CHAPITRE XIX
Jamais tu ne lépandis de larmes arrière; dr.ns le sein d'une femme, jamais une femnie ne versa sur tes blessures !a pitié de ses regards.
Blt.ns.
Une grande partie des curieux suivit les masques déconcertés ; d'autres se hâtèrent de rompre leur longue abstinence, dans les différents lieux disposés pour satisfaire à ce devoir qui jouait un rôle si important dans la fête du jour ; presque tous ceux qui remplissaient l'estrade la quittèrent, et il ne resta dans le petit espace réservé, en face du bailli, qu'une centaine de personnes dont la sensibilité l'emportait sur leurs propres besoins. Peutêtre cette distribution de la multitude offre-t-elle la proportion qui se rencontre d'ordinaire parmi les masses spectatrices de scènes ou s'agitent des intérêts généraux auxquels elles sont totalement étrangères, ei dont l'égoïsme ne sait s'il doit céder à la compassion et à la sympathie pour l'opprimé.
Le bailli, ses connaissances les plus intimes, les prisonniers et la famille de Balthazar se trouvaient avec quelques gardes. Parmi ceux qui restaient, l'affairé Peterchen avait un peu perdu de vue le banquet en cherchant à résoudre la difficile question qui s'était élevée ; il était aussi tranquillisé par la certitude que rien d'essentiel en gastronomie ne se passerait en son absence. Nous serions injustes envers son cœur si nous n'ajoutions pas qu'il ressentait quelques scrupules de conscience, qui l'avertissaient intérieurement que le monde traitait avec rigueur la famille de Balthazar. De plus, il fallait régler le sort de Maso et de ses compagnons, et soutenir le caractère d'un magistrat aussi juste que ferme. A mesure que la foule diminuait, lui et ceux qui l'entouraient descendirent de leurs sièges élevés, et se mêlèrent au petit nombre d'assistants qui se trouvaient dans l'enceinte encore gardée en face du théâtre.
Balthazar restait immobile près de la table du notaire ; car, à présent qu'il était connu, il frémissait de s'exposer avec sa femme
et sa fille aux insultes de la foule, et il attendait le moment favorable pour disparaître sans être aperçu ; Marguerite pressait encore Christine dans ses bras, comme si elle craignait quelque insulte nouvelle pour sa fille bien-aimée. Le lâche fiancé avait saisi la première occasion de s'échapper ; on ne le revit plus à Vévcy pendant le reste des fêtes.
Peterchen, en descendant de l'estrade, regarda le groupe d'un air un peu embarrasse; et, se tournant vers les archers, il leur fit signe de s'approcher avec leurs prisonniers.
— Ta maudite langue a troublé un des plus doux moments de celte joyeuse journée, dit le bailli à Pippo, avec un accent sévère; je ferais bien de t'envoyer à Berne, balayer les rues pendant un mois, pour te punir de ton indiscrétion. Mais, au nom de tous les saints, de toutes les idoles que Rome honore, dis-moi pourquoi tu es venu détruire le bonheur de celte honnête famille, d'une si étrange manière.
— Mon seul motif, Excellence, est l'amour de la vérité, et une juste horreur pour l'homme de sang.
— Je comprends aisément que loi et tes pareils aimiez peu les ministres de la loi, et il est probable que ta répugnance va s'étendre jusqu'à moi ; car je vais prononcer un juste arrêt contre toi et tes compagnons pour avoir dérangé l'ordre de mes cérémonies, et surtout pour l'énorme crime d'outrage envers nos agents.
— Pourriez-vous m'accorder une minute? demanda tout bas le Génois.
— Une heure, noble Gaëtano, si vous le désirez.
Ils s'entretinrent quelques instants à l'écart, et durant ce court dialogue le signor Grimaldi, ayant regardé par hasard Maso, dont le calme avait l'apparence du repentir, étendit le bras vers le Léman pour faire comprendre aux prisonniers le sujet de leur conversation. A mesure qu'herr Hofmeisler écoutait, on voyait sa sévérité officielle se changer en une expression d'intérêt, et bientôt un total relâchement dans les muscles de son visage annonça ses indulgentes dispositions. Quand le Génois cessa do parler, il s'inclina en signe d'assentiment, et retourna vers les prisonniers.
— Comme je l'observais tout à l'heure, je suis obligé de prononcer un jugement définitif sur ces hommes et sur leur conduite. Je considère d'abord qu'ils sont étrangers ; et comme tels, nonseulement ils ignorent nos lois, mais ils ont des droits à notre
hospitalité; ensuite ils ont été suffisamment punis pour leur pre mière offense par leur exclusion de la fête. Quant au crime commis contre nous-mêmes dans la personne de nos officiers, il est pardonné ; car la clémence est une généreuse impulsion, et elle devient une forme paternelle de gouvernement. — Ainsi, partez tous, pour l'amour de Dieu, et lâchez à l'avenir d'être plus discrets. Signore, et vous, herr baron, ne pourrions-nous i^as aller à présent prendre place au banquet?
Déjà les deux amis marchaient en avant, causant d'une voix Lasse, mais animée ; ce qui obligea le bailli à chercher un autre compagnon. Sigismond s'oflYit seul à sa vue ; depuis qu'il avait quitté l'estrade, il était plongé dans un état d'indécision et de découragement complet, malgré sa grande énergie physique et l'activité ordinaire de son âme. Prenant le bras du jeune soldat avec cette familiarité qui dénote la condescendance, le bailli l'entraîna sans remarquer sa répugnance et sans observer qu'en conséquence de la désertion générale, Adelheid restait seule avec la famille de Balthazar : peu de personnes étant disposées à se livrer à leur compassion, si ce n'est en présence des autorités et de la noblesse.
— Cet emploi de bourreau, herr Sigismond, dit le peu pénétrant Peterchen, trop préoccup(' \e ses opinions et du droit de les exprimer devant un jeune homme qu'il regardait comme son inférieur, pour s'apercevoir de son trouble, est, dans le fond, un dégoûtant office, quoique 'a prudence et notre propre intérêt nous obligent, nous autres hommes placés dans des postes élevés, de paraître en public le considérer autrement. Tu as souvent eu l'occasion de remarquer dans la discipline militaire qu'on doit quelquefois présenter les choses sous un faux point de vue, de peur que ceux qui sont très-nécessaires à l'État ne s'avisent de penser que l'État ne leur est pas tout à fait aussi utile. Que pensez-vous de la conduite de Jacques Colis, capitaine Sigismond, vous dont l'avenir et les espérances s'appuient encore sur cette douce moitié du genre humain? — doit-on l'approuver ou le condamner?
— Je le regarde comme un homme cruel, sans foi et sans honneur.
A l'énergie concentrée de ces paroles inattendues, le bailli s'arrêta, et regarda son compagnon comme pour en deviner la cause. Mais déjà tout était calme, car le jeune ho.iime avait une tro^
longue habitude de maîtriser ses impressions quand la corde sensible de son origine était touchée, ce qui arrivait fréquemment, pour ne pas surmonter sur-le-champ une émotion involontaire.
— Oui, cette opinion est naturelle à votre âge, reprit Peterchen; vous êtes à cette époque de la vie où une jolie figure et un doux regard ont plus d'attraits que l'or lui-même : une fois trente ans arrivés, nous pensons à nos intérêts; et il est rare que ce qui n'est pas lucratif nous semble digne de beaucoup d'admiration. — Mais la fille de Melchior de Willading est une femme à troubler toute une ville ; car, outre son noble sang, elle possède l'esprit, la richesse et la beauté. — Qu'en pensez-vous?
— Qu'elle mérite tout le bonheur que ce monde peut accorder.
— Ah! herr Sigismond, vous êtes moins loin de la trentaine que je ne pensais ! Mais, à l'égard de Balthazar, il ne faut pas que les paroles bienveillantes que je lui ai adressées vous persuadent que mon aversion pour ce malheureux est moins forte que la vôtre, que celle de tout honnête homme : il aurait été inconvenant et peu sage pour un bailli d'abandonner dans une circonstance publique celui qui exécute en dernier ressort les décrets de la loi. Il y a des sensations et des sentiments qui nous sont naturels à tous, et l'on doit placer parmi eux l'honueur, le respect accordés à une noble naissance (ce discours était exprimé en allemand) ; comme la haine et le mépris pour ceux que les hommes ont condamnés. Ce sont là des impressions qui appartiennent à la nature humaine elle-même; et que Dieu me préserve, moi qui ai passé l'âge des illusions, d'entretenir aucun sentiment qui ne soit pas strictement dans les limites tracées par la nature.
— Mais ne sont-ils pas plutôt inspirés par nos abus, par nos préjugés?
— La différence n'est pas importante dans la pratique, jeune homme. Ce qui s'insinue en nous par l'éducation et l'habitude finit par l'emporter sur l'instinct, et même sur nos sens. Si vous avez près de vous un objet dont la vue soit pénible, ou si vous sentez une odeur désagréable, vous pouvez vous en délivrer en détournant les yeux, du en ayant recours à voire mouchoir; mais je ne trouverais jamais les moyens d'affaiblir un préjugé, une fois qu'il est bien établi dans l'esprit. Vous pouvez porter vos regards où bon vous semble, vous préserver des sensations peu agréables par tous les moyens que l'imagination peut four-
Dir; mais si un homme est condamné par l'opinion, sa seule ressource est d'en appeler à la justice divine; il n'y a plus ici de pitié pour lui. C'est une vérité dont mon expérience, comme fonctionnaire public, ne me permet pas de douter.
— J'espère cependant que ce n'est pas la doctrine légale de notre ancien canton, répondit le jeune homme, qui se contenait, mais non sans efforts.
— Elle en est aussi loin que Bâle l'est de Coire : nous nous gardons bien d'émettre de tels dogmes. Je défie de découvrir dans le monde entier une nation qui possède une plus belle collection de maximes que la nôtre, et nous tâchons même d'accorder la pratique avec la théorie, toutes les fois que nous le pouvons en sûreté. Pour tous ces détails Berne est un parfait modèle de société, et on n'y est pas plus sujet à y faire le contraire de ce qu'on dit que dans tout autre gouvernement que vous pourriez rencontrer. Je vous parle à présent, jeune homme, avec tout l'abandon qui suit une fête; le plaisir, comme vous savez, dispose à la confiance et à la franchise. Nous agissons en public avec une entière bonne foi, une parfaite égalité devant la loi, sauf les droits des cités, et nous jurons d'être toujours guidés par la sainte, la divine justice; voilà la tliéorie : mais, bon Dieu! si vous voulez connaître la réalité, allez devant le conseil ou les magistrats du canton, et vous serez témoin d'une sagesse, d'une fine pénétration dans l'art de la chicane, qui ferait honneur à Salomon même 1
— Malgré cela les préjugés gouvernent le monde.
— Comment pourrait-il en être autrement? Un homme peutil cesser d'être homme? ne suivra-t-il pas toujours le poids qui l'entraîne? L'arbre ne croît il pas du côté où penchent ses branches? J!adore la justice, herr Sigismond, comme un bailli doit le faire; et cependant, en réfléchissant bien, je suis forcé d'avouer qu'il y a en moi préjugé et partialité. Tout à l'heure cette jeune fille, la jolie Christine, a perdu quelques-unes de ses grâces à mes yeux, comme aux vôtres sans doute, quand elle a été connue pour l'enfant de Balthazar. Elle est belle, modeste, ses manières sont remplies d'attraits; mais il y a quelque chose que je ne puis expliquer, que je ne puis dire : — un je ne sais quoi tant soit peu infernal, une teinte.... un coloris... qui m'a démontré son origine au moment où j'apprenais le nom de son père
N'avez-vous pas éprouvé la même sensation?
— Quand sa naissance a été connue, mais pas auparavant.
— Oui, sans doute, c'est bien ainsi que je l'entends. Mais une chose ne perd rien à être vue dans son entier, quoiqu'on puisse en prendre une fausse idée si des voiles trompeurs cachent sa laideur. La philosophie réclame une parfaite exactitude. L'ignorance est un masque qui dérobe à la science les petits détails qui lui sont nécessaires; un Maure peut être pris pour un chrétien dans une mascarade; ûtez-lui son déguisement, et la couleur de sa peau sera mise à découvert. N'avez-vous pas observé, par exemple, la différence frappante qui existe entre les grâces et la beauté de la fille de Melchior de Willading, et celles de la fille de Calthazar?
— C'est la différence qui se trouve entre l'heureuse et noble héritière que le monde accueille, et la malheureuse fille qu'il accable de ses mépris.
— La demoiselle de Willading n'est-elle pas la plus belle?
— La nature a sans doute comblé de ses dons l'héritière de Willading, herr bailli; on ne sait si elle est plus séduisante par ses grâces et sa beauté qu'heureuse par son rang et sa naissance.
— Je savais fort bien que vous ne pourriez pas, dans le fond, penser autrement que le reste des hommes! s'écria d'un air de ta'iomphe Peterchen, car la vivacité de son compagnon passa dans son esprit pour un assentiment forcé.
La conversation finit là : Melchior et le signor Grimaldi ayant terminé l'entretien qui les occupait, le bailli se hâta de les joindre, et Sigismond fut délivré d'une discussion qui avait ébranlé toutes les facultés de son âme, tandis qu'il méprisait le sot bavardage de celui qui avait été l'instrument de son supplice.
Adelheid s'était déjà séparée de son père; on savait que les hommes seuls devaient se rendre au banquet, et l'on avait pourvu à cet arrangement d'une manière convenable. Elle était donc restée près de Christine et de sa mère sans être remarquée même par ceux qui lui inspiraient une sympathie si naturelle à son âge et à son sexe. Un des serviteurs de son père, portant sa livrée, était derrière elle; protection suffisante pour lui permettre, nonseulement de traverser en sûreté les rues encombrées par la foule, mais encore pour lui assurer les témoignages de respect dus à son rang, de la part de ceux mêmes dont la raison commençait à céder aux suites de la fête. C'est dans ces circonstances que la plus honorée, et, aux yeux du vulgaire, la plus heurease
de ces jeunes filles, s'approcha de l'autre, au moment où la curiosité, tout à fait calmée, laissait la famille de Balthazar presque seule dans le centre de la place.
— N'y a-t-il pas quelque toit hospitalier qui puisse vous offrir un asile? demanda l'héritière de Willading à la mère de la pâle Christine, encore presque insensible. Vous feriez bien de chercher un abri, une retraite pour cette enfant, si douce et si outragée. Si quelques-uns de mes gens pouvaient vous être de quelque utilité, je vous prie d'en disposer aussi librement que des vôtres.
Jamais Marguerite n'avait eu jusque-là de rapports avec une femme d'un rang supérieur à la classe ordinaire. La fortune considérable de son père et de son mari lui avait procuré tout ce qui peut servir à une bonne éducation ou à perfectionner l'esprit d'une personne placée dans une telle position; elle était peut-être redevable de la pureté de son langage et de ses manières aux préjugés qui lui avaient interdit toute relation avec les femmes qu'elle aurait pu regarder comme ses égales. Suivant l'ordinaire de ceux dont la pensée est exercée, mais qui sont étrangers aux usages de convention reçus dans la classe élevée, elle avait une teinte légère de ce qu'on pourrait appeler exagération, sans qu'on pût remarquer en elle rien de bas ni de vulgaire. La douce voix d'Adelheid s'insinua dans son âme ; elle la regarda longtemps avec affection sans lui répondre.
— Qui donc êles-vous? vous qui pensez que la fille d'un bourreau peut recevoir une insulte qu'elle n'a pas méritée, et qui daignez m'offrir vos gens, comme si le plus humble vassal ne refuserait pas d'obéir au maître qui lui ordonnerait de nous rendre un service?
— Je suis Adelheid de Willading, la fille du baron de ce nom, et une personne qui voudrait pouvoir adoucir la cruelle épreuve que la pauvre Christine vient de souffrir. Permettez-moi de m'occuper des moyens de faire conduire votre fille dans un lieu sûr.
Marguerite pressa sa fille encore plus étroitement sur son sein, et passa une main sur son front comme pour se rappeler un souvenir à demi effacé.
— J'ai entendu parler de Madame. — Je sais que vous êtes indulgente pour les coupables, et bonne pour les malheureux; que le château de votre père est un asile honoré et hospitalier, dont l'étranger ne s'éloigne jamais sans regrets. Mais avez-vous
bien rénéchi sur les conséquences de votre générosité envers une race proscrite de génération en génération, — depuis celui que la cruauté de son cœur et une insatiable avidité porta le premier à remplir volontairement ce sanglant emploi, jusqu'à celui dont le courage égale à peine cet horrible devoir? Avez-vous rédéchi, ou votre jeunesse n'a-t-elle fait que céder à une impulsion spontanée?
— J'ai ma manière de voir sur tout cela, dit avec précipitation Adelheid. Quelle que soit l'injustice des autres, vous n'avez rien à craindre de la mienne.
Marguerite quitta sa fille en lui laissant pour soutien le bras de son père, et s'approcha d' Adelheid avec un regard où se peignait le plus vif intérêt et une agréable surprise; celle-ci rougissait, mais son maintien était calme. Marguerite prit sa main, et, d'un accent où la reconnaissance se mêlait à une secrète sympathie, elle laissa tomber lentement ces paroles, comme si elle se fût entretenue avec elle-même plutôt qu'avec un antre :
— Je commence enfin à comprendre, murmura-t-elle; le monde renferme encore de la gratitude et un sentiment sur lequel on peut compter. Je ne conçois pas pourquoi cet être si beau et si doux ne se détourne pas de moi avec horreur: l'instinct de la justice est plus fort en elle que ses préjugés mêmes. Nous lui avons rendu un service, et elle ne rougit pas de la source d'où il provient.
Le cœur d'Adelheid battait avec violence, et, pendant une minute, elle craignit de ne pouvoir maîtriser son émotion. Mais la conviction que Sigismond avait été réservé et délicat, même dans les épanchements les plus intimes de sa tendresse filiale, vint la rassurer, et lui donna même un instant de bonheur : si les torts d'un objet chéri sont pour une âme élevée la plus douloureuse des sensations, elle n'en connaît pas de plus douces que la certitude qu'il mérite l'estime et l'affection qu'elle lui accorde.
— C'est à peine si vous me rendez justice, reprit celle qui n'avait pas écouté sans plaisir ces flatteuses expressions qui semblaient s'échapper presque involontairement. Nous sommes, il est vrai, très-reconnaissants; mais, lors même que ce lien n'existerait pas, je pense que nous pourrions encore être justes. A présent, voulez-vous permettre que mes gens vous servent?
2iO LE BOURREAU DE BERNE.
— Cela n'est pas nécessaire, Madame; éloignez-les plutôt, car leur présence attirerait l'attention sur nous. La ville est dans ce moment distraite par les jeux, et nous n'avons pas oublié la nécessité d'assurer une retraite à celui qui est toujours poursuivi, persécuté; nous pouvons nous y rendre sans être aperçus. Pour vous-même...
— Je veux être près de Christine dans un tel moment, reprit vivement Adelheid avec celte émotion de l'âme qui manque rarement de retentir dans une autre âme.
— Que Dieu vous bénisse! qu'il pose sa main sur vous, ange de bonté! Oui, il vous bénira : dans cette vie même peu de fautes échappent au châtiment, et peu de bien passe sans récompense. Renvoyez ceux qui vous entourent, ou, si vos habitudes vous rendent leur présence nécessaire, que du moins ils se tiennent à l'écart tandis que vous serez attentive à nos mouvements; et quand tous les regards seront fixés sur d'autres objets, vous pourrez nous suivre. Soyez bénie une fois encore 1
Marguerite conduisit alors sa fille vers une des rues les moins fréquentées. Elle était accompagnée du silencieux Balthazar, et suivie de près par un des gens d' Adelheid. Quand elle fut arrivée sans accident, le domestique retourna pour indiquer la maison à sa maîtresse, qui durant ce temps avait paru s'occuper des jeux et des tours qui amusaient la multitude. Renvoyant alors ceux qui l'accompagnaient, en leur ordonnant cependant de rester à quelque distance, l'héritière de Willading trouva bientôt le moyen de pénétrer dans l'humble demeure qui servait d'asile à la famille proscrite; et, comme elle était attendue, on l'introduisit sur-le-champ dans la chambre où Christine et sa mère s'étaient réfugiées.
Le cœur de Christine savait apprécier les douces consolations de la jeune et tendre Adelheid, Elles pleurèrent ensemble; caria faiblesse de son sexe l'emporta sur sa fierté, quand elle ne fut plus contenue par les regards observateurs d'une foule curieuse, et elle s'abandonna aux torrents d'émotions qui s'échappaient de son sein, malgré tous ses efforts pour les y renfermer.
Marguerite, seul témoin de la silencieuse mais expressive expansion de ces deux âmes si jeunes et si pures, se sentit profondément touchée par une compassion si inattendue dans une personne placée si haut et qu'on croyait si heureuse.
— Vous avez le sentiment de l'injustice qui nous opprime,
dit-elle quand le premier élan de sensibilité fut un peu calmé, cl vous pouvez comprendre que l'enfant d'un bourreau est semblable à celui d'un autre homme, et ne doit pas être chassé comme la progéniture d'une bête féroce.
— C'est l'héritière du baron de Willading, ma mère, dit Christine; serait-elle là si elle n'avait pas pitié de nous?
— Oui, elle nous plaint; — mais qu'il est dur d'inspirer la pitiél Sigismond nous a parlé de sa bonté, et je vois qu'elle sait, en effet, s'associer au malheur.
Cette allusion à son fils amena une brûlante rougeur sur le front d'Adelheid, tandis qu'un frisson mortel parcourait sa poitrine. La première de ces sensations venait de la secrète alarme si prompte à s'éveiller dans le cœur d'une femme, et l'autre était l'effet du choc inévitable reçu par cette preuve si claire, si évidente du lien étroit qui unissait Sigismond à la famille d'un bourreau. Elle l'aurait mieux supporté, si Marguerite avait parlé de son fils avec moins de familiarité ou avec plus de cette feinte ignorance de leurs mutuels rapports qu'Adelheid avait cru exister entre ce jeune liomme et ses parents, sans trop examiner à quel point son opinion était fondée.
— Ma mère! s'écria Christine d'un ton de reproche et de surprise, comme si une indiscrétion venait d'être commise.
— Peu importe, "mon enfant; j'ai lu aujourd'hui dans les yeux étincelants de Sigismond que notre secret ne serait pas longtemps gardé. Le noble soldat montrera plus d'énergie que ceux qui l'ont précédé; il quittera pour toujours un pays qui l'a condamné, même avant sa naissance.
— Je connais, il est vrai, votre parenté avec M. Sigismond, dit Adelheid, rassemblant toutes ses forces pour faire l'aveu qui devait lui faire obtenir la confiance entière de la famille de Balthazar; et vous n'ignorez pas l'immense dette que nous avons contractée envers votre fils, et qui explique la nature du sentiment que vos malheurs m'inspirent.
L'œil pénétrant de Marguerite étudia les traits déconcertés d'Adelheid jusqu'au moment où ils reprirent leur circonspection ordinaire : elle craignait de découvrir un sentiment que redoutent même ceux qui l'éprouvent. Aussitôt que la mère du jeune homme eut baissé les yeux, elle devint soucieuse et pensive; cet embarras mutuel et expansif produisit un pénible silence que toutes deux auraient voulu rompre, si elles n'avaient été cntiè-
rement absorbées par le tumulte et l'intensité de leurs pensées.
— Nous savions que Sigismond avait eu le bonheur de vous être utile, observa enfin Marguerite, qui déjà s'adressait à sa jeune compagne avec l'aisance que motivait la différence d'âge , plutôt qu'avec la respectueuse déférence qu'Adelheid avait l'habitude de rencontrer dans tous ceux qui lui étaient inférieurs; il nous en a parlé, mais avec une modeste réserve.
— Il avait le droit de parler avec franchise à ses parents. Sans son secours, mon père n'aurait plus d'enfant; sans son courage, je serais orpheline. Deux fois il s'est placé entre nous et la mort.
— J'en ai entendu dire quelque chose, répondit Marguerite, attachant encore son regard perçant sur l'expressive figure d'Adel- Iieid, qui se colorait et s'animait toutes les fois qu'elle faisait allusion à la bravoure et au dévouement de celui qu'elle aimait en secret. Quant à ce que vous venez de dire de l'origine de ce pauvre enfant, de cruelles circonstances s'opposent encore à nos désirs. Si Sigismond ne vous a pas caché sa naissance, il vous a sans doute dit aussi de quelle manière il passe dans le monde pour ce qu'il n'est pas.
— Je crois qu'il ne m'a rien caché de ce qu'il savait, de ce qu'il était convenable de m'apprendre, répondit Adelheid, baissant les yeux sous le regard observateur de Marguerite; il a parlé librement et
— 11 vous aurait dit
— Il a parlé honorablement, et comme il convient à un soldat, continua Adelheid avec fermeté.
— Il a bien fait! Ceci, au moins, décharge mon cœur d'un fardeau. Dieu nous a condamnés à un destin sévère, mais j'aurais été affligée que mon fils eût manqué de principes dans la circonstance de la vie qui en réclame le plus. Vous semblez étonnée. Madame l
— Oui, de tels sentiments, dans unfr position semblable à la vôtre, me surprennent autant qu'ils m'enchantent. S'il existe une chose qui puisse excuser quelque relâchement dans la manière d'envisager les liens ordinaires de la vie, c'est sans doute d'être en butte, sans l'avoir mérité, aux mépris et aux injustices du monde, et cependant là où l'on pouvait s'attendre à trouver quelque irritation contre la fortune, je rencontre des sentiments qui honoreraient un trône.
— Vous pensez comme une personne plus accoutumée à considérer, dans le jugement qu'elle porte de ses semblables, les biens imaginaires que les choses réelles. C'est l'image qu'une jeune et pure inexpérience se plaît à tracer, ce n'est pas celle de la vie. Ce n'est pas la prospérité, mais l'infortune qui purifie, en nous démontrant notre insuffisance pour le vrai bonheur, et en conduisant l'âme à s'appuyer sur un pouvoir plus grand que tous ceux que la terre renferme. Le bonheur et ses écueils nous abattent, l'adversité nous relève. Si vous pensez que les sentiments nobles et justes sont l'apanage assuré de l'homme heureux, vous suivez un guide qui vous égare. La vie peut ofi'rir, il est vrai, des épreuves supérieures à notre faiblesse, mais à l'exception de ces malheurs sans nom , nous sommes plus justes , nous sommes meilleurs quand les séductions de la vanité et de l'ambition n'existent pas pour nous. On voit plus souvent le mendiant, à demi mort de faim, se refuser à voler le morceau de pain qu'il implore, que le riche rassasié se refuser à lui-même le superflu qui le tue. Ceux qui plient sous la verge, voient et sentent la main qui la tient. Ceux que les grandeurs de la terre entourent, finissent par croire qu'ils méritent les distinctions passagères dont ils jouissent. Quand vous êtes descendu dans l'abîme de la misère, vous n'avez plus rien à craindre que la colère du ciel ! C'est celui qui est le plus élevé au-dessus des autres qui doit trembler le plus pour sa propre sûreté.
— Ce n'est pas ainsi que le monde a coutume de raisonner.
— Parce qu'il est gouverné par ceux qui ont intérêt à faire tourner la vérité vers leurs propres buts, et non par ceux dont les devoirs, les désirs s'accordent avec la justice. Mais n'en parlons plus, Madame; les sentiments de ma pauvre enfant sont trop cruellement froissés pour nous permettre une entière franchise.
— Te trouves-tu mieux? une voix amie peut-elle pénétrer jusqu'à toi, chère Christine? demanda Adelheid, serrant la main de la fille proscrite avec la tendresse d'une sœur.
Christine n'avait encore prononcé que le peu de mots que nous avons rapportés et qui contenaient un doux reproche sur l'indiscrétion de sa mère; ses lèvres desséchées, sa voix étouffée, la pâleur mortelle qui couvrait son visage, tout enfin trahissait les angoisses de son âme. Mais ce témoignage d'un intérêt si tendre émané d'une personne de son âge et de son sexe, qu'elle avait depuis longtemps appris à connaître par les descriptions animées
de l'ardent Sigismond, et dont la sincérité avait pour gage ce vif et rapide instinct qui unit si promptement les âmes jeunes et pures, produisit en elle un changement subit. La douleur qui s'agitait, renfermée dans son sein, obtint enfin un libre passage; elle se précipita en pleurant et en sanglotant dans les bras de sa nouvelle amie, et s'y abandonna à une douce mais déchirante émotion. Marguerite sourit à cette preuve de l'amitié d'Adelheid, mais l'expression même du plaisir était austère et contenue dans cette femme qui avait tant à se plaindre du sort. Un instant après, Marguerite quitta la chambre; elle pensait que l'influence d'un esprit non moins pur, non moins expérimenté que l'était celui de Christine, influence si nouvelle pour elle, produirait plus facilement un heureux effet, si elle ne gênait pas les deux jeunes filles par sa présence.
Elles pleurèrent ensemble longtemps après le départ de Marguerite, Cette liaison récente, mais formée sous les auspices d'une vive douleur et rendue plus douce par la confiante ingénuité de l'une et la généreuse pitié de l'autre, ressemblait déjà à une longue intimité. La confiance n'est pas toujours le fruit du temps. Il y a des êtres qui ont ensemble une espèce d'affinité qui rappelle les propriétés de l'aimant; ils s'unissent alors avec une rapidité, une promptitude qui appartient à la pure essence dont ils sont formés. Mais quand un sentiment commun, aussi tendres que celui qu'elles ressentaient pour le même objet, vient se joindre à cette attraction des âmes, son pouvoir se fait sentir, non-seulement avec plus de force, mais encore avec plus de rapidité. En exceptant le secret le plus intime d'Adelheid, que Sigismond chérissait comme un dépôt trop sacré pour le partager même avec sa sœur, elles connaissaient si bien leurs craintes, leur position, leurs espérances respectives, qu'elles ne pouvaient, dans aucune circonstance, se rencontrer comme des étrangères. La connaissance intime qu'elles avaient l'une et l'autre servit à éloigner d'elles la gêne de ces formalités qui se seraient opposées à l'épanchement de leurs sentiments et de leurs pensées. Adelheid possédait un tact beaucoup trop sûr pour avoir recours au langage des consolations vulgaires. Quand elle put parler, ce qu'elle fit la première comme il convenait à son rang et à sa situation plus exempte d'embarras, elle n'employa que de générales, mais tendres allusions.
— Si tu voulais dit-elle, en essuyant ses larmes, venir avec nous en Italie, mon père et le signor Grimaldi quittent Blonay
avec le soleil de demain, et tu pourrais nous accompagner?
— J'irai où tu voudras, — où je pourrai être avec toi, — partout où je pourrai cacher ma honte !
Le sang d'Adelheid reflua sur son front, son expression parut imposante à la simple et naïve Christine, quand elle répondit avec la vertueuse indignation d'une femme :
— La honte est un mot qui s'applique à l'homme bas et mercenaire, vil et sans foi, mais il ne peut s'appliquer à toi, mon ange.
— Oh non ! ne le condamnez pas ainsi, balbutia Christine, en se couvrant le visage de ses mains. Il ne s'est pas senti la force de supporter le poids de notre infamie, et il doit plutôt inspirer de la pitié que de la haine.
Adelheid se tut un instant, mais elle considérait la tremblante Christine, dont la tête était retombée sur sa poitrine avec l'expression d'une profonde mélancolie.
— Le connaissiez-vous beaucoup? demanda-t-elle à voix basse, suivant la chaîne de ses propres pensées, sans trop réfléchir à la question qui lui échappait : j'avais espéré que ce refus ne vous causerait pas d'autre peine que l'inévitable et mortifiante sensation d'un amour-propre blessé, qui, je le crains, appartient à la faiblesse de notre sexe et à nos habitudes.
— Tu ne sais pas combien une préférence a de valeur pour celui qui ne connut que le mépris ; combien la pensée d'être aimé devient chère à ceux qui, hors des limites étroites de leur famille, n'ont jamais rencontré que le dédain et l'aversion ! Tu as toujours été estimée, honorée, heureuse! Tu ne peux pas savoir combien l'apparence même d'une préférence est précieuse à celui que le monde entier repousse !
— Ne me parle pas ainsi, je t'en supplie! dit avec précipitation Adelheid, frappée au cœur par ces paroles; il est rare dans cette vie de parler avec franchise de soi-même. Nous ne sommes pas toujours ce que nous paraissons ; lors même que nous serions accablés de tous les malheurs, si nous avons évité ceux que le vice amène, n'avons-nous pas l'assurance d'une existence meilleure, où nous trouverons une pure, une inaltérable justice?
— J'irai avec toi en Italie, répondit Christine, paraissant calme et résolue, et le rayon d'une sainte espérance brilla sur ses traits ; plus tard nous irons ensemble dans un monde plus heureux.
Adelheid serra sur son cœur cette faible plante mûrie par la douleur. Elles pleurèrent encore, mais avec moins d'amertume.
CriAPÏTRE XX.
Je te chercherai les sources les plus limpides, je te cueillerai des fruits.
Shakespeare. La Tempête.
Le lendemain de la fête de l'Abbaye des Vignerons, un jour pur et sans nuage se leva sur le Léman. Plusieurs centaines de Suisses, sobres et avares du temps, avaient quitté la ville bien avant l'aurore, et une foule d'étrangers se pressaient dans les barques au moment où le soleil paraissait brillant et radieux, sur les riants sommets des côtes voisines. Malgré cette heure matinale, une grande agitation régnait dans le château élevé de Blonay et autour de cette habitation, les domestiques couraient de chambre en chambre, montaient et descendaient : on les voyait circuler dans les cours, sur les terrasses. Les paysans qui travaillaient dans les champs voisins suspendirent leurs travaux, et appuyés sur les instruments du labour, ils considéraient, la bouche entr'ouverte et dans une muette admiration, les préparatifs du château. Quoique les faits que nous sommes chargés de raconter ne se soient pas passés précisément dans l'âge de la féodalité, ils précèdent néanmoins de beaucoup d'années les grands événements politiques qui ont apporté des changements si considérables à l'état social de l'Europe. La Suisse était dans ce temps une contrée fermée, même aux habitants des pays adjacents; les routes et les auberges ne ressemblaient en rien à ce qu'elles sont à présent, non-seulement chez ces montagnards, mais dans tout le reste de ce qui était appelé alors, avec plus de justice qu'aujourd'hui, la seule portion civilisée du globe. On n'osait pas souvent se confier aux chevaux pour le passage des Alpes; le voyageur avait recours aux pieds plus sûrs de la mule, et il n'était pas rare de la voir employer aussi par les voituriers et les contrebandiers les plus habitués à parcourir ces sentiers escarpés. Des routes existaient comme dans le reste de l'Europe, dans le pays de plaine, si ce nom peut s'appliquer à aucune des parties de la
LH BOURREAU DE BERNE. 2i7
grande surface ondulée de cette région; mais une fois dans les montagnes, à l'exception de quelques chemins de traverse tracés très-naturellement dans les étroites vallées, nul moyen de transport n'était usité ni praticable que celui des bêtes de somme.
Aussi, les voyageurs qui sortirent des portes de Blonay, au moment où les brouillards se répandaient sur les vastes prairies nées des alluvions du Rhône, formaient-ils une longue cavalcade. Un courrier, suivi d'une mule qui portait les bagages, était parti dans la nuit, et d'actifs et jeunes montagnards avaient été dépêchés successivement, chargés de différents ordres, dont le but était de pourvoir à tout ce qui pouvait être commode ou agréable.
Quand les voyageurs passèrent sous la dernière voûte, un cor, aux sons vifs et animés, fit retentir l'air d'adieu, auquel l'usage attachait un souhait de bonheur. Ils se dirigèrent vers le plateau du Léman, par une route pittoresque qui circulait au travers des pics, des bois, des rochers et des chalets, et conduisait en sûreté sur les rivages du lac. Roger de Blonay et ses deux hôtes les plus distingués ouvraient la marche; le premier montait un cheval qui avait été le compagnon de plusieurs de ses campagnes : les montures des deux autres, préparées pour eux, étaient bien habituées aux montagnes. Adelheid et Christine les suivaient, placées près l'une de l'autre, et dans la modeste réserve de leur âge. Elles se parlaient à vorx basse et à de longs intervalles. Quelques domestiques marchaient à peu de distance. Sigismond s'avançait ensuite, placé entre l'ami du signer Grimaldi et un ami de la famille de Blonay, qui devait accompagner le baron, quand celui-ci aurait quitté ses hôtes qu'il devait reconduire jusqu'à Villeneuve. L'arrière-garde était formée par les muletiers, les valets, et les conducteurs des animaux chargés des bagages. Tous ceux qui devaient passer les Alpes portaient à l'arçon de leur selle l'arme à feu alors connue; chacun avait sa rapière, son couteau de chasse, ou une arme encore plus militaire, disposée autour de sa personne de manière à prouver que l'occasion d'en faire usage était considérée comme très-possible.
Le départ de Blonay n'ayant donné lieu à aucune de ces séparations qui laissent au voyageur une impression de mélancolie, la plupart d'entre eux, animés par l'air du matin si vif et si pur, se trouvaient disposés à jouir des charmes du paysage, et à se livrer aux délicieuses sensations qu'inspire un si magnifique
spectacle à tous ceux qui sont sensibles aux beautés de la nature. Adellieid s'empressait de faire remarquer à sa compagne les différents objets qui se déroulaient devant elles; elle espérait ainsi distraire Christine de sa tristesse, augmentée encore par le regret d'avoir quitté sa mère, dont elle était tout à fait séparée pour la première fois de sa vie; car durant les années qu'elles n'avaient pas habité sous le même toit, leurs rapports étaient secrets, mais continuels. Christine se prêta aux douces intentions de sa nouvelle amie, et s'efforça de prendre plaisir à ce qu'elle voyait, mais ce n'était pas sans la jalouse restriction que les malheureux font toujours en faveur des causes secrètes de leur douleur.
— Cette tour vers laquelle nous avançons est Châtelard, dit l'héritière de Willading à la fille de Balthazar, avec le même motif de bienveillance: un manoir presque aussi antique, aussi honorable que celui que nous venons de quitter, mais qui n'a pas été si constamment la demeure d'une même famille; celle de Blonay habite depuis mille ans sur le même rocher, et toujours elle fut renommée pour sa fidélité et son courage.
— Sijrement, si quelque chose dans le monde peut compenser les peines journalières de la vie, observa Christine avec l'expression d'un doux regret, et peut-être avec l'opiniâtreté du malheur, ce doit être de descendre de ceux qui ont occupé un rang honorable parmi les grands et les heureux de la terre? C'est à peine si la vertu, la bonté, les grandes actions inspirent un respect égal à celui que nous éprouvons pour le f5ire de Blonay, dont la famille, comme vous le disiez tout à l'heure, occupe depuis un millier d'années ce rocher que nous voyons au-dessus de nous.
Adelheid se tut : elle apprécia le sentiment qui avait conduit si naturellement sa compagne à une semblable réflexion, et elle sentit combien il était didicile de verser un baume consolateur sur une blessure aussi profonde.
— Il ne faut pas supposer que ceux que le monde honore le plus soient toujours les plus heureux, répondit-elle enfin; les respects auxquels nous sommes habitués finissent par nous devenir nécessaires, sans être pour cela une source de plaisir, et la crainte d'en être privés est plus qu'égale à la satisfaction d'en jouir.
— Mais on doit admettre, du moins, que rien ne peut nous réconcilier avec le malheur d'être méprisés, repoussés.
— Parlons à présent d'autre chose, chère amie; peut-être ne reverrons-no us pas de sitôt la scène imposante qui nous entoure : ces rochers, ces cascades, ces sombres montagnes, et ces brillants glaciers; ne soyons pas assez ingrates pour mêler aux jouissances qui nous sont accordées, de vains regrets pour celles qui nous sont refusées.
Christine céda sans résistance au désir de son amie, et elles suivirent en silence les nombreux détours du sentier, jusqu'au moment où toute la caravane, après une longue mais douce descente, atteignit la route, qui était presque baignée par les eaux du lac. Nous avons déjà parlé, dans les premières pages de cet ouvrage, des remarquables beautés de cette rive du Léman. Après avoir gravi la hauteur de la saine et jolie ville de Montreux, les voyageurs redescendirent sous un ombrage de noyers, jusqu'aux portes de Chilien; là, ils côtoyèrent les bords du lac, et atteignirent Villeneuve à l'heure désignée pour le repas du matin. Tandis qu'ils prenaient de légers rafraîchissements, ils reçurent les adieux de Blonay et de sa suite, non sans un mutuel échange de vœux aussi vifs que sincères.
Le soleil pénétrait à peine dans les profondeurs des vallons, lorsque ceux qui se dirigeaient vers le Saint-Bernard remontèrent à cheval. La route s'était éloignée du lac et traversait les alluvions considérables qui ont été déposées depuis trente siècles par les Ilots du Rhône, aidés, s'il faut en croire les phénomènes géologiques et les traditions anciennes, par de certaines commotions violentes de la nature. Pendant plusieurs heures les regards des voyageurs furent frappés d'une telle fertilité, d'un tel luxe de végétation, qu'ils auraient pu se croire dans les riches plaines de la Lombardie, plutôt que dans un passage de la Suisse, si, au lieu de l'étendue sans bornes des jardins de l'Italie, la vue n'avait pas été limitée par des masses de rochers perpendiculaires, qui se perdaient dans les nues, et qui n'étaient qu'à trois ou quatre milles les unes des autres, distance qui était diminuée de moitié à l'œil, par la simple conséquence de la grandeur de l'échelle sur laquelle s'élèvent ces vastes piliers de la nature.
Il était midi quand Melchior de Willading et son respectable ami traversèrent le Rhône impétueux sur le célèbre pont de Saint-Maurice. On entrait ici dans le Valais, qui était alors, aussi bien que Genève, allié, mais non confédéré des cantons suisses; et tous les objets animés ou inanimés commençaient à offrir ce
mélange d'aridité et de grandeur, de fertilité et de sauvages horreurs, qui rendent ces régions si renommées. Quoique l'imagination d'Adelheid, préparée par des récits de voyageurs, eiit été même au delà de la vérité, elle frissonna involontairement quand les portes de Saint-Maurice, retombant sur leurs gonds, semblèrent les enfermer dans cette contrée désolée, et cependant romantique. Mais en s'avançant sur les bords du Rhône, elle et ceux de ses compagnons pour qui la scène était nouvelle, étaient surpris à chaque instant des contrastes imprévus qui les faisaient passer de l'admiration à la crainte, qui arrêtaient sur leurs lèvres une exclamation de plaisir, pour faire place au froid désappointement; rien n'adoucissait l'àpreté des montagnes, dépouillées de tout pâturage, mais la plupart des vallées étaient riches et fertiles. Une vaste étendue de terrain était ravagée par les eaux, car l'un de ces réservoirs qui se forment par les glaciers au sommet des rochers, s'était rompu, et, se précipitant comme un torrent, avait effacé sur son passage toute trace de culture, et couvert des plaines immenses de débris , triste image du chaos !
La nudité la plus affreuse et la fertilité la plus riante se trouvaient en contact. Des pièces de gazon, favorisées accidentellement par quelque heureuse combinaison, apparaissaient parfois comme l'oasis du désert dans le centre même d'une stérilité qui mettrait pendant des siècles l'art du laboureur en défaut; et pour dernier trait à cette peinture terrifiante, un crétm était assis là, avec ses attributs semi-humains, la langue épaisse, ses facultés émoussées, et ses goûts dégradés. En sortant du cercle de cette nature anéantie, la scène redevenait aussi attrayante que l'imagination pouvait la désirer, l'œil la chercher ; des cascades tombaient de rochers en rochers en réfléchissant les rayons du soleil ; le vallon était vert et frais, les contours même des montagnes devenaient agréables et variés; on apercevait des figures riantes et heureuses, plus fraîches, plus régulières peut-être dans une autre partie de la Suisse. Enfin, le Valais était alors comme à présent une contrée qui réunit les extrêmes les plus opposés, mais qui penche peut-être vers une disposition répulsive et inhospitalière. Malgré la terrible distance qu'avaient parcourue les voyageurs, il était nuit quand ils arrivèrent à Martigny, où des dispositions avaient été faites avec soin, pour les recevoir pendant les heures du repos. On avait tout préparé pour qu'ils
pussent se fetirer de bonne heure, afin d'être mieux disposés à supporter les fatigues de la journée suivante.
Martigny est situé à l'endroit même où la grande vallée du Rhône change sa direction du nord au sud, pour s'étendre de l'est à l'ouest; c'est de ce même point que parlent trois routes célèbres qui se dirigent vers les Hautes-Alpes. Celles du petit et du grand Saint-Bernard qui conduisent toutes deux en Italie, et celle du Col de Balme qui traverse une pointe des Alpes dans la Saône, et va se rendre à la vallée si connue de Chamouny. Le baron de Willading et ses amis avaient l'intention de suivre cette dernière route, la capitale du Piémont étant le but de leur voyage, comme le lecteur le sait d4jà. Le grand Saint-Bernard, renommé depuis si longtemps par son couvent hospitalier, l'habitation la plus élevée de l'Europe, rendu plus fameux encore dans ces dernières années parla marche d'une armée victorieuse, n'est cependant qu'un passage secondaire des Alpes, si on le compare à la sublimité de la scène qui l'entoure. La montée, que l'art n'a pas adoucie, même à présent, est longue et ne présente que peu de dangers; elle est presque directe, n'offrant aucune des descentes précipitées du Gemmi, du Grimsel et de tant d'autres passages de la Suisse et de l'Italie, excepté à la gorge même de h montagne, où il faut à la lettre gravir le roc à l'aide des plates-îormes graduées comme des échelons qui se rencontrent si souvent dans les défilés des Alpes et ides Apennins.
La fatigue de ce passage vient plus de sa longueur et de la nécessité de le faire rapidement que des efforts exigés pour gravir la montagne. La réputation que s'est acquise le plus granrd capitaine de notre siècle en conduisant une armée à travers ses rochers, a plutôt été obtenue par les combinaisons militaires, dont cette marche formait le trait principal, par la hardiesse de la conception, le secret et la promptitude qui présidèrent à une opération si étendue, que par les difficultés physiques qu'il eut à surmonter; et sous ce rapport le passage du Saint-Bernard, comme ce coup de main célèbre est appelé ordinairement, a souvent été surpassé dans nos déserts ; des armées ont plus d'une fois traversé pendant des semaines entières de larges fleuves, des montagnes escarpées et des forêts immenses, et les souffrances d'un jour pris au hasard l'emportaient sur tout ce que les compagnons de Napoléon ont eu à supporter. L'estime que nous accordons à un exploit dépend tellement de la grandeur de ses
résultats, qu'il est bien rare que les hommes le jugent avec une entière impartialité, la plus simple, la moins sanglante des victoires ou des défaites, qui ébranle ou consolide les intérêts d'une nation civilisée, étant toujours aux yeux du monde un événement bien plus important que les plus heureuses combinaisons de la pensée et de la valeur qui influent seulement sur le bien-être de quelque peuple éloigné et inconnu. En réfléchissant à cette vérité, on comprend combien il est précieux pour une nation de posséder une grande confiance en elle-même, une puissance étendue et une unité proportionnée avec ses moyens; puisque des Etats faibles et divisés s'épuisent en vains exploits qui n'entrent pas dans la balance générale, et dissipent les richesses de leur intelligence aussi bien que leurs trésors et leur sang pour soutenir des intérêts qui n'éveillent aucune sympathie au delà des limites resserrées de leur propre frontière. La nation, que des circonstances opposées, l'infériorité du nombre, la pénurie des ressources, le manque d'occasion ou de courage, empêchent de s'élever à une juste renommée, est dépourvue du premier et du plus indispensable élément de grandeur; la gloire comme la fortune se nourrit d'elle-même, on la retrouve chez les peuples qu'elle a déjà comblés de ses dons. Cet exemple nous montre entre autres choses l'importance d'acquérir la fermeté de pensées qui nous rend capables de louer ou de blâmer ce qui se passe au milieu de nous, et de secouer cette soumission à un jugement étranger que nous sommes beaucoup trop portés à honorer du nom de déférence pour un goût plus exercé, mais qui en effet a quelque ressemblance avec cette défiance, cet abaissement de soimême dont un valet fait parade quand il s'enorgueillit de la gloire de son maître.
Mais reprenons le récit dont cette courte digression nous a détourné pendant quelques instants. Nos voyageurs arrivaient à Martigny dans cette saison avancée, où personne parmi ceux qui en avaient les facultés, ne se serait aventuré dans les régions orageuses des Alpes supérieures, sans réclamer l'assistance d'un ou de plusieurs guides. Ces hommes savent se rendre utiles de plusieurs manières, mais surtout par les avis que leur longue habitude de l'état du ciel, de la température de l'air, et de la direction des vents les met à même de donner. Le baron de Willading et son ami envoyèrent sur-le-champ un message à un montagnard, nommé Pierre Dumont, qui était renommé par sa fidélité, et qui
passait pour être plus familiarisé avec les difficultés de la montée et de la descente qu'aucun de ceux qui parcouraient les vallons de cette portion des Alpes. A présent que la curiosité seule attire au couvent des centaines de voyageurs, chaque paysan d'une force ou d'une intelligence ordinaire, devient un guide, et la petite république du Bas-Valais trouve dans le passage continuel des hommes riches et oisifs une source de revenus si abondante, qu'elle a réglé tout ce qui s'y rapporte par des ordonnances trèsjustes et très-utiles ; mais à l'époque de notre histoire, ce Pierre était le seul habitant qui, favorisé par d'heureuses circonstances, avait obtenu un nom auprès des étrangers distingués, et il était le seul qu'ils demandassent. Il ne tarda pas à se présenter dans la salle de l'auberge. — C'était un homme de soixante ans, vigoureux et frais encore, et qui conservait toutes les apparences de la santé et de la vigueur, mais avec une légère et presque imperceptible difficulté de respirer.
— N'es-tu pas Pierre Dumont? demanda le baron qui observait avec plaisir la physionomie ouverte et la taille bien prise du Valaisan ; plus d'un voyageur a écrit ton nom dans son livre de souvenirs.
L'intrépide montagnard se redressa avec orgueil, et chercha à répondre au compliment avec une courtoisie brusque, mais franche; caria politesse, avec sa finesse et ses détours, n'avait pas encore pénétré dans les vallées de la Suisse.
— Ils m'ont fait beaucoup d'honneur. Monsieur, dit-il, et la fortune m'a favorisé en me faisant traverser le Col avec tant do braves gentilshommes et de belles dames ; — et deux fois avec des princes. (Quoique ferme républicain, Pierre n'était point insensible aux distinctions de rang.) Les pieux moines me connaissent ; et ceux que j'amène dans leur couvent n'y sont pas mal reçus. Je serai très-content de faire échanger à une si noble société ce froid vallon contre les coteaux dorés de l'Italie ; car, pour parler franchement, la nature ne nous a pas placés sur le côté le plus agréable de la montagne, mais nous prenons notre revanche sur ceux qui habitent Turin ou même Milan, dans des matières de plus grande importance.
— Quelle peut être la supériorité d'un Valaisan sur les Lombards ou les Piémontais? demanda vivement le signer Grimaldi, comme un homme curieux d'entendre la réponse ; un voyageur
doit chercher tous les genres de connaissances, et celle-ci me présente un fait tout à fait nouveau.
— La liberté, Signore ! nous sommes nos propres maîtres; nous le sommes devenus le jour où nos pères ont saccagé les châteaux des barons, et forcé ces tyrans à devenir nos égaux. Je pense à cela toutes les fois que j'approche des plaines de l'Italie, et je retourne dans ma chaumière plus satisfait par cette réflexion.
— C'est un langage digne d'un Suisse, quoiqu'il soit tenu seulement par un de leurs alliés! s'écria avec chaleur Meichior de Willading. C'est là, Gaëtano, le noble sentiment qui soutient nos montagnards, et qui les rend plus heureux au milieu des glaces et des rochers, que ta Gênes ne l'est sur le golfe et sous le ciel le plus doux.
— Ce mot de liberté, Meichior, est plus usité que compris, et on en abuse plus souvent encore qu'on ne s'en sert, répondit gravement le signor Grimaldi. Un pays que Dieu a si peu favorisé de ses dons a besoin de la consolation d'un fantôme semblable à celui qui paraît donner tant de satisfaction à cet honnête Pierre. — Mais, signor guide, le passage a-t-il été tenté vainement? et que pensez-vous du résultat de notre entreprise? nous avons quelquefois entendu raconter de tristes aventures, arrivées dans les défilés qui conduisent à cette Italie dont tu fais si peu de cas.
— Pardonnez-moi, noble Signore, si la franchise de nos montagnes m'a entraîné trop loin ; je suis bien éloigné de mépriser le Piémont tout en préférant le Valais. Une contrée peut être excellente, même lorsqu'une autre serait meilleure. Quant aux voyageurs, aucun étranger de marque n'a, dans ces derniers temps, traversé le Col; mais il l'a été par le nombre accoutumé de vagabonds et d'aventuriers. Ces coquins sentent d'ici l'odeur des mets du couvent, quoique nous en soyons à une distance de douze lieues.
Le signor Grimaldi attendit qu'Adelheid et Christine, qui se préparaient à aller prendre du repos, se fussent retirées, pour continuer ses questions.
— Tu n'as rien dit du temps ?
— Nous sommes. Messieurs, dans un des mois de la saison les plus incertains et les plus trompeurs; l'hiver s'amoncèle sur les Hautes-Alpes, et dans un temps où les frimas voltigent sur
nos têtes comme des oiseaux inquiets qui ne savent où se reposer. C'est à peine si on peut deviner s'il faut on non prendre son manteau.
— San Francisco! penses-tu donc que je m'amuse à penser au choix d'un vêtement plus ou moins chaud? Je te parle des avalanches, de la chute des rochers, des tourbillons et des tempêtes.
Pierre se mit à rire et secoua la tête tout en répondant vaguement comme son intérêt l'exigeait.
— Ce sont là, Signore, les opinions que les Italiens se plaisent à avoir sur nos montagnes. Notre passage n'est pas si souvent troublé par les avalanches , même dans la fonte des neiges, que d'autres défilés bien connus. Si de l'extrémité du lac vous aviez considéré les sommets des montagnes , vous auriez vu qu'à l'exception des blancs glaciers ils sont tous d'une sombre nudité. Il faut que la neige tombe du ciel avant de former des avalanches, et nous sommes, je pense, encore peu éloignés de l'hiver.
— Tes calculs ne manquent pas de finesse, mon ami, reprit le Génois, qui n'était nullement fâché cependant d'entendre le guide parler du temps avec tant d'assurance, et notre reconnaissance ira en proportion. Que dis-tu des voyageurs dont tu m'as parlé? Y a-t-il des brigands sur notre route?
— Elle a été longtemps infestée par eux; mais en général leur gain serait trop faible en comparaison du danger. On ne voit pas tous les jours dans nos rochers de riches voyageurs, et vous savez bien, Signore, que celui qui attend sur la route trouve peu à gagner et beaucoup à perdre.
L'Italien avait sur de tels sujets l'habitude de la méfiance, il jeta sur son guide un regard vif et soupçonneux. Mais la contenance franche et ouverte de Pierre éloignait tous les doutes, sans parler de l'effet d'une réputation bien établie.
— Mais tu as parlé de certains vagabonds qui nous ont précédés ?
— De ce côté les choses pourraient être mieux, répondit le franc montagnard penchant la tête dans une attitude méditative qui paraissait assez naturelle pour ajouter du poids à ses paroles. Des hommes de très-mauvaise mine sont certainement montés aujourd'hui; tels qu'un Napolitain nommé Pippo, qui n'est rien moins qu'un saint; — un certain pèlerin, qui se trouvera plus
près du ciel au couvent qu'il ne le sera certainement à l'heure de la mort : — que saint Pierre prie pour moi si je lui fais quelque injustice ! — et un ou deux autres du même genre. Il y a aussi un homme qui a pris la même route avec beaucoup de précipitation ; ce n'est pas sans motif, car on dit qu'il s'est rendu la risée de Vévey, pour je ne sais quelle folie dans les fêtes de l'Abbaye. — C'est un certain Jacques Colis.
Ce nom fut répété par plusieurs assistants.
— Lui-même, Messieurs : il paraîtrait que le sieur Colis avait feint de prendre pour sa femme, pendant les divertissements publics, une jeune fille dont tout à coup la naissance vint à être connue, et l'on découvrit que sa fiancée était la fille de Balthazar, le bourreau de Berne I
Un silence général trahit l'embarras de la plupart des auditeurs.
— Et ce conte a déjà pénétré dans ce vallon ? dit Sigismond avec un accent si ferme et si sombre, que Pierre tressaillit en l'écoutant, tandis que les deux nobles vieillards se détournaient, feignant de ne pas observer ce qui se passait.
— La renommée a le pied plus léger qu'une mule , jeune ofticier, répondit l'honnête guide; le conte, comme vous l'appelez, aura traversé les montagnes plus vite que ceux qui l'apportent.
— Je n'ai jamais pu comprendre comment un tel miracle pouvait arriver. — Mais c'est ainsi; une nouvelle va phis vite que la langue qui la répand, et s'il s'y mêle un peu de mensonge pour la soutenir, le vent même est à peine plus rapide. Le bon Jacques Colis s'est imaginé qu'il prenait les devants sur son aventure; mais je gagerais ma vie que, malgré toute son agilité à s'éloigner des mauvais plaisants, il trouvera à son arrivée à Turin son histoire bien établie dans l'auberge avec tous ses commentaires.
- Ces hommes sont-ils seuls ? interrompit le signor Grimaldi, qui vit à la respiration précipitée de Sigismond qu'il était temps d'intervenir.
— Non, Signore. — Ils ont un compagnon que j'aime encore moins; c'est un de vos compatriotes, qui s'appelle lui-même assez impudemment II Maledetto.
— Maso ?
— Précisément.
— L'honnête et courageux Masol Et son noble chien !
— Signore , vous dépeignez si bien l'homme sous plusieurs rapports, que je m'étonne que vous le connaissiez si peu sous les
autres. Maso n'a pas son égal sur la route pourractivitéetle courage, et son chien n'a de rivaux, pour les mêmes qualités, que parmi ceux du couvent. Mais quand vous citez la probité de son maître, vous parlez d'une chose qui inspire en général peu de confiance, ce qui fait honte au pauvre animal qui est, à cet égard, le meilleur des deux.
— Ceci peut être vrai, répondit le signer Grimaldi en se tournant avec inquiétude vers ses compagnons. — Cet homme est un composé si étrange de bien et de mal ; ses actions, abandonnées à leur impulsion naturelle, sont si différentes de ce qu'elles deviennent par le calcul, qu'on peut à peine répondre d'un tel caractère. Nous savons que Maso est un ami très-utile; il pourrait, par les mêmes raisons, être un ennemi très-dangereux ; ses qualités ne lui ont pas été accordées avec réserve. Nous avons cependant une forte chance en natre faveur; l'homme qui a rendu un service, ressent pour celui qu'il a sauvé une espèce de sentiment paternel, et se sent peu porté à se priver lui-même du plaisir de penser que quelques-uns de ses semblables se souviennent de lui avec reconnaissance.
Melchior de Willading appuya cette observation, et le guide s'apercevant que sa présence n'était plus nécessaire, se retira. Bientôt après les voyageurs allèrent aussi chercher le repos.
GiiAPlTUE XXI.
L'année déjà incerlaino est encore souvent li-oublée par l'hiver, dont les brises du Si'ir augmenlent encore l'âpieté ; il glace les pâles matinées, et réunit la pluie et la rieigtî pour chasser les bienlaits du jour.
TilO.MPSON.
Le cor de Pierre Dumont retentit dès le point du jour sous les fenêtres de l'auberge de Martigny. Les domestiques, à demi éveillés, vinrent seller les mules rétives, et charger les bagages; et peu de minutes après, toute la petite caravane, car elle méritait presque ce nom, se mit en route pour les sommets des Alpes.
Les voyageurs quittèrent alors la vallée du Rhône pour s'en-
foncer dans ces masses confuses des montagnes qui forment l'arrière-plan du tableau que nous avons aperçu du château de Blonay et des rives du Léman. Ils descendirent bientôt dans un vallon et suivirent les sinuosités d'un torrent bruyant qui les conduisit par de nombreux détours dans une région de pâturages froids et élevés, dont les habitants soutiennent du produit de leurs laiteries une existence assez peu heureuse.
A quelque lieues au-dessus de Martigny la route se sépare de nouveau, l'on incline à gauche vers la haute vallée, devenue depuis si célèbre dans les fastes de ce pays sauvage, par la formation d'un petit lac au milieu de ces glaciers, qui bientôt, trop pesant pour ses bases, rompit ses barrières de glaces, descendit vers le Rhône, traversant comme une masse imposante une distance de plusieurs lieues, renversant et entraînant tout ce qui se rencontrait sur son passage, et rendant même, en plusieurs endroits, la face de la nature méconnaissable aux habitants de ces lieux désolés. On découvrait la pointe brillante du Vélan, et quoiqu'elle fût beaucoup plus rapprochée de l'œil qu'à Vévey, c'était toujours une colonne éclatante entourée de mystère et de solitude, sur laquelle la vue aimait à se reposer, comme elle se plaît parfois à contempler les contours purs et variés d'un nuage immobile.
Nous avons déjà dit que la pente du grand Saint-Bernard, si on excepte quelques inégalités accidentelles, n'était très-rapide qu'à l'endroit même où il faut surmonter le dernier obstacle que présentent les rochers. Une route assez praticable, malgré la direction ascendante qu'elle conserve nécessairement, circule au travers des vallées, dont la plupart sont cultivées, quoique l'aridité du sol et le peu de durée de la saison favorable n'accordent au laboureur qu'un faible prix de ses travaux. Elle diffère sous ce rapport de presque tous les autres passages des Alpes; mais s'il manque des caractères variés, sauvages et sublimes que déploient le Splugen, le Saint-Gothard, le Gemmi, c'est encore une pyramide d'une arête magnifique. Le voyageur qui s'élève par degrés insensibles vers le sommet, sent peu à peu disparaître les liens qui l'attachent au monde qu'il voit sous ses pieds.
Depuis l'instant où ils avaient quité l'auberge jusqu'à la première halte, Melchior de Willading et le signor Grimaldi marchèrent à côté l'un de l'autre comme le jour précédent. Les deux amis avaient de mutuelles confidences à se faire, et la présence
de Roger de Blonay, jointe aux imporliinilés du bailli, ne leur avait pas encore permis de causer en liberté. Tous deux avaient l'élléchi sur la situation d'Adelheid , sur ses espérances et sur son avenir, et tous deux en parlaient comme il est naturel de supposer que deux vieillards de ce siècle, non exempts de sympathie pour la classe qui était la leur, et cependant habitués à considérer le monde et ses liens , devaient raisonner sur une affaire d'une nature si délicate.
— J'ai ressenti un sentiment de regret, et peut-être dois-je dire d'envie pour l'appeler par son véritable nom, dit le Génois en continuant le sujet qui occupait le plus leur temps et leurs pensées, comme ils cheminaient lentement, laissant flotter les rênes sur le cou de leurs mules, — quand j'ai vu pour la première fois la belle créature qui te donne le nom de père, Melchior. Dieu a daigné m'accorder presque tous les biens qui rendent l'homme heureux; mais mon mariage a été rempli d'amertume et ses fruits ont été maudits. Ta fille est soumise, aimante, elle réunit tout ce qui peut llalter l'orgueil d'un père; et cependant, les belles, les justes espérances que tu formais pour son bonheur, sont troublées, sinon détruites, par cette affection si extraordinaire ! Ce n'est pas une de ces faibles impressions qui cèdent à quelques menaces, à la distraction d'un voyage, mais un attachement profond, qui n'est que trop fermement appuyé sur l'estime. — Par san Francisco, je pense quelquefois que tu feras bien de ne plus l'opposer à la cérémonie!
— Si nous rencontrons par hasard, à Turin, Jacques Colis, il pourra nous donner un autre conseil, répondit sèchement le vieux baron.
— Notre vœu le plus cher trouve, il est vrai, un terrible obstacle! Si ce jeune homme était tout autre chose que le fds d'un bourreau ! je ne pense pas, Melchior, que tu eusses aucune objection à faire s'il descendait simplement d'un laboureur ou de quelque serviteur de ta famille?
— Il vaudrait beaucoup mieux encore que sa naissance égalât la nôtre, Gaëtano. Je ne raisonne pas d'après les pri-cipes de telle ou telle secte politique; je sens et je pense, dans cette circonstance, comme le père d'un seul enfant. Convenons-en , mon ami, ces usages, ces opinions, absurdes ou raisonnables, justes ou oppressives, qui nous entraînent ou nous tyrannisent, sont aillant d'ingrédients dont se forme le bonheur; et, tout en souhaitant
qu'une justice entière soit rendue à tous les hommes, je désirerais commencer à mettre l'innovation en pratique sur toute autre que sur ma propre fille. Que ceux qui ressentent tant d'amour pour la philosophie , l'équité et les droits naturels, nous donnent l'exemple.
— Tu viens, mon cher Melchior, de toucher l'écueil sur lequel sont venus échouer les mille plans combinés pour le perfectionnement du monde. Si nous pouvions travailler avec les bras des autres, donner avec leur bourse ; si leurs larmes étaient le prix de nos sacrifices, nous serions tous laborieux, désintéressés, notre générosité serait sans bornes ! et, cependant, il est mille fois dommage qu'une jeune fille si douce, si noble, ne soit pas enchaînée.
— Ce serait une chaîne, en effet, ou plutôt un joug pour une fille de la maison de Wiilading, reprit le baron avec emphase; j'ai envisagé cette affaire sous les différents points de vue qui étaient dignes de moi, Gaëtano, et sans vouloir repousser avec rudesse celui qui m'a sauvé la vie, et l'éloigner de nous, dans une circonstance où les étrangers même s'associent pour se prêter aide et protection , je suis cependant décidé à m'en séparer pour toujours à Turin.
— Je ne sais comment t'approuver ni comment te blâmer, mon pauvre Melchior! C'était un triste spectacle que le relus d'épouser la fille de Balthazar, devant tant de milliers d'hommes!
— Et moi je le regarde comme un exemple salutaire, qui nous a avertis du précipice vers lequel une folle tendresse nous entraînait tous deux, mon ami.
— Tu as peut-être raison , et cependant je souhaite que lu ne sois pas dans la plus grande erreur où jamais chrétien soit tombé. Ces montagnes sont escarpées, Melchior; une fois que nous les aurons franchies, ne peut-on pas s'arranger de manière à faire oublier pour toujours la Suisse à ce jeune homme? Il pourrait devenir Génois, et un tel changement ne t'offrirait-il pas le moyen de surmonter l'obstacle qui nous embarrasse?
— L'héritière de ma maison, signer Grimaldi, n'est pas une fille sans nom pour renoncer à sa patrie et à sa famille.
— Je suis sans enfants, ou du moins comme si je n'en avais pas; et lorsque la volonté et le pouvoir se trouvent réunis, on ne doit pas manquer son but. Nous reparlerons de ceci sous le ciel plus chaud de l'Italie; on dit qu'il sait disposer les cœurs à la tendresse.
— Les cœurs des jeunes gens et des amants, bon Gaëlano; mais à moins qu'il ne fût bien changé depuis peu, il est aussi propre à endurcir celui des vieillards que tous ceux sous lesqueh j'ai vécu, reprit le baron en secouant la tête, sans pouvoir sourire même à ses propres plaisanteries quand elles avaient trait à ce sujet pénible. Tu sais que dans cette circonstance j'agis seulement pour le bien-être d'Adelheid sans le moindre retour sur moimême; mais il serait peu convenable pour elle de rendre le baron d'une ancienne maison l'aïeul d'enfants qui descendraient d'une race d'exécuteurs.
Le signor Grimaldi sourit plus facilement que son ami, car, plus habitué à sonder l'abîme des faiblesses humaines, il démêla avec rapidité le mélange de sentiments dont la puissante influence s'exerçait silencieusement sur un cœur rempli de bienveillance.
— Toutes les fois que tu me diras qu'il est sage de respecter les opinions des hommes, que tu crains d'anéantir le bonheur de ta fille en le mettant en opposition avec les idées reçues, je serai tout à fait de ton avis; mais il me semble qu'on peut arranger cette affaire de manière à persuader au monde que tout est en règle ; tout alors deviendra convenable. Si nous pouvons nous vaincre nous-mêmes, Melchior, il ne me semblera pas très-difificile d'aveugler les autres.
La tête du Bernois s'inclina sur sa poitrine : il conserva cette attitude pensive, se plongeant dans de profondes réflexions sur la marche qu'il convenait le mieux de suivre, et luttant avec les sentiments opposés qui troublaient son esprit droit, mais prévenu. Le signor Grimaldi comprit la nature de ce combat intérieur; il cessa de parler, et un long silence succéda à leur entretien.
Cet exemple n'était pas suivi par leurs compagnes : habituées à considérer de loin les montagnes de leur patrie, elles en parcouraient les vallées pour la première fois; les sentiers du Saint- Bernard leur ofl'raient tout l'attrait de la nouveauté, et l'admiration pour les travaux sublimes de la nature vint bientôt distraire leurs imaginations jeunes et vives de la pensée de leurs propres chagrins.
Le goiJt exercé d'Adelheid était surtout prompt à saisir ces beautés à la fois subtiles et exquises, qui échappent à l'observateur ordinaire. Elle trouvait une jouissance de plus à les faire observer à Christine, aussi surprise qu'ingénue, qui, s'initiani à ce grand spectacle de la nature, source de délices si pures, rece-
vait ses leçons avec une reconnaissance et une aptitude qui enchantaient l'institutrice.
Sigismond était l'heureux témoin d'un entretien qui captivait toute son attention, et cependant ses excursions fréquentes sur la montagne, qu'il avait si souvent parcourue sous un ciel plus doux, lui laissaient peu de choses à apprendre même d'un maître si habile et si séduisant.
A mesure qu'ils avançaient, l'air devenant plus pur, plus dégagé des vapeurs humides des régions inférieures, changeait, par un phénomène aussi admirable que ceux de la chimie, la couleur et l'aspect de chaque objet. Le soleil échauffait de ses rayons une vaste portion de la montagne ; se jouant sur ses masses arrondies, ils créaient des centaines de longues raies d'un rouge foncé, sur chaque plateau de verdure qui, semblable au velours, recevait de leurs vives clartés mille impressions varices; tandis que les ombres, passant de ce foyer de lumière, pour parler le langage du peintre, à toutes les gradations des teintes obscures, allaient enfin se perdre dans la colonne de vigueur formée par les branches pendantes d'un bois de mélèses, situé dans les profondeurs d'un ravin où la vue pénétrait à peine. Telles étaient les beautés sur lesquelles Adelheid se plut à s'arrêter; ce sont celles dont les charmes frappent le plus vite le véritable admirateur de la nature, lorsque planant au-dessus des couches les plus épaisses de l'atmosphère, il se trouve dans ces régions inondées de lumière. C'est ainsi qu'au physique, non moins qu'au moral, nous obtenons en nous éloignant de ce monde corrompu quelques étincelles de je ne sais quel instinct pur et sublime, qui semble nous dévoiler quelques mystères de la création. Symbole poétique, mais vrai, de la jouissance plus parfaite, plus intime que l'âme ressent lorsqu'une vive impulsion, la détachant de la terre, la rapproche du ciel.
Suivant l'usage, nos voyageurs s'arrêtèrent pendant plusieurs heures au petit hameau de Liddes; à présent qu'un sentier commode est tracé dans celte portion de la route, il n'est pas rare de gravir la montagne et de revenir à Martigny dans la même journée; et la descente surtout exige peu de temps dès qu'on atteint le village que nous venons de nommer. Mais à l'époque de notre histoire, un tel exploit, si jamais il avait eu lieu, n'était nullement commun. La fatigue d'être resté si longtemps à cheval fit faire à toute la caravane un séjour à l'auberge beaucoup plus long
qu'il n'est d'usage de le faire maintenant, et tout ce qu'ils espéraient était d'arriver au couvent avant que les derniers rayons du soleil eussent cessé d'éclairer la pointe du Vélan.
Christine fut aussi la cause d'un délai inattendu ; elle s'était retirée avec Sigisraond en arrivant à l'auberge, et elle ne rejoignit la société que lorsque l'impatience du guide se fut plus d'une fois manifestée par les expressions dont les gens de sa profession se servent en pareil cas. Adeliieid s'aperçut avec peine, au retour de son amie, qu'elle paraissait avoir beaucoup pleuré ; mais trop délicate pour faire aucune question sur un sujet qu'il semblait évident que le frère et la sœur désiraient tenir caché, elle s'occupa de presser le départ des domestiques, sans se permettre la plus légère allusion sur le changement qu'on remarquait dans Christine, ni sur le retard qu'elle avait causé.
Lorsque Pierre vit se terminer cette longue halte, il marmotta une prière en actions de grâces, fit, d'une main, le signe de la croix, tandis que l'autre agitait un fouet au milieu d'une foule d'enfants ébahis, et de crétins idiots, pour leur faire céder la place à ceux qu'il guidait. Ses compagnons étaient en général dans des dispositions fort différentes. S'il arrive trop souvent au voyageur affamé d'entrer dans l'auberge, disposé à tout blâmer, il en sort d'ordinaire satisfait et heureux, restauré, comme on dit en France, par un bon repas, remis de ses fatigues ; le bien-être qu'il ressent se communique à son esprit : il faudrait une humeur bien difficile et uffe bien mauvaise chère pour s'opposer à ce retour de l'àme vers un état plus doux. La société que Pierre dirigeait ne fit pas exception à la règle générale; les deux vieillards oublièrent assez le sujet de leur entretien du matin pour se livrer à la gaieté, ils étaient presque devenus jovials, et bientôt leurs jeunes compagnes se trouvèrent disposées à rire de leurs saillies,malgré le fardeau d'inquiétudes accablantes qui pesait avec tant de force sur chacune d'elles : en un mot, telle est la variation de nos sentiments ; et il est si vrai que la constance du chagrin est aussi difficile que celle du bonheur, que l'hôtesse, satisfaite du généreux salaire qui avait été le prix d'un repas assez médiocre, aurait affirmé, en faisant la révérence d'adieu sur un seuil très-mal tenu, que jamais voyageurs plus gais, plus contents, n'avaient quitté sa maison.
— Nous prendrons ce soir notre revanche de la boisson acide de l'auberge sur les caves des bons xVuguslins, n'est-ce pas, hon-
nête Pierre? demanda le signor Grimaldi en s'arrangeant sur sa selle, au moment où, laissant derrière eux les cailloux, les toits avancés et les immondices du village, ils se trouvaient de nouveau sur un terrain plus agréable. Notre ami le trésorier est prévenu de notre visite, et comme nous avons déjà passé ensemble des heures bonnes et mauvaises, le plaisir de le revoir me semble une compensation aux mets assez frugals que nous venons de partager.
— Le frère Xavier est un prêtre bienveillant et hospitali«r, Signore, et il conservera longtemps les clefs du couvent, si le ciel écoute la prière de tous les muletiers, guides ou pèlerins qui traversent le Col. Je voudrais, Messieurs, que nous gravissions dans ce moment même, le sentier escarpé qui nous fera franchir le dernier rocher de la montagne, et que cette partie de la route ait été aussi heureuse que celle que nous avons déjà parcourue.
— Prévoyez-vous quelque obstacle, mon ami? demanda l'Italien en s'appuyant sur ses arçons, car il avait remarqué le regard soupçonneux que le guide avait jeté autour de lui.
— Obstacle, Signore, est un mot que les montagnards ne prononcent pas légèrement, et je suis un des derniers à y penser ou à redouter son approche. Mais nous touchons à la fin de la saison; l'air de ces montagnes est froid et piquant, et nous sommes suivis de plantes délicates qui supporteraient mal le souffle de la tempête. Le souvenir d'une fatigue est plus doux que son attente. Je n'ai pas eu l'intention de dire autre chose.
En cessant de parler, Pierre suspendit sa marche, se plaça sur une petite éminence de la route, d'où, en se détournant, il découvrait une vaste portion des montagnes qui indiquent le site de la vallée du Rhône; il y plongea un regard long et intelligent, puis il revint et se mit à marcher de l'air d'un homme plus disposé à agir qu'à réfléchir sur l'avenir. Sans le peu de paroles qui venaient de lui échapper, ce mouvement tout naturel n'aurait pas attiré l'attention; il ne fut même remarqué que du signor Grimaldi, qui n'aurait attaché que peu d'importance à ces circonstances si lo guide avait conservé son pas habituel.
Comme c'est l'usage dans les Alpes, le conducteur était à pic.i, réglant sa marche de la manière qu'il jugeait la plus commode pour les hommes et les animaux qui le suivaient. Jusque-là Pierre avait marché sans se presser, obligeant ainsi toute la caravane à n'avancer qu'assez lentement. Mais alors il marchait beaucoup
trop vite, et son pas devenait parfois assez rapide pour forcer les mules à abandonner leur allure naturelle pour ne pas déranger l'ordre de la marche. Tout cela, néanmoins, fut attribué par la plupart des voyageurs à la nature du terrain, qui, en sortant de Liddes, offre une assez grande étendue de ce qu'on peut appeler dans les Hautes-Alpes une route unie. Ils pensèrent aussi qu'il était nécessaire de réparer le temps perdu à l'auberge, car le soleil penchait déjà vers les bornes occidentales de leur étroit horizon, et la lenij)érature annonçait, sinon un changement soudain du temps, au moins l'approche de la fin du jour.
— Nous parcourons une route très -ancienne, observa le signer Grimaldi quand sa pensée, que les démarches du guide avaier. î fixée un instant, se reporta sur leur situation présente, on pourra!( même dire très-respectable, en honneur des dignes religieux qui contribuent à la rendre moins périlleuse, et aussi à cause de sa grande antiquité; l'histoire nous parle souvent de capitaines qui l'ont traversée à la tête de leurs armées, et elle servit longtemps de communication à ceux qui passaient du nord au sud, dans des vues guerrières ou pacifiques ; et dans le siècle d'Auguste, k\s légions romaines la choisirent fréquemment pour leurs marches victorieuses dans l'Helvétie ou vers les Gaules. Les soldats de Cœcinna s'enforcèrent dans ces gorges profondes, pour venir attaquer Olhon, et les Lombards les imitèrent cinq cents ans plus lard. Ce sol fut souvent foulé par des compagnies armées dans les guerres de Charles de Bourgogne, dans celles de Milan, et pendant les conquêtes de Charlemagne. Je me rappelle avoir lu je ne sais quel conte où l'on prétend qu'une horde de corsaires de la Méditerranée pénétrèrent par cette route, dans des projets de pillage, et s'emparèrent même du pont Saint-Maurice. Comme nous ne sommes pas les premiers, il est probable que nous ne serons pas les derniers qui se confieront à ces régions élevées dans un but hostile ou dans un but bienveillant.
— Signore, observa Pierre d'un ton respectueux, quand le Génois eut cesser de parler, si Votre Excellence voulait bien s'exprimer en termes moins savants et employer ces paroles familières qui se prêtent à une marche rapide, cela serait plus en rapport avec l'heure et la nécessité où nous sommes d'être diligents.
— Craindrais-tu quelque danger? Sommes-nous en retard? Parle, je déteste les réticences.
— Le danger est une expression bien forte dans nos bouches.
Signore; car ce qu'on nomme sécurité, sur cette route, pourrait sans doute porter un autre nom dans la vallée ; je ne dis pas le contraire, mais le soleil touche aux rochers, comme vous le voyez, et nous approchons d'un endroit où le faux pas d'une mule dans l'obscurité peut nous coûter cher. Je voudrais que nous missions à profit la lumière du jour tandis que nous le pouvons encore.
Le Génois ne répondit rien, mais il fit prendre à sa mule une allure qui s'accordait mieux avec les désirs de Pierre. Toutes les autres suivirent naturellement la même impulsion, et la petite troupe se mit à un trot qui égalait à peine, cependant, les longues et impatientes enjambées du guide, qui, malgré son âge, paraissait glisser sur la terre avec une parfaite aisance. La chaleur avait été assez forte durant la journée, et son influence se fit sentir dans cette atmosphère si pure tout le temps que les rayons du soleil frappèrent la vallée; mais dès qu'ils furent interceptés par une des pointes de la montagne, le refroidissement de l'air prouva combien leur présence est nécessaire au bien-être de ceux qui se trouvent à une si grande élévation. Les femmes s'enveloppèrent de leurs mantes, au moment où le crépuscule vint remplacer la lumière du jour; et bientôt après, les plus âgés des gentilshommes déployèrent leurs manteaux et prirent les précautions ordinaires contre l'effet de l'air du soir.
Le lecteur ne doit pas supposer que tous ces petits incidents du voyage se passèrent dans un espace de temps aussi court que celui que nous avons employé à le raconter. Une assez longue partie de la route fut parcourue, plusieurs petits hameaux furent traversés avant que le signor Grimaldi et son ami se fussent couverts de leurs manteaux. Ce passage de la chaleur du jour à la fraîcheur du soir fut aussi accompagné d'un égal changement dans l'aspect des objets. Le dernier village est Saint-Pierre, amas de chaumières dont les toits sont en pierre et qui portent tous les caractères -de la contrée inhospitalière dans laquelle elles sont construites. On trouve encore un hameau près du pont d'IIudri; il se compose de cabanes dont l'aspect est si repoussant, qu'elles semblent tenir le milieu entre la demeure de l'homme et la caverne des bêtes sauvages. Depuis longtemps la végétation s'appauvrissait de plus en plus, et l'on en voyait alors les derniers vestiges disparaître dans le sein d'une stérilité qui aurait défié tout les efforts de l'art. C'est ainsi que les ombres d'un tableau, passant par toutes les gradations du coloris, vont se perdre dans
les profondeurs de l'arrière-plan. Les cèdres et les raélèses dimimièrent graduellement en nombre et en hauteur, et le dernier s'offrit enfin sous l'aspect d'une touffe d'un vert pâle, qui, fixée dans la crevasse d'un rocher, ressemblait beaucoup à de la mousse. L'herbe même pour laquelle la Suisse est célèbre à si juste titre, devenait maii^re et effilée sur la montagne; et quand les voyageurs furent parvenus au bassin circulaire qui se trouve au pied de la pointe du Vélan, et qui se nomme la plaine de Prou, il ne restait plus, dans la saison la plus féconde de l'année, et seulement dans quelques terrains cpars au milieu des rochers, que la nourriture suffisante pour un petit troupeau de chèvres errantes et à demi affamées.
La plaine dont nous venons de parler s'étend au milieu de hauts créneaux, et se trouve presque entourée de roches nues et escarpées. Le sentier qui circule au centre, en suivant un plan incliné, disparaît à travers une gorge étroite, et se perd dans le sommet blanchâtre d'une colline. Pierre désigna ce dernier passage comme le plus périlleux de ce côté du Col, à l'époque de la fonte des neiges, par la chute des avalanches qui se détachent des rochers. Mais il n'y avait aucun motif de redouter ce danger, si connu dans les Alpes, rien de ce qui les entourait ou les dominait n'offrant, à l'exception du mont Vélan, que l'aspect d'une affreuse stérilité. L'imagination ne concevrait pas aisément une peinture plus éloquente d'une nature désolée que celle qui frappa les regards des voyageurs quand ils arrivèrent au centre de cette vallée inhospitalière, guidés par le filet d'au qui circulait au travers, et qui leur offrait une indication certaine de la direction générale de leur course.
C'était l'heure du crépuscule; mais la sombre teinte des rochers, sillonnés par la main du temps, portant l'empreinte de son sceau vénérable, et la profondeur du vallon, répandaient sur tous les objets un caractère plus mélancolique que l'obscurité; de l'autre côté, la lumière se reposait encore, brillante et glorieuse, sur !a pointe neigeuse du Vélan, toujours à quelques milliers de pieds au-dessus de leurs têtes, quoique dans la plaine, eii apparence assez peu éloignée, de riches touches du soleil couchant éclairassent plusieurs des sombres remparts que les Alpes ont reçus de la nature, et qui, noircis par les tempêtes qu'ils bravent, en couronnent le sommet. La voûte azurée qui les dominait offrait l'image de cette gloire éloignée, de ce repos profond qui tant de
fois vient se placer sous les regards et s'insinuer avec tant de force dans l'âme de celui qui i)arcourt les vallées de la Suisse, ou qui navigue sur ses lacs. Le glacier de Valsorey, descendu des régions supérieures, presque aux bords de la vallée, dans tout l'éclat de sa blancheur, voit ses contours rayés et salis par les débris des rochers suspendus au-dessus de lui, comme si rien ne pouvait échapper au destin qui condamne tout ce qui se rapproche de la terre à être souillé par elle.
Il n'existait plus d'habitation entre le point où les voyageurs étaient parvenus et le couvent; une spéculation plus moderne, dans ce siècle de curiosité et d'agitation, a tenté d'élever une auberge dans le terrain que nous venons de décrire, avec l'espoir de recueillir un faible tribut de ceux qui arriveraient trop tard pour réclamer l'hospitalité du couvent, La fraîcheur s'augmentait avec plus de rapidité que l'heure peu avancée de la soirée n'aurait porté à le présumer; il y avait des instants où le bruit sourd du vent parvenait à leurs oreilles, et cependant le soufOe le plus léger n'agitait pas le brin d'herbe desséché et presque solitaire qui était à leurs pieds ; une fois ou deux des nuages sombres et épais traversèrent l'étroite ouverture qui était au-dessus de leurs têtes, semblables au vautour qui, planant dans le vide des airs, se prépare à fondre sur sa proie.