‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 40 sur 413 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Mais l'an du laboureur peut tout après les dieux. Dans les champs la semence est-elle déposée ? Il la couvre à l'instant sous la glèbe écrasée; Puis d'un fleuve , coupé par de nombreux canaux ^7, Court dans chaque sillon distribuer les eaux.

Si le soleil brûlant flétrit l'herbe mourante, Aussitôt je le vois par une douce pente Amener, du sommet d'un rocher sourcilleux, Un docile ruisseau , qui sur un lit pierreux Tombe, écume, et, roulant avec un doux murmure , Des champs désaltérés ranime la verdure.

Tantôt, pour empêcher qu'un frêle chalumeau Ne languisse accablé sous un riche fardeau. Dès qu'il voit du sillon sortir ses blés superbes , Il livre à ses troupeaux le vain luxe des herbes. Tantôt son bras actif, desséchant des marais. De leurs dormantes eaux délivre les guérets; Sur-tout lorsque, gonflant ses ondes orageuses. Un fleuve a submergé les campagnes fangeuses. Et que du noir limon dont les champs sont couverts L'exhalaison impure empoisonne les airs.

Mais malgré t;mt de soins , malheureux que nous som- Malgré les animaux qui secondent les hommes , [mes ! Tout n'est pas fait encor ; crains pour tes jeunes blés ^8 L'ombre, et l'herbe indomptable, et les brigands ailés ^9. Tel est l'arrêt fatal du maître du tonnerre : Lui-même il força l'homme ^° à cultiver la terre ; Et, n'accordant ses fruits qu'à nos soins vigilants, Voulut que l'indigence éveillât les talents.

Avant lui point d'enclos, de bornes, de partage; La terre étoit de tous le commun héritage ; El, sans qu'on l'arrachât, prodigue de son bien, La terre donnoit plus à qui n'exigeoit rien.

Insequitur, cumulosque mit maie pinguis arense? Deiade satis fluvium inducit rivosque sequentes?

Et, quiim exustus ager morientibus œsluat herbis , Ecce supercilio clivosi tramitis ucdam Elicit. 111a cadens raucum per levia murmur

"° Sasa ciet, scatebrisque arenlia tempérât arva.

Quid, qui, ne gravidis procumbat culmus aristis, Luxuriem segetum tenera dcpascit ia herba, Ouum primum sulcos œqiiant sata ? quiquc paludis CoUectum humorem bibula deducit arena ?

Prsesertim iocertis si mcnsibus amnis abundans Exit, et obducto late tenet omnia limo, Unde cavae tepido sudant humore lacuna;.

Kec tamen, haec quum sint hominumque boumque labores Versando terram experti, nihil improbus anser,

•ï" Strimoniaeque grues, et amaris intiba fibris, Officiant , aut umbra nocet. Pater ipse colendi Haud facilem esse viam voluit, primusque per artem Movit agros, curis acuens mortalia corda, Nec torpere gravi passus s ua régna veterno. Ante Jovcm nuUi subigebant arva coioni; IS'ec sigoare quidem aut partiri limite campum Fas erat. In médium quaerebant, ipsaque tellus Omnia liberius, nullo poscente, (erebat.

nie malum virus serpentibus addidit atris,

i.fo Praedarique lupos jussit, pontumque movcri, MeUaque decussit foiiis, igiiemquc reraovit, Et passim rivis curreniia vina répressif;

C'est lui qui, proscrivant une oisive opuleua',

Par-tout de son empire exila l'indolence.

Il endurcit la terre , il souleva les mers ,

N^ous déroba le feu , troubla la paix des airs ,

Empoisonna la dent des vipères livides ,

Contre l'agneau craintif arma les loups acides ,

Dépouilla de leur miel 3 1 les riches arbrisseaux ,

Et du vin dans les champs fit tarir les ruisseaux.

Enfin l'art à pas lents vint adoucir uos peines ;

Le caillou rend le feu recelé dans ses veines ;

La terre obéissante et les flots étonnés

Par la rame, et le soc déjà sont sUlonncs;

Déjà le nocher compte et nomme les étoiles;

Des chiens lancent un cerf, le chasseur tend ses toiles;

La glu trompe l'oiseau ; le crédule poisson

Tombe dans des filets, ou pend à l'hameçon.

Bientôt le fer rougit dans la fournaise ardente ;

J'entends crier la dent de la lime mordante ;

L'acier coupe le bois que déchiroient les coins.

Tout cède aux longs travaux , et sur-tout aux besoins.

Quand Dodone ^2 aux mortels refusa leur pâture , Cérès vint des guérets leur montrer la culture. De ces nouveaux bienfaits sont nés des soins nouveaux; La rouille 33 vient ronger le fruit de nos travaux; La ronce naît en foule 34, et les épis périssent ; D'arbustes épineux les sillons se hérissent ; Et Cérès , à côté de ses plus riches dons , Voit triompher l'ivraie , et régner les chardons.

Tourmente donc la terre , appelle donc la pluie , Chasse l'avide oiseau, détruis 1 ombre ennemie; Ou , bientôt affamé près d'un riche voisin , Retourne au gland des bois pour cissouvir la faim.

Mais les moments sont chers : hâte-toi de connoître

l't varias usus meditando extunderel arles Paulatim, et sulcis l'rumenti quaereret herbam; Ut silicis venis abslrusum exeuderet ignem. Tune alnos primum fluvii sensere cavatas; Navita tum stellis numéros et nomina fecit, Pleiadas, Hyadas, elaramque Lycaonis Arctou. Tum laqueis captare feras, et fallere visco

'10 Inventum, et maguos canibus circumdare saltu*. Atque alius latum funda jam verbcrat aœnem Alla petens , pelagoque alius trahit huraida lina. Tum terri rigor, atque argutae lamina serrae; Nam primi cuneis scindebant fissile ligoum : Tum variae veucre artes. Labor omnia vieil Improbus, et duris urgens in rébus egestas. Prima Gères ferro morlales vertere terraui Instituit, quum jam glandes atque arbuta sacrae Deficerent silv», et victum Dodona negaret.

iSo Mox et frumeulis labor additus, ut mala culmos Esset rubigo , segnisque horreret in arvis Carduus. Intereunt segetes ; subit aspera silva, Lappa?que tribulique; interque nitentia rulla Infelix lolium et stériles dominantur avense.

Quod nisi et assiduis terram insectabere raslris. Et sonitu terrebis aves , et ruris opaci Falce prcmes umbras, votisque vocaveris imbrem; Heu! maguum alterius frustra spectabis acervum, Concussaquc faraem in silvis solabere qi-.crcu.

i6o Dicendum, et quae sint duris agrcilibus arma.

LES GEORGIQUES

Ce qui doit composer ton arsenal champèli*e.

D'abord on forge un soc; ou taille des traîneaux 35;

De leurs ongles de fer on arme des ràlcaux;

On entrelace en claie un arbuste docile ;

Le van 36 chasse des giaius une paille inutile;

Le madrier pesant te sert à les fouler;

Et des chars au besoin seront prêts à touIct.

Sans tous ces instruments, il n'est point de culture.

De la charrue enûn dessinons la structure. D'abord il faut choisir 3;, pour en former le corps , Un ormeau que l'on courbe avec de longs efforts. Le joug qui l'asservit ton robusle attelage, Le manche qui conduit le chanipèlre équipage, Pour soulager les mains et le front de les bœufs, Du bois le plus léger seront formés tous deux. Le fer, dont le tranchant dans la terre se plonge, S'enchâsse entre deux coins, d'où sa pointe s'alonge. Aux deux côtés du soc de larges orillons. En écartant la terre, exhaussent les sillons. De huit pieds en avant que le limon s'étende; Sur deux orbes roulants 38 que ta main le suspende : Et qu'enfin tout ce bois, prouvé par les feux. Se durcisse à loisir sur ton foyer fumeux.

Il est mille autres soins consacrés par nos pères; Ne dédaigne donc pas ces préceptes vulgaires. D'abord, qu'un long cylindre également roulé Aplanisse la terre où tu battras le blé. Si d'un ciment visqueux tes mains ne la pétrissent, D'herbes et d'animaux les fentes se remplissent : Là, l'immonde crapaud dans un coin s'assoupit; Dans son trou tortueux la taupe se tapit; Prévoyant les besoins de la triste vieillesse, La fourmi diligente y butine sans cesse ; Le charançon ^9 dévore un vaste amas de grahis; El le mulot remplit ses greniers souterrains.

Quels sine nec potuere scri , nec surgere messes. Vomis, et inflexi primum grave robur aratri, Tardaque Elcusinse malris volventia plaustra, Tribulaque, traheaeque, et iuiquo pondère raslri; Virgca praeterea Celei vilisque supellex, Arbuteae craies, et niystica vannus lacchi; Omnia qua multo ante meraor provisa reponcs. Si te digna manet diviui gloria riu-is.

Continue in silvis magna vi flesa domatur

'7° In burim, et eurvi forroara accipit ulmus aratri. Huic a slirpe pedos temo protentns iu octo. Bina; aures, duplicl aptanlur dcntalia dorso. Cicditur et tilia ante juge levis, altaque fagiis, $tlvaque, quse currus a tergo torqueat iioos : Et suspensa focis exploret robora fumas.

Possum multa tibi veterum prœcepla referrc , Ni refugis, tenuesquc piget cognoscere curas. Area cura primis ingenti sequanda cylindre , Et vertenda manu, et creta solidanda tenaci,

s8o IVe subeant herbx, ncu pulvcre victa fatiscat, Tum variae illudant pestes : ssepe exiguus mus Sub terris posuitque domos atque herrea fecit; Aut oculis capti l'odere cubilia talpse; luventusque cavis bufo, et quas plurima terrac Monstra l'crunt; populatque ingentera farris acervutu Curculio, atquc iiiojii mctuens l'ormica scucclx.

Peut-être voudrois-tu, dès la saison de Flore, Prévoir ce que pour toi l'été va faire éclore ? Regarde l'amandier reverdir tous les ans, Et courber en festons ses rameaux odorants : Abondc-t-il en fleuis ? par des chaleurs ardentes Le soleil mûrira des moissons abondantes ; Si des feuilles sans fruit surchargent ses rameaux , Le fléau ne battra que de vains chalumeaux.

Des légumes souvent 4o l'enveloppe infidèle Déguise la maigreur des fruits (lu'elle recèle. Pour qu'ils soient mieux nourris , et pour rendre le grain Plus prompt à s'amollir en bouillant dans l'airain. J'ai vu dans le marc d'huile et dans une eau uitrce Détremper la semence avec soin préparée : Remède infructueux ! inutiles secrets !

Les grains les plus heureux, malgré tous ces apprêts, Dégénèrent enfin, si l'homme avec prudence Tous les ans ne choisit la plus belle semence. Tel est l'arrêt du sort : tout marche à son déclin. Je crois voir un nocher qui, la rame à la main. Lutte contre les flots, et les fend avec peine; Suspend-il ses efforts .•' l'onde roide et l'eulraîne.

Il faut savoir encore interroger les cieux. L'Arcture, les Chevreaux, le Dragon lumineux, Sont poiu" le laboureur d'aussi fidèles guides Que pour l'adroit nocher, qui sur des mers perfides, Implorant son pays, la tene, et le repos, Du détroit de Léandre ose affronter les Ilots.

Observe donc leur cours. Sitôt que la Balance Du travail, du repos, du bruit et du silence. Rendra l'empire égal, et du trône des airs Entre l'ombre et le jour suspendra l'univers. Avant que des vents froids 4' le souffle la resserre, Tandis qu'elle est traitable , on façonne la terre : De tes taureaux nerveux aiguillonne les flancs ;

Conteraplator item , quura se nux plurima silvis Induet in flerem, et rames curvabit oleiites. Si superant fétus, pariter frumcnta sequentur,

190 Maguaque cura niagno veniet tritura calore; At si Itixuria (bliorum cxuberat umbra, IVcquidquani pingucs palea teret area cuimos.

Semina vidi equidem niullos medicare surentes, Et nitro prius et nigra perfundere araurca, Grandior ut fétus siiiquis fallacibus esset; Et, quamvis igni exiguo properala niadcrent, Vidi lecta diu, et multo spcctata labore, Dfgenerare tamen , ni vis humana quotannis Maxima quœque manu legeret. Sic emnia fatis

3°" In pcjiis ruere, ac rétro sublapsa refcrri.

Non aliter quam qui adverse vix ilumine iembum Ucinigiis subigit; si brachia forte remisit, Atque illum in pra?ceps prone rapit alveus amni.

Praeterea tam sunt Arcturi sidéra nobis, Hœderumque dics servandi, et lucidus Anguis, Quam quibas in palriam ventosa pcr acquora vectis Pontus et ostriferi fauccs tentantur Abydi.

Libra die somnique parcs ubi l'ecerit horas. Et médium luci atque unibris jam dividit orbera,

Ji'j Exerccte, viri, taures; serite hordea campis, i;.s<pie sub exlremuin brum^e iiilract;d"ilis imbrem. Nlc non et Uni sogctci:; , et Cercalc [lapavcr.

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