‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 389 sur 413 · A MES ENFANTS · texte numérisé non relu

A MES ENFANTS

Beaux lieux où la moisson dore trois fois les plaines , Que des tièdcs zéphirs fécondent les haleines.

POÉSIES FUGITIVES

Que la nature et l'art, et les hommes et Dieu, Ornèrent à l'envi, belle Italie, adieu!

Je te laisse, ma sœur! Yents , soyez-lui fidèles; Doux zépliirs , portez-lui la santé sur vos ailes; Pour elle, froids hivers, tempérez vos frimas, Et que vos durs glaçons s'émoussent sons ses pas !

Salut, mâle Helvélie, et vous, pompeuses cimes. Dont l'œil avec plaisir voit les horreurs sublimes ! Mon pays me rappelle, et , malgré son attrait, D'un peuple libre et fier je m'éloigne à regret.

Le voilà ce Tésin , dont les eaux bondissantes , De rochers en rochers au loin rejaillissantes , Courent vei'S l'Éridan , et , lassant les échos , Lui portent, en grondant, le tribut de leurs flots.

Fougueux enfant des monts , il voit sur ses rivages De modestes hameaux , de riches pâturages , Des rochers nus levant leur front chauve el hideux : Des pins battent leur pied , leur tète est dans les cieux.

Dans un cercle de monts aussi vieux que le monde , Un heureux coin de terre , arrosé de son onde , M'offre un abri paisible ; et j'y goûte à-la-fois Le charme des rochers , et des eaux , et des bois.

Je pars : de ces beaux lieux je m'éloigne en silence , Par des sentiers tournants à pas lents je m'avance. Soudain , de monts en monts sélançant vers les cieux , Le pompeux SAiîrr-GoTHARD apparoît à mes yeux.

Là, des chemins hardis ont dompté la nature; Un ruban de granit , de sa longue ceinture Traverse, en serpentant, ces éternels frimas, Et le rocher vaincu s'aplanit sous mes pas.

Là , pas un arbrisseau , pas une trace humaine ; Quelques sauvages fleurs s'y hasardent à peine; Et des reclus pieux, aux voyageurs si chers, L'hospice consolant peuple seul ces déserts.

Toutefois en ces lieux l'horreur même a ses charmes, Les plantes leurs parfums, l'humanité ses larmes; Et , sans cesse brûlant d'un charitable feu , La pitié bienfaisante élève l'ame à Dieu.

J'aime ce bon ermite ; avec nous il partage Son toit, ses simples mets, ses fruits et son laitage, Nous peint tous nos dangers, et du passant surpris La terrible avalauge écrasant les débris.

Le voyageur transi va, poursuivant sa roule, Où des croix ont marqué le malheur qu'il redoute ; S'avance doucement, et de ces noirs frimas Craint d'appeler sur lui l'épouvantable amas.

Pourtant, dans ces déserts, quelquefois la nature Se plaît à déployer sa plus riche parure. Colore les métaux , et forme le cristal , Frère du diamant , et son brillant rival.

Quel spectacle pompeux ! Dici s'offre à ma vue De cinq lacs à-la-fois la tranquille étendue; Et, du sein paternel émancipant leurs eaux, Bondissent sur des rocs mille jeunes ruisseaiLX.

Ici la Reuss, du Rhin impétueuse amante. Bat ses bords rocailleux de son onde écumante. Et, sans cesse agitée en son lit tortueux , Poursuit vers son époux son cours impétueux. Parmi tout ce fracas je cherche un lieu tranquille :

Le tumulte est sans fin, et la paix sans asile. Une plaine au-dessus de ce bruyant chaos Enfin m'offre un abri , me promet le repos.

Là, bordé de troupeaux, entouré de verdure. Le torrent adouci plus mollement murmure ; Et des frimas, pendants aux rochers d'alentour, Des arbres prolecteurs défendent ce séjour.

Agréable vallon , solitude secrète , Ah! laisse-moi jouir de ta douce retraite; Tu me peins celte vie, où l'homme aime à saisir Parmi de longs chagi-ins un moment de plaisir.

Entre des rocs, tout fiers de leur beauté sauvage. Nous marchons : descendus par cet étroit passage , Un pont reçoit nos pas; et, long-temps calme et doux , Le torrent irrité roule en grondant sous nous.

Parmi de noirs rochers , sous des voûtes d'ombrage , Dans toute sa terreur s'offre l'affreux passage , Et du torrent fougueux, qui redouble l'effroi , Les flots rejaillissants aiTivent jusqu'à moi. Enfin rit à la vue une scène plus douce; Des prés, du mont stérile ont remplacé la mousse; Au noir sapin succède un vert déUcicux, Et l'héroïque Altorf se décou%Te à nos yeux.

Je crois les voir encor, ces scènes délectables; Je crois voir les troupeaux regagner leurs établcs^ Et du pipeau rustique et des douces chansons A mon oreille encor retentissent les sons.

Lucerne , de ton lac que j'aimois les rivages ! Tantôt entre des bois et des rochers sauvages Il resserre ses eaux ; tantôt en liberté Mon regard le découvre en son immensité.

Salut, noble chapelle! et toi, lieu mémorable, Où, d'une main terrible ensemble et secourable. Tell fit voler deux traits , et d'un bras triomphant Ten-assa l'oppresseur, et sauva son enfant.

Toyez sur l'autre bord , sous un épais ombrage , Cet autre monument : là , contre l'esclavage S'armèrent trois héros , et leur sang indompté D'un peuple généreux scella la liberté :

Non celle qui se perd en des paroles vaines , Yeut dusangpour offrande, el marche aubruitdes chaî- Sur le bonheur public elle fonde ses droits, [nés;

Prend la raison pour guide, et pour garde les lois.

Nous partons : nous voyons ces Ueux où la culture Par-tout nous montre l'art secondant la nature. D'un profit légitime un emploi fructueux , Et la simplicité d'un peuple vertueux.

Adieu, mâle Helvétie, où des Alpes allicres Les élernels frimas nourrissent tes rivières ; Où l'étranger surpris voit des fleurs, des glaçons, Sur tes monts la nature, et l'art dans tes vallons! Souvent le voyageur, de tes roches hautaines , Verra d'un œil charmé la beauté de tes plaines. Tes prés fleuris , tes monts, leur sublime hauteur, El dans tous les regards la douce paix du cœur.

Et vous, objets chéris de l'ame la plus tendre, !Mes enfants, vous serez empressés de m'eniendre ! Mes plaisirs partagés en deviendrout plus doux ; Ah ! je vais donc revoir et ma patrie et vous.

POÉSIES FUGITIVES

VERS

Adressés à madame Lebrun , dans un moment où l'auteur sentoit sa vue affoiblie.

Quand de Mil ton, au bout de sa carrière, Les yeux furent privés de la douce lumière ,'

Il s'écrioit : « O regrets superflus !

C'en est donc fait ? je ne les verrai plus ,

Ce beau soleil , ces fleurs , celte verdure ! El pour moi la nature est voilée à jamais ! » Moi , je dis : « De Lebrun je ne vois plus les traili , Ces traits que pour modèle eût choisis la peinture! De sa touche élégante et pure

Je ne puis plus admirer les secrets :

Adorable Lebrun! ce sont là mes regrets.

Et c'est encor regretter la nature. »

EPITRE

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