‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 260 sur 442 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

FERRANDE.

Écoutez une histoire Qu'à moins que de la voir j'aurois eu peine à croire.

CLÉANDRE

La puis-je entendre, hélas!

FERRANDE.

Il VOUS souvient du jour Qu'on tira de ce lieu ce miracle d'amour : Aussitôt on l'amène au logis du pirate; A l'abord sa constance en son visage éclate ; Elle entre d'un pas grave , et parle à ce voleur Sans qu'aucun changement altère sa couleur. Sa grâce en cet état lui paroît sans exemple ; Plus il la trouve ferme, et plus il la contemple;» Il voit d'un œil charmé sa résolution , Admire son parler, son port, son action, Et, tout confus enfin , lui parle en ce langage : « Dieux! de quel front , dit-il, vous portez le servage! Si telle dans les fers est votre égalité , Quel paroîtriez-vous dans la prospérité ? » Elle par ces deux mots rompit lors son silence : « Je fuis le désespoir, je fuirois l'insolence; J'aurois les mêmes yeux dont je vois les ennuis. Et je serois moi-même autant que je la suis. » Ce fatal mot de la fut lâché par mégarde : Le vieillard attentif aussitôt la regarde , Et reconnoît bientôt des charmes en son sein Qui passent la douceur du sexe qu'elle feint ; Même il voit que sa bouche est à peine fermée, Que par une rougeur sa voix est confirmée , Et que son œil , en bas tristement attaché ,

378 LA BELLE ALPHRÈDE,

Témoigne le regret du mot qu'elle a lâché. On nous ouvre aussitôt une chambre prochaine , Où ce vieillard pensif commande qu'on nous mène ; Et nous avions à peine encore dit deux mots , Qu'entré seul il l'aborde et lui tient ce propos : « De quel pays, dit-il, belle prison des âmes, Apportez-vous si loin des chaînas et des flammes? Quelle heureuse Médée à ce mourant Eson Vient rendre de ses jours la première saison ? » Là je vois qu'elle tremble , et qu'un regard farouche Contemple sans parler cette amoureuse souche, Ne peut que repartir , mais par son action L'informe clairement de son aversion.

Lui, pour comprendre en peu cette triste infortune. Devenu plus ardent, sans cesse l'importune, Et cent fois à genoux, mais en vain, lui promit Une part en son sceptre aussi-bien qu'en son lit. D'une trop belle ardeur son âme étoit pressée , Rodolphe trop avant régnoit dans sa pensée ; Sa foi demeura pure , et , malgré vos mépris , Vous seul aviez pouvoir de toucher ses esprits.

RODOLPHE

Achève tôt, Ferrande.

CLÉANDRE

O cruelle disgrâce!

FERRANDE.

Des caresses enfin il passe à la menace , Peste contre elle et vous, et j'ai vu le momcnr Qu'il vous immoleroit à son ressentiment. Mais cette passion , à nulle autre seconde , Eût plutôt ébranlé les fondemens du monde ,

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