‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 63 sur 442 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

CRAINTE, FLORANTE, FILANDRE.

FLORANTE, sortant d'entre les arbres.

O qu'il est satisfait, et qu'il profite au change ! Soi-même il se punit, et m'offensant me venge.

( L'abordant. )

Filandre, qui méprise est enfin méprisé.

,1e n'attendois pas mieux que d'être refusé ; El je jiue le ciel que s'il m'étoit possible , Je me dcgagerois de cette âme insensible, Que ce cœur brûleroit de ses feux anciens, Que je m'enchainerois de mes preniiers liens.

FLORANTE.

Oui , si la chaîne aussi t'étoit encore offerte . Et sL^je désirois de recouvrer ma perte;

Mais ce soin me travaille assez légèrement :

Un bien que chacun fuit se conserve aisément.

J'ai vu le peu d'état qu'on fait de ton service ,

Et je ne crains pas fort qu'aucune te ravisse.

Je meure , il est bien vrai que l'amour n'a point d'yeux ;

Je réputois jadis mon destin glorieux;

Quand ton affection s'offroit à ma mémoire ,

Je croyois tout Paris envieux de ma gloire;

Que Filandre écrivît, que Filandre parlât,

Je ne croyois jamais qu'un autre l'égalât.

Opinion bien fausse , et que je n'ai plus eue

Depuis que la raison m'a dessillé la vue!

Je n'estime plus tant les charmes de ta voix;

Je m'étonne bien plus de l'erreur ou j'étois.

Mon âme s'est rendue à de foibles atteintes;

Tu sais mal caresser et mal faire des plaintes.

Ne figurant pas mieux ta peine et ton souci,

CéUmène a raison de te traiter ainsi.

Tu lui parlois de pleurs, et c'est honte à Filandre

D'être cru seulement capable d'en répandre.

Est-ce par ces discours, ou par cette action

Qu'un homme doit prouver son inclination?

Me tenant ces propos , permets-moi de le dire ,

De si froids complimens m'exciteroient à rire.

Epargne un malheureux; et quelque qualité

Dont jadis ton esprit ait le mien enchanté,

Crois que tu pourrois peu sur cette âme inhumaine,

Qu'en mon lieu tu serois en une même peine.

Elle n'estime rien que ses propres appas;

Vénus sous mes habits ne la toucheroit pas :

Tous objets sont communs à ce cœur insensible.

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