‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 207 sur 443 · De l'imagination · texte numérisé non relu

De l'imagination

Je ne parle de cette faculté que dans le rapport qu'elle peut avoir avec le témoignage : ses effets , relativement aux faits réels, sont toujours contraires à l'exactitude; souvent même Terreur qui en résulte n'est pas une simple déviation du vrai dans quelques circonstances , mais une création de faits raux en totalité : cela arrive lorsque l'imagination joue le rôle de la mémoire , lorsqu'elle prend la place du souvenir.

L'œuvre ordinaire de l'imagination consiste à représenter des faits qui n'ont jamais existé, â combiner des images, des événements qui sont dans le magasin de la mémoire, et à les assembler comme il nous plaît , pour notre amusement et celui des autres ; mais celui qui fait cet emploi de son imagination ne s'y trompe point, et de plus il ne cherche pas à tromper. Les romanciers , les conteurs et les autres poètes doivent être rangés parmi les bienfaiteurs de l'espèce humaine , et non parmi les faux témoins.

L'œuvre extraordinaire de l'imagination consiste à prendre ses propres inventions pour des réalités.

Dans un esprit faible, dans un enfant, par exemple, la simple idée d'un objet peut se confondre avec la persuasion de son existence.

Nous avons tous une notion de cet état de fausse croyance par ce qui se passe dans les rêves : les illusions s'y présentent comme des réalités. Il y a un âge où la distinction entre l'état de veille et l'état de rêve est encore très-faible, et l'enfant peut occasionnellement s'y méprendre : cette erreur peut encore exister dans un âge plus avancé, soit par un état de maladie , soit par des opinions religieuses , soit par l'effet de quelque émotion extraordinaire.

Le sceptique Hume a fondé sur ce principe une partie de son système. Notre persuasion de l'existence d'un objet n'était , selon lui, qu'un certain degré de vivacité, dans l'idée produite par cet objet. Par quelle espèce de photomètre ce degré de vivacité qui constitue la persuasion qu'une chose existe

* Il y a une autre peur qui arrête les sages , celle de la persécution. «On appelle l'opinion la reine du monde; elle a Test si bien que , quand la raison vient la combattre , la « raison est condamnée à la mort. » (Dict. phil.)

» Il y a longtemps qu'on a observé les effets de la peur sur l'imagination , et de là sur la croyance. Plura et majoravidenturllmentibus, eadem non tamanimadvertun-

sera-t-il distingué des impressions plus faibles qui ne sont point suivies du même jugement?

Si, dans l'âge où le discernement n'est pas formé, la simple idée d'un objet peut opérer sur l'esprit comme une preuve suffisante de son existence, que sera-ce si cette persuasion est préparée par des opinions populaires?

En effet , une opinion populaire agit en faveur d'une croyance établie comme un corps de preuves, toutes indirectes, toutes très- vagues , mais qui tirent leur force de leur multitude. Le nombre des témoignages semble compenser toutes les garanties qui lui manquent : ajoutez que la force des assertions est toujours en proportion de l'invraisemblance du fait affirmé , comme par un instinct naturel on fait un plus grand effort pour vaincre une plus grande résistance.

Si Ton veut creuser plus avant dans le cœur humain, on y trouvera une disposition sécrète à croire le merveilleux , comme s'il étendait notre pouvoir et nous donnait des moyens surnaturels.

Mais d'ailleurs, quand il s'agit de ces êtres de pure création , la raison ne reste pas libre pour peser le témoignage : la peur s'en mêle , le doute paraît dangereux, on craint d'offenserces ageuts invisibles; et il y a de nombreuses histoires répandues dans le public sur les vengeances qu'ils ont exercées contre les incrédules *.

Voila les différentes causes qui ont établi les croyances des spectres , des revenants , des possédés , des diables , des vampires , des magiciens , des sorciers , tous ces êtres effrayants qui ont cessé de jouer un rôle dans les tribunaux , mais qui font encore leurs apparitions dans les chaumières *.

Parmi les œuvres extraordinaires de l'imagination, il en est une qui est précisément l'inverse de celle dont nous venons de parler. Il s'agissait de faits non existants attestés comme des faits réels; mais il y a des faits réels que l'imagination produit, qui n'existent que par elle. L'histoire de la médecine contient une multitude d'exemples de ce genre : des maladies suspendues ou guéries par l'influence d'une persuasion de l'esprit, d'une simple et pure persuasion , sans aucun fondement dans l'action des causes naturelles. Fit medicinafides. Je ne fais que rappeler ici le magnétisme animal , qui eut de si nombreux partisans dans la capitale de la France ; et les tracteurs métalliques , qui à peu près dans

tur in pace .* in metu et periculo, quum creduntur facl- UùSy tum /Ingunturimpuniùs. (Cic.de Divinalione, Lui.) Alios timor sibi reddit, alios vehemenliùs perturbât et in dementiam transfert. Inde inter bella erravere lymphaiici : nec usquam plura exempta vaticinantium inventes quatn ubi formido mentes religione mixta percussit. (Se.xeca , Nalural. Queesiioues, 1. vi , 20.)

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