‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 3 sur 413 · FIN DU POEME · texte numérisé non relu

FIN DU POEME

CHANT I

1 Dont le charme autrefois avoil tenté Virgile. Le lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de rapporter ici l'esquisse rapide que Virgile a tracée des jardins, qu'il regrette de ne pouvoir chanter.

Si mon vaisseau , long-temps égaré loin du boni . Ne se bâtoit enDn de regagner le port , Peut-être je peindrois les lieuT chéris de Flore; Le narcisse en mes vers s'empresseroit d'éclore : Les roses m'ouvriroient leurs calices brillants. Le tortueux concombre arrondiroit ses flanc: ; Pu persil toujours vert , des pâles chicorées , Ma muse abreuveroit les tiges altérées; Je courberois le lierre et Tacantbe en berceaux . Et du m;rte amoureux j'ombragci ois les eaux.

Ou voit que cette composition de jardin est très simple et très naturelle. On t trouve mêlés l'utile et l'agréable; c'est à-la-fois le verger, te potager et le parterre : mais c'est là le jardin d'un habitant ordinaire des champs, tel qu'un sage, avec des goûts simples , voudroit l'orner, le cultiver lui-même ; tel que l'aimable poète qui le décrit eut aimé à l'embellir. 11 n'a pas prétendu parler des fameux jardins que le luxe des vainqueurs du monde, des LueuUus, des Crassus, des Pompée et des César, avoit remplis des richesses de l'Asie, et des dépouilles de l'univers.

2 Du simple Alcinoùs le luxe cncor rustique Dccoroit un verger.

C'est un moniunent précieux de l'antiquité et de l'histoire des jardins, que la description que fait Homère de celui d'Alcinous. On voit qu'elle tient de prés à la naissance de l'art; que tout son luxe consiste dans l'ordre et la svmétrie, dans la richesse du sol, et dans la fertilité des arbres, dans les deux fontaines dont il est orné ; et tous ceux qui voudroient un jardin pour en jouir, et non pour le montrer, n'en demanderoient pas d'autre,

3 D'im art plus magnifique

Babylone cleva des jardins dans les airs.

Ces jardins suspendus existoient encore en partie seize siècles après leur création, et firent l'étonnement d'.\lcxandre à son entrée dans Babylone.

4 Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers , Les vainqueurs , dans des parcs ornés par la victoire , Alloient calmer leur foudre et reposer leur gloire.

11 existe un monument très précieux du goût et de la forme des jardins romains dans une lettre de Pline le jeune (liv. V, lett. Ti) : on y voit qu'on connoissoit déjà l'art de tailler les arbres, et de leur donner différentes figures de vases ou d'animaux; que l'architecture et le luxe des édifices étoieut un des principaux ornements de leurs parcs; mais que tous avoieut un objet d'utilité; ce qu'on a trop oublie dans les jardins modernes.

5 Philippe m'encourage, et mon sujet m'appelle.

PHii.ipr£. Monseigneur le comte d'.\itois, frère Ju roi; (aujourd'hui Charles X.)

6 Belœil , tout à-la-fois magnifique et champêtre.

Belail étoit un jardin magnifique de M. le prince de Ligne, situé près d'Ath , dans les Pavs-Kas.

7 Tel que ce frais bouton ,

Timide avant-coureur de la belle saison. L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle

Fil le premier en France entrevoir le modèle.

Le local de Tivoli se refusoit aux grands effets pittoresques, mais .M. Boutin a eu le mérite d'en tirer le meilleur parti possible, et sur-tout d'avoir le premier essayé avec succès le genre irrégulier.

8 Les Grâces , en riant , dessinèrent Montrenil.

Montreuit , près Versa-llles, appartient à madame Elisabeth, sœur du roi. Auprès de ce jardin, et sous le même nom , est celui de madame la comtesse Diane de Polignac , dame d'honneur de cette princesse.

9 Maupertuis , le Désert , Rincy , Limours , Ânteuil.

Maupertuis. Ce jardin , connu sous le nom de Y Elysée , appartient à M. le marquis de Montesquiou. Si de belles eaux, de superbes plantations, un mélange heureux de collines et de vallons font un beau lieu , l'Elysée est digne de son aimable nom.

Le Désert. Ce jardin a été dessiné avec beaucoup de goùl par M. de Monville.

Rincy. Ce beau jardin appartient à monseigneur le duc d'Orléans.

Limours. Ce heu, naturellement sauvage, a été très embelli par madame la comtesse de Brionne, et a perdu un peu de sa rudesse, sans perdre son caractère.

Auteuil est le premier jardin qui ait été composé dans le véritable goût des jardins anglais. Il appartient à madame la comtesse de Boufflers, si distinguée par son esprit et ses grâces. C'est au sujet de ce jardin qu'en 1774 l'auteur lui adressa une épitre. (Voyez Poésies Fugitives.)

10 Semblable à son auguste et jeune déité, Trianoo joint la grâce avec la majesté.

Le petit Trianon, jardin de la reine, est un modèle de ce genre. La richesse y paroit avoir été toujours employée par le goût.

11 Et toi , d'un prince aimable ô l'asile fidèle , Dont le uoni trop modeste est indigne de toi !

11 s'agit du joli jardin de Bagatelle, qui a été composé avec beaucoup de goût pour monseigneur le comte d'Artois, et qui a l'avantage de se trouver placé au milieu d'un bois charmant qui semble en faire partie. Le pavillon est d'une élégance rare. Je n'ai pu nommer tous les jardins agréables qui ont été faits depuis quelques années. 11 en est plusieurs qui auroient mérité de l'être ; et de ce nombre sont : La Falaise, Morfontaine, Roissv, La .Malmaison, agréable par la beauté de ses bois, de ses eaux, de ses vues, et de sa situation. J'aurois tort d'oublier celui de Saint-Germain, embelli par uu grand seigneur, qui, après avoir fait l'agrément delà cour par la finesse piquante de son esprit, conduit par le goût de la campagne, quelquefois suspendu, mais jamais perdu dans les âmes honnêtes, s'est fait une retraite champêtre, où il cultive les arts et les lettres. — Les gens de lettres ont aussi quelquefois embelli des asiles où ils sont mieux inspirés qu'ailleurs. Pope eut son Twicknham, Boileau son Auteuil, M. de Rulhiére son Ermitage, orné de deux rivières, d'uu charmant ruisseau, de superbes perspectives, et dislingiié sur-tout

NOTES DU CIÎANT IL

par des inscriptions en vers, telles que M. de Rulliièie en sait h i re.

12 Je ne décide point entre Kent et Le Notre.

Kent, architecte et dessinateur fameux en Angleterre, fut le premier qui tenta avec succès le genre libre qui commence à se répandre dans toute l'Europe.

i3 Pour chercher un ami qui me parle du cœur.

Ce vers, comme on sait, est de Racine (dans Bérénice, acte I, scène iv). L'auteur en fait l'application aux charmes du genre irrégulier et naturel, qui, moins éblouissant au premier coup d'œil, est sans doute plus varié, et d'un intérêt plus durable.

14 Regardez dans Milton , etc.

Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du paradis terrestre, et quelques morceaux de Spencer, qui ont donné l'idée des jardins irréguliers; et, quoiqu'il soit probable que ce genre vienne des Chinois, j'ai préféré l'autorité de Milton, comme plus poétique. D'ailleurs, j'ai cru qu'on verroit avec plaisir toute la magnificence du plus grand roi du monde, tous les prodiges des arts mis en opposition avec les charmes de la nature naissante, l'innocence des premières créatures qui l'embellirent, et l'intérêt des premières amours. (Voyez Paradis perdu, liv. IV.)

i5 Tel est Bleinheim , Bleinheim la gloire de ses maitros.

Bleinheim est un château orné de superbes jardins, et situé à quelques milles de Londres. Ce château a été construit en vertu d'une décision du parlement, pour être offert au duc de Marlborough, en récompense de ses brillants services.

iG Je songe , ô Rosamonde ! à ta touchante histoire.

RosAMONDE, fille du baron Walter de Clifford, a été la première maîtresse de Henri II, roi d'Angleterre, et une des plus belles femmes du royaume. Elle habitoit le palais du roi à Woodstock, où a été bâti depuis le château de Bleinheim; elle quitta ce lieu pour aller s'enfermer dans un couvent où elle mourut pénitente. Addison a fait de Rosamonde le sujet d'un drame lyrique.

17 Ah : pour comble d'honneur , pui.sse un Spencer nouve.-iu. ..

Spekcer, nom de famille du duc de Marlborough.

CHANT IL

1 II est des temps affreus, où des champs de leurs pères Des proscrits sont jetés aux terres étrangères.

M. Thomas Wei.d a fourni un établissement aux religieux de la Trappe, sur ses terres à Lulworth, près Wareham.

Bar, dans sa description des ordres religieux, etc., donne sur les pères de la Trappe les détails suivants :

L'abbaye de la Trappe a été fondée en 1140, par Rotrou, comte du Perche. Elle fut long-temps célèbre par l'érainente vertu de ses abbés et de ses religieux; mais elle eut enfin le sort de plusieurs maisons de cet ordre, où les religieux, dégénérant de la vertu de leurs pères, abandonnèrent les observances régulières. Cette abbaye ayant été saccagée plusieurs

fois pendant les guerres survenues en France, les religieux, réduits à manquer de tout, se soutinrent pendant quelque temps; mais ils furent enfin contraints de se séparer, et ne revinrent dans leur maison que lorsque les troubles furent finis. Ils étoient alors bien différents de ce qu'ils avoient été, par la corruption qu'ils avoient contractée dans le monde. Depuis cette époque, le dérèglement fit de si grands progrès dans cette abbaye, que les rehgieux, devenus le scandale du pavs, vivoient dispersés çà et là, et ne se rassembloient que pour faire des parties de chasse et de divertissement. Tel étoit l'état des choses, quand Armand-Jean Le Bouthilier de Rancé, qui en étoit abbé, conçut le dessein de les réformer, et de rétablir parmi eux la discipline monastique, autant que le mal- Leur des temps pouvoit le permettre. Peu à peu on vit renaître dans cette maison les pratiques les plus austères, et ceux qui avoient embrassé la réforme s'efforcer de tendre à la plus haute perfection ; leur vie étoit partagée entre la lecture , le travail et la prière. A l'heure du travail, chacun quittoitsa coule, et, retroussant l'habit de dessous, suivoit la tâche qui lui étoit assignée; car il ne leur étoit pas libre de choisir ce qui convenoit le plus à leur inclination.

2 Mais sur-tout , si l'exil de leur cloître pieux. . .

Allusion à l'hospitalité généreuse que les Chartreux et les frères de la Trappe ont trouvée dans leur exil pendant la révolution, en Suisse, en Westphalie, et sur-tout en Angleterre.

3 Tu connus ce secret, ô toi dont le coteau ,

Dont la verte Colline offre un si doux tableau , etc.

Le duc d'Harcourt, fils aîné du maréchal, avoit créé dans sa terre d'Harcourt près de Caen, un des plus beaux jardins de France , celui de la Colline ; et il y jouissoit en sage des charmes de la retraite, lorsqu'il fut nommé gouverneur du Dauphin, premier fils de Louis XVI, qui est mort à Meudon en 1789. Ce duc, qui avoit écrit sur les jardins, est mori en 1800, à Londres, où il étoit depuis plusieurs années ambassadeur du Roi de France.

4 Je l'en prends à témoin , jeune Potavcri.

C'est le nom d'un habitant d'0-Taïti, amené en France par M. de BougainviUe, célèbre par plus d'un genre de courage, et connu si avantageusement comme militaire et comme voyageur. Le trait que je raconte ici de ce jeune O-Taïtien est très-connu et très-intéressant. Je n'ai fait que changer le lieu de la scène, que j'ai placée au jardin du Roi. J'aurois voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui existe daus le peu de mots qu'il prononçoit en embrassant l'arbre qu'il reconnut, et qui lui rappeloit sa patrie. C'est O-Taïti, disoitil; et en regardant les autres arbres : Ce n'est pas 0-Taïii.

5 Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence.

On a remarqué, dans tous les peuples où la société a fait peu de progrès, une certaine innocence dans les mœurs, très diffé. rente de la réserve et de la pudeur qui accompagnent toujours la vertu dans les femmes des nations civilisées. Dans l'île d'0-Taiti , dans la plupart des autres îles de la mer du Sud, à Madagascar, etc., les femmes mariées croient se devoir exclusivement à leurs maris, et manquent rarement à la Cdclilé conjugale : mais les filles n'y attachent aucune idée de crime, ni même de honte; elles ne s'assujettissent, ni daus leurs discours, ni dans leur habillement, ni dans leurs manières, à ce que nous regardons comme des devoirs pour leur sexe. Mais chez elles c'est simplicité, et non corruption : elles ne méprisent point les règles delà décence, elles les igno-

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