‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 431 sur 442 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

Qui cause tes soupirs ? et de quelle nouvelle Vas-tu, triste berger, afïliger cette belle?

DORILAS

Je lui vais annoncer l'effet de ses dédains, Et la tragique fin du plus beau des humains.

CÉPHISE

O dieux ! Thimante est mort !

o perte indubitable!

DORILAS

Oyez de son trépas le discours véritable.

Entre mille pensers qui me divertissoient

En ces lieux écartés où mes troupeaux paissoient,

Ses plaintes dans les cieux ingratement poussées

M'ont fait tourner la vue et cesser mes pensées :

J'ai vu ce jeune amant, les yeux mouillés de pleurs,

Fouler à pas pressés les herbes et les fleurs,

Et redoubler sa course à six pas de la Seine,

Près de s'ensevelir en son humide plaine :

Ses sens étoient saisis de l'horreur du trépas;

Passant, il me sentoit et ne me voyoit pas;

Il suivoit sans égard sa course vagabonde ,

Et ne discernoit point ni la terre ni l'onde ;

Enfin pour l'arrêter j'ai fait un prompt effort.

Et de quelques momens j'ai différé sa mort.

(Théane vient et l'écoute sans se montrer.)

Ce déplorable amant, la couleur altérée, La voix basse et confuse, et la vue égarée : « Qui que tu sois , dit-il , dont le pieux dessein Veut différer l'arrêt de mon sort inhumain , Par le triste discours de ma peine infinie

SgS LE FILANDRE,

Tu saurois que ton soin m'est une tyrannie,

Que mon trépas est juste, et que je suis l'amant

Qui sais le mieux aimer et le plus constamment.

Si tu ne connois pas l'ingrate qui me tue.

C'est Tliéane...» A ces mots sa voix interrompue

A laissé succéder des soupirs si pressans

Qu'ils auroient affligé les plus barbares sens.

Ce jeune amant enfin, en cette violence,

Par ce dernier discours a forcé son silence:

« Assure sa beauté de la fin de mon sort ,

Et ne divertis point ce généreux effort.

Adieu; mon bien dépend de ce dessein funeste. »

A ces mots il unit la vigueur qui lui reste,

Et par un tel effort se tire de mes bras.

Que ma force ne peut divertir son trépas :

Il s'est précipité; l'onde s'en est émue.

Et son front s'est ridé d'horreur qu'elle a reçue.

Elle tient toutefois ce corps si précieux

Qu'elle ne permet plus qu'il paroisse à nos yeux;

Et ses flots aplatis n'ont point laissé de marques

Sur l'endroit qui retient ce beau butin des Parques.

Je ne figure point mes pleurs ni mes soupirs;

J'obéiâ seulement à ses derniers désirs ;

Et je vais annoncer à cette indigne amante

La déplorable fin du malheureux Thimante,

Le pitoyable objet d'un sort si rigoureux,

Le plus beau des mortels et le plus malheureux.

CÉPHISÉ.

O sensible douleur!

Triste effet de mon crime!

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