ACTE I, SCÈNE IV
Prise de ces effets le pouvoir de ses charmes. Il ordonne à mes sens cette honteuse loi , Je feins, pour être à lui, de n'être plus à moi; Et, pour lui conserver mon esprit qu'il possède, Feindre que je le perds est mon dernier remède.
LA NOURRICE
Vous lui devez beaucoup : quel autre, vous aimant,
Se fût à son dessein porté si librement?
Sous un habit de peintre , aux lois de votre père
Avoir assujetti ce cœur qui vous révère,
Célie, à des seigneurs de sa condition,
Est-ce un léger effet de leur affection?
L'espoir de relever sa constance abattue,
Et la difficulté de voir ce qui le tue.
Lui firent proposer ce pénible dessein.
Qui ne lui vaut encor qu'un espoir incertain.
On vous destine ailleurs; et si, par cette ruse,
Il n'obtient cet effet que chacun vous refuse ,
Attendant qu'on apporte en ces lieux écartés
Les titres de sa race et de ses dignités ,
Il flatte ses désirs d'une espérance vaine,
Et verra Lucidor triompher de sa peine,
Lucidor inégal à ce parfait amant.
Et qui n'a rien de lui que le nom seulement.
CÉLIE
J'espère un rare effet de cette heureuse feinte. Mais tu connois d'ailleurs le sujet de ma crainte, Lucidor m'a perdue , et son ardent désir M'a vendu chèrement un moment de plaisir; Ma grossesse en feignant peut être découverte,
tEt ce malheur extrême achèveroit ma perte.
LA NOURRICE
J'ai pourvu là-dessus , et par bonne raison
J'ai tous les médecins bannis de la maison;
Fait croire à vos parens qu'au mal qui vous possède
Le ciel peut seulement apporter du remède;
Que vos sens sont troublés par de mauvais esprits;
Que des signes puissans me l'ont assez appris;
Qu'un regard vers le ciel, un mot, une prière,
Rend à votre raison sa liberté première ;
En un mot , ils m'ont crue , et n'appréhendez point
Que cet autre malheur à vos malheurs soit joint.