CHAPITRE VIL
PRIMES SUR L EXPORTATION
Dans le cas des primes sur l'exportation , l'erreur n'est pas aussi palpable que dans celui des p?imes sur la production , mais le mal est plus grand. Dans les deux cas , l'argent est également perdu : la différence est dans les personnes qui le reçoivent. Ce que vous payez pour la production ,
PRIMES SUR L'EXPORTATION
le» gens de votre pays en profitent ; ce que vous payez pour l'exportation, vous le donnez aux étrangers. C'est un stratagème ingénieux pour engager une nation étrangère à recevoir un tribut de votre part , sans en avoir la moindre notion : à peu près comme l'Irlandais, qui , pour faire passer une guinée légère, la glissa subtilement entre deux demi-sous.
En effet, la nation qui paye ces primes n'en retire aucun avantage : tout en est perdu , comme si on l'eût jeté dans la mer, ou du moins comme si on l'eût donné aux étrangers.
Sans celte prime , l'article aurait été exporté , ou il ne l'aurait pas été. 11 l'aurait été si les étrangers avaient voulu en donner un prix qui eût acquitté les frais de la fabrication, avec le profit ordinaire du commerce; il ne l'aurait pas été , s'ils n'avaient pas offert un prix suffisant. Dans le premier cas, ils auraient obtenu l'article en le payant à sa valeur ; dans le second cas , on n'eût point fait avec eux un commerce à perte.
Ajoutez une prime à l'exportation et suivez ses effets. Les étrangers, qui jusqu'alors avaient trouvé l'article trop cher, pourront être disposés à l'acheter: pourquoi? Parce que vous les payez pour les y engager. Plus le gouvernement donne à celui qui l'exporte , moins l'étranger qui les reçoit a besoin de donner. Or , il est bien clair qu'il ne le payera qu'au plus bas prix dont l'exportateur puisse se contenter; il n'a pas besoin de donner davantage, puisque , si un marchand refusait de le fournir à ce prix , un autre serait tout prêt â le faire.
Supposant qu'un article de nos manufactures fût déjà acheté par les nations étrangères avant qu'on eût mis une prime sur son exportation , que résulterait-il d'en mettre une? Tout simplement la baisse du prix chez les étrangers. On donne une prime d'tm par livre de poids sur un article qui se vend cinq par livre de poids : le manufacturier n'aurait pas trouvé son compte à le vendre à moins de cinq ; il trouvera maintenant le même profit à le donner pour quatre, parce que son propre gouvernement compense la différence. II le donnera pour quatre, parce que , s'il ne le faisait pas , un autre le ferait , et que, dans ce cas, au lieu de le vendre pour cinq, il serait possible qu'il ne le vendit pas du tout. Ainsi , tout ce que donne le gouvernement est une épargne nette que font les étrangers : l'effet de l'encouragement est nul : tout ce qui est exporté avec une prime n'est ni plus ni moins que ce qui serait exporté sans elle *.
Quoiqu'une prime ne rende pas cette branche de commerce plus florissante qu'elle n'aurait été sans
1 La même chose a lieu quand on croit favoriser une importa lion de blé, par exemple, en donnant une prjmcaux
cela, elle ne la rendra pas moins florissante : mais plus elle deviendrait florissante , plus la perte qui en résulterait pour la nation serait grande (c).
On parle souvent de commerces désavantageux ;• on en est inquiet; c'est une erreur; il n'est pas possible qu'un commerce laissé à lui-même devienne désavantageux à la nation , il faut , pour produire cet effet, l'intervention du gouvernement par des primes et des faveurs ; car , au moment où le négociant ne verrait rien à y gagner , il se garderait bien d'y persévérer : mais s'il est payé par la nation pour le continuer, la quotité de la prime est l'exacte mesure de la perle pour le public. *
L'Irlandais qui faisait passer sa guinée légère était très-rusé ; mais il y a eu des Français et des Anglais plus rusés que lui , et qui se sont bien gardés de se laisser prendre à sa finesse. Qu'un homme fin s'aperçoive que vous avez à gagner quelque chose avec lui, son imagination commence mécaniquement à travailler pour vous prévenir , sans examiner s'il ne trouverait pas mieux son compte à vous laisser faire. Paraissez- vous croire que la chose en question est un avantage pour vous , le voilà convaincu qu'elle est un désavantage proportionnel pour lui-même , et que le parti le plus sûr est de se laisser guider par votre opinion , sans consulter son propre jugement. Bien instruit de cette disposition du cœur humain , un Anglais fit une gageure, et se tint sur le Pont-Neuf, le passage le plus fréquenté de Paris, offrant aux passants un écu de six francs contre une pièce de douze sous. Dans une demi-journée , il n'en débita que deux ou trois.
Puisque les individus , en général , sont tellement dupes de leur propre défiance, est-il étrange que les gouvernements , ayant à manier des intérêts qu'ils entendent si peu , et dont ils sont si jaloux , soient tombés dans la même erreur? Un gouvernement , se croyant bien habile, a donné une prime sur, un article de son exportation , pour en forcer le débit chez une nalion étrangère. Qu'a fait celte autre nation en conséquence ? Alarmée à la vue de ce danger , elle a pris toutes les mesures possibles pour le repousser. Quand elle a osé prohiber l'article , elle l'a fait , c'est-à-dire qu'elle a refusé les pièces de six francs contre douze sdus. Quand elle n'a pas osé prohiber , elle a balancé cette prime par une contre-prime sur quelque article de sa propre exportation . N'osant pas refuser les écus de six francs pour douze sous, elle a glissé subtilement quelque petit diamant entre les pièces de monnaie , et par là le trompeur s'est trouvé attrapé.
premiers importateurs : elle a l'effet d'augmenter le prix au dehors.