‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 407 sur 413 · AU DISCOURS DE M. DELILLE · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE M. DELILLE

MOITSIEUR ,

Vous venez prendre place parmi nous plus lard que nous ne devions l'espérer. L'événemenl le plus fuucsie nous a tenus long-lemps renfermés dans la douleur et dans le silence. Bientôt il a enti'aîné après lui d'autres sujets d'alarmes.

Nous avons tremblé pour de nouvelles Iphigéuies , victimes courageuses, non de l'ambition d'un père, mais de la piété filiale. Trois sœurs, placées à côté l'une de l'autre sur le même autel, préparées au même sacrifice , ont vu le glaive loug-temps suspendu... Hâtonsnous de dire qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui en frappoit une , les immoloit toutes les trois.

On commençoit à peine à respirer, lorsqu'on apprend que les têtes les plus élevées de l'état se préparent à braver la cruelle maladie dont nous déplorions les ravages. A celte nouvelle , tous les cœurs sont émus, tous les esprits sont partagés. Un même inlérél , un amour égal, plus timide dans les uns, plus bardi dans les autres, inspire des avis opposés. Pourquoi, disent ceuxlà, ajufier eu même temps toutes nos espérances à une mer qui a ses écueils ? Pourquoi , disent ceux-ci , s'effrayer d'un léger orage qui pousse les vaisseaux dans le port.' Les règles de l'art, un nombre infini d'expériences, le courage surtout et la gaieté des malades volontaires, en un mot , tout nous rassuroit ; mais quand il s'agit de tout ce qu'on a de plus précieux et de plus cher, ajnès que la raison est pleinement rassurée, le cœur tremble encore secrètement. Enfin nos craintes sont dissipées, et dissipées pour toujours. Qu'il nous seroit doux de nous livrer aux transports de la plus vive alégresse! Mais daus ces jours d'un deuil général, des transports de joie ne nous sont pas permis.

La nation n'a pas cessé encore de donner des larmes à son roi ; et l'Académie, qui les partage, y joint celles qu'elle doit à son auguste prolecteur. Notre amour est la mesure de nos regrets. Eh ! quel prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez pas s'il fut adoré dans sa famille ; demandez-le à tous ses augustes enfants ; ou , si le respect ne vous permet pas de les interroger, jetez seulement les yeux sur les princesses ses filles ; vous venez les marques récentes de leur tendresse comme de leur courage. Louis étoit roi , et il eut des amis : ne vous en étonnez pas ; il les aimoit lui-même, comme il en étoit aimé. Parmi la foule des officiers altachés à sa personne , il n'en est aucun qui ne raconte quelque bienfait reçu de son maître, ou des traits de bonté, plus

précieux que les bienfaits. Quittons la cour, et parcourons les provinces. Le peuple qui les habite ne connuissoit que le nom de Louis. A l'abri de ce nom sacré , il a joui d'une tranquillité constante. Nos pères n'ont pas eu le même avantage ; ils ont vu encore brûler le feu de la guerre civile , allumé dans ce royaume depuis deux années ; ils ont vu encore les armées ennemies porler l'alarme jusque dans la capitale. Louis a régné soixante ans , et dans tout le cours de son règne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de l'étranger ; car je ne compte pas quelques iuciu'sions sur nos frontières les plus éloignées, d'où il n'a fallu pour chasser l'ennemi , que le temps de le joindre. Je parle d'ennemis! jugez si Louis eut l'art de gagner les cœurs : il se fit aimer de ses ennemis mêmes, ou , pour mieux dire, de ses rivaux, par sa modération dans la victoire. Rapprochons-nous enfin de ces retraites paisibles consacrées aux sciences. Quel esl le corps littéraire qui n'ait pas ressenti les effets de sa protection , et qui n'ait pas en quelque part à ses grâces.'' El pour citer un fait qui nous regarde en particulier, tous ceux qui furent à portée de l'entendre, vous attesteront que, dans l'un de ses derniers jours, il daigna encore s'entretenir assez long-temps de l'Académie. Les Français des temps à venir , qui liront plus en détail , dans l'histoire, les traits que je n'ai pu qu'indiquer, et mille autres que j'ai omis , entreront dans nos sentiments, et le roi que nous pleurons sera poui" eiL\ , comme pour

nous, L0UIS-LE-Bl£N-AIMÉ.

Tous nous aiderez , Monsieur , à célébrer sa mémoire ; c'est un des devoirs de la place que vous venez prendre aujourd'hui : elle étoit due à l'auteur des GJorgiques françaises. Votre poème , qui a pour tous vos lecteurs le mérite d'une versification élégante et facile, a encore un autre mérite pour nous : il a enrichi notre littérature nationale. Jusque-là Virgile ne se trouvoit point daus un cabinet de livres français. Les traductions en vers qui en ont été faites autrefois sont oubliées, et les traductions en prose ne sont pas Virgile : une marche lente et timide peut -elle atteindre un vol rapide et hardi .' La prose conserve le fond de l'ouviage ; mais (|u'est-ce que le fond d'un ouvrage d'esprit, dépouillé de ses plus beaux ornements ? Si je lis les Géorglques comme une instruction sur l'agricullure, elles me paroissent au-dessous des traités de cet art les plus superficiels. Mais qu'un homme de génie leur rende la parure poétique ; qu'une précision élégante rajeunisse une maxime usée, relève une observation commune, embellisse un précepte aride; qu'une description louchante remue le cœur; qu'une figure hardie transporte l'ame ; qu'une harmonie variée Oalle l'oreille : alors je reconnois Virgile. Ce n'est plus une ébauche légère, une froide image, telle que la prose peut la tracer avec ses crayons uniformes : c'est un portrait ressemblant, avec l'air, l'attitude , les couleurs, la vie de l'original, un portrait , en un mot , tel qu'un le voit dans vos Géorgiques.

Poursuivez , Monsieur, vos travaux sur V Enéide. Des amis écltdrés , coufidenis de vos ouvrages, applaudis-

A L'ACADÉMIE

sent déjà vos essais. Parcourez loule la carrière : le 1 succès des premiers pas vous est un garant assuré de la gloire qui vous alleud au terme. Je sais que vous pourriez aussi vous couronner de vos propres lauriers; et les vers que nous allons entendre en seront la preuve. Mais ne pensez pcis qu'en nous donnant une Enéide française vous renonciez au nom d'auteur , traduire de beaux vers en beaux vers, c'est écrire de génie.

L'entreprise que je vous propose est longue et pénible. S'il falloit un exemple pour vous animer, je ne le chercherois point hors de cette compagnie. Je vous citerois seulement M. de La Condaniiue, à qui vous succédez. Je ne m'étendrai pas sur son éloge : je ne pourrois qu'affoiblir l'effet du discours éloquent que vous venez de prononcer. Je me borne donc à recueillir quelques uns des traits principaux qui formoient son caractère.

M. de La Condaniine aimoit de goût le bien public et les sciences , comme on aime ordinairement les plaisirs , les bouneurs , et les richesses : c'éloil en lui une passion; et quand il voyoit jour à la satisfaire, il comptoit pour rien les obstacles, les travaux, et même les dangers. Cette passion, toujours brûlante dans son cœur, f'enflammoit encore davantage par le choc de la dispute. Alors , défenseur inébranlable de la vérité combattue, il la^outenoit avec tant de chaleur, avec de si grands efforts pour la faire triompher, qu'on pouvoit mettre en doute s'il auroit eu aucun regret d'en élre la victime. Eh ! ne puis-je pas dire qu'il l'a été ? L'excès de ses fatigues au Pérou l'a fait sur^^\Te à une partie de ses sens. Qui sait si ce n'est pas encore par enthousiasme du bien public qu'il a exposé ce qui lui restoil de vie.' Quoi qu'il en soit, il sera toujours compté entre les hommes illustres de son siècle ; il aura même une place distinguée, par le hasard unique qui a rassemblé dans sa personne les sentiments les plus nobles , Us aventures les plus singulières , et les talents les plus variés. Géomètre estimable , astronome laborieux , voyageur infatigable , observateur exact , écrivain correct , à tant de noms il vouloit joindre celui de poète. Les vers avoient été dans sa jeunesse l'amusement de ses loisirs et le délassement de ses éludes ; ils devinrent , au temps de sa vieillesse , un soulagement utile dans ses infirmités , et un aliment nécessaire à l'activité de son esprit. Vous» avez décrit. Monsieur, son triomphe poétique , quand les voûtes de ce palais rctentissoieiit de ses louanges , que lui seul n'entcndoit pas. Sans doute les égards dus à un vieillard si célèbre, le souvenir des événemenis de sa vie, et la vue de son état, intéressoient pour l'auteur, et donnoient du prix à l'ouvrage ; mais , indépendamment de ces circousiances, une composition pleine de feu, des expressions fortes , des vers heureux justifioient les acclamations générales. Si donc la reconnoissance publique élève un jour des monuments , dans les plaines de Quito , aux hommes illustres qui ont si bien mérité des sciences , sur le monument de M. de La Condaniine , parmi les sphères , les quarts de cercle et les compas , on pourra aussi laisser paroître quelques branches de laurier.

Pour remplir les devoirs de la place que j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai commencé mon discours par les regrets dus à l'auguste protecteur que nous avons perdu; je le terminerai par l'hommage que doit l'Académie, dans celte première séance publique, à son nouveau protecteur. Au reste , Messieurs, n'attendez pas de moi le langage étudié d'un orateur qui emploie les couleurs de l'éloquence; je parlerai le langage simple d'un témoin qui dépose fidèlement de ce qu'il a vu. Ayant eu l'honneur d'approcher ce prince pendcint long-temps, la vérité que je devois par état lui dire à lui-même, je vous la dirai de lui avec la même sincérité. La justesse d'esprit, la droiture du cœur, l'amour du devoir; telles sont les qualités principales dont le germe s'est montré dans le roi dès son enfance, et que vous voyez se développer tous les jours , depuis son avènement au trône. Il en est d'autres , non moins importantes pour sa gloire et pour noire bonheur, que vous verrez dans les occasions se développer également : ami de l'ordre, il maintiendra le respect pour la religion , la décence des mœurs, la règle dans toutes les parties de l'administration; ennemi des frivolités, il dédaignera un vain luxe, de vaines parures, un vain étalage de discours superflus. Ne craignez pas que la louange l'enivre de son encens; la louange, dès qu'elle approchera de l'adulaiiou, n'arrivera pas aisément jusqu'à lui ; lorsque les hommages dus au trône ne lui ouvriront pas l'entrée, il saura la repousser en l'écoutant avec un air de froideur et peutêtre d'indignation. D'ordinaire on dit aux rois de se garder des flatteurs ; aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de se garder du roi. Cependant être roi à dix-neuf ans ! Mais rappelez- vous. Messieurs, que c'est à dix-neuf ans précisément que Charles -le -Sage, le restaurateur du royaume, prit en mains les rênes du gouvernement. Puissent nos neveux, après l'expérience d'un long règne, donner à Louis XVI le même surnom que nos ancêtres ont donné à Charles V 1

RÉPONSE

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