‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 27 sur 443 · DU TALION · texte numérisé non relu

DU TALION

Si la loi du talion était admissible, les travaux du législateur seraient bien abrégés : un mot tiendrait lieu d'un volume.

En quoi consiste le talion? A faire souffrir au délinquant le même mal qu'il a fait à la partie lésée : pour injure corporelle , peine corporelle ; pour injure contre la propriété , peine pécuniaire ; pour injure contre la réputation, peine de nature à affecter la réputation du délinquant. Voilà l'idée générale : mais ce n'est pas assez. Pour rendre la peine exactement conforme au principe du talion, l'identité doit être portée aussi loin qu'il est possible. Par exemple, le délit a-t-il consisté dans l'incendie d'une maison , la maison du délinquant devrait être incendiée; l'injure faite à la réputation d'un individu a-l-elle fait perdre un certain rang, le délinquant devrait être puni par la perle du même rang ; a-t-il mutilé son adversaire , il doit subir la même mutilation; lui a-t-il ôté la vie, il doit être puni de mort. En un mot , plus la ressemblance est spécifique entre la peine et le délit , plus elle est conforme à la loi du talion. OEil pour œil, dent pour dent ; voilà l'expression proverbiale. L'identité requiert qu'on affecte non-seulement la même partie, mais de la même manière: le meurtre s'est-il opéré par le feu , le fer ou le poison , il faut que le supplice soit accompli par le même instrument.

Le grand mérite de la loi du talion , c'est sa simplicité. Tout le code pénal est renfermé dans une seule règle : « Le délinquant souffrira le mal qu'il « a fait souffrir. » Tout vaste qu'est ce plan , il entre tout à la fois dans l'intelligence la plus bornée ; il se fixe dans la mémoire la plus faible :

et de plus, l'analogie est si parfaite, que l'idée du délit réveille immédiatement l'idée de la peine. Plus le délit parait séduisant , plus la peine doit être un objet d'effroi : la sauvegarde est à côté du péril.

J'allais poursuivre cet examen , mais à quoi sert, puisque dans le plus grand nombre des délits le talion est impraticable? D'abord, il ne peut pas s'appliquer aux délits purement publics , dont le caractère est de nuire à la communauté en général, sans nuire à aucun individu assignable. Qu'un homme se soit rendu coupable de trahison , qu'il ait entretenu des correspondances criminelles avec l'ennemi de l'État , qu'il ait livré par lâcheté une forteresse, comment peut-on lui rendre en nature le mal qu'il a fait ou voulu faire?

11 n'est pas plus applicable dans les délits demipublics , ces délits qui affectent un certain district ou une certaine classe d'individus dans la communauté. D'ailleurs , le mal de ces délits est souvent tout en alarme, en danger, sans tomber sur aucun individu assignable; il ne donne point de prise au talion.

Dans les délits contre soi-même , ces actes qui offensent la morale, il serait absurde. Si un individu, par choix, se fait du mal à lui-même, lui faire le même mal, serait-ce le punir?

Dans les délits contre la réputation , s'ils sont commis par un faux rapport, la loi ne peut pas ordonner de répandre un faux rapport contre le délinquant. Ce qu'on peut faire , c'est de le soumettre à quelque peine infamante; mais elle serait souvent inefficace , car elle dépend de la réputation qu'il possède : on n'ôte rien à qui n'a rien.

Dans les délits contre la propriété , la peine du talion serait trop faible , trop peu exemplaire : et d'ailleurs , quel contre-sens que des peines pécuniaires pour un délit dont l'indigence est le motif le plus commun ?

Même défaut de prise, même impossibilité du talion , dans les délits contre la condition naturelle ou civile; et il y a des cas où, s'il était praticable, il ne serait pas admissible; par exemple, la séduction, l'adultère, etc.

Que reste-t-il donc pour l'opération de celte loi ? Presque rien. Les seuls délits auxquels on puisse l'appliquer, et pas même constamment , sont ceux qui affectent la personne : encore faut-il supposer une parité de circonstances, qui n'existe presque jamais. Dans les cas peu fréquents où le talion serait applicable, il pécherait pfr un excès de sévérité. Son vice radical est d'ètre^toflexible. La loi doit mesurer la peine sur les circonstances d'aggravation ou d'atténuation : le talion détruit toute mesure.

Celte peine doit plaire à des peuples d'un carac-

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