ACASTE, ISABELLE
ACASTE
Ce malheur est conjoint à l'amoureux martyre , Qu'il nous ôte en naissant le moyen de le dire . Le cœur étant lié , la langue l'est aussi ; Et qui sent plus , sait moins exprimer son souci. Tel, en la vive ardeur dont mon ame est pressée. Je ne puis exprimer ma confuse pensée ;
4o8 LA BELLE ALPHRÉDE,
Et mon désordre est tel , que dire seulement Que je ne puis rien dire est tout mon compliment. Que vous tiendrois-je aussi que des discours frivoles? Vos yeux vous disent plus que toutes mes paroles : Vous savez leur pouvoir, et ces rois mes vainqueurs Reçoivent tous les jours tribut de mille cœurs; Ils savent, ces auteurs du feu qui me dévore, Que qui vit et qui sent, s'il vous voit vous adore. Ainsi, puisque je vis , que je ^ens et vous voi , Il faut que leurs attraits aient un esclave en moi, Il seroit superflu de vous conter ma peine , Et vous ne tenez plus ma défaite incertaine.
ISABELLE
Vous me surprenez trop. Quoi ! presque en même jour M'annoncer un trépas et me parler d'amour! C'est à la flamme et l'eau ne donner qu'une place , C'est vouloir que je brûle et que je sois de glace. Puis-je sitôt forcer de récentes douleurs, Et bien voir votre amour au travers de mes pleurs?
ACASTE. ,
Que Rodolphe en sa mort a dû trouver de charmes! Qu'heureux est le trépas qui vous coûte des larmes ! Ne poussant qu'un soupir et pleurant une fois , Vous payeriez assez la mort de mille rois. Quel dieu ne changeroit son être en nos misères, Et ne voudroit mourir pour des larmes si chères ?