‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 7 sur 413 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

Aj' AUTEUR de ce poème ne se dissimule pas toutes les haines que doit lui attirer sa publication. Il attaque un million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs barbares. Aucun regret ni aucun ressentiment personnels n'ont conduit sa plume; il ne s'est jamais permis aucune satire, il n'a répondu à aucune ; et, quand il a réfuté quelques critiques de ses ouvrages, c'étoit moins pour les justifier, que pour dissiper quelques préjugés littéraires, ou pour répandre quelques principes de goût trop méconnus. Il opposera la même impassibilité au déchaînement dont on le menace : de pareilles attaques ne peuvent effrayer celui qui, sous les couteaux de Robespierre, lui refusa un hymne pour l'Etre suprême qu'outrageoient ses hommages, que calomnioit son existence, et qu'a trop tard justifié son supplice.

Si l'on avoit réuni les voix de ceux dont il défend la cause, peut-être cet ouvrage n'auroit point vu le jour ; mais un homme profondément indigné de l'injustice, ne consulte ni les oppresseurs, ni les opprimés ; il écoute l'humanité et la justice. A ces motifs s'est joint le souvenir ineffaçable de ce qu'il doit à ses augustes bienfaiteurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour eux dans les temps de leur prospérité, et qu'il leur a fidèlement conservé dans leur infortune : rien ne meurt pour les cœurs reconuoissanls.

Ce poème n'est pas , comme on pourroit le croire, un ouvrage purement de circonstance. L'auteur, dans le premier chakt, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux, les serviteurs, les parents, les amis, et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensibles. Il contient deux épisodes d'un genre et d'un caractère différents : dans l'un , l'auteur a peint, avec des couleurs plus sombres et d'une manière plus énergique, les misères de la ville; dans l'autre, avec des teintes plus douces,

la misère des campagnes, où elle se montre moins effrayante et moins hideuse. Le lieu même de la scène demandoit un ton différent. De ces deux épisodes, l'un est un fait réel, assez intéressant pour que le célèbre Danloux se soit proposé, d'après la lecture que l'auteur lui en a faite, de lui consacrer l'admirable talent qui a rendu si touchant son beau tableau de la Vestale , auquel toute l'Angleterre a couru. Le second épisode est tout entier d'imagination.

Le SECOND cHAKT a pour objet la pitié des gouvernements, exercée dans les établissements publics de justice et de charité, dans les prisons, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les guerres de peuple à peuple, et même dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui présente un des plus intéressants et des plus terribles tableaux que pût tracer la poésie, celui de deux camps français de la Vendée, volant l'un vers l'autre dans un moment de trêve ; toutes les animosités oubliées, toutes les fureurs suspendues, la natui'e et le sang reprenant leurs droits; chacun reconuoissant, embrassant son ami, son parent, le compagnon de son enfance ; et, au milieu de cet attendrissement et de cette alégresse universelle, le signal terrible du retour à leurs drapeaux parricides, et du renouvellement des massacres.

Le TROISIÈME CHANT 3 pour sujct la pitié dans les temps orageux des révolutions, et c'est là que le poème prend davantage la couleur d'un ouvrage de circonstance ; mais l'auteur a eu soin d'attacher tous les détails à des idées générales ; il a cherché les sources de la pitié : il les a trouvées dans la grandeur déchue dont on mesure les malheurs par la hauteur de sa chute; dans le spectacle de la beauté malheureuse et de la vertu proscrite, delà vieillesse et de l'enfance persécutées. Les détails et les récits ne sont que l'application des faits aux principes, et des effets aux causes.

PREFACE

La peinture des niallieuis inouïs i!e la plus auguste et de la plus infortunée des races royales, est naturellement amenée par l'expression des différents genres de pitié qu'inspirent les différents malheurs; car, par une incroyable fatalité, cette famille offre la réunion lamentable de tous les désastres qui peuvent affliger une maison royale, après huit cents ans de gloire et de prospérité. Il y avoit dans ce sujet un grand écueil à éviter; c'est la monotonie horrible de ces scènes innombrables de supplices et de massacres. Pour donner quelque variété à ces terribles peintures, l'auteur a tâché d'y mêler quelquefois, sans disparate, des images douces et même riantes. Ainsi, dans la description de la mort tragique de l'infortuné duc de Brissac, après ces vers :

Ah! dans ce temps barbare.

Qui n'aime à retrouver uue vertu si rare?

l'auteur ajoute :

Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur Dans un désert brûlant rencontrent une fleur; Avec moins de transport, des flancs d'un roc aride L'œil charmé voit jaillir une source b'mpide.

De même, dans la peinture du règne de la terreur, il a interrompu un instant cette longue suite de meurtres abominables, par ces vers d'un ton plus doux, et d'une couleur moins lugubre:

Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence

A qui l'obscurité garantit l'indulgence!

Eh ! qu'importe an poirvoir, qu'auprès de ses troupeaux

Le berger eufle en paix ses rustiques pipeaux?

Qu'importe le mortel, dont la table champêtre

Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?

C'est dans la même intention , que l'auteur a ajouté ici le juste éloge des femmes qui, presque toutes, sont montées sur l'échafaud avec un courage dont l'histoire offre à peine quelques exemples , cités sans cesse et rarement imités. Enfin , pour varier encore cet épouvantable tableau de la plus effroyable époque du genre humain, il a terminé ce chant par la description d'une fête champêtre instituée en l'honneur de ces douze filles de Verdun, également intéressantes par leur vertu et leur beauté ; toutes immolées dans un même jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière si touchante ce mot charmant d'un Grec après une bataille où la jeunesse athénienne périt en foule : l'année a perdu son printemps. Par cette description naturellement amenée, le lecteur consolé passe avec plaisir et sans secousse , des massacres à une fête; de la terreur des échafauds, aux spectacles délicieux des bocages, des fleurs et du printemps. Plus ces images sont inattendues, plus l'effet en est siir.

Dans le quatrième chaut enfin, il a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'émigration. Là se trouvent encore des idées générales de justice et de morale, opposées au despotisme et à la tyrannie. On lira dans ce chant un épisode intéressant par sa nouveauté : c'est l'histoire de deux jeunes époux qui, voulant fuir bien loin du spectacle douloureux de leur patrie opprimée et sanglante, se sont établis sur les bords de l'Amazone, y ont porté les arts et les pi'oductions de leur patrie ; y sont devenus constructeurs, cultivateurs et fermiers. L'auteur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode, imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ouvrage, apprit avec étonnement que ce récit n'étoit point une vaine fiction , mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une famille distinguée : seulement le lieu de la scène est différent, et le poêle se trouve avoir placé dans l'Amérique méridionale , un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.

Il se hâte de répondre à ceux dont les incroyables et pacifiques invitartions à la patience et à l'oubli de nos calamités, accusent d'avance cet ouvrage , destiné à en perpétuer le souvenir, en traduisant, dans leur véritable sens, les déclamations de ces hommes modérés, et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner eux-mêmes.

Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes calamités? Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous ces tombeaux? Une révolution qui devoit enrichir les brigands , comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne des monarchies. Dans cet écroulement subit, des hommes avides se sont emparés des dépouilles. N'allez pas leur disputer des richesses conquises par leur audace, et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées, sur les convois, sur les tentes, sur les magasins; et, ce qui est plus courageux encore, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés. Des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle ; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardez-vous de troubler leur jouissance ; que tant de sang ne soit pas perdu. Ralliez-vous au gouvernement, disent d'autres encore; il faut l'aimer, car il est terrible ; il faut le servir, car il peut vous perdre. Ainsi parlent ces apologistes complaisants de tout ce qui a fait nos malheurs; et leurs déclamations ressemblent au bruit d' s

PRÉFACE

taniboiu's et des cymbales qui , dans les sacrifices humains, empêchoient d'arriver aux oreilles des mères les cris des enfants égorgés ou précipités dans les flammes. Eh quoi ! la plainte n'estelle plus le droit du malheur.'* Espérez -vous étoufler, par vos conseils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans doute la haine doit se taire ; mais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques , comme celle des corps physiques , produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de l'avenir; c'est l'instruction des empires et des siècles. Pouvez-vous bien nous enlever jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs? Vous avez vaincu : régnez par la force ; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez , mais n'insultez pas; ne commandez pas le silence à la douleur, et la résignation au désespoir.

On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands bouleversements dans les vieux empires , un des plus funestes, des moins l'emarqués, c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier livre des Génrgiques , l'auteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots, dont le sens profond n'est pas assez senti :

Ubi fas versum atque nefas,

dit A irgilo , le bien cl le mal sont conjondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution , on pouvoit distinguer le juste de l'injuste : celte constitution une fois détruite par la violence, l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns vouloient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté, les autres la dictature. Les limites une fois arrachées , personne ne sait plus où les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines ; les vaincus abhorrent les vainqueurs : ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste ; les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent, sous leurs débris, et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages : tout est inquiétude , désordre, animosité, fureur. Le parti écrasé, qui avoit oublié ses injures, saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance ; jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement, aux pieds du vainqueur qui , bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance, s'arme, contre un peuple avili, et par sa révolte et par la servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il inspire. Rempublicam fessam cu'ilibus ocliis Jitgiistus Cœsar excepit.

Quippe uLi fas versum .itque Jiefas.

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