‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 311 sur 413 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Du moins si je pouvois , pour charmer son aljbeuce,

Revenir quelquefois dans ce séjour sacré !

Par-lont où je l'ai vu, je l'aurois adoré ;

Des œuvres de ses mains, des bienfaits de sa grâce,

Par-tout mon œil avide eût recherché la trace.

A mes jeunes enfants, à mes côtes assis ,

Je l'eusse encor rendu présent par mes récils.

Sur ce mont ( rien n'en peut effacer la mémoire ) ,

O mes fds , leur dirois-je , il parut dans sa gloire ;

Parmi ces pins touffus nous ouïmes sa voix ;

Souvent il m'apparut dans l'omlire de ces bois;

Au bord de celle source il reçut mon hommage.

Des cailloux du ruisseau, des gazons du ri\age,

Je dresserois pour lui de rustiques autels :

Mes mains y porleroient des tributs solennels ;

El les plus belles fleurs , la myrrhe la plus pure,

Offriroienl leur encens au Dieu de la nature.

Mais dans mon lieu d'exil , froids et sombres climats ,

Où trouver sa présence, où rencontrer ses pas ?

Disgracié par lui , son courroux me renvoie.

Que dis-je ? à mes chagrins se mêle quelque joie :

Il pardonne, il diffère un trépas mérité;

Il me permet de vivre eu ma postérité.

Si son courroux punit, sa clémence fait grâce :

De loin mon œil encor peut adorer sa trace;

Et , dans ce monde obscur, du trône de mon roi

Quelques rayons encor peuvent tomber sur moi. »

« Bannis , répond INlichel , une peur qui l'offense ; Crois-tu qu'à ces jardins il borne sa présence ? Non : son immensité remplit tout l'univers; Il commande sur l'onde , il règne dans les airs ; Sur le globe terrestre étend sa main puissante; Par lui respire l'homme et végète la plante;

Tliis raost afflicts m?, tbat dcpartiog hence. As from his face I shall bc Iiitl, depriv'd liis blessed countenance : hcre I could fréquent With worsliip place by place wlicrc he vouchsaPd Présence Divine; and to my sons relate,

2^" On this raount bc appcar'd; undcr this tree Stood visible; amnng thèse pioes his voice I heard; hcre with him at this lountaia talk'd : — So many graleful allars I would rear Of grassy turf, and pile iip every stone or lustre from the brook, in memory.

Or monument to âges; and thereon Offer sweet-smelliog gums, and fruits, and flowers ; In yonder nether world wherc shali I scck His bright appearances, or fool-step trace ?

3Jo For though 1 fled him angry, yet, recall'd To life prolong'd and prumis'd race, I now Gladly behold though but his utmost skirts Of glory; and far off his steps adore. »

To whom thus Michael witii regard benign : « Adam, thou know'st heaven His, and ail the earlli; Not this rock only'; his Omniprésence fills I.and, sea, and air, and every kind that lives, Fomcntcd by his virtual power and warm'd : AU the' earth lie gave thee to posscss and rule,

3io \o despicable gift; surmise not then

His présence to thcsc narrovv bdunds confiu'd Of paradise, or Edcn; this had bccu

Par lui de ce séjour l'empire t'est donné.

Mais à ce cercle étroit crois-tu qu'il soit borné .'

Peut-être ton Éden , capitale du monde,

Eût été le berceau de ta race féconde;

Et les yeux auroient vu mille peuples divers

Tenir t'y reconnoitre au nom de l'univers,

Adorer leur monarque et ré\érer leur père.

Tu perds avec Eden cet avenir prospère;

Ton crime t'a ravi ces deslins triomphants.

Dans un monde moins pur, toi, tes fils, leurs cid"anls.

Ensemble foiderez une terre moins belle ;

]Mais ton Dieu t'y suivra, te prendra sous son aile,

El favorisera ta foible humanité

Des rayons consolants de sa divinité.

« Pour le convaincre mieux, pour dissiper ta crainle, Avant que sur mes pas tu quittes celle enceinte. Je veux te dévoiler, moi, l'envoyé des cieiLX, Quel destin attend l'homme et ses derniers neveux ; De bonheur, dinfortune, incroyable mélange! Tu verras tour-à-tour le vice dans la fange, La vertu dans le ciel , le bien auprès du mal ; Et l'empire céleste et l'empire infernal, Tour-à-loiu- s'anachani , se cédant la victoire. Si tous ces grands tableaux restent dans ta mémoire , Ces spectacles frappants de triomphe el de diuil Par un utile effroi contiendront ton orgueil , T'apprendront à souffrir, dans ta mâle sagesse. Les biens sans insolence et les maux sans foiblesse; Et , d'un sort inconstant suivant en paix le cours , Tu marcheras tranquille au terme de tes jours. Tois ce mont élevé, c'est là qni'il faut me suivre; Et, tandis (pi'eu ce lieu ton épouse se Vivre Au sommeil que mes mains ont versé sur ses yeux ,

Perhaps ihy capital seat, from whence had spread

AU générations; and had liitiicr come

From aU the ends of the' earth , to celebrate

And révérence tliee, thcir great progenitor.

But this pre-eminence thou' hast losl, brought dovrn

To d» ell on even ground novr with thy sons :

Yet doubt not but in vallcy and in plain,

3io God is, as hcre; and will be Ibund alike Présent; and of his présence many a sign StiU following thee, still compassing tliee round With goodness and paternal love, liis face Express, and of his steps the track divine.

« Which that thou raay'st beiievc, and be confirm'd Ere thou from bcnce départ; know, I ani sent To show tlicc what shall come iu future days To thee, and to ihy offspring; good with bad Expect to hear; supernal grâce contending

36o With sinfuincss of mcn; thereby to learn True patience, and to tcmper jov with fcar And pious sorrow; equally iour'd By modération either state to bear, Prosperous or adverse : so shalt thou lead Safest thy life, and best prcpar'd endure Thy mortal passage when it conies. — Ascoud Tliis hiU; let Eve (for I bave drench'd hcr eyes) Hère sleep below; while thou to forcsight wak'st; As'Once thou slccp'st, while she to life was form'd. » 370 To whom thus Adam gratcfully rcplied :

PARADIS PERDU

Viens connoîlre le sori que l'appièlent les cicux. »

« Je ne balance point, je te suis; sois mon guide, Lui répondit Adam ; ma constance intrépide Oéja court au-devant des maux que je prévois ; Quel qu'en soit le fardeau , j'en accepte le poids-, Et , dans ces durs sentiers marchant avec courage, J'arriverai sans crainte au terme du voyage. »

Tous deux au même instant s'avancent vers les lieux Où le vasie avenir va s'ouvrir à leurs yeux. A.U sommet du jardin est une vaste plaine. D'où l'œil , du monde entier possède le domaine : f^'est l'éternel séjour de la sérénité.

Moins fier de sa hauteur, moins l)ril]ant de clarté, Étoil ce mont fameux où l'arlisan du crime Porta le fils de Dieu , quand du haut de sa cime Il monlroil à ses pieds les royaumes divers, Et promeltoit le monde au Dieu de l'univers.

Ainsi les yeux d'Adam commandoient à l'espace. Cependant aux tableaux que son regard embrasse , Bientôt vont succéder des speclaclcs plus grands ; Mais il faut pour les voir des regards pénétrants. L'archange raffermit sa débile paupière ; Et, pour la délivrer d'une vapeur grossière. Il y verse le suc des puissants végétaux , El du fleuve de vie y mêle encor les eaux. Adam voit la lumière, une rapide flamme Court ainsi que ses yeux illuminer son ame : Mais de tant de ciarlé son œil est ébloui ; Sa force l'abandonne , il tombe évanoui : L'ange lui tend la main, excite son courage. L'anime , le relève , et lui tient ce langage :

«< Asccnd, 1 foUow lliee, safc guide, tlie palh

Thon Icad'st me ; and to tlic hand of Ileavcn submit ,

However cliastcning ; to llie cvil turn

My obvious breast; armiDg to overcorae

By suffering, and carn rcst frora labour won,

If so I may attain. »

So bolli asccnd In the visions of God. Il was a hill, Of paradise tlic higlicst; frora whose top Tlie hémisphère of earth, in clearcst ken, 330 Slrelch'd oui to the' amplest rcach of prospect lay. Net higher that hill, nor wider looking round, Whercon for différent cause the templer set Our second Adam, in the wilderncss; To show him ail earth's kingdoms, and their glory. His eye might Iherc command, wherever stood City of old or modem famé, the seat Of mightiest empire: but to nohler sights ', Michael from Adam's eyes the film reraov'd, Which that false fruit that prorais'd clearer sighl '30 Had bred; thcn purg'd with cuphrasy and rue The visual nerve, for hc had much to see; And from the well of life three drops instill'd. So deep the power of thèse ingrédients pierc'd, (Ev'n to the inmost seat of mental sight) That Adam , now enforc'd to close his eyes , Sunk down, and ail his spirits became intranVd : But him the gentle angel by ihe hand

j Hûus suivons la correction proposée par ncntlrjr.

« Regarde, Adam, et vois tous ces infortunés, Pour la faute d'un seul à jamais condamnés, Du crime paternel innocentes victimes :

O que ce crime un jour doit enfanter de crimes! » Adam regarde, et voit dans un champ spacieux , Ici des moissonneurs l'essaim laborieux. Là des troupeaux parqués en de gras pâturages, Et des bornes déjà marquant les liéritages ; An milieu s'élevoit un autel de gazons; Des épis jaunissants, prémices des moissons, Amassés au hasard par un avare maître.

Sont jetés à regret sur un autel champêtre: Par ses longues sueurs son champ fut fécondé, Et de sueur encor son front est inondé. Un berger après lui, dans un maintien modeste, Présentoit en tribut à la faveur céleste L'élite du troupeau: sur des rameaux brûlants Sa main a déposé les intestins sanglants ; L'encens fume autour d'eux , les flammes dévorantes Exhalent dans les airs des vapeurs odorantes : Tout-à-coup l'éclair part , et , tombant sur l'autel , Dit que sou sacrifice est agréable au ciel ; Mais l'autre est moins heureux : dans sa jalouse rage Indigné que le ciel préfère un autre hommage. Il s'arme d'une pierre; elle vole, et soudain Du malheureux berger s'en va frapper le sein: Le juste tombe, expire , immolé par l'envie. Et son sang innocent s'échappe avec sa vie. Adam , à cet aspect , a frémi de terreur : « O mon guide, dit-il, quelle indigne fureur, Sans respect des autels et du Dieu qu'elle encense,

Soon rais'd, and his attention thus recall'd : « Adam, now ope thine eyes; and first behold

400 The efl'ects, which thy original crime hath wrougt In some to spring from thce, wlio nevcr touch'd The cxcepted Ircc, nor with the snakc conspir'd; Nor sinn'd thy sin , yet from that sin dérive Corruption, to bring forlh more violent deeds. »

His eyes he open'd, and bcheld a ficld. Part arable and tiltli , whereon were sbcavcs New reap'd; the othcr part shecp-walks and foldsj 1' the midst an altar as the land-mark stood , Rustic, of grassy sward : thitlier anon

-l'o A swcaty rcaper from his tillage brought

First fruits, the green car, and tlic yellow sheaf, CncuU'd, as came to haud : a shcplierd next, More meek, came with the firsllings of his flock , Choicest and bcst; ihen, sacrificing, laid The inwards and their fat, witli incense strow'd, Of the cleft wood , and ail duc rites pcrforra'd : His offering soon propitious fire from hcaven Consum'd wilh nirable glanée, and gratcful steam The other's not, for his was not sincère;

420 Whereat he inly rag'd, and, as they talk'd, Smote him into the roidrifl' with a stone That beat out life ; he fell; and, deadly pale, Groan'd out his soûl with gushing blood cifus'd. Much at that sight was Adam in his heart Dismay'd , and thus in haste to the' angel cried ; •< O teachcr ! some great raischief hath befall'c To that mcek raan , who well had sacrific'd :

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