ACTE IV, SCÈNE IV. aa
Laissez-moi remporter cette illustre victoire , Et ne dérobez point cette marque h ma gloire. Mon courage me donne assez de vanité Pour attendre un laurier de votre majesté.
SALMACIS
Vois jusqu'oïl je voudrois contenter ton envie,
Si je t'oblige même au hasard de ta vie.
Mais ne la compte plus au nombre de tes biens ,
Et songe que je t'aime et que tes jours sont miens ;
Que cette occasion t'oblige à les défendre ;
Et dans tous tes desseins réponds-moi de Cléandre.
CLÉANDRE
Préparons au plus tôt cette illustre action; Accepte, Lysanor, cette commission; Ici j'éprouverai ta prudence et ton zèle : Fais-toi conduire au camp, où ta charge t'appelle, Et du camp des soldats aux pavillons du roi, Qui de cette action te prescrira la loi.
(Lysanor sort. ) SALMACIS.
Cléandre, plût au ciel, et tu me dois bien croire, Puissé-je de mon sceptre acheter ta victoire! Si le sort est pour toi, n'attends point qu'un laurier Au retour du combat ceigne ce front guerrier; Espère une plus digne et plus riche couronne , Que Mars t'aura gagnée et que l'Amour te donne: La mienne, mon pouvoir, mon sceptre, mon état, Et moi-même serois le prix de ce combat. Que mes vœux une fois te trouvent accessible ; Force pour tant d'amour ce courage insensible ; Et que je doive enfin quelque trait d'amitié
Sinon à ta justice, au moins à ta pitié.
Qu'à quelque complaisance une reine t'excite,
Par sa douleur au moins, si ce n'est par mérite.
Pourquoi me caches-tu ces attraits précieux?
Et pourquoi de mes pleurs détournes-tu les yeux?
Vois de ta cruauté ces glorieuses marques;
Vois consumer pour toi l'espoir de cent monarques.
Mais ton moindre dessein est de me secourir ;
Et tu ne m'oses voir de peur de me guérir.
CLÉANDRE
Qu'attend d'un malheureux votre douleur amère, Si même il ne peut rien pour sa propre misère?
SALMACIS
Détaclie ton penser du vain objet des morts.
CLÉANDRE
Ce pouvoir, grande reine, excède mes efforts.
SALMACIS
Eh bien! n'éteins jamais cette ardeur insensée, Et que toujours Floronde occupe ta pensée : Je ne désire point d'amollir ta rigueur : Conserve-lui tes vœux, ton esprit et ton cœur; Aime-la : mais, cruel, que pour le moins j'obtienne Cette moitié de toi qui ne peut être sienne; Qu'une autre ayant l'esprit je possède le corps ; Je ne t'oblige à vœux, caresses, ni transports: Qu'aux froideurs, si tu veux, nulle ardeur ne succède; Ne me possède point, mais que je te possède; Souffre les qualités et d'époux et de roi , Et ne me donne rien en recevant ma foi.