‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 93 sur 413 · LIVRE ri · texte numérisé non relu

LIVRE ri

On aime à voir ces champs Icmoins de nos rcvi > s , Ces camps abandonnés, ces rivages déseris. De cent fameux combats on recherche la liace : Ici, le fier Pvrrhus signaloit son audace; Là , le fils de Thétis rangeoit ses bataillons ; Ici c'éloit leur flotte , et là leurs pavillons. Plusieurs, pressés autour de ce colosse énorme. Admirent sa hauteur, et sa taille, et sa forme. Thymète le premier, soit lâche trahison, Soit qu'ainsi l'ordonnât le destin d'Ilion , Des Grecs favorisant la perfide entreprise , Dans nos murs aussitôt prétend qu'on l'inlrcduise. Mais les plus éclairés, se défiant des Grecs, Veulent que, sans tarder, ces présents trop suspects Soient livrés à la flamme , ou plongés dans les ondes ; Ou qu'on en fouille au moins les cavités profondes.

Le peuple partagé s'échauffe en longs débats , Quand de la citadelle arrivant à grands pas, Laocoon, qu'entoure une foule nombreuse, De loin s'écrie : « O Troie ! ô ville malheureuse ! Citoyens insensés, dit-il, que faites-vous ? Croyez-vous qu'en effet les Grecs soient loin de nous , Que même leurs présenis soient exempts d'artifice ? Ignorez-vous leur fourbe, ignorez- vous Ulysse ? Ou les Grecs sont cachés dans ces vastes contours , Ou ce colosse altier, qui domine nos tours. Tient observer Pergame ; ou l'affreuse machine De nos murs imprudents médite la ruine. Craignez les Grecs; craignez leurs présenis désastreux : Les dons d'un ennemi sont toujours dangereux. »

Il dit; et, dans le sein de l'énorme machine. Lance d'un bras nerveux sa longue javeline : Le tiait part, siffle, vole, et s'arrête en tremblant ;

Ergo omnis longo solvit se Teueria luctii. Panduntur portée; juvat ire, et Dorica casLia Deserlosque videre locos, litusque rclictura. Hic Dolopum manus, hic saevus tendebat Achi'les;

^ Classibus hic locus; hic acie certare solebaot. Pars stupet ionuptx donum exitiale .^fiQerva; î. Et molem miraotur equi, primusque Thvnnœtcs Duci intra muros hortatur, et arce locari; Sive dolo, seu jana Trojx sic fata fercbant. At Capys, et quorum raelior sententia menti, Aut pelago Danaum iiisidias suspectaque dona Praecipitare jubent, subjectisve urere iiammis; Aut terebrare cavas uteri et tentare latebras. Scinditur incerlum studia in contraria voigus :

*" Primus ibi ante omnis, magna comitante caterva, Laocooa ardens summa decurrit ab arce.

Et procul : " O miseri, quse Lanta insania, cives? Creditis avectos hostis? aut ulla putatis; Dona carere dolis Danaum ? sic notus Ulvxes ? Aut hoc iuclusi ligno occultantur Achivi ; Aut haec in nostros fabricata est machina muros, Inspectura domos, venturaque desuper urbi; Aut aliquis latet error. Equo ne crédite, Teucri. Quidquid id est, timeo Danaos et dona fereotis -i. »

*" Sic fatus, validis ingentem viribus hastam In latus, inque feri curvam compagibus alvum Conlorsit. Stetit illa tremens, uteroque reçusse Insonuere cavae gemitumque dedere cavernae.

La masse es! ébranlée ; et, dans son vaste fl;inc. De ses concavités les profondeurs gémiront. Les Troyens aveuglés vainement l'entendirent. Sans cet aveuglement, sans le courroux des dieux, Dans le perfide abri des Grecs fallacieux Nous eussions étouffé les complots près d'éclorc ; Et toi , chère Ilion , je le verrois encore !

Cependant vers le roi quelques bergers trovens Traînent un inconnu tout chargé de liens. Qui, pour servir des Grecs le fatal siratagcme, Exprès entre nos mains s'éloil jeté lui-même ; Jeune, hardi, tout prêt à l un ou l'autre sort, A tromper les Troyens, ou recevoir la morl. Pour le voir, l'insulter, d'une ardente jeunesse La haine curieuse autour de lui s'empresse. Mais écoulez le piège inventé contre nous , Et qu'un Grec vous apprenne à les connoitre tous. Seul, désarmé, d'abord sur cette foule inamensc Son timide regard se promène en silence ; Tout-à-coup il s'écrie : « O sort! ô désespoir ! Quelles mers , quels pays voudront me recevoir ? La Grèce me poursuit , et par ma mort corîainc Les Troyens furieux vont assouvir leur haine ! »

Cette plaintive voix, ces accents de douleurs, Étonnent les esprits, amollissent les cœurs : On demande son nom, son état, sa naissance, Et quels droits il apporte à notre confiance. Le perfide poursuit avec sécurilc :

« Grand roi , vous apprendrez la simple vérité. D'abord , je l'avouerai , ma patrie est la Grèce : De nier mon pays je n'ai point la foiblesse ; Le sort peut, sur Sinon déployant sa rigueur, Le rendre malheureux , muis non pas imposteur.

Et, si fata deum, si mens non Ltva fuissct, Impulerat fcrro Argolicas fftdare latebras; Trojaque, nunc stares, Priamique arx alta , mancrrs s.

Ecce manus juveoem interea post terga revineti'.!!! " Pastores magno ad regera clamore trabebaiit Dardanids; qui se ignotura venicntibus ultro,

^° Hoc ipsum ut struerct, Trojamque aperiret Achivis, Obtulerat, fideos auirai, atque in utruroque paradis, Seu versare dolos, seu certae qccumbere morti. Undique viscndi studio Trojana juventus Circumfusa ruit, certantque inludcre capto. Adcipe nunc Danaum insidias, et crimine ab uuo Disce omnis.

Namque, ut conspectu in medio turbatus, inerrais, Constitit, atque oculis Phrvgia agmina circurnspexit : « Heu, quae nunc teilus, inquit, quae me iequora possuat

~° Adcipere? aut quid jam misero mihi denique restai? Cui neque apud Danaos usquam locus; et super ipsi ' Dardanidse infensi pœnas cum sanguine poscunt! » Quo gemitu conversi animi, compressus et omnis Impetus. Hortamur fari; quo sanguine cretus, Quidve ferat, memoret; quae sit fiducia capto. nie haec, deposita tandem formidiue, fatur : « Cuncta equidem tibi, rcx, fuerit quodcumque, fatebor Vera, inquit; neque me Argolica de gente negabo. Hoc primum ; nec, si miserum fortuna Sinonem

8° Fiuxit, vanum etiam mendaremque improba fingct. Fando aliqiiod si forte tuas pervenit ad anris

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L'ENEIDE.

Palamède... A ce nom ma douleur se réveille.

Et quelquefois sans Joute il frappa votre oreille ;

Cent fois la renommée a redit ses exploits.

Seul contre cette guerre il éleva la voi.\ !

Faussement accusé d'une trame secrète ,

Il périt, et la Grèce aujourd'hui le regretle.

Ne pouvant me laisser ni grandeur, ni trésors ,

Sous ce guerrier fameux, né du sang dont je sors.

Mon père m'envoya chercher, dès mon jeune âge,

La gloire des combats et le prix du courage.

Tant qu'au parti des Grecs il prêta son appui ,

Tant que nos étendards triomphèrent sous lui ,

Un peu de son éclat rejaillit sur ma vie :

Quand le perfide Ulysse eut à sa lâche envie,

Vous ne l'ignorez pas , immolé ce héros ,

En silence d'abord pleurant ses noirs complots ,

Pleurant de mon ami la triste destinée ,

Je traînois dans le deuil ma vie infortunée :

Mais bientôt mon courroux , par d'imprudents éclats ,

Irrita contre moi l'auteur de son trépas ;

Je jurai, si le ciel secondoit ma furie,

Si je renlrois vainqueur au sein de ma patrie,

Je jurai de venger mon déplorable ami.

Delà tous mes malheurs: dès-lors, souple ennemi,

Ulysse contre moi chercha par-tout des armes ,

Répandit les soupçons, éveilla les alarmes ;

Et , pour se délivrer d'un reproche importun ,

Crut qu'un premier forfait en vouloit encore un.

En un mot, il fit tant, qu'appuyé du grand-prêlre...

Mais pourquoi ces récils qui vous lassent peut-être ?

Troyens , si tous les Grecs sont égaux à vos yeux ,

Que tardez-vous ? versez le sang d'un malheureux.

Quel plaisir pour Ulysse et pour les fiers Airides ! »

Alors, renouvelant nos questions avides, Ignorant l'art affreux que cachoient ses discours .

Belidac nomen Palamedis, et incluta fama Gloria , quera falsa sub proditione Pelasgi Insontem, infaado indicio , quia bella vetabat, Demisere ncci; nunc cassum tumiiie lugent; llli me comitem , et consanguinitate propinquum , Pauper io arma pater primis hue misit ab aniiis. Dum stabat regno ineolumis , regumque vigebat Conduis, et nos aliquod nomenque decusque

90 Gessimus ; invidia postquara pellacis Dlyxi

(Haud ignota loquor) superis concessit ab cris, Adflictus vitam in tenebris luctuque trahebam. Et casum iiisontis mecum indignabar amici. ISec tacui démons ; et me , fors si qua tulisset , Si patries unquam remeasscra victor ad Argos, Promis! ultorem, el verbis odia aspera movi. Hinc mihi prima mali labes; hinc semper Ulyxes Criminibus terrere novis ; bine spargere voces In volgum ambiguas, et quœrere cousciiis arma.

100 i\[ec requievit enim, donec Calchante ministre...

Sed quid ego haec autem nequidquara ingrata revolvo ? Quidve moror? Si omnis uno ordine babetis Achivos, Idque audire sat est , jamdudum sumite pœnas. Hoc Ithacus velit, et magno mercentur Atridse. » Tum vero ardemus scitari et quserere caussas, Ignari scelerum tantorum artisque Pelasgae. Prosequitur pavitans , et ficto pectore fatur :

Loug-lemps nous le pressons d'en poursuivre le cours.

Avec un feint effroi, qui colore son piège.

Le perfide poursuit : « Les Grecs, las d'un long siège.

Souvent ont voulu fuir ces remparts ennemis

(Hélas! et plût aux cieux que mon sort l'eût permis!);

Mais, ou le vent contraire, ou l'affreuse tempête.

Souvent retint leur flotte , au dépari déjà prête :

Sur-tout depuis le jour qu'élevée en ces lieux.

Cette masse de bois eut étonné vos yeux ,

Tout le ciel retentit des éclats de la foudre.

Dans ces extrémités, incertains que résoudre,

Tremblants , nous envoyons interroger Délos ,

Et le trépied fatal nous répond en ces mots :

— « Par le sang d'une vierge offerte en sacrifice,

La Grèce à son départ obtint un vent propice :

Il faut encor du sang ; et d'un Grec , à son tour,

La mort doit de sa flotte acheter le retour... »

A peine on a connu la sentence effrayante ,

Dans le camp consterné tout frémit d'épouvante.

Quel est le malheureux que l'on doit immoler ?

Qui demande Apollon .-• et quel sang doit couler ?

Au milieu des terreurs dont notre ame est troublée,

Le roi d'Ithaque , aux yeux de la Grèce assemblée ,

Traîne à grand bruit Calchas; et ses cris odieux

Le pressent de nommer la victime des dieux.

Déjà, lisant de loin dans son ame cruelle,

Mes amis annonçoient ma sentence mortelle,

Calchas se tait dix jours : sa pitié ne veut pas

Révéler la victime , et dicter son trépas.

Mais enfin, tourmenté par les clameurs d'Ulysse,

D'accord avec le traître, il résout mon supplice.

L'arrêt fut applaudi ; ce qu'il craignoit pour soi ,

Chacun avec plaisir le vit tomber sur moi.

Le jour fatal arrive, et ma mort étoit prête;

Déjà des saints bandeaux on entouroit ma tête ;

« Saepe fugam Danai Troja cupiere relicta Moliri, et longo fessi discedere bello.

iio Fecissentque ulinam! Sape iilos aspera ponti Interclusit biems, et terruit Auster euntis. Praecipue, quum jam bic trabibus contextus acernis Staret equus, toto sonuerunt aetbere nirabi. Suspensi Eurypylum scitatum oracula Phœbi Mittimus, isque adytis haec tristia dicta reportât : « Sanguine placastls ventos, et virginc csesa, Quum primum Iliacas, Danai, venistis ad oras : Sanguine quaerendi reditus, animaque litandimi Argolica. « Volgi quae vox ut venit ad auris ,

'20 Obstupucre animi, gelidusque per ima cucurrit Ossa tremor, cui fata parent, quem poscat ApoUo. Hic Ithacus vatera magno Calchanta tumultu Protrahit in medios ; quae sint ea numina divora Flagitat. Et mihi jam raulti crudele canebant Artificis scelus, et taciti ventura vidcbant. Bis quinos silet illc dies, tectusque récusât Prodere voce sua quemquara, aut opponere morti. Vix tandem magnis Ithaci clamoribus actus. Composite rumpit vocem, et me -destinât arae.

lïo Adsenserc oranes; et, quae sibi quisque timebat, Unius in miseri exitiura conversa tulere. Jamque dies infanda aderat; mihi sacra parari. Et salsae fruges, et cireum tempora vittae.

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