THÉ ANE
J'ai douté si long-temps d'une si belle amour;
Et dans ce dépl<'>isir je conserve le jour!
Rare objet de mes vœux, vainqueur de ma franchise,
Charmant et digne auteur de ma première prise,
Invente pour ma faute un supplice inhumain;
Ce cœur te plaira-t-il arraché de ta main?
N'épargne point mes jours, et fends ce sein barbare
Qui rebutoit l'honneur d'une amitié si rare;
Laisse à ce cœur ingrat le dessein de mourir ,
Et cherche à ses dépens le moyen de guérir.
Mais avant qu'en ma mort expier mon offense ,
Sur ce sein, si tu veux, prends quelque récompense;
Baise-Ie s'il te plaît et s'il a des attraits,
Et pour sa cruauté tu le fendras après.
THiMAjfTE, lui baisant le sein.
Mon cœur, ravi de joie au transport qui l'enflamme, Perd son premier dessein : ne mourons point, madame; Savourons à Tenvi ce doux fruit de nos maux, Et goûtons les plaisirs après tant de travaux.
CÉPHISE
O rare effet d'amour, dont la rage assouvie A tant de vaines morts fait succéder la vie! Je pâlissois déjà de l'horreur du trépas; Autant que je pouvois j'en retirois mes pas , Et je n'avois pas fait sans une peine extrême Ce funeste dessein d'attenter sur moi-même : Le jour m'étoit plus cher que cette vanité
6o8 LE FILANDRE,
De mourir ardemment pour l'avoir mérité. , Mais le ciel favorise une amitié si sainte;
( A Thimanfe.)
Il conserve Thimante , il dissipe ma crainte.
Ma sœur est innocente; accuse de ton mal
Le dessein que j'avois de punir ton rival.
Je t'ai peint infidèle en faveur de Filandre,
Et j'ai feint qu'à mes yeux tu t'es laissé surprendre.
Mais j'ai contre ton bien tenu de vains propos :
La vérité plus forte établit ton repos;
Et ce cœur repentant bénit sa destinée
Par qui pour ton bonheur ma fourbe est ruinée.
Par un trait de pitié rends mes désirs contens,
Et ne diffère point le pardon que j'attends.
THIMANTE.
Hélas ! qui n'obtiendroit ma pitié réclamée En ce divin transport dont mon âme est charmée ? Et, si l'espoir que j'ai ne me doit abuser, Acquérant ce trésor que puis-je refuser?
THÉANE. -
Cesse de témoigner un soupçon qui m'irrite, Puisque ta défiance offense ton mérite.
Oui, je suis à Thimante, et les rigueurs du sort Contre ce beau dessein feroient un vain effort.