‹ Œuvres de jeunesseChapitre 1 sur 96 · GRAND ET ILLUSTRE · texte numérisé non relu

GRAND ET ILLUSTRE

8E0FFR0Y-8AINT-HILAIRE,

comme an témoignage

«Tidniiration de ses travaux

et de son génie.

De I'.iuac.

Madsaoe Vauquer, née de Gonfla ns, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve- Sainte -Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau. Celte pension, connue sous le nom de la Maison Vauquer, admet également des hommes et des femmes, des jeunes geus et des vieillards, sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. Mais aussi depuis trente' ans ne s'y était-il jamais vu de jeune personne, et pour qu'un jeune homme y demeure, sa famille doitelle lui faire une bien maigre pension . Néanmoinf-en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s'y trouvait une fue soit tombé le mot drame

Cess.Tony JolunDot. Sta.il. Brrtoll,.

Daumier. E. Lampsofliui, etc.

dont H a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l'employer ici : non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot ; mais, l'œuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes ùttra muros et extra.

Sera-t-elle comprise au delà de Paris ? le doute est permis.

Les particularités de cette scène pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée, qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée. Cependant il s'y rencontre ça et là des douleurs que l'agglomération des vices et des vertus rend grandes et solennelles : à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts, s'arrêtent et s'apitoient; mais l'impression qu'ils en reçoivent est comme un fruit savoureux promptoment dé- , pauvre jeune fille. En quelque dise^dit I voré. Le char de la civilisation, semblable à celui de l'idole de Jagpar la manière abusive et tortionnaire | gernat, à peine retardé par uu cœur moins facile à broyer que ta»

Goriot a été président de sa section pendant la révolution, —page 15.

LE PÈRE GORIOT

autres et qui enraye sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. Ainsi lerez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vou- enfoncez dans un moelleux fauteuil eu vous disant : Peut-être ceci va-l-il in'auuiser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l'auteur, en le taxant d'exagération, en l'accusant de poésie. Ali ! sachez-le : ce drame n'est ni une fiction ni un roman. AU is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être.

La maison où s'exploite la pension bourgeoise appartient à madame Vauquer. Elle est situé* dans le bas de la rue Neuve-Saiule-Geneviève, à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui règne dans ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Gràce et le dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les conditions de l'atmosphère en y jetant des tons jaunes, eu y assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voilure y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait là que des pensions bourgeoises ou des institutions, de la misère ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer l'intelligence par des couleurs brunes, par des idées graves; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie ! Qui décidera de ce qui est plus horrible à voir, ou des cœurs desséchés, ou des crânes vides?

La façade de la pension donne sur un jardinet, eu sorte que la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Saiule-Geneviève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. Le long de celte façade, entre la maison et le jardinet, règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est one allée sablée, bordée de géraniums, de lauriersroses et de grenadiers plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit : Maison Vadqdeb, et dessous : Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Pendant le jour, une porte à claire-voie, armée d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette peinture, s'élève une statue représentant l'Amour. A voir le vernis écaillé qui la couvre, les amateurs de symboles y découvriraient peut-être un mythe de l'amour parisien qu'on guérit à ouelques pas de là. Sous le socle, cette inscription à demi effacée rappelle le temps auquel remonte cet ornement par l'enthousiasme dont il témoigne pour Voltaire, rentré dans Paris en 1777 :

Qui que tu sois, voici ton maître :

Il l'est, le fut, ou le doit être.

A la nuit tombante, la porte à claire-voie est remplacée par une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la façade est longue, se trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison ' voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entièrement, et attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et de vignes dont les fructifications grêles et poudreuses sout l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque muraille, règne une étroite allée qui mené à un couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique née de Conilans, prononce obstinément tieuillcs, malgré les observations grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées latérales est un carié d'artichauts Manqué d'arbres fruitiers en quenouille, et bordé d'oseille, de laitue ou dispersil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde peines envert, et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du cale, viennent le savourer par une chaleur capable de faire éclore des (cols. La facile, élevée de trois étages et surmontée de mansardes, est bâtie en murions et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. Les cinq croisées percées à chaque étage ont de petits carreaux et sont garnies de Jalousies dont aucune n'est relevée de la même manière, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisées qui, au rez-de-chaussée, ont pour ornements des barreaux en fer, grillagés. Derrière le bâtiment est une cour large d'environ vingt pieds, où vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar et la fenêtre de la cuisine se suspend le garde-manger, audessous duquel tombent les eaux grasses de l'évier. Cette cour a sur la rue JNcuve-Saiuie-Geuoviève une porte étroite par où lu cuisinière

chasse les ordures de la maison en nettoyant cette sentine à grand renfort d'eau, sous peine de pestilence.

Naturellement destiné à l'exploitation de la* pension bourgeoise, le rez-de chaussée se compose d'une première pièce éclairée par les deux croisées de la rue, et où l'on entre par une porte-fenêtre. Ce salon communique à uue salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carroaux mis en couleur et frottés. Bien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffes de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve uue table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre partout aujourd'hui. Cette pièce, assez mal plancbéiée, est lambrissée à hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier vernij représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d'entre tes croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pen sionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont te loyer toujours propre atteste qu'il ne s'y bit de feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de (leurs artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné; elle pue le service, l'office, l'hospice. Peut-être pourrait-elle se décrire, si l'on inventait un procédé pour évaluer les quantité-, élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catarrbales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien ! malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte e» uue couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel b crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans m» angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder h» serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. II s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromètre à capucin qui sort qeand il pleut, des gravures exécrables qui ôlent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filets dorés ; un cartel en écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des quinquets d'Argand où la poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange enco»e, elle a des taches ; si elle n'a ni trous ni baillons, elle va tomber en pourriture.

Celte pièce est dans tout son lustre au moment où, vers sept heures du malin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse, saute sur lès buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un lourde faux cheveux mal mis,, elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un ne/ a bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son' corsage trop plein cl qui Hotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation, el dont madame Vauquer respire l'air chaudement tetide sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée- d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses a l'amer rcnfrogiiunient de l'escompteur, enfin loiuesa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne, l.e bague ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blalard' de cette petite femme est le produit de celte vie, comme le typhus est là conséquence do exhalaisons d'un hôpital. Son jupon de luine tricotée, qui dépasse sa première jupe Iule arvee unevieille robe, et dont la ouale s'échappe par les feules de l'clol'l'c lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et l'ail preSSenllf les pensionnaires. Quand elle est la. ce S^WlWflh esll complet, Agec d'environ cinquante ans, madame Vaiipicr m s-emlile à toutes \<M femmes qui ont eu dtt wuUheurs. Kilo a I ueil vitreux, l'air

LE PÈRE GORIOT

innocent d'une eutremetteuse qui va se gendarmer pour se faire payer plus cher, mais d'ailleurs prête à tout pour adoucir son sort, à livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Picheiiru élaieut encore à livrer. Néanmoins, elle est bonne femme an fond, disent les pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme eux. Qu'avait été M. Vauquer? Elle ne s'expliquait jamais sur le défunt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les malheurs, répondait-elle. Il s'était mal conduit envers elle, ne lui avait laissé que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatira aucune infortune, parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En entendant trottiner sa maîtresse, la grosse Sylvie, la cuisinière, s'empressait de servir le déjeuner des pensionnaires internes.

Généralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dîner, qui coûtait trente francs par mois. A l'époque où cette histoire commence, les internes étaient au nombre de sept. Le premier étage contenait les deux meilleurs appartements de la maison. Madame Vauquer habitait le moins considérable, et l'autre appartenait à madame Couture, veuve d'un commissaire ordonnateur de la République française. Elle avait avec elle une très-jeune personne, nommée Victorine Taillefer, à qui e'Ie servait de mère La pension de ces deux dames montait à dix-huit cents francs. Les deux appartements du second étaient occupés, l'un par un vieillard nommé Poiret; l'autre, par un homme âgé d'environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se teignait les favoris, se disait ancien négociant, et s'appelait M. r'au- Irin. Le troisième étage se composait de quatre chambres, dont d< ux étaient louées, lune par une vieille lille nommée mademoiselle Micliouueau ; l'autre par un ancien lahi icant de vermicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer le Père Goriot. Les deux autres chambres étaient destinées aux oiseaux de passage, à ces iuforlunés étudiants qui, comme le père Goriot et mademoiselle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq francs par mois à leur nourriture et à leur logement , mais madame Vauquer souhaitait peu leur présence et ne les prenait que quand elle ne trouvait pas mieux : ils mangeaient trop de pain. En ce moment l'une de ces deux chambres appartenait à une jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris pour y faire sod droit, et dont la nombreuse famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer douze cents francs par an. Eugène de Raslignac, ainsi se nommait-il, était un de ces jeunes gens façonnés au travail par le malheur, qui comprennent dès le jeune âge les espérances que leurs parents placent eu eux, et qui se préparent une belle destinée en calculant déjà la portée de leurs études, et les adaptant par avance au mouvement futur de la société, pour être les premiers à la pressurer. Sans ses observations curieuses et l'adresse avec laquelle il sut se produire dans les salons de Paris, ce récit n'eût pas été coloré des tons vrais qu'il devra sans doute à son esprit sagace et à'son désir de pénétrer les mystères d'une situation épouvantable aussi soigneusement cachée par cen qui l'avaient créée que par celui qui la subissait.

Au-dessus de ce troisième étage étaient un grenier à étendre le linge et deux mansardes où couchaient un garçon de peine, nommé Christophe, et la grosse Sylvie, la cuisinière. Outre les sept pensionnaires internes, madame Vauquer avait, bon an, mal an, huit étudiants en droit ou en médecine, et deux ou trois habitués qui demeuraient dans le quartier, abonnés tous pour le dîner seulement. La salle contenait à dîner dix-huit personnes et pouvait en admettre une vingtaine; mais le matin, il ne s'y trouvait que sept locataires, dont la réunion offrait pendant le déjeuner l'aspect d'un repas de famille. Chacun descendait en pantoufles, se permettait des observations conlidenlielles sur la mise ou sur l'air des externes, et sur les événements de la soirée précédente, en s'exprimant avec la confiance de l'intimité. Ces sept pensionnaires étaient les enfants gâtés de madame Vauquer, qui leur mesurait avec une précision d'astronome les soins et les égards, d'après le chiffre de leurs pensions. Une même considération afieelait ces êtres rassemblés par le hasard. Lesdeux locataires du second ne payaient que soixante-douze francs par mois. Ce bon marché, qui ne se rencontre que dans le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe et la Salpélrière, et auquel madame Couture faisait seule exception, annonce que ces pensionnaires devaient être sous le poids de malheurs plus ou moins apparents. Aussi le spectacle désolant que présentait l'intérieur de cette maison se répétait-il dans le costume de ses habitués, également délabrés. Les hommes portaient des rediugotes dont la couleur était devenue problématique, des chaussures comme il s'en jette au coin des bornes dans les quartiers élégants, du linge élimé, des vêlements qui n'avaient plus que l'âme. Les femmes avaient des robes passées, reteintes, déteintes, de vieilles dentelles raccommodées, des gants glacés par Vusage, des collerettes toujours rousses et des fichus éraillés. Si tels étaient les habits, presque tous montraient des corps solidement charpentés, des constitutions qui avaient résisté aux tempêtes de la vie, des faces froides, dures, effacées comme celles des écus démonétisés. Les bouches flétrie:, étaient armés de dents avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action ; non pas de ces drames joués à la lueur des rampes, entre des toiles peintes, mais des drames vivants et muets, des drames glacés qui remuaient chaudement le cœur, des drames continus.

La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux fatigués un crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclé par du fil d'archal, qui aurait effarouché l'ange de la pitié. Son châle à franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il cachait étaient anguleuses. Quel acide avait dépouillé cette créature de ses formes féminines? elle devait avoir été jolie et bien faite : était-ce le vice, le chagrin, la cu|>idité?avait-elle trop aimé, avait-elle été marchande à la toilette, ou seulement courtisane? Expiait-elle les triomphes d'une jeunesse insolente au-devant de laquelle s'étaient rués les plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants? Son regard blanc donna'l froid, sa figure rabougrie menaçait. Elle avait la voix clairette d'utv cigale criant dans son buisson aux approches de l'hiver. Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur affecté d'un catarrhe à la vessie, et abandonné par ses enfants, qui l'avaieut cru sans ressource. Ce vieillard lui avait légué mille francs de rente viagère, périodiquement disputés par les héritiers, aux calomnies desquels elle était en butte. Quoique le jeu des passions eût ravagé sa figure, il s'y trouvait encore certains vestiges d'une blancheur et d'une finesse dans le tissu qui permettaient de supposer que le corps conservait quelques restes de beauté.

M. Poiret était une espèce de mécanique. En l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée au Jardiu-des-Planles, la tête couverte d'une vieille casquette flasque, tenant à peine sa canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à sa cravate jcordée autour de son cou de dindon, bien des gens se demandaient sijeette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard Italien. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi'' quelle passion avait bistré sa face bulbeuse, qui, dessinée en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il avait été? mais peut-être avail-il été employé au ministère de la justice, dans le bureau où les exécuteurs des hautes-œuvres envoient leurs mémoires de frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les parricides, de son pour les paniers, de ficelle pour les couteaux. Peut-être avait-il été receveur à la porte d'un abattoir, on sous-inspecteur de salubrité. Enfin, cet homme semblait avoir été l'un des ânes de notre grand moidin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent même pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tourné les infortunes ou les saletés publiques, enfin l'un de ces hommes dont nous disons, en les voyant : // en faut pourtant comme ça. Le beau Paris ignore ces figures blêmes du souffrances morales ou physiques. Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n'en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourezle, décrivez-le I quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d'inouï, oublié par les plongeurs littéraires. La maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses.

Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des pensionnaires et des habitués. Quoique mademoiselle Victorine Taillefer eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose, et qu'elle se rattachât à la souffrance générale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins son visage n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste aux feuilles jaunies, fraîchement planté dans un terrain contraire. Sa physionomie roussàtre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient celte grâce que les poètes modernes trouvaient aux statuettes du moyen âge. Ses yeux gris mélangés de noir exprimaient une douceur, une résignation chrétiennes. Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes. Elle était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravissante: le houheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard. Si la joie d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage pâle ; si les douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné ces joues déjà légèrement creusées; si l'amour eût ranimé ees yeux tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait ce qui crée une seconde l'ois la femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire eût fourni le sujet d'un livre. Son père croyait avoir des raisons pour ne pas la reconnaître, refusait de la garder près de lui, ne lui accordait que six cents francs par an, et avait dénaturé sa fortune, afin de pouvoir ]a transmettre en entie» à son fils. Parente éloignée de la mère de Victorine, qui jadis étak venue mourir de désespoir chez elle, madame Couture prenait soin de l'orpheline comme de son enfant. Malheureusement la veuve du commissaire ordonnateur des armées de la République ne possédait rien au monde que son douaire et sa pension ; elle pouvait laisser un jour celle pauvre fille, sans expérience et sans ressources, à la merci du monde. La bonne femme menait Victorine à la messe tous les dimanches, à confesse tous les quinze jours, afin d'en faire à tout hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux offraient un

LE PÈRE GORIOT

avenir à celle enfant désavouée, qui aimait son père, qui tous les ans s'acheminait «'liez lui pour y apporter le pardon de sa mère; mais qui, tous les ans, se cognait contre la porte de la maison paternelle, inexorablement fermée. Son frère, son unique médiateur, n'était pas venu la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de sou père, d'attendrir le cœur de son frère, et priait pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire infâme, Victorine faisait entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier blessé, dont le cri de douleur exprime encore l'amour.

Eugène de Hastignac avait un visage tout méridional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Sa tournure, ses manières, sa pose habituelle, dénotaient le fils d'une famille noble, où l'éducation première n'avait comporté que des traditions de bon goût. S'il était ménager de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user les vêtements de l'an passé ; néanmoins il pouvait sortir quelquefois mis comme l'est un jeune homme élégant. Ordinairement il portait une ■vieille redingote, un mauvais gilet, la méchante cravate noire, flétrie, mal nouée de l'étudiant, un pantalon à l'avenant et des bottes ressemelées.

Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante ans, à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : — Voilà un fameux gaillard ! 11 avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : — Ça me connaît. Il connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. H avait prêté plusieurs fois de l'argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son œil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses mœurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l'aide d'un passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l'étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arrêtés à l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur de sou caractère. Souvent une.boulade digne de Jnvénal, et par laquelle H semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d'inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu'il gardait rancune à l'état social, et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui.

Attirée, peut-être à son insu, par la force de l'un ou par la beauté de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait ses regards furlifs, ses pensées secrètes, entre ce quadragénaire et le jeune étudiant; mais aucun deux ne paraissait songer à elle, quoique d'un jour à l'autre le hasard pût changer sa position et la rendre unrriche parti. D'ailleurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de vérifier si les malheurs allégués par l'une d'elles étaient faux ou véritables. Toutes avaient les unes pour les autres une indifférence mêlée de défiance qui résultait de leurs situations respectives. Elles se savaient impuissantes à soulager leurs peines, et toutes avaient, en se les coulant, épuisé la coupe des condoléances. Semblables à de vieux époux, elles n'avaient plus rien à se dire. Il ne restait donc entre elles que les rapports d'une vie mécanique, le jeu de rouages sans huile. Toutes devaient passer droit dans la me devant un av BUgle, écouter sans émotion le lécil d'une infortune, et voir dans une mort la solution d'un problème de misère qui les rendait froides a la plus terrible agonie. La plus heureuse de ces âmes désolées était ma dame Vauquer, qui trônait

dans cet hospice libre. Pour elle seule, ce petit jardin, que le silence et le froid, le sec et l'humide, faisaient vaste connue un steppe, était on riant bocage, l'our elle seule, celle maison jaune et morne, qui sentait le vert-de-gris du comptoir, avait des délices. Ces calcinons lui appartenaient. Elle nourrissait ces forçais acquis à des peines perpétuelles, en exerçant sur eux une autorité respectée. Où ces pauvres êtres auraient-ils trouvé dans Paris, au prix où elle les donnait, des aliments sains, suffisants, et un appartement qu'ils étaient maîtres de rendre, sinon élégant ou commode, du moins propre et salubre? Se fût-elle permis une injustice criante, la victime l'aurait supportée sans se plaindre.

Une réunion semblable devait offrir et offrait en petit les éléments d'une société complète. Parmi les dix-huit convives, il se rencontrait, comme dans les collèges, comme dans le monde, une pauvre créature rebutée, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au commencement de la seconde année, celle figure devint, pour Eugène de Rastignac, la plus saillante de toutes celles au milieu desquelles il était condamné à vivre encore pendant deux ans. Ce pâliras était l'ancien vermicellier, le père Goriol, sur la tête duquel un peintre aurait, comme l'historien, fait tomber toute la lumière du tableau. Par quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée de pitié, ce non respect du malheur avaient-ils frappé le plus ancien pensionnaire? Y avait-il donné lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces questions tiennent de près à bien des injustices sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par indifférence. N'aimons-nous pas tous à prouver notre force ::iix dépens de quelqu'un ou de quelque chose? L'être le plus débile, le gamin sonne à toutes les portes quand il gèle, ou se hisse pour écrire son nom sur un monument vierge.

Le père Goriol, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement, moyennant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui, vers cette époque, était respectueusement nommé M. Goriot, le litelle considérer comme un imbécile qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande, dont la finesse était d'autant plus remarquable, que le vermicellier portait sur sou jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de cheveux qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes forlunes. Lorsque son hôtesse l'accusa d'être un galantin, il laissa errer sur ses lèvres le gai sourire du bourgeois dont on a flatlé le dada. Ses ormoires (il prononçait ce mot à la manière du menu peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie de sou ménage. Les yeux de la veuve s'allumèrent quand elle l'aida compkisamment à déballer et ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverts, les huiliers, les saucières, plusieurs plats, des déjeuners en vermeil, eulin des pièces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rappelaient les solennités de sa vie domestique. « Ceci, dit-il à madame Vauquer en serrant un plat et une petite écuclle dont le couvercle représentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier présent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre lionne! elle y avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, madame ? j'aimerais mieux gratler la terre avec mes ongles que de me séparer décela. Dieu merci! je pourrai prendre dans celle écuelle mon café tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour longtemps. » Enfin, madame Vauquer avait bien vu, de son œil de pie, quelques inscriptions sur le grand livre qui, vaguement additionnées, pouvaient faire à cet excellent Goriot uu revenu d'environ huit à dix mille francs. Des ce jour, madame Vauquer, née de Conflans, qui avait alors quarante-huit ans effectifs, et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idées. Quoique le larmier des yeux de Goriot lui retourné, gonllé, pendant, ce qui l'obligeait à les essuyer assez fréquemment, elle lui trouva l'air agréable et comme il faut. D'ailleurs, son mollet charnu , saillant, pronostiquait, autant que son long ne/, carré, des qualités morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire et naïvement uiaise du bonhomme. Ce devait èlrc une bête solidement balie, capa-

LE PÈRE GORIOT

ble de dépenser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur de l'école Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien tiré à quatre épingles, "il prenait si richement son tabac, il le humait en homme si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine de macouba, que, le jour où M. Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du désir qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour renaître en Goriot. Se marier- vendre sa pension, donner le bras à cette fine fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y quêter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche à Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle à sa guise, en loge, sans attendre îes billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de ses pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout l'Eldorado des petits ménages parisiens. Elle n'avait avoué à personne qu'elle possédait quarante mille francs amassés sou à sou. Certes elle se croyait, sous le rapport de la fortune, un parti sorlable. « Quant au reste, je vaux bien le bonhomme ! » se dit elle en se retournant dans son lit, comme pour s'attester à elle-même des charmes que la grosse Sylvie trouvait chaque matin moulés en creux. Dès ce jour, pendant environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de M. Goriot, et fit quelques frais de toilette, excusés par la nécessité de donner à sa maison un certain décorum en harmonie avec les personnes honorables qui la fréquentaient. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la prétention de n'accepter désormais que les gens les plus distingués sous tous les rapports. Un étranger se présentait-il, elle lui vantait la préférence que M. Goriot, un des négociants les plus notables et les plus respectables de Paris, lui avait accordée. Elle distribua des prospectus en tête desquels se lisait : MAISON VAUQUER. « C'était, disait-elle, une des plus anciennes et des plus estimées pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus agréables sur la vallée des Gobelins (on l'apercevait du troisième étage), et un joli jardin, au bout duquel s'étendait une ALLEE de tilleuls. » Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus lui amena madame la comtessede l'Ambermesnil, femme de trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation et le règlement dune pension qui lui était due, en qualité de veuve d'un général mort sur les champs de bataille. Madame Vauquer soigna sa table, fit du feu dans les salons pendant près de six mois, et tint si bien les promesses de son prospectus quelle y mit du sien. Aussi la comtesse disait-elle à madame Vauquer, en l'appelant chère amie, qu'elle lui procurerait la baronne de vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension plus coûteuse que ne l'était la maison Vauquer. Ces dames seraient d'ailleurs fort à leur aise quand les bureaux de la guerre auraient fini leur travail, « Mais, disait-elle, les bureaux ne terminent rien. » Les deux 1 veuves montaient ensemble après le dîner dans la chambre de madame Vauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant du cassis et mangeant des friandises réservées pour la bouche de la maîtresse. Madame de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de son hôtesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs devinées dès le premier jour : elle le trouvait un homme parfait.

— Ah ! ms chère dame, un homme sain comme mon œil. lui disait la veuve, un homme parfaitement conservé, et qui peut donner encore bien de l'agrément à une femme.

La comtesse fit généreusement des observations à madame Vauquer sur sa mise, qui n'était pas en harmonie avec ses prétentions. — Il faut vous mettre sur le pied de guerre, lui dit-elle. Après bien des calculs, les deux veuves allèrent ensemble au Palais-Royal, où elles achetèrent, aux galeries de bois, un chapeau à plumes et un bonnet. La comtesse entraîna son amie au magasin de la Petite Jeannette, où elles choisirent une robe et une écharpe. Quand ces munitions furent employées, et que la veuve fut sous les armes, elle ressembla parfaitement à l'enseigne du bœuf à la mode. Néanmoins, elle se trouva si changée à son avantage, qu'elle se crut l'obligée de la comtesse, et, quoique peu donnante, elle la pria d'accepter un chapeau de vingt francs. Elle comptait, à la vérité, lui demander le service de sonder Goriot et de la faire valoir auprès de lui. Madame de l'Ambermesnil se prêta fort amicalement à ce manège, et cerna le vieux vermicellier, avec lequel elle réussit à avoir une conférence; mais, après l'avoir trouvé pudibond, pour ne pas dire réfractaire aux tentatives que lui suggéra son désir particulier de le séduire pour son propre compte, ?lle sortit révoltée de sa grossièreté.

— Mon ange, dit-elle à sa chère amie, vous ne tirerez rien de cet Tiomme-là ! il est ridiculement défiant; c'est un grippe-sou, une bête, un sot, qui ne vous causera que du désagrément.

Il y eut entre M. Goriot et madame de l'Ambermesnil, des choses telles, que la comtesse ne voulut même plus se trouver avec lui. Le lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension, et en laissant une défroque prisée cinq francs. Quelque àpreté que madame Vauquer mît à ses recherches, elle ne put obtenir aucun renseignement dans Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de cette déplorable affaire, en se plaignant 4s son trop de confiance,

quoiqu'elle lût plus méfiante que ne l'est une chatte; mais elle ressemblait à beaucoup de personnes qui se défient de leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre, mais vrai, 'dont la racine est facile à trouver dans le cœur humain. Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; après leur avoir montré le vide de leur àme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée; mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surprendre l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont étrangers, au risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des individus nés mercenaires, qui ne font aucun bien à leurs amis ou à leurs proches, parce qu'ils le doivent; tandis qu'en rendant sercice à des inconnus, ils en recueillent un gain d'amour-propre : plus le cercle de leurs affections est près d'eux, moins ils aiment; plus il s'étend, plus serviables ils sont. Madame Vauquer tenait sans doute de ces deux natures, essentiellement mesquines, fausses, exécrables.

— Si j'avais été ici, lui disait alors Vautrin, ce malheur ne vous serait pas arrivé '. je vous aurais joliment dévisagé cette farceuse-là. Je connais leurs frimousses.

Comme tous les esprits rétrécis, madame Vauquer avait l'habitude de ne pas sortir du cercle des événements, et de ne pas juger leurs causes. Elle aimait à s'en prendre a autrui de ses propres fautes. Quand cette perte eut lieu, elle considéra l'honnête vermicellier comme le principe de son infortune, et commença dès lors, disait-elle, à se dégriser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilité de ses agaceries et de ses frais de représentation, elle ne tarda pas à en deviner la raison. Elle s'aperçut alors que son pensionnaire avait déjà, selon son expression, ses allures. Enfin il lui fut prouvé que son espoir, si mignonnement caressé, reposait sur une base chimérique, et qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-là, suivant le mot énergique de la comtesse, qui paraissait être une connaisseuse. Elle alla nécessairement plus loin en aversion qu'elle n'était allée dans son amitié. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses espérances trompées. Si le cœur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. Mais M. Goriot était son pensionnaire, la veuve fut donc obligée de réprimer les explosions de son amour-propre blessé, d'enterrer les soupirs que lui causa cette déception, et de dévorer ses désirs de vengeance, comme un moine vexé par son prieur. Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme à inventer de sourdes persécutions contre sa victime. Elle commença par retrancher les superfluités introduites dans sa pension. — Plus de cornichons, plus d'anchois : c'est des duperies1 dit-elle à Sylvie, le matin où elle rentra dans son ancien programme. M. Goriot était un homme frugal, chez qui la parcimonie nécessaire aux gens qui font euxmêmes leur fortune était dégénérée en habitude. La soupe, le bouilli, un plat de légumes, avaient été, devaient toujours être, son dîner de prédilection. Il fut donc bien difficile à madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser les goûts. Désespérée de rencontrer un homme inattaquable, elle se mit à le déconsidérer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances. Vers la lin de la première année, la veuve en était venue à un tel degré de méfiance, qu'elle se demandait pourquoi ce négociant, riche de sept à huit mille livres de rente, qui possédait une argenterie superbe et des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue, demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement à sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette première année, Goriot a*>ait souvent dîné dehors une ou deux fois par semaine; puis, insensiblement, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient trop bien aux intérêts de madame Vauquer pour qu'elle ne fût pas mécontente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribués autant à une lente diminution de fortune qu'au désir de contrarier son hôtesse. Une des plus détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, à la fin de la deuxième année, M. Goriot justifia les bavardages dont il était l'objet, en demandant à madame Vauquer de passer au second étage, et de réduire sa pension à neuf cents francs. Il eut besoin d'une si stricte économie, qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant l'hiver. La veuve Vauquer voulut être payée d'avance; à quoi consentit M. Goriot, que dès lors elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui devinerait les causes de cette décadence. Exploration difficile! Comme l'avait dit la fausse comtesse, le père Goriot était un sournois, un taciturne. Suivant la logique des gens à tête vide, tous indiscrets parce qu'ils n'ont qud des riens à dire, ceux qui ne parlent pas de leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce négociant si distingué devint donc un fripon, ce galantin fut un vieux drôle. Tantôt, selon Vautrin, qui vint vers cette époque habiter la maison Vauquer, le père Goriot était un homme qui allait à la Bourse et qui, suivant une expression assez énergique de la langue financière, carottait sur les rentes après s'y être ruiné.

LE PÈRE GORIOT

Tantôt c'iiait un de ces petits joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu. Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute police; mais Vautrin prétendait qu'il n'était pas assez, rusé pour en être. I.e père Goriot était encore un avare qui prêtait à la petite

semaine, un homme qui nourrissait des néros à la loterie. On en

faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuissance, engendrent de plus mystérieux. Seulement, quelque ignoble que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il inspirait n'allait pas jusqu'à le faire bannir : il payait sa pension. Puis il était utile: chacun essuyait sur lui sa bonne OU mauvaise humeur par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opinion qui paraissait plus probable, et qui fut généralement adoptée, était celle de madame Vauquer. A l'entende, cet homme si bien couservé, sain comme son œil et avec lequel on pouvait avoir encore beaucoup d'agrément, était uu libertin qui avait des goûts étranges. Voici sur quels laits la veuve Vauquer appuyait se, calomnies. Quelques mois après le départ de celte désastreuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois à ses dépens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans son escalier le froufrou d'une robe de soie et le pas mignon d'une femme jeune et légère qui filait chez Goriot, dont la porte s'était intelligenuneû'. ouverts. Aussitôt la grosse Sylvie vint dire à sa maîtresse qu'une fille, trop jolie pour être honnête, mise comme une divinité, chaussée en brodequins de prunelle qui n'étaient pas crottés, avait glissé comme une anguille de la rue jusqu'à sa cuisine, et lui avait demandé l'appartement de M. Goriot. Madame Vauquer et sa cuisinière se mirent aux écoutes, et surprirent plusieurs mots tendrement prononcés pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand M. Goriot reconduisit sa dame, la grosse Sylvie prit aussitôt son panier, et feignit d'aller au marché, pour suivre le couple amoureux.

— Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, il faut que M. Goriot soit diamrement riche tout de même, pour les mettre sur ce piedlà. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'Estrapade un superbe équipage dans lequel elle est montée.

Pendant le dinar, madame Vauquer alla tirer un rideau, pour empêcher que Goriot ne fut incommodé par le soleil, dont un rayon lui tombait sur les yeux.

— Vous êtes aimé des belles, monsieur Goriot, le soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion à la visite qu'il avait reçue. Peste ! vous avez bon goût, elle était bien jolie.

— C'était ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans lequel les pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un vieillard qui garde les apparences.

Un mois après cette visite, M. Goriot en reçut une autre. Sa fille qui, la première lois, était venue en toilette du matin, vint après le dîner et habillée comme pour aller dans le monde. Les pensionnaires, occupés à causer dans le salon, purent voir en elle une jolie blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée pour être la fille d'un père Goriot.

— El de deux ! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas. Quelques jours après, une autre fille, grande et bien faite, brune, à

cheveux noirs et à l'œil vif, demanda 51. Goriot.

— Et de trois! dit Sylvie.

Cette seconde fille, qui la première fois était aussi venue voir son père le malin, viui quelques jours après, le soir, en toilette de bal et en voiture.

— Et de quatre ! dirent madame Vauquer et la grosse Sylvie, qui ne reconnurent dans celte grande dame aucun vestige de la fille simplement mise le matin où elle fil sa première visite.

Goriot payait encore douze cents francs de pension. Madame Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche eût quaire ou cinq maîtresses, ei le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses filles. Elle ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la maison Vauquer. Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indifférence de son pensionnaire à son égard, elle se permit, au commencement de la deuxième année, de l'appeler vieux matou. Enfin, quand son pensionnaire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, eu voyant descendre une de ces dames. Le père Goriot lui répondit que cette dame était sa fille aînée.

— Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigrement madame Vauquer.

— Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire avec la douceur d'un homme ruiné qui arrive à loules les docilités de la misère.

Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépense), en montant au troisième étage et en se initiant à quarantecinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, Congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la première foi, sans être poudré, sou hôtesse laissa échapper une exclam, ition de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils étaient d'un gris gaie et verdàtre. Sa physionomie, que des chagrins secrels avaient insensiblement rendue plus Irisle de jour eu jour, semblait la plus désolée de toiites celles qui garnissaient la table: il n'y eul alors plus auoun doute. Le père Coriol était uu vieux libertin dont les yeux n'avaient été préservés de la maligne inlluenee des remèdes nécessités par ses maladies que par l'habileté d'un médecin. La couleur dégoû-

tante de ses cheveux provenait de ses excès et des drogues qu'il avait prises pour les continuer. L'étal physique et moral du bonhomme donnait raison à ces radotages. Quand son irousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux, disparurent un à un. Il avait quitté l'habit bleu-barbeau, lout son costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent; ..a figure, bourbe par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida démesurément ; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neu\e-Sainle-Geneviève, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en médecine, ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l'avoir longtemps houspillé sans eu rien tirer. Un soir, après le dîner, madame Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie : — Eh bien ! elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles ? en mettant en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse l'eût piqué avec un fer.

— Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une voix émue.

— Ah ! ah ! vous les voyez encore quelquefois ! s'écrièrent les étudiants. Bravo ! père Goriot I

Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries dont sa réponse fut le sujet : il était retombé dans un étal méditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement séuile dû à son défaut d'intelligence. S'ils l'avaient bien connu, peut-être auraient-ils été vivement intéressés par le problème que présentait sa situation physique et morale ; mais rien n'était plus difficile. Quoiqu'il lût aisé de savoir si Goriot avait réellement été vermicellier, et quel était le chiffre de sa fortune, les vieilles gens dont la curiosité s'éveilla sur son compte ne sortaient pas du quartier et vivaient dans la pension comme des huîtres sur un rocher. Quant aux autres personnes, l'entraînement particulier de la vie parisienne leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte Geneviève, le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces esprits étroits, comme pour ces jeunes gens insouciants, la sèche misère du père Goriot et sa stupide attitude étaient incompatibles avec une fortune et une capacité quelconques. Quant aux femmes qu'il nommait ses filles, chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui disait, avec la logique sévère que l'habitude do tout supposer donne aux vieilles femmes occupées à bavarder pendant leurs soirées : « Si le père Goriot avait des filles aussi riches que paraissaient l'être toutes les daines qui sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au troisième, à quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas vêtu comme un pauvre. » llien ne pouvait démentir ces inductions. Aussi, vers la fiu du mois de novembre 1819, époque à laquelle éclata ce drame, chacun dans la pension avait-il des idées bien arrêtées sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe à .classer dans les Cusqueltifères, disait un employé au Muséum, un des habitués à cachet. Poiret était un aigle, un gentleman auprès de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, répondait: il ne disait rien, à la vérité, en parlant, raisonnant ou répondant, car il avait l'habitude de répéter en d'autres termes ce que les autres disaient ; mais il contribuait à la conversation, il était vivant, il paraissait sensible ; tandis que le père Goriot, disait encore l'employé au Muséum, était constamment à zéro de Réaumur.

Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou ceux auxquels uue position difficile communique momentanément les qualités des hommes d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de travail que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté lavait laissé libre de goûter les délices visibles du Paris matériel. Un étudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaître le répertoire de chaque théâtre, étudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers de la capitale ; fouiller les bons et le, mauvais endroits, suivre les cuurs qui amusent, inventorier les richesses de, musée,. Uu étudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, uu professeur du collège de France, payé pour se tenir à la bailleur de son auditoire, il rehausse sa cravate et se pose pour la femme des premières galeries de l'Opéra-Comiquc. Dans ces initiations successives, il se dépouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa *ie, et finit par concevoir l.t superposition des couches humaines qui composeni la société. S'il a commencé par admirer les voilures au défilé des Champs-Elysées par un beau soleil, il arrive bientôt à les envier. Eugène avait sulu l Bl apprentissage à son insu, quand il partit eu vacances, après avoir été reçu bachelier ès-lellres et bachelier en droit. Ses illusion, d enfance,

LE PÈRE GORIOT

ses idées de province, avaient disparu. Son intelligence modifiée, son ambition exaltée, lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Son père., ia mère, ses deux frères, ses deux sœurs, et une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la pente terre de llastignac. Le domaine, d'un revenu d'environ trois mille lianes était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout industriel de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque année douze cents francs, pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui était généreusement cachée, la comparaison qu'il fut forcé d'établir entre ses sreiirs, qui lui semblaient si belles dans son enfance, et les femmes de l'^iis, qui lui avaient réalisé le type d'une beauté rêvée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vil serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs du pressoir, enfin une foule .de circonstances inutiles à consigner ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent soif des distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien devoir qu'à son mérite. Mais son esprit était éminemment méridional: àl'exécution, sesdélerniinationsdevaientdonc être frappées de ces hésitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent eu pleine mer, sans savoir ni de quel côté diriger leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter à corps perdu dans le travail, séduit bientôt par la nécessité de se créer des relations, il remarqua combien les femmes ont d'inllnence sur la vie sociale, et avisa soudain à se lancer dans le monde, afin d'y conquérir des protectrices : devaient-elles manquer à un jeune homme ardent et spirituel dont l'esprit et l'ardeur étaient rehaussés par une tournure élégante et par une sorte de beauté nerveuse à laquelle les femmes se laissent prendre volontiers ? Ces idées l'assaillirent au milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaiement avec ses sœurs, qui le trouvèrent bien changé. Sa tante, madame de Marcillac, autrefois présentée à la cour, y avait connu les sommités aristocratiques. Tout à coup le jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si souvent bercé, les éléments de plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi importantes que celles qu'il entreprenait à l'Ecole de droit; il la questionna sur les liens de parenté qui pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué les branches de l'arbre généalogique, la vieille dame estima que, de toutes les personnes quî pouvaient servir son neveu parmi la gent égoïste des parents riches, madame la vicomtesse de Beauséant serait la moins récalcitrante. Elle écrivit à celle jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit à Eugène, en lui disant que, s'il réussissait auprès de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse répondit par une invitation de bal pour le lendemain.

Telle était la situation générale de la pension bourgeoise à la fin du mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eugène, après être allé au bal de madame de Beauséant, rentra vers deux heures dans la nuit. Aûn de regagner le temps perdu, le courageux étudiant s'était promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. Il allait passer la nuit pour la première fois au milieu de ce silencieux quartier, car il s'était mis sous le charme d'une fausse énergie en voyant les splendeurs du moude. Il n'avait pas dîné chez madame Vauquer. Les pensionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le lendemain matin au petit jour, comme il était quelquefois rentré des fêtes du Prado ou des bals de l'Odéon, en croltant ses bas de soie et gauchissant ses escarpins. Avant de mettre les verrous à la porte, Christophe l'avait ouverte pour regarder dans la rue. Rastignac se présenta dans ce moment, et put monter à sa chambre sans faire de bruit, suivi de Christophe, qui en faisait beaucoup. Eugène se déshabilla, se mit en pantoufles, prit une méchante redingote, alluma son feu de mottes, et se prépara lestement au travail, en sorte que Christophe couvrit encore par le tapage de ses gros souliers les apprêts peu bruyants du jeune homme. Eugène resta pensif pendant quelques moments avant de se plonger dans ses livres de droit. H venait de reconnaître en madame la vicomtesse de Beauséant l'une des reines de la mode à Paris, et dont la maison passait pour être la plus agréable du faubourg Saint- Germain. Elle était d'ailleurs, et par son nom et par sa fortune, l'une des sommités du monde aristocratique. Grâce à sa tante de Marcillac, le pauvre étudiant avait été bien reçu dans cette maison, sans connaître l'étendue de cette faveur. Etre admis dans ces salons dorés équivalait à un brevet de haute noblesse. En se montrant dans cette société, la plus exclusive de toutes, il avait conquis le droit d'aller partout. Ebloui par cette brillante assemblée, ayant à peine échangé quelques paroles avec la vicomtesse, Eugène s'était contente de divulguer, parmi la foule des déités parisiennes qui se pressaient dans ce raoul, une de ces femmes que doit adorer tout d'abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Reslaud, grande et bien faite, passait pour avoir l'une des plus jolies tailles de Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied bien découpé, du leu dans les mouvements, une femme que le marquis de Bonquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne lui filait aucun avantage ; elle avait les formes pleines et rondes, sans qu'elle pût eue .accusée de trop d'embonpoint. Cheval de pur sang, femme de

race, ces locutions commençaient à remplacer les anges du ciel, les figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amoureuse repoussée par le dandysme. Mais, pour Rastignac, madame Anastasie de Reslaud fut la femme désirable. Il s'était ménagé deux tours dans la liste des cavaliers écrite sur l'éventail, et avait pu lui parler pendant la première contredanse. — Où vous rencontrer désormais, madame? lui avait-il dit brusquement avec celte force de passion qui plaît tant aux femmes. — Mais, dit-elle, au Bois, aux Boulions, chez moi, partout. Et l'aventureux méridional s'était empressé de se lier avec celte délicieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de madame de Beauséant, il fut invité par celte femme, qu'il prit pour une grande dame, et eut ses entrées chez elle. Au dernier sourire qu'elle lui jeta, Rastignac crut sa visite nécessaire. H avait eu le bonheur de rencontrer un homme qui ne s'était pas moqué de son ignorance, défaut mortel au milieu des illustres impertinents de l'époque, les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay, les Adjuda-Pinio, les Vandenesse, qui étaient là dans la gloire de leurs fatuilés et mêlés aux femmes les plus élégantes, lady Brandon, la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouêt, madame de Sérizy, la duchesse de Carigliano, la comtesse Penaud, madame de Lanty, la marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomère et la marquise d'Espard, la duchesse de Maufi igneuse et les Granlieu. Heureusement donc, le naïf étudiant tomba sur le marquis de Montriveau, l'amant de la duchesse de Langeais, un général simple comme un enfant, qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Etre jeune, avoir soif du monde, avoir faim d'une femme, et voir s'ouvrir pour soi deux maisons ! mettre le pied au faubourg Saint- Germain chez la vicomtesse de Beauséant, le genou dans la Chausséed'Antin chez la comtesse de Reslaud ! plonger d'un regard dans les salons de Parisen enfilade, et se croire assez joli garçon pour y trouver aide et protection dans un cœur de femme ! se sentir assez ambilieux pour donner un superbe coup de pied à la corde roide sur laquelle il faut marcher avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouvé dans une charmante femme le meilleur des balanciers ! Avec ces pensées et devant cette femme qui se dressait sublime auprès d'un feu de mottes, entre le Code et la misère, qui n'aurait comme Eugène soudé l'avenir par une méditation, qui ne l'aurait meublé de succès? Sa pensée vagabonde escomptait si drument ses joies futures, qu'il se croyait auprès de madame de Reslaud, quand un soupir semblable à un han de saint Joseph troubla le silence de la nuit, retentit au cœur du jeune homme de manière à le lui l'aire prendre pour le râle d'un moribond. Il ouvrit doucement sa porte, et, quand il fut dans le corridor, il aperçut une ligne de lumière tracée au bas de la porte du pèro Goriot. Eugène craignit que son voisin ne se trouvât indisposé, il approcha son œil de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupé de travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crût pas rendre service à la société en examinant bien ce que machinait nuitamment le soi-disant vermicellier. Le père Goriot, qui sans doute avait attaché sur la barre d'une table renversée un plat et une espèce de soupière en vermeil, tournait une espèce de câble autour de ces objets richement sculptés, en les serrant avec une si grande force, qu'il les tordait vraisemblablement pour les convertir en lingots. — Pesie ! quel homme ! se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard, qui, à l'aide de cette corde, pétrissait sans bruit l'argent doré, comme une pâte. Mais serait-ce donc un voleur ou un receleur qui, pour se livrer plus sûrement à son commerce, affecterait la bêtise, l'impuissance, et vivrait en mendiant? se dit Eugène en se relevant un moment. L'étudiant appliqua de nouveau son œil à la serrure. Le père Goriot, qui avait déroulé son câble, prit la niasse d'argent, la mit sur la table après y avoir étendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre, opération dont il s'acquitta avec une làcilité merveilleuse. — Il serait donc aussi fort que l'était Auguste, roi de Pologne? se dit Eugène quand la barre ronde fut à peu près façonnée. Le père Goriot regarda son ouvrage d'un air triste, des larmes sortirent de ses yeux, il souffla le rat-de-cave à la lueur duquel il avait tordu ce vermeil, et Eugène l'entendit se coucher eu poussant un soupir.— Il est fou, pensa l'étudiant.

— Pauvre enfant l dit à haute voix le père Goriot.

A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet événement, et de ne pas inconsidérément condamner son voisin . Il allait rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile à exprimer, et qui devait être produit par des hommes en chaussons de 'lisière montant l'escalier. Eugène prêta l'oreille, et reconnut en elfet le son alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le cri de la porte ni les pas des hommes, il vit tout à coup une faible lueur au second étage, chez M. Vautrin. — Voilà bien des mystères dans une pension bourgeoise ! se dit-il. H descendit quelques marches, se mit a écouter, et le sonde l'or frappa son oreille. Bientôt la lumière fut éteinte, les deux respirations se firent entendre derechef sans que la porte < ût crié. Puis, à mesure que les deux hommes descendirent, le bruit alla s'affaiblissant.

— Qui va là .' cria madame Vauquer en ouvrant la fenêtre de sa

LR PRRR GORIOT.

— C'est moi qui rentre, maman Vaiiquier, dit Vautrin de sa grosse voix.

— C'est singulier ! Christophe avait mis les verrous, se dit Eugène en rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ee qui se passe autour de soi, dans Taris. Détourné par ces petits événements de sa méditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait par les soupçons qui lui tenaient sur le compte du père Goriot, plus distrait encore par la ligure de madame de Restant, qui de moments en moments se posait devant lui comme la messagère d'une brillante destinée, il finit par se coucher et par dormir à poings fermés. Sur dix nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en donnent sept au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller.

Enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique ea personne. — tace 2.

Le lendemain matin régnait à Paris un de ces épais brouillards qui l'enveloppent et l'embrument si bien, que les gens les plus exacts sont trompés sur le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se croit à huit heures quand midi sonne. Il était neuf heures et demie, madame Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. Christophe et la grosse Sylvie, attardés aussi, prenaient tranquillement leur café, préparé avec les couches supérieures du lait destiné aux pensionnaires, et que Sylvie faisait longtemps bouillir, afin que madame Vauquer ne s'aperçût pas de cette dîme illégalement levée.

— Sylvie, dit Christophe en mouillant sa première rôtie, M. Vautrin, qu'est un bon homme tout de même, a encore vu deux personnes cette nuit. Si madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire.

— Vous a-t-il donné quelque chose?

— Il m'a donné cent sous pour son mois, une manière de me dire : T»is-toi.

— Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas regardants, les autres voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la main droile au jour de l'an, dit Sylvie.

— Encore qu'est-ce qu'ils donnent ! fit Christophe, une méchante pièce, et de cent sous. Voilà depuis deux ans le père Goriot qui fait •es souliers lui-même. Ce griyou de I'oirct se passe de cirage, et le

boirait plutôt que de le mettre à ses savates. Quant au gringalet d'étudiant, il me donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes brosses, et il vend ses vieux habits par-dessus le marché, (lue baraque !

— Bah ! fit Sylvie en buvant de petites gorgées de café, nos places sont encore les meilleures du quartier : on y vit bien. Mais, à propos du gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose ?

— Oui. J'ai rencontré il y a quelques jours un monsieur dans la rue, qui m'a dit : — N'est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a des favoris qu'il toint? Moi j'ai dit : — Non, monsieur, il ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. J'ai donc dit ça à M. Vautrin, qui m'a répondu : — Tu as bien (ait, mon garçon! Réponds toujours comme ça. Rien n'est plus désagréable que de laisser connaître nos infirmités : ça peut faire manquer des mariages.

— Eh bien ! à moi, au marché, on a voulu m'englauder aussi pourme faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te farce ! Tiens, ditelle en s'interrompaut, voilà dix heures quart moins qui sonnent au Val-de-Grâce, et personnelle bouge.

— Ah bah ! ils sont tous sortis. Madame Couture et sa jeune personne sont allées manger le bon Dieu à Saint-Etienne dès huit heures. Le père Goriot est sorti avec un paquet. L'étudiant ne reviendra qu'après son cours, à dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes escaliers, que le père Goriot m'a donné un coup avec ce qu'il portait, qu'était dur comme du fer. Que qui fait donc, ce bonhomme-là '.' Les autres le font aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de même, et qui vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne pas grand'chose, mais les daines chez lesquelles il m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires, et sont joliment ficelées.

— Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une douzaine.

— Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes qui soûl venues

— Voilà madame qui se remue ; elle va faire son sabbat : faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat.

Sylvie monta chez sa maltresse.

— Comment, Sylvie, voilà dix heures quart moins; vous m'avez laissée dormir comme une marmotte ! Jamais pareille chose n'est arrivée. ,

— C'est le brouillard, qu'est à couper au couteau.

— Mais le déjeuner?

— Bah ! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps ; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette.

— Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer ; on dit le patron-minette.

— Ah ! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous pouvez déjeuner à dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas bougé. Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des souches qui sont.

— Mais, Sylvie, lu les mets tous les deux ensemble, comme si...

— Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant échapper un gros rire bête. Les deux font la paire.

— C'est singulier, Sylvie : comment M. Vautrin est-il donc rentré cette nuit après que Christophe a eu mis les verrous?

— Bien au contraire, madame. 11 a entendu M. Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir la porte. Et voilà ce que vous avez cru...

— Donne-moi ma camisole, et va vile voir au déjeuner. Arrange le reste du mouton avec des pommes de terre, et donne des poires cuites, de celles qui coûtent deux liards la pièce.

Quelques instants après, madame Vauquer descendit au moment où son chat venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait uu bol de lait, et le lapait en toute hâte.

— Mistigris 1 s'écria-l-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotier à ses jambes. Oui, oui, fais ton capou, vieux lâche! lui dit-elle. Sylvie! Sylvie !

— Eh bien! quoi, madame?

— Voyez donc ee qu'a bu le chat.

— C'est la faute de cet animal de Christophe, à qui j'avais dit de mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous inquiétez pas, madame, ce sera le café du père Goriot. Je mettrai de l'eau dedans. Il ne s'en apercevra pas. Il ne fait attention à rien, pas même à ce qu'il mange.

— Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame Vauquer en plaçant les assiettes.

— Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables.

— J'ai trop dormi, dit madame Vauquer,

— Mais aussi madame est-elle fraîche comme une rose.

Kn ce moment, la sonnette se lit entendre, et Vautrin entra dans le salon en chantant de sa grosse voix .

J'ai longtemps parcouru le momie,

El l'on in a VU de toute part...

— Oh ! oh ! bonjour, maman Vauquer, dit-il en apercevant l'hôtesse,

qu'il prit galamment dans ses tiras.

— Allons, finisse/ donc !

— Dites impertinent I reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bleu \«

LE PÈRE GORIOT

dire? Tenez, je vais meure le couvert avec vous. Ah ! je suis gentil, n'est-ce pas?

Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer...

— Je viens de voir quelque chose de singulier.

au hasard.

— Quoi? dit la veuve.

— Le père Goriot était à huit heures et demie rue Danphine, chez l'orfèvre qui achète de vieux couverts et des galons; il lui a vendu pour une bonne somme un ustensile de ménage en vermeil, assez joliment tortillé pour un homme qui n'est pas de la manique.

— Bah! vraiment?

; Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de mes amis qui s'expatrie par les messageries royales; j'ai attendu le père Goriot pour voir :

histoire de rire. Il a remonté dans ce quartierci, rue des Grès, où il est entré dans la maison d'un usurier connu, nommé Gobseck, un fier drôle, capable de faire des dominos avec les os de son père ; un juif, un arabe, un grec, un bohémien, un homme qu'on serait bien embarrassé de dévaliser, il met set écus à la banque.

— Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot?

— Il ne fait rien, dit Vaulrin, il défait. C'est un imbécile assez bête pour se ruiner à aimer les filles qui...

— Le voilà ! dit Sylvie.

— Christophe, cria le père Goriot, monte avec moi.

Christophe suivit le père Goriot, et redescendit bientôt.

— Où vas-lu? dit madame Vauquer à son do meslique.

— Faire une commission pour M.Goriot.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit Vautrin, en arrachant des mains de Christophe une lettre sur laquelle il lut : A madame la comtesse Anastasie de Restaud. Et tu vas?

reprit-il en rendant la lettre à Christophe.

— Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'à madame la comtesse.

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans, dit Vautrin en mettant la lettre au jour : un billet de banque? non. 11 entr'ouvrit l'enveloppe. — Un billet acquitté ! s'écria-t-il. Fourche! il est galant, le roquenlin. Va, vieux Lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe, qu il fit tourner s«r lui-même comme un dé, tu auras un hou pourboire.

Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Madame Vauquer allumait le poêle, aidée par Vautrin, qui fredonnait toujours :

J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'on m'a vu de toute part...

Quand tout fut prêt, madame Couture et mademoiselle Taillefer rentrèrent.

— D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame? dit madame Vauquer à madame Couture.

Christophe et la grosse Sylvie. — page 8.

— Nous venons de faire nos dévotions à Saint-Etienne-du-Mont : ne devons-nous pas aller aujourd'hui chez M. Taillefer? Pauvre petite, elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en s'asseyant devant le poêle, à la bouche duquel elle présenta ses souliers, qui fumèrent.

— Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vauquer.

— C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu d'attendrir le cœur de votre père, dit Vautrin en avançant une chaise à l'orpheline. Mais ça ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se chargeât de dire son fait à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci.

— Pauvre enfant ! dit madame Vauquer. Allez, mon chou, votre monstre de père attire le malheur à plaisir sur lui.

A ces mots, les yeux de Victorine se mouillèrent de larmes, et la

veuve s'arrêta sur un signe que lui fit madame Couture.

— Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais lui parler, lui remettre la dernière lettre de sa femme, reprit la veuve du commissaire jrdounateur. Je n'ai jamais osé la risquer par la poste; il connaît mon écriture...

— 0 femmes innocentes, malheureuses et persécutées , s'écria Vautrin en interrompant, voilà donc où vous en êtes1 D'ici à quelques jours je me mêlerai de vos affaires, et tout ira bien.

— Oh ! monsieur, dit Victorine en jetant un regard à la fois humide et brûlant à Vautrin, qui ne s'en émut pas, si vous saviez un moyen d'arriver à mon père, diteslui bien que son affection et l'honneur de ma mère me sont plus précieux que toutes les richesses du monde. Si vous obteniez quelque adoucissement à sa rigueur, je prierais Dieu pour vous. Soyez sûr d'une reconnaissance...

— J'ai longtemps parcouru le monde, chanta Vautrin d'une voix ironique.

En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau, Poiret, descendirent, attirés peut-être par l'odeur du roux que faisait Sylvie pour accommoder les restes du mouton. A l'instant où les sept convives s'attablèrent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonnèrent, l'on entendit dans la rue le pas de l'étudiant.

— Ah ! bien, monsieur Eugène, dit Sylvie, aujourd'hui vous alle'w déjeuner avec tout le monde.

L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit auprès du père Goriot.

— Il vient de [n'arriver une singulière aventure, dit-il en se servant abondamment du mouton, et se coupant un morceau de pain que madame Vauquer mesurait toujours de l'oeil.

— Une aventure! dit Poiret.

— Eh bien ! pourquoi vous en étonneriez-vous, vieux chapeau? dit Vautrin à Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir.

Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard sur le jeune étudiant.

— Dites-nous votre aventure, demanda madame Vauquer.

— Hier j'étais au bal chez madame la vicomtesse de Beauséant, une cousine à moi, qui possède une maison magnifique, .les appartements

LE PÈRE GORIOT

habillés de soie, enfin qui nous a donné une fêle superbe, où je me suis amuse comme un fol...

— Telei, dit Vautrin en interrompant net.

— Monsieur, reprit vivement Eugène, que voulez-vous dire?

— Je dis lelel, parée que les roitelets s'amusent beaucoup plus que les rois.

— C'est vrai : j'aimerais mieux être ce petit oiseau sans souci que roi, parce que... lit Poire) l'idémiste,

— Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la parole, je danse avec une des plus belles femmes du bal, une comtesse ravissante, la plus délicieuse créature que j'aie jamais vue. Elle était coilïëe avec des fleurs de pèehei -, elle avait au côté le plus beau bouquet de fleurs, des fleurs naturelles qui embaumaient: mais, bah! il faudrait que vous l'eussiez vue. il est impossible de peindre une femme animée par la danse. Eh bien ! ce matin, j'ai rencontré cette divine comtesse, sur les neuf heures, à pied, rue des Grès. Oh ! le cœur m'a battu, je me figurais...

— Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard profond à l'étudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un usurier. Si jamais vous fouillez des cœurs de femmes à Paris, vous y trouverez l'usurier avant l'amant. Votre comtesse se nomme Anaslasie de Restaud. et demeure rue du Belder.

A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin. Le père Goriot leva brusquement la tête, il jeta sur les deux interlocuteurs un regard lumineux et plein d'inquiétude, qui surprit les pensionnaires.

— Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc allée ! s'écria douloureusement Goriot.

— J'ai deviné, dit Vautrin en se penchant à l'oreille de madame Vauquer.

Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il mangeait. Jamais il n'avait semblé plus stupide et plus absorbé qu'il l'était en ce moment.

— Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son nom? demanda Eugène.

— Ah! ah! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot le savait bien, lui! pourquoi ne le saurais-je pas.'

— M. Goriot? s'écria l'étudiant.

— Quoi ! dit le pauvre vieillard. Elle était donc bien belle hier?

— Qui?

— Madame de Restaud.

— Voyez-vous le vieux grigou ! dit madame Vauquer à Vautrin, comme ses veux s'allument!

— Il l'entretiendrait donc? dit à voix basse mademoiselle Michonneau à l'étudiant.

— 0b ! oui, elle était furieusement belle, reprit Eugène, que le père Goriot regardait avidement. Si madame de Beauséanl n'avait pas été là, ma divine comtesse eût été la reine du bal ; les jeunes gens n'avaient d'yeux que pour elle, j'étais le douzième inscrit sur sa liste, elle dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une créature a été heureuse hier, c'était bien elle. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au galop, et femme qui danse.

— Hier, en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vautrin; ce matin, en bas de l'échelle, chez un escompteur : voilà les Parisiennes. Si leurs maris ne peuvent entretenir leur luxe effréné, elles se vendent. Si elles ne savent pas se vendre, elles éventreraient leurs mères pour y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu, connu !

Le visage du père Goriot, qui s'était allumé comme le soleil d'un beau jour en entendant l'étudiant, devint sombre à cette cruelle observation de Vautrin.

— Eh bien ! dit madame Vauquer, où donc est votre aventure? Lui avez-vous parlé? lui avez-vous demandé si elle venait apprendre le droit ?

— Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencontrer une des plus jolies femmes de Paris rue des Grès, à neuf heures, une femme qui a dû rentrer du bal à deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que Paris pour ces aventures-là.

— Bah! il y en a de bien plus drôles! s'écria Vautrin.

Mademoiselle Taillefer avait à peine écoulé, tant elle était préoccupée par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui fil signe de se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le père Goriot les imila.

— Lb ! bien, l'avez-vous vu ! dit madame Vauquer à Vautrin et à ses autres peusionnalres.il est clair qu'il s'est ruiné pour ces femmes-là.

— Jamais on ne me fera croire, s'écria l'éludianl, que la belle comtesse de Restaud appartienne au père Goriot.

-- Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas à VOUS le faire croire. Vous êtes encore trop jeune pour bien connaître Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y rem outre ce que nous nommons Jes honniir* ii postions. . | \ ces mots, mademoiselle Michonneau .regarda Vautrin d'un aii intelligent.) Vous eussiez dit un cheval de régiment entendant le son de la trompette. — Ah! ah' fil Vautrin en s'interronipant pour lui jeter un regard profond, que nous n'avons nru

nos petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux comme une religieuse qui voit des statues.) — Eh bien ! reprit-il , ces gens-là chaussent une idée et n'en démordent pas. Ils n'ont soif que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine, et souvent croupie pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur àme au diable. Pour les uns, cette fontaine est le jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique ; pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiuer des friandises. A ceux-là , vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent cette femme ne les aime pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bribes de satisfactions; eh bien ! mes farceurs ne se lassent pas, et mettraient leur dernière couverture au Mont-de-Piété pour lui apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un de ces gens-là. La comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voilà le beau monde ! Le pauvre bonhomme ne pense qu'à elle. Hors de sa passion, vous le voyez, c'est une bête brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage étincelle comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce secret-là. Il a porte ce matin du vermeil à la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, rue des Grès. Suivez bien ! En revenant, il a envoyé chez la comtesse de Restaud ce niais de Christophe qui nous a montré l'adresse de la lettre, dans laquelle était un billet acquitté. Il est clair que, si la comtesse allait aussi chez le vieil escompteur, il y avait urgence. Le père Goriot a galamment financé pour elle. Il ne faut pas coudre deux idées pourvoir clair là-dedans. Cela vous prouve, mon jeune étudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait, faisait ses singeries, balançait ses Heurs de pêcher, et pinçait sa robe, elle était dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant à ses lettres de change protestées, ou à celles de son amant.

— Vous me donnez une furieuse envie de savoir la vérité. J'irai demain chez madame de Restaud ! s'écria Eugène.

— Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame de Restaud.

— Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot, qui viendra toucher le montant de ses galanteries.

— Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre Paris est donc un bourbier ?

— Et un drôle de bourbier! reprit Vautrin. Ceux qui s'yerottent en voilure sont d'honnêtes gens, ceux qui s'y crotlenl à pied sont des fripons. Ayez le malheur d'y décrocher n'importe quoi, vous êles montré sur la place du Palais-de-Justice comme une curiosité. Volez un million, vous êtes marqué dans les salons comme une vertu. Vous payez trente millions à la Gendarmerie et à la Justice pour maintenir cette morale-la. Joli!

— Commcntf s'écria madame Vauquer, le père Goriot aurait fondu son déjeuner de vermeil ?

— N'y avait-il pas deux tourtourelles sur le couvercle ? dit Eugène.

— C'est bien cela.

— Il y tenait donc beaucoup ? Il a pleuré quand il a eu pétri l'écuelle et le plat. Je l'ai vu par hasard, dit Eugène.

— 11 y tenait comme à sa vie, répondit la veuve.

— Voyez-vous le bonhomme, combien il est passionné! s'écria Vautrin. Cette femme-là sait lui chatouiller lame.

L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants après, madame Couture et Victorine montèrent dans un fiacre que Sylvie alla leur chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle Michonneau, et tous deux allèrent se promener au Jardin-des-Plantes, pendant les deux belles heures de la journée.

— Eh bien ! les voilà donc quasiment mariés, dit la grosse Sylvie. Ils sortent ensemble aujourd'hui pour la première fois. Ils sont tous deux si secs, que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet.

— Gare au châle de mademoiselle Michonneau, dit en riant madame Vauquer, il prendra comme de l'amadou.

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, à la lueur de deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux étaient rouges. Madame Vauquer écoutait le récit de la visite infructueuse faite à M. Taillefer pendant la matinée. Ennuyé de recevoir sa fille et cette vieille femme, Taillefer les avait laissées parvenir jusqu'à lui pour s'expliquer avec elles.

— Ma chère dame, disait madame Coulure à madame Vauquer, 0gurez-vous qu'il n'a pas même fait asseoir Victorine, qu'est restée constamment debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en colère, tout froidement, de nous épargner la peine de venir chez lui ; que mademoiselle, sans dire sa iille, se nuisait dans sou esprit eu l'importunant (une fois par an, le monstre !); que la mère de Victorine ayant été épousée sans fortune, elle n'avait rien à prétendre ; enfin les choses les plus dures, qui ont faii fondre en larmes cette pauvre petite. La petite s'est jetée alors aux pieds de son père, et lui a dit avec courage qu'elle n'insistait autant «pie pour sa mère, qu'elle obéirait à «es volontés sans murmure; mais qu'elle le suppliait de lire le testament de la pauvre défunte; elle a pris la lettre et la lui a présentée en (lisant les plus belles choses du monde et les mieux senties ; je ne sais pas où elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant était si bien inspirée, qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une bête. Savez-vous ce que taisait cette horreur d'homme ? il se coupait les onglet.

LE PERE GORIOT

i^a pris cette lettre que la pauvre madame Taillefer avait trempée de larmes, et l'a jetée sur la cheminée en disant : C'est bon ! Il a voulu relever sa fille qui lui prenait les mains pour les lui baiser, mais il les y retirées. Est-ce pas une scélératesse? Sou grand dadais de fils est enlré sans saluer sa sœur.

— C'est dune des monstres? dit le père Goriot.

— Et puis, dit madame Coulure sans faire attention à l'exclamation du bonhomme, le père et le fils s'en sont allés en me saluant et me priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voilà notre visite. Au moins il a vu sa fille Je ne sais pas comment il peut la renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.

Les pensionnaires, internes et externes, arrivèrent les uns après les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour, et se disant de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes, un esprit drolatique dans lequel la bêtise entre comme élément principal, et dont le mérite consiste particulièrement dans le geste ou la prononciation. Celle e»pèce d'argot varie continuellement. La plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois d'existence. Un événement politique, un procès en cour d'assises, une chanson des rues, les farces d'un acleur, lout sert à entretenir ce jeu d'esprit qui consiste surtout à prendre les idées et les mots comme des volants, et à se les renvoyer suides raquettes. La récente invention du Diorama, qui portait l'illusion de l'optique à un plus haut degré que dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, espèce de charge qu'un jeune peintre, habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.

— Eh bien! monsicurre Poiret, dit l'employé au Muséum, comment va celte petite saniérama't Puis, sans attendre sa réponse : Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il à madame Coulure et à Vietorine.

— Allons-nous dinaire ? s'écria llorace Bianchon, un étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue usque ad lalones.

— Il l'ait un fameux froitorama! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père Goriot ! Que diable ! voire pied prend toute la gueule du poêle.

— Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous (roiluramal il y a une faute, c'est froidorama.

— Non, dit l'employé du Muséum, c'est froilorama, par la règle : j'ai froit aux pieds.

— Ah ! ah !

— Voici son excellence le marquis de Piastignac, docteur en droittravers, s'écria Bianchon en saisissant Eugène par le cou et le serrant de manière à l'étouffer. Ohé, les autres, ohé !

Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les convives sans rien dire, el s'alla pïaccr près des trois femmes.

— Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve-souris, dit à voil basse Bianchon à;Vautrin en inoutrant mademoiselle Michonneau. Moi qui éludie le système de Gall, je lui trouve les bosses de Judas.

— Monsieur l'a connue? dit Vautrin.

— Qui ne l'a pas rencontrée? répondit Bianchon. Ma parole d'honneur, cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers qui finissent par ronger une poutre.

— Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le quadragénaire en peignant ses favoris.

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses. L'espace d'un matin.

— Ah! ah! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret envoyant Christophe qui entrait in tenant respectueusement le potage.

— Pardonnez- moi, monsieur, dit madame Vauquer, c'est une soupe aux choux.

Tous les jeunes gens éclatèrent de rire.

— Enfoncé, Poiret !

— Poirrrrrette enfoncé !

— Marquez deux points à maman Vauquer, dit Vautrin.

— Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce matin? dit l'employé.

— C'était, dit Bianchon, un brouillard frénétique et sans exemple, un brouillard lugubre, mélancolique, vert, poussif; un brouillard Goriot.

— Goriorama, ait le peintre, parce qu'on n'y voyait goutte.

— Eh ! milord Gàôriolte, il être questionne de véaus.

Assis au bas bout de la table, près de la porte par laquelle on servait, le père Goriot leva la tèle eu flairant un morceau de pain qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui reparaissait quelquefois.

— Eh bien ! lui cria aigrement madame Vauquer d'une voix qui domina le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce que vous ne trouvez pas le pain bon?

( — Au contraire, madame, répondit-il, il est fait avec de la farine d'Etampes, première qualité.

— A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugène.

— A la blancheur, au goût.

— Au goût du nez, puisque vous le sentez, dit madame Vauquer.

Vous devenez si économe que vous finirez par trouver le moyen de vous nourrir en humant l'air de la cuisine.

— Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employé au Muséum, vous ferez une belle fortune.

— Laissez donc, il fait ça pour nous persuader qu'il a été vermicellier, dit le peintre.

— Votre nez est donc une cornue? demanda encore l'employé au Muséum.

— Cor-quoi ? fit Bianchon.

— Cor-nouille.

— Cor-nemuse.

— Cor-naline.

— Cor-niche.

— Cor-nichon.

— Cor-beau.

— Cor-nac.

— Cornorama.

Ces huit réponses partirent de tous les côtés de la salle avec la rapidité d'un feu de file, et prêtèrent d'autant plus à rire, que le pauvre père Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un homme qui lâche de comprendre nue langue étrangère.

— Cor? dit-il à Vautrin qui se trouvait près de lui.

— Cor aux pieds, mon vieux ! dit Vautrin en enfonçant le chapeau du père Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la tète et qui le lui fit descendre jusque sur les yeux.

Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque attaque, resta pendant un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant qu'il avait fini sa soupe ; en sorte que, quand Goriot, après avoir relevé son chapeau, prit sa cuiller, il frappa sur la table. Tous les convives éclatèrent de rire.

— Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un mauvais plaisant, et si vous vous permettez encore de me donner de pareils renfoncements...

— Eh bien! quoi, papa? dit Vautrin en l'interrompant.

— Eli bien ! vous payerez cela bien cher quelque jour.

— En enfer, pas vrai ? dit le peintre, dans ce petit coin noir où l'on met les enfants méchants !

— Eh bien ! mademoiselle, dit Vautrin à Vietorine, vous ne mangez pas ! Le papa s'est donc montré récalcitrant?

— Une horreur! dit madame Couture.

— Il faut le mettre à la raison, dit Vautrin.

— Mais, dit lîastignac, qui se trouvait assez près de Bianchon, mademoiselle pourrait intenter un procès sur la question des aliments, puisqu'elle ne mange pas. Eh ! eh ! voyez donc comme le père Goriot examine mademoiselle Vietorine.

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune fille, dans les traits de laquelle éclatait une douleur vraie, la douleur de feulant méconnu qui aime son père.

— Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous sommes trompés sur le père Goriot. Ce n'est ni un imbécile ni un homme sans nerfs. Applique-lui ton système de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eût été de la cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments extraordinaires. Sa vie me parait être trop mystérieuse pour ne pas valoir la peine d'être étudiée. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne plaisante pas.

— Cet homme est un fait médical, dit Bianchon, d'accord ; s'il veut, je le dissèque.

— Non, tàte-lui la tête.

— Ah ! bien, sa bêtise est peut-être contagieuse.

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et alla, vers trois heures de l'après-midi, chez madame de Restaud, eu se livrant pendant la route à ces espérances étourdiment folles qui rendent la vie des jeunes gens si belle d'émotions : ils ne calculent alors ni les obstacles ni les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur existence par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs désirs effrénés ; s'ils n'étaient pas ignorants et timides, le monde social serait impossible. Eugène marchait avec mille précautions pour ne se point crolter, mais il marchait en pensant à ce qu'il dirait à madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il préparait ses mots fins, ses phrases à la Talleyrand, en supposant de petites circonstances favorables à la déclaration sur laquelle il fondait son avenir. Il se crotta, l'étudiant, il lut forcé de faire cirer ses bottes et brosser son pantalon au Palais-Royal. « Si j'étais riche, se dit-il en changeant une pièce de trente sous qu'il avait prise en cas de malheur, je serais allé en voiture, j'aurais pu penser à mon aise. » Enfin il arriva rue du Helder, et demanda la comtesse de Restaud. Avec la rage froide d'un homme sûr de triompher un jour, il reçut le coup d'oeil méprisant des gens qui l'avaient vu traversant la cour à pied, sans avoir entendu le bruit d'une voiture à la porte. Ce coup d'oeil lui fut d'autant plus sensible qu'il avait déjà compris son infériorité en entrant dans cette cour, où piaffait un beau cheval richement attelé à l'un de ces cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice, et sous-enten-

LE PERE GORIOT

dent l'habitude de toutes les félicités parisiennes. Il se mit à lui tout seul de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts dans son cerveau et qu'il comptait trouver pleins d'esprit se fermèrent, il devint stupide. En attendant la réponse de la comtesse, à laquelle un valet de chambre allait dire les noms du visiteur, Eugène se posa sur un seul pied devaut une croisée de l'antichambre, s'appuya le coude sur une espagnolette, et regarda machinalement dans la cour. Il trouvait le temps long, il s'en serait allé s'il n'avait pas été doué de celle ténacité méridionale qui enfante des prodiges quand elle va en ligne droite.

— Monsieur, dit le valet de chambre, madame est dans son boudoir et fort occupée, elle ne m'a pas répondu ; mais, si monsieur veut passer au salon, il y a déjà quelqu'un.

Tout en admirant l'épouvantable pouvoir de ces gens qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs maîtres. Rastignae ouvrit délibérément la porte par laquelle'était sorti le valet de chambre, alin sans doute de faire croire à ces insolents valets qu'il connaissait les êtres de la maison ; mais il déboucha fort étourdiment dans une pièce où se trouvaient des lampes, des bullets, un appareil à chauffer des serviettes pour le bain, et qui menait à la fois dans un corridor obscur et daus un escalier dérobé. Les rires étouffés qu'il entendit dans l'antichambre mirent le comble à sa confusion.

— Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de chambre avec ce faux respect qui semble être une raillerie de plus.

Eugène revint sur ses pas avec une telle précipitation, qu'il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son chapeau pour l'empêcher de tomber dans le bain. En ce moment, une porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé par une petite lampe, Rastignae y entendit à la fois la voix de madame de Restaud, celle du père Goriot et le bruit d'un baiser. Il rentra dans la salle à manger, la traversa, suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier salon, où il resta posé devant la fenêtre, en s'apercevant qu'elle avait vue sur la cour. Il voulait voir si ce père Goriot était bien réellement son père Goriot. Le cœur lui battait étrangement , il se souvenait des épouvantables réflexions de Vautrin. Le valet de chambre attendait Eugène à la porte du salon, mais il en sortit tout à coup un élégant jeune homme qui dit impatiemment : « Je m'en vais, Maurice. Vous direz à madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une demiheure. » Cet impertinent, qui sans doute avait le droit île l'être, chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers la fenêtre où stationnait Eugène, autant pour voir la figure de l'étudiant que pour regarder dans la cour.

— Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant, madame a fini, dit Maurice en retournant à l'antichambre.

En ce moment, le père Goriot débouchait près de la porte cochère, par la sortie du petit escalier. Le bonhomme lirait son parapluie et se disposait à le déployer, sans faire attention que la grande porte était ouverte pour donner passage à un jeune homme décoré qui conduisait un tilbury. Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en arrière pour n'être pas écrasé. Le taffetas du parapluie avait effrayé le cheval, qui fit un léger écart en se précipitant vers le perron. Ce jeune homme détourna la tête d'un air de colère, regarda le père Goriot, et lui fil, avant qu'il ne sortit, un salut qui peignait la considération forcée que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect nécessaire exigé par un homme taré, mais dont on rougit plus tard. Le père Goriot répondit par Uii petit salut amical, plein de bonhomie. Ces événements se passèrent avec la rapidité de l'éclair. Trop attentif pour s'apercevoir qu'il n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup la voix de la comtesse.

— Ah I Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche où se mêlait un peu de-dépit.

La comtesse n'avait pas fait attention à l'entrée du tilbury. Rastignae se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue d'un peignoir en cachemire blanc, à nœuds roses, coiffée négligemment, comme le sont les femmes de Paris au matin ; elle embaumait, elle avait sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assou-

(ilie, semblait plus voluptueuse; ses yeux étaient humides. L'œil des eunes gens sait tout voir : leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres. Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à travers le cachemire, les teintes rosées du corsage, que le peignoir, légèrement cntr'ouvert, laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les ressources du buse étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la baiser, Eugène aperçut alors Maxime, et la comtesse aperçut Eugène.

— Ah ! c'est vous, monsieur de, Rastignae, je suis bien aise de vous voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les gens d'esprit.

Maxime regardai! alternativement Eugène et la comtesse d'une manière assez significative pour faire décamper l'intrus. — Ah <;à ! ma chère, j'espère (pie tu vas me mettre ce petit drôle à la portel Cette phrase éiait une traduction claire et intelligible des regards du jeune

homme impertinemment lier (pie la comtesse Anastasie avait nmé

Maxime, et dont elle consultait le visage de cette intention soumise

qui dit tous les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute. Rastignae se sentit une haine violente pour ce jeune homme. D'abord les beau* cheveux blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgré le soin qu'il avait pris en marchant, s'étaient empreintes d'une légère teinte de boue. Enfin Maxime portail une redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une jolie femme, tandis qu'Eugène avait, à deux heures et demie, un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité que la mise donnait à ce dandy, mince et grand, à l'oêîl clair, au teint pâle, un de ces hommes capables de ruiner des orphelins. Sans attendre la réponse d'Eugène, madame de Restaud se sauva comme à tire-d'aile dans l'aulre salon, en lardant flotter les pans de son peignoir qui se roulaient et se déroulaient de manière à lui donner l'apparence d'un papillon : et Maxime la suivit. Eugène, furieux, suivit Maxime et la comtesse. Ces trois personuages se trouvèrent donc en présence, à la hauteur de la cheminée, au milieu du grand salon. L'étudiant savait bien qu'il allait gêner cet odieux Maxime; mais, au risque de déplaire à madame de Restaud, il voulut gêner le dandy. Tout à coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme au bal de madame de Beauséant, il devina ce qu'était Maxime pour madame de Restaud ; et, avec cette audace juvénile qui fait commettre de grandes sottises ou obtenir de grands succès, il se dit : — Voilà mon rival ; je veux triompher de lui. L'imprudent ! il ignorait que le comte Maxime de Trailles se laissait insulter, tirait le premier et tuait son homme. Eugène était un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poupées sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans une bergère an coin du (eu, prit les pincettes, et fouilla le foyer par un mouvement si violent, si grimaud, que le beau visage d'Anastasie se chagrina soudain. La jeune femme se tourna vers Eugène, et lui lança un de ces regards froidement interrogatifs qui disent si bien : — Pourquoi ne vous en allez-vous pas? que les gens bien élevés savent aussitôt faire de ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sorlie.

Eugène prit un air agréable et dit : — Madame, j'avais hâte de vous voir, pour...

Il s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui conduisait le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la comtesse, regarda soucieusement Eugène, et tendit la main à Maxime, en lui disant : — Bonjour, avec une expression fraternelle qui surprit singulièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent combien est douce la vie à trois.

— Monsieur de Restaud, dit la comtesse à l'étudiant en lui montrant son mari.

Eugène s'inclina profondément.

— Monsieur, dit-elle en continuant et en présenta. it Eugène au comte de Restaud, est M. de Rastignae, parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac, que et j'ai eu le plaair de rencontrer à son dernier bal.

Parent de madame la vicomtesse de Beauséant par Les Marcillac ! ces mots, que la comtesse prononça presque emphatiquement, par suite de l'espèce d'orgueil qu'éprouve une maîtresse de maison à prouver qu'elle n'a chez elle que des gens de distinction, fuient d'un eflet magique, le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua l'étudiant.

— Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire voire connaissance. Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur Eugène un regard

inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de baguette, dû à la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société parisienne, encore ténébreuse pour lui. La maison Vauquer, le père Goriot, étaient alors bien loin de sa pensée.

— Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte de Restaud à Eugène.

— Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de Rastignae, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a en qu'une fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel de ma. dame de Beauséant. INous sommes la branche cadette, branche d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au service du roi. Le gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu admettre nos créances dans la liquidation qu'il a faite de la compagnie des Indes.

— Monsieur votre grand-Oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789?

— Précisément.

— Alors, il a connu mon grand-père, qui commandait le Warwick. Maxime haussa légèrement les épaules en regardant madame de

Restaud, et eut l'air de lui dire : — S'il se met à causer marine avec celui-là, nous sommes perdus, Anasiasie comprit le regard de M. de Trailles. Avec celle admirable puissance que possèdent les remmes, elle se mil à sourire en disant : — Venez, Maxime, j'ai quelque chose à vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick cl sur le PmUKvr. Elle se leva et fit un signe

LE. PEhfc GORIOT.

plein de traîtrise railleuse à Maxime, qui prit avec elle la roule du boudoir. A peine ce couple morganatique, jolie expression allemande qui n'a pas son équivalent en français, avait-il atteint la porte, que le comte interrompit sa conversation avec Eugène.

— Anastasie ! restez-donc, ma chère, s'écria-t-il avec humeur, vous savez bien que...

— Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut qu'un moment pour dire à Maxime ce dont je veux le charger.

Elle revint promptemenl. Comme toutes les femmes qui, forcées d'observer le caractère de leurs maris pour pouvoir se conduire à leur fantaisie, savent reconnaître jusqu'où elles peuvent aller, afin de ne pas perdre |une confiance précieuse et qui, alors, ne les choquent jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu, d'après les indexions de la voix du comte, qu'il n'y aurait aucune sécurité à rester dans le boudoir. Ces contre-temps étaient dus à Eugène. Aussi la comtesse montrait-elle l'étudiant d'uu air et par un geste pleins de dépit à Maxime, qui dit fort épigrammatiquementau comte, à sa femme et à Eugène : — Ecoulez, vous êtes eu all'aires, je ne veux pas vous gêner; adieu. Il se sauva.

— Restez donc, Maxime! cria le comte.

— Venez diuer, dit la comtesse, qui, laissant encore une fois Eugène et le comte, saivit Maxime dans le premier salon, où ils restèrent assez de lemps ensemble pour croire que M. de Reslaud congédierait Eugène.

Raslignac les entendait tour à tour éclatant de rire, causant, se taisant; mais le malicieux étudiant faisait de l'esprit avec M. de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le père Goriot. Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime, cette femme, maitresse de son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui semblait tout un mystère. Il voulait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner en souverain sur celle ièinme si éminemment Parisienne.

— Anastasie! dit le comte, appelant de nouveau sa femme.

— Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeuue homme, il faut se résigner. A ce soir...

— J'espère, Nasie, lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce petit jeune homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand votre peignoir s'enlr'ouvrait. Il vous ferait des déclarations, vous compromettrait, et vous me forceriez à le tuer.

— Etes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits étudiants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paratonnerres ? Je le ferai, certes, prendre en grippe à Reslaud.

Maxime éclata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit à la fenêtre pour le voir montant en voiture, faisant piaffer son cheval et agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut fermée.

— Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chère, la terre où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la Charente. Le grand-oncle de monsieur et mou grand-père se connaissaient.

— Enchantée d'èlre en pays de connaissance, dit la comtesse distraite

- Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse Eugène.

— Comment? dit-elle vivement.

— Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le père Goriot.

A ce nom enjolivé du mot père, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le leu, comme si elles lui eussent brûlé les mains, et se leva.

— Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot ! s'écria-t-il.

La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis elle rougit, et fut évidemment embarrassée ; elle répondit d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dégagé : « Il est impossible de connaître quelqu'un que nous aimions mieux... » Elle s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle quelque fantaisie, et dit : — Aimez-vous la musique, monsieur?

— Reaucoup, répondit Eugène devenu rouge et bêtifié par l'idée confuse qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.

— Chantez-vous? s'écria-t-elle eu s'en allant à son piano, dont elle attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'eu bas jusqu'au l'a d'en haut. Rrrrah!

— Non, madame.

Le comte de Restaud se promenait de long en large.

— C'est dommage, vous vous êtes privé d'uu grand moyen de succès. — Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-ro, non du-bi-tare, chanta la comtesse.

•En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait donné uu coup de baguette magique, mais dont l'effet était l'inverse de celui qu'avaient frappé ces mots ; parent de madame de Beauséant. Il se trouvait dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur de curiosités, et qui, touchant par mégarde une armoire pleine de figures sculptées, fait tomber trois ou quatre têtes mal collées. Il aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le \isage de madame de Restaud était sec, froid, et ses yeux devenus iudiflérents fuyaient ceux du malencontreux étudiant.

— Madame, dit-il, vous avez à causer avec M. de Restaud ; veuilles agréer mes hommages et me permettre...

— Toutes les fois que vous viendrez, dit précipitamment la comtesse en arrêtant Eugène par un geste, vous êtes sûr de nous faire, à M. de Restaud comme à moi, le plus vif plaisir.

Eugène salua profondément le couple, et sortit, suivi de M. de Reslaud, qui, malgré ses instances, l'accompagna jusque dans l'antichambre.

— Toutes les fois que monsieur se présentera, dit le comte à Maurice, ni madame ni moi nous n'y serons.

Quand Eugène mit le pied sur le perron, il s'aperçut qu'il pleuvait. — Allons, se dit-il, je suis venu faire une gauclierie dont j'ignore la cause et la portée, je gâterai par-dessus le marché mon habit et mon chapeau. Je devrais rester dans un coin à piocher le droit, ne penser qu'à devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans le monde quand, pour y manœuvrer convenablement, il faut un tas de cabriolets, de bottes cirées, d'agrès indispensables, des chaînes d'or, dès le matin des ganis de daim blancs qui coûtent six francs, et toujours des gants jaunes le soir ? Vieux drôle de père Goriot, va !

Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mariés et qui ne demandait pas mieux que de voler à son maître quelques courses de contrebande, fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène était sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui pousseut un jeune homme à s'enfoncer de plus en plus dans l'abîme où il est entré, comme s'il espérait y trouver une heureuse issue. Il consenlit par un mouvement de tète à la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa poche, il monta dans la voiture où quelques grains de fleurs d'oranger et des brins de cauuelille attestaient le passage des mariés.

— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher, qui n'avait déjà plus ses gants blancs.

— Parbleu ' se dit Eugène, puisque je m'enfonce, il faut au moins que cela me serve à quelque chose ! Allez à l'hôtel de Beauséant, ajouta-t-il à haute voix.

— Lequel ? dit le cocher.

Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne connaissait pas combien il était riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.

— Le vicomte de Beauséant, rue...

— De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête et l'interrompant. Voyez-vous, il y a encore l'hôtel du comte et du marquis de Beauséant, rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.

— Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. Tout le monde aujourd'hui se moque donc de moi ! dit-il en jetant son chapeau sur les coussins de devant. Voilà uue escapade qui va me coûter la rançon d'un roi. Mais au moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine d'une manière solidement aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà au moins dix francs, le vieux scélérat! Ma foi, je vais raconter mon aventure à madame de Beauséant, peut-être la ferai-je rire. Elle saura sans doute le mystère des liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de cette belle femme. 11 vaut mieux plaire à ma cousine que de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait l'effet d'èlre bien coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de quel poids doit donc être sa personne ? Adressons-nous eu haut. Quand on s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu !

Ces paroles sont la formule brève des mille et une pensées entre lesquelles il flottait. Il reprit un peu de calme et d'assurance en voyant tomber la pluie. Il se dit que, s'il allait dissiper deux des précieuses pièces de cent sous qui lui restaient, elles seraient heureusement employées à la conservation de son habit, de ses bottes et de son chapeau. Il n'entendit pas sans un mouvement d'hilarité son cocher criant . La porte, s'il vous plail ! Un suisse rouge et doré fit grogner sur ses gonds la porte de l'hôtel, et Raslignac vit avec uue douce satisfaction sa voiture passant sous le porche, tournant dans la cour, et s'arrêlant sous la marquise du perron. Le cocher à grosse houppelande bleue bordée de rouge vint déplier le marchepied. En descendant de sa voiture, Eugène entendit des rires étouffés qui partaient sous le péristyle. Trois ou quatre valets avaient déjà plaisante sur cet équipage de mariée vulgaire. Leur rire éclaira l'étudiant au moment où il compara celte voilure à l'un des plus élégants coupés de Paris, attelé de deux chevaux fringants qui avaient des roses à l'oreille, qui mordaient leur frein, et qu'un cocher poudré, bien cravaté, tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'échapper. A la Chaussée-d'Antin, madame de Restaud avait dans sa cour le Un cabriolet de l'homme de vingt-six ans. Au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand seigneur, un équipage que trente mille francs n'auraient pas payé.

— Qui donc est là? se dit Eugène en comprenant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu de femmes qui ne fussent occupées, et que la conquête d'une de ces reines coûtait plus que du sang. Diantre ! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime.

Il monta le perron la mort dans l'âme. A son aspect, la porte vitrée s'ouvrit; il trouva les valets sérieux comme des ânes qu'on étrille. La fête à laquelle il avait assisté s'était donnée dans les grands apparie-

LR PERE GORIOT.

menls de réception, situés au rez-de-chaussée d-j l'hôtel de Beauséant.

N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de taire une visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans les appartements de madame de Beauséanl ; il allait donc voir pour la première fois les merveilles de cette élégance personnelle qui trahit l'âme et les mœurs l'une femme de distinction. Elude d'autant plus curieuse, que le sa- Kon de madame de Restaud lui fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse était visible. Cinq minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son cousin. Eugène, qui ne savait rien des diverses étiquettes parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge, chez madame de Beauséant, dont il ignorait la biographie verbale, une de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille à oreille dans les salons de Paris.

La vicomtesse était liée de^lis trois ans avec un des plus célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Adjuda-Pinto. C'était une de ces liaisons innocentes qui eut tant d'attraits pour les personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au public en respectant, bon gré, mal gré, cette union morganatique. Les personnes qui, dans les premiers jours de cette amitié, vinrent voir la vicomtesse à deux heures, y trouvaient le marquis d'Adjuda-Pinto. Madame de Beauséant, incapable de fermer sa porte, ce qui eût été fort inconvenant, recevait si froidement les gens et contemplait si studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien il la gênait. Quand on sut dans Paris qu'on gênait madame de Beauséant en venant la voir entre deux et quatre heures, elle se trouva dans la solilude la plus complète Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en compagnie de M. de Beauséant et de M. d'Adjuda-Pinto; mais, en homme qui sait vivre, M. de Beauséant quittait toujours sa femme et le Portugais après les y avoir installés. M. d'Adjuda devait se marier. Il épousait une demoiselle de Bochelide. Dans toute la haute société une seule personne ignorait encore ce mariage, cette personne était madame de Beauséant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient bien parlé vaguement : elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur jalousé. Cependant les bans allaient se publier Quoiqu'il lût venu pour notilier ce mariage à la vicomtesse, le beau Portugais n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pourquoi? rien sans doute n'est plus difficile que de notifier à une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se trouvent plus à l'aise, sur le terrain, devant un homme qui leur menace le cœur avec une épée que devant une femme qui. après avoir débité ses élégies pendant deux heures, fait la morte et demande des sels. En ce moment donc M. d'Adjuda-Pinto était sur les épines, et voulait sortir, en se disant que madame de Beauséant apprendrait cette nouvelle : il lui écrirait, il serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspesd^uce que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça M. Eugène de Bastignac, il fit tressaillir de joie le marquis d'Adjuda-Pinto. Sachez-le bien, une femme aimante est encore plus ingénieuse à se créer des doutes qu'elle n'est habile à varier le plaisir. Quand elle est sur le point d'être quittée, elle devine plus rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de Beauséant surprit ce tressaillement involontaire, léger, mais naïvement épouvantable. Eugène ignorait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que ce soit à Paris sans s'être fait conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit pittoresquement en Pologne : Attelez cinq bœufs à votre char! sans doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, on les y suppose sans doule impossibles, par suite de l'énorme publicité qu'y obtiennent les médisances. Après s'être embourbé chez madame de Restaud, qui ne lui avait pas même laissé le temps d'atteler les cinq bœufs à son char, Eugène seul était capable de recommencer son métier de bouvier, en se présentant chez madame de Beauséant. Mais, s'il avait horriblement gêné madame de Restaud et M. de Trailles, il lirait d'embarras M. d'Adjuda.

— Adieu, dit le Portugaise!) s'empre^sant de gagner la porle quand Eugène enlra dans un petit salon coquet, gris et rose, où le luxe semblait n'être que de l'élégance.

— Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en retournant la tête et jetant un regard au marquis, rfallons-nous pas aux Bouffons?

— Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte.

Madame de Beauséant se leva, le rappela pics d'elle, sans faire la moindre attention à Eugène, qui, debout, étourdi par les Scintillements d'une richesse merveilleuse, croyait à la réalité des contes arabes, et ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main droite, et par un joli mouvement désignai! au marquis m ■ place devant elle. Il y eut dans ce gesie nu si violent despotisme de passion, (pie le marquis laissa le boulon de la porte cl vint, Iàigène le regarda non san- emie.

— Voilà, se dit-il, l'homme an coupé ! niais il faut donc avoir des chevaux fringants, des livrées et de l'or a flots pour obtenir le regard

d'une femme de Paris? Le démon du luxe le mordit au cœur, la fièvre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. Il avait cent Mente francs pour son trimestre. Son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, sa tante, ne dépensaient pas deux cents francs par mois, i eux tous. Cette rapide comparaison entre sa situation présente et le but auquel il fallait parvenir contribuèrent à le stupéfier.

— Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne pouvez-vous pat venir aux Italiens?

— Des affaires 1 Je dîne chez l'ambassadeur d'Angleterre.

— Vous les quitterez.

Quand un homme trompe, il est invinciblement forcé d'entasser mensonges sur mensonges. M. d'Adjuda dit alors en riant : — Vous l'exigez?

— Oui, certes.

— Voilà ce que je voulais me faire dire, répondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassuré toute autre femme. Il prit la main de la vicomtesse, la baisa., et partit.

Eugène passa la main dans ses cheveux, et se tortilla pour saluer, en croyant que madame de Beauséant allait penser à lui ; tout à coup elle s'élance, se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre et regarde M. d'Adjuda pendant qu'il montait en voiture ; elle prêle l'oreille à l'ordre, et entend le chasseur répétant au cocher : — Chez M. de Rochefide. Ces mots, et la manière dont d'Adjuda se plongea dans sa voiture, furent l'éclair et la foudre pour celte femme, qui revint en proie à de mortelles appréhensions. Les plus horribles catastrophes ne sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra dans sa chambre à coucher, se mit à table, et prit un joli papier.

Du moment, écrivait-elle, où vous dinez chez les Rochefide, et non à l'ambassade anglaise, vous me devez une explication ; je vous attends.

Après avoir redressé quelques lettres défigurées par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C, qui voulait dire Claire de Bourgogne, et sonna.

— Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui vint aussitôt, vous irez à sept heures et demie chez M de Rochefide: vous y demanderez le marquis d'Adjuda. Si M. le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez et me rapporterez ma lettre.

— Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon.

— Ah ! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte.

Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise; il aperçut enfin la vicomtesse, qui lui dit d'un ton dont l'émotion lui remua les fibres du cœur : — Pardon, monsieur, j'avais un mot à écrire; je suis maintenant tout à vous. Elle ne savait ce qu'elle disait; car voici ce qu'elle pensait : — Ah ! il veut épouser mademoiselle de Rochefide. Mais estil donc libre? Ce soir, ce mariage sera brisé, ou je... Mais il n'en sera plus question demain.

— Ma cousine... répondit Eugène.

— Hein? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence glaça l'étudiant.

Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures, il avait appris tant de choses, qu'il s'était mis sur le qui-vive.

— Madame, reprit-il en rougissant. Il hésita ; puis il dit eu continuant : — Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection, qu'un bout de parenté n'aurait rien gâté.

Madame de Beauséant sourit, mais tristement; elle sentait déjà le malheur qui grondait dans son atmosphère.

— Si vous connaissiez la Situation dans laquelle se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rôle d'une de ces fées fabuleuses qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de leurs filleuls.

— Eh bien! mon cousin, dit-elle en riant, à quoi puis-je vous être bonne?

— Mais le sais-je? Vous apparlenir par un lien de parente qui se perd dans l'ombre est déjà tome une fortune. Vous m'avez troublé; je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous êtes la seule personne que je connaisse à Paris. Ah! je voulais vous consulter en vous demandant île m'accepter comme un pauvre enfant qui désire se coudre à votre jupe, et qui saurait mourir pour vous.

— Vous tueriez quelqu'un pour moi?

— .l'en tuerais deux, (il Eugène.

— Enfant ! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en réprimant quelques larmes; vous aimeriez sincèrement, vous!

— Oh ! lil-il en hochant la t«te.

La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudianl peur une réponse d'ambitieux. Le méridional en était à son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Resland et le salon rose de madame de Beauseaul. il avait fait trois années de Cfl ittit parisien dont on ni' parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise el bien pratiquée, mène à tout.

— Ah ! j'y suis, dit Eugène i'avah) remarqué madame de Restaud à votre bal, je suis allé c e matin chez elle.

— VOUS ave/ ilO bien la gêner, dit en souriant madame de BeatUéflOt,

— Eh I oui, je suis un ignorant qui mettra coulre lui tout le momie,

LE PERE GORIOT

si vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort difficile de rencontrer à Paris une femme jeune, belle, riche, élégante, qui soit inoccupée, et il m'en faut une qui m apprenne ce que. vous autres femmes, vous savez si bien expliquer : la vie. Je trouverai partout un M. de Trailles. Je venais donc à vous pour vous demander le mot d'une énigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parlé d'un père...

— Madame la duchesse de Langeais ! dit Jacques en coupant la parole à l'étudiant, qui fit le geste d'un homme violemment contrarié.

— Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à voix basse, d'abord ce soyez pas aussi démonstratif.

— Eh ! bonjour, ma chère, reprit-elle en se levant et allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante qu'elle aurait pu montrer pour une sœur et à laquelle la duchesse répondit par les plus jolies càlineries.

— Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai dès lors deux prolectrices ; ces deux femmes doivent avoir les mêmes affections, et celle-ci s'intéressera sans doute à moi.

— A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te voir, ma chère Antoinette? dit madame de Beauséant.

— Mais j'ai vu M. d'Adjuda-Pinto entrant chez M. de Rochefide, et j'ai pensé qu'alors vous étiez seule.

Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvies, elle ne rougit pas, son regard resta le même, son front parut s'écjaircir pendant que la duchesse prononçait ces fatales paroles.

— Si j'avais su que vous fussiez occupée... ajouta la duchesse en se tournant vers Eugène.

— Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, un de mes cousins, dit la vicomtesse. Avez-vous des nouvelles du général Montriveau? fitelle. Sérizy m'a dit hier qu'on ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous aujourd'hui?

La duchesse, qui passait pour être abandonnée par M. de Montriveau, de qui elle était éperdument éprise, seutil au cœur la pointe de cette question, et rougit en répondant : — Il était hier à l'Elysée.

— De service, dit madame de Beauséant.

— Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des flots de malignité par ses regards, que demain les bans de M. d'Adjuda-Pinto et de mademoiselle de Rochefide se publient ?

Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit et répondit en riant : — Un de ces bruits dont s'amusent les sols. Pourquoi M. d'Adjuda porterait-il chez les Rochefide un des plus beaux noms du Portugal? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier.

— Mais Berihe réunira, dit-on, deux cent mille livres de rente.

— M. d'Adjuda est trop riche pour faire de ces calculs.

— Mais, ma chère, mademoiselle de Rochefide est charmante.

— Ah!

— Enfin il y dîne aujourd'hui, les conditions sont arrêtées. Vous m'étonnez étrangement d'être si peu instruite.

— Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit madame de Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jeté dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous disons. Soyez bonne pour lui, remettons à causer de cela demain. Demain, voyez-vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez être officieuse à coup sûr.

La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme des pieds à la tête, l'aplatissent, et le mettent a l'état de zéro.

— Madame, j'ai, sans le savoir, plongé on poignard dans le cœur de madame de Restaud. Sans le savoir, voilà ma faute, dit l'étudiant, que son génie avait assez bien servi et qui avait découvert les mordantes épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Vous continuez à voir, et vous craignez peut-être les gens qui sout dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa blessure est regardé connue un sot, un maladroit qui ne sait profiter de rien, et chacun le méprise.

Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces regards fondants

où les grandes aines savent mettre tout à la fois de la reconnaissance

et de la dignité. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie

que venait de faire au cœur de l'étudiant le coup d'œil d'huissier-pri-

. seur par lequel la duchesse l'avait évalué.

— Figurez-vous que je venais, dit Eugène en continuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant, bien seul, bien pauvre...

fC — Ne -dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut.

— Bah ! fit Eugène, je n'ai que vingt-deux ans, il faut savoir supporter les malheurs de son âge. D'ailleurs, je suis à confesse ; et il est imposable de se mettre à genoux dans un plus joli confessionnal : on y fait des péchés dont on s'accuse dans l'autre.

La duchesse prit un air froid à ce discours antireligieux, dont elle proscrivit le mauvais goût en disant à la vicomtesse : — Monsieur arrive...

Madame de Beauséant se prit à rire franchement et de son cousin et de la duchesse.

— 1! arrive, ma chère, et cherche une institutrice qui lui enseigne le bon goût. «

— Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-il pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se dil-il en lui-même, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur.)

— Mais madame de Restaud est, je crois, l'écolière de M . de Trailles, dit la duchesse.

— Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin, je m'étais assez bien entendu avec le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque je me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir sortant par un escalier dérobé, et qui avait au fond d'un couloir embrassé la comtesse.

— Qui est-ce ? dirent les deux femmes.

— Un vieillard qui vit, à raison de deux louis par mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre étudiant ; un véritable malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le père Goriot.

— Mais, enfant que vous êtes, s'écria la vicomtesse, madame de Restaud est une demoiselle Goriot.

— La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une petite femme qui s'est fait présenter le même jour qu'une fille de pâtissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? Le roi s'est mis à rire, et a dit en latin un bon mot sur la farine. Des gens, comment donc? des gens...

— Ejusdem farina, dit Eugène.

— C'est cela, dit la duchesse.

— Ah ! c'est son père, reprit l'étudiant en faisant un geste d'horreur.

— Mais oui ; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient à peu près renié.

— La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en regardant madame de Langeais, mariée à un banquier dont le nom est allemand, un baron de Nucingen? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? N'est-ce pas une blonde qui a une loge de noté à l'Opéra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit très-haut pour seiatre reniai quer?

La duchesse sourit en disant : — Mais, ma chère, je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-là ? Il a fallu être amoureux fou, comme l'était Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle Anastasie. Oh ! il n'en sera pas le bon marchand I Elle est entre les mains de M. de Trailles, jui la perdra.

— Elles ont renié leur père, repétait Eugène.

— Eh ! bien, oui, leur père, le père, un père, reprit la vicomtesse, un bon père qui leur a donné, dit-on, à chacune cinq ou six cent mille francs pour faire leur bonheur en les mariant bien, et qui ne s'était réservé que huit à dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elles deux existences, deux maisons où il serait adoré, choyé. En deux ans, ses gendres l'ont banni de leur société comme le dernier des misérables...

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène, récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, et qui n'en était qu'à sa première journée sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les émotions véritables sont si communicatives, que pendant un moment ces trois personnes se regardèrent en silence.

— Eh ! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause à cela ? Dites-moi, ma chère, avez-vous pensé jamais à ce qu'est un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous élèverons, vous ou moi, une chère petite créature à laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en est l'âme blanche, dirait Lamartine, et qui en deviendra la peste. Quand cet homme nous l'aura prise, il commencera par saisir son amour comme une hache, afin de couper dans le cœur, et au vif de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait à sa famille. Hier, notre fille était tout pour nous, nous étions tout pour elle; le lendemain elle se fait notre ennemie. Ne voyons-nous pas cette tragédie s'accomplissant tous les jours? Ici, la belle-fille est de la dernière impertinence avec le beau-père, qui a tout sacrifié pour son fils. Plus loin, un gendre met sa belle-mère à la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la société; mais le drame du gendre est effrayant, sans compter nos mariages, qui sont devenus de fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est arrivé à ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que ce Foiiot...

— Goriot, madame.

— Oui, ce Moriot a été président de sa section pendant la révolution ; il a été dans le secret de la fameuse disette, et a commencé sa fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus qu'elles ne lui coûtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand'mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-là, avec le comité de salut public. Je me souviens que l'intendant disait à ma grand'mère qu'elle pouvait rester eu toute sûreté à Grandvilliers, parce que «es blés

liaient une excellente carte civique. Eli bien ! ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs, de tètes, n'a eu qu'une passion. Il adore, dit-on, ses tilles. Il a juché l'aillée dans la maison île liestaiid, cl greffe l'autre sur le baron de Nueingen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'empire, les deux gendres ne se sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux quatre-vingt-treize chez eux; ça pouvait encore aller avec Buonaparle. Mais, quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a gené M. de Kestaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-être toujours leur père, ont voulu ménager la chèvre et le chou, le père et le mari : elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne ; elles ont imaginé des prétextes de tendresse. — Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls ! etc. Moi, ma chère, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence : le cœur de ce pauvre quatre-vingt-treize a donc saigoé. II a vu que ses filles avaient honte de lui ; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. Il s'est sacrifié, parce qu'il était père ; il s'est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le père et les enfants ont été complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout Ce père Doriot n'aurait-il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses filles? il y aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce père petit arrivera la plus jolie femme avec l'homme qu elle aimera le mieux : si elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il lait des «chetés pour la fuir. Tous les sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à'un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout donné. Il avait donné, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour ; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses lilles ont laissé le zeste au coin des rues.

— Le monde est infâme, dit la vicomtesse en effilant son châle et sans lever les yeux, car elle était atteinte au vif par les mots que madame de Langeais avait dits, pour elle, en racontant celte histoire.

— Infâme ! non. reprit la duchesse; il va son train, voilà tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse. Le monde est un bourbier, tâchons de rester sur les hauteurs. Elle se leva, embrassa madame de Beauséant au front en lui disant : Vous êtes bien belle en ce moment, ma chère. Vous avez les nlus jolies couleurs que j aie vues jamais. Puis elle soriit après avoir légèrement incliné la tète en regardant le cousin.

— Le père Goriot esl sublime ! dit Eugène en se souvenant de I avoir vu tordant son vermeil la nuit.

Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était pensive. Quelques moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.

— Le monde est infâme et méchant, dit enlin la vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries! Ah! je me défendrai. Elle releva la tête comme une grande dame qu'elle élait, et des éclairs sortirent de ses yeux fiers. — Ah ! lit-elle en voyant Eugène, vous êtes là I

— Encore, dit-il piteusement.

— Eh bien ! monsieur de Hastignac, traitez ce monde comme il mérite de I être. Vous voulez parvenir, je. vous aiderai Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre (lu monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos désirs.

Voyez-vous vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une le je qui

s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégaiite. Mais, si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien voire secret! ne le livre/ pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez a vous méfier de ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du père par ses deux lilles, qui le voudraient mort. C'est la rivalité des deux sœurs entre elles. lleslaud a de la naissance, sa femme a élé adoptée, elle a été présentée; mais sa sœur, sa riche sœur, la belle madame Delphine de Nueingen, femme d'un homme d'argent, mcurl de chagrin ; la jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa sœur, sa sœur n'est plus sa sœur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi, madame de Nueingen laperait-elle toute la boue qu'il y • anlK la rue Saint-Lazare cl la rue de Grenelle pour entrer dans mon ulon. Bile a cru que de Marsay la ferait arriver à son but, ci elle s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de Marsay, De Marsay ae soucie fort peu d'elle. Si vous me la présentez, vous serez sou

Benjamin, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez après, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soirée, quand il y aura cohue ; mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suflira. Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh bien! que le père Goriot vous introduise près de madame Delphine de. Nueingen. La belle madame de Nueingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffolleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies, voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières. Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou ei jetant un regard de reine à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.

Le père Goriot.

— S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu à une mine? dit Eugène en l'interrompant.

— Eh bien? dit-elle.

Il se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cousine, et sortit. Il était cinq heures. Eugène avait faim, il craignit de ne pas arriver à temps pour l'heure du dîner. Cette crainte lui lit sentir le bonheur d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son âge esl atteint par le mépris, il s'emporte, il curage, il menace du poing la société tout enlière, il veut se venger Cl doute aussi de luimême. Hastignac était en ce moment accablé par ces mots : Vout vont

LE PÈRE GORIOT

êtes fermé la parle delà comtesse.— Y km ! se disait-il, et, si madame de Beauséant a raison, si je sois consigné... je... Madame de Restaud me trouvera dans tous les salons où elle va. J'apprendrai à faire des armes, à tirer le pistolet, je lui tuerai son Maxime! El de l'argent! lui criait sa conscieuce, où donc en prendras-tu? Tout à coup la richesse étalée chez la comtesse de Restaud brilla devant ses yeux. Il avait vu là le luxe dont une demoiselle Goriot devait'être amoureuse, des dorures, des objets de prix en évidence, le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme entretenue. Cette fascinante image fut soudainement écrasée par le grandiose hôtel de Beauséant. Son imagination, transportée dans les hautes régions de la société parisienne, lui inspira mille pensées mauvaises au cœur, en lui élargissant la tête et la conscience. Il vit le monde comme il est : les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune Vullima ratio mundi. « Vautrin a raison, la fortune est la vertu! » se dit-il.

Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève, il monta rapidement chez, lui, descendit pour donner dix francs au cocher , et vint dans cette salle à manger nauséabonde, où il «aperçut, comme des animaux à un râtelier, les dix-huit convives en train de se repaître. Le spectacle de ces misères et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition était trop brusque, le contraste trop complet pour ne pas développer outre mesure chez lui le sen liment de l'ambitiou.

D'un côté, les fraîches et charmantes images de la nature sociale la plus élégante , des figures jeunes, vives, encadrées

far les merveilles « de art et du luxe; des têtes passionnées pleines de poésie ; de l'au»

tre, de sinistres tableaus bordés de fange, et dei.

faces où les passions n'avaient laissé que leurs cordes et leur mécanisroe.'Les enseignements que la colère d'une femme abandonnée avait arrachés à madame de Bcauséant.ses offres captieuses revinrent dans sa mémoire, et la misère les commenta . Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'être un savant docteur et un homme à la mode.

Il était encore bien enfant! ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre.

— Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui . lui jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier

aux secrets les plus cachés du cœur.

— Je ne suis plus disposé à souffrir les plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. Ici, pour être vraiment marquis, il faut avoir cent mille livre's de rente, et, quand on vit dans la maison Vauquer, on n'est pas précisément le favori de la Fortune.

Vautrin regarda Raslignac d'un air paternel et méprisant, comme s il eût dit : Marmot ! dont je ne ferais qu'une bouchée ! Puis il répondit : — Vous êtes de mauvaise humeur parce que vous n'avez peutêtre pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud.

— Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit que son père mangeait k notre table! s'écria Raslignac.

Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père Goriot baissa les yeux CI se retourna pour les essuyer.

Sogis;;:u- il de blés, de tannes... Goriot n'avait pas son second. — paciî 18.

— Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil, dit-il à son voisin.

— Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais à moi, répondit Eugène en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il eu se retournant vers mademoiselle Taillefer.

Cette phrase fut un dénoûment. Eugène l'avait prononcée d'un air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en goguenardant : — Pour prendre le père Goriot à votre compte, et vous établir son éditeur responsable, il faut savoir bien tenir une épée et bien tirer le pistolet.

— Ainsi ferai-je, dit Eugène.

— Vous êtes donc entré en campagne aujourd'hui?

— Peut-être, répondit Raslignac. Mais je ne dois compte de mes affaires à personne, attendu que je ne cherche pas à deviner celles que

les autres font la nuit.

Vautrin regarda Raslignac de travers.

— Mon petit, quand on ne veut pas être dupe des marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder par les trous de la tapisserie. — Assez causé, ajouta -t- il en voyant Eugène près de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de conversation quand vous le voudrez.

Le dîner devint sombre et froid. Le' père Goriot, absorbé par la profonde douleur que lui avait causée la phrase de l'étudiant, ne comprit pas que les dispositions des esprits étaient changées à son égard, et qu'un jeune homme, en état d'imposer silence à la persécution, avait pris sa défense.

— Monsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix basse, serait donc le père d'une comtesse à c't' heure?

— Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac.

— 11 n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac; je lui ai pris la tête : il n'y a qu'une bosse, celle de la paternité; ce sera un Père éternel.

Eugène était trop sérieux pour que la plaisanterie de Bianchon le fit rire. 11 voulait profiter des conseils de madame de Beauséant, et se demandait où et comment il se procurerait de l'argent. Il devint soucieux en voyant les savanes du monde qui se déroulaient à ses yeux, à la fois vides et pleines ; chacun le laissa seul dans la salle à manger quand le dîner fut fini. — Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une voix émue. Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eugène lui prit la main, et, le contemplant avec une sorte d'attendrissement : — Vous êtes un brave et digne homme, répondit-il. Nous causerons de vos fillesplustard.il se leva sans vouloir écouter le père Goriot, et se relira dans sa chambre, où il écrivit à sa mère la lettre suivante .

« Ma chère mère, vois si tu n'as pas une troisième mamelle à l'ou- «. vrir pour moi. Je suis dans une situation à faire promptement for- « lune. J'ai besoin de douze cents francs, et il me les faut à tout prix. « Ne dis rien de ma demande à mon père; il s'y opposerait peut-être, « et, si je n'avais pas cet argent, je serais en proie à un désespoir qui « me conduirait à me brûler la cervelle. Je t'expliquerai mes motifs « aussitôt que je le verrai ; car il faudrait l'écrire des volumes pour

LE PERE GORIOT

« te faire comprendre la situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas « joué, ma bonne mère, je ne dois rien ; mais, si tu tiens à me con- « server la vie que tu m'as donnée, il faut me trouver cette somme. « Enfin, je vais chez la vu omtesse de Beauséanl, qui m'a pris sous sa « protection. Je dois aller dans le monde et n'ai pas un sou pour avoir n des gants propres. Je saurai ne manger que du pain, ne boire que « de l'eau, je jeûnerai au besoin; mais je ne puis me passer des outils « avec lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour moi « de faire mon chemin ou de rester dans la boue. Je sais toutes les « espérances que vous avez mises en moi , et veux les réaliser « promptement. Ma bonne mère, vends quelques-uns de tes anciens k bijoux ; je te les remplacerai bientôt. Je connais assez la situation « de notre famille pour savoir apprécier de tels sacrifices, et tu dois « croire que je ne le demande pas de les faire en vain, sinon je serais « un monstre. Ne vois dans ma prière que le cri d'une impérieuse « nécessité. Notre avenir est tout entier dans ce sub ide, avec lequel « je dois ouvrir la campagne; car cette vie de Paris est un combat « perpétuel. Si. pour compléter la somme, il n'y a pas d'autres res- « sources que de vendre les dentelles de nia tante, dis-lui que je lui « eu enverrai de plus belles. » Etc.

Il écrivit à chacune de ses sœurs, en leur demandant leurs économies: et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice qu'elles De manqueraient pas de lui faire avec bonheur, il intéressa leur délicatesse en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si bien tendues cl résonnent si fort dans de jeunes cœurs. Quand il eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoins une trépidation involontaire : il palpiiait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculée de ces âmes ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait à ses deux sœurs, et aussi quelles seraient leurs joies ; avec quel plaisir elles s'entretiendraient eu secret de ce frère bien-aimé, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant, en secret, leur petit trésor; il les vit, déployant le génie malicieux des jeunes filles pour lui envoyer inrognilo cet argent, essayant une première tromperie pour èlre sublimes. « Le cœur d'une sœur esi un diamant de pureté, un abîme de tendresse! » se dit-il. Il avait boute d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs vœux, combien pur serait l'élan de leurs âmes vers le ciel! Avec quelles voluptés ne se sacrifieraient-elles pas? De quelle douleur serait atteinte sa mère, si elle ne pouvait envoyer loute la somme! Ces beaux sentiments, ces effroyables sacrifiées, allaient lui servir d'échelon pour arriver à Delphine de Nucingcn. Quelques larmes, derniers grains d'encens jetés sur l'autel sacré de la famille, lui sortirent des yeux. 11 se promena dans une agitation pleine de désespoir. Le père Goriot, le voyant ainsi par sa porte, qui élait restée entrebâillée, entra, et lui dit : — Qu'avez-vons, monsieur'.'

— Ah ! mon bon voisin, je suis encore lits et frère comme vous êtes père. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasie, elle est à un M. Maxime de Trailles, qui la perdra.

Le père Goriot se relira en balbutiant quelques paroles dont Eugène ne saisit pas le sens. Le lendemain, llasiignac alla jeter ses lettres à la poste. Il hésita jusqu'au dernier moment, mais il les lança dans la boîte en disant : — Je réussirai ! Le mot du joueur, du grand capitaine, mol fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quelques jours après, Eugène alla chez madame de Restaud et ne fut pas reçu. Trois fois il y retourna, trois fois encore il trouva la porte close, quoiqu'il se présentât à des heures où le comte Maxime de Trailles n'y était pas. La vicomtesse avait eu raison. L'étudiant n'étudia plus. 11 allait aux cours pour y répondre à l'appel, et, quand il avait attesté sa présence, il décampait. Il s'était fait le raisonnement que se font la plupart des étudiants. Il réservait ses études pour le moment où il s'agirait de passer ses examens; il avait résolu d'entasser ses inscriptions de seconde et de troisième année, puis d'apprendre le droit sérieusement et d'un seul coup au dernier moment. Il avait ainsi quinze mois «le loisirs pour naviguer sur l'océan de Taris, pour s'y li\ rer à la traite des femmes, ou y pêcher la fortune. Pendant cette semaine, il vit deux l'ois madame de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au moment où sortait la voiture du marquis d'Adjuda. Tour quelques jours encore, cette illustre femme, la plus poétique ligure du faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, et lit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochcfide avec le marquis d'Adjuda-PintO. Mais ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus ardents de ions, devaient précipiter la catastrophe. Le marquis d'Adjuda, de concert avec les Rochclide, avait regardé cette brouille et ce raccommodement comme une circonstance heureuse : ils espéraient que madame de Iîeauséant s'accoutumerait à l'idée de ce mariage cl finirait par sacrifier ses matinées à un avenir prévu dans la vie <bs hommes. Malgré les plus saintes promesses renouvelées chaque jour, M. d'Adjuda jouait donc la comédie, et la vicomtesse aimait à être trompée. — Au lieu de sauter noblement par la fenêtre, elle se laissait rouler dans les escaliers, disait la duchesse de Langea'1,, sa meilleure amie. Néanmoins, ces dernières lueurs brillèrent assez longtemps pour que la vicomtesse restât à Paris et y servit son jeune parent auquel elle porta'' une sorte d'affeciiou superstitieuse, bugèhe sYiaii montré pour elle pleiu de dévouement cl de sensibilité dans uue circonstance ou les femmes ne voient

de pitié, de consolation vraie dans aucun regard. Si un homme leur dit abus de douces paroles, il les dit par spéculation.

Dans le désir de parfaitement bien connaître son échiquier avant de tenter l'abordage de la maison de INucingcn, Rastignac voulut se mettre au l'ait de b vie antérieure du père Goriot, et recueillit des renseignements certains, qui peuvent se réduire à ceci :

Jean-.loachim Goriot était, avant la révolution, un simple ouvrier vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour avoir acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussienne, près delà ilalle-aux-Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence de sa sei lion, afin de faire proléger son commerce par les personnages les plus iiilluenis de cetle dangereuse époque. Cette sagesse av3't été l'origine de sa fortune, qui commença dans la disette, fausse ou «raie, par suite de laquelle les graius acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, taudis que certaines personnes allaient chercher sans émeulc des pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant celle année, le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus lard lui servirent à faire son commerce avec toute la supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui la possède. 11 lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir absorbé toule son intelligence. S'agissait-il de blés, de farines, de grenailles, de reconnaître leurs qualités, les provenances, de veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abondance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas sou second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier leur esprit, saisir leurs défauts, u i liumme l'eût jugé capable d'être ministre d'Etal. Palient, actif, énergique, constant, rapide dans ses expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle, il devançait tout, prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir, soldai pour marcher. Sorti de sa spé- < ialilé, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, loris seulement en bêtise. Ces natures se ressemblent presque toutes. A presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au cœur. Deux sentiments exclusifs avaient rempli le cœur du vermicellier, en avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains employait tonte l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie, fui pour lui l'objet d'une admiration religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle une nature frêle et forle, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne. 3'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exercée à tout moment en faveur d'un être faible? joignez-y l'amour, celte reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendre! une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme : elle commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eût-elle cultivé celte nature iuerte. peut-être y eût-elle jeté l'intelligence des choses du monde el de la vie, bans celte situation, le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraison. Il reporta ses affections trompées par la mort sur ses deux filles, qui, d'abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui fuient faites par des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir pertinemment que Goriot avail juré de ne pas faire d'infidélité à sa femme, quoique morie. Les gens de la Halle, incapables de comprendre celte sublime folie, en plaisantèrent, el donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché, s'avisa de le prononcer, recul du vermicellier un coup de poing sur l'épaule qui l'envoya, la lèle la première, sur une borne de la rue Oblin. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que portail Coriol à ses tilles, était si connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un cabriolet. Le vermicellier^ pale el blême, quitta aussitôt la Balle. Il lui malade pendant plusieurs jouis, par suile de la réaction des sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarma. S'il n'appliqua pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cel homme, il le chassa de la Halle en le lorç mt, dans une circonstance critique, à faire faillite. L'éducation de ses deux filles fui naturellement déraisonnable, Riche de plus de soixante mille livres de renie, -i ne dépensai» pas douze cents frams pour lui. le bonheur de Goriot «Vil de satisfaire les fantaisies de ses filles : les plus excellents inailres iurcnl charges de les douer des latents qui signalent une bonne éducation; eflea eureiii une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une iciniue

LE PÈRE GORIOT

d'esprit et de goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse eu retour de ses offrandes. Goriot mettait ses iilles au rang des anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme ! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses iilles furent en âge d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûts : chacune délies devait avoir en dot la moitié de la fortune de son père. Courtisée pour sa beauté par le comte de llestaud. Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent : elle épousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses iilles et ses gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce commerce, quoique ce lût toute sa vie. Après après avoir subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit à se retirer avec le produit de son fonds, et les bénéfices de ces dernières années, capital que madame Vauquer, chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de huit à dix mille livres de rente. Il se jeta dans celle pension par suile du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par leurs maris de refuser nonseulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements étaient tout ce que savait un M. Muret sur le compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Laugeais se trouvaient ainsi confirmées. Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable tragédie parisienne.

Vers la "fin de celte première semaine du mois de décembre, Rastignac reçu! deus lettres. L'une de sa mère, l'autre de sa sœur aînée. Ces écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gonlles de sang. La lettre de sa mère était ainsi conçue :

« Mon cher enfant, je t'envoie ce que lu m'as demandé. Fais un bon « emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver « la vie, trouver une seconde fois une somme si considérable sans que « ton père en fût instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre mû— « nage. Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner des ga- « raniies sur notre terre. Il m'est impossible de juger le mérite de pi o- « jets que je ne connais pas ; mais de quelle nature sont-ils doue pour « te faire craindre de me les confier? Celte explication ne demandait « pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot à nous autres mè- « res, et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. Je ne « saurais le cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a causée. « Mon cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint à jeter « un tel effroi dans mon cœur? Tu as dû bien souffrir eu m'écrivant, « car j'ai bien souffert en te lisant. Pans quelle carrière t'engages-iu « donc? Ta vie, ton bonheur, seraient-ils attachés à paraître ce que lu « n'es pas, avoir un monde où tune saurais aller sans faire des dépen- « ses d'argent que lu ne peux soutenir, sans perdre un temps précit ix « pour les éludes? Mon bon Eugène, crois-en le cœur de la mère, Its « voies tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et la rési- « gnaiion doivent être les vertus des jeunes gens qui sont dans ta po- « siiion. Je ne le gronde pas, je ne voudrais communiquer à notre of- « fraude aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une mère aussi a confiante que prévoyante. Si tu sais quelles sont tes obligations, je « sais, moi, combien ion cœur est pur, combien tes intentions sont « excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte : Va, mou bien-aimé, « marche ! Je tremble parce que je suis mère ; mais chacun de les « pas sera tendrement accompagné de nos vœux et de nos bénédie- « lions. Sois prudent, cher enfant. Tu dois être sage comme un « homme; les destinées de cinq personnes qui te sont chères reposent « sur ta tête. Oui, toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonce heur est le nôtre. Nous prions tous Dieu de le seconder dans tes en- « t reprises. Ta taule Marcillac a été, dans celte circonstance, d'une « boulé inouïe, elle allait jusqu'à concevoir ce que tu nie dis de tes . « gants. Mais elle a un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. Mon Eu- « gène, aime bien la lante, je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que « quand lu auras réussi ; autrement, son argent te brûlerait les doigts. « Vous ne savez pas, entants, ce que c'esi que de sacrifier des souve- «nirs! Mais que ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te « dire qu'elle te baKe au front, et voudrait le communiquer par ce « baiser la force d'être souvent heureux. Celte nonne et excellente « femme t'aurait écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton « père va bien. La récolte de 4810 passe nos espérances. Adieu, cher « entant. Je ne dirai rien de les sœurs: Lame t'écrit. Je lui laisse le « plaisir de babiller sur les petits événements de la famille. Fasse le « ciel que lu réussisses ! Oh ! oui, réussis, mon Eugène, tu m'as fait « connaître une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une « seconde fois. J'ai su ce que c'était que d être pauvre, en désirant la « fortune pour la donner à mou enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse

« pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mtoe t'envoie. » Quand Eugène eut achevé celte lettre, il était en plwurs, il pensait au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour «lier payer la lettre de change de sa fille. « Ta mère a tordu ses bijou* ! se disait- il. Ta tanle a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? lu "iens d'imiter pour l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant ! Qui, d'elle ou de loi, vaut mieux? » L'étudiant se sentit les entrailles rongées par une sensation de chaleur intolérable. Il voulait renoncer au monde, il voulait ne pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux remords secrets dont le mérite e^t rarement apprécié par les hommes quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par les anges du ciel le criminel condamné par les juristes de la terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les expressions innocemment gracieuses lui rafraîchirent le cœur.

« Ta lettre est venue bien à propos, cher frère. Agathe et moi nous « voulions employer notre argent de tant de manières différentes, « que nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait « comme le domestique du roi d'Espagne quand il a renversé les inon- « 1res de son maître, lu nous as mises d'accord. Vraiment, nous étions « constamment en querelle pour celui de nos désirs auquel nous don- « nerions la préférence, et nous n'avions pas deviné, mon bon Eugène, « l'emploi qui comprenait tous nos désirs. Agathe a saule de joie. « Enfin, nous avons été comme deux folles pendant toute la journée, « à telles enseignes (style de taule) que ma mère nous disait de son « air sévère: Mais qu'a vez-vo us donc, mesdemoiselles? Si nous avions « été grondées un brin, nuus en aurions été, je crois, encore plus « contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir à souffrir pour « celui qu'elle aime ! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de « ma joie. Je ferai sans doule une mauvaise femme, je suis trop «dépensière. Je m'étais acheté deux ceintures, un joli poinçon pour « percer les œillets de mes corsels, des niaiseries, eu sorte que j'avais « moins d'argent que cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse « ses écus comme une pie. Elle avait deux cents francs ! Moi, mon « pauvre ami, je n'ai que cinquante écus. Je suis bien punie, je vou- « drais jeter ma ceiulure dans le puits: il me sera toujours pénible de « la porter : je t'ai volé. Agathe a été charmante. Elle m'a dit: En- « voyous les trois cent cinquante francs, à nous deux! Mais je n'ai pas « tenu à te raconter les choses comme elles se sont passées. Sais-tu « comment nous avons fait pour obéira tes commandements? nous « avons pris notre glorieux argent, nous sommes allées nous promener « toutes deux, et, quand une fois nous avons eu gagné la grande route, « nous avons couru à Ruffec, où nous avons tout bonnement donné « la somme à M . Grimbert, qui tient le Dureau des Messageries « royales ! Nous étions légères coinme des hirondelles en revenant. « Est-ce que le bonheur nous allégirait? me dit Agathe. Nous nous «sommes dit mille choses que je ne vous répéterai pas, monsieur le a Parisien, il était trop question de vous. Oh ! cher frère, nous t'aimons « bien, voilà tout en deux mots. Quant au secret, selon ma tanle, de « petites masques comme nous sont capables de lout, même de se « taire. Ma mère est allée mystérieuse ment à Angoulêtne avec matante, « et toutes deux ont gardé le silence sur la haute politique de leur « voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues conférences d'où nous « avons été bannies, ainsi que M. le baron. De grandes conjectures « occupent les esprits dans l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline « semée de fleurs à jour que biodent les infantes pour sa majesté la « reine avance dans le plus profond secret. Il n'y a plus que deux lai- « zes à faire. Il a été décidé qu'on ne ferait pas de mur du côté de « Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y perdra des fruits, des « espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les étranger». S* « l'héritier présomptif avait besoin de mouchoirs, il est prévenu qui. « la douairière de Marcillac, en fouillant daus ses trésors et ses mal- « les, désignées sous le nom de Pompéïa et d'Herculanum, a découvert « une pièce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se connaissait pas; les « princesses Agathe et Laure mettent à ses ordres leur fil, leur ai- « guille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les deux jeunes « princes don Henri et don Gabriel out conservé la funeste habitude « de se gorger de raisiné, de laire enrager leurs sœurs, de ne vou- « loir rien apprendre, de s'amuser à dénicher des oiseaux, de lapa- « ger, et de couper, malgré les lois de l'Etat, des osiers pour se faire « des badines. Le nonce du pape, vulgairement appelé M. le curé, me- « nace de les excommunier s'il continuent à laisser les saints canons « de la grammaire pour les canons du sureau belliqueux. Adieu, cher « frère, jamais lettre n'a porté tant de vœux faits pour ton bonheur. « ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien des choses à nous dirii « quand lu viendras ! Tu médiras tout, à moi, je suis l'aînée. Ma tante « nous a laissé soupçonner que tu avais des succès dans le monde.

L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.

« Avec nous s'entend 1 Dis donc, Eugène, si tu voulais, nous pourrions « nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des chemises. Réponds- « moi vite à ce sujet. S'il te fallait promptement de belles chemises

LE PERE GORIOT

(bien cousues, nous serions obligées de nous y mettre tout de suite ; « et, s'il y avait à Paris des façons que nous ne connussions pas. tu c nous enverrais un modèle, surtout pour les poignets. Adieu, adieu! « je t'embrasse au front du côté gauche, sur la tempe qui m'appara tient exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a « promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en être plus « sûre, je resterai prés d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta sœur qui « t'aime,

« Laube de Rastignac. »

— Oh 1 oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix ! Des trésors ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il après une pause. 11 faut que chaque pièce porte coup ! Laure a raison. Nom d'une femme ! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un antre, une jeune fdlc devient rusée autant qu'un voleur. Innocente pour elle et prévoyante pour moi, elle est comme l'ange du ciel, qui pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.

Le inoude était à lui ! Déjà son tailleur avait été convoqué, sondé, conquis. En voyant 51. de Trailles, Rastignac avait compris l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens. Hélas ! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes : un tailleur est un ennemi mortel ou un ami donné par la facture. Eugène rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternité de son commerce, et qui se considérait comme un trait d'union entre le présent et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus tard. — Je lui connais, disait-il, deux pantalons qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de rente.

Quinze cents francs et des habits à discrétion ! En ce moment le pauvre méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec cet air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession d'une somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups; le lendemain, il en donnerait à un premier ministre. Use passe en lui des phénomènes inouïs : il veut tout et peut tout, il désire à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot misère. Paris lui appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et flambe ! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme ni la femme ! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les plaisirs ! Qui n'a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! — « Ah ! si les femmes de Paris savaient ! se disait Rastignac en dévorant les poires cuites, à un liard la pièce, servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici. » En ce moment un facteur des Messageries royales se présenta dans la salle à manger, après avoir fait sonner la porte à claire-voie. Il demanda M. Eugène de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre et un registre à émarger. Rastignac tut alors sanglé comme d'un coup de fouet par le regard profond que lui lança Vautrin.

— Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et des séance*) au tir, lui dit cet homme.

— Les galions sont arrivés, lui dit madame Vauquer en regardant les sacs.

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise.

— Vous avi 2 une bonne mère, dit madame Coulure.

— Monsieur a une bonne mère, répéta Toirct.

— Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous pourrez maintenant (aire vos farces, aller dans le inonde, y pêcher des dots, et danser avec des comtesses qui ont des fleurs de pécher sur la tète. Mais croyez-moi, jeune homme, fréquentez le tir.

Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche. Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme.

— Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant l'étudiant.

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les mots aigrement échangés, le jour où il était revenu de chez madame de Beauséant, cet homme lui fût insupportable. Pendant ces huit jours Eugène et Vautrin étaient restés silencieusement en présence, et s'observaient l'un l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute les idées se projettent en raison directe de la foTce avec laquelle elles se conçoivent, et vont frapper là où le cerveau les envoie, par une loi mathématique comparante à celle qui dirige les bombes au sortir •du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures tendres où

les idées se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des natures vigoureusement munies, des crânes a remparts d'airain sur lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent comme les halles devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et cotonneuses où les idées d'autrni viennent mourir comme des boulets s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces têtes pleines de poudre qui sautent au moindre choc. Il était trop vivaeenient jeune pour ne pas être, accessible à cette projection des idées, à celte contagion des sentiments dont tant de bizarres phénomènes nous frappent à notre insu. Sa vue morale avait la portée lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette longueur mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous émerveille chez les gens supérieurs, bretteurs habiles à saisir le défaut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'était d'ailleurs développé chez Eugène autant de qualités que de délauts. Ses défauts, le monde et l'accomplissement de ses croissants désirs les lui avaient demandés. Parmi ses qualités se trouvait cette vivacité méridionale qui fait marcher droit à la difficulté pour la résoudre, et qui ne permet pas à un homme d'outre-Loire de rester dans une incertitude quelconque ; qualité que les gens du Nord nomment un défaut : pour eux, si ce fut l'origine de la fortune de .Murat, ce fut aussi la cause de sa mort. Il faudrait conclure de là que, quand uu méridional sait unir la fourberie du Nord à l'audace d'outre- Loire, il est complet et reste roi de Suède. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer longtemps sons le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme était son ami ou son ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce singulier personnage pénétrait ses passions et lisait dans son cœur, tandis que chez lui tout était si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant le gousset plein, Eugène se muiina.

— Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vautrin, qui se levait pour sortir après avoir savouré les dernières gorgées de son café.

— Pourquoi? répondit le quadragénaire en mettant son chapeau à larges bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'être assailli par quatre voleurs.

— Je vais vous rendre, reprit Rastignac, qui défit promptement un sac et compta cent quarante francs à madame Vauquer. Les bous comptes font les bons amis, dit-il à la veuve. Nous sommes quittes jusqu'à la Saint-Sylvestre. Changez-moi ces cent sous.

— Les bons amis font les bons comptes, répéta Poiret en regardant Vautrin.

— Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une pièce au Sphinx en perruque.

— On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'écria Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'âme du jeune homme, auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diogéniques desquels Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois.

— Mais... oui, répondit l'étudiant, qui tenait ses deux sacs à la main et s'était levé pour monter chez lui.

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, et l'étudiant se disposait à s'en aller par celle qui menait sur le carré de l'escalier.

— Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que 'je que vous me dites n'est pas exactement poli, dit alors Vautrin e'j fouettant la porte du salon et venant à l'étudiant, qui le regarda froidement.

Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la salle à manger de la cuisine, où se trouvait une porte pleine donnant sur le jardin, et surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là, l'étudiant dit devant Sylvie, qui déboucha de sa cuisine : — Monsieur Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama.

— Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau d'un air indifférent.

— Se battre ! répéta Poiret.

— Que non, répondit madame Vauquer en caressant sa pile d'écus

— Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle Victo» rine en se levant pour regarder dans le jardin . Ce pauvre jeune homme a pourtant raison.

— Remontons, ma chère petite, dit madame Coulure, ces affaircs-li ne nous regardent pas.

Quand madame Couture et Victorine se lovèrent, elles rencontrèrent à la porte, la grosse Sylvie, qui leur barra le passage.

— Quoi qui n'y a donc? dit-elle. M. Vautrin à dit à M. Eugène : Expliquons-nous ! Puis il l'a pris par le bras, et les voilà qui marchent dans nos artichauts.

En ce moment Vautrin parut. — Maman Vauquer, dil-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls.

— Oh I monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi voulez-vous tuer M. Eugène?

Vautrin fit deux pas en arrière et contempla Victorine. — Autre histoire ! s'écria-t -il d'une voix railleuse qui fil rougir la pauvre Bile. Il est bien gentil, n'est-ce pas ce jeune homme-là: reprit-il. Vous nie

donnez une idée, Je ferai votre bonheur à i"iis deux, ma belle enfant. Madame Coulure avait pris sa pupille par le bras et l'avait entraînée

LE PÈRE GORIOT

en lui disant à l'oreille : — Mais, Victoriue, vous êtes inconcevable ce matin.

Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet chez moi, dit madame Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et amener la police, à c'l'heure !

Allons, du calme, maman Vauquer, répondit Vautrin. Là, là, tout

beau, nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il prit familièrement par le bras : — Quand je vous aurais prouvé qu'à trente-cinq pas je mets cinq fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous ôterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un peu rageur, et vous vous feriez tuer comme un imbécile.

— Vous reculez, dit Eugène.

— Ne m'écbauffez pas la bile, répondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il en montrant les sièges peints en vert. Là, personne ne nous entendra. J'ai à causer avec vous. Vous êtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous aime, foi de Tromp... (mille tonnerres !), foi de Vautrin. Pourquoi vous aimé-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je vous avais fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs-là, reprit-il en lui montrant la table ronde.

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie à une curiosité que développa chez lui au plus haut degré le changement soudain opéré dans les manières de cet homme, qui, après avoir parlé de le tuer, se posait comme sou protecteur.

— Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres ! J'ai eu des malheurs. Ecoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure en trois mots. Qui suis-je ? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mou caractère? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Prends garde! Mais, nom d'une pipe ! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça ! dit-il eu lançant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mémoires de Bcnvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien encore ! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à imiter la Providence qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre au hasard. Le duel? croix ou pile ! voilà. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique en renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas encore ! Quand on est doué de ce petit talent-là, l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh bien ! j'ai tiré sur un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de sa vie un pistolet. Tenez ! dit cet homme extraordinaire en défaisant son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi, ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un ans. Je croyais encore à quelque chose, à l'amour dune femme, un tas de bêtises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus, pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, où seriez-vous? Il faudrait décamper, aller en Suisse, manger l'argent du papa, qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous êtes ; mais je vais le faire avec la supériorité d'un homme qui, après avoir examiné les choses d'icibas, a vu qu'il n'y avait que deux partis à prendre : ou une stupide obéissance ou la révolte. Je n'obéis à rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous faut, à vous, au train dont vous allez? un million, et promptement ; sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions aller flâner dans les filets de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Etre suprême. Ce million, je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eugène. Ah! ah ! vous faites meilleure mine à votre petit papa Vautrin. Eu entendant ce mot-là, vous êtes comme une jeune fille à qui l'on dit : A ce soir, et qui se toilette en se pourléchant comme un chat qui boit du lait. A la bonne heure. Allons doncl A nous deux! Voici votre compte, jeune homme. Nous avons, là-bas, papa, maman, grand'lante, deux sœurs (dix-huit et dix-sept ans), deux petits frères (quinze et dix ans), voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève vos sœurs. Le curé vient apprendre le latin aux deux frères. La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc, le papa ménage ses culottes, maman se donne à peine une robe d'hiver et une robe d'été, nos sœurs font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai été dans le Midi. Les choses sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. Nous avons une cuisinière et un domestique, il faut garder le décorum, papa est baron. Quant à nous, nous avons de l'ambition, nous avons les Beau-

séant pour alliés et nous allons à pied, nous voulons la fortune et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux diners du faubourg Saint-Germain, nous couchons sur un grabat et nous voulons un hôtel ! Je ne blâme pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit cœur, ce n'est pas donne à tout le monde. Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus riche en fer, le cœur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve si heureuse et si belle aux heures où elle est forte, qu'elle préfère à tous les hommes celui dont la force est énorme, fût-elle en danger d'être brisée par lui. Je fais l'inventaire de vos désirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendronsnous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend rien ; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nousavecT. F. sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquillement. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord, deux années à droguer dans Paris, à regarder, sans y toucher, les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se satisfaire. Si vous étiez pâle etde la nature des mollusques, vous n'auriez rien à craindre ; mais nous avons le sang fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour. Vous succomberez donc à ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperçu dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait et que vous fassiez des élégies; il faudra, généreux comme vous l'êtes, commencer, après bien des ennuis et des privations à rendre un chien enragé, par devenir le substitut de quelque drôle, dans un trou de ville où le gouvernement vous jettera mille francs d'appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de cœur. Bien obligé ! Si vous n'avez pas de protections, vous pourrirez dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par an, si vous n'avez pas encore jeté la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rente. Merci. Ayez des protections, vous serez procureur du roi à trente ans, avec mille écus d'appointements, et vous épouserez la fille du maire. Si vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Villele au lieu de Manuel (ça rime, ça met la conscience en repos), vous serez, à quarante ans, procureur général, et pourrez devenir député. Remarquez, mon cher enfant, que r.ous aurons fait des accrocs à notre petite conscience, que nous auronf eu vingt ans d'ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auro.it coiffé sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il n'y a que vingt procureurs généraux en France, et que vous êtes vingt mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient leur famille pour monter d'un cran. Si le métier vous dégoûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il être avocat? Oh! joli. Il faut pâlir pendant dix ans, dépenser mille francs par mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avoué pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non; mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille francs par an? Bah ! plutôt que de m'amoindrir ainsi l'âme, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, où prendre des écus ? Tout ça n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot d'une femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous mettre une pierre au cou ; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse? Autant commencer aujourd'hui votre révolte contre les conventions humâmes. Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une femme, lécher les pieds de la mère, faire des bassesses à dégoûter une truie, pouah ! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les pierres d'égout avec une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme. Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez déjà choisi : vous avez été chez notre cousin de Beauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous avez été chez madame de Restant!, la fille du père Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous êtes reveuu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai bien su lire : Parvenir! parvenir à tout prix. Bravo ! ai-je dit, voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. Où en prendre? Vous avez saigné vos sœurs. Tous les frères flouent plus ou moins leurs sœurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme ! dans uu pays où l'on trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous, von' filer comme des soldats à la maraude. \près, que ferez-vous ? vout. travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer, à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème que se proposeut de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des elforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme

LE PÈRE GORIOT

des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-voos commenl on l'ait son efiemin ici? par l'éclat du génie mi par l'adresse de la coi raption. 11 Faut entrer dans celte masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien. L'un plie sous le pouvoir do génie, on le bail, on tâche de le calomnier! parce qu'il prend sans partager: mais nu plie >'il persiste; en un mot, cm I adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la houe. La corruption esl en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde, et vous en seuiirez partout la pointe. Vous verrez îles femmes dont les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et qui dépensenl plus de di\ mille francs à leur toilette. Vous verrez des employés à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des femmes se prostituer pour aller dan:- la voilure du fils d'un pair de France, qui peut courir à Longchamps sur la chaussée du milieu. Vous avez vu le pauvre bêla de père Goriot obligé de payer la lettre de change endossée par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de rente. Je vous délie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. Je parierais ma tête contre un pied de celte salade que vous donnerez dans un guêpier i liez l.i première femme qui vous plaira, fût-elle riche, belle et jeune, routes Boni bricolées par les lois, en guerre avec leurs maris a propos de toul. Je n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour des amants, pour des chiffons. pour des enlanls, pour le ménage OU pour la vanité, rarement par vertu, soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme est il l'ennemi commun. Hais que croyez-vous que soit l'honnête homme? A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait, et refuse de partager, .le ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans être jamais récompensés de leurs travaux, et que je nomme la confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la venu dans toute la (leur de sa liétise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez proniplement la fortune, il faut êlre déjà riche ou le paraitie. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups: autrement on carotte, et votre serviteur. Si. dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tire/, vos conclusions. Voilà la vie telle qu'elle esl. Ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se sain les mains si l'on veut fricoter ; sachez seulement vous bien débarbouille) : là est toute la morale de notre époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je le blàine? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu il a ou n'a pas de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : l'homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois : j'en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la têlehatile. Riais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tàiez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les malins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mou idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpenta, par exemple, aux Etats-I ni,s. dans le sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes bœufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, eu faisant nies volontés, eu menant une. vie qu on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre, je suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas : elles consistent en actions et eu sentiments. Je possède en ce moment cinquante mil e francs qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin de deux cent mille lianes, parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale, "es nègres, voyez-vous, c'est des enfants toul venus dont on l'ail ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive von- eu demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis, personne ne me demandera : Qui es-tu ? Je serai M. Qualre-Millions, citoyen des Etats- Unis. J'aurai cinquante ans, je ne sciai pas encore pourri, je m'annisc-

lai à ma façon. En deux mots, si je VOUS p; l une dot d'un million,

me donnerez-vous deux cent m Ile franc I Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop cher ? Vous von ferez aimer de votre petite femme. Une Ibis marié, vous manifesterez des inquiétudes, desre- , mords, mus ferez le iri-ie pendant quinze jours, lue nuit, après quelques singeries, vous déclarerez, entre deux baisers, deux cent nulle Ir. un s de di lies à votre femme, en lui disant : Mou amour ! Ce vaudeville est joue lous les |oms par les jeune- gros les plus distingués. Une

.jeune femme ne Refuse pas sa bourse a celui qui lui prend le cœur. Croyez-vous que vous j perdrci? Non. Von. trouverez le moyen de regagner vos-ïeux cent mille francs dans nue affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amasserez, une fortune aussi considérable que que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de

temps, votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de votre papa Vaull in, -ans compter celui de voire famille, qui souffle dans sesdoigts,

l'hiver, faute de bois. Ne vous étonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans l'ai is, il v en a quaranle-sepl qui donnent lieu à des marchés semblables La Chambre des notaires a forcé monsieur...

— Que faut-Il que je fasse'.' dit avidement Hastignac en interrompant Vautrin.

— Presque rien, répondit cet homme en laissant échapper un mouvement de joie semblable à la sourde expression d'un pêcheur qui sent on poisson au bout de sa ligne. Ecoutez-moi bien I Le cœur d'une pauvre fille malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se remplir d'amour, une éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y lombe une goulle de gentiment, Faire la cour à une jeune personne qui se rencontre dans des conditions de solitude, de désespoir et de pauvreté sans qu'elle se doule de sa fortune à venir, dune! c'est quinte et quatorze en main, c'est connaître les numéros à la loterie, c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous construisez sur pilotis un mariage indcstrui lible. Viennent des millions à cette jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'était des cailloux. — Prends, mon b:enaimé ! Prends, Adolphe! Alfred! Prends, Eugène! dira-t-elle si Adolphe, Alfred on Eugène ont eu le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des croûtes aux champignons; de là, le soir, à l' Ambigu-Comique ; c'est meure sa montre au Montde-1'iété pour lui donner un chàle. Je ne vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles auxquelles tiennent lant les femmes, comme, par exemple, de répandre des gouttes d'eau sur le papier à lettre en manière de larmes quand on est loin d'elles : vous m'avez l'air de connaître parfaitement l'argot du cœur. Paris, voyez-vous, est comme une forêt du Nouveau-Monde, où s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui vivent du produit que donnent les différentes chasses sociales; vous êtes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de pièges, de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns chassent à la dot: les autres chassent à la liquidation : ceux-ci pèchent des consciences, ceux-là vendent leurs abonnés pieds et poings liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnie esl salué, fêlé, reçu dans la bonne société. Rendons justice à ce sol hospitalier, vous avez affaire à la ville la plus [complaisante qui soit dans le monde. Si les fières aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent d'admettre dans leurs rangs un millionnaire infâme, Paris lui lend les bras, court à ses fêtes, mange ses dîners et trinque avec son infamie.

— Mais où trouver une fille? dit Eugène.

— Elle esl à vous, devant vous !

— Mademoiselle Victorine?

— Juste !

— Eh ! comment?

— Elle vous aime déjà, votre petite baronne de Rastignac!

— Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné.

— Ah ! nous y voilà. Encore deux mots, dit Vautrin, et lout s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe pour avoir assassiné l'un de ses amis pendant la révolution. C'est un de mes gaillards qui ont de l'indépendance dans les opinions. Il esl banquier, principal associé de la maison Frédéric Taillefer et compagnie. Il a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment de Victorine. Moi. je n'aime pas ces injustices-là Je suis comme don Quichotte, jaune à prendre la défense du faib e contre le fort. Si la volonté de Dieu et, >ii de lui retirer sou fils. Taillefer reprendrai! sa fille: il voudrait un héritier quelconque, une bèiise qui est dans la nature, et il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est douce et gentille, elle aura bientôt entortillé son père, et le fera tourner comme ooe toupie d'Allemagne avec le fouet du sentim ni! Elle sera trop sensible à votre amour pour vous oublier, voie; l'épouserez Moi, je me charge du rôle de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu J'ai uu ami pour qui je me suis dévoué, un colonel de l'armée de la Loire qui vient d'être employé dans la garde royale. Il écoute mes avis, cl s'est fait ultra-royaliste : ce n'est pas un de ces imhéciles qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. \'tn homme qui se vanle de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit a l'infaillibilité. Il ny i pas de principes.il n'y a que des événements ; il n'y a pas de :"is. il n'y a que des circonstances : l'homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour

les conduire, S'il y avait des principes et des lois fixes, les peuples n'en cb. ingéraient pas comme nous changeons de heniises. L'homme n'est pas tenu d'Aire plus sage que toute une nation. L'homme qui a rendu le moins de soumis à la France est un fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus bon a mettre au Conscîv vatnire, parmi les machines, en l'étiquetant la Fayette : tandis que le prime auquel chacun lance sa pierre, el qui méprise assez l'humanité pour lui cia. lie. in • isage autant de sermeiils qu'elle en demande, a

empêché le partage de la France au congres de Vienne : on lui doit

LE PÈRE GORIOT

des couronnes, on lui jette de la boue. Oh ! je connais les affaires, moi! J'ai les secrets de bien des hommes ! Suffit! J'aurai une opinion inébranlable le jour où j'aurai rencontré trois têtes d'accord sur l'emploi d'un principe, et j'attendrai longtemps! L'on ne trouve pis dans les tribunaux trois juges qui aient le même avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. Il remettrait Jésus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa Vautrin, il cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seulement cent sous à sa pauvre sœur, et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde, et fit le mouvement d'un maître d'armes qui se fend. — Et, à l'ombre ! ajonta-t-il.

— Quelle horreur! dit Eugène. Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin?

— Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant : cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous ! Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni escroc, ni espion ! Allez, dites, lâchez votre bordée ! Je vous pardonne, c'est si naturel à votre âge! J'ai été comme ça, moi! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent. Vous y avez pense! dit Vautrin ; car comment réussirez-vous, si vous n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas : elle est ou n'est pas. On nous parle de faire péuitence de nos fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte de contrition! Séduire une femme pour arriver à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous !e manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d'intérêt personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d'espérance et de charité? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes? Voilà vos lois. Il n'y a pas un article qui n'arrive à l'absurde. L'homme en gants et à paroles jaunes a commis des assassinats où l'on ne verse pas de sang, mais où l'on en donne ; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses nocturnes ! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là ' Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l'on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait.

— Silence, monsieur! je ne veux pas en entendre davantage, vous me feriez douter de moi-même. En ce moment le sentiment est toute ma science.

— A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. 11 regarda fixement l'étudiant : Vous avez mon secret, lui dit-il.

— Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier.

— Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.

— Quelle tête de fer a donc cet homme ! se dit Rastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit crûment ce que madame de Beauséant me disait en y mettant des formes. Il me déchirait le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veuxje aller chez madame de Nucingen? Il a deviné mes motifs aussitôt que je les ai conçus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu ne souffre pas de capitulation, j'ai donc volé mes sœurs? dit-il en jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta là plongé dans une étourdissante méditation. — Etre fidèle à la vertu, martyre sublime ! Bah I tout le monde croit à la vertu ; mais qui est vertueux? Les peuples ont la liberté pour idole ; mais où est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage : vouloir être grand ou riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, plier, ramper, se redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir à se faire le valet de ceux qui ont menti, plié, rampé? Avant d'être leur complice, il faut les servir. Eh bien? non. Je veux travailler noblement, saintement: je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à mou labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma tête reposera sur mon oreiller saus une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée. Vautrin m'a l'ait voir ce qui arrive après dix ans de mariage. Diable ! ma tête se perd. Je ne veux penser à rien, le cœur est un bon guide.

Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui annonça son tailleur, devant lequel il se présenta, tenant à la main ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas fâché de cette circonstance. Quand il eut essaye ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette du matin, qui le (métamorphosait complètement. — Je vaux bien M. de Trailles, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme !

— Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez Eugène, vous m'avez demandé si je connaissais les maisons où va madame de Nucingen?

-0«il s

— Eh bien ! elle va lundi prochain an bal du maréchal Carigliano. Si vous pouvez y être, vous me direz si mes deux filles se sont bien amusées, comment elles seront mises, enfin tout.

— Comment avez-vous su cela, mon bon père Goriot? dit Eugène en le faisant asseoir à son feu.

— Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce qu'elles font par Thérèse et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard ressemblait à un amant encore assez jeune pour être heureux d'un stratagème qui le met en communication avec sa maîtresse sans qu'elle puisse s'en douter. - Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec naïveté une douloureuse envie.

— Je ne sais pas. répondit Eugène. Je vais aller chez madame de Beauséant lui demander si elle peut me présenter à la maréchale.

Eugène pensait avec une sorte de joie intérieure à se montrer chez la vicomtesse mis comme il le serait désormais. Ce que les moralistes nomment les abîmes du cœur humain sont uniquement les décevantes pensées les involontaires mouvements de l'intérêt personnel. Ces péripéties, le sujet de tant de déclamations, ces retours soudains, sont des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis, bien ganté, bien botté, Hastignac oublia sa vertueuse résolution, La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du côté de l'injustice, tandis que l'âge mûr s'y est vu : là gît toute la différence entre ces deux phases de la vie. Depuis quelques jours les deux voisins, Eugène et le père Goriot, étaient devenus bons amis. Leur secrète amitié tenait aux raisons psychologiques qui avaient enaendré des sentiments contraires entre Vautrin et l'étudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de uos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d'une preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu'ils créent entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt à deviner un caractère qu'un chien l'est a savoir si un inconnu l'aime ou ne l'aime pas? Les atomes crochus, expression proverbiale dont chacun se sert, sont un de ces faits qni restent dans les langages pour démentir les niaiseries philosophiques dont s occupent ceux qui aiment à vanner les épluchures des mots primitifs. On se sent aimé. Le sentiment s'empreint en toutes choses et traverse les espaces. Une lettre est une àme, elle est un si fidèle écho de la voix qui parle, que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l'amour. Le père Goriot, que sou sentiment irréfléchi élevait jusqu'au sublime de la nature canine, avait flairé la compassion, l'admiralive lion''-, les sympathies juvéniles qni s'étaient émues pour lui dans le cœur de l'étudiant. Cependant cette union naissante n'avait encore amené aucune confidence. Si Eugène avait manifesté le désir de voir madame de Nucingen, ce n'était pas qu'il comptât sur le vie llard pour être introduit par lui chez elle; mais il espérait qu'une indiscrétion pourrait le bien servir. Le père Goriot ne lui avait parlé de ses tilles qu'à propos de ce qu'il s'était permis d'en dire publiquement le jour de ses deux visites. — Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment avez-vous pu croire d,uc madame de Restaud vous en ait voulu d'avoir prononcé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien, je suis un heureux père : seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. Je n'ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de mes dissensions avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret. Ce mystère me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il lait beau, dans les Champs-Elysées, après avoir demandé aux lemmes de chambre si mes filles sortent. Je les attends au passage, le cœur me bat quand les voitures arrivent, je les admire dans leurs toilettes, elles me jettent en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de quelque beau soleil. Et je teste, elles doivent revenir. Je les vois encore! l'air leur a fi>;< du bien, elles sont roses. J'entends dire autour de moi . Voilà «•ne belle femme! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce pas mon sang'' J'aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais être le petit chier, qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa laçon d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise : Madame est sortie ! Un soir j'ai attendu jusqu'à trois heures du malin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manqué crever d'aise ! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empêche, je leur dis: Gardez donc votre argent! Que voulez-vous que j'en fasse? Il ne me faut rien. En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont l'âme est partout où sont mes liltes. Qut>nd vous aurez vu madame de Nucingen, vous me «lirez celle des deux que vous pn ferez, dit le bonhomme après un moment de silence en voyant Eugène qiii se disposait à partir pour aller se promener aux Tuileries en attendant l'heure de se présenter chez madame de Beauséant.

Celte promenade l'ut fatale à l'étudiant. Quelques femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et dune élégance de si bon goût! En se voyant l'objet d'une attention presque admira tive, il ne pensa

LE PÈRE GORTOT.

"plus à ses sœurs ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses répugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il est si ï: icile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées qui sème des rubis, qui jette ses flèches d'or au (ront des palais, empourpre les femmes, revêt d'un sot éclat les trônes, si simples dans leur origine ; il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante dont le clinquant nous semble être un symbole de puissance. La parole de Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans son cœur comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille marchande à la toilette qui lui a dit : « Or et amour à flots ! » Après avoir indolemment flâne, vers cinq heures Eugène se présenta chez madame de Beauséant, et il y reçut un de ces coups terribles contre lesquels les cœurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvé la vicomtesse pleine de cette aménité polie, de celle grâce mellillue donnée par l'éducation aristocratique, et qui n'est complète que si elle vient du cœur.

Quand il entra, madame de Beauséant fit un geste sec, et lui dit d'une voix brève : — Monsieur de Bastignac, il m'est impossible de.

vous voir, en ce moment du moins ; je suis en affaire...

Pour un observateur, et Bastignac l'était devenu promptement , cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, étaient l'histoire du caractère et des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer sous le gant de velours ; la personnalité , l'égoîsme , sous les manières; le bois sous le vernis. Il entendit enfin le Moi le Boi qui commence sous les panaches du trône et finit sous le cimier du dernier gentilhomme.

Eugène s'était trop facilement abandonné sur sa parole à croire aux noblesses de la femme.

Comme tous les malheureux, il avait signé de tonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bienfaiteur à 1'obiigé, et dont le premier article consacreenlreles grands cœurs une complète égalité. La bienfaisance, qui réunit deux êtres en un seul, est une passion céleste aussi incomprise, aussi rare que l'est le véritable amour. L'un et l'autre est la prodigalité des belles âmes. Bastignac voulait arriver au balade la duchesse de Carigliano.il dévora celle bourrasque.

— Madame, dil-il d'une voix émue, s'il ne s'agissait pas d'une chosi

importante, je ne serais pas venu vous importuner; soyez assez gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.

— Eh bien ! venez dîner avec moi, dit-elle un peu confuse de la dureté qu'elle avait mise dans ses paroles; car celle femme était vraiment aussi bonne que grande.

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit en s'en allant : « Hampe, supporte tout. Que doivent êlre les autres, si, dans un moment, la meilleure des femmes efface les promesses de son amitié, te laisse là comme un vieux soulier ? Chacun pour soi, donc ! Il est vrai que sa maison nVst pas une boutique, et que j'ai ton d'avoir besoin d'elle. H faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon. » Les ameres réflexions de l'étudiant furent bientôt dissipées par le plaisir qu'il se promenait en dînant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de fataliié, les moindres événements de sa vie conspiraient à le pousser dans la carrière où, suivaut les observations du terrible sphinx de

Eugène de Uaslignac prcscnlc :* madame do Nuciugcn par le maiijuis : A Ijuila. - l'Af.K 25

la maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour ne pas être tué, tromper pour ne pas être trompé ; où il devait déposer à la barrière sa conscience, son cœur, mettre un masque, se jouer sans pitié des hommes, et, comme à Lacédéinone, saisir sa fortune sans êlre vu, pour mériter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, il la trouva pleine de celte bonté gracieuse qu'elle lui avait toujours témoignée. Tous deux allèrent dans une salle à manger où le vicomte attendait sa femme, et où resplendissait ce luxe de table qui sous la restauration fut poussé, comme chacun le sait, au plus haut degré. M. de Beauséant, semblable a beaucoup de gens blasés, n'avait plus guère d'autres plaisirs que ceux de la bonne chère ; il était, en fait de gourmandise, de l'école de Louis XVIII et du duc d'Escars. Sa table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frappé les yeux d'Eugène, qui dînait pour L première lois dans une de ces maisons où les grandeurs sociales sont héréditaires. La mode venait de supprimer les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'empire, où les militaires avaient besoin de prendre des forces pour se préparera tous les combats qui les attendaient au dedans comme au dehors. Eugène n'avait encore assisté qu'à des bals.» L'aplomb qui le distingua plus tard si éminemment , et qu'il commençait à prendre, l'empêcha de s'ébahir niaisement. Mais, en voyant celte argenterie sculptée et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la première fois un service fait sans bruit, il était difficile à un homme d'ardente imagination de ne pas préférer celte vie constamment élégante à la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin.

Sa pensée le rejeta pendant un moment dans sa pension bourgeoise ; il en eut une si profonde horreur, qu'il se jura de* la quitter au mois de janvier, autant pour se mettre dans une maison propre que <>pour fuir Vautrin, dont il sentait la large main sur son épaule. Si l'on vient à songer aux mille formes que prend à Taris la corruption, parlante ou muette, un homme de bon sens se demande par quelle aberration l'Etat y met des écoles, y assemble des jeunes gens, comment les jolies femmes y sont respectées, comment l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magiquement de leurs sébiles. Mais, si l'on vient à songer qu'il est peu d'exemples de crimes, VOÎre même de ifélils i ommis par les jeunes gens, de quels respects ne doit-00 pas êlre plis pour ces patients Tantales qui se combattent eux-mêmes et sont presque toujours victorieux 1 S'il était bien peint dans sa lutte avec Paris, le punie étudiant fournirait un des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame de Beauséant regardait vainement Eugène pour le convier à parler; il ne voulut rien dire en présence du vicomte.

— Me menez-vous ce soir aux Italiens'.' demanda la vicomtesse à son mari.

— Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à vous obéir, répondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'étudiant lut la dupe, mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés,

— Sa maîtresse ! se dit-elle.

LE PÈRE GORIOT

Vous n'avez donc pas d'Adjuda ce soir? demanda le vicomte.

— Non. répondit-elle avec humeur.

Eh bien ! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de

M. de Rastignac.

La vicomtesse regarda Eugène en souriant.

Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle.

Le Français aime le péril parce qu'il y trouve la gloire, a dit

M. de Chateaubriand, répondit Rastignac en s'inclinant.

Quelques moments après il fut emporté près de madame de Beauséant, dans un coupé rapide, au théâtre à la mode, et crut à quelque féerie lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes les lorguettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette était délicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.

Vous avez à me parler, lui dit madame de Beauséant. Ah ! tenez,

voici madame de Nucingen à trois loges de la nôtre. Sa sœur et M, de

Trailles sont de l'autre

côté.

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge où devait être mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas M. d'Adjuda, sa ligure prit un éclat extraordinaire.

— Elle est charmante !

dit Eugène après avoir regardé madame de Nuciugen.

— Ellealescils blancs.

— Oui, mais quelle jolie taille mince !

— Elle a de grosses mains.

— Les beaux yeux !

— Elle a le visage en long.

— Mais la forme longue a de la distinction.

— Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là. Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon ! Le Goriot perce dans tous ses mouvements, dit la vicomtesse, au grand étonnemenl d'Eugène.

En effet, madame de Beauséant lorgnait ia salle et semblait ne pas faire attention à madame de Nucingen, dont «elle ne perdait cependant pas un geste. L'assemblée était exquisement belle. Delphine de Nucingen n'était pas peu llattée d'occuper exclusivement le jeune , le beau, l'élégant cousin de madame de Beauséant ; il ne regardait qu'elle.

— Si vous continuez à la couvrir de vos regards, vous allez l'air* scandale , monsieur àt Rastignac. Vous ne réussirez à rien si vous vous jetez ainsi à la tête des gens.

— Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà bien protégé : si vous voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre un service qui vous donnera peu de peine et me lera grand bien. Me voilà pris.

— Déjà ?

— Oui.

— Et de celte femme?

— Mes prétentions seraient-elles donc écoutées ailleurs ! dit-il en lançant un regard pénétrant à sa cousine. Madame la duchesse de Carigliano est attachée à madame la duchesse de Berry, reprit-il après une pause, vous devez la voir, ayez la bonté de me présenter chez elle et de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de Nucingen, et je livrerai nia première escarmouche.

— Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà du goût pour eile,

Gaiement il reçut le hourra ac sottises 40e sa tc:;uu <

vos affaires de cœur vont très-bien. Voici de Marsay dans la loge de la princesse Galalhionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se dépite. Il n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout une femme de banquier. Ces dames de la Cbaussée-d'Antin aiment toutes la vengeance.

— Que fetiez-vous donc, vous, en pareil cas?

— Moi, je souffrirais en silence.

En ce moment le marquis d'Adjuda se présenta dans la loge de madame de Beauséant.

— J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent à Eugène à reconnaître les expressions d'un véritable amour, et à ne pas les confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il admira sa cousine, devint muet, et céda sa place à M. d'Adjuda en soupirant.

« Quelle noble, quelle sublime créature est une femme qui aime ainsi !

se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poupée ! comment peut-on la trahir?» Il se sentit au cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu yi rouler aux pieds de nu dame de Beauséant, w souhaitait le pouvoir des démons afin de l'emporter dans son cœur, comme un aigle enlève de la plaine dans son aire une jeune chèvre blanche qui tette encore. Il était humilié d'être dans ce grand musée de la beauté sans son tableau, sans une maîtresse à lui.

t Avoir une maîtresse est une position quasiroyale, se disait-il, c'est le signe de la puissance! » Et il regarda madame de Nucingen comme un homme insulté regarde son adversaire.

La vicomtesse se retourna vers lui pour lui adressersur sa discrétion mille remercimenls daus un clignement d'yeux.

Le premier acte était fini.

— Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui présenter SI. de Rastignac? dit-elle au marquis d'Adjuda.

— Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le marquis.

Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'étudiant, qui en un clin d'œil se trouva auprès de madame de Nucingen.

— Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur de vous présenter le chevalier Eugène de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de Beauséant. Vous faites une si vive impression sur lui que j'ai voulu compléter son bonheur en le rapprochant de son idole.

Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie qui en faisait passer la pensée un peu brutale, mais qui, bien sauvée, ne déniait jamais à une femme. Sladame de Nucingen sourit, et offrit à Eugène la place de son mari, qui venait de sortir.

— Je n'ose pas vous proposer de rester près de moi, monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur d'être auprès de madame de Beauséant, on y reste.

— Slais, lui dit à voix basse Eugène, il me semble, madame, que si je veux plaire à ma cousine je demeurerai près de vous. Avant l'arrivée de SI. le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de toute votre personne, dit-il à haute vois.

SI. d'Adjuda se retira.

lAOt -B

LE PERE GORIOT

— Vraiment, monsieur, d'il la baronne, vous allez me rester? Nous ferons donc connaissance, madame de Restàud m'avait déjà donné le plus vif désir de vous voir.

— Elle est donc bien fausse, elle m'a l'ait, consigner à sa porte.

— Gomment ?

— Mail. une. j'aurai la conscience de vous eu dire la raison: mais je réclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je suis le voisin île monsieur votre pere J'ignorais que madame (le Restand fût sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et j'ai fâché madame votre sœur et son mari. Vous ne sauriez croire combien madame la duchesse de Langeais et ma consine ont trouvé cetie apostasie filiale de mauvais goût. Je leur ai raconté la scène, elles en ont ri comme des folles. Le fut alors qu'en faisant, un parallèle entre vous et votre sœur, madame de Beauséant me parla de vous en l'on bons termes, et me dit combien vous étiez excellente pour mon voisin, M. Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il vous adore si passionnément que j'en suis déjà jaloux. Nous avons parlé de vous ce malin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre père m'a raconté, ce soir en dinanl avec ma cousine, je lui disais que vous ne pouviez pas être aussi belle que vous étiez aimante. Voulant sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beauséant m'a amené ici, en me disant avec sa grâce habituelle que je vous y venais.

Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je vous dois déjà

de la reconnaissance. Encore un peu, nous .liions être de vit uv amis.

— Quoique l'amitié doive être près de vous un sentiment peu vulgaire, dit llaslignac, je ne veux jamais être voire ami.

Ces sottises stéréotypées à i usage des débutants paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues à froid. I.e geste, l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme tontes bs femmes, ne pouvant rien dire à des questions aussi drument posées que l'était celle de l'étudiant, elle répondit à autre chose.

— Oui, ma iœm se fait tort par la manière dont elle se conduit avec ce pauvre père, qui vraiment a été pour nous un dieu. Il a fallu que M. de Nucingen m'ordot.nàt positivement de ne voir mon père que le malin, pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai longtemps été bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues après les brutalités du mariage, ont été l'une des raisons qui troublèrent le plus mon ménage Je mu» certes la femme de Paris la plus heureuse aux yeux du monde, la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trouver folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père, et à ce litre vous ne pouvez pas m'être étranger.

— \ ons n'aurez jamais rencontré personne, lui dit Eugène, qui soit animé d'un plus vif désir de vous appartenir. Que cherehez-vous toutes? le bonheur, reprit il d'une voix qui allait à l'âme. Eh bien! si pour une femme le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami à qui elle puisse confier ses désirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses joies; se montrer dans la nudité de son âme, avec ses jolis défauts et ses belles qualités, sans craindre d'être trahie, croyez-moi, ce cœur dévoué, toujours ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme jeune, plein d illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes, qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir, parce que vous devenez le monde pour lui. .Moi, voyez-vous, vous allez rire de ma naïveté, j'arrive du fond d'une province, entièrement neuf, n'ayant connu que de belli s àmi s, et je complais rester sans amour. Il m'est arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de son cœur: elle m'a fait deviner les mille trésors de la passion: je suis, comme Chérubin, l'aman de toute le femmes, en attendant que je puisse me dévouer à quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré, je me suis senti porté vers vous comme par un courant. J'avais déjà tant pensé à vous ! Mais je ne vous avais pas rêvée aussi belle que vous L'êtes en réalité. Madame de Beauséant m'a ordonné de ne pas vous tant regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant à voir vos jolies le-, i ■■ rouges, votre teinl blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous dis lies lolies, mais laissez-les-moi dire.

Ilien ne plail plus aux femmes que de s'entendre débiter ces douées paroles. La plus sévère dévote les écoute , même quand elle

ne doi: pas y répondre. Après avoir ainsi commencé, Rastignac défila sou chapelet '\it\tr voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait Eugène par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui ne quittai! pas la loge de la princesse Galail.ionne. Rastignac resta près de madame de Nucingen jusqu'au moment OÙ sou mari vint la chercher pour l'emmener.

— M dame, lui d'il Eugène, j'aurai le plaisir de vous aller voir avant le bal de la duchesse de Cai : liano,

— Puisqui mai: fous eDCachc, dil le baron, épais Alsacien dont

la ligure ronde annonçait une dang ruti ■ • finesse, tous eus sir d'èdre

pieu ressi.

— Mes affaires 80n( en bon train, car elle ne s'esi pas bien effarouchée en lu'enlendanl lui dire: MVwiereZ-VOUS bien? Le mors est nie. à ma bête, sautons dessus et gouvernons la, si dit Eugène eu allant *alucr madame de Beauséant, qui se levait et se relirait avec d'Adjnda.

Le pauvre étudiant ne savait pas que la baronne étail distraite, et atlendaii de de Marsay une de ces lettres décisives qui déchirent l'âme. Tout heureux de son faux succès, Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péristyle, où chacun attend sa voiture.

— Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même, dit le Portugais en riant à la vicomtesse quand Eugène les eul quittés. Il va faire sauter la banque. Il est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment où il faut la consoler.

— Mais, dit madame de Beauséant, il faut savoir si elle aime encore celui qui l'abandonne.

L'étudiant revint à pied du Théâtre-Italien à la rue Neuve-Sainte- Geneviève, en faisant les plus doux projets. Il avait bien remarqué l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait examiné, soit dans la loge de la vicomtesse, soit dans celle de madame de Nucingen, cl il présuma que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermée. Ainsi déjà quatre relations majeures, car il comptait bien plaire à la maréchale, allaient lui être acquises au cœur de la haute société parisienne. Sans trop s'expliquer les moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compliqué des intérêts de ce monde, il devait s'accrocher à un rouage pour se trouver en haut de la machine, et il se sentait la force d'en enrayer la roue. « Si madame de Nucingen s'intéresse à moi, je lui apprendrai à gouverner son mari. Ce mari fait des affaires d'or, il pourra m'aider à ramasser tout d'un coup une fortune. » Il ne se disait pas cela crûment, il n'était pas encore assez politique pour chiffrer une situation, l'appréeier et la calculer: ces idées flottaient à l'horizon sous la forme de légers nuages, et, quoiqu'elles n'eussent pas l'àpreté de celles de Vautrin, si elles avaient été soumises au creuset de la conscience elles n'ap'aient rien donné de bien pur. Les hommes arrivent, par une suite de transactions de ce genre, à cette morale relâchée que professe l'époque actuelle, où se rencontrent plus rarement que dans aucun temps ces hommes rectangulaires, ces belles volontés qui ne se plient jamais au mal, à qui la moindre déviation de la ligne droite semble être un crime : magnifiques images de la probité qui nous ont valu deux chefs-d'œuvre, Alcesle de Molière, puis récemment Jenny Deans et son père, dans l'œuvre de Walter Scott. Peut-être l'œuvre opposée, la peinture des sinuosités dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de côtoyer le mal, alin d'arriver à son but en gardant les apparences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique. En atteignant au seuil de sa pension, Rastignac s'était épris de madame de Nucingen. elle lui avait paru svelte, Une comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux, le tissu délicat et soyeux de sa peau, sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le son enchanteur de sa voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout; et peut-être !a marche, eu mettant son sang en mouvement, aidait-elle à cette fascination. L'étudiant frappa rudement à la porte du père Goriot.

— Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine.

— Où?

— Aux Italiens.

— S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le bonhomme, qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement. — Parlez-moi donc d'elle, demanda-i-il.

Eugène, qui se trouvait pour la première fois chez le père Goriot, ne fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant le bouge où vivait le père, après avoir admiré la toilette de la (ille. La fenêtre étail sans rideaux ; le papier de tenture collé sur les murailles s'en détachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, cl se recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couverture et un|couvre-pied ouaté fait avec les bons morceaux des vieilles robes de madame Vauquer. Le carreau était humide et plein de poussière. En face de la croisée se voyait une de ces vieilles commodes en bois de rose à ventre renflé, qui ont des mains en cuivre tordu en façon do sarments décorés de feuilles ou de Heurs : un vieux meuble à tablette de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tous les ustensiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers; à la lête du lit, une table de nuit, sans porte ni marbre: au coin de la cheminée, où il n'y avait pas trace de feu, se trouvait la table carrée, en bois de noyer, dont la barre avait servi au père Goriot à dénaturer son écuelle en vermeil. Un méchant secrétaire sur lequel était le chapeau du bonhomme, un fauteuil foncé de paille et deux chaises complétaient ce mobilier misérable. La flèche du lit, attachée au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande d'étoffe à carreaux rouges el blancs. Le plus pauvre commissionnaire était certes moins mu meublé dans son grenier, que ne l'était le père Goriol chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid et serrait le cœur, elle ressemblait au plus triste logement d une prison. Heureuse m Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la phvsio-

lioinic d'Eugènfl quand celui-ci posa sa i li.iudcllc sur la table de nuit.

Le boni e se tourna de son coté en reslaut couvert jusqu'au

menton.

— Eh bien ! qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de Nucingen?

Je préfère madame Delphine, répondit l'étudiant, parce qu'elle

tous aime mieux.

A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit son bras du lit et serra la main d'Eugène.

Merci, merci, répondit le vieillard ému. Que vous a-t-ellc donc dit

de moi ?

L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les embellissant, et le vieillard l 'écoula comme s'il eût entendu la parole de Dieu.

— Chère enfant! oui. oui. elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux sœurs se jalousent, voyez-vous? c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de Restaux! m'aime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants comme Dieu est avec nous, il va jusqu'au fond des cœurs, et juge les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh ! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais été trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais vécu chez elles; mais rien que d'entendre leurs voix, de les savoir là, de les voir aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, ça m'eût fait cabrioler le cœur. Etaientelles bien mises?

— Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriol, comment, en ayant des filles aussi richement établies que sont les vôtres, pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil?

— Ma foi, dit-il, d'un air en apparence insouciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux? Je ne puis guère vous expliquer ees choseslà ; je il? sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est là, ajouta-t-iS en se frappant le cœur. Ma vie, à moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vêtu, et comment est l'endroit où je me couche? Je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père, quand vous vous direz, en oyaot gazouiller vos enfants : C'est sorti de moi ! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont été la line fleur, car c'est ça! vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche. Leur voix nie répond partout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça : c'est des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulezvous que je vous dise une drôle de chose? Eh bien ! quand j'ai été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulem l j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme, que j'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu ! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aimée, mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit M. de Marsay est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ni pas aimer un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modèle! Où a-t-clle eu les yeux d'épouser cette grosse souche d'Alsacien? Il leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, elles ont fait à leur fantaisie.

Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne l'avait pu voir illuminé par les feux ri" sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est la puissance d'infusi n que possèdent les sentiments. Quelque grossière que soit une créature, des qu'elle exprime i\ne affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'être le plus stnpide arrive, sons l'effort de la passion, à la plus haute éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage, et semble se mouvoir dans une sphère lumineuse. Il y avait en te moment dans la voix, dans le ge-te de ce bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de la volonté?

— Eh bien ! vous ne serez peut-être pas fâché d'apprendre, lui dit Eugène, qu'elle va rompre sans doute avec ce de Marsay. Ce beau-fils l'a quittée pour s'attacher à la princesse Galalhionne. Quant à moi, ce soir, je suis tombé amoureux de madame Delphine.

— Bah ! dit le père Goriot.

— Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé amour pendant une heure, et je dois aller la voir après-demain samedi.

— Oh ! que je vous aimerais, mou cher monsieur, si vous lui plaisiez. Vous êtes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez, je vous couperais le cou, d'aboi d. Une femme n'a pas deux amours, voyez-vous? Mon Dieu ! mais je dis des bêtises, monsieur Eugène. Il fait froid ici pour vous. Mon Dieu ! vous l'avez doue entendue, que vous a-t-elle dit pour moi?

— Rien, se dit en lui-même Eugène- Elle m'a dit, répondit-il à haute voix, qu'elle vous envoyait un lion baiser de fille.

— Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux rêves ; les miens sont tout faits avec ce rnot-là. Hue Dieu vous protège dans tous vos désirs ! Vous avez été pour moi ce soir comme un bon auge, vous me rapportez l'air de ma fille.

— Le pauvre homme, se dit Eugène en se couchant, il y a de quoi toucher des cœurs de marbre. Sa lille n'a pas plus pensé à lui qu'au Grand-Turc.

Depuis celle, conversation, le père Goriot vit dans son voisin un confident inespéré, un ami. Il s'était établi entre eux les si uis rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher à un autre homme. Lis passions ne l'ont jamais de faux i aïeuls. Le père Goriot se voyait un peu plus près de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reçu, si Eugène devenait cher à la baronne. D'ailleurs il lui avait confié l'une de ses douleurs. Madame de Nucingen, à laquelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait pas connu le* douceurs de l'amour. Certes, Eugène était, pour se servir de son expression, un des jeunes gens les plus gentils qu'il eût jamais vus, et il semblait pressentir qu'il lui donne-iit tous les plaisirs dont elle avait été privée. I.e bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amitié qui alla croissant, et sans laquelle il eût été sans doute impossible de connaître le dénouaient de cette histoire.

Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation avec laquelle le père Goriot regardait Eugène, près duquel il se plaça, les quelques paroles qu'il lui dit, et le changement de sa physionomie, ordinairement semblable à un masque de plâtre, surprirent les pensionnaires. Vautrin, qui revoyait l'étudiant pour la première fois depuis leur conférence, semblait vouloir lire dans son âme. En se souvenant du projet de cet homme, Eugène, qui, avant de s'endormir, avilit, pendant la nuit, mesuré le vaste champ qui s'ouvrait à ses regards, pen>a nécessairement, à la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put s'empêcher de regarder Victorine comme le plus vertueux jeune homme regarde une riche héritière. Par hasard, leurs yeux se rencontrèrent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver Eugène charmant dans sa nouvelle tenue. Le coup d'œil qu'ils échangèrent fut a^sez significatif pour que liaslignac ne doutai pas d'être pour elle l'objet de ces confus désirs qui atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent au premier être séduisant. Une voix lui criait : Huit cent mille francs! liais tout à coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de comii! mile pour madame de Nucingen était l'antidote de ses mauvaises pensées involontaires.

— L'on donnait hier aux Italiens le Barbier de Sh'ille de Ro^sini. Je n'avais jamais entendu de si délicieuse musique, dit-il, Mou Dieu! rst-on heureux d'avoir une loge aux Italiens.

Le père Goriot saisit celte parole au vol comme un chien saisit un mouvement de son maître.

— Vous êtes comme des coqs en pâte, dit madame Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui vous plaît.

— Comment êles-vous revenu? demanda Vautrin.

— A pied, répondit Eugène.

— Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi-plaisirs ; je voudrais aller là dans ma voiture, dans ma loge, et reveuir bien commodément. Tout ou rien ! voilà ma devise.

— lit qui est bonne, reprit madame Vauquer.

— Vous irez peut-être voir madame de Nucingen, dit Eugène à voix basse à Goriot. Elle vous recevra, certes, à bras ouverts : elle voudra savoir de vous mille petits détails sur moi. J'ai appris qu'elle ferait tout au monde pour être reçue chez ma cousine, madame la vicomtesse de Beau<éant. N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas penser à lui procurer cette satisfaction.

liaslignac s'en alla promptement à l'Ecole de droit, il voulait rester le moins de temps possible dans cetle odieuse maison. Il flâna pendant presque toute la journée, en proie à cette fièvre de têle qu'ont connue les jeunes gens alfectés de trop vives espérances. Les raisonnements de Vautrin le faisaient réfléchir à la vie so iale, au moment où il rencontra son ami Bianehon dans le jardin du Luxembourg.

— Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant en médecine en lui prenant le bras pour se promener devant le palais.

— Je suis tourmenté par de mauvaises idées.

— En quel genre? ça se guérit, 'es idées.

— Comment?

— En y succombant.

— Tu ris saus savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rousseau?

— Oui.

— Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir eu tuant à la Chine, par sa seule volonté, un vieux mandarin, sans bouger de Paris.

— Oui.

— Eh! bien?

— Bah! J'en suis à mon trente-troisième mandarin.

— Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tête, le ferais-tu?

— Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux, paralitique ou bien portant, ma foi... Diantre ! Eh bien! non.

— Tu es un brave garçon, Bianehon. Mais si lu aimais une femme : te mettre pour elle l'âme à l'envers, et qu il lui fallût de l'argent, beau coup d'argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses fantai sies, emin?

— Mais tu m'ôtes la raisop, et ta ""eux ç.ue je raisonne.

LE PERE GORIOT

— Eh ! bien, Bianchon, je suis fou, guéris-moi. J'ai deux samrs qui sont des anges de beauté, de candeur, et je veux qu'elles soient heureuses. Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici à cinq ans? Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie où faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur a gagner des sous.

— Mais tu poses la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde, et lu veux couper le noeud gordien avec l'épée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province, où je succéderai tout bêlement à mon père. Les affections de î'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence. Napoléon ne dtnait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos pieds et noire occiput; et, qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même au dedans de nous. Je conclus à la vie du Chinois.

— Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon ! nous serons toujours amis.

— Dis donc, reprit l'étudiant en médecine, en sortant du cours de Cuvier, au Jardin-des-Plantes, je viens d'apercevoir la Michonneau et le Poiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans les troubles de l'année dernière aux environs de la Chambre des Députés, et qui m'a fait l'effet d'être un homme de la police déguisé en honnête bourgeois vivant de ses rentes. Eludions ce couple-là : je te dirai pourquoi. Adieu, je vais répondre à mon appel de quatre heures.

Quand Eugène revint à la pension, il trouva le père Goriot qui l'attendait.

— Tenez, dit le bonhomme, voilà une lettre d'elle. Beïn, la jolie écriture!

Eugène décacheta la lettre et lut :

« Monsieur, mon père m'a dit que vous aimiez la musique italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini, je suis sûre alors que vous ne me refuserez pas. M. de Nucingen se joint à moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans cérémonie. Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas à s'acquitter de sa corvée conjugale en m'accompagnant. Ne me répondez pas, venez, et agréez mes compliments.

« D. de N. »

— Montrez-la-moi, dit le bonhomme à Eugène quand il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il après avoir flairé le papier. Cela sent-il bon! Ses doigts ont touché ça, pourtant!

— Une femme ne se jette pas ainsi à la tète d'un homme, se disait l'étudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener de Marsay. Il n'y a que le dépit qui fasse faire de ces choses-là.

— Eh! bien, dit le père Goriot, à quoi pensez-vous donc? Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont certaines femmes

étaient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pous s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier élaii capable de tous les sacrifices. A cette époque, la mode commençait à mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient admises dans la société du faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Château, parmi lesquelles madame de Beauséant, son amie'i la duchesse de Langeais et la duchesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur dont étaient saisies les femmes de la Chaussée-d'Antin pour entrer dans le cercle supérieur où brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa défiance le servit bien, elle lui donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en recevoir.

— Oui, j'irai, répondit-il.

Ainsi, la curiosité le menait chez madame de Nucingen, tandis que, si cette femme l'eût dédaigné, peut-être y aurait-il élé conduit par la passion. Néanmoins, il n'attendit pas le lendemain et l'heure de partir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans un premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicités que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines femmes. Le désir ne naît pas moins de la difficulté que de la facilité des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peut-être cette division est-elle une conséquence de la grande question des tempéraments, qui domine, quoi u'on en dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du tonique es coquetteries, peut-être les gens nerveux ou sanguins décampentils si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie est aussi essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant sa toilette, Eugène savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui chatouillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie femme se Coulerait sons leurs boucles noires. Il se permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille eu s'habillant pour le liai. Il regarda complaisanimcni Ba taille mince,

en déplissant son habit. — Il est certain, se dit-il, qu'on en peut trouver de plus mal tournés ! Puis il descendit au moment où tous les habitués de la pension étaient à table, et reçut gaiement le hourra de sottises que sa tenue élégante excila. Un trait des mœurs particulières aux pensions bourgeoises est l'ébahissement qu'y cause une toilette soignée. Personne n'y met un habit neuf sans que chacun dise son mot.

— Kt, kt, kt, kl, fit Bianchon en faisant claquer sa langue contre son palais, comme pour exciter un cheval.

— Tournure de duc et pair! dit madame Vanquer.

— Monsieur va en conquête? fil observer mademoiselle Michonneau.

— Kocquériko! cria le peintre.

— Mes compliments à madame votre épouse, dit l'employé au Muséum.

— Monsieur a une épouse? demanda Poiret.

— Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux du dernier goût, susceptible de se laver, d'un joli porter, moitié fil. moitié coton, moitié laine, guérissant le mal de dents, et autres maladies approuvées par l'Académie royale de Médecine ! excellente d'ailleurs pour K s enfants! meilleure encore contre les maux de tête, les plénitudes 1 1 autres maladies de l'oesophage, des yeux et des oreilles, cria Vautrin avec la volubilité comique et l'accentuation d'un opérateur. Mais corn bien celle merveille, me direz-vous, messieurs? deux sous! Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au grand mogol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grrrrrrand duc de Badr, ont voulu voir ! Entrez droit devant vous ! et passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, là, là, trinn! là, là, boum, boum! Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je ta donnerai sur les doigts.

— Mon Dieu ! que cet homme-là est agréable, dit madame Vauquct" à madame Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui.

Au milieu des rires et des plaisanteries dont ce discours, comiquement débité, fut le signal, Eugène put saisir le regard furlif de mademoiselle Taillefer, qui se pencha sur madame Coulure, à l'oreille delàquelle elle dil quelques mots.

— Voilà le cabriolet, dit Sylvie.

— Où dine-t-il donc? demanda Bianchon.

— Chez madame la baronne de Nucingen.

— La fille de M. Goriot, répondit l'étudiant.

A ce nom. les regards se portèrent sur l'ancien vermicellier, qui contemplait Eugène avec une sorte d'envie.

Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces maisons légères à colonnes minces, à portiques mesquins, qui constituent \cjoii à Paris, une véritable maison de banquier, pleine de recherches coûteuses, des stucs, des paliers d'escalier en mosaïque de marbre. Il trouva madame de Nucingen dans un pelit salon à peintures italiennes, dont le décor ressemblait à celui des cafés. La baronne était triste. Les elforts qu'elle fît pour cacher son chagrin intéressèrent d'autant plus vivement Eugène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre une femme joyeuse par sa présence, et la trouvait au désespoir. Ce désappointement piqua son amour-propre.

— J'ai bien peu de droits à votre confiance, madame, dit-il après l'avoir lutinée sur sa préoccupation ; mais, si je vous gênais, je complc sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.

— Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen dîne en ville, et je ne voudrais pas être seule ; j'ai besoin de distraction.

— Mais qu'avez-vous?

— Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais, s'écriat-elle.

— Je veux le savoir, je dois alors être pour quelque chose dans ce secret.

— Peut-être I Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de ménage qui doivent être ensevelies au fond du cœur. Ne vous le disais-je pas avant-hier? je ne suis point heureuse. Les chaînes d'or sont les plus pesantes.

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs d'oisiveté dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène, et devient fat.

— Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes belle, jeune, aimée, riche.

— Ne parlons pas de moi, dit-elle en taisant un sinistre mouvement de tète. Nous dînerons ensemble, tête-à-tête; nous irons entendre la plus délicieuse musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se levain et montrant sa robe en cachemire blanc à dessins perses de la plus riche élégance.

— Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit Eugène. Vous êtes charmante.

— Vous auriez une irisic propriété, dit-elle eu souriant avec amertume, [tien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgré ces apparences, je suis an désespoir. Mes chagrins m'oient le sommeil, je deviendrai laide.

LE PERE GORIOT

— Oli ! cela est impossible, dit l'étudiant. Biais je suis curieux de counaître ces peines qu'un amour dévoué n'effacerait pas.

Ali! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dil-elle. Vous ne

m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez les nommes; mais, si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un désespoir affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, reprit-elle, parlons d'autre ebose." Venez voir mes appartements.

— Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant sur une causeuse devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main »vec assurance.

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle du jeune bomme par un de ces mouvements de force concentrée qui trahissent de fortes émotions.

— Ecoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des chagrins, vous devez me les confier. Je veux vous prouver que je vous aime pour vous. Ou vous parlerez et nie direz vos peines, afin que je puisse les dissiper, fallût-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.

— Eh bien! s'écria-t-elle saisie par une pensée de désespoir qui la fit se frapper le Iront, je vais vous mettre à l'instant même à l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna.

— La voiture de monsieur est-elle attelée? dit-elle à son valet de chambre.

— Oui, madame.

— Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne servirez le dîner qu'à sept heures.

— Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut rêver en se trouvant dans le coupé de M. de Nucingen, à côté de celte femme.

— Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, près du Théâtre-Français.

En route, elle parut agitée, et refusa de répondre aux mille interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser de cette résistance muette, compacte, obtuse.

— En un moment elle m'échappe, se disait-il.

Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda l'étudiant d'un air qui imposa silence à ses folles paroles ; car il s'était emporté.

— Vous m'aimez bien? dit-elle.

— Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude dont il fut soudainement saisi.

— Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous demander?

— Non.

— Etes-vous disposé à m'obéir?

— Aveuglément.

— Avez-vous été au jeu? dil-elle d'une voix tremblante.

— Jamais.

— Ah ! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, ditelle. Prenez donc ! il y a cent francs: c'est tout ce que possède celte femme si heureuse. Montez dans une maison de jeu. je ne sais où elles sont, mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs à un jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille francs. Je vous dirai mes chagrins à votre retour.

— Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose à ce que je vais faire : mais je vais vous obéir, dit-il avec une joie causée par celle pensée : « Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien à me refuser. »

Eugène prend la jolie bourse, court au numéro heuf, après s'être fait indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre sou chapeau; mais il entre et demande où est la roulette. A l'étonuement des habitués, le garçon de salle le mène devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spectateurs, demande sans vergogne où il faut mettre l'enjeu.

— Si vous placez un louis sur un seul de ces trenie-six numéros, et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un vieillard respectable à cheveux blancs.

Eugène jette les cent francs sur le chiffre de son âge. vingt et un. Un cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconnaître. 11 avait gagné sans le savoir.

— Relirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur; l'on ne gagne pas deux fois dans ce système-là.

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux monsieur ; il tire à lui les trois mille six cents francs, et, toujours sans rien savoir du jeu, les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en voyant qu'il contiuue à jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette encore trois mille six ceins francs.

— Vous avez sept mille deux cents francs à vous, lui dit à l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez; la rouge a passé huit fois. Si vous êtes charitable, vous reconnaîtrez ce bon avis en soulageant la misère d'un ancien préfet de Napoléon qui se trouve dans le dernier besoin.

Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par l'homme à cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur.

— Ah çà ! où me mèuerez-vous maintenant, dit-il eu montrant les

sept mille francs à madame de Nucingen, quand la portière fut refermée.

Delphine le serra par une étreinte folle et l'embrassa vivement, mais sans passion. — Vous m'avez sauvée ! Des larmes de joie coulèrent en abondance sur ses joues. Je vais tout vous dire, mon ami. Vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne me manque, ou je parais ne manquer de rien ! Eh bien ! sachez que M. de Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou : il paye toule la maison, mes voilures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante, il me réduit à une misère secrète par calcul. Je suis trop fière pour l'implorer. Ne serais-je pas la dernière des créatures si j'achetais son argent au prix où il veut me le vendre ! Comment, moi riche de sept cent mille francs, me suis-je laissé dépouiller? par fierté, par indignation. Nous sommes si jeunes, si naïves, quand nous commençons la vie conjugale ! La parole par laquelle il fallait demander de l'argent à mon mari me déchirait la bouche; je n'osais jamais, je mangeais l'argent de mes économies et celui que me donnait mon pauvre père ; puis je me suis endettée. Le mariage est pour moi la plus horrible des déceptions, je ne puis vous en parler : qu'il vous suffise de savoir que je me jetterais par la fenêtre s'il fallait vivre avec Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appartement séparé. Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre père nous avait accoutumées à ne nous rien refuser), j'ai souffert le martyre ; mais enfin j'ai trouvé le courage de les dire. N'avais-je pas une fortune à moi ? Nucingen s'est emporté, il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs ! J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Comme il avait pris ma dot, il a payé; mais en stipulant désormais pour mes dépenses personnelles une pension à laquelle je me suis résignée, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu répondre à l'amourpropre de quelqu'un que vous connaissez, dit-elle. Si j'ai été trompée par lui, je serais mal venue à ne pas rendre justice à la noblesse de son caractère. Mais enfin il m'a quittée indignement! On ne devrait jamais abandonner une femme à laquelle on a jelé, dans un jour de détresse, un tas d'or ! On doit l'aimer toujours ! Vous, belle àme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une femme peut accepter de l'or d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec l'être auquel nous devons notre bonheur? Quand on s'est toui donné, qui pourrait s'inquiéter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque chose qu'an moment où le sentiment n'est plus. N'est-on pas lié pour la vie? Qui de nous prévoit une séparation en se croyant bien aimée? Vous nous jurez un amour éternel, comment avoir alors des intérêts distincts? Vous ne savez pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen m'a positivement refusé de me donner six mille francs, lui qui les donne tous les mois à sa maîtresse, une fille de l'Opéra ! Je voulais me tuer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Il y a eu des moments où j'enviais le sort d'une servante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon père, folie! Anastasie et moi nous 1 avons égorgé : mon pauvre père se serait vendu s'il pouvait valoir six mille francs. J'aurais été le désespérer en vain. Vous m'avez sauvée de la honte et de la mort, j'étais ivre de douleur. Ah ! monsieur, je veus devais celle explication : j'ai été bien déraisonnablement folle avec vous. Quand vous m'avez quittée, et que je vous ai eu perdu de vue, je voulais m'enfuir à pied... où? je ne sais. Voilà la vie de la moitié des femmes de Paris : un luxe extérieur, des soucis cruels dans l'àme. Je connais de pauvres créatures encore plus malheureuses que je ne le suis. Il y a pourtant des femmes obligées de faire faire de faux mémoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcées de voler leurs maris : les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent pour cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font jeûner leurs enfants, et grapillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces odieuses tromperies. Voici ma dernière angoisse. Si quelques femmes se vendent à leurs maris pour les gouverner, moi au moins je suis libre ! Je pourrais me faire couvrir d'or par Nucingen, et je préfère pleurer la tète appuyée sur le cœur d'un homme que je puisse estimer. Ah ! ce soir, M. de Marsay n'aura pas le droit de me regarder comme une femme qu'il a payée. Elle se mit le visage dans ses mains, pour ne pas montrer ses pleurs à Eugène, qui lui .dégagea la figure pour la contempler, elle élait sublime ainsi. — Mêler l'argent aux sentiments, n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer, dit-elle.

Ce mélange de bons sentiments, qui rendent les femmes si grandes, et des fautes que la constitution actuelle de la société les force à commettre, bouleversait Eugène, qui disait des paroles douces et consolantes en admirant cette belle femme, si naïvement imprudente dans son cri de douleur.

— Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi, dit-elle, promettez-le-moi.

— Ah ! madame, j'en suis incapable, dit-il.

Elle lui prit la main et la mit sur son coeur par un mouvement plein de reconnaissance et de gentillesse. — Grâce à vous, me voilà redevenue libre et joyeuse. Je vivais pressée par une main de fer. Je veux maintenant vivre simplement, ne rien dépenser. Vous me trouverez bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle ep

LE PERE GORIOT

ne prenant qoe six billets de banque. En conscience, je vous dois mille ëcuSi car je me suis considérée comme éiani de moitié avec vous. Eugène se défendit comme une vierge. Mais la baronne lui ;iy:'iit dit: — Je vous regarde comme mon ennemi si vous n'êtes pus mon complice. Il prit l'argent. — Ce sera une mi-e de fonds en cas de malheur, dit-il.

— Voilà le moi que je redoutais, s'écria-t-elle en pâlissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez- ioi, dit-elle, de ne j;nn;iis retoi i m r au jeu. Mon Dieu ! moi, vtuis corrompre ! j'en mourrais de douleur.

Ils étaient arrivés. Le contraste de cette misère cl île celle opulence étourdissait I étudiant, dans les oreilles duquel les sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir.

— Mettez-vous là. dit la baronne, en entrant dans sa chambre et montrant une causeuse auprès du feu, je vais écrire une lettre bien difficile ! conseillez-moi.

— N'écrivez pas. lui dit Eugène, enveloppez les billets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre femme de < Ji tmbre.

— Mais, vous êtes un amour d'homme, dit-elle Ah! voilà, monsieur, ce que c'est que d'avoir été bien élevé! Ceci es! du Beauséant tout pur, dit-elle en souriant.

— Elle est charmante, se dit Eugène, qui s'éprenait de i lus eu plus. Il regarda cette chambre où respirait la voluptueuse élégance d'une riche courtisane.

— Cela vous plaît-il? dit-elle en sonnant sa femme de chambre. Thérèse, portez <ela vous-même à M. de Marsay, et rcniettcz-le à luimême. Si vous ne le trouvez pas, vous me rapporterez la lettre.

Thérèse ne partit pas sans avoir jeté ou malicieux coup d'œil sur Eugène. Le dîner était servi Raslignac donna le bras à madame de Nucingen, qui le mena dans une salle à manger délicieuse, où il retrouva le luxe de table qu'il avait admire chez sa cousine.

— Les jours d'Italiens, dit-elle, vous viendrez diner avec moi, et vous m'accompagnerez.

— Je m'accoutumerais à cette douce vie si elle devait durer ; mais je suis un pauvre éludiaut qui a sa fortune à faire.

— Elle se fera, dit-elle eu riant. Vous voyez, tout s'arrange: je ne m'attendais pas à être si heureuse.

Il est dans la nature des remines de prouver l'impossible par le possible et tle détruire les laits par des pressentiments. Quand madame de Nnciugen et Raslignac entrèrent dan , leur loge, aux Bouffons, elle eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se permit de ces petiles calomnies contre lesquelles les femmes sont sans défense, et qui font souvent croire à des désordres inventés à plaisir. Quand ou connaît Paris, on ne croit à rien de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait. Eugène prit la main de la baronne, et tous deux se parlèrent par des pressions plus ou moins vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la musique. Pour eux, celte soirée fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et madame de Nucingen voulut reconduire Eugène jusqu'au Pont-Neuf, eu lui disputant, pendant toute la roule, un des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement prodigués au Palais-Royal. Eugène lui reprocha cette inconséquence.

— Tantôt, répondit-elle, c'éla.t de la reconnaissance pour un dévouement inespéré; maintenant ce serait une promesse.

— Et vous ne voulez m'en laire aucune, ingrate. 11 se fâcha. En faisant un de ces gestes d'impatience qui ravissent nu amant, elle lui donna sa main à baiser, qu'il prit avec une mauvaise grâce dont elle fut enchaînée.

— A lundi, au bal, dit-elle.

Eu s'en allant à pied, par un beau clair de lune, Eugène tomba dans de sérieuses réflexions. Il était à la fois heureux et mécontent : heureux d'une aventure dont le dénoîiment probable lui donnait une des plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris, objet de ses désirs ; mécontent de voir ses projets de fortune renversés, et ce fut alors qu'il éprouva la réalité des pensées indécises auxquelles il s'elail livré l'avant-veille. L'insuccès nous accuse toujours la puissance de nos prétentions. Plus Eugène jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeurer obscur et pauvre. 11 chiffonnait son billet de mille francs dans sa poche, eu se faisant mille raisonnements captieux pour se l'approprier. Enfin il arriva rue Neuve-Sainle-Geiievièvc, et, quand il fut en haut de l'escalier, il y vil de la lumière Le père Goriot avait laissé sa porte ouverte et sa chandelle allumée, ahn que l'étudiant n'oubliât pas de lui ruconlcr sa fille, suivant son expression. Eugène ne lui cacha rien. *

— Mais, s'écria le père Goriot dans un violent désespoir de jalousie, elles me croient ruiné : j'ai encore treize cents livres de renie ! Mon Dieu ! la pauvre petite, que ne venait-elle ici ! j'aurais vendu nus unies, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste je me serais fait du viager. Pourquoi u'éles-vons pas venu me confier sou einbar- ras, mon brave voisin? Comment avez-vous eu le cœur d'aller risquer au jeu ses pauvres petits cent francs? c'est a lemln l'aine. Voila ce «pie c'est que des gendres ! Oh ! si je les tenais, je leur serrerais le cou Mou Dieu ! pleurer, elle a pleuré?

— La léle sur mou gilet, dit Eugène.

— Oh! donnez-le-moi, dit lu para Goriot. Comment! il y a eu là des

larmes de ma fille, de ma chère Delphine, qui ne pleurait jamais étant petite! Oh ! je vous en achèterai un anire, ne le portez plus, laissez-lemoi. Elle doit, ila; rcs son contrat, jouir de ses biens. Ah! je vais aller trouver Derville, un avoué, des demain. Je vais faire exiger le placement de sa fortune. Je connais les lois, je suis un vieux loup, je vais retrouver mes dents.

— Tenez, père, voici mille francs qu'elle a voulu me donner sur notre gain. Gardez-les-lui, dans le gilet.

Goriot regarda Eugène, lui tendit la main pour prendre la sienne, sur laquelle il laissa tomber une larme.

— Vous réussirez dans la vie, lui dit le vieillard. Dieu est juste, voyez- vous! Je me connais en probité, moi, et puis vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes nui vous ressemblent. Vous voulez donc élie aussi mon cher enfant? Allez, donnez. Vous pouvez dormir, vous n'êtes pas encore père. Elle a pleuré, j'apprends ça, moi, qui étais là tranquillement à manger comme un imbécile pendant qu'elle souffrait; moi, moi qui vernirais le Père, le Fils et le Saint-Esprit pour leur éviter une larme à toutes deux.

— Par ma foi, se dil Eugène en se couchant, je crois que je serai honnête homme toute ma vie. Il y a du plaisir à suivre les inspirations de sa conscience.

Il n'y a peut-être que ceux nui croient en Dieu qui font le bien en secret, et Eugène croyait en Dieu. Le lendemain, à l'heure du bal, Raslignac alla i liez madame de Beauséant, qui l'emmena pour le présenter a la duchesse de Carigliano. Il leçui le plus gracieux accueil de la maréchale, chez laquelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine s'était parée avec l'intention de plaire à tous pour mieux plaire à Eugène, de qui elle attendait impatiemment un coup d'œil, en croyant cacher son impatience. Pour qui saii deviner les émotions d'une femme, ce moment est plein de délices. Oui ne s'est souvent plu à faire attendre son opinion, à déguiser coquettement son plaisir, à chercher des aveux dans l'inquiétude que l'on cause, à jouir des craintes qu'on dissipera par un sourire? Pendant celte fête, l'étudiant mesura tout à coup la portée de sa position, et comprit qu'il avait un état dans le monde en étant cousin avoué de madame de Beauséant. La conquête de madame la baronne de Nucingen, qu'on lui donnait déjà, le mettait si bien en relie!, que tons les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie: en en surprenant quelques-uns, il goûta les premiers plaisirs de la faluité. En passant d'un salon dans un autre, en traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui prédisaient toutes des succès. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était lant défendue d'accorder l'avant-veillc. A ce bal, Raslignac reçut plusieurs engagements. Il fut présenté par sa cousine à quelques femmes qui iontes avaient îles prétentions à lelégance, et dont les maison spassaient pour être agréables; il se vit lancé dans le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soirée eut donc pour lui les charmes d'un brillant début, et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours, comme une jeune tille se souvient du bal où elle a eu des triomphes. Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au père Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit à sourire d'une façon diabolique.

— Et vous croyez, s'écria ce féroce logicien, qu'un jeune homme à la mode peut demeurer rue Neuve-Sainte-Genevieve, dans la maison v auqner? pension infiniment respectable sous tous les rapporte, certainement, mais qui n'est rien moins que l'ashionable. Elle est cossue, elle esi belle de son abondance, elle est fière d'être le manoir momentané d'un Raslignac; mais, enfin, elle est me Neuve-Sainte-Geneviève, et ignore le luxe, parce qu'elle est purement patriarehalorama. Mon jeune ami, reprit Vautrin d'un air paternellement rai Heur, si VOUS voulez laire figure à Paris, il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin, un coupé pour le soir, en tout neuf mille francs pour le véhicule. Vous seriez indigne de votre destinée si vous ne dépensiez que trois mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur, cent écus chez le botlier, cent écus chez le chapelier. Quant à votre blanchisseuse, elle vous coulera mille francs. Les jeunes gens à la mode ne peuvent se dispenser d'être très-forts sur l'article du linge: n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour et l'église veulent de belles nappes sur 'eurs autels. Nous sommes a quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu, eu paris, en présents; il est impossible de ne pas compter pour deux mille francs l'argent de poche. J'ai mené celle vie-là, j'en connais les débours. Ajoutez à ces nécessités premières, trois cents louis pour la p. iiee, mille francs pour la un lie. Allez, mon enfant, nous eu avons pour nos petits vingt-cinq mille par an dans les liane s, ou nous loinbons dans la crotte, nous nous faisons moquer de non-,, el nous soinnu s destitué de notre avenir, de nos succès, de nos maîtresses! J'oublie le valet de chambre et le groom 1 Est-ce Christophe qui portera vos bii'eis doux? Les écrirez-vous sur le papier donl vous vous ser* m, Ce erailVDus suicider. Croyez-en un vieillard plein d'expérience! reprii il en faisant un rinforzando dans sa voix de liasse. Ou ilépor- ICZ-VOUS dans une vertueuse mansarde, et maric.-v ~» s-y avec le travail, ou pleur/, une autre voie.

la de i'n'ii en guignant mademoiselle Taillcfar do manière a rappeler cl résumer dans ce regard les raisu.1 vcuiculs se-

ducteurs qu'il avait semés au cœur de l'étudiant pour le corrompre. Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels Kastiguac mena la vie la plus dissipée. 11 dînait presque tous les jours avec madame deNucingen, qu'il accompagnait dans le monde. Il rentrait à trois ou quatre heures du matin, se levait à midi pour faire sa toilette, allait se promener au bois avec Delphine, quand il taisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en savoir le prix, et aspirant tous les enseignements, toutes les séductions du luxe avec l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle pour les fécondantes poussières de son byménée. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait beaucoup, et fiuit par s'habituer à la vie exorbitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoyé quinze cents francs à sa mère et à ses sœurs, en accompagnant sa restitution de jolis présents. Quoiqu'il eût annoncé vouloir quitter la maison Vauquer, il y était encore dans les derniers jours du mois de janvier et ne savait comment en sortir. Les jeunes gens sont soumis presque tous à une loi en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse même, et de l'espèce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les nécessités de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se paye à l'instant même, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas en dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser la question, un étudiant prend bien plus de soin de son chapeau que de son habit. L'éuormitédugain rend le tailleur essentiellement créditeur, tandis que la modicité de la somme fait du chapelier un des êtres les plus intraitables parmi ceux avec lesquels il est forcé de parlementer. Si le jeune homme a>sis au balcon d'un théâtre offre à la lorgnette des jolies femmes d'étourdissants gilets, il est douteux qu'il ait des chaussettes ; le bouuelier est encore un des charançons de sa bourse . Rasliguac en était là. Toujours vide pour madame Vauquer, toujours pleiue pour les exigences de la vanité, sa bourse avait des revers et des succès lunatiques en désaccord avec les payements les plus naturels. Afin de quitter la pension puante, ignoble, où s'humiliaient périodiquement ses prétentions, ne fallait-il pas payer un mois à son hôtesse, et acheter des meubles pour son appartement de dandy ? c'était toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent nécessaire à son jeu, Rastignac savait acheter chez son bijoutier des montres et des chaînes d'or chèrement payées sur ses gains, et qu'il portait au Mont-de- Piété, ce sombre et discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans invention comme sans audace quand il s'agissait de payer sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables à l'exploitation de la vie élégante. Une nécessité vulgaire, des dettes contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme la plupart de ceux qui ont connu c lie vie de hasard, il attendait au dernier moment pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois, comme faisait Miralieau, qui ne payait son pain que quaud il se présentait sous la forme dragonnante d'une lettre de change. Vers celte époque, Rastignac avait perdu sou argent, et s'était endetté. L'étudiant commençait à comprendre qu'il lui serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais, tout en gémissant sous les piquantes atteintes de sa sitution précaire, il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette vie, et voulait la continuer à tout prix. Les hasards sur lesquels il avait compté pour sa fortune devenaient chimériques, et les obstacles réels grandissaient. En s'iuitiant aux secrets domestiques de M. et madame de Nucingen, il s'était aperçu que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu tome honte, et renoncer aux nobles idées qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse. Cette vie extérieurement splendide, mais rongée part tous les Iwnias du remords, et dont les fugitifs plaisirs étaient chèrement expiés par de persistâmes angoisses, il l'avait épousée, il s'y roulait en se faisant, comme le Distrait de la Bruyère, un lit dans la fange du fossé, mais, comme le Distrait, il ne souillait encore que son vêtement.

— Nous avons donc tué le mandarin ? lui dit un jour Manchon en sortant de table.

— Pas encore, répondit-il, mais il râle.

L'étudiant en médecine prit ce mot pour une plaisanterie, et ce n'en était pas une. Eugène, qui, pour la première lois depuis longtemps, avait dîné à la pension, s'était montré pensif pendant le repas. Au lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle à manger assis auprès de mademoiselle Taillefer, à laquelle il jeta de temps en temps des regards expressifs. Quelques pensionnaires étaient encore attablés et mangeaient des noix, d'autres se promenaient en continuant des discussions commencées. Comme presque tous les soirs, chacun s'en allait à sa fantaisie, suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à la conversation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver, il était rare que la salle à manger fût entièrement évacuée avant huit heures, moment où les quatre femmes demeuraient seules, et se vengeaient du silence que leur sexe leur imposait au milieu de cette réunion masculine. Frappé de la préoccupation à laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans la salle à manger, quoiqu'il eût paru d'abord empressé de sortir, et se tint constamment de manière à n'être pas vu d Eugène, qui dut le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner

ceux des pensionnaires qui s'en allèrent les derniers, il stationna sournoisement dans le salon. Il avait lu dans l'àme de l'étudiant, et pressentait un symptôme décisif. Rastignac se trouvait en effet dans unes situation perplexe, que beaucoup de jeunes gens ont dû connaître. Aimante ou coquette, madame de Nucingen avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses d'une passion véritable, en déployant pour lui les ressources de la diplomatie féminine en usage à Paris. Après s'être compromise aux yeux du public pour fixer près d'elle le cousin de madame de Beauséaut, elle hésitait à lui donner réellement les droits dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eugène, qu'elle avait fini par attaquer le cœur. Si, dans les premiers moments de sa liaison, l'étudiant s'était cru le maître, madame de Nucingen était devenue la plus forte, à l'aide de ce manège, qui mettait en mouvement chez Eugèue tous les sentiments, bons ou mauvais, des deux, ou trois hommes qui sont dans un jeune homme de Paris. Etait-ce en elle un calcul? >'on; les femmes sont toujours vraies, même au milieu de leurs plus grandes faussetés, parce qu'elles cèdent à quelque sentiment naturel. Peut-être Delphine, aprèsavoir laissé prendre tout à coup lani d'empire sur elle par ce jeune homme, et lui avoir montré trop d'allection, obéissait-elle à un sentiment de dignité qui la faisait ou revenir sur ses concessions, ou se plaire à les suspendre. Il est si naturel à une Parisienne, au moment même où la passion l'entraîne, d'hésiter dans sa chute, d'éprouver le cœur de celui auquel elle va livrer son avenir ! Toutes les espérances de madame de Nucingen avaient été trahies une première fois, et sa fidélité pour un jeune égoïste venait d'être méconnue. Elle pouvait être défiante à bon droit. Peut-être avaitelle aperçu dans les manières d'Eugène, que son rapide succès avait rendu fat, une sorte de mésestime causée par les bizarreries de leur situation. Elle désirait sans doute paraître imposante à un homme de cet âge, et se trouver grande devant lui après avoir été si longtemps petitç devant celui par qui elle était abandonnée. Elle ne voulait pas qu'Eugène la crût une facile conquête, précisément parce qu'il savait qu'elle avait appartenu à de Marsay. Enfin, après avoir subi le dégradant plaisir d'un véritable monstre, un libertin jeune, elle éprouvait tant de douceur à se promener dans les régions fleuries de l'amour, que c'était sans doute un charme pour elle d'en admirer tous les aspects, d'en écouter longtemps les frémissements, et de se laisser longtemps caresser par de chastes brises. Le véritable amour payait pour le mauvais. Ce contre-sens sera malheureusement fréquent tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans l'àme d'une j3une femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que fussent ses raisons, Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait à se jouer de| lui, sans doute parce qu'elle se savait aimée et sûre de faire cesser les chagrins de son amant, suivant son royal bon plaisir de femme. Par respect de lui-même, Eugène ne voulait pas que son premier combat se terminât par une défaite, et persistait daus sa poursuite, comme un chasseur qui veut absolument tuer une perdrix à sa première fête de Saint-Hubert. Ses anxiétés, :t-> amour-propre offensé, ses désespoirs, (aux ou véritables, l'attachaient de plus en plus à cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, auprès de laquelle il n'était pas plus avancé que le premier jour où il l'avait vue. Ignorant encore que la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de bénéfices que son amour ne donne de plaisir, il tombait daus de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme se dispute à l'amour offrait à Rastignac le butin de ses primeurs, elles lui devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient vertes, aigrelettes et délicieuses à savourer. Parfois, en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, malgré la voix de sa conscience, aux chances de fortune dont Vautrin lui avait démontré la possibilité dans un mariage avec mademoiselle Taillefer. Or, il se trouvait alors dans un moment où sa misère parlait si haut, qu'il céda presque involontairement aux artifices du terrible sphinx, par les regards duquel il était souvent lasciué. Au moment où Poiret et mademoiselle Michonneau remontèrent chez eux, Rastignac, se croyant seul entre madame Vauquer et madame Coulure, qui se tricotait des manches de laine en sommeillant auprès du poêle, regarda mademoiselle Taillefer d'une manière assez tendre pour lui faire baisser les yeux.

— Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugène? lui dit Victorine après un moment de silence.

— Quel homme n'a passes chagrins! répondit Rastignac. Si nous étions sûrs, nous autres jeunes gens, d'être bien aimés, avec un dévouement qui nous récompensât des sacrifices que nous sommes toujours disposés à faire, nous n'aurions peut-être jamais de chagrins.

Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute réponse, un regard qui n'était pas équivoque.

— Vous, mademoiselle, vous vous croyez sûre de votre cœur aujourd'hui; mais répondriez-vous de ne jamais changer?

Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre fiile comme un rayon jaillit de son âme, et fit si bien reluire sa figure, qu'Eugène fut effrayé d'avoir provoqué une aussi vive explosion de seutiment.

— Quoi ! si demain vous étiez riche et heureuse, si une immense fortune vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui vous aurait plu durant vos jours de détresse?

Elle fit un joli signe de tête.

— Dn jeune homme bien malheureux ?

LE i*ÊRE GORIOT.

Nouveau signe.

— Quelles bêtises dites-vous donc là? s'écria madame Vauquer.

— Laissez-nous, répondit Eugène; nous nous entendons.

— H y aurait donc alors promesse de mariage entre M. le chevalier Eugène de Rasltgnac et mademoiselle Victorine Taillefer? dit Vautrin de sa grosse voix, en se montrant tout à coup à la porte de la salle à manger.

— Ah! vous m'avez fait peur, dirent à la fois madame Coulure et madame Vauquer.

— Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant Eugène, à qui la voix de Vautrin causa la plus cruelle émotion qu'il eût jamais ressentie.

— Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs! dit madame Couture. Ma fille, remontons chez nous.

Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires, afin d'économiser sa chandelle et son feu en passant la soirée chez elles. Eugène se trouva seul et face à face avec Vautrin.

— Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit cet homme en gardant un imperturbable sangfroid. Mais, écoutez! j'ai de. la délicatesse tout comme un autre, moi.

Ne vous décidez pas dans ce moment; vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas que ce soit la passion , le désespoir, mais la raison qui vous détermine à venir à moi.

Peut- être vous faut- il quelque millier d'écus.

Tenez, le voulez-vous?

Ce démon prit dans sa poche un portefeuille, et en tira trois billets de banque, qu'il tit papillotter aux yeux de l'étudiant. Eugène était dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquisd'Adjudaet au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. 11 ne les avait pas, et n'osait aller passer la soirée chez madame de«Restaud, où il était attendu.

C'était une de ces soirées sans cérémonie, où l'on mange des petits gâteaux, où l'on boit du thé, mais où l'on peut perdre six mille francs au whist.

— Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec peine un tremblement convulsif, après ec que vous m'avez confié, vous devez comprendre qu'il m'est impossible de vous avoir des obligations.

— Eh bien ! vous m'auriez fait de la peine de parler autrement, reprit le tentateur. Vous êtes un beau jeune homme, délicat, fier comme un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie pour le diable. J'aime celte qualité de jeunes gens. Encore deux OU trois réflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il est. En y jouant quelques petites scènes de vertu, l'homme supérieur y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre. Avant peu de jours, vous serez à nous. Ah ! si vous vouliez devenir mon élève, je vous ferais arriver à tout. Vous ne formeriez pas un désir qu'A ne fût à l'instant comblé, quoi que vous puissiez souhaiter : honneur, fortune, femmes. On vous réduirait tonte la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfuit gale, notre Benjamin : nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, vous me prenez donc pour un scélérat? Eh bien ! uu homme qui avait

autant de probité que vous croyez en avoir encore, M. de Turenne. faisait, sans se croire compromis, de petites affaires avec des brigands. Vous ne voulez pas être mon obligé, hein? Qu'à cela ne tienne, reprit Vautrin en laissant échapper un sourire. Prenez ces chiffons, et mettez-moi là-dessus, dit-il en tirant un timbre, là, en travers : Accepté pour la somme de trois mille cinq cents francs, payable en un an. Et datez ! L'intérêt est assez fort pour vous ôler tout scrupule ; vous pouvez m'appcler juif, et vous regarder comme quille de loule reconnaissance. Je vous permets de me mépriser encore aujourd'hui, sur que plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi de ces immenses abîmes, de ces vastes sentiments concentrés que les niais appellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lâche ni ingrat. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon petit.

— Quel homme êles-vous donc? s'écria Eugène; vous avez été créé

pour me tourmenter.

fl»stignai: étuiirj se laissi prcudiu dix louis jur i'I

— Mais non, je suis un bon homme qui veut se crolter pour que vous soyez à l'abri de la boue pour le reste de vos jours. Vous vous demandez pourquoi ce dévouement? Eh bien! je vous le dirai tout doucement quelque jour, daos le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant le carillon de l'ordre social et le jeu de la machine; mais votre premier effroi se passera comme celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous accoutumerez à l'idée de considérer les hommes comme des soldats décidés à périr pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes.

Les temps sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : — Voilà cent écus, tue-moi M. un tel, et l'on sonpail tranquillement après avoir mis un homme à l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de nous donner une belle fortune contre un signe Je tête qui ne vous compromet en rien, et vous hésitez. Lesièclcestmou.

Eugène signa la traite, ei l'échangea contre les billets de banque.

— Kh bien ! voyons, parlons raison, reprit Vautrin. Je veux partir d'ici à quelques mois pour l'Amérique, aller planter mon tabac. Je vous enverrai les cigares île l'amitié. Si je deviens riche, je vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas probable : je ne suis pas curieux de me replanter ici par bouture), eh bien I je vous léguerai ma fortune. Est-ce être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion de me dévouer pour un autre. Je l'ai déjà fait. Voyez-vous, mon petit, je vis dans une shpère plus élevée que i elle des autres hommes. Je considère les actions comme des moyens, et ne vois que le but. Qu'esi-ce qu'un homme pour moi? Ça! fit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous une de ses dents. Un homme est loin ou rien. Il est moins que rien quand il se nomme Poiret : on peut l'écraser comme une punaise: il est plat et il pue. Mais uu homme esi un dieu quand il vous ressemble : ce n'est plus une machine couverte en peau, mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux sentiments, et je ne vis que par les sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le monde dans une pensée? Voyez le père (loriot : ses deux filles sont pour lui tout l'univers; elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la création.

- hcvCUX hiatus.

LE PERE GORIOT

Eb bien! pour moi, qui ai bien creusé la vie, il n'existe qu'un seul senliment réel, une amitié d'homme à homme. Pierre et Jaffier, voilà ma passion. Je sais Venise sauvée par cœur, Avez-vous vu beaucoup de mas assez poilus pour, quand un camarade dit : — Allons enterrer'un corps! y aller sans souiller mot ni l'embêter de morale? J'ai fait ça, moi. Je ne parlerais pas ainsi à tout le monde. Mais vous, vous êtes un homme supérieur, on peut tout vous dire; vous savez. tout comprendre. Vous ne palouillerez pas longtemps dans les marécages où vivent les crapoussins qui nous entourent ici. Eh bien ! voilà qui est dit. Vous épouserez. Pcussons chacun nos pointes ! La mienne est en fer et ne mollit jamais, hé! hé !

Vautrin sortit sans vouloir entendre la réponse négative de l'étudiant, afin de. le mettre à son aise. Il semblait connaître le secret de ces petites résistances, de ces combats dont les hommes se parent devant eux-mêmes, et qui leur servent à se justifier leurs actions blâmables.

— Qu'il fasse comme il voudra, je n'épouserai certes pas mademoiselle Taillefer ! se dit Eugène.

Après avoir subi le malaise d'une fièvre intérieure que lui causa l'idée d'un pacte l'ait avec cet homme, dont il avait horreur, mais qui grandissait à ses yeux par le cynisme même de ses idées, et par l'audace avec . laquelle il élreignait la société, Raslignac s'habilla, demanda une voiture, et vint chez madame de Rcslaud. Depuis quelques jouis, culte femme avait redoublé de soins pour un jeune homme dont chaque pas était un progrès au coeur du grand monde , et dont l'influence paraissait devoir être un jour redoutable. Il paya MM.

de Trailles et d'Adjuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna ce qu'il avait perdu.

Superstitieux comme la plupart des hommes dont le chemin est à faire, c; qui sont plus ou moins fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une récompense du ciel pour sa persévérance à rester dans le bon chemin.

Le lendemain malin, il s'empressa de demander à Vautrin s'il avait encore sa lettre de change.

Sur une réponse affirmative, il lui rendit les trois mille francs, en manifestant un plaisir assez naturel.

— Tout va bien, lui dit Vautrin.

— Mais je ne suis pas votre complice, dit Eugène.

— Je sais, je sais, répondit Vautrin en liuti rrompant. Vous f.dies encore des enfantillages. Vous vous arrêtez aux bagatelles de la porte.

Deux jours après, Poiret et mademoiselle Michonneau se trouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une allée solitaire du Jardin-des- Plantes et causaient avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspect à l'étudiant en médecine.

— Mademoiselle, disait M. Gondureau, je ne vois pas d'où naissent vos scrupules. Son Excellence monseigneur le ministre de la police générale du royaume...

— Ah ! Son Excellence monseigneur le ministre de la poJice générale du royaume... répéta l'oiret.

— Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, dit Gondureau.

A qui ne paraîtra-t-il pas invraisemblable que Poiret, ancien employé, sans doute homme de vertus bourgeoises, quoique dénué d'idées, continuât d'écouter le prétendu rentier de la rue de Buffou, au

moment où il prononçait le mot de police en laissant ainsi voir la physionomie d'un agent de la rue de Jérusalem à travers son masque d'honnête homme ? Cependant rien n'était plus naturel. Chacun comprendra mieux l'espèce particulière à laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais, après une remarque déjà faite par certains observateurs, mais qui jusqu'à présent n'a pas été publiée. 11 est une nation plumigère, serrée au budget entre le premier degré de| latitude, qui comporte les traitements de douze cents francs, espèce de Groenland administratif, et le troisième degré, où commencent les traitements un peu plus chauds de trois à six mille francs, région tempérée, où s'acclimate la gratification, où elle fleurit malgré les difficultés de la culture. Un des traits caractéristiques qui trahit le mieux l'infirme étroitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout minis- •':'e. connu de l'employé par une signature illisible et sous le nom de

Son Excellence Monseigneur le Ministre, cinq mots qui équivalent à 171 Bondo Cani du calife de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati , représente un pouvoir sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, monseigneur est adminislrativement infaillible aux yeux de l'employé; l'éclat qu'il jette se communique à ses actes, à ses paroles, à celles dites en son nom; il couvre tout de sa broderie, et légalise les actions qu'il ordonne; son nom d'Excellence, qui atteste la pureté de ses intentions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passeport aux idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accomplir dès que le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive, comme l'armée a la sienne : système qui étouffe la conscience , annihile un homme, et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un écrou à la machine gouvernementale.

Aussi M. Gondureau, qui paraissait se connaître en hommes, distinguat-il promptement en l'oiret un de ces niais bureaucratiques, et fit -il sortir le l)eus ex machi nà, le mot talismanique de Son Excellence, au moment où il fallait, en démasquant ses batteries, éblouir le Poiret, qui lui semblait le mâle de la Michonneau, comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret.

— Du moment où Son Excellence elle-même, Son Excellence monseigneur le... Ah ! c'est très-différent, dit Poiret.

— Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel vous paraissez avoir confiance, reprit le faux rentier en s'adressant à mademoiselle Michonneau. Eh bien! Son Excellence a maintenant la certitude la plus complète que le prétendu Vautrin, logé dans la Maison- Vauquer, est un forçat évadé du bagne de Toulon, ott il est connu sous le nom de Trompe-la-Mort.

— Ah ! Trompe-la-Mort ! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a mérité ce nom-là.

— Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dû au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les entreprises extrêmement audacieuses qu'il a exécutées. Cette homme est dangereux, voyez-vous I U

LE PÈRE GORIOT

a des qualité! qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est moine une chose qui lui a fait (tins sa partie un honneur infini...

— C'est donc un homme d'honneur? demanda Poiret.

— A sa manière. Il a consenti à prendre sur son compte le crime d'un autre, un faux commis par un très-beau jeune homme qu'il aimait beaucoup, un jeune italien assez joueur, entre depuis au service militaire, ou il s'est d'ailleurs parfaitement comporté.

— Mais si Son Excellence le ministre de la police est sûr que M. Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi ilovic aurait-il besoin de moi? dit mademoiselle Miehoimcau.

— Ah ! oui, dit Poiret, si en effet le ministre, comme vous nous jvei fait l'honneur de nous le dire, a une certitude quelconque...

— Certitude n'est pas le mot: seulement on se (Imite. Vous allez tomprendre la question. Jacques Gollin, surnommé Trompe-la-Mort, a toute la coufiance des trois bagnes, qui l'ont choisi pour être leur agent et leur banquier, il gagne beaucoup à s'occuper de ce genre d'affaires, qui nécessairement veut uu homme de marque.

— Ah 1 ah ! comprenez-vous le calembour, mademoiselle? dit Poiret.Monsieur l'appelle uu homme de marque, parce qu'il a été marqué.

— Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, reçoit les capitaux de messieurs les forçats, les place, les leur conserve, et les lient à la disposition de ceux qui s'évadent, ou de leurs familles, quand ils en disposent par testament, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur lui pour elles.

— De leurs maîtresses! Vous voulez dire de leurs femmes, lit observer Poiret.

— Non, monsieur. Le forçat n'a généralement que des épouses illégitimes, que nous nommons des concubines.

— Ils vivent donc tous en état de concubinage?

— Conséquemment.

— Eh bien ! dit Poiret, voilà des horreurs que monseigneur ne devrait pas tolérer. Puisque vous avert'honueur de voir Son Excellence, c'est à vous, qui me paraissez avoir des idées philanthropiques, à l'éclairer sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent uu très-mauvais exemple au reste de la société.

— Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas là pour offrir le modèle de toutes les vertus.

— C'est juste. Cependant, monsieur, permettez...

— Mais, laissez doue dire monsieur, mon cher miguon, dit mademoiselle Michonneau.

— Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gondureau. Le gouvernement peut avoir un grand intérêt à mettre la main sur une caisse illicite, que l'on dit monter à uu total assez majeur. Tompe-la-Mort encaisse des valeurs considérables en recelant non-seulement les sommes possédées par quelques-uns de ses camarades, mais encore celles qui proviennent de la société des Dix mille...

— Dix mille voleurs ! s'écria Poiret effrayé.

— Non, la société des Dix mille est une association de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne se mêlent pas d'une affaire où il n'y a pas dix mille francs à gaguer. Cette société se compose de tout ce qu'il y a de plus distingué parmi ceux de nos hommes qui vont droit en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent jamais de se faire appliquer la peine de mort quand ils sont pinces : Collin est leur homme de confiance, leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet homme a su se créer une police à lui, des relations fort étendues qu'il enveloppe d'un mystère impénétrable. Quoique depuis un an nous l'ayons entouré d'espions, nous n'avons pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ses talents servent donc constamment à solder le vice, à faire les fonds au crime, et entretiennent sur pied une armée de mauvais sujets qui sont dans uu perpétuel état de guerre avec la société. Saisir Trompe-la-Mort et s'emparer de sa banque, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi celle expédition estelle devenue une affaire d'Etat et de haute politique, susceptible d'honorer ceux qui coopéreront à sa réussite. Vous-même, monsieur, pourriez être de nouveau employé dans l'administration, devenir secrétaire d'un commissaire de police, fonctions qui ne vous empêcheraient point de toucher votre pension de retraite.

— Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, Trompe-la-Mort ne s'en va-t-il pas avec la caisse ?

— Oh ! fit l'agent, partout où il irait, il serait suivi d'un homme chargé de le tuer, s'il volait le bagne. Puis une caisse ne s'enlève pas aussi facilement qu'on enlève une demoiselle de bonne maison. D'ail- "iii - , Collin est un gaillard incapable de faire uu trait semblable, il se croirait déshonoré.

— Monsieur, dit Poiret, vous avez raison, il serait tout à fait déshonoré.

— Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne venez pas tout bonnement vous emparer de lui, demanda mademoiselle Michonneau.

— Eh bien ! mademoiselle, je réponds... Mais, lui dit-il à l'oreille, empêchez votre monsieur de m'interrompre, ou nous n'en aurons jamais fini. Il doit avoir beaucoup de fortune pour se faire écouler, Ce vicux-là. Trompe-la-Mort, en venant ici, a chausse la peau d'un honnête homme, il s'est l'ait bon bourgeois de Paris, il B'est logé dans une yeDbion sans apparence; il est lin, allez! on ne le prendra jamais sans

vert. Donc M. Vautrin est un homme considéré, qui fait des affaires considérables.

— Naturellement, se dit Poiret à lui-même.

— Le ministre, si l'on se trompait en arrêtant un vraiVaulrin, ne veut pas se mettre à dos le commerce de Paris, ni l'opinion publique. M. le préfet de police branle dans le manche, il a des ennemis. S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place profiteraient des clabaudages et «le: criailleries libérales pour le l'aire sauter. Il s'agit ici de procéder comme dans l'affaire de Coguiard, le faux comte de Sainte-Hélène; si c'avait été un vrai comte de Sainle-Uélène, nous n'étions pas propres. Aussi faut-il vérifier.

— Oui, mais vous avez besoin d une jolie femme, dit vivement mademoiselle Michonneau.

— Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder par une femme, dit l'agent. Apprenez un secret : il n'aime pas les femmes.

— Mais je ne vois pas alors à quoi je suis bonne pour une semblable vérification, une supposition que je consentirais à la faire pour deux mille francs.

— Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous remettrai un flacon contenant une dose de liqueur préparée pour donner uu coup de sang qui n'a pas le moindre danger et simule une apoplexie. Celle drogue peut se mêler également au vin et au café. Sur-le-champ vous transportez votre homme sur un lit, et vous le déshabillez afin de savoir s'il ne se meurt pas. Au moment où vous serez seule, vous lui donnerez uue claque sur l'épaule, pal! et vous verrez reparaître les lettres.

— Mais c'est rien du tout, ça, dit Poiret.

— Eh bien! cunsentez-vous? dit Gondureau à la vieille fille.

— Mais, mou cher monsieur, dit mademoiselle Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs?

— Non.

— Quelle sera donc l'indemnité?

— Cinq cents francs.

— Faire une chose pareille pour si peu ! Le mal est le même dans la con-cience, et j'ai ma conscience à calmer, monsieur !

— Je vous affirme, dit Poiret, que mademoiselle a beaucoup de conscience, outre que c'est une très-aimable personne et bien entendue.

— Eh bien ! reprit mademoiselle Michonneau , donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-Mort, et rien si c'est un bourgeois.

— Ça va, dit Gondureau, mais à condition que l'affaire sera faile demain.

— Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de consulter mon confesseur.

— Finaude ! dit l'agent en se levant. A demain alors ; et, si vous éliez pressée de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, au bout de la cour de la Sainte-Chapelle. 11 n'y a qu'une porte sous la voûte. Demandez M. Gondureau.

Bianchon, qui revenait du cours de Cuvier, eut l'oreille frappée dt mot assez original de Trompe-la-Mort, et entendit le ça va du célèbre chef de la police de sûreté.

— Pourquoi n'en finissez- vous pas? ce serait trois cents francs de rente viagère, dit Poiret à mademoiselle Michonneau.

— Pourquoi? dit-elle, mais il faut y réfléchir. Si M. Vautrin était ce Trompe-la-Mort, peut-être y aurait-il plus d'avantage à s'arranger avec lui. Cependant lui demander de l'argent, ce serait le prévenir, et il serait homme à décamper gratis. Ce serait uu pu/f abominable.

— Quand il serait prévenu, reprit Poiret, ce monsieur ne nous a-l-il pas dit qu'il était surveillé? Mais vous, vous perdriez tout

— D'ailleurs, peusa mademoiselle Michonneau, je ne l'aime point, cet homme! Il ne sait me dire que des choses désagréables.

— Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi que l'a dit ce monsieur, qui me parait fort bien, outre qu'il est très-proprement couvert, c'est un acte d'obéissance aux lois que de débarrasser la société d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse être. Qui a bu boira. S il lui prenait fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable '. nous serions coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions les premières victimes.

La préoccupation de mademoiselle Michonneau ne lui permettait pas d'écouter les phrases tombant une à une de la bouche de Poiret, comme des gouttes d'eau qui suintent à travers le robinet d'une fontaine mal fermée. Quand une fois ce vieillard avait commencé la série de ses phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arrêtait pas, il parlait toujours, à l'instar d'une mécanique montée. Apres avoir entamé un premier sujet, il était conduit par ses parenthèses a en traiter de loùl opposés, sans avoir rien conclu. En arrivant à la maison Vauquer, il s'ei:iii faufilé dans une suite de passages et de rit lions transitoires qui l'avaient amené à raconter sa déposition dans l'affaire du sieur lla-

gOUlcau cl de la dame Moi in, où il avait comparu en qualité de lé in

à décharge. En entrant, sa compagne ne manqua p.is d'ap rcevoir i u> gène de llastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans une intime causerie ili'iii l'intérêt était si palpitant, que le couple ne lit aucune alteulion bu passage des deux vieux pensionnaires quand ils traversèrent la salle

LE PERE GORIOT

— Ca devait finir par là, dit mademoiselle Michoimeau à Poiret. Ils se taisaient des yeux à s'arracher l'âme depuis huit jours.

— Oui. répondit-il ; aussi fut-elle condamnée.

— Oui?

— Madame Morin.

— Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit la Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la chambre de Poiret, et vous me répondez par madame Morin. (Ju'est-ce que c'est qne cette femme-là?

— De quoi serait donc coupable mademoiselle Victorine? demanda Poiret.

— Elle est coupable d'aimer M. Eugène de Rastignac, et va de l'avant sans savoir où ça la mènera, pauvre innocente!

Eugène avait été, pendant la matinée, réduit au désespoir par madame de Nuciiigen.Dans son for intérieur, il s'était abandonné complètement à Vautrin, sans vouloir sonder ni les motifs de l'amitié que lui portait cet homme extraordinaire, ni l'avenir d'une semblable union. 11 fallait un miracle pour le tirer de l'abîme où il avait déjà mis le pied depuis une heure, eu échangeant avec mademoiselle Taillefer les plus douces promesses. Victorine croyait entendre la voix d'un ange, les cieux s'ouvraient pour elle, la maison Vauquer se parait des teintes fantastiques que les décorateurs donnent aux palais de théâtre : elle aimait ; elle éiait aimée, elle le croyait du moins ! El quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rasliguac, en l'écoutant durant celte heure dérobée à tous les argus de la maison? En se débattant contre sa conscience, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire mal, en se disant qu'il rachèterait ce péché véniel par le bonheur d'une femme, il s'était embelli de son désespoir, et resplendissait de tous les feux de l'eufer qu'il avait au cœur. Heureusement pour lui, le miracle eut lieu : Vautrin entra joyeusement, et lut dans l'âme des deux jeunes gens qu'il avait mariés par les combinaisons de son infernal génie, mais dont il troubla soudaiu la joie en chantant de sa grosse voix railleuse :

Ma Fanchette est charmante Dans sa simplicité...

Victorine se sauva en emportant autant de bonheur qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre lille! un serrement de maius, sa joue effleurée par les cheveux de Rastignac, une parole dite si près de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des lèvres de l'étudiant, la pression de sa taille par un bras tremblant, un baiser pris sur son cou, furent les aecordailles de sa passion, que le voisinage de la grosse Sylvie, menaçant d'entrer dans cette radieuse salle à manger, rendirent plus ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus beaux témoignages de dévouement racontés dans les plus célèbres histoires d'amour. Ces mentis suffrages, suivant une jolie expression de nos ancêtres, paraissaient être des crimes à une pieuse jeune lille confessée tous l^s quinze jours. En cette heure, elle avait prodigué plus de trésors d'àme que plus tard, riche et heureuse, elle n'en aurait donné en se livrant tout entière.

— L'affaire est faite, dit Vautrin à Eugène ; nos deux dandies se sont pioches. Tout s'est passé convenablement. Affaire d'opinion. Moire pigeon a insulté moa faucon. A demain, dans la redoute de Clignaucourt. A huit heures et demie, mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de sou père, pendant qu'elle sera là tranquillement à tremper ses mouillettes de pain beurré dans son calé. N'est-ce pas drôle à se dire? Ce petit Taillefer est très-fort à Cépée, il est coniiaut comme un brelan carré; mais il sera saigné par un coup que j'ai inventé, une manière de relever l'épée et de vous piquer le front. Je vous montrerai celle botte-là, car elle est furieusement utile.

Rastignac écoutait d'un air slupide, et ne pouvait rien répondre. Eu ce moment le père Goriot, fiianchon et quelques autres pensionnaires arrivèrent.

— Voilà cemme je vous voulais, lui dit Vaulrin. Vous savez ce^que vous faites. Bien, mon petit aiglon ! vous gouvernerez les hommes ; vous êtes fort, carré, poilu ; vous avez mon estime.

Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira vivement la sienne, et tomba sur une chaise eu pâlissant ; il croyait voir une mare de sang devant lui.

— Ah ! nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu, dit Vaulrin à voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mariée, et à vos propres yeux.

Rastignac n'hésita plus. Il résolut d'aller prévenir pendant la soirée MM. Taillefer père et (ils. En ce moment, Vautrin l'ayant quitté, le père Goriot lui dit à l'oreille : — Vous êtes iri> le, mon enfant ! je vais vous égayer, moi. Venez! Et le vieux vermicelfier allumait son rat-decave à une des lampes. Eugène le suivit tout èmu de curiosité.

— Entrons chez vous, dit le bonhomme, qui avait demandé la clef de l'étudiant à Sylvie. Vous avez cru ce malin qu'elle ne vous aimait pas:, hein? reprit-il. Elle vous a renvoyé de force, et vous vous en êtes allé fâché, désespéré. Nigaudinos! elle m'attendait. Comprenezvous? Nous devions aller achever d'arranger un bijou d'appartement daus lequel vous irez demeurer d'ici à trois jours. .Ne me vev^ez pas.

Elle veut vous faire une surprise ; mais je ne tiens pas à vous cacher plus longtemps le secret. Vous serez rue d'Artois, à deux pas de la rue Saint-Lazare. Vous y serez comme un prince. Nous vous avons eu des meubles comme pour une épousée. Nous avons fait bien des choses depuis un mois, en ne vous eu disant rieu. Mon avoué s'est mis eu campagne, ma fille aura ses trente-six mille francs par an, l'intérêt de sa dot, et je vais faire exiger le placement de ses huit cent mille francs eu bons biens au soleil.

Eugène était muet et se promenait, les bras croisés, de long en long, dans sa pauvre chambre en désordre. Le père Goriot saisit un moment où l'étudiant lui tournait le dos, et mit sur la cheminée une boile en maroquin rouge, sur laquelle étaient imprimées en or les armes de Rastignac.

— Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez-vous, il y avait à moi bien de l'égoïsme, je suis intéressé daus votre changement de quartier, Vous ne me refuserez pas, hein ! si je vous demande quelque chose?

— (Jue voulez-vous '!

— Au-dessus de voire appartement, au cinquième, il y a une chambre qui en dépend, j'y demeurerai, pas vrai? Je me fais vieux, je suis trop loin de mes filles. Je ne vous gênerai pas. Seulement je serai là. Vous me parlerez d'elle tous les soirs. Ça ne vous contrariera pas, dites? fjuaud vous rentrerez, que je serai dans mou lit, je vous entendrai, je me dirai : Il vient de voir ma petite Delphine. 11 l'a menée au bal, elle est heureuse par lui. Si j'étais malade, ça me mettrait du baume dans le cœur Je vous écouter revenir, vous remuer, aller. Il y aura tant de ma fille en vous! Je n'aurai qu'un pas à faire pour être aux Champs-Elysées, où elles passent tous les jours, je les verrai toujours, tandis que quelquefois j'arrive trop tard. Et puis elle viendra chez vous peut-êlre! je l'entendrai, je la verrai dans sa douillette du matin, trottant, allant gentiment comme une petite chatte. Elle est redevenue, depuis un mois, ce qu'elle était, jeune fille, gaie, pimpante. Son âme est en convalescence, elle vous doit le bonheur. Oh ! je ferais pour vous l'impossible. Elle me disait tout à l'heure en revenant: « Papa, je suis bien heureuse ! » Quand elles me disent cérémonieusement : Mon père, elles me glacent ; mais, quand elles m'appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père. Je crois qu'elles ne sont encore à personne! Le bonhomme s'essuya les yeux, il pleurait. 11 y a longtemps que je n'avais entendu celle phrase, longtemps qu'elle ne m'avait donné le bras. Oh ! oui, voilà bien dix ans que je n'ai marché côte à côte avec une de mes filles. Esi-ce bon de se frotter à sa robe, de se mettre à son pas, de partager sa chaleur! Enfin, j'ai mené Delphine, ce matin, partout. J'entrais avec elle dans les boutiques. Et je l'ai reconduite chez elle. Oh I gardez-moi près de vous. Quelquefois vous aurez besoin de quelqu'un pour vous rendre service, je serai là. Oh ! si celte grosse souche d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter dans l'estomac, ma pauvre tille serait- elle heureuse ! Vous seriez mon gendre, vous seriez ostensiblement son mari. Bah ! elle est si malheureuse de ne rien connaître aux plaisirs de ce monde, que je l'absous de lout. Le bon Dieu doit être du côté des pères qui aiment bien- Elle vous aime trop ! dit-il en hochant la tête après une pause. Eu allant, elle causait de vous avec moi : «N'est-ce pas, mon père, il est bien? il a bon cœur ! Parle-t-il de moi ? » Bah ! elle m'en a dit, depuis la rue d'Artois jusqu'au passage des Panoramas, des volumes ! Elle m'a enfin versé son cœur dans le mien. Pendant toute cette bonne matinée, je n'étais plus vieux, je ne pesais pas une once. Je lui ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille francs. Oh ! la chérie, elle eu a été émue aux larmes. Qu'avez-vous donc là sur votre cheminée? dit enfin le père Goriot, qui se mourait d'impatience en voyant Rastignac immobile.

Eugène tout abasourdi regardait son voisin d'un air hébété. Ce duel, annoncé par Vautrin pour le lendemain, contrastait si violemment avec la réalisation de ses plus chères espérances, qu'il éprouvait toutes les sensations du cauchemar. Il se tourna vers la cheminée, y aperçut la petite boîte carrée, l'ouvrit, et trouva dedans uu papier qui couvrait une montre de Breguet. Sur ce papier étaient écrits ces mots : « Je veux que vous pensiez à moi à imite heure, parce que...

c Delphine. »

Ce dernier mot faisait sans doute allusion à quelque scène qui avait eu lieu entre eux; Eugène en fut attendri. Ses armes étaient intérieurement émaillées dans l'or de la boîte. Ce bijou si longtemps envié, la chaîne, la clef, la façon, les dessins, répondaient à tous ses vœux. Le père Goriot étail radieux. Il avait sans doute promis à sa fille de lui rapporter les moindres effets de la surprise que causerait sou présenl n Eugène, car il était en tiers dans ces jeunes émotions et ne paraissait pas le moins heureux. Il aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui-même.

— Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah ! ah ! il a élé bien sot quand mon avoué lui a d'il son fait. Ne prétend-il pas aimer ma fille à l'adoration'/ qu'il y louche, et je le tuet L'idée de savoir ma Delphine à...

SG

LE PÈRE GORIOT

(il soupira) me ferait commettre un crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est une tête de veau sur un corps de porc. Vous me prendrez avec vous, n'est-ce pas?

— Oui, mon bon père Goriot, vous savez bien que je vous aime ..

— Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous ! Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'étudiant dans ses bras. Vous la rendrez bien heureuse, promettez-le-moi! Vous irez ce soir, n'est-ce pas?

— Oh ! oui. Je dois sortir pour des aflaires qu'il est impossible de remettre.

— Puis-je vous être bon h quelque chose?

— Ma foi ! oui. Pendant que j'irai chez madame de Fiucingen, allez chez M. Taillefer le père, lui dire de me donner une heure dans la soirée pour lui parler d'une affaire de la dernière importance.

— Serait-ce donc vrai, jeune homme? dit le père Goriot en changeant de visage; feriez-vous la cour à sa fille, comme le disent ces imbéciles d'en bas? Tonnerre de Dieu! vous ne savez pas ce que c'est qu'une lape à la Goriot. Et, si vous nous trompiez.ee serait l'affaire d'un coup de poing. Oh ! ce n'est pas possible.

— Je vous jure que je n'aime qu'une femme au monde, dit l'étudiant, je ne le sais que depuis un moment.

— Ah ! quel bonheur ! lit le père Goriot.

— Mais, reprit l'étudiant, le fils de Taillefer se bat demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tué.

— Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot.

— Mais il faut lui dire d'empêcher son fils de se rendre... s'écria Eugène.

En ce moment, il fut interrompu par la voix de Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, où il chantait :

0 Richard, ô mon roil L'univers t'abandonne..

Broum ! broum ! broum ! broum ! broum

J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'en m'a vu—

Tra la, la, la, la...

— Messieurs, cria Christophe, la soupe vous attend, et tout le monde est à table.

— Tiens, dit Vaulrin, viens prendre une bouteille de mon vin de Bordeaux.

— La trouvez-vous jolie, la montre? dit le père Goriot. Elle a bon goût, hein?

Vautrin, le père Goriot et Rastignac descendirent ensemble et se trouvèrent, par suite de leur retard, placés à côté les uns des autres à table. Eugène marqua la plus grande froideur à Vaulrin pendant le dîner, quoique jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame Vauquer, n'eût déployé autant d'esprit. Il fut pétillant de saillies, et sut mettre en train tous les convives. Celle assurance, ce sang-froid, consternaient Eugène.

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui ? lui dit madame Vauquer. Vous êtes gai comme un pinson.

— Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes affaires.

— Des affaires? dit Eugène.

— Eh bien ! oui. J'ai livré une partie de marchandises qui me vaudra de bons droits de commission. Mademoiselle Michonneau, dit-il en s'apercevant que la vieille fille l'examinait, ai-jc dans la figure un trait qui vous déplaise, que vous me faites l'œil américain ? Faut le dire ! je le changerai pour vous être agréable. Poiret, nous ne nous fâcherons pas pour ça, hein? dil-il en guignant le vieil employé.

— Sac à papier ! vous devriez poser pour un Hercule-Farceur, dit le jeune peintre à Vaulrin.

— Ma foi, ça va ! si mademoiselle Michonneau veut poser en Vénus du l'ère-Lachaise, répondit Vaulrin.

— Et Poii et? dit Bianchon.

— Oh! Poiret posera en Toiret. Ce sera le dieu des jardins! s'écria Vaulrin. Il dérive de poire...

— Molle ! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre la poire et le fromage.

— Tout ça, c'est des bêtises, dit madame Vauquer, et vous feriez mieux de nous donner de voire vin de Bordeaux dont j'aperçois une bouteille qui montre son nez! Ça nous entretiendra en joie, outre que c'est bon à Vestomaque.

— Messieurs, dit Vautrin, madame la présidente nous rappelle à l'ordre. Madame Coulure et mademoiselle Victorine ne se formaliseront pas de vos discours badins ; mais respectez l'innocence du père Goriot. Je vous propose une petite bouleillorama de vin de Bordeaux, que le nom de Lafûltc rend doublement illustre, soit dit sans allusion politique. Allons, Cbiuc'6! dii-il en regardant Christophe, qui ne bougea pas. Ici, "lnistnphc! Comment, lu n entends pas ton nom? Chinois, amène les

lufdeal

— Voilà, monsieur, dil Christophe en lui présentant la bouteille. Après avoir rempli le verre d'Eugène el celui du père Goriot, il s'en

versa lentement quelques gouttes qu'il dégusta, pendant que ses deux voisins buvaient, et tout à coup il lit une grimace.

— Diable ! diable! il sent le bouchon. Prends cela pour toi, Christophe, et va nous en chercher ; à droite, lu sais? Nous sommes seize, descends huit bouteilles.

— Puisque vous vous fendez, dit le peintre, je paye un aent de marrons.

— Oh ! oh !

— Booououh !

— Prrrr!

Chacun poussa des exclamations qui partirent comme les fusées d'une girandole.

— Allons, maman Vauquer, deux de Champagne! lui cria Vaulrin.

— Quien, c'est cela! Pourquoi pas demander la maison? Deux de Champagne ! mais ça coûte douze francs ! Je ne les gagne pas, non ! Mais, si monsieur Eugène veut les payer, j'offre du cassis.

— Vlà son cassis qui purge comme de la manne, dit l'étudiant en médecine à voix basse.

— Veux-lu te taire, Bianchon ! s'écria Rastignac, je ne peux pas entendre parler de manne sans que le cœur... Oui, va pour le vin de Champagne, je le paye, ajouta l'étudiant.

— Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les biscuits et les petits gàleaux.

— Vos petits gâteaux sont trop grands, dit Vautrin, ils ont de la barbe. Mais, quant aux biscuits, aboulcz.

En un moment le vin de Bordeaux circula, les convives s'animèrent, la gaielé redoubla. Ce fut des rires féroces, au milieu desquels éclatèrent quelques imitations des diverses voix d'animaux. L'employé au Muséum s'élant avisé de reproduire un cri de Paris qui avait de l'analogie avec le miaulement du chat amoureux, aussitôt huit voix beuglèrent simultanément les phrases suivantes : — A repasser les coulemix !

— Mo-ron pour les p'iits oiseaulx ! — Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir ! — A raccommoder la faïence ! — A la barque ! à la barque !

— Battez vos femmes, vos babils ! — Vieux babils, vieux galons, vieux chapeaux à vendre! — A la cerise, à la douce ! La palme fut à Bianchon pour l'accent nasillard avec lequel il cria : — Marchand de parapluies ! En quelques instants ce fut un tapage à casser la lèle, une conversation pleine de coqs-à-l'âne, un véritable opéra (pie Vaulrin conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugène et le père Goriot, qui semblaient ivres déjà. Le dos appuyé sur leur chaise, tous deux contemplaient ce désordre inaccoutumé d'un air grave, en buvant peu; tous deux étaient préoccupés de ce qu'ils avaient à faire pendant la soirée, et néanmoins ils se sentaient incapables de se lever. Vautrin, qui suivait les changements de leur physionomie en leur lançant des regards de côté, saisit le moment OÙ leurs yeux vacillèrent et parurent vouloir se fermer, pour se pencher à l'oreille de Rastignac et lui dire :

— Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusé pour lui 1er avec notre papa Vaulrin, et il vous aime trop pour vous laisser laire des sottises. Quand j'ai résolu quelque chose, le bon Dieu seul est assez fort pour me barrer le passage. Ah ! nous voulions aller prévenir le père Taillefer, commettre des faules d'écolier ! Le four est chaud, la larine est pélrie, le pain est sur la pelle ; demain nous en ferons sauter les miettes par-dessus notre tête en y mordant ; el nous empêcherions d'enfourner?... non, non, tout cuira ! Si nous avons quelques pelits remords, la digestion les emportera. Pendant que nous dormirons noire pelit somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son épée. En héritant de son frère, Victorine aura quinze petits mille francs de rente. J'ai déjà pris des renseignements, el sais que la succession de la mère monte à plus de trois cent mille...

Eugène entendait ces paroles sans pouvoir y répondre : il sentait sa langue collée à son palais, el se trouvait en proie à une somnolence invincible; il ne voyait déjà plus la table et les ligotes des convives qu'à travers un brouillard lumineux. Bientôt le bruit s'apaisa, les pensonnaires s'en allèrent un à un. Tuis, quand il ne resta plus que madame Vauquer, madame Coulure, mademoiselle Victorine, Vautrin et le père Goriot, Rastignac aperçut, comme s'il eût rêvé, madame Vauquer occupée à prendre les bouteilles pour en vider les restes de manière à en faire des bouteilles pleines.

— Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la veuve. Ce fut la dernière phrase que put comprendre Eugène,

— Il n'y a que M. Vautrin pour faire de ces farces-là ! dil Sylvie. Al Ions, voilà Christophe qui ronfle comme Une toupie.

— Adieu, maman, dil Vaulrin.. le vais au boulevard admirer M. M.irly dans le Mont Sauvage, une grande pièce tirée du Solitaire. Si vous voulez, je vous y mène ainsi que ces dames.

— Je vous remercie, dil madame Coulure.

— Comment, ma voisine! s'écria madame Vauquer, vous refusez de voir une pièce prise dans le Solitaire, un ouvrage fail par Al ala de Chateaubriand et que nous aimions tant à lire, qui csl si joli que nous pleurions comme des Madeleines d l.lodie sous les lyeuilltt cet été der-

LE PÈRE GORIOT

nier, enfin un ouvrage moral qui peut être susceptible d'instruire votre demoiselle?

H nous est défendu d'aller à la comédie, répondit Victorine.

— Allons, les voilà partis, ceux-là, dit Vautrin en remuant d'une manière comique la tèie du père Goriot et celle d'Eugène

Eu plaçant la tète de l'étudiant sur la chaise, pour qu'il pût dormir commodément, il le baisa chaleureusement au front, eu chantant •

Dormez, mes chères amours ! Pour vous je veillerai toujours.

— J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine.

— Restez à le soigner alors, reprit Vautrin. C'est, lui souflla-t-il à l'oreille, votre devoir de femme soumise. Il vous adore, ce jeune homme, et vous serez sa petite femme, je vous le prédis. Enfin, dit-il à haute voix, ils furent considérés dans tout le pays, reçurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants. Voila comment finissent tous les romans d'amour. Allons, maman, dit-il en se tournant vers madame Vauquer, qu'il élreignit, mettez le chapeau, la belle robe à (leurs, l'écharpe de la comtesse. Je vais vous aller chercher un fiacre, soi-même Et il partit en chantant :

Soleil, soleil, divin soleil,

Toi qui fais mûrir les citrouilles...

— Mon Dieu ! dites donc, madame Couture, cet homme-là me ferait vivre heureuse sur les toits. Allons, dit-elle en se tournant vers le vermieellier, voilà le père Goriot parti. Ce vieux cancre-là n'a jamais eu l'idée de me mener «une part, lui. Mais il va tomber par terre, mon Dieu ! C'est-y indécent à un homme d'âge de perdre la raison ! Vous me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas. Sylvie, montez-le donc chez lui.

Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le fit marcher, ettle jeta tout habillé comme un paquet au travers de son lit.

— Pauvre jeune homme, disait madame Couture en écartant les cheveux d'Eugène qui lui tombaient dans les yeux, il est comme une jeune 011e, il ne sait pas ce que c'est qu'un excès.

— Ah! je peux bien dire que depuis trente et un ans que je tiens ma pension, dit madame Vauquer, il m'est passé bien des jeunes gens par les mains, comme on dit ; mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil, d'aussi distingué que M. Eugène. Est-il beau quand il dort! Prenez-lui donc la tète sur votre épaule, madame Couture. Bah ! il tombe sur celle de mademoiselle Victorine : il y a un dieu pour les enfants. Encore un peu, il se fendait la tète sur la pomme de la chaise. A eux deux, ils feraient un bien joli couple.

— Ma voisine, taisez-vous donc! s'écria madame Couture, vous dites des choses...

— Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas. Allons, Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre mon grand corset.

— Ah bien ! votre grand corset, après avoir dîné, madame, dit Sylvie. Non, cherchez quelqu'un pour vous serrer, ce ne sera pas moi qui serai votre assassin. Vous commettriez là une imprudence à vous coûter la vie.

— Ça m'est égal, il faut faire honneur à M. Vautrin.

— Vous aimez donc bien vos héritiers?

— Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en s'en allant.

— A son âge! dit la cuisinière en montrant sa maîtresse à Victorine.

Madame Coulure et sa pupille, sur l'épaule de laquelle dormait Eugène, restèrent seules dans la salle à manger. Les ronflements de Christophe retentissaient dans la maison silencieuse, et faisaient ressortir le paisible sommeil d'Eugène, qui dormait aussi gracieusement qu'un enfant. Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de charité par lesquels s'épanchent tous les sentiments de la femme, et qui lui faisait sans crime sentir le cœur du jeune homme battant sur le sien, Victorine avait dans la physionomie quelque chose de maternellement protecteur qui la rendait lière. A travers les mille pensées qui s'élevaient dans son cœur, perçait un tumultueux mouvement de volupté qu'excitait l'échange d'une jeune et pure chaleur.

— Pauvre chère fille! dit madame Couture en lui pressant la main.

La vieille dame admirait celte candide et souffrante figure, sur laquelle était descendue l'auréole du bonheur. Victorine ressemblait à l'une de ces naïves peintures du moyen âge dans lesquelles tous les accessoires sont négligés par l'artiste, qui a réservé la magie d'un pinceau calme et fier pour la figure jaune de ton, mais où le ciel semble se refléter avec ses teintes d'or.

— Il n'a pourtant pas bu plus de deux verres, maman, dit Victorine en passant ses doigts dans la chevelure d'Eugène.

— Mais si c'était un débauché, ma fille, il aurait porté le vin comme tous ces autres. Son ivresse fait son éloge.

Le bruit d'une voiture retentit dans la rue.

— Mamau, dit la jeune fille, voici M. Vautrin. Prenez donc M. Eu-

gène. Je ne voudrais pas être vue ainsi par cet homme, il a des expressions qui salissent l'âme, et des regards qui gênent une femme comme si on lui enlevait sa robe.

— Non, dit madame Couture, tu te trompes! M.Vautrin est un brave homme, un peu dans le genre de défunt M. Couture, brusque, mais bon, un bourru bienfaisant.

En ce moment Vautrin entra tout doucement, et regarda le tableau formé par ces deux enfants, que la lueur de la lampe semblait caresser.

— Eh ! bien, dit-il en se croisant les bras, voilà de ces scènes qui auraient inspiré de belles pages à ce bon Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie. La jeunesse est bien belle, madame Couture. Pauvre enfant, dors, dit-il en contemplant Eugène, le bien vient quelquefois en dormant. Madame, reprit-il en s'adressant à la veuve, ce qui m'attache à ce jeune homme, ce qui m'émeut, c'est de savoir la beauté de son àme en harmonie avec celle de sa figure. Voyez, n'estce pas un chérubin posé sur l'épaule d'un ange? il est digne d'être aimé, celui-là! Si j'étais femme, je voudrais mourir (non, pas si bête!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, madame, dit-il à voix basse et se penchant à l'oreille de la veuve, je ne puis m'empêcher de penser que Dieu les a créés pour être l'un à l'autre. La Providence a des voies bien cachées, elle sonde les reins et les cœurs, s'écria-t-il à haute voix. En vous voyant unis, mes enfants, unis par une même pureté, par tous les sentiments humains, je me dis qu'il est impossible que vous soyez jamais séparés dans l'avenir. Dieu est juste. Mais, dit-il a la jeune fille, il me semble avoir vu chez vous des lignes de prospérité. Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine; je me connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, n'ayez pas peur. Oli ! qu'aperçois-je? Foi d'honnête homme, vous serez avant peu l'une des plus licites héritières de Paris. Vous comblerez de bonheur celui qui vous aime. Votre père vous appelle auprès de lui. Vous vous mariez avec un homme titré, jeune, beau, qui vous adore

En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve, qui descendait, interrompirent les prophéties de Vautrin.

— Voilà maman Vauquerre belle comme un astrrre, ficelée comme une carotte. N'élouffons-nous pas un petit brin? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du buse; les avant-cœurs sont bien pressés, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion ; mais je ramasserai les débris avec un soin d'antiquaire.

— H connaît le langage de la galanterie française, celui-là! dit la veuve en se penchant à l'oreille de madame Couture.

— Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant vers Eugène et Victorine. Je vous bénis, leur dit-il en leur imposant ses mains au-dessus de leurs tètes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose que les vœux d'un honnête homme : ils doivent porter bonheur, Dieu les écoule.

— Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer à sa pensionnaire. Croyez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, que M. Vautrin ait des intentions relatives à ma personne?

— lieu ! heu I

— Ah ! ma chère mère, dit Victorine en soupirant et en regardant ses mains, quand les deux femmes furent seules, si ce bon M. Vautrin disait vrai !

— Mais il ne faut qu'une chose pour cela, répondit la vieille dame, seulement que ton monstre de frère tombe de cheval.

— Ali! maman.

— Mon Dieu, peut-être est-ce un péché que de souhaiter du mal à son ennemi, reprit la veuve. Eh bien! j'en ferai pénitence. En vérité, je porterai de bon cœur des Heurs sur sa tombe. Mauvais cœur ! il n'a pas le courage de parler pour sa mère, dont il garde à ton détriment l'héritage par des micmacs. Ma cousine avait une belle foi lune. Pour ton malheur, il n'a jamais été question de son apport dans le contrat,

— Mon bonheur me serait souvent prnible à porter s'il coûtait la vie à quelqu'un, dit Victorine. Et s'il fallait, pour être heureuse, que mon frère disparût, j'aimerais mieux toujours être ici.

— Mon Dieu, comme dit ce bon M. Vautrin, qui, tu le vois, est plein de religion, reprit madame Coulure, j'ai eu du plaisir à savoir qu'il n'est pas incrédule comme les autres, qui parlent de Dieu avec moins de respect que n'en a le diable. Eh bien ! qui peut savoir par quelles voies il plaît à la Providence de nous conduire?

Aidées par Sylvie, les deux femmes finirent par transporter Eugène dans sa chambre, le couchèrent sur son lit, et la cuisinière lui délit ses habits pour le mettre à l'aise. Avant de partir, quand sa protectrice eut le dos tourné, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugène avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel larcin. Elle regarda sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensée les mille félicités de celte journée, en fit un tableau qu'elle contempla longtemps, et s'endormit la plus heureuse créature de Paris. Le festoiement à la faveur duquel Vautrin avait fait boire à Eugène et au père Goriot du vin narcolisé décida la perle de cet homme. Bianchon, à moitié gris, oublia de questionner mademoiselle Michonneau sur Trompe-la-Mort. S'il avait prononcé ce nom, ii aurait certes éveillé la prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques Collin, l'une des célébrités du bagne. Puis le sobriquet de Vénus du Père-la-Chaise décida mademoiselle Michonneau à livrer le forçat

LE PÈRE GORIOT

moment où, confiants en la générosité de Collin, elle calculait s'il ne valait pas mieux le prévenir et le faire évader pendant la nuit. Elle venait rie sortir, accompagnée de Poiret, pour aller trouver le fameux chef de la police de sûreté» petite rue Sainte-Anne, croyant encore avoir affaire à un employé supérieur noinnu Gondureau. Le directeur de la police judiciaire la reçut avec grâce, l'uis, après une conversation où tout lut précisé, mademoiselle Michonneau demanda la potion à l'aide de laquelle elle devait opérer la vérification de la marque. Au geste de contentement que lit le grand homme de la petite rue Sainle- Anne, en cherchant une liole dans un tiroir de sou bureau, mademoiselle Michonneau devina qu'il y avait dans cette capture quelque chose de plus important que 1 arrestation d'un simple forçat. A force de se creuser la cervelle, elle soupçonna que la police espérait, d'après quelques révélations faites par les traîtres du bagne, arrivera temps pour mettre la main sur des valeuis considérables. Quand elle eut exprimé ses conjectures à ce renard, il se mit à sourire, et voulut dé tourner les soupçons de la vieille lille.

— Vous vous trompez, répondit-il. Collin est la torbonn» la plus dangereuse qui jamais se soit trouvée du côté des voleurs. Voilà tout. Les coquins le savent bien; il est leur drapeau, leur soutien, leur Bonaparte enfin ; ils l'aiment tous, (le drôle ne nous laissera jamais sa tronche en place de Grève.

Mademoiselle Michonneau ne comprenait pas, Gondureau lui expliqua les deux mots d'argot dont il s'élait servi. Sorbrmne et tronche sont deux énergiques expressions du langage des voleurs, qui, les premiers, ont senti la nécessité de considérer la tête humaine sous deux aspects. La sorbonne est la tête de l'homme vivant, son conseil, sa

Îlensée. La tronche est un mol de mépris destiné à exprimer combien a tête devient peu de chose quand elie est coupée.

— Collin nous joue, reprit-il. Quand nous rencontrons de ces hommes en façon de barres d'acier trempées à l'anglaise, nous avons la ressource de les tuer si. pendant leur arrestation, ils s'avisent rie faire la moindre résistance. Nous comptons sur quelques voies rie fait pour tuer Collin demain matin. On évite ainsi le procès, les frais de garde, la nourriture, et ça débarrasse la société. Les procédures, les assignations aux témoins, leurs indemnités, l'exécution, tout ce qui doit légalement nous défaire de ces garnements-là coûte au delà des mille écus que vous aurez. II y aéconomiedetemps. En donnant un bon coup de baïonnette dans la panse rie Trompe-la-Morl. nous empêcherons une centaine de crimes, et nous éviterons la corruption de cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux environs de la correctionnelle. Voilà de la police bien faite. Selon les vrais philanthropes, se conduire ainsi, c'est prévenir les crimes.

— Mais c'est servir son pays, dit Poiret.

— Eh bien 1 répliqua le chef, vous dites des choses sensées ce soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde est-il bien injuste à notre égard. Nous rendons à la société de bien grands services ignorés. Enfin, il est d'un homme supérieur de se mettre audessus des préjugés, et d'un chrétien d'adopter les malheurs que le bien eulraîne après soi quand il n'est pas fait selon les idées reçues. Paris est Paris, voyez-vous? Ce mot explique ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin iln-Roi demain. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez M. Gondureau, dans la maison où j'étais. Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous était jamais volé quelque chose, usez de moi pour vous le faire retrouver, je suis à voire service.

— Eh bien! dit Poiret à mademoiselle Michonneau, il se rencontre des imbéciles que ce mot de police met sens dessus desous. Ce monsieur est très-aimable, et ce qu'il vous demande est simple comme bonjour.

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus extraordinaires de l'histoire de la maison Vauquer. Jusqu'alors l'événement le plus saillant de cette vie paisible avait été l'apparition météorique de la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais tout allait pâlir devant les péripéties de cette grande joiriiée, de laquelle il serait éternellement question dans les conversations de madame Vauquer. D'abord Goriot et Eugène de Rastignac dormirent jusqu'à onze heures. Madame Vauquer, rentrée à minuit de la Gailé, resia jusqu'à dix heures et demie au lit. Lc^long sommeil de Christophe, qui avait achevé le vin offert par Vautrin, causa des relards dans le service de la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plaignirent pas de ce que le déjeuner se reculait. Quant à Victorinc et à madame Couture, elles dormirent la grasse matinée. Vautrin sortit avant huit heures, et revint au moment même où le déjeuner fut servi. Personne ne réclama donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie et Christophe allèrent frapper à toutes les portes, en disant que lé déjeuner attendait, l'eiidanl que Sylvie et le domestique s'absentèrent, mademoiselle Michonneau, descendait! la première, vers* la liqueur dans le gobelet d'argent appartenant a Vautrin, et dans lequel la ereuie pour son café

chauffait au bain-marie, parmi tous les autres, La vieille fille avait compté sur celle particularité de la pension pour faire son coup. Ce ne fut pas sans quelques difficultés que les sept pensionnaires se trouvèrent réunis. Au moment où Eugène, qui se 'délirait les bras, des-

cendait le dernier de tous, un commissionnaire lui remit une lettre de madame de Nncingen. Cette lettre était ainsi conçue:

« Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec vous, mon ami. Je vous ai attendu jusqu'à deux heures après minuit. Attendre un êirp que l'on aime: ! Qui a connu ce supplice ne l'impose à personne. Je vois bien que vous aimez pour la première fois. Uu'csi-il donc arrivé? L'inquiétude m'a prise. Si je n'avais craint rie livrer les secrets de mon cœur, je serais allée savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de malheureux. Mais sortir à celle heure, soit à pied, soit en voilure, n'était-ce pas se perdre? J'ai senti le malheur d'être femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'êtes pas venu, après ce que vous a dit mon père. Jeme lâcherai, mais je vous pardonnerai. Etes-vous malade? pourquoi se loger si loin ? Un mol, de grâce. A bientôt, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous êles occupé. Dites : j'accours, ou je souffre. Mais, si vous étiez mal portant, mon père serait venu mêle dire! Qu'est-il donc arrivé?...

— Oui, qu'est-il arrivé? s'écria Eugène, qui se précipita dans la salle à manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle heure est-il ?

— Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son café.

Le forçat évadé jeta sur Eugène le regard froidement fascinateur que certains hommes éminemment magnétiques oui le don de lancer, et qui, dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'aliénés. Engène tr-embla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fil entendre dans la rue, et un domeslique à la livrée de M. Taillefer, et que reconnut sur-le-champ madame Coulure, entra précipitamment d'un air effaré.

— Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père vous demande. Un grand malheur est arrivé ! M. Frédéric s'est battu en duel, il a reçu un coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent de le sauver; vous aurez à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa connaissance.

— Pauvre jeune homme ! s'écria Vautrin, Comment se querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de renie? Décidément la jeunesse ne sait pas se conduire.

— Monsieur ! lui cria Eugène.

— Eh bien! quoi, grand entant? dit Vautrin en achevant de boire son calé tranquillement, opération que mademoiselle Michonneau suivait de l'œil avec trop d'attention pour s'émouvoir de l'événement extraordinaire qui stupéfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels tous les matins à Paris?

— Je vais avec vous, Vicloiine, disait madame Couture.

El ces deux femmes s'envolèrent sans chàle ni chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugène un regard qui lui disait: Je ne croyais pas que notre bonheur dût me causer des larmes !

— Bah! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin? dit madame Vauquer.

— Je suis tout, dil Jacques Collin.

— C'est-y singulier! reprit madame Vauquer en enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet événement. La mort nous prend sans nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes nu duel; mais nous avons d'anlres maladies que n'ont pas les hommes. Nous faisons les enfants, et le mal de mère dure longtemps ! Quel quitte pour Victorine! Son père est forcé de l'adopter.

— Voilà ! dil Vautrin en regardant Eugène, hier elle était sans un sou, ce matin elle est riche rie plusieurs millions.

— Dites donc, monsieur Eugène, s'écria madame Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit.

A cette interpellation, le père Goriot regarda l'étudiant et lui vit à main la lettre chiffonnée.

— Vous ne l'avez pas achevée! qu'est-ce que cela veut dire? seriez-vous comme les antres ? lui dcmanria-t-il

— Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle Victorine, dit Eugène en s'adressnnt à madame Vauquer avec un sentiment d'horreur et de dégoill qui surprit, les assistants.

Le père Goriot snisil la main de l'étudiant et la lui serra. Il aurait voulu la baiser.

— Oh ! oh ! fît Vautrin. Les Italiens ont un bon mot : col tempo!

— J'attends la réponse, dit à Ilaslignae le commissionnaire de madame de Nncingen.

— Dites que j'irai.

L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent état d'irritation qui n^ lui permettait pas d'être prudent. — Que taire? disait— Il à hante voix, en se parlant à lui même. Point de preuves!

VaUtriU se mil a soin ire. En ce moment la potion absorbée par l'estomac commençait à opérer Néanmoins le forçai était si robuste, qu'il se leva, regarda Rastignac, lui «fit d'une \oix creuse : Jeune homme, le bien nous vient en dormant.

Et il tomba roiri ri.

— Il V a (loin une ]U lire divine ! dit Eugène

— Eh bien ' qu'est ce qui lui prend donc, ;' pauvre cher M. Vautrin ?

— Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau.

LF. PERE GORIOT.

— Sylvie, allons, ma fille, va chercher le médecin, dit la veuve. Ah ! monsieur Raslignac. courez donc vile chez M. Bianchou; Sylvie peut ne pas rencontrer notre médecin, M. Grimprel.

Raslignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter cette épouvanlable caverne, s'enfuit en courant.

— Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire demander quelque chose contre l'apoplexie.

Christophe sortit.

— Mais, père Goriot , aidez-nous donc à le transporter là-haut , chez lui.

Vautrin fut saisi, manœuvré à travers l'escalier et mis sur son lit.

— Je ne vous suis bon à rien, je vais voir ma fille, dit M. Goriot.

— Vieil égoïste ! s'écria madame Vauquer, va, je te souhaite de mourir comme un chien.

— Allez doue voir si vous avez de I ether. dit à madame Vauquer mademoiselle Michonneau, qui, aidée par Poiret, avait défait les habits de Vautrin.

Bladame Vauquer descendit chez elle et laissa mademoiselle Michonneau maîtresse du champ de bataille.

— Allons, ôtez-lui donc sa chemise et retournez-le vite ! Soyez donc bon à quelque chose en m'évitant de voir des nudités, dit-elle à Poiret. Vous restez là comme Baba.

Vautrain retourné, mademoiselle Michonneau appliqua sur l'épaule du malade une forte claque, et les deux fatales lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge.

— Tiens, vous avez bien lestement gagné votre gratification de trois mille francs, s'écria Poiret en tenant Vautrin debout, pendant que mademoiselle Michonneau lui remettait sa chemise. — Ouf! il est lourd, reprit-il en le couchant.

— Taisez-vous. S'il y avait une caisse? dit vivement la vieille fille, dont les yeux semblaient percer les murs, tant elle examinait avec avidité les moindres meubles de la chambre. — Si l'on pouvait ouvrir ce secrétaire sous un prétexte quelconque? reprit-elle.

— Ce serait peut-être mal, repondit Poiret.

— Non. L'argent volé, ayant été celui de tout le monde, n'est plus à personne. Mais le temps nous manque, répondit-elle. J'entends la Vauquer.

— Voilà de l'éther, dit madame Vauquer. Par exemple, c'est aujourd'hui la journée aux aventures. Dieu ! cet homme-là ne peut pas être malade, il est blanc comme un poulet.

— Comme un poulet, répéta Poiret.

— Son cœur bat régulièrement, dit la veuve en lui posant la main iur le cœur.

— Régulièrement ? dit Poiret étonné.

— 11 est très-bien.

— Vous trouvez? demanda Poiret.

— Dame ! il a l'air de dormir. Sylvie est allée chercher un médecin. Dites donc, mademoiselle Michonneau, il renifle à l'éther. Bah ! c'est un se-passe (un spasme). Son pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc, mademoiselle, quelle palatine il a sur l'estomac; il vivra cent ans, cet homme-là ! Sa perruque lient lii»n tout de même. Tiens, elle est collée, il a de faux cheveux, rapport à ce qu'il est rouge. On dit qu'ils sont tout bons ou tout mauvais, les rouges ! 11 serait donc bon, lui?

— Bon à pendre ! dit Poiret.

— Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, s'écria vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc, monsieur Poiret. Ça nous regarde, nous autres, de vous soigner quand vous êtes malades. D'ailleurs, pour ce à quoi vous êtes bon, vous pouvez bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons bien ce cher monsieur Vautrin.

Poiret s'en alla doucement et sans murmurer, comme un chien à qui son maître donne un coup de pied. Rastignac était sorti pour marcher, pour prendre l'air, il étouffait. Ce ci Ime commis à heure (ixe, il avait voulu l'empêcher la veille. Qu'était-il arrivé ? Que devaitil faire ? Il tremblait d'en être le complice. Le sang-froid de Vautrin l'épouvantait encore.

— Si cependant Vautrin mourait sans parler? se disait Rastignac.

Il allait à travers les allées du Luxembourg, comme s'il eût été traqué par une meule de chiens, et il lui semblait en entendre les aboiements.

— Eh bien ! lui cria Bianchon, as-tu lu le Pilote?

Le Pilote était une feuille radicale dirigée par M. Tissot, et qui oounait pour la province, quelques heures après les journaux du matin, une édition où se trouvaient les nouvelles du jour, qui alors «vaient dans les départements vingt-quatre heures d'avance sur les ■mires feuilles. «

— 11 s'y trouve une fameuse histoire, dit l'interne de l'hôpital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec le comte Franchessini, de la vieille garde, qui lui a mis deux pouces de 1er dans le front. Voila la petite Vicioriue uu des plus riches partis de Paris. Hein ! si l'on avait su cela? Quel treute-el-quarante que la mon! Est-il vrai que Victorine te regardait d'un hou œil, loi?

— Tais-toi. Bianchon. je ne l'épouserai jamais. J'aime une délicieuse femme, j'en suis aimé, je...

— Tu dis cela comme si lu te battais les flancs pour ne pas être infidèle. Montre-moi donc une femme qui vaille le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer.

— Tous les démons sont donc après moi ! s'écria Raslignac.

— Après qui doue en as-tu? es-tu fou ? Donne-moi donc la main, dit Bianchon, que je le tàte le pouls. Tu as la fièvre.

— Va donc chez la mère Vauquer, lui dit Eugène, ce scélérat de Vautrin vient de tomber comme mort.

— Ah ! dit Bianchon qui laissa Rastignac seul, tu me confirmes des soupçons que je veux aller vérifier.

La longue promenade de l'étudiant en droit fut solennelle, fi fit en quelque sorte le lour de sa conscience. S'il frotta, s'il s'examina, s'il hésita, du moins sa probité sortit de cette âpre et terrible discussion éprouvée comme une barre de fer qui résisie à tous les essais. Il se souvint des confidences que le père Goriot lui avait faites la veille; il se rappela l'appartement choisi pour lui près de Delphine, rue d'Artois; il reprit sa lettre, la relut, la baisa. — Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il. Ce pauvre vieillard a bien sonlfert par le cœur. 11 ne dit rien de ses chagrins, mais qui ne les deviuerait pas? Eh bien ! j'aurai soin de lui comme d un père, je lui donnerai mille jouissances. Si elle m'aime, elle viendra souvent chez moi passer la journée pi es de lui. Celte grande comtesse de Restaud est une infâme, elle ferait un portier de son père. Chère Delphine! elle est meilleure pour le bonhomme, elle est digne d'être aimée ! Ahl ce soir je serai donc heureux ! Il tira la montre, l'admira. — Tout m'a réussi! Quand on s'aime bien pour toujours, l'on peut s'aider, je puis recevoir cela. D'ailleurs, je parviendrai, certes, et pourrai tout rendre au centuple. Il n'y a dans celte liaison ni crime, ni rien qui puisse faire froncer le sourcil à la vertu la plus sévère. Combien d'honnêtes gens contractent des unions semblables! Nous ne trompons personne; et ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas abdiquer? Elle s'est depuis longtemps séparée de son mari. D'ailleurs, je lui dirai, moi, à cet Alsacien, de me céder une femme qu'il lui est impossible de rendre heureuse.

Le combat de Rastignac dura longtemps. Quoique la victoire dût rester aux vertus de la jeunesse, il fut néanmoins ramené par une invincible curiosité sur les quatre heures et demie, à la nuit tombante, vers la maison Vauquer, qu'il se jurait à lui-même de quitter pour toujours. 11 voulait savoir si Vautrin était mort. Après avoir eu l'idée de lui adminisirer un vomitif, Bianchon avait fait porter à son hôpital les matières rendues par Vautrin, afin de les analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeler, ses doutes se fortifièrent. Vautrin fut d'ailleurs trop promptemiMtl rétabli pour que Bianchon ne soupçonnât pas quelque complot contre le joyeux boule-en-train de la pension. A l'heure où rentra Raslignac, Vautrin se trouvait donc debout près du poêle dans la salle à manger. Attires plus lot que de coutume par la nouvelle du duel de Taillefer le fils, les pensionnaires, curieux de connaître les détails de l'affaire et l'influence qu'elle avait ene sur la destinée de Victorine, étaient réunis, moins le père Goriot, et devisaient de cette aventure. Quand Eugeue entra, ses yeux rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le regard pénétra si avant dans son cœur et y remua si fortement quelques cordes mauvaises, qu'il en frissonna.

— Eh bien ! cher enfant, lui dit le forçat évadé, la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui aurait dû tuer un bœuf.

— Ah ! vous pouvez bien dire un taureau, s'écria la veuve Vauquer.

— Seriez-vous donc fâché de me voir en vie ? dit Vautrin à l'oreille de Raslignac, dont il crut deviner les pensées. Ce serait d'un homme diantrement fort !

— Ah! ma foi, dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe-la-Mort ; ce nom-là vous irait bien.

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : il pâlit et chancela, son regard magnétique lomlia comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, à laquelle cej/i de volonté cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une i baise. Poiret s'avança vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle était en danger, tant la ligure du forçat devint férocement significative en déposant le masque bénin sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au mon), nt on Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le rhef de la police de sûreté, les trois autres étaient des officiers de paix. " <

— Au nom de la loi et du roi ! dit un ries officiers, dont le discours fut couvert par 80 murmure délomiement.

Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes, qui tous avaient

LE PÈRE GORIOT

la main dans leur poche de coté, et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes, qui suivaient les agents, occupèrent la porte du salon, et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe la- Morl, sur qui tous les regards s'arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tèle une tape si violemment appliquée qu'il fit sauter la perruque, et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge-brique et courts, qui leur donnaient un épouvantable caractère de foire mêlée de ruse, cette léte et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l'enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme de ses pensées, de ses actes, et la force d'une organisation faite a tout.

Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent comme ceux d'un chat sauvage. Il bondit sur lui-même par un mouvement empreint

d'une si féroce énergie, - "

il rugit si bien qu'il arracha des cris de ter- reur à tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyantdela clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien de chaque arme, et donna tout à coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle! sa physionomie présenta un phénomène qui ne peut être comparé qu'à celui de la chaudière pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des montagnes, et que dissout en un clin d'oeil une goutte d'eau froide.

La goutle d'eau qui froidit sa rage fut une réflexion rapide comme un éclair. Il se mit à sourire, et regarda sa perruque.

— Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il au chef de la police de sûreté. Et il tendit ses mains mis gendarmes en les appelant par un signe de tête.

Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes ou les poucelics.

Je prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste pas. Un murmure admiratif, arraché parla promptitude avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentrèrent dans ce volcan humain, retentit dans la salle. — Ça le la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit le forçat en regardant le célèbre directeur de la police judiciaire.

— Allons, qu'on se déshabille, lui dit l'homme de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mépris.

— Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne nie rien, et je me rends.

Il fit un« pause, et regardi l'assemblée comme un orateur qui va dire des choses surprenantes.

— Ecrivez, papa Lacbapelle, dit-il en s'adressant à un petit vieillard en Cheveux blancs, qui s'était assis au bout de la table, après avoir tiié d'un portefeuille le procès-verbal de l'arrestation. Je reconnais être Jacques Culliii, dit Trompe-la-Morl, condamné a vingt ans de Ceis, et je viens de prouver que je n'ai pas vole mon surnom. Si

VW

Poirel et mademoiselle lliclionneaii assis sur un banc, au soleil, causaient — ri<x 33

j'avais seulement levé la main , dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-là répandaient tout mon raisiné sur le Irimar domestique de maman Vaiiqucr. Ces drôles se mêlent de combiner desgnetapens!

Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots. — Mon Dieu! c'est à en faire une maladie; moi qui étais hier à la Gaîté avec lui, ditelle à Sylvie.

— Delà philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce un malheur d'être allée dans ma loge hier, à la Gatlé? s'écria-t-il. Elcs-vous meilleure «pie nous? Nous avons moins d'infamie sur l'épaule que vous n'eu avez dans le cœur, membres Masques d'une société gangrenée : le meilleur d'entre VOUS ne me résistait pas. Ses yeux s'arrêtèrent sur llaslignae, auquel il adressa un sourire gracieux qui contrastait singulièrement avec la rude expression de sa ligure. — Notre petit marché va toujours, mon ailgc, eu c:is d acceptation, toutefois! Vous savez?

Il chanta :

Ma Fanchette est charmante

Dans sa simplicité...

— Ne soyez pas embarrassé , reprit-il , je sais faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer , moi !

Le bagne avec ses mœurs et son langage, avec ses brusques transitions du plaisant à l'horrible, sou épouvantable grandeur, sa familiarité, sa bassesse, fut tout à coup représenté dans celle interpellation, et par cet homme, qui nu fut plus un homme, mais le type de tonte une nation dégénérée, d'un peuple sauvage et logique, brutal et sou pie. Ku un moment Collin devint un poé infernal où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard était celui de l'archange déchu , qui veut toujours la guerre, llaslignae baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées.

• — Qui m'a trahi? dit Collin en promenant son terrible regard sur l'assemblée. El, l'arrêtant sur mademoiselle Miclionneau : C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, (u m'as donné un faux coup de sang, curieuse !

En disant deux motsfje pourrais le faire scier le cou dans huit jours.

Je te pardonne, je suis chrétien. D'ailleurs ce n'est pas loi qui m'as vendu. Mais qui? Ah ! ah ! vous fouillez là-haut, s'écria-l-il en entendant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. Dénichés les oiseaux, envolés d hier. Et vous ne saurez rien. Mes livres de commerce sont là, dit-il en se frappant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut être que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, père l'empoigneur? dit-il au chef de police. Ça s'accorde trop bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut, Plus rien, mes peiits mouchards. Quant à Fil-de-Soie, il sera Imr sous quinze jours, lois même que vous le feriez, garder par toute votre gendarmerie. Que lui avez-vous donné, à cette Miehonhette? dit-il aux gens de la police, quelque millier déçus? Je valais mieux que ça, Ninon cariée, Pnmpadnur en loques. Vénus du Père- Lachaise. Si tu m'avais prévenu, lu aurais eu six mille francs. Ah! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi j'aurais eu li

LE PÈRE GORIOT

préférence. Oui, je les aurais donnés pour éviter un voyage qui me contrarie, et qui me l'ait perdre de l'argent, disait-il pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces gens-là vont se faire un plaisir de me traîner un temps infini pour m'otolondrer. S'ils m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bientôt rendu à mes occupations, malgré nos petits badauds du quai des Orfèvres. Là-bas, ils vont tous se mettre l'âme à l'envers pour faire évader leur général, ce bon Trompe-la-Mort ! Y at-il un de vous qui soit, comme moi, riebe de plus de dix mille frères prêts à tout faire pour vous? demanda-t-il avec fierté. Il y a du bon là, dit-il en se frappant le cœur : je n'ai jamais trabi personne ! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant à la vieille fille. Ils me regardent avec terreur|; mais toi, tu leur soulèves le cœur de dégoût. Ramasse ton lot. Il fit une pause en contemplant les pensionnaires. Etesvous bètes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de forçat'' Un forçat de la trempe de Collin, ici présent, est un homme moins lâche que les autres, et qui proteste contre les profondes déceptions du contrat social, comme dit Jean- Jacques, dont je me glorifie d'être l'élève. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec son tas detribunaux.de gendarmes, de budgets, et je les roule.

— Diantre ! dit le peintre, il est fameusement beau à dessiner.

— Dis-moi, meniii de monseigneur le bourreau, gouverneur de la VEUVE (nom plein de terrible poésie que les forçais donnent à la guillotine), ajouta-l-il en se tournant vers le chef de la police de sûieié, sois bon enfant, dis-moi si c est Fil-de-Soie qui m'a vendu I Je ne voudrais pas qu'il payât pour un autre, ce ne serait pas juste.

En ce moment, les agents, qui avaient loue ouvert el toul inventorié cbez lui, rentrèrent et parlèrent à voix basse au chef de l'expédition.

Le procès-verbal était fini.

— Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pensionnaires, ils vont ■n'emmener. Vous avez été tous très - aimables pour moi pendant mou séjour ici, j'en aurai de la reconnaissance, lteeeves mes adieux. Vous me permettrez de vous envoyer des figues de Provence. Il fit quelques pas , et se retourna pour regarder Rastigna c.

Adieu , Eugène , dit - il d'une voix douce et triste, qui contrastait sin-

• gulièrement avec le ton brusque de ses discours. Si tu étais gêné, je t'ai laissé un ami dévoué. Malgré ses menottes, il put se mettre en garde, fit un appel de maitre d'armes, cria : Une, deux! el se fendit. En cas de malheur, adresse-toi là. Homme et argent, tu peux disposer de tout.

Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans ces dernières paroles pour qu'elles ne pussent être comprises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut évacuée par les gendarmes, par les soldais et par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes de sa maîtresse, regarda les pensionnaires étonnés.

— Eh bien 1 dit-elle, c'était un bonhomme tout de même.

Cette phrase rompit le charme que produisaient sur chacun l'affluenee et la diversité des sentiments excités par cette scène. En ce moment, les pensionnaires, après s'être examinés entre eux, virent tous à la fois mademoiselle Michonncau, grêle, sèche et froide autant

lit u, Pillants, je vous bénis, reprit Vautrin.

qu'une momie, tapie près du poêle, les yeux baissés, comme si elle eût craint que l'ombre de son abat-jour ne fût pas assez forte pour cacher l'expression de ses regards. Cette figure, qui leur était antipathique depuis si longtemps, fut tout à coup expliquée. Un murmure, qui, par sa parfaite unité de son, trahissait un dégoût unanime, retentit sourdement. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta. Bianchon, le premier, se pencha vers ion voisin.

— Je décampe si cette fille doit continuer à dîner avec nous, dit-il à demi-voix.

En un clin d'œil chacun, moins Poiret, approuva la proposition de l'étudiant en médecine, qui, fort de l'adhésion générale, s'avança vers le vieux pensionnaire.

— Vous qui êtes lié particulièrement avec mademoiselle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faites-lui comprendre qu'elle doit s'en aller à l'instant même. — A l'instant même? répéta Poiret étonné.

Puis il vint auprès de la vieille, et lui dit quelques mots à l'oreille.

— Mais mon terme est payé, je suis ici poui mon argent comme tout le monde, dit-elle en lançant un regard de vipère sur les pensonnaires.

— Qu'à cela ne tienne, nous nous cotiserons pour vous le rendre, dit Rastignac.

— Monsieur soutient Collin, répondit-elle en jetant sur l'étudiant un regard venimeux et interrogateur; il n'est pas difficile de savoir pourquoi.

A ce mot Eugène bondit comme pour se ruer sur la vieille fille et l'étrangler. Ce regard, dont il comprit les perfidies, venait de jeter une horrible lumière dans son âme.

— Laissez -la donc, s'écrièrent les pensionnaires.

Rastignac se croisa les bras et resta muet.

— Finissons-en avec mademoiselle Judas, dit le peintre en s'adressant à madame Vauquer. Madame, si vous ne mêliez pas à la porle la Michonneau, nous quittons tous voire baraque, et nous dirons partout qu'il ne s'y trouve que des espions et des forçats.

Dans le cas contraire, nous nous tairons tous sur cet événement, qui, au bout du compte, pourrait arriver dans les meilleures sociétés, jusqu'à ce qu'on marque les galériens au front, et qu'on leur défende do

se déguiser en bourgeois de Paris et de se faire aussi bêlement farceurs qu'ils le sont tous.

» A ce discours, madame Vauquer retrouva miraculeusement la santé, se redressa, se croisa les bras, ouvrit ses yeux clairs et sans apparence de larmes.

— Mai», mon cher monsieur, vous voulez donc la ruine de ma maison? Voilà M. Vautrin... Oh!|mon Dieu, se dit-elle en s'interrompanl elle-même, je ne puis pas m'empêcher de l'appeler par son nom d'honnêle homme ! Voilà, reprit-elle, un appartement vide, et vous voulez que j'en aie deux de plus à louer dans une saison où toul 1< monde est casé.

— Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons dîner place Sorbonne, chez Flicoteaux, dit Bianchon.

Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'œil le parti le plus avan tageux, et roula jusqu'à mademoiselle Michonneau.

Page 1