‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 205 sur 413 · C. A. WALCKENAER · texte numérisé non relu

C. A. WALCKENAER

17 Corytimm , terrasque rcquirat

Ausonias,

Par terras Ausonias, Virgile entend l'Italie en général, et par Corj-thum , l'Étrurie ou la Toscane en particulier. Corythe étoit un ancien roi d'Étrurie. Ce passage de Virgile, et un autre du liv. X, mal interprété, ont fait supposer à Servius une ville et une montagne portant le nom de Corjthe, qu'aucun ancien ne connoît, et qui paroissent n'avoir jamais existé. Par une figure hardie, Virgile met le nom du roi pour celui de la contrée qui lui étoit consacrée, et , comme l'observe Cluvérius, Corythum est pour ici sedem Corjthi, sepulcrum sive monumentum aut niemoriani ejus ; de même Silius Italiens, en parlant du passage de l'armée de Flaminius dans la Toscane, dit, lib. IV, v. 718 :

Ergo agitur roptis praeceps enercitus armis Lydonim in populos, setlemque ab origine prisci Sacratam Corythi.

De là les Étruriens furent appelés Corythes, ou peuples de Corythe; et pour désigner l'Étrurie, on dit les champs de Corjthe , Arva Corjthi. Voyez , à ce sujet , la savante description de Cluvérius, Italia antiqua , tome I, page 592; et Dcmpstcr, De Etruria regali, lib. II, cap. 10, tomel,

page l3l. C. A. WALCKENAER.

18 Srrvatnm ex undis Strophadiim me litora primum Adripiunt : Slropliadps Graio staiit nomine dictée, Insulae lonio in fiiagno.

Virgile, toujours exact jusque dans les plus petits détails, a soin de nous dire que les iles habitées par les Harpies ont été surnommées Strophades par les Grecs, ce qui fait entendre qu'elles avoient un autre nom; Apollonius de Rhodes et Pline nous apprennent qu'en effet elles se nommoient Plotœ. Virgile dit encore insulœ in lonio magno , pour indiquer leur situation ; et l'épithète de rnagnus convient à la mer Ionienne, comparativement à la mer Egée et à l'Adriatique qui l'avoisinent, et qui sont beaucoup plus resserrées. L'ignorance des premiers navigateurs, qui ne savoient pas retrouver les îles déjà découvertes, et qui leur faisoit croire qu'elles avoient changé de place, avoit, chez les anciens, semé les mers d'îles flottantes. Les Strophades sont les deux îles Strivali , à vingt milles au nord-ouest du cap Konello dans la Morée. Elles ont été visitées par Spon : elles sont fort basses ; la plus grande, qui n'a pas plus de quatre milles de circuit, est fertile, bien habitée, et abondante en sources.

c. A. WALCKENAER.

I j Quas dira Celaeiio,

Harpyiaeque colunt aliae, Pliineia postquam Clausa domus , mensasque metu liquere priorcs.

Cet épisode des Harpies a été blâmé par plus d'un critique, comme présentant des objets hideux et dégoûtants. S'ils n'eussent été que hideux, les critiques auroient tort; et c'est ici le cas de rappeler les vers de Boileau :

Il nVsl point de serpent ni de monstre odieux Qui , por l'art imité , ne puisse plaire aux yeux : D*un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable. « Art poét.. ch. m.

Aimable n'est sûrement point le mot propre : un objet affreux, peint avec vérité, peut devenir intéressant, mais jamais aimable. A cela près, Boileau a raison. A l'égard de Virgile, le lecteur français peut blâmer dans sa peinture ce

qu'elle offre de dégoûtant : aucune langue n est aussi dédaigneuse ni aussi délicate que la nôtre dans le choix de ses tableaux. Cicéron , dans une de ses Philippiques , a osé peindre Antoine vomissant, aux yeux du peuple romain, le vin et les viandes dont il s'étoit gorgé la veille. Quel orateur oseroit, dans notre barreau, hasarder une pareille peinture, qu'à peine tout le talent de Cicéron a pu rendre supportable à la bonne compagnie de Rome? Quoi qu'il en soit, ce morceau des Harpies est écrit avec une élégance et une énergie admirables. L'imagination , flattée par la beauté de l'harmonie et de l'expression , oublie ce qu'une partie de cette peinture a de révoltant pour notre délicatesse française. Enfin, Virgile a su lier liabilement cet épisode au sujet, par la prédiction que fait aux Troyens la plus terrible de ces Harpies, des malheurs qui doivent leur arriver. Convenons cependant qu'il auroit dû jeter plus d'intérêt dans quelques parties de ce livre. Pourquoi , dans la description de la peste qui chasse les Troyens de la Crète, n'a-t-il pas mis en danger les jours d'Anchise, d'Enée, ou du jeune Ascagne si cher à son père, et sur qui reposent la destinée et la grandeur future des Troyens? C'est avec une extrême timidité que je hasarde cette observation ; mais il me semble que cet épisode eût produit un grand intérêt dans un tableau touchant de la tendresse paternelle.

20 Jam medio adpsret flnctu nemorosa Zacyntlios, Dulichiumque, Sameque , et Neritos ardua saxis.

Zaejnthos , aujourd'hui Zante , ne mérite plus l'épithète de nemorosa , que lui donne Virgile d'après Homère; et les hautes montagnes qui abritent ses trois vallées, quoique bien cultivées, sont nues, et dépouillées des forêts qui l'ombrageoient. Dcnys d'Halicarnasse rapporte qu'Enée construisit à Zacynthc un temple à Vénus, et y institua des jeux encore en vigueur du temps d'Auguste. A cette époque, les jeux de la course se nommoient la course d'Enée et de Vénus '. Samé est la grande île de Céphallonie, plus connue depuis sous le nom de Cephallenia . Quant à Dulichium et à Néritos, on ne sait à quelles îles modernes elles répondent. D'Anville prétend que la première est la même qu'Ithaque , et que Néritos est Leucade ; mais l'exactitude de Virgile, qui distingue ces îles et devoit les connoître, nous fait croire qu'il se trompe. D'ailleurs Mêla s'accorde avec Virgile relativement à Néritos ; nous osons même dire que le sentiment unanime des géographes modernes , qui rapportent Ithaque à Theaki moderne, n'est pas sans quelques difficultés, malgié l'ouvrage que vient de publier M. Gell ^. Si nous commentions Homère, il scroit de notre devoir d'approfondir toutes ces questions; mais nous suivons Énée, et, comme lui.

Nous fuyons le berceau de l'exécrable Ulysse, et nous abordons aux rivages plus connus de Leucade , aujourd'hui Sainte-Maure. Denys d'Halicarnasse dit qu'Enée bâtit un temple à Vénus dans l'île de Leucade, que l'on appeloit le temple de Vénus-jEnéas ; il en construisit un autre à Actium, qui subsistoit encore du temps de Virgile, et un troisième à Arabracie •*. Le mont de Leucate , si redouté des navigateurs et si funeste aux amants , porte aujourd'hui le nom de capo Ducato; et le cap du continent qui lui est opposé rappelle l'ancien nom à^ Aclium dans le nom moderne à'Azio. Enfin, en côtoyant la Chaonie, et remontant vers le nord,

1 Dionys. Halicarn., lib. I , § 5o ; I.archer, Mémoire sur f^'énus, p. 145.

2 Gcll's Topography and Antiquities of Ithaca, in-4" , i8or. L'auteur ne dit rien des mesures que nous donne Strabon , et c'est sur-tout ce point qu'il falloit discuter.

3 Larcber, Mémoire sur Fénus, pag. 1481.

NOTES DU LIVRE III

Énée aperçoit la ville et l'ile des Pliéaciens, c'est-à-dire Cor- <yre', aujourd'hui Coifou. Vis-à-vis de cette iie et sur une hauteur du continent opposé, on aperçoit les ruines de l'ancienne ville de Buthrotutn^ , dont la position étoit par conséquent conforme à l'indication de Virgdc :

Et colsam Butbroti ascendimos urbem.

Ce lieu porte encore le nom de Bulrinto, et la capitale du troven Hellanicus est devenue le siège d'un évèché grec. Denvs d'Halicarnasse nous apprend qu'Énée construisit un teraj)le à Onchesnie, près de Buthrote 3, et qu'il se rendit de ce dernier lieu à Dodone, pour consulter l'oracle. Énée, parti de Crète, et remontant au nord de Buthrotum, pour se rendre en Italie, a l'air de faire un long détour; mais de son temps, où l'on ne quittoit point la terre de vue, il suivoit la route directe, t. A. -WALCKErfAER.

21 Effugimus scopulos Ithacae , Laertia rogna; Et terram altricem saevi execramur UIjAi.

C'est avec un goût infini que, parmi tant de lieux moins intéressants parcourus par Énée, le poète distingue ceux qui dévoient frapper les Trovens par des souvenirs agréables ou douloureux. Et comment auroient-ils oublié la patrie d'Llysse, le plus cruel de leurs ennemis? Le vers qui le rappelle est d'une admirable énergie.

22 Actiaque Iliacis celebramus litora ludis.

Les amateurs de la langue latine remarquent que Virgile, au lieu de dire, celebramus ludos Iliacos in Utore Actio, a dit celebramus litora Actia ludis Iliacis. Mais ce qui est bien plus digne de remarque, c'est l'adroite flatterie adressée à .\uguste. C'est sous ce promontoire d'Actium que la fameuse bataille de ce nom lui donna l'empire du monde. Des jeux solennels célébroient tous les ans cette grande journée; et Virgile, toujours soigneux de trouver dans la plus haute antiquité Iroyenne l'origine des cérémonies civiles et religieuses de Rome, suppose que les Trovens transmirent ces jeux célèbres aux Romains; de manière qu'.\uguste sembloit avoir moins créé que renouvelé cet usage antique, originaire de Troie, ainsi que les Romains.

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