‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 291 sur 442 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

ACASTE

Je plaimlrois mon trépas quand la main de la Parque M'auroit mis de ton sein à la table des dieux.

ISABELLE

Et je piaindrois le mien quand même leur monarque Se démeltroit sur moi de l'empire des cieux.

ACASTE

Je t'aimerois toujours , dût mon amour extrême Me m'acquérir jamais un si riche trésor.

ISABELLE

Tu me pourrois haïr autant que la mort même, Que malgré tes mépris je t'aimerois encor.

ACAS^TE.

Puissé-je être des dieux et l'horreur et la haine, Si jamais tout mon soin tend qu'à te conserver!

ISABELLE

Je veux que t'oubliant mon crime soit ma peine, Et c'est le plus grand mal qui me puisse arriver.

ACASfE.

Puisse autant que nos jours durer cette querelle î Que le combat est beau dont la cause est si belle ! Mon âme est transportée à tel point de plaisir, Que je ne puis trouver où former un désir; Mais, mon cœur, arrivant que la loi de la Parque Permît à quelques morts de repasser la barque. Et que Rodolphe encor dût respirer le jour. Confesse qu'il pourroit altérer notre amour. Qu'il verroit avec soi ton amitié renaître. Et reprendroit ton cœur en reprenant son être. Tome II. 27

4i8 LA BELLE ALPHREDE,

ISABELLE

Il est mort à propos , et ses plus doux appas Près de tes moindres traits ne me toucheroient pas; Je ne te puis nier, et tu le vis possible, Qu'apprendre son trépas me fut un coup sensible. En effet, je l'aimois; et comme Amour alors Assailloit ma raison de ses premiers efforts , Je croyois que mon mal , qui ne faisoit que naître , Étoit au plus haut point qu'il pouvoit jamais être. Mais j'ai bien mieux jugé du pouvoir de ce dieu Depuis que mon bonheur t'a conduit en ce lieu : Mes yeux pour le premier quelques larmes lâchèrent, Mais les yeux du second aussitôt les séchèrent. Tu me plus dès l'abord, et presque en même jour J'eus pour lui des soupirs et pour toi de l'amour. Sans doute que le bien qui nous vmt de tes armes Avoit fort commencé ce qu'achèvent tes charmes , Et qu'avant ce beau feu dont ton œil est auteur Je te considérois comme mon protecteur : Mais cette douce ardeur aussitôt prit naissance , J'eus bientôt plus d'amour que de reconnoissance , Et quand tu t'es offert, ta recherche en effet A devancé ma voix, mais non pas mon souhait.

ACASTE

S'il est vrai que ton cœur , belle et rare merveille , Soupire d'une ardeur à la mienne pareille. Satisfais sur un point ma curiosité :

De quel œil verrois-tu mon mfidélité ?

ISABELLE

De l'œil dont je verrois la perte de ma vie, ^ De qui tu peux juger qu'elle seroit suivie.

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