REMARQUES DU LIVRE IX
frappant en faveur de l'existence de Dieu, dont Milton fait une idée innée. Adam à peine formé veut savoir l'auteur de sa naissance; il le demande aux forêts, aux vallons, aux montagnes, au ciel, à la terre : il sent qu'il ne s'est pas fait lui-même, et déjà il existe pour lui un Créateur, et l'expression de cet instinct célc5te, si j'ose ainsi parler, vaut toutes les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu.
Rien de plus naturel que les idées que fait naître dans le cœur d'Adam son premier sommeil ; il le prend pour un second néant: mais bientôt il croit renaître à la voix du fantôme charmant qui l'invite à le suivre, ou plutôt qui le transporte légèrement sur la belle montagne où son jardin l'attend. Pour v arriver, il ne marche point sur la terre, il glisse doucement dans l'air. Cette marche convient également et à la poésie et aux êtres aériens.
La description des animaux, comparoissant devant Adam pour lui rendre hommage et recevoir leurs noms, est pleine de la plus riche variété et de la plus aimable poésie.
L'expression la plus sublime de l'instinct social et du besoin d'une compagne se trouve dans le discours qu'adresse à Dieu le premier homme : il vient de lui donner l'empire du monde, et son cœur éprouve encore un vide. Cette idée amène d'une manière admirable la naissance d'Eve. Dieu paroit résister un instant à sa demande, et lui dit qu'entouré des animaux dont il l'a nommé le roi, il ne doit pas se croire seul. Adam lui fait la réponse la plus touchante et la plus philosophique. Dieu lui répond qu'il n'a voulu que l'éprouver. Voilà peut-être un de res défauts de convenance qu'on trouve quelquefois dans Milton. Feindre est indigne de Dieu; il peut éprouver l'homme, et non pas le tromper. Le récit de la création d'Eve n'est pas moins beau que celui de la naissance d'Adam, l'eut-être la côte enlevée au premier homme, le sang qui coule de sa blessure, cette blessure refermée , sont peints d'une manière un peu trop chirurgicale; mais tout le r€ste du récit, la description de la beauté d'Eve, toute la nature éclipsée devant elle, sont un tableau divin. C'est avec un art infini que, pour prolonger l'intérêt de ce moment , Milton suppose qu'Eve s'échappe et fuit devant son époux. Cette fuite donne lieu au discours tendre et passionné qu'il lui adresse. Le moment où il l'atteint est peint avec la plus grande délicatesse ; la pudeur d'Eve , sa molle résistance, ses délais amoureux , enfin sa pudeur vaincue abandonnant sa main à la main de son époux, forment un tableau délicieux. Mais rien n'égale la beauté des images dont le poète a peint le premier hymen dont le monde nouvellement créé fut témoin : les astres, les bois, les ruisseaux, les fleuves, les oiseaux , toute la nature en célèbre la fête. On ne peut peindre d'une manière plus passionnée que ne le fait Adam, dans son discours à Raphaël, les premières impressions qu'il reçoit de cet objet adorable; elles sont si profondes, qu'il semble un iustant dégoûté de toutes les beautés de la nature; il ne voit plus, il n'entend plus qu'elle.
• Toutefois , je le sens , des terrestres plaisirs .
Si j'en excepte un seul, le sentiuieiit s'emousse :
C^s fruits semblent moins beaux, et leur saveur moins douce ;
Déjà je goûte moins le concert des oiseaux,
Le vif émail des Oeurs , le mormnre des eaui ;
Mais Eve est toujours cbère à mon ame ravie :
C'est là qu'est mon amour , mon bonheur et ma vie.
Je brûlai, quand je vis ses innocents attraits;
Je brûlai, quand son ueil lança ses premiers traits;
Je brûle , quand ma main touche son corps céleste :
D'un œil indiffèrent je puis voir tout le reste.
Dans la manière passionnée avec laquelle Adam exprime «nn amour, on entrevoit déjà des svmptômes de foiblcsse et des pronostics de sa chute. La réponse de Raphaël est pleine
de sagesse et de la plus excellente morale. Adam dans sa réplique paroit sûr de sa force et de sa fidélité aux ordres de Dieu. Peut-être quelques lecteurs ne goûteront pas les questions un peu étranges qu'il fait à Raphaël sur les amours des cieux; mais il y a beaucoup de grâce et de poésie dans la manière dont l'ange lui peint la pureté de ces amours surnaturels. Enfin, on ne peut lire sans attendrissement les adieux touchants que lui fait le premier homme, et leur touchante séparation. Ce chant, comme on voit, est un des plus beaux de l'ouvrage : le commencement seul offre quelques défauts; le reste presque en entier est admirable.
Presque tous les détails en sont intéressants ; c'est la beauté de la nature encore vierge, l'innocence de l'homme; ce que les idées religieuses ont de plus sublime, les aflections humaines de plus touchant : les premiers tributs de la prière, et les premières expressions de l'amour,