CHAPITRE XL
DE LA DÉPORTATION A BOTANY-BAY
Entre les avantages que l'indépendance a procurés aux Anglo-Américains , il en est un qui a dû
* Claudian.
t Franklin, en sa qualité d'agent des colonies, avait sollicité l'abolition de cet nsage. Le ministre lui alléguait la nécessité de purger le sol britannique de ses malfaiteurs. « Que direz-vous, lui répondit Franklin, si par
BKÎITIUa. — TOIE II.
frapper tous ceux qui étaient sensibles à l'honneur national : elle les a affranchis de l'humiliante obligation de recevoir chaque année le rebut de la population britannique ,• de servir d'égout aux prisons de la mère patrie, et de laisser infecter la pureté des mœurs d'un peuple naissant par le mélange de toutes les dépravations possibles *. L'Amérique septentrionale a été délivrée de ce fléau qui avait duré plus d'un siècle; mais peut-on dire jusqu'où s'étendront les conséquences morales de cette imprégnation de tous les vices ?
Je reviendrai sur celte considération importante, lorsqu'en parlant des progrès de la Nouvelle Zélande el de la population qui s'y forme , j'aurai à montrer les inconvénients d'y envoyer des essaims périodiques de malfaiteurs. Mon objet , à présent , est de faire voir que la déportation , telle qu'elle est aujourd'hui , n'est plus ce qu'elle était autrefois , et que le changement de lieu a changé à plusieurs égards la nature de la peine : en bien , sous certains rapports ; en mal , sous plusieurs autres.
Par la déportation en Amérique, les convicts* sortaient des mains du gouvernement ; ils étaient livrés à des capitaines de vaisseaux , qui les transportaient à leurs frais , el les vendaient , à leur profit, aux colons américains. Cette vente n'avait lieu que pour ceux qui n'avaient pas eu de quoi payer leur passage. Ceux qui payaient se trouvaient libres en arrivant au premier port. La peine se bornait pour eux au simple bannissement. Ils échappaient à sa partie la plus rigoureuse , la servitude jointe au travail. Ainsi , les plus coupables , ceux qui avaient su se ménager les profits du crime , étaient les moins punis. Les petits voleurs, les malfaiteurs novices ou maladroits , qui n'avaient rien gagné , portaient la double chaîne du bannissement et de l'esclavage.
Dans la déportation à Bolany-Bay , le gouvernement fait tous les frais : le gouverneur de la colonie conserve sur tous les convicls l'autorité de matlre ; il est chargé de pourvoir à leur logement , à leur nourriture , à leurs occupations ; il a toute la surveillance de leur conduite : il peut à son choix les appliquer aux travaux publics ou particuliers. L'obligation du travail forcé est pour tous : aucun d'eux ne peut s'en racheter à prix d'argent. Sous ce rapport, la peine est plus certaine et par conséquent plus efficace.
L'Amérique avait un autre inconvénient. Elle offrait trop de facilités pour le retour des convicts.
la même raison nous vous envoyons nos serpents à sonnettes ? »
8 Convicts est le mot anglais pour désigner les malfaiteurs, après la conviction du délit, pendant la durée de leur emprisonnement ou bannissement.
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Un grand nombre d'entre eux , profitant des communications toujours ouvertes , ne tardaient guère à rapporter dans la métropole leur fatale industrie , aiguisée par l'expérience. La distance de Botany- Bay , colonie aux antipodes de l'Angleterre , et la rareté du commerce, surtout du commerce avec les autres stations, diminuent le danger des retours illégaux. Cette circonstance , comme la précédente, rendant la peine plus certaine , la rend aussi plus efficace.
Considérée dans son état actuel , la déportation est une peine complexe; elle est composée , 1° du bannissement , et 2° de la servitude laborieuse : — le bannissement , peine éminemment défectueuse , surtout par son extrême inégalité; la servitude laborieuse , peine éminemment salutaire, mais qui, étant combinée avec le bannissement , perd tous ses bons effets , et en produit une foule de mauvais. Pour établir cette assertion par des raisonnements déduits des faits , je vais reprendre les différents buts que le législateur doit se proposer dans l'institution pénale , et je ferai voir que la déportation , celle de Botany-Bay en particulier , n'en remplit aucun d'une manière satisfaisante.
I. Quel est le premier but des peines, le but principal 1 L'exemple, La déportation n'a rien d'exemplaire : voilà son vice radical. Elle ne montre pas le châtiment , elle le cache , elle le soustrait à la vue de ceux auxquels il devrait servir de leçon. Une scène pénale, qui se passe dans un monde si éloigné, si étranger, avec lequel nous avons si peu de rapports, ne peut faire sur les esprits qu'une impression faible et fugitive. « Le peuple , » dit un auteur qui avait bien étudié les effets de l'imagination, « le peuple ne met aucune dif- « férence entre ce qui est à mille ans de lui, et « ce qui en est à mille lieues '. >» Je l'ai déjà dit, mais il est bon de le répéter : ce n'est pas la souffrance du criminel qui est utile au public comme exemple; c'est la partie manifeste de ses souffrances , celle qui frappe les yeux , celle qui laisse une empreinte assez forte pour combattre la tentation d'un crime. Dans la déportation, les souffrances réelles sont excessives : — cette détention qui la précède dans les prisons ou dans les galères de la Tamise , cette navigation de cinq ou six mois tout au moins, supplice continuel par l'entassement des prisonniers et par la contrainte nécessaire où il faut les tenir , — le danger des tempêtes , — celui des maladies contagieuses porté au plus haut degré, souvent réalisé de la manière la plus funeste : voilà
1 Racine, Préface de Bajazet.
* il y a quelques années que deux jeunes gens, l'un det4 ans, l'autre de 16, étaient condamnés, pour vol, à être déportés. A celte sentence imprévue, le plus jeune se
le simple prélude d'une captivité de plusieurs années , dans un continent aride et sauvage, où les subsistances ont été longtemps précaires, et où le retard d'un vaisseau a fait souvent éprouver à toute la colonie les horreurs de la famine. Ce n'est là qu'une faible esquisse des malheurs de cet exil. On ne saurait imaginer de situation plus déplorable ; et il faut ajouter que le terme assigné par la loi à sa durée est prolongé , soit arbitrairement , soit par des circonstances locales. Cependant , cette prodigalité de maux, comparée à son effet pour l'exemple, est presque en pure perte. Le fleuve de l'oubli coule entre ce monde et le nôtre. Il n'y a pas la centième , pas la millième partie de ces peines qui fasse impression sur les habitants de la mère patrie, sur cette classe du peuple qui ne lit point, qui réfléchit peu , et dont l'imagination n'est émue que par la présence des objets. Je dis plus : la déportation renferme des circonstances décevantes, des illusions qui supplantent les idées tristes , et les remplacent fréquemment par des espérances flatteuses. Certes , il faudrait bien peu connaître les hommes , bien peu connaître la jeunesse , et surtout la jeunesse anglaise , pour ne pas sentir qu'un voyage lointain, un nouveau pays, des compagnons nombreux, un établissement, et des aventures , auront un charme suffisant pour détourner l'esprit du tableau sinistre, et le. fixer de % préférence sur des images licencieuses et des perspectives séduisantes *. II. Second but des peines : correction, réformation des individus. Consultons les faits, remontons aux causes , nous verrons que l'établissement de Botany-Bay a été très-infructueuxet le sera tou- . jours sous ce rapport.
Dans la déportation aux colonies américaines, il y avait deux circonstances favorables à la réformation des convicts : — leur admission dans les familles du pays , leur séparation les uns des autres.
Dès qu'un convict était entré au service d'un fermier, tous les membres de la famille devenaient des inspecteurs intéressés de la conduite du nouveau venu. Occupé de son travail , sous les yeux d'un maître , il n'avait plus ni les mêmes tentations , ni les mêmes moyens de se livrer à ses inclinations vicieuses. La dépendance de son sort lui donnait un intérêt sensible à regagner l'estime de ceux qui avaient tant de pouvoir sur lui; et, s'il lui restait le germe de quelque sentiment honnête , il ne pouvait que se développer par l'influence des bons exemples domestiques.
Ces circonstances propices n'existent pas à Botany-
mit à pleurer. « Imbécile 1 » lui dit son compagnon d'un air de triomphe , « comment pleure-t-on d'avoir un grand u voyage à faire? » Je tiens ce fait d'un témoin qui en fut vivement frappé.
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fiiy. Point de familles pour recevoir les convicls , point d'arrangement praticable pour les tenir séparés, point de surveillance assidue. Comme leur principale occupation est l'agriculture, il faut nécessairement qu'ils soient distribués sur un grand espace , et isolés dans leurs habitations. Il est vrai que des officiers de police vont faire leur ronde , pour maintenir, autant qu'on le peut , l'ordre et le travail : mais qu'attendre d'une inspection accidentelle , interrompue , imparfaite à tous égards, aussi désagréable aux inspecteurs qu'aux inspectés? Est-ce là un préservatif bien efficace contre l'aversion pour k travail , la passion du jeu , l'ivrognerie , l'incontinence , (Insouciance de l'avenir, l'absence de tout sentiment d'honneur ? L'inspecteur s'éloigne , et tons les désordres que sa présence avait suspendus recommencent aussitôt. Qu'on se représente combien l'autorité a peu de ressources avec des hommes entre lesquels la complicité est tout établie , et qui se font un triomphe , un jeu malin de s'entr'aider à déjouer toute surveillance.
Le public est en possession d'un document bien précieux , c'est une histoire complète des seize premières années de cette colonie; histoire qui ne laisse rien à désirer pour la fidélité des faits , et qui les raconte, sous la forme d'un journal , avec toutes les circonstances nécessaires. Pour comble de sûreté , l'historiographe de l'établissement en est le panégyriste : il en occupait la première magistrature civile; et s'il a peint une scène continuelle de dépravation , c'est une preuve que la candeur de l'écrivain Pa emporté sur tout intérêt personnel ou politique *.
. L'impression générale qui résulte de la lecture de cet ouvrage est un sentiment amer de tristesse et de dégoût : c'est l'histoire la plus honteuse de rbBmaiMté , un calendrier monotone de crimes et de châtiments. Les hommes , toujours unis contre le gouvernement , toujours en conspiration pour . désobéir à leurs chefs et pour les tromper, ne ferment entre eux qu'une société hostile et perfide , une société de renards et de loups. Les femmes , qui sont partout la meilleure moitié de l'espèce humaine , font à Botany-Bay une singulière exception. L'historien répète en plusieurs endroits qu'elles sont pires que les hommes , qu'il ne se passe pas une transaction infâme où elles n'aient leur part. Voilà les mères de la colonie ! les dépositaires des mœurs de la génération naissante !
lies reproches d'immoralité sont vagues et susceptibles d'exagération , les délits sont des faits constants. Ceux qui se commettent à Botany-Bay, malgré la présence immédiate du gouvernement et
I Col/in's Aecount of Botanr-Bax, etr.
la promptitude des opérations de la justice , surpassent tout ce qu'on aurait pu imaginer : il y a peu de pages qui ne contiennent le récit de quelque violence ou de quelque vol ; tantôt des déprédations sur le fonds commun des subsistances , tantôt des invasions sur les propriétés particulières. La fureur du jeu et la débauche produisent des provocations continuelles ; les assassinats et les meurtres sont dans une proportion effrayante. Le crime le plus dangereux , l'incendiât , n'a été nulle part aussi fréquent que dans cette colonie naissante. Toute la force des lois n'a pu prévenir les agressions de ces sauvages d'Euroffe contre les paisibles indigènes qu'on aurait gagnés par de bons traitements, et dont on a fait des ennemis redoutables.
Loin de s'amender dans cet établissement , plus les individus y prolongent leur séjour, plus leur dépravation s'accroît. Quel que soit le degré de vice que l'historien attribue aux convicU durant leur servitude, ils paraissent, dans son récit, demi-honnêtes , demi-sobres, demi-rangés , en comparaison de ceux qui, après avoir achevé leur terme de captivité , sont affranchis , et s'établissent dans la colonie. Audacieux et turbulents , ils sont les grands moteurs des désordres , la source principale des embarras du gouvernement.
L'auteur allègue à cet égard une observation probante : pendant les cinq premières années , où cette classe d'affranchis n'existait pas encore, la conduite àesconvicts était beaucoup plus soumise, et donnait des espérances ; mais à mesure que , par l'expiration des termes, le nombre des colons émancipés s'est accru , tous les freins de la loi se sont affaiblis : non-seulement ces nouveaux libres se sont abandonnés à toutes sortes d'excès, comme pour se dédommager de la contrainte passée, mais ils ont encouragé au mal les convicts mêmes : ceux-ci ayant trouvé parmi leurs anciens camarades des receleurs pour le vol , des protecteurs pour le crime, qui les accueillent dans leur fuite, qui les cachent dans leur retraite, sont devenus plus insolents et plus réfractaires , et n'aspirent qu'au moment de reprendre cette sauvage indépendance.
Quelle digue élever contre un torrent dont la force s'accroît sans cesse? Tous les moyens employés jusqu'à présent ont été inefficaces , et il est aisé de démontrer qu'ils le seront toujours. Les instruction* morales et religieuses demeurent sans effet : la police et la justice trouvent des obstacles invincibles dans la nature même de la population : et la cause principale de tous les désordres, la circulation des liqueurs fortes , est tellement favorisée par les circonstances locales, qu'il est impossible de la prévenir. Entrons dans quelques détails sur ces différents points.
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Je ne dirai qu'un mot sur les instructions religieuses. Que peut-on attendre de deux ou trois chapelains, dispersés entre les divers établissements de la colonie? Quel sera le résultat d'une heure ou deux de service religieux un jour de la semaine? Et ce service, comment est-il écouté par des hommes qui n'y assistent que par contrainte , qu'il faut y conduire par des ordres, et y assujettir par des punitions? L'église, qui n'était pour eux qu'un séjour d'ennui, devint l'objet d'un complot. On a pu les forcer à reconstruire , dans leurs moments de loisir, l'édifice dont ils avaient fait un feu de joie , mais on ne les forcera pas à prêter une oreille attentive et un cœur docile à des instructions de commande. Les femmes mêmes , dit l'historien , ont toujours des prétextes , des mensonges tout prêts pour se dispenser de la simple formalité de ce devoir : en sorte que la religion , dans cette colonie, est bien moins un moyen de réformation , qu'une occasion de nouveaux délits.
Quant à la police , elle est affaiblie à Botany-Bay par la corruption des fonctionnaires subalternes. Dans une population qui justifie si bien la défiance du gouvernement , il a fallu gêner les communications réciproques. Tous les habitants , excepté les officiers, ont été soumis à l'obligation d'avoir un passe-port pour aller d'un district à l'autre ; mais les constables, chargés de viser ces passe-ports, sont, pour la plupart, des hommes timides ou corrompus , qui craignent de faire leur devoir , ou trouvent du profit à ne pas le faire. II règne d'ailleurs , parmi les colons affranchis , une disposition constante et universelle à ne souffrir l'établissement d'aucune règle, et à donner asile à tous les ennemis du gouvernement.
Quant aux délits si fréquents dans cette colonie, il y a une cause qui désarme souvent la justice, un principe d'impunité qui parait sans remède. L'historien , qui était juge , en fait le sujet le plus ordinaire de ses plaintes. On ne peut presque, dit-il, punir que les criminels pris en flagrant délit: comme s'il y avait une ligue, un accord tacite pour annuler la justice par le refus de témoigner. Il parle de cinq meurtres, commis dans le cours d'une seule année, en 1796, qu'il fallut laisser impunis, malgré une abondance de présomptions, parce qu'il ne se présenta pas de témoins, quoiqu'on tût promis des récompenses extraordinaires. Après un tel fait, il est inutile d'en citer beaucoup d'autres du même genre.
La cause immédiate de presque tous les désordres est la passion immodérée des liqueurs fortes; elle anime à son tour la fureur du jeu et l'incontinence des mœurs; elle débauche les domestiques, les soldats , les ouvriers , les femmes , les jeunes gens ,
les prisonniers et ceux qui les gardent : elle va au point, dit l'historien, que nombre de colons affranchis vendent leur récolte tout entière, au moment de la moisson , pour se procurer leur liqueur favorite. Celle passiou ne peut recevoir aucun frein de la part du gouvernement; sa politique a varié à cet égard selon les circonstances : tantôt il a permis le commerce des liqueurs spirilueuses , tantôt il l'a défendu; mais, quoi qu'il fasse, il ne saurait empêcher ce poison de circuler librement dans toutes les veines de la colonie. Plus les habitations se multiplient et s'éloignent du centre, plus il est facile d'établir des distilleries privées, et de les soustraire à toute inspection. Et la contrebande, — l'empêcherat-on sur une vaste étendue de côtes que toute la marine anglaise ne suffirait pas à garder? Si on n'a pas pu réprimer ce mal , quand la colonie était renfermée dans un seul hameau , et n'avait qu'un seul port , réussira-t-on mieux à présent qu'elle est disséminée sur un grand espace, et que tous les vaisseaux qui s'y rendent sont toujours abondamment pourvus de l'article de commerce dont la vente est la plus assurée et la plus lucrative?
Tel est l'élat de la réformation des convicts dans cet établissement ; — aucun succès dans le passé , — aucun espoir pour l'avenir. J'ai peut-être insisté trop longtemps sur ce point ; heureusement , ceux qui me restent à traiter n'exigent pas la même étendue.
III. Le troisième but des peines est tfôler aux délinquants le pouvoir de commettre des crimes.
La déportation remplit ce but relativement à un certain lieu : les convicts, transportés à Botany- Bay, ne commettront pas des crimes en Angleterre, et la dislance de cet établissement offre un degré considérable de sûreté contre leur retour illégal : voilà l'avantage.
Mais si les convicts, pendant leur séjour â Botany-Bay, ne sont plus à craindre dans la Grande- Bretagne, ils le sont beaucoup à Botany-Bay même: or, les crimes étant aussi nuisibles dans cette colonie que dans la mère patrie , il ne faut pas attribuer a celte peine un avantage qu'elle n'a point. Qu'un habitant de Londres soit satisfait par l'éloignement de ces hojnmes dangereux , je le comprends , son intérêt seul le touche : mais le législateur doit-il s'applaudir du choix d'une peine qui, sans diminuer le nombre des crimes , n'a fait que changer le lieu où ils sont commis?
La sûreté même contre les retours illégaux n'est pas telle qu'on se l'était promise. D'après une table de l'émigration des convicts, de 1790jusqu'en 1796, on trouve que quatre-vingts convicts, dont le terme avait expiré, sont revenus avec la permission du gouverneur, et que soixante et seize con-
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victs , avant la fin de leur ternie , se sont échappés de la colonie , malgré toutes les précautions possibles.
Les évasions doivent se multiplier encore à mesure que le commerce s'étend , et que les convicts, plus nombreux, ont plus de moyens pour en tenter l'entreprise.
Il ne faut pas même un vaisseau pour ce. voyage. Sept ou huit convicts, des plus déterminés, se sont embarqués sur un petit bateau de pécheur et ont traversé l'immense intervalle entre Botany-Bay et Timour. Les lies voisines leur offriront des retraites plus assurées. Donnez du temps à cette funeste population, elle formera des nids de pirates, et l'on aura fondé une nouvelle Alger dans les mers du Sud.
IV. Le quatrième but est de fournir une compensation aux parties lésées.
Il n'y a qu'un mot à dire : la déportation est absolument nulle sous ce rapport. Celte objection , il est vrai, n'a de force que par comparaison avec un genre de peine qui assurerait quelque dédommagement à la partie lésée , pris sur le travail de l'auteur du délit.
Y. Le cinquième but qu'on doit avoir en vue est Véconomie pour l'État.
S'il s'agissait d'un établissement pénal bon à tous autres égards , un certain surplus de dépense serait une faible objection ; mais le système le plus défectueux en lui-même est en même temps le plus dispendieux.
Les rapports du comité des finances laissent peu de choses à désirer sur ce chef. On voit que les frais de Botany-Bay , pour dix ou onze ans , jusqu'au 10 mai 1798, montaient â un million trente-sept mille livres sterling. En divisant cette somme par le nombre des convicts, on trouve qu'ils ont coûté par tète, dans les différents voyages, de trentetrois à quarante-six livres sterling, à quoi il faut ajouter toute la valeur de leur travail , puisqu'on peut la considérer comme ayant été déduite de leur dépense.
Considérez Botany-Bay comme une manufacture : le maître manufacturier, déduction faite de ses profils, trouve une balance de perle d'environ trente-huit livres sterling par tète d'ouvrier.
Ce qui rend cette manufacture plus dispendieuse qu'elle ne le serait dans la métropole , c'est : — 1° les frais nécessaires pour transporter les ouvriers à une distance de deux ou trois mille lieues ; — 2° l'entretien d'un état civil, gouverneurs, juges, inspecteurs , officiers de police, etc. ; — 3° l'entretien d'un état militaire , qui n'a d'autre objet que de maintenir la subordination et la sûreté dans la manufacture ; — 4° la dispersion des ouvriers , leur
infidélité, leurs vices favorisés par les circonstances locales, et le peu de valeur d'un travail arraché par contrainte à des hommes qui n'ont aucun intérêt dans le produit; — 5° l'accroissement du prix pour tous les articles dont la manufacture a besoin , et qu'il faut porter d'Europe avec tous les risques d'une longue navigation.
S'il n'y a pas un commis de Manchester ou de Liverpool qui n'eût fait entrer toutes ces considérations dans son calcul , s'il n'y a pas un individu sensé qui eût voulu se charger d'une telle entreprise, il faut donc que l'arithmétique soit toute différente pour ceux qui exposent leur propre fortune, et pour ceux qui ne hasardent que la fortune publique.
On peut faire d'autres objections, et de bien graves, contre rétablissement de Botany-Bay, d'après les lois constitutionnelles de la Grande-Bretagne *. Je n'entre point dans cet examen , il serait étranger à mon sujet; mais il est une dernière considération qui devrait toute seule faire abandonner ce système.
La peine de déportation est sujette à recevoir un grand nombre d'aggravations accidentelles , qui ne sont point dénoncées par la loi, qui n'entraient point dans l'intention du législateur.
Quand le législateur ordonne une peine, il est censé la choisir comme la pius convenable au délit : il veut cette peine telle qu'elle est ; il la croit suffisante; il n'en veut ni une plus faible ni une plus rigoureuse ; il sait que la peine dénoncée par la loi produit un effet , mais qu'une autre peine qui s'y joint, par accident, ou par négligence, ou par intérêt de la part des agents , allant plus loin que la loi, est une injustice, et qu'étant nulle pour l'exemple, elle est un mal à pure perte.
La peine de déportation , qui , dans l'intention de la loi , est une peine modérée , presque toujours limitée à sept ans ou quatorze , est souvent commuée dans le fait en peine capitale. Il y a plus : il est à présumer que cette terrible aggravation tombera principalement sur les plus faibles, les moins coupables, ceux qui, par leur sensibilité, leurs habitudes antérieures , leur sexe , leur âge , sont le moins en état de résister à toutes les causes de mortalité qui agissent sur eux dans ce funeste trajet. Les faits, à cet égard , sont aussi authentiques qu'effrayants.
Dans un espace de huit ans et demi, depuis le 8 mai 1787 jusqu'au 51 décembre 1795, sur cinq mille cent quatre-vingt-seize convicts embarqués ,
1 Voyez l'ouvrage de M. Ben tham.— ^Ptea forthe Constitution, shewing the enor milles committed, etc., etc., tn New South Wales.
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cinq cent vingt-deux périrent dans le passage ; et ce n'est pas tout, car cette table n'est pas complète. Sur vingt-huit vaisseaux , il y a une omission de cinq dont la mortalité reste inconnue.
Une navigation , quelque longue qu'elle soit , n'est point défavorable à la vie humaine : le capitaine Cook a fait le tour du monde sans perdre un seul homme. Il faut donc qu'il y ail des circonstances particulières pour rendre compte d'une mortalité qui va au point de décimer les hommes dans le passage à Botany-Bay. Ces circonstances meurtrières se trouvent dans l'espèce des prisonniers, et dans le mode de leur traitement. Leur accorde-t-on de la liberté , on a tout à craindre de leur esprit d'insubordination. Les tient-on renfermés , ils contractent des maladies mortelles. Des hommes durs et cupides sont-ils chargés de l'entreprise, les provisions sont insuffisantes et d'une mauvaise qualité. Un seul prisonnier a-t-il apporté des prisons ou des galères le germe d'une maladie putride , la contagion devient d'abord générale. Un vaisseau qui transportait des convicts en 1799 (le Hillsboroug), sur trois cents passagers en perdit cent un. Ce n'est pas, dit M. Collins, qu'on eût négligé aucune des précautions nécessaires ; mais la fièvre des prisons , qui avait infecté l'habillement d'un des convicts, causa tous ces ravages.
Qu'on multiplie les règlements tant qu'on voudra, il ne faut qu'une négligence , qu'un accident pour faire entrer la mort sous ses formes les plus hideuses dans ces prisons flottantes , qui ont à traverser la moitié du globe avec la contagion dans leur sein , avant de pouvoir séparer les pestiférés et les mourants , d'avec ceux qui n'ont échappé aux maladies que pour traîner une existence débile dans un état de servitude et d'exil.
Peut-on reconnaître l'intention de la loi dans cette accumulation de rigueurs imprévues? Le législateur paralt-il savoir ce qu'il fait , quand il ordonne une peine qui, dans son exécution, ne dépend plus de lui , — qui est soumise à une infinité d'accidents, — qui change de nature dès qu'elle est prononcée, — et devient tout autre dans le fait, qu'elle n'était dans sa volonté? La justice, dont le plus beau caractère est la certitude et la précision , la justice, qui doit tout peser dans la balance, parce qu'elle distribue des maux , ne devient-elle pas , dans ce système pénal, une sorte de loterie dont on ne saurait prédire l'événement ? Qu'on essaye de traduire en sentence judiciaire ces hasards compliqués : — « Je te condamne , dira le juge , mais je ne sais à quoi , — peut-être aux tempêtes et aux naufrages , — peut-être à la contagion , — peut-être à la famine , — peut-être au massacre par la main
des sauvages , — - peut-être aux bêtes féroces. Va, prends ta chance , péris ou prospère , souffre ou jouis, je l'éloigné de mes yeux; le vaisseau qui t'emporte me dérobe l'aspect de tes misères , je ne m'inquiète plus de toi. »
Cet établissement, dira-t-on peut-être, quoique très-défectueux sous le rapport pénal, produira des avantages politiques : c'est le berceau d'une colonie, il s'y formera peu à peu une population considérable ; les générations futures vaudront mieux que les fondateurs , et l'on aura enfin , après des siècles, une possession britannique d'une importance majeure.
Je répondrais d'abord , s'il faut répondre à tout, que, de tous les moyens qu'on pouvait prendre pour fonder une colonie dans ce nouveau continent, le plus coûteux et le moins favorable au succès était d'y envoyer , comme fondateurs , des hommes flétris et dépravés. S'il est une situation qui demande de la patience , de la sobriété , de l'industrie , c'est celle de colons transplantés loin de chez eux, exposés à toutes sortes de privations, qui ont tout à créer, et qui, dans un établissement nouveau, ont à se ménager avec des habitants sauvages et farouches, justement jaloux d'une invasion qui menace leur propriété. Des hommes vicieux, des malfaiteurs, ont toutes les passions destructives qui anéantiraient la société la mieux établie, si on ne les réprimait pas ; ils n'ont aucune des qualités morales et industrielles qui servent à former une communauté naissante, et à surmonter les obstacles nombreux que leur oppose la nature dans son état brut et inculte.
Étudiez l'histoire des colonies qui ont prospéré. Ce sont des quakers bienfaisants et paisibles , des émigrés religieux qui se transportaient dans un autre monde pour y trouver la liberté de conscience; des cultivateurs pauvres et honnêtes, qui savaient vivre de peu , et supporter de grandes fatigues.
«Les flibustiers, enrichis du pillage des nations, et qui, par leur nombre et par leurs richesses, auraient dû fonder des États , se sont anéantis par leurs vices , et n'ont laissé que dans l'histoire une trace de leur existence.
S'il était conforme à la saine politique de fonder une colonie dans la Nouvelle-Zélande, il fallait donc y envoyer de bons laboureurs , d'industrieux ouvriers, d'honnêtes familles ; et il fallait apporter les plus grands soins à en écarter les malfaiteurs, qui portent avec eux la semence de tous les désordres , et qui doivent détourner d'un pareil établissement tous ceux qu'on aurait dû y inviter de préférence.
II est rididule, au moins dans l'état actuel de
MAISON DE PÉNITENCE. — PANOPTIQUE
cette colonie, d'en parler comme d'un objet de commerce. Loin de produire un surplus échangeable , elle ne produit pas assez pour ses besoins. Elle a beaucoup à acheter, et presque rien à Tendre. Son seul moyen de commerce est le numéraire ; ce numéraire , envoyé par la métropole pour l'entretien civil et militaire du gouvernement , passe tout entier aux marchands nationaux ou étrangers qui vont vendre leurs denrées à Botany-Bay, à cinq cents pour cent de bénéfice. Faute de numéraire , le gouvernement a déjà été réduit à créer un papier -monnaie, c'est-à-dire à fonder une dette coloniale.
En voilà sans doute assez pour montrer que l'objet politique n'est pas mieux rempli par cet établissement que l'objet pénal.