‹ Œuvres de Jean RacineChapitre 22 sur 25 · DISCOURS DE PAUSANIAS · texte numérisé non relu

DISCOURS DE PAUSANIAS

Je n'approuve point, ô Phèdre, la simple prpposition quon a faite de louer l'Amour : cela scroit bon s'il n'^ avoit qu'un Amour; mais, comme il y en a plus d'un, je voudrois quon eût marqué avant toutes choses quel est celui que l'on doit louer : c'est ce que je vais essayer de faire. Je dirai quel est cet Amour qui mérite qu'on le loue, et je le louerai le plus dignement que je pourrai.

11 est constant que Vénus ne va point sans l'Amour. .S'il n'y avoit qu'une Vénus, il n'y auroit qu'un Amour; mais puisqu'il y a deux Vénus, il faut nécessairement qu'il y ait aussi deux Amours. Qui doute qu'il y ait deux Vénus? L'une, ancienne fille du Ciel, et qui n'a point de mère; nous la nommons Vénus Uranie. L'autre, plus moderne, fdie de Jupiter et de Dioné; nous l'appelons Vénus populaire. Il s'ensuit que de deux Ariiours, qui

sont les ministres de ces deux Vénus, il faut nommer l'un céleste, et l'autre populaire. Or tous les dieux à la vérité sont dignes d'être honorés : mais distinguons bien les fonctions de ces deux Amours.

Toute action est de soi indifférente, comme ce que nous faisons présentement, boire, manger, discourir. Aucune de ces actions n'est ni bonne ni mauvaise par elle-même; mais elle peut devenir l'un ou l'autre par la manière dont on la fait. Elle devient liormête si on la fait selon les règles die l'honnêteté , et vicieuse si on la fait contre ces règles. Il en est de même de l'amour : tout amour en général n'est point louable ni vertueux, mais seulement celui (jui fait (jue nous aimons vertueusement.

L'amour de la Vénus populaire inspire des passions basses et populaires : c'est proprement l'amour qui règne parmi les gens du commun. Ils aiment sans choix, plutôt les femmes que les hommes, plutôt le corps que l'esprit : et même entre les esprits ils s'accommodent mieux des moins raisonnables, car ils n'aspirent qu'à la jouissance-, pourvu qu'ils y parviennent, il ne leur importe par quels moyens. De là vient qu'ils s'attachent à tout ce qui se présente , bon ou mauvais ; car ils suivent la Vénus populaire, qui, parcequ'elle est née du mâle et de la femelle, joint aux bonnes qualités de l'un les imperfections de l'autre.

Pour la Vénus Uranie, elle n'a point eu de mère, el par conséquent il n'y a rien de foihlc en elle. De plus elle

•38o OEUVRES DIVERSES,

est ancienne, et n'a point l'insolence de la jeunesse. Or l'amour céleste est parfait comme elle. Cenx qui sont possédés de cet amour ont les inclinations généreuses; ils cherchent une autre volupté que celle des sens; il faut une belle a me et un beau naturel pour leur plaire et pour les toucher; ou reconnoit dans leurs choix la noblesse de l'amour qui les inspire; ils s'attachent, non point à une trop grande jeunesse, mais à des personnes qui sont capables de se gouverner : car ils ne s'engagent point dans la pensée de mettre à profit l'imprudence d'une personne qu'ils auront surprise dans sa première innocence pour la laisser aussitôt après, et pour courir à quelque autre; mais ils se lient dans le dessein de ne se plus séparer, et ce passer toute leur vie avec ce qu'ils aiment, ... Il seroit effectivement à souhaiter qu'il y eût une loi par laquelle il fût défendu d'aimer des personnes qui n'ont pas encore toute leur raison, afin qu'on ne donnât point son temps à une chose si incertaine : car qui sait ce que deviendra uu jour cette trop grande jeunesse, quel pli prendront et le corps et l'esprit, de quel côté ils tourneront, vers le vice ou vers la vertu? Les gens sages s'imposent eux-mêmes une loi si juste : mais il faudroit la faire observer rigoureusement par les amants populaires dont nous parlions, et leur défendre ces sortes d'engagements comme on leuF défend l'adultère. Ce sont eux qui ont déshonoré l'amour : ils ont fait dire qu'il cioit honteux de bien traiter uil amant; leur indiscrétion et leur injustice ont seules donné lieu à une seuiJjIablc opinion, qrn, à la prendre en. général,

OEUVRES DIVERSES. 38i

est très fausse, puisque rien de ce quiïe fait par des principes de sagesse et d honneur ne sauroit être honteux.

Il n'est pas difficile de connoître Topinion que les hommes ont de l'amour dans tous les pays de la terre, car la loi est claire et simple : il n'y a que les seules villes d'Athènes et de Lacédémone où la loi est difficile à eutendre, ovi elle est sujette à explication. Dans l'Elide, par exemple, et^ns la Béotie, où les esprits sont pesants, et où 1 éloquence n'est pas ordinaire, il est dit simplement qu'il est permis d'aimer qui nous aime. Personne ne va parmi eux à Fencontre de cette ordonnance, ni jeune ni vieux : il faut croire qu'ils ont ainsi autorisé l'amour pour en aplanir les difiicultés, et afin qu'on n'ait pas besoin pour se faire aimer de recouiir à des artifices que la nature leur a refusés. 0

Les choses vont autrement dans l'Ionie, et dans tous les pays soumis à la domination des barbares; car là on déclare infime toute personne qui souffre un amant. On traite sur un même pied l'amour, la philosophie, et tous les exercices dignes d'un honnête homme. D'où vient cela? C'est que les tyrans n'aiment point à voir qu'il s'élève de grands courages , ou qu'il se lie dans leurs états des amitiés trop fortes : or c'est ce que l'amour fait faire parfaitement. Les tyrans d'Athènes en firent autrefois l'expérience ; l'amitié violente d'Harmodius et d'Aristogiton renversa la tyrannie dont Athènes étoit opprimée. Il est donc visible que, dans tous les états où il est honteux â'aimer qui nous aime, cette trop grande sévérité vient

38a OEUVRES DIVERSES.

de l'injustice de ceux qui gouvernent, et de la lâcheté de ceux qui sont gouvernés; mais que, dans les pays au contraire où il est honnête de rendre amour pour amour, cette indulgence est un elFet de la grossièreté des peuples qui ont craint les difficultés.

Tout cela est Lion plus sagement ordonné parmi nous : mais, comme j'ai dit, il faut bien examiner l'ordonnance pour la concevoir ; car , d'un côté , on dit qu'il est pllis honnête d'aimer aux yeux de tout le mono" que d'aimer en cachette, sur-tout quand on aime des personnes qui ont elles-mêmes de l'honneur et de la vcrîu, et encore plus quand la beauté du corps ne se rencontre point dans ce qu'on aime. Tout le monde s'intéresse pour la prospérité d un homme qui aime; on l'encourage, ce que 1 on ne feroit point si l'on croyoit qu'il ne fût pas honnête d aimer : on l'estime quand il a réussi dans son amour, on le méprise quand il n'a pas réus^. On permet à un amant de se seiTÏr de mille mcj-ens pour parvenir à son but; et il n'y a pas un seul de ces moyens qui ne fut capable de le perdre dans l'esprit de tous les honnêtes gens s'il s'en servoit pour toute autre chose que pour se faire aimer.

Si un homme, dans le dessein de s'enrichir, ou d'ol;tcnir une charge , ou de se fliire quelque autre établissement de celte nature, osoit avoir pour un grand seigneur la moindre des complaisances qu'un amant a pour ce qu'il aime, s'il cmployoit les mêmes supplications, s'il avoit la même assiduité, s'il faisoit les mêmes serments, s'il couchoit A sa port.;, s'il desccndoit à mille souplesses où uni

esclave auroit honte de descendre, il n'auroit ni un ennemi ni un ami qui le laissât eu repos; les uns lui rcprocheroicnt publiquement sa turpitude , ses bassesses ; les autres en rougiroient, et s'cfibrceroient de l'en corriger. Cependant tout cela sied merveilleusement ;\ un homme qui aimej tout lui est permis; non seulement ses bassesses ne le déshonorent pas, mais on l'estime comme un homme qui fait très bien son devoir. Et ce qui est de pkis merveilleux, c'est qu'on veut que les amants soient les seuls parjures que les dieux ne punissent point; car on dit que les serments n'engagent point en amour : tant il est vrai que les hommes et les dieux donnent tout pouvoir à un amant!

Il n'y a donc personne qui là-dessus ne demeure persuadé qu'il est très louable en cette ville et d'aimer et de vouloir du bien à ceux qui nous aiment. Mais ne croira-ton pas le contraire, si Ton regarde d'un autre côté avec quel soin un père met auprès de ses enfants une personne qui veille sur eux, et que le plus grand soin de ces personnes est d'empêcher qu'ils ne parlent à ceux qui les aiment? S'il arrive même qu'on les voie s'entretenir de pareils commerces, tous leurs camarades les accablent de railleries; et les gens plus âgés ni ne s'opposent à ces raillei'ies, ni ne querellent ceux qui les font. Encore une fois, à examiner cet usage de notre ville, ne croira-t-on pas que nous sommes dans un pays où il y a de la honte à aimer et à se laisser aimer? Voici comme il faut accorder toutes ces conlrariétés. L'amour, comme je disois dabord,

n'est cle soi-même ni bon ni mauvais; il est louable si l'on aime avec honneur-, il est condamnable si Ton aime contre les règles de l'honnêteté. ... Il y a de la honte à se laisser vaincre h l'amour d'un malhonnête homme : il y a de l'honneur à se rendre à l'amitié d'un homme qui a de la vertu. J'appelle malhonnête homme cet amant populaire qui aime le corps plutôt que l'esprit : son amour ne sauroit être de durée, car il aime une beauté qui ne dure point : dès que la fleur de cette beauté est passée, vous le voyez qui s'envole ailleurs, sans se souvenir de ses beaux discours et de toutes ses belles promesses. Il n'en est pas ainsi de l'amant honnête : comme il s'est épris d'une belle ame, son amitié est immortelle; car ce qu'il aime est solide . et ne péi it point. . . .

Telle est donc l'intention de la loi établie parmi nous; elle veut qu'on examine avant de s'engager, et qu on honore ceux qui aiment poiu" la vertu, tandis qu'on aura en horreur ceux qui ne cherchent que la volupté ; elle encourage les jeunes gens à se donner aux premiers et à fuir les autres; (lie examine quelle est l'intention de celui qui aime , et quel est le motif de celui qui se laisse ahner. Il s'ensuit de là qu'il y a de la honte à s'engager légèrement, car il n'y a que le temps qui découvre le stH^ret des cœurs.

Il est encore honteux de céder à un homme riche, ou

à un homme qui est dans une grande fortune , soit qu'on

se rende par timidité, ou qu'on se laisse éblouir par l'ar»

ont, ou par l'espérance d'entrer dans les charges j car

outre que des raisons de cette nature ne peuvent jamais lier une amitié véritable et généreuse , elles portent d'ailleurs sur des fondements trop peu durables. . . . Reste un Seul motif , pour lequel , selon Tcsprit de notre loi , on peut accorder son amitié à celui qui la demande : car tout de même que les bassesses et la servitude volontaire d'un homme qui aspire à se faire aimer ne lui sont point odieuses et ne lui sont point reprochées, aussi y a-t-il une espèce de servitude volontaire qui ne peut jamais être blâmée; c'est celle où l'on s'engage pour la vertu. Tout le monde s'accorde en ce point, que si un homme s'attache à en servir un autre dans l'espérance de devenir honnête homme par son moyen , d'acquérir la sagesse ou quelque autre partie de la vertu, cette servitude n'est point honteuse , et ne s'appelle point une bassesse.

Il faut que l'amour se traite comme la philosophie , et que les lois de l'un soient les mêmes que les lois de l'autre, si l'on veut qu'il soit honnête de favoriser celui qui nous aime. Car si l'iimant et l'aimé s'aiment tous deux à ces conditions, savoir, que l'amant, en reconnoissance des honnêtes Itiveurs de celui qui l'aime , sera prêt à lui Ircndre tous les services quil pourra lui rendre avec honneur; que l'aimé, de sou côté, pour reconnoître le soin que son amant aura pris de le rendre sage et vertueux, aura pour lui toutes les complaisances que l'honneur lui permettra ; et si l'amant est véritablement capable d'inspirer la vertu et la prudence à ce qu'il aime, et que l'aimé ait un véritable désir de se faire instruire ; si, dis-je, toutes

Racine. 4« ©5

ces conditions se rencontrent, c'est alors uniquement qu'il est honnête d'aimer qui nous aime.

L'amour ne peut point être permis pour quelque autr« raison que ce soit. Alors il n'est point honteux d'être trompé. Par -tout ailleurs il y a de la honte, soit qu'on soit trompé, soit qu'on ne le soit point : car si, dans Tespérance du gain , on s'abandonne à un amant que Ion croyoit riche , et qu'on reconnoisse que cet amant est pauvre en elTct et qu'il ne peut tenir parole, la honte est égale de part et d'autre. On a découvert ce (pie l'on étoit^ et on a montré que pour le gain on pouvoit tout faire pour tout le monde. Et qu'y a-t-il de plus éloigné de la vertu que ce sentiment? Au contraire, si, après s'être confié à un amant que l'on auroit cru honnête homme, dans l'espérance d'acquérir la vertu par le moyen de son amitié, on vient à reconnoître que cet amant n'est point un honnête homme, et qu'il est lui-même sans vertu, il n'y a point de deshonneur à être trompé de la sorte; car on a fait voir le fond de sou cœur, on a montré que pour la vertu, et dans l'espérance de parvenir à une plus grande perfection, on étoit capable de tout entreprendre; et il n'y avoit rien de plus glorieux que d'avoir cette passion pour la vertu.

11 s'ensuit donc qu'il est beau d'aimer pour la vertu. C'est cet amour qui fait la Vénus céleste, et qui est céleste lui-même, utile aux particuliers et aux républiques, et digne de leur principale étude , qui oblige l'amant et l'aiiûé de yeiller sur eux-mêja«» et d'avoir soin de so

rendre mutuellement vertueux. Tous les autres amours appartiennent à la Vénus populaire. Voilà, ô Phèdre^ tout ce que j'avois à vous dire présentement sur l'amour. Pausanias ayant fait ainsi une pause (car voilà de ces allusions que nos sophistes enseignent), cetoit à Aristophane à parler; mais il en fut empêché par un hoquet qui lui étoit survenu , apparemment pour avoir trop mangé. Il s'adressa donc à Eryximaque, médecin, auprès de qui il étoit , et lui dit : Il faut , ou que vous me délivriez de ce hoquet, ou que vous parliez pour moi jusqu'à ce qu'il ait cessé. Je ferai l'un et Tautre, répondit Eryximaque, car je vais parler à votre place , et vous parlerez à la mienne quand vofre incommodité sera finie; elle le sera hicntôt si vous voulez retenir votre haleine, et vous gargariser la gorge avec de l'eau. Il y a encore un autre remède qui fait cesser infaillihlement le hoquet, quelque violent qu'il puisse être; c'est de se procurer l'éternuement en se frottant le nez une ou deux fois. J'aurai exécuté vos ordonnances, dit Aristophane, avant que votre discours soif, achevé. Commencez.

fCl FINIT tX TRADUCTION DO BANQUET DE FLATON PAR r.ACINR

Page 1