‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 168 sur 443 · PROHIBITION DES MANUFACTURES RIVALES · texte numérisé non relu

PROHIBITION DES MANUFACTURES RIVALES

Ce mode d'encouragement prétendu ne peut jamais produire aucun bien, et il peut faire du mal : nuisible ou nul , voilà l'alternative.

I. Je dis nul: c'est un privilège particulier de cette mauvaise mesure de «pouvoir être appliquée dans quelques cas sans faire aucun mal ; et ces cas sont ceux où la branche d'industrie ou de commerce qu'on prohibe ne serait point admise , lors même qu'il n'y aurait pas de prohibition. On déclara autrefois félonie, en Angleterre, d'importer des pollards et des crocards , espèce de monnaies de ce temps-là. Cette prohibition subsiste encore , sans qu'il en résulte aucun inconvénient. Si, dans la vue d'encourager la multiplication des poules communes , ou dans quelque autre vue également patriotique , on défendait l'importation et la multiplication des phénix , il est clair qu'il n'en résulterait pour le commerce de la volaille ni beaucoup de gain ni beaucoup de perte.

Entre toutes ces espèces de manufactures que l'Angleterre interdisait à ses colonies avec tant d'anxiété , il en était plusieurs qui ,. comparées à l'agriculture , ne pouvaient pas plus convenir aux Américains que d'élever des phénix, de cultiver des ananas dans les champs, ou de fabriquer des étoffes avec des toiles d'araignée.

Que les articles de manufactures étrangères, chargés des frais d'importation , ne soient ni meilleurs en nature , ni à plus bas prix que les mêmes articles de manufactures domestiques, ils ne seront point importés ; la prohibition existe par la nature des choses.

II. Nuisible. Par la prohibition des manufactures rivales , vous voulez assurer le succès de la manufacture favorisée; et vous créez d'abord tous les mauvais effets du monopole. Vous donnez aux monopolistes la faculté de vendre plus cher, et vous diminuez par là le nombre des jouissances. Vous leur donnez le privilège singulier de faire moins

bien, de rester stationnâmes dans leur industrie, ou du moins vtous affaiblissez considérablement le principe de l'émulation , qui ne tient qu'à la concurrence. Enfin vous favorisez l'enrichissement d'un petit nombre d'individus , aux dépens de tous ceux qui auraient partagé le bénéfice. Vous donnez à dix mauvais manufacturiers un embonpoint excessif au lieu d'en alimenter dix mille bons ; et vous blessez les sentiments des peuples par l'idée d'injustice et de violence attachée à la partialité de cette mesure.

Les prohibitions des manufactures étrangères sont le plus souvent appliquées à ces objets que les étrangers peuvent fournir d'une manière moins dispendieuse , à raison de quelque avantage particulier de leur sol ou de leur industrie : c'est-à-dire que , refusant de participer à cet avantage naturel dont ils jouissent, vous préférez ce qui vous coûte plus d'avance et plus de travail ; vous employez vos ouvriers et vos capitaux à perte, plutôt que de prendre des mains d'un rival ce qu'il vous offre d'une meilleure nature et à meilleur prix. Si vous croyez par là soutenir un commerce qui pourrait vous échapper, cela est vrai ; mais il n'abandonnerait cette carrière où il a des désavantages inévitables que pour entrer dans celles où les mêmes capitaux seraient employés avec plus d'efficacité. La plus grande de toutes les erreurs est d'imaginer que, par ces prohibitions, soit de manufactures étrangères, soit de manufactures domestiques, on obtienne un commerce de plus. La quantité de capital, cette cause efficiente de tout accroissement, restant la même, tout ce qui est ajouté à un commerce favorisé en conséquence de la prohibition , est autant de retranché à d'autres commerces.

II ne faut pas oublier les maux collatéraux qui accompagnent ce système prohibitif. C'est une source de faux frais , de vexations et de délits*

La dépense perdue la plus apparente est celle des douaniers, des inspecteurs, des gardes-côtes; mais la plus réelle est celle de la perte du travail , ou le travail stérile de ceux qui font leur métier de la contrebande, et de ceux qui font ou paraissent faire leur occupation de la prévenir.

Anéantir le commerce étranger, se suffire à soimême, tout vendre et ne rien acheter , voilà la folie qui a passé pour de la politique profonde , parmi des hommes d'État.

Bans les procédés de nation à nation, les hommes consentent à soutenir, à grands frais, des manufactures désavantageuses pour ne pas acheter de leurs rivaux. On ne voit pas de tels excès d'extravagance d'individu à individu. Si un négociant se conduisait ainsi, on dirait qu'il court à sa ruine; mais son intérêt le guide trop bien. Il n'y a que des adminis-

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