‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 118 sur 442 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

CLÉANDRE, sur un lit vert, en une chambre bien parée.

Ombres, noirs habitans du ténébreux empire ,

Que j'apprenne de vous en quel lieu je respire.

Quoi ! le soleil me suit jusque dans les enfers ,

Et j'y suis sans bourreaux , sans flammes et sans fers!

O dieux! en cet état moi-même je m'ignore;

Il semble qu'en mon corps mon âme agisse encore ;

Mon esprit n'est troublé d'aucun sujet d'effroi ;

Spectre, ombre, ni démon, ne se présente à moi;

Et si l'enfer est tel, l'empire de la vie

Sur celui de la mort a des sujets d'envie ,

Dieux! que mon œil ouvert dessus tant de beautés

S'égare doucement dans leurs diversités !

174 L'HEUBEUX NAUFRAGE,

Que l'art en cette chambre a produit de merveilles!

Voit-on à ces tableaux des peintures pareilles !

Quel monarque , charmé de cet ameublement ,

Se souhaiteroit mieux et plus superbement?

O doutes superflus ! l'empire des ténèbres

Offre à ses habitans des objets plus funèbres ;

Tout me rit , et jamais le céleste flambeau

Ne parut à mes yeux plus brillant ni plus beau.

Mais, 6 superbes lieux, vous n'avez point Floronde;

Cette riche dépouille est le butin de Tonde ;

Je ne vois point ici paroître ses appas ;

Et je suis aux enfers quand je ne la vois pas.

Oui, j'habite , démons , vos infernales rives :

Où se cachent de moi vos ombres fugitives?

Ténébreux habitans du royaume des morts.

Venez , redoutez-vous ce foible et pâle corps ?

Pluton , rends l'assurance à ton peuple timide ;

Je marche sans dessein dessus les pas d'Alcide ;

Conduis-moi seulement aux rives de cette eau ,

Où l'âme de Floronde a passé le bateau :

Le bien de la revoir bornera mes conquêtes,

L'Epire en ma faveur t'établira des fêtes ,

Tes frères envîront les honneurs de ton nom ,

Et Proserpine un jour égalera Junon.

Mais, 6 faux entretien dont mon esprit s'abuse,

Triste discours d'une âme interdite et confuse ,

L'enfer n'est point sujet aux traverses d'amour;

J'ignore en quel endroit je respire le jour;

A peine de mon nom le souvenir me reste;

J'ignore où m'a jeté ce naufrage funeste.

Quoi î l'empire des flots , ce perfide élément ,

A retenu l'amante et rejeté l'amant!

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