fureur, le Piège insidieux , Le Meurtre au bras sanglant, et le fer, et les feux , Du dieu dévastateur sont l'escorte effrayante ; Après lui la Ruine, audevant l'Épouvante :
() coliibcte iras ! ictura jam fœdus, et cipncs
Conpositae loges : mihi jus concurrere soli;
Me siuite, atque auferte metus; ego fœdera faxo
Firma manu : Tiinium jam dcbcnt hœc miki sacra, •»
Has inlcr voces, raedia iuter talia verba ,
Eccc, viro stridcns alis adlapsa sagitta est :
2'c> Inccrtura , qua puisa manu, quo turbine adacta ; Quis taulam Rutulis laudem , casusnc, deusuc, Adtulerit : pressa est insiguis gluria facti ; INec sese ^iicœ jactavit volnere quisquam.
Turnus, ut JEneàn cedentem ex agiuiue vidit, Turbatosque duces , subita spc fervidus ardet ; Poscit equos, alque arma simul, saltuque supcrbua Emicat in currum, et manibus molitur habcnas. Multa virum volitans dat fortia corpora leto : Semineces volvit multos, aut agmina curru
33o Proterit, aut raptas fugientibus ingerit hastas. Oualis apud gelidi quum flumina concitus llcbri Sanguineus Mavors clypeo inciepat, atque furentis lïella loovens inmittit equos : illi a;quore aperto Anle Motos Zepliyrumque volant; geniit ultiraa pulsu Thraca pedum, circumque atr;c Formidinis ora, !i:cque, Insidiœquc , dci comilatus, agunlur.