A MARIA
Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet ouvrage, soit ici comme une branche de buis bénit, prise on ne sait à quel arbre, mais certainement sanctifiée par la religion et renouvelée, toujours verte, par des mains pieuses, pour protéger la maison.
De Balzac
Il se trouve dans certainesprovinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou .les ruines les plus tristes.
Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l'aridité des landes et les ossements des ruines.
La vie -h le mouvement y sont si tranquilles, qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée,
te p;t
tonnelier.
au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent d.ias ta physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue inoutucuse
Crtrana parlai mciUm* krtàttm.
qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons, qui appartiennent à ia vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont eneore solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des artistes. Ili est difficile de passer devant ces maisons sans admirer les énormes madriers dont lesbouts sont taillés en figuresbizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir le rez-dechaussée de 1:. plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier ,dout les bardeaux pourris ont été tordus par l'action
alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine,
EUGENIE GRANDET.
et qui semblent trop légers pour le pot d'argile brime d'où s'élancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, t'est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres à tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse, de cloches, la gloire de son ëcn'evinage oublié. L'histoire de France est là tout entière. A côté de la tremblante maison à pans bourdes où l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme où, sur le plein-cintre de la porte en pierre, se voient encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses révolutions qui, depuis 1789, ont agité le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des magasins; les amis du moyen Âge y retrouveraient l'ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la supérieure se replie intérieurement, et dont l'inférieure, armée dune sonnette à ressort, va et vient constamment. L'air et le jour arrivent à cette espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées Ce mur sert à étaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la nature du commerce, les échantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. Entrez. Une lille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son père ou sa mère, qui vient et vous vend à vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogammeht, selon son caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possède en apparence que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois paquets de lattes ; mais sur le port son chantier plein fournil tous les tonneliers de l'Anjou ; il sait, à une planche près, combien il peut de tonneaux si la récolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine : en une seule matinée, les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de hois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'affût d'un rayon de soleil ; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le lendemain malin qu'il a gelé pendant la nuit; ils redoutent la pluie, lèvent, la sécheresse, cl veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à leur fantaisie. 11 y a un duel constant entre le ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égayé tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots : Voilà nn temps d or! se chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-il au voisin : Il pleut des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tète à sa fenèlre sans y èlre vue par Ions les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses, n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en plein
air : chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui c aie. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il gaussé
de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de copieux donné aux habitants d'Angers, qui excellaient à ce railleries urbaines. Les anciens hôtels de la "vieille ville sont situé-- en haut de celte rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La m. ison pleine de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire était précisément un de ces logis, restes vénérable (1 ■■ ïècle où les choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les m ■ urs françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont l'efTel général lend a plonger dans une sorte (Je rêverie machinale, vous apercevez un renfonccmçnl assez sombre, au centre duquel est cachée la porte de la maison à H, Grandet. 11 est Impossible de comprendre la valeni -ion provinciale
sans donner ta biographie (Je M. Grandet.
M. Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et h s eiieis ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou pion, ve. u en province. M. Grandet, cm oie nommé par certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieil-
lards diminuait sensiblement, était en 1789 un maître tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les Dieiis du clergé, le tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d or, au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par son beau-père au farouche républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux vignobles de I arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, un républicain, un pairioie, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir politiquement cl commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés; commercialement, il fournit aux aimées républicaines un ou deux milliers de pièces de vin blanc, et se fit payer en sùiie: !>"s prairies dépendantd'une communauté de femmes mie l'on avili i içrvée pour un dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra sagement, vendangea mieux encore; sous PEmpire, il l'ut M. Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains; il remplaça M. Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire. M. Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire, dans l'intérêt de la ville, d'excellents chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très-avantageusement cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion d'honneur. Cet événement eut lieu en 18015. M. Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurc légitimes amours, était âgée de dix ans. M. Grandet, que la Providence voulut sans doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement pendant celte année de madame de la Gandinière, née de la Bertellière, mère de madame Grandet; puis du vieux M. la Bertellière, père de la défunte; et encore de madame Gentillet, grand'mère du côié maternel; trois successions dont l'importance ne lut connue de personne. L'avarice de ces trois vieillards élait si passionnée, que depuis longtemps ils enlassaient leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux M. la Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d'après les revenus des biens au soleil. M. Grandet obtint alors le nouveau litre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera jamais : il devint le plus imposé de l'arrondissement. 11 exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. 11 possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva ; et cent vingl-sept arpents de prairies où croissaient et grossissaient trois mille peupliers plantés en 1795. Enfin la maison dans laquelle il demeurait élait la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible. Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'imporlance : l'une élait M. Cruchol, notaire chargé des placements usuraires de M. Grandet ; l'autre, M. des Gràssins, le plus riche banquier de Saumur. au s bénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchol et M. des Gràssins possédassent celte profonde discrétion qui engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à M. Grandet un si grand respect, que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fut persuadé que M. Grandet n'eût un trésor particulier, une cachelie pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or., Les avaricicux en avaient une sorte de certitude en voyant les veux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué se. teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes indéfinissables. des mouvements furtifs, avides, mystérieux, qui n'échappcnl point à ses coreligionnaires. Ce langage secrel forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. M. Gr.iiulcl in pirail donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, devin. ut avec la précision d'un astronome quand il fallail fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinn cents; qui ne manquait pas nue seule spéculation, avail toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée ,i recueillir, pouvait meure sa vendange dans ses celliers cl attendre le moment de livrer sou poin-
EUGENIE GRANDET,
çon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de ISI I, sagement sériée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres. Financièrement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourbe, y engloutissait une charge d'écns, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses griffes d'acier? A celui-ci maître Cruchot avait procuré l'argent nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent ; à cecelui-là M. des Grassins avait escompté des traites, mais avec un effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de M. Crandet fût prononcé soit au marché, soit pendant les soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi plus d'un négociant, plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec un certain coutentement : « Monsieur, nous avons ici deux ou dois maisons millionnaires; mais, quant à M. Grandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune! i> En 1816 les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à prés de quatre millions, mais, comme terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était présumable qu il possédait en argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une partie de boston, ou quelque entretien sur les vignes, on venait à parler de M. Grandet, les gens capables disaient-ils : — Le père Grandet?... le père Grandet doit avoir cinq à six millions. — Vous êtes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le total, répondaient M. Cruchot ou M. des Grassins s'ils entendaient le propos. Quelque Parisien parlaitil des Rothschild ou de M. Laflilte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que M. Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une dédaigneuse aflirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule s'étaient usés. En ses moindres actes, M. Grandet avait pour lui l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste éiudie les effets de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements. — L'hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants fourrés : il faut vendanger. — Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette année. M. Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suflisante de chapons, de poulets, d'œufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui en rapporter le son et la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. M. Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle quantité, qu'il en faisait vendre une grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans son bûcher et recevaient ses remercimenls. Ses seules dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille et le payement de leurs chaises à 1 église ; la lumière, les gages de la grande >Tanon, l'étamage de ses casseroles; l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations H avait six cents arpents de bois récemment achetés, qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. H parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrases sententieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillemeni l'incohérence de ses paroles, le flux de mots où il noyait sa pense L>, son manque apparent de logique attribués à un défaV d'éducation étaient affectés et seront suffisamment expliqués par quelques événements de celle histoire. D'ailleurs, quatre phrases exaetes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement à embrasser, à résoudre toutes les difieultés de la vie et du conmerce : Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'écrivait point. Lui pnrhit-on, il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en appuyant son coude droit sur le revers de sa main gauche, et se formait en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. 11 méditait longuement les moindres marchés. Quand, après une savante conversation. 'son adversaire lui avait livré le se-
cret de ses présentions en croyant le tenir, il lui répondait : — Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme. Sa femme, qu'il avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir ni donner à diner ; il ne faisait jamais de bruit, et semblait économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rief chez les autres par un respect constant de la propriété. Néanmoins," malgré la douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il était au logis, où il se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet ëta«j un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douzi, pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses lèvres n'offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or. disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur M. Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée, que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Celte figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égorsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. Altitude, manières, démarche, tout en lui d'ailleurs, attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles en apparence, II. Grandet avait-il Un caractère de bronze. Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir ; il portait en tout temps des bas de laine drapés, un culotte courte de gros drap marron à boucles d'argent , un gilet de velours à raies alternativement jaunes el puce, boutonné carrément, un large habit marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois, el, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur ce personnage.
Six habitants seulement avaient le droit de venirdans cette maison. Le plus considérable des trois premiers était le neveu de M. Cruchot. Depuis sa nomination de président au tribunal de première instance de Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons, et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. li signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur assez malavisé pour l'appeler M. Cruchot s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le magistral protégeait ceux qui le nommaient M. le président, mais il favorisait de ses plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient M. de Bonfons. M. le président était âgé de trente-trois ans, possédait le domaine de Bonfons (Boni Fontis), valant sept mille livres de rente ; il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours, qui tous deux passaient pour être assez ricjies. Ces trois Cruchot, soutenus par bon nombre de cousins, alliés à vingt maisons de la ville, formaient un parti, comme jadis à Florence les Médicis: et comme les Medicis, les Cruchot avaient leurs Pazzi. Madame des Grassins, mère d'un fils de vingt-trois ans, venait très-assidûment faire la partie de madame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugénie. M. des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les manœuvres de sa femme par de constants services secrètement rendus au vieil avare, et arrivait. toujours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient également leurs adhérents, leur? cousins, leurs alliés fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, le Talleyrand de la famille, bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le terrain à la financière, et tentait de réserver le riche héritage à son neveu le président. Ce combat secret entre les Cruchot et les des Grassins, dont le prix était la main d'Eugénie Grandet, occupait passionnément les diverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet épousera-t-elle M. le président ou M. Adolphe des Grassins? A ce problème, les uns répondaient que M. Grandet ne donnerait sa fille ni à l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition cherchait, disaient-ils. pour gendre quelque pair de France, à qui trois cent mille livres de renie feraient accepter tous les tonneaux passés, présents et futurs des Grandet. D'autres répliquaient que M. et madame des Grassins étaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe était un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du pape dans sa manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien, un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, el qui. d'ail leurs, avait porté le bonnet ronge. Les plus sensés faisaient observer que M. Cruchot de Bonfons avait ses entrées à toute heure au logis, tandis que son rival n'y était reçu que les dimanches. Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins, plus liée avec les femmes de la maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idées qui la feraient, tut ou tard, réussir Ceux-là répliquaient que
EUGÉNIE GRANDET
l'abbé Cruchot était l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre moine la partie se trouvait égale. — Ils sont manche à manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus instruits, les anciens du pays prétendaient que les Grandet étaient trop avisés pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils de M. Grandet de Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les cruchotins et les grassinistes répondaient : — D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois depuis trente ans. Puis, M. Grandet de Paris a de hautes prétentions pour son fils. Il est maire d'un arrondissement, député, colonel de la garde nationale, juge au tribunal de commerce ; il renie les Grandet de Saumur, et prétend s'allier à quelque famille ducale par la grâce de Napoléon. Que ne disait-on pas d'une héritière dont on parlait à vingt lieues à la ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois inclusivement ? Au commencement de 1818, les cruchotins remportèrent un avantage signalé sur les grassinistes. La terre de Froidfond, remarquable par son parc, son admirable château, ses fermes, rivières, étangs, forêts, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. Maître Cruchot, le président Cruchot, l'abbé Cruchot, aidés par leurs adhérents, surent empêcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune homme un marché d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites sans nombre à diriger eontre les adjudicataires avant de rentrer dans le prix des lots ; il valait mieux vendre à M. Grandet, homme solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'œsophage de M. Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous escompte, après les formalités. Cette affaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans. M. Grandet alla voir son château par l'occasion d'une charrette qui y retournait. Après avoir jeté sur sa propriété le coup d'oeil du maître, il revint à Saumur, certain d'avoir placé ses fonds à cinq, et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le marquisat de Froidfond en y réunissant tous ses biens. Puis, pour remplir de nouveau son trésor presque vide, il décida de couper à blanc ses bois, ses forêts, et d'exploiter les peupliers de ses prairies. Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la maison à M. Grandet, cette maison pâle, froide, silenciense, située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été, comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées de l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche d'une geôle. Au-dessus du cintre régnait un long bas-rslief de pierre dure sculptée, représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe saillante , sur laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif, brune, desséchée fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement maintenue par le système de ses boulons, qui figuraient des dessins symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges de rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et frappait sur la tête grimaçante d'un maître-clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart, ressemblait à un gros point d'admiration; en l'examinant avec attention, un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure essentiellement bouffonne qu'il représentait jadis, et qu'un long usage avait effacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les amis, au temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond d'une voûte obscure et verdàtre, quelques marches dégradées par lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des murs épais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s'élevaient les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison, la pièce la plus considérable était une salle dont l'entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissent l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la Touraine et du Berry. La salle est à la fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à manger; elle est le théâtre de la vie domestique, le foyer commun ; là, le coiffeur du quartier venait couper deux fois l'an les cheveux de M. Grandet; là entraient les fermiers, le curé, le sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées donnaient sur la rue, était planchéiée; des panneaux gris, à moulures antiques, la boisaient de hau' en bas ; son plafond se composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux cartel de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace verdàtre dont les cotés, coupés en biseau pour en montrer l'épais
<spy. rellélaient un
filet de lumière le long d'un trumeau golhique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des oins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s'adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits jours. Les sièges de forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables de la Fontaine; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le -tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aïeul de madame Grandet, le vieux M. de la Bertellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise dans l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui permît de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur station d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait qu'on allumât du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant du feu de la cuisine que la grande Nanon leur réservait en usant d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées ou les soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière, que, si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et à la grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les denrées nécessaires à la consommation journalière.
La grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à M. et à madame Grandet. La grande Nanon, ainsi nommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longues et persistantes économies de la grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante ; et certes ce sentiment était bien injuste : sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde ; mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur. où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa celte fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses rai nies, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon, n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le cceur tressaille. 11 vêlit alors, chaussa, nourrit la pauvre (ille, lui donna des pages, et l'emnloya sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalenienl. Nanon faisait, tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les huées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle se levait an jour, se couchait lard , faisait à manger à tous les vendangeurs pendant lis récolUM, surveillait les halleboleurs, détendait, comme un chien fidèle, le bien de Min maître; enfin, pleine d'une confiance aveugle en lui, elle obéis-
EUGENIE GRANDET.
sait sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année de 1811, dont la récolte coula des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille montre à Ranon, seul présent qu'elle reçut jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il est impossible de considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare, que Grandet avait fini par l'aimer comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait pas ; elle participait gaiement aux profits hygiéniques que procurait le régime sévère de la maison, où jamais personne n'était malade. Puis la Nanon faisait partie de la famille : elle riait quand riait Grandet, s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de douces compensations dans celte égalité ! Jamais le maître n'avait reproché à la servante ni l'halleberge ou la pêche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre. — Allons, régale-toi, Nanon, lui disait-il dans les années où les branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés de donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai rayon de soleil. D'ailleurs le cœur simple, la tête étroite de Nanon, ne pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du
fière Grandet, pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonneier lui disant : — Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance était toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre créature n'avait jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme inspire, et
fiouvait comparaître un jour devant Dieu, plus chaste que ne l'était a Vierge Marie elle-même ; Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant : — Cette pauvre Nanon ! Son exclamation était toujours suivie d'un regard indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue, et à laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au cœur de Grandet et prise tout en gré par sa vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs au cœur du vieux tonnelier, était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi : Pauvre Nanon ! Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase : « Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si attachée ? Elle passerait dans le feu pour eux ! » Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette, froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
La description des autres portions du logis se trouvera liée aux événements de cette histoire ; mais d'ailleurs le croquis de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs.
En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois de novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première fois. L'automne avait été très-beau. Ce jour était un jour de fête bien connu des cruchotins et des grassinistes. Aussi les six antagonistes se préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié. Le matin tout Saumur avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se rendant à l'église paroissiale pour y entendre la messe, et .chacun se souvint que ce jour était l'anniversaire de la naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître Cruchot, l'abbé Cruchot et M. C. de Ronfons s'empressaient-ils d'arriver avant les des Grassins pour fêter mademoiselle Grandet. Tous trois apporlaient d'énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres. La queue des fleurs que le président voulait présenter était ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin blanc, orné de frangée d'or. Le matin, M. Grandet, suivant sa coutume pour les jours mémorables de la naissance et de la fête d'Eugénie, était venu la surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son présent paternel, consistant, depuis treize années, en une curieuse pièce d'or Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou d'été, selon la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle récoltait au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui
composaient un petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à lui voir entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans une autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor, autrefois grossi par les la Bertellière, en lui disant : — Ce sera ton douzain de mariage. Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune tille se marie, sa fa mille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises d'or. Le pape Clément Vil, oncle de Catherine de Médicis, lui fit présent, en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques de la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié : — Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu ! ce sera de bon augure.
— Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la grande Nanon en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
— Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement : — Elle a vingttrois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle.
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'œi! d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie la Bertellière. L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle n'avait pas été trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une résignation d'insecte tourmenté par des enfants, une piélé rare, une inaltérable égalité d'àme, un bon cœur, la faisaient universellement plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. Quoique ridicule en apparence, cette femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporté au père Grandet plus de trois cent mille francs, s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de son âme lui interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé un sou, ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse dame constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de cette femme. M, dame Grandet mettait constamment une robe de levantine verdàtic, qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année ; elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se rappelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs à sa femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en vendant ses récoltes de l'année. Les quatre ou cinq louis offerts par le Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait reçu ses cinq louis, sou mari lui disait souvent, comme si leur bourbe était commune : — As-tu quelques sous à me prêter? Et la pauvre femme, heureuse de pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui représentait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le courant de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles. Lorsque Grandet lirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne manquait jamais, après avoir boulonné son gousset, de dire à sa femme : — Et toi, la mère, veux-tu quelque chose? — Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue ! Grandet se croyait 1res - généreux envers sa femme. Les philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugénie, ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du caractère de la Providence? Apres ce dîner, où. pour la première fois, il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille de cassis dans la chambre de M. Grandet, et manqua de tomber en descendant.
— Grande bête, lui dit son maître, est-ce que lu te laisserais cîiuir comme une autre, toi? — Monsieur, c'est celte marche de votre e calier qui ne tient pas. — Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire raccommoder depuis longtemps. Hier, Eugénie .1 failli s'y fouler le pied. — Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyaut
EUGÉNIE GRANDET
loiue paie, puisque c'est la naissance d'Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prends un petit verre de cassis pour te remettre. — Ma foi, je l'ai bien gagné, ail iNanon. A ma place, il y a bien des gens qui auraient «assé la bouteille, mais je me serais plutôt cassé le coude pour la (cuir en l'air. — C'ie pauvre Nanon ' dit Grandet en lui versant le. cassis. — T'es-lu fait miil? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt. -- Non, puisque je me suis retenue en me ficbant sur mes reins. — Eb bien! puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grande!, je vais vous raccommoder votre marebe. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le pied dans le coiu, à l'endroit où elle est encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fdle et sa servante, sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
— Faut-il vous aider? lui nia INanon en l'entendant frapper dans l'escalier. — Non! non! ça nie connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment ou Grandet raccommodait lui-même si escalier vermoulu, et sifflait à lue-tète en souvenir de ses jeunes .uinées, les trois Cruchot frai pèrent à la poi te. — C'cst-y vous, monsieur Cruebot? demanda Nanon en regardatit par la petite grille. — Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous la voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle.
— Ah ! vous êtes des féteux, leur dit Nanon en sentant les Heurs. — Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis, je suis à vous ! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-même une marche de mon escalier. — Faites, faites, monsieur Grandet, charbonnier est maire rhez lui, dit sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion que personne ne comprit.
Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président, profilant de l'obscurité, dit alors à Eugénie : — Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que vous venez de naître, une suite d'années heureuses, et la continuation de la santé dont vous jouissez?
Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant '"héritière par les coudes, il l'embrassa des deux côtés du cou, avec mie complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le président, qui ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa cour.
— Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les jours de fête, monsieur le président! — Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet, tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête.
L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il embrassa la jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit : — Comme ça nous pousse, ça ! Tous les ans douze mois.
En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne quittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait drôle, dit : — Puisque c'est la fête d'Eugénie, allumons les flambeaux !
Il ôla soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura, l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbé Cruebot, petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à figure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien chaussés dans de forts souliers à agrafes d'argent : — Les des Grassins ne sont pas venus? — Pas encore, dit Grandet. — Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer sa face trouée comme une écuinoire. — Je le crois, répondit madame Grandet. — Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à Grandet. — Parloin! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de long • h long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement plein il orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui allait à la cuisine, il vil alors la grande Nanon, assise à son feu, ayant une lumière et se p'réparanl à filer là, pour ne pas se mêler à la fête. — Nanon, dit-il en s'avançaut dans le couloir, veux-tu bien éteindre ton li u, la lumière, et venir avec nous! Pardicu ! la salle est assez grande pour nous ions. — Mais, monsieur, vous aurez du beau monde. — Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la côte d'Adam lout comme lui.
Grandet revint vers le président et lui dit : — Avcz-vous vendu votre récolle î - Non, m foi. je la garde. Si maintenant le vin est non, dans deux ans u era meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré de tenir les prix convenus, el cette année les Ikiges ne l'emporteront pas sur nous. S'ils s,'Qn vont, eh bien! ils reviendront. -- Oui. mais tenons-nous bien, dit Grande) i\'u" um qui lit frémir le président. — Serait-il en ni. u i Crufbol.
lin ce moment, un coup de marteau nnnom .. la làmille des Grastins, ei leur arrivée interrompt) nue conversation commencée entre n ■ Grande! cl l'abbé.
Madame des Ci.isuis élail une. de ces petites femmes '.'es. dodues, blanches et rose , qi i.ldci pi<> et aux habitudes d'uno vie verlueutc, to tout - on-et véo* jeune» en-
core à quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses de l'arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je lie sais quelle froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se niellait assez bien, faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur, et avait des soirées. Son- mari, ancien qirirlier-.uaitre dans la garde impériale, grièvement blessé à Austerhtz et retraité, conservait, malgré sa considération pour Grandet, 1 apparente franchise des militaires.
— Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours les Cruchot. — Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué madame Grandet, vous êtes toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il présenta une petite caisse que son domestique portait, et qui contenait une bruyère du Cap, fleur nouvellement apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très-affeclueusemeut Eugénie, lui serra la main, el lui dit : — Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit souvenir.
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez bonnes façons, timide en apparence, mais qui venait de dépenser à Paris, où il élail allé faire son droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension, s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une boite à ouvrage dont tous les usLensiles étaient en vermeil, véritable marchandise de pacotille, malgré l'éeusson sur lequel un E. G. gothique assez bien gravé pouvait faire croire à une lai.ou tres-soiguée. En l'ouvrant, Eugénie eut une de ces joies inespérées el complètes qui font rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les yeux sur son père, comme pour savoir -J\\ lui était permis d'accepter, et M. Grandet dit un i< prends ma fille! » dont l'accent eût illustré un acteur. Les trois Cruebot restèrent stupéfaits en voyant le regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l héritière, à qui de semblables richesses parurent inouïes. M. des Grassins offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains tombés sur le ruban de la Légion d'honneur attaché à la boutonnière de son habil bleu, puis il regarda les Cruchol d'un air qui semblait dire : — Parez-moi celle botle-là ! Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où élaieni les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d une femme moqueuse. Dans celte conjoncture délicate, l'abbé Cruchot laissa la société s'asseoir en cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux viedlards lurent .fuis 1 embrasure de la fenêtre la plus éloignée des des Grassins . Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare, jette::! l'argent par les fenêtres. — Qu'esl-ce que cela fait, s il rentre dans ma cave? répliqua le vigueron. — Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à voire fille, vous en auriez bien le moyen, dit l'abbé. — Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet. — Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président, dont les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du prix? — Nous allous faire votre partie, madame Grandet, dit madame des Grassins. — Mais nous sommes tous réunis, nous pouvons deux tables... —Puisque c'est la fêle d'Eugénie, faites votre loto général, dit le père Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe. — Allons, Nanon, mets les labiés. — Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame de.» Grassins loute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie. — Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je n'ai rien vu de si joli nulle part. — C est Adolphe qui l'a rapportée de Paris el qui l'a choisie, lui dit madame des Grassins à l'oreille. — Va, va ion train, damnée intrigante! se disait le président; si lu es jamais en procès, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme en se disant : — Les des Grassins ont beau faire, ma fortuue, celle de mon frère et celle de mon neveu montent en somme à onze cent mille francs. Les des Grassins en ont toui au plus la moitié, et ils ont une fille : ils peuvent offrir ce qu'ils voudront ! héritière et cadeaux, lout sera pour nous un jour.
A huit heures el demie du soir, deux labiés élaieni dressées. La jolie madame des Grassins avait réussi à mettre son Gis à côté d'Eugénie. Les acteurs de celle scène pleine d'intérêt, quoique vulgaire en apparenee. munis de carions Bariolés, chiffrés, el de jetons en verre bleu, semblaient écouler les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas un numéro sans f.ure une remarque; mais lous pensaient aux millions de M. Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses, la toilette fraie lie de madame tles Grassins, la tète martiale du banquier, celle d'Adolphe, le président, faillie, le notaire, et se disail intérieurement : Us sont là pour mes n u-. !!■ viennent s'ennuyer ici pour nu tille. Eli! ma tille ne sera ni pour les un. ni pour les autres, el tous ces gens-là me servent de liai pons pour pécher '
(.'elle gaieté de famillf. dans ce vieux salon gris, mal éclairé par deux chandelles; ces rires, accompagnés par le bruit du rouet de la grande Nanon. el qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Euguni»
KUGËlMU GRANDET.
ou de sa mère; cette petitesse jointe à de si grands intérêts; celte jeune lille qui, semblable à ces oiseaux vit lime:, du haut prix auquel on les met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves d'amitié dont elle était la dupe; tout contribuait. a rendre cette scène tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux, m;,is ramenée à sa plus simple expression? La ûgure de Grandet exploitant le fmx attachement îles deux ramilles, en tirant d'énormes profits, dominait ce drame et 1 écl, tirait, ^'était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physionomie ? Les doux sentiments de la vie n'occupaient là qu'une place secondaire, ils animaient trois cœurs purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et sa mère. Encore, combien d'ignorance dans leur naïveté ! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet, elles n'estimaient tes choses de la vie qu'à la lueur de leurs pâles idées, et ne prii-ïiCP» ••■ ne méprisaient l'argent, accoutumées qu'elles étaient à s'en passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de l'homme ! il n'y a pas un de ses bonheur,-, qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment où madame Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût jamais été ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y lit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises. — Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire. — Peut-on cogner comme ça ! dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte? — Quel diable est-ce? s'écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnée de Grandet. — Grandet! Grandet! s'écria sa femme, qui, poussée par un vague sentiment de peur, s'élança vers la porte de la salle.
Tous les joueurs se regardèrent. — Si nous y allions, dit M. des Grassins. Ce coup de marteau me parait malveillant.
A peine fut-il permis à M. des Grassins d'apercevoir la figure d'un jeune homme accompagné du facteur des messageries, qui portait deux malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandet se retourna brusquement vers sa femme et lui dit : — Madame Grandet, allez à votre loto. Laissez-moi m'entendre avec monsieur. Puis ii tira vivement la porte de la salle, où les joueurs agités reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu. — Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme. — Non, c'est un voyageur. — 11 ne peut venir que de Paris En effet, dit le notaire en tirant sa vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau hollandais, il est neuffe-s-heures . Peste! la diligence du grand bureau n'est jamais en retard. — Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot. — Oui, répondit M. des Grassins. Il apporte des paquets qui doivent peser au moins trois cents kilos. — Nanon ne revient pas, dit Eugénie. —Ce ne peut être qu'un de vos parents, dit le président. — Faisons les mises, s'écria doucement madame Grandet. A sa voix, j'ai vu que M. Grandet était contrarié, peut-être ne serait-il pas content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires. — Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doute votre cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de M. de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui marcha sur le pied, puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise : — Veux-tu le taire, grand nigaud ! lui dit-elle à l'oreille.
En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui du facteur retentirent dans les escaliers ; il était suivi du voyageur qui depuis quelques instants excitait tant de curiosités et préoccupait si vivement les imaginations, que son arrivée en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut èire comparée à celle d'un colimaçon dans une ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscur basse-cour de village. — Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très-gracieusement l'assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination polie, et les femmes firent une révérence cérémonieuse. — Vous avez sans douie froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez peutêtre de... — Voilà bien les femmes ! dit le vieux vigneron en quittant la lecture d'une lettre qu'il tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer. — Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit Eugénie. — 11 a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
L'inconnu fut seul surpris de celte scène. Les autres personnes étaient faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux demandes et ces deux réponses furent échangées, l'inconnu se leva, présenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle de ses bottes, et dit à Eugénie : — Ma cousine, je vous remercie, j'ai dîné à Tours. Et, ajoula-l-ilen regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis même point fatigué. — Monsieur vient de la capitale? demanda madame des Grassins.
M. Charles, ainsi se nommait le fils de M. Grandet de Paris, en «'entendant interpeller prit un petit lorgnon suspendu par une chaîne à ion col, I appliqua sur son œil droit pour examiner et ce qu'il y
avait sur la table et les personnes qui y étaient assises, lorgna fort imperlineninieui madame des Grassins, et lui dit après avoir tout vu : — Oui, madame. Vous jouez au loto, nia tante, aioula-t-il, je vous en prie, continue/ voire jeu, il est trop amusant pour le quitter... — J'étais sûre que c'était le cousin, pensait madame des Grassins en lui jetant de petites œillades. — Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame des Grassins, n'est-ce pas votre numéro.'
M. des Grassins mit un jeton sur le carlon de sa femme, qui, saisie par de tristes pressentiments, observa tour à tour le cousin de Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune héritière lança de furlifs regards à son cousin, et la femme du banquier put facilement y découvrir un crescendo d'étonnement ou de curiosité.
M. Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les bons provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient passablement, et ■que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages. Aussi, peut-être, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerai l-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être M. Grandet de Paris pciîsait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec la supériorité d'un jeune homme à la mode, de désespérer l'arrondissement par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer les inventions de la vie parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer à Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et y affecter l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce. Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaine de Paris. 11 emporta sa collection de gilets les plus ingénieux : il y en avait de gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabée, à reflets d'Gr, de pailletés, de chinés, de doubles, à chàle ou droits de col, à col' renversé, de boutonnés jusqu'en haut, à boutons d'or. Il emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette époque. Il emporta deux habits de Buisson, et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, présent de sa mère. 11 emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante petite écriloire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du moins, par une grande dame qu'il nommait Annetle, et qui voyageait maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons auxquels besoin était de sicrilier momentanément son bonheur; puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut, enfin, une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel, jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient »ous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé de la diligence retenu pour lui seul, assez content de ne pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annetle, la grande dame que... etc., et qu'il devait rejoindre en juin prochain aux eaux de Baden. Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château ; il ne savait pas le trouver à Saumur où il ne s'était informé de lui que pour demander le chemin de Froidfond ; mais, en le sachant en ville, il crut l'y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit à Saumur, soil à Froidfond, il avait fait la loilette de voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge, et mis une cravate de salin noir combinée avec un col rond, de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse ligure. Une redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à chàle, sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son pantalon gris se boutonnait sur les cotés, où des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coulures, jl maniait agréablement une canne dont la pomme d'or sculpté n'altérait point la" fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un Parisien de la sphère la plus élevée, pouvait seul et s'agencer ainsi sans paraitre ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annetle. Maintenant, si vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du jeune Parisien, voir parfaitement le vif éclat que l'élégance du voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures qui composaient le tableau de famille, essayez de vous représenter les Crucbot. Tous les trois prenaient du tabac, et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni
EUGÉNIE GRANDET
les roupies, ni les petites galettes noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à cols recroquevillés et à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt qu'ils se" les étaient attachées au cou. L'énorme quantité de linge qui leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries que l'étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons, semblaient usées, racornies,*et grimaçaient. La négligence générale des autres costumes,
La grande Manon appartenait à M. Grandet depuis trente-tin^ ans. — PiGE 4.
tous incomplets, sans fraîcheur, comme le sont les toilettes de province, OÙ l'on arrive insensiblement à ne pins s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix d'une paire de gants, s'accordait avec l'insouciance dos Cruchot. L'horreur de la mode était le seul point sur lequel les grassinistes et les crucholins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l' Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en eussent manifesté pour une girafe. M. des Grassins et son fils, auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue, s'associèrent néanmoins à l'étonnemcm de leurs voisins, soit qu'ils éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général, soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des œillades pleines d'ironie : — Voilà comme ils sont à Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer Charles à loisir, sans craindre de déplaire au maître du logis. Grandet était absorbe dans
la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes ni de leur plaisir. Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure si brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses trait*. Enfin, si toutefois cette image peut résumer les impressions que le jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vie s'était écoulée sous ces crasseux !ambris, sans voir dans cette rue silencieuse plus d'un passant par heure, la vne de son cousin fit sourdre en son cœur les émotions de fine volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes dessinées par Westali dans les Keepsake anglais, et gravées par les Finden, d'un burin si habile qu'on a peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces apparitions célestes. Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin pour savoir s'il allait bien réellement s'en servir. Les manières de Charles, ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son impertinence affectée, son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir à la riche héritière, et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou ridicule ; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort, qu'avant de s'endormir elle dut rêver longtemps à ce phénix des cousins.
Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto fut arrVé. La grande Nanon entra et dit tout haut : — Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce monsieur.
Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors à voix basse: — Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit •is deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il les avait mis. i'uis l'assemblée se remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu. —Vous avec donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre. — Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant prendre place prés de Charles.
Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au cœur des jeunes filles quand un sentiment s'y loge pour la première fois, quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans doute avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère, ni à Nanon, mais qu'elle était travaillée par un poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin, pour y placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour y tout prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et propre. Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, que tout était à faire. Elle donna l'idée à la grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu ; elle couvrit ellemême la vieille table d'un naperon, et recommanda bien à Nanon de changer le naperon tous les matins. Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui venait de la succession de feu le vieux M. de la Bertellière, y prit également un verre de cristal à six pans, une petite cuiller dédorée, un flacon antique où étaient gravés des amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde. — Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent sous qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. — Tiens. Nanon. dit-elle, va vite. — Mais que dira ton père? Cette objection terrible fut proposée par madame Grandet en voyant sa tille armée d'un sucrier de vieux Sèvres, rapporté du château de Froidfoiul par Grandet. — Et où prendras-tu doue du sucre? es-tu folle? — Main. m, Nanon achètera aussi bien du suert que de la bougie. — Mais ton père? — Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre d'eau sucrée? D'ailleujrs, il n'y fera pas attention. —Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tète.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître. — Mais va donc, Nanon, puisque e'est ma fête
Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première plaisanterie que sa jeune maltresse eût jamais faile, et Un obéit, rendant qu'Eugénie el sa mère s'efforçaient d'embellir la chambre destinée (par M. Grandet à son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
— Vous élis bien ( nui a;;en\, monsieur, lui dit-elle, de quittai les plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Sauninr. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore s'y amuser.
EUGENIE GRANDET.
' Elle lui lança une véritable œillade de province, où, par habitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles leur communiquent la friande concupiscence particulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir semblerou un vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle, si loin du vaste château et de la fastueuse existence qu'il supposait à son oncle, qu'en regardant attentivement madame des Grassins, il aperçut enlin une image à demi effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à l'espèce d'invitation qui lui était adressée, et il s'engagea naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses conlidences. Il existait chez elle et chez Charles un même besoin de confiance. Aussi, après quelques moments de causerie co-
3uette et de plaisanteries sérieuses, l'adroite provinciale put-elle lui ire sans se croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois : <" ' — Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous ferez très-certainement autant de plaisir à mon mari qu'à moi.
Notre salon est le seul dans Saumur où vous trouverez réunis le haut commerce et la noblesse : nous appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là parce qu'on s'y amuse. Mod mari, je le dis avec orgueil, est également considéré par les uns et par les autres.
Ainsi, nous tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici.
Si vous restiez» chez M. Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu!
Votre oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cousine est une petite sotte , sans éducation , commune, sans dot, et qui passe sa vie à raccommoder des torchons. — Elle est très-bien, cette femme . se dit en luimême Charles Grandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins. — Il me semble,9 ma femme, que tu veux accaparer monsieur , dit en riant le gros et grand banquier.
A celte observation, le notaire et le président dirent des mots plus ou moins malicieux; mais l'abbé lesregarda d'un air fin et résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac, et offrant sa ta- . batière à la ronde : — Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire à * monsieur les honneurs de Saumur? — Ah cà! comment l'entendezvous, monsieur l'abbé? demanda M. des Grassins. — Je l'entends, monsieur, dans le sens le plus favorable pour vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.
— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi; j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-vis à un bal donné par M. le baron de Nucingen, et... — Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles surpris de se voir l'objet des attentions de tout le monde.
Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. — p*ge 11.
— Monsieur est votre fils? demanda-t-il à madame des Grassins. L'abbé regarda malicieusement la mère.
— Oui, monsieur, dit-elle. — Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en s'adressant à Adolphe. — Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à Babylone aussitôt qu'ils sont sevrés
Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une étonnante profondeur. — Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des femmes de trente et quelques années aussi fraîches que l'est madame, après avoir eu des fils bientôt licenciés en droit. Il me semble être encore au jour où les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbé en se tournant vers son adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d'hier.... — Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des Grassins, me devinerait-il donc? — Il parait que j'aurai
beaucoup de succès à Saumur, se disait Charles en déboutonnant sa redingote , se mettant la main dans son gilet, et jetant son regard à travers les espaces pour imiter la pose donnée à lord Byron par Chantrey.
L'inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire , la préoccupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'échappèrent ni au notaire ni au président, qui tâchaient d'en conjecturer le contenu par les imperceptibles mouvemeats de la figure du bonhomme , alors fortement éclairée par la chandelle.
Le vigneron maintenait difficilement le calme habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la contenance affectée par cet homme en lisant la fatale letire que voici :
« Mon frère , voici bientôt vingt- trois ans que nous ne nous sommes vus. Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue, après laquelle nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. Certes je'he pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, à la prospérité de laquelle m applaudissais alors. Quand tu tiendras celte lettre en tes mains , je n'existerai plus. Dans la position où j'étais, je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, espérant surnager toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes réunies de mon agent de change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir près de quatre millions sans pouvoir offrir plus de v'iigi-cinq pour cent d'actif. Mes vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans trois jours Paris dira : « .M. Grandet était un fripon1 » Je me coucherai, moi probe, dans un linceul d'infamie. Je ravis à mon fils et son nom que j'entache et la fortune de sa mère. B ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que j'idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. 11 ignorait, par bonheur, que les derniers flots de ma vie s'épanchaient dans cet adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malédiction de nos enfants est épouvantable; ils peuvent appeler de la nôtre, wais la leur est irrévocable! Grandet,
itt
EUGENIE GRANDET.
tu es mon ainé\ tu me dois ta protection : fais que Charles ne jette aucune parole amèrc sur ma tombe! Mon frère, si je t'écrivais avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que j'en mets daiis (clic lettre; car je pleurerais, je saignerais, je serais mort, je ne souffrirais plus ; mais je souffre et vois la mort d'un œil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de parent du côté maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obéi aux préjugés sociaux? Pourquoi ai-je cédé à 1 amour? Pourquoi ai-je épousé la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. 0 mon malheureux fils! mon fils! Ecoute. Grandet, je ne suis pas venu l'implorer pour moi ; d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez considérables pour supporter une hypothèque de trois millions; niais pour mon fils! sache-le bien, mon frère, mes mains suppliantes se sont jointes en pensant à loi. Grandet, je te confie Charles en mourant. Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui serviras de père. Il m'aimait bien, Charles; j'étais si bon pour lui, je ne le contrariais jamais : il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu verras, il est doux, il tient de sa mère, il ne te donnera jamais de chagrin. Pauvre enfant ! accoutumé aux jouissances du luxe, il ne connaît aucune des privations auxquelles nous a condamnés l'un et l'autre notre premi* re misère... Et le voilà ruiné, seul. Oui, tous ses amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah ! je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup dans les cieux près de sa mère. Folie! Je reviens à mou malheur, à celui de Charles. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui, mais un bon père. Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive, lu le tuerais. Je lui demande à eenoux de renoncer aux créances qu'en qualité d'héritier de sa mère il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une prière superflue; il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre à mes créanciers. Fais-le renoncer à ma succession en temps utile. Révèle-lui les dures conditions de la vie que je lui fais; et, s il me conserve sa tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui. Oui, le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune que je lui emporte; et, s'il veut écouler la voix de son père, qui pour lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu il parte, qu'il aille aux Indes! Mon frère, Charles est un jeune homme probe et courageux : tu lui feras une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les premiers fonds que lu lui prêteras, car lu lui en prêteras, Grandet! sinon lu le créerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement vengeance à Dieu de la durelé. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mère; mais les payements de ma lin du mois avaient absorbé lotîtes mes ressources. Je n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le son de mon enfant; j'aurais voulu seni'. de saintes promesses dans la chaleur de la main, qui m'eût réchauffé; mais le temps me manque. Pendant que Charles voyage, je suis obligé de dresser mon bilan. Je tâche de prouver par laponne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni faute ni improbité. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon frère. Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute pas. 11 y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où nous devons aller tous un jour, el où je suis déjà.
« Victor-Ange-Guillaume Gbandet. »
— Vous causez donc .' dit le père Grandet en pliant avec exactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses émotions el ses calculs. — Vous èles-vous réchauffé ? — Trèsbien, mon cher oncle. — Eh bien! où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son neveu ému liait chez lui. En ce moment Eugénie et madame Grandet rentrèrent.— Tout est-il arrangé là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme. — Oui, mon père. — Eh bien! mon neveu, si vous êtes fatigué, Manon va vous conduire à votre chambre, Dame, ce ne scia pas un appartement de mtrhflor/ mais vous excuserez de pauvn vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts nous avalent tout. — Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir. A demain.
A ces mois, l'assemblée se leva, et chacun 'il la révérence suivant son caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa laui( i ne, et vint l'allumer en offrant aux des Ci a >sins de les re< onduire. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir prématurément la soirée, el son domestique n'était pas arrivé.
Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit l'abbé Crucbol à madame des Grassins. — Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon lils, repoudil-elle scellement. — Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé. — Donne donc le bras à M. Cruehoi. lui dit sou mari.
L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour M trouver a 'Uielquat pat en avant de la caravane.
— 11 est très-bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le bras. Adieu, paniers, vendanges sunt faites 1 II vous faut dire adieu à mademoiselle Grandel, Eugénie sera pour le Parisien. A moins que ce cousin ne soil amouraché d'une Parisienne, votre lils Adolphe va rencontrer en lui le rival le plus... — Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne lardera pas à s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur. L'avez-vous examinée ' elle était, ce soir, jaune comme un coing. — Vous l'avez peut-èlre déjà fait remarquer au cousin. — Et je ne m'en suis pas gênée... —Mettezvous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous n'aurez pas grand'chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine, il fera de lui-même une comparaison qui . — D'abord, il m'a promis de venir diner après-demain chez mui. — Ah ! si vous vouliez, madame, dil l'abbé.
— El que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé? Entendezvous ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu merci, pour la compromettre, même quand il s'agirait de l'empire du Grand- Mogol. Nous sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien incongrues. Fi ! cela est digne de Faublas. — Vous avez donc lu Faublas? — Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons Dangereuses. — Ah ! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je voulais simplement vous... — Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très-bien, j'en convieus, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa cousine. A Paris, je le sais. quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le bonheur et la fortune de leurs enfans; mais nous sommes en province, monsieur l'abbé.
— Oui, madame. — Et, repril-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne voudrait pas de cent millions achetés à ce prix... — Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation eût été peui-êlre au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement, je crois qu'une honnête femme peut se permettre, en tout bien tout honneur, de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie de ses devoirs en société, et qui... — Vous croyez ? — Ne devons-nous pas, madame, tacher de nous être agréables les uns aux autres... Permettez que je me mouche. — Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu plus flâneur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté... — Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que M. Grandet de Paris envoie son fils à Sauimir dans des in tentions extrêmement matrimoniales... — Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait le notaire. — Cela ne dirait rien, dit M. des Grassins, le bonhomme est rachoticr. — Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à diner, ce jeune homme. Il faudra que lu ailles prier M. et madame de Larsonniere, et les du llautoy, avec la belle demoiselle du llautoy, bien eniendu; pourvu qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie, sa mère la fagote si mal! J'espère, messieurs, que vous nous ferez 1 honneur de venir, ajoula-l-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux Cruchot. — Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruehol s'en retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d'analyse que possèdent les provinciaux pour étudier sous toutes sus faces le grand événement de celle soirée, qui changeait les positions respectives des crucholins et des grassinisles. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur fit sentir au\ uns et aux autres la nécessité d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas mutuellement empêcher Eté-, nie d'aimer son cousin, et Charles de penser à sa cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides, aux calomnies doucereuses, aux médisances pleines d'éloges, aux dénégations naïves qui allaient contaminent tourner autour de lui, et l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé dans leur ruche?
Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle, M. Grandet dit à son neveu :
— Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous déjeunons à hall heures. A midi, npu mangeons un fruit, un rien de pain sur le nonce, et nous buvons un \eire de via blanc; puis nous (linons, nomme le Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir la ville ou les environs, roui tare» libre comme l'air. Vous m'excuserez si mai affaires ne me peime;ienl pas toujours de vous accompagner Vous les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche : M. Grandet par ci. M. Grandel par là ! Je les laisse dire, leurs bavardages ne nuisent point à mou crédit. Mais je n'ai pas le sou, el je travaille à mon Age connue un jeune eoinpagnon, qui n'a pour lotit bien qu'une marna; e plaine el deux bons bras Vous verre/ peut-être bientôt BBT vous. même cfl que eoiiie un écu quand il faut le suer. Allons. NtOOB, les chandelles I - .l'espère. mon neveu que vous trouverez lotit ce dont vous aurez besoin, dit madame Grandet { mai» s'il vous manquait quelque c liost-. vous pour» rez appeler Nanon. — Ma chère tante, ce 6eroit difficile, j'ai, je croie,
EUGENIE GRANDET.
emporté toutes mes affaires. Pcrmeltez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi qu'à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou, bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille à de la chandelle, que M. Grandet, incapable d'en soupçonner l'existence au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.— Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte, Grandet lit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle de i.i cuisine. Une porie battante, garnie d'un grand carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par là irès-rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle, à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla verrouiller la grande porte, ferma la salle, el détacha dans l'écurie un chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryugite. Cet auimai. d'une notable férocité, ne connaissait que Nanon. Ces deux créatures champêtres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres et enfumés de la cage où l'escalier, à rampe vermoulue, tremblait sous le pas pesant de son oncle, son dégrisement alla rinforzando. Il se croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien façora»:es à cet escalier, que, ne devinant pas la la cause de son éioimemeiit, elle le prirent pour une expression amicale, et v répondirent par un sourire agréable qui le désespéra. — Que diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il. Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulounées, apparentes, terminées en façon de flammes comme l'était, à chaque bout, la longue entrée de la serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et qui dounait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine était évidemment murée. On n'y pénétrait en eliet que par la chambre de Grandet, à qui cette pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux enter grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la permission d'v venir; le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste à son fourneau. Là. sans doute, quelque cachette avait été t: t's-habileineut pratiquée, là s'emmagasinaient les titres de propriété, là pendaient les balances à peser les louis, là. se faisaient nuitamment et en secret res quittances, les reçus, les calculs; de manière que les gens d'affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaientimaginer qu'il avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait à ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et baillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents discrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire où, dit-on, il consultait des plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il chiffrait ses produit* à un provin, à une bourrée près. L'entrée de la chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du palier était l'appartement des deux époux, qui occupaient tort le devant de la maison. Madame Grandet avait une chambre conligjM à celle d Eugénie, chez qui loti entrait par une porte vitrée. La chambre du maître était séparée de celle de sa femme par une cloison, et du mystérieux cabinet par un gros mur. Le père Grandet avait Ifcjé son neveu au second étage, dans la haute mansarde située us de sa chambre, de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivei'eul au milieu du palier, elles se donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au coeur de la fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
— Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez Nanon. Sms 'Ile. votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous dire ml seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ah! ah! ces dames vous ont lait du feu. reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée d'une bassinoire. — En voilà bien d'une autre! dit M. Grandet. Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise, Nanon. — Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment mignon comme une femme. — Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les yeux sur les murs d une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid, sur des chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient avoii plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient comme si elles allaient tomber, achevées par le*
vers, il regarda sérieusement la grande Nanon et lui dit : — Ah çà ! ma chère enfant, suis-je bien chez M. Grandet, l'ancien maire de S.i 1 1 ni h i-, frère de M. Grandet, de Paris? — Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles? — Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier ! N'avez-vous pas servi dans les marins de la garde impériale? — Oh ! oh! oh! oh ! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la garde? C'est-y salé? Ça va-l-il sur l'eau? — Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est'dans cette valise. En voici la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à fleurs d'or et à dessins antiques.
— Vous allez mettre ça pour vous coucher? dit-elle. — Oui. — Sainte Vierge ! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon cher mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh ! que vous êtes donc gentil oaame ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu'aile vous regarde. — Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire' Laissez-moi coucher, j'arrangerai mes affaires demain ; et si ma robe vous plaît tant, vous sauverez votre àme. Je suis trop bon chrétien pour vous la refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir ajouter foi à ses paroles.
— Me donner ce bel atour1 dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce monsieur. Eonsoir. — Bonsoir. Nanon. — Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en ç-'endortnant, Mon gère n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque. — Sainte Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en interrompant ses prières, qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison, l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à toutes les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son seigneur. De même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à d'imperceptibles signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, el, pour employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte. Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait fait mettre à son cabinet, et se disait : — Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant! Jolie succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que vingt écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu?
Eu songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
— J'aurais celte robe d'or?... disait Nanon, qui s'endormit habillée de son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du cœur communiquent au cerveau leur chaude fécondanee, et fondent les idées en un vague désir; jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeuselés! Quand les enfants commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du cœur.' Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure, fit sa prière, el commença l'œuvre de sa toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tète avec le plus grand soiu, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin pour avoir les maius si mollement blanches, les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit, sans passer d œillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de sa vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche, bien faite, et qui la rendaitattrayante. Quand sa toilette fut achevée, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet, Eugénie se croisa bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un puits twitouré d'une margelle, et à poulie maintenue dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une vigne aux pampre? flétris, rougis,
EUGÉNIE GRANDET
brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la maison et Unissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enlin les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparées par des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce jardin que terminait, au "bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A un bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage, et les harmonies de son cœur firent alliance avec les harmonies de la nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs pales, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui serait restée là, pendant toute la journée, sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'àme. Elle se leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son œuvre pour se critiquer, et se dire des injures à lui-même."
— Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se ren dait pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennobli^ par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits de son visage rond , jadis frais et rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n'y point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniail avec une bouche d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle ét;iil belle de celte beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature, mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sons un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les contours de sa trie, que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tranquilles, ('elle physionomie calme, colorée, bordée de lueur comme nue jolie fleur écluse, reposait l'àme, communiquait le charme île la conscience qui s'y reflétait, et commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites avec des délices plus lard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant sans savoir encore ce qu'était l'amour : — Je suis trop laide, il ne fera pan attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre, qui donnait sur l'escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. — Il ne se levé pas, pensa-t-elle en entendant la lousserie matinale de Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt Eugénie descendit et courut à Nanon, qui trayait la vache.
— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon cousin. — Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon, qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa cbambrélouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis à M. le curé. — Nanon, fais-nous donc de la galette. — Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre? dit Nanon, laquelle, en sa qualité de premier ministre de Grandet, prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin? Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de celte profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre bonheur ;qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos pensées sont gravées sur noire front et sautent aux yeux d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui : quoi? elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se déployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans le cœur de la terreur à l'aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable d'une faule en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la galette, il s'élevait entre la grande Nanon et Grandet une de ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la journée.
— Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon. — Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un da ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper, quand Nanon lui dit : — Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur. — C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne mange point de pain. — Ça mangera donc de la frippe? dit Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguée des frippes; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain, comprendront la portée de cette locution.
— Non. répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Us sont quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les armoires de sa dépense, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire : — Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai une galette aux enfants. — Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu? — Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez aveint que six morceaux de sucre, m'en faut huit. — Ah çà ! Nanon, je ne l'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe donc par la tète? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux de sucre. — Eh bien! votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café? — Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi. — Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en acheter de ma poche. — Mêle-toi de ce qui le regarde
Malgré la baisse du prix, le sucre ('lait toujours, aux veux du tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous l'Empire, (;iait devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins: Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
— Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez de la galette? — Non. non. répondit Eugénie. - Allons, Nanon. dit Grandet en entendant la voix de sa tille, liens 11 ouvrit la mette où était la faune, lui en donna une mesure, ci ajouta quelque,»
EUGÉNIE GRANDET
onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé. — Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon. — Eh bien! tu en prendras à ta suffisance, répondit-il mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux feux. — Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel. — Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée sur la table de la cuisine. — Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc? Faut-il y mettre de votre cirage à l'œuf? — Nanon, je crois que l'œuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant. — C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah! c'est-il drôle. — Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte. — Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître, qui avait fermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu par semaine à cause de votre...? — Oui. — Faudra que j'aille à la boucherie. — Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre. — C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts? — Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas.des morts? Qu'est-ce donc que les successions? Le père Grandet, n'ayant plus d'ordre à donner, tira sa montre ; et, voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit : — Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai quelque chose à y faire.
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas rose; puis le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à la place. — Où dévallez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot, qui rencontra Grandet. — Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc il l'accompagna. — Venez, Cruchot, dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise Je planter des peupliers dans de bonnes terres... — Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur!.. Couper vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les vendre trente francs !
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les peupliers. — Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au notaire. Jean! cria-t-îl à un ouvrier, me... me... mesure avec ta toise dans tou... tou... tous les sens! — Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini. — Trente-deux pieds de perte, dit Ginndet à Cruchot. J'avais sur cette ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or... trois ce... ce... ce... cent fois trented...eux pie... pieds me man... man... man... mangeaient cinq... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant. Alors, mé... mé... mettons mille bottes de foin. — Eh bien! dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là valent environ six cents francs. — Di... di... dites dou... ou... ouze cents à cause des trois à quatre cents francs de regain. Eh bien! ca...ca...ca... calculez ce que que que dou... ouze cents francs par an pen... pen... pendant quarante ans do... donnent a... a... avec les in... in... intérêts corn... com... composés que que que vouons saaavez. — Va pour soixante mille francs, dit le notaire. — Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs. Eh bien! reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. 11 y a perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où lu planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la rivière, ds se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique des sourires. — Cela est clair : les peupliers ne doivent se planter que sur les terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet. — O-u-t, monsieur, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le «ublime paysage de la Loire sans écouter Us caleuls de son père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cru-
chot en l'entendant dire à son client : — Eh bien ! vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à dresser, rière Grandet.
— Vous... ou... vous ètesso... so...orti de bo... bonne heurepooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette féllexiond'un mouvement de sa loupe. Eh bien ! mon vieux camaaaarade, je serai franc, et je vous dirai cequevooous voooulez sa... savoir. J'aimerais mieux, voyez-vooous, je....jetermafi...fi...fille dans la Loire que de ladooonner à son cououousin : vous pou... pou... ouvez aaannoncer ça. Mais non, laissez jaaser le le mon... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son cœur fleurirent soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes ; désormais la souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des splendeurs de la fortune? Comment le sentiment -paternel avait-il pu s'éteindre au fond du cœur de son père? de quel crime Charles était-il donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant, mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblant sur ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la mélancolie que les temps et les choses y avaient imprimée. Aucun des enseignements de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devança son père et l'attendit à la porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait dit : — Où en sont les fonds? — Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot. Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans, outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres de,rente pour quatrevingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs cinquante centimes. — Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton . — Mon Dieu ! dit le notaire. — Eh bien ! quoi ? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le journal sous les yeux en lui disant : — Lisez cet article.
./Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de Paris, s'est brûlé la cervelle hier après avoir fait son apparition accoutumée à la Bourse. Il avait envoyé au président de la Chambre des députés sa démission, et s'était également démis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce. La faillite de MM. Roguinet Souchet, son agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont jouissait\M. Grandet et son crédit étaient néanmoins tels, qu'il eût sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à regretter que cet homme honorable ait cédé a un premier moment de désespoir, etc.
— Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire, se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.
— Et son fils si joyeux hier... — Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme. — Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchat qui com prit tout et alla rassurer le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec celte vive effusion de cœur que nous cause un chagrin secret, était déjà sur son siège à patins, et se tricotait des manches pour l'hiver. — Vous pouvez manger, dit Nanon, qui descendit les escaliers quatre à quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui! personne. — Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles. — Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame Grandet, qui n'avait pas osé faire cette question, regarda son mari. — Son père s'est brûlé la cervelle. — Mon oncle?... dit Eugénie. — Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet. — Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou. — Eh ben ! il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son cœur se serra, comme il se serre quand, pour la première lois, la compassion, excitée par le malheur de celui qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre fille pleura. — Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures -lu? lui dit son père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans doute à ses tas d'or. — Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié pour ce pauvre Jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son son? — Je ne te parle pas, Nanon ! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas. — Jusqu'à mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour le second dejeu
EUGENIE GRANOFT.
ner, et je causerai avec mou neveu de ses affaires. Quant à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce miriiflur que lu pleures, assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les grandes Indes. Tu ne le verras plus...
Le péri prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les autres, et sortit. — Ah! maman, j'étouffe! s'écria Eugénie quand elle l'ut seule avec sa mère, .le n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air. — .le suis mieux, dit Eugénie après un moment.
Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors eu apparence calme et froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres sœurs hongroises, aitachées l'une à l'autre par une erreur de la nature, n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa mère, toujours ensemble dans celle embrasure de croisée, ensemble à l'église, et dormant ensemble dans le même air. — Ma pauvre enfant ! d'il madame Grandet en prenant la télé d'Eugénie pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tète, interrogea sa mère par un regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit : — Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent? — Oui, mon enfant, ce serait bien naturel ; mais ion père a ses raisons, nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins, 1 autre sur sou petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de cœur que lui avait témoignée sa inrre. Eugénie lui baisa la main en disant : — Combien tu es bonne, ma chère maman ! Ces paroles firent rayonner le •vieux visage maternel, flétri par de longues douleurs. ■ — Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de silence, elle dit ù voix basse : — L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal. — Mal ! reprit Eugénie, pourquoi? Il le plaît, il plait à Nanon, pourquoi ne me plairait-il pas ? Tiens, maman, mettons la table pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui disant : — Tu es folle ! Mais elle se plut à justifier la folie de sa lille en la partageant. Eugénie appela Nanon. — Quoi que vous voulez encore, mademoiselle ? — Nanon, tu auras bien de la cremepour midi. — Ah ! pour midi, oui. répondit la vieille servante. — Eh bien! donne-lui i!n café bien fort, j'ai entendu dire à M. des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup. — Et où voulez-vous que j'en prenne? — Achète-s-en. — Et si monsieur me rencontre? — Il est à ses prés. — Je cours. Mais M. Fessari m'a déjà demandé si les trois Mages étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir nos déporlements. — Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est capable de nous battre. — Eh bien ! il nous bâtira, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon pi il sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur des cordes dans le grenier; elle marcha légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin, el ne put s empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres. — Le malheur veille pendant qu'il dort, se ditelle. Elle prit les plus verles feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles. Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux œufs frais. En voyant les œufs, Eugénie eut I envie de lui gauler au cou.
— Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai demandés, et il me les a donnés pour m'èlre agréable, le mignon.
Apres deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter Te bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un déjeune) très-simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement ;iu\ li 1 1 linlcs invétérées de: la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, ci un verre île vin. lai voyant la lable placée auprès du feu, I un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla île ions ses
meinlin n songeant seulement alors aux regards que lui lancerait
son père, s'il venait à enlrcr en ce inonicnl. Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si sou cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.
Sois tranquille. Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi, dit madame Grandet.
Eugénie lie put retenir une larme.
— Oh ! ma bonne mère! s'écria-t-ellc, je ne t'ai pas assez aimée! Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en clian-
teronnant, descendit enfin, lleureuseincni, il n'était encore que onze heures. Le Parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il se fùl trouvé au château de la noble dame qu Voyageait en Ecosse. Il entra de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et qui causa une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de ses châteaux en Anjou, et aborda sa taule fort gaiement.
— Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tanle? El vous, ma cousine? — Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet, — Moi, parfaitement. — Vous devez avoir faim, mon cousin? dit Eugénie; mettez-vous à table. — Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève. Cependant, j'ai si mal vécu en roule, que je me laisserai faire. D'ailleurs... Il tira la plus délicieuse montre plate que Rreguet ail faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal. — Matinal?... dit madame Grandet. — Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh bien! je mangerais volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau. — Sainte Vierge .' cria Nanon en entendant ces paroles. — Un perdreau ! se disait Eugénie, qui aurait voulu paver un perdreau de tout son pécule. — Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises ci se mirent près de lui devant le feu.
— Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières. — Toujours. répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les vendaug'-s. Nous allons alors aider Nanon, et logeons ions à l'abbaye de Noyers.
— Vous ne vous promenez jamais? — Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche. — Avez-vous un théâtre?
— Aller au spectacle ! s'écria madame Grandet, voir des comédiens ! Mais, monsieur, ne savez -vous pas que c'est un péché mortel? — Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les œufs, nous vous donnerons les poulets à la coque. — Oh ! des oml s liais, dit Charles, qui, semblable aux gens habitués au luxe, ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si vous aviez du beurre? Hein, ma chère enfant? — Ah ! du beurre ! Vous n'aurez donc pas de galette? dit la servante. — Mais donne du beurre, Nanon! s'ci ria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir jouer un mélodrame où triomphe 1 innocence. Il est vrai que Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme à la mode, avait des mouvements coquets, élégants, incnns, comme le sont ceux d'une petite maitresse. La compaiissance et la tendresse d'une jeune fille possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne pul-il se soustraire à 1 influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses yeux où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir ignorait la volupté.
- Ma loi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en gi'&ide toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison, vous y feriez faire bien des péchés a envie aux hommes et de jalousie aux femmes.
Ce compliment étreignit le cœur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie, quoiqu'elle n'y comprit rien.
— Oh ! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite provinciale. — Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la raillerie, elle flétrit le cœur, froisse tous les sentiments...
I il goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non. je n ai probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres, el ce défaut me l'ail beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner nu homme en disant : Il a bon cœur. Cette phrase veut dire : Le pauvre garçon esl bête comme un rhinocéros. Mais comme je suis riene et connu pour abattre une poupée du premier coup a ircnle pas avec toute espèce de pistolet et en plein champ, la raillerie rat respecte. Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon cœur. — vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous demander à la voir?
Charles tendit la main en défaisant sou anneau, et Eugénie rougit en effleurant dU bout de ses doigts les Ongles roses de sou cousin.
— Voyez, ma nicre. le beau travail. — (fil! il y a gros d'or, dit Nannn en apportant le café. — Qu est-ce que c'est que cela ' demanda Charles en riant.
El il montrait an pot oblong. en terre brune, venu l.ncucc a l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, cl au tond duquel tombait le café en revenant à la surface du liquida bouillonnant,
— C'est du café boulin, dit Nanon. Ah ! ma chère tanle jt laisserai du moins quelque trace bienfaisante de mon passage ici. Vous
EUGENIE GRANDET.
le
êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
— Ah bienl s'il y a tant d'affaires que ça, dit Nanon, il faudrait bien v passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah ! bien oui! El qui est-ce qui ferait de l'herbe pour noue vache pendant que je forais le café? — C'est moi qui le ferai, dit Eugénie. — Enfant ! dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de commisération qui le frappa.
— Qu'avez-vous donc, ma cousine .' — Chut! dit madame Grandet à Eugénie qui allait parler. Tu sais, ma fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur... — Dites Charles, dit le jeune Grandet. — Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom ! s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon. madame Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur était bien connu.
— Voilà papa ! dit Eugénie.
Elle ôla la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la nappe. Nanon emporta l'assiette aux œufs. Madame Grandet se dressa comme une biche effrayée. C'était une peur panique de laquelle Charles dut s'étonner.
— Eh bien ! qu'avez-vous donc ? leur demanda-t-il. — Mais voilà mon père, dit Eugénie. — Eh bien?...
M. Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles, il vit toui.
— Ah ! ah ! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très-bien, c'est fort bien ! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur lés planchers. — Fête?... se dit Charles, incapable de soupçonner le régime et les mœurs de cette maison. — Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de rorne à grosse lame, coupa ufie tartine, prit un peu de beurre, retendit soigneusement et se mit à manger debout. En ce moment, Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre, examina sa femme, qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit: — Où donc avez-vous pris tout ce sucre ? - Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
11 est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette offrait à ces trois femmes : Nanon avait quitté sa cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles, ayant goûté son café, le trouva trop amer et chercha le sucre, que Grandet avait déjà serré.
— Que voulez-vous, mon neveu ? lui dit le bonhomme. — Le sucre. — Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant récompensera sa Parisienne, qui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de baisers, et guérie par llj plaisir; tandis que Charles ne devait jamais être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le cœur de sa cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
— Tu ne manges pas, ma femme?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit une poire. Eugénie olîrit audacieùsement à son père du raisin, en lui disant : — Goûte donc à ma conserve, papa ! Mon cousin, vous en mangerez, n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappeslà pour vous. — Oh ! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage pour vous, mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin, j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles à l'expression duquel le jeune homme ne put se tromper.
— Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma pauvre mère... (à ces deux mots sa voix mollit) il n'y a pas de malheur possible pour moi... — Mon neveu, qui petit connaître lés afflictions par lesquelles Pieu veut nous éprouver? lui dit sa tante. — Ta ' ta ! ta ! ta ! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je vois avec peine, mon neveu, vos jolies main-- blanches. Il i<ii montra les espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des bras. Voilà des mains faites pour ramasser deséens! Vous avez été élevé à mettre vos pieds dans la peau Mec laquelle se fabriquent les portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais ! mauvais ! — QW6 voulez-vous due, mon nui le ? je veux être pendu si je comprends un seul mot. — Venez, dit Grandet. L'avare fil claquer la lame de son couteau, but le reste de son vin blanc et ouvrit la porte. — Mon cousin, ayez du courage!
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit soi) terrible parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa rh'ifé et Nanon vinrent dans la cuisine, excitées par une invincible curiosité à épier les deux acteurs de la semé qui allait se passer dans le petit jardin humide où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet n'était pas embarrasse pour apprendre à Charles la mort de sou père, mais il éprouvait, une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et il cherchait des formules pour adoucir l'expression de celte cruelle vérité. Vous avez perdu votre père ! ce n'était rien à dire. Les pères meurent avant les enfants. Mais : Vous êles sans aucune espèce de fortune ! tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces paroles. El le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du milieu dont le sable craquailsous les pieds. Dans les grandes circonstances de la vie, notre àme s'attache foriement aux lieux où les plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries des arbres fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par une mnémotechnie particulière aux passions.
— 11 fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte partie d'air. — Oui. mon oncle, mais pourquoi... Eh bien! mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à l'apprendre. Ton père est bien mal... — Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon, criat-il, des chevaux de poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays? ajouta-t-il en se tournant vers son oncle, qui demeurait immobile. — Les chevaux et la voiture soilt inutiles, répondit Grandet. Charles resta muet, pâlit, et ses yeux devinrent fixes. — Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce u'esl rien. Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est biùlë la cervelle... — Mou père?... — Oui. Mais ce n est rien Les journaux glosent de cela comme s'ils en avaient le droit. Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore enfant, encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté, fondit en larmes.
— Allons! bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient. Il pleure, le voilà sauvé. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à haute voix, sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te con=olcras; mais... — Jamais! jamais! mon père! mon père! — 11 l'a ruiné, tu es sans argent. — Qu'est-ce que cela méfait! Où est mon père, mon père?
Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une horrible façon et se répercutaient dans les échos. Les trois femmes, saisies de pitié, pleuraient : les larmes sont aussi contagieuses que peut Ivêlrc le rire. Charles, sans écouter son oncle, se sauva dans la cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers sur son lit en se niellant la face dans les draps pour pleurer à son aise loin de ses parents.
— Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs places et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morls que de l'argent.
Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père. Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans celte sonore maison ; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.
— Pauvre jeune homme ! dit madame Grandet.
Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
— Ah çà ! j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas mon argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle. — Ma mère n'y est pour rien, dit tugénie. C'est moi qui... — Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie... — Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chez vous de... — Ta, ta, ta. ta, dit le tonnelier sur qualre tons chromatiques, le fils de mon frère par ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de rien, il n a ni sou ni inaille ; sou père a fait faillite ; et, quand ce mirliflor aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux pas qu'il révolutionne ma maison. — Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda Eugénie."— Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus déshonorante eutre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme. — Ce doit êlre un bien grand péché, dit madame Grandet, et noire frère sérail damné. — Alions. voilà tes litanies, dit-il sa femme en haussant les épaules. Faire faillite, Eugénie, reprit il. est un vol que la loi prend malhearcusemeiil sous sa protection. Des ,ïcns ont donne leurs denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probile, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pieu-
EUGÉNIE GRANDET
rer. Le voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier : celui-là vous attaque, vous pouvez vous défendre, il risque sa tête ; mais l'autre... Enlin Charles est déshonoré.
Ces mots retentirent dans le cœur de la pauvre fdle et y pesèrent de tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est délicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes : elle accepta donc l'atroce explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans lui faire connaître la distinction qui existe entre une faillite involontaire et une faillite calculée.
— Eh bien ! mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur ?
— Mon frère ne m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.
— Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il désire. — Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de vingt
sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs. — Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il eu à lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui puisse avoir autant de millions?
(Le père Grandet se caressait le menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.) — Mais que va devenir mon cousin Charles? — Il va partir pour les grandes Indes , où, selon le vœu de son père, il tâchera de faire fortune. — Mais a-t-il de l'argent pour aller là? — Je lui payerai son voyage... jusqu'à...
oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
— Ah! mon père, vous êtes bon, vous !
ÉHe l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet , que sa conscience harcelait un peu.
— Fauf-il beaucoup de temps pour amasser un million ? lui demanda-i-elle. — Dame ! dit le tonnelier, tu sais ce que ' c'est qu'un napoléon. Eh bien ! il en faut cinquante mille pour faire un million. — Maman , nous dirons des neuvaines pour lui. — J'y pensais, répondit la mère.— C'est cela : toujours dépenser de l'argent ! s'écria le père Ah <;à ! croyez-vous donc
Su'il y ait des mille et es cent ici?
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres, retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
— Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit [Grandet. — Ah çà ! reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille, que son mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait senti de contrainte en présence de son père ; mais, depuis quelques heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées. • — Maman, pour combien de louis vend-on une pièce de vin? — Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs, quelque fois deux cents, à ce que j'ai entendu dire. — Quand il récolte quatorze cents pièces de vin... — Ma foi, mon enfant, je ue sais
pas ce que cela fait; ton père ne me dit jamais ses affaires. — Mais alors papa doit être riche. — Peut-être. Mais M. Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond, il y a deux ans. Ça l'aura gêné.
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là de ses calculs.
— Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon ! dit Nanon en revenant. Il est étendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine, que c'est une vraie bénédiction ! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme ? — Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux, le cœur palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porte était ouverte. Le jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées. — Comme il aime
son père ! dit Eugénie à voix basse.
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les espérances d'un cœur à son insu passionné.
Aussi madame Grandet jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité , puis tout bas à l'oreille : — Prends garde, tu l'aimerais, ditelle.— L'aimer! reprit Eugénie. Ah ! si tu savais ce que mon père a dit!
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
— J'ai perdu mon père, mon pauvre père!
S'il m'avait confié le secret de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le réparer.
Mon Dieu, mon bon père ! je comptais si bien le revoir, que je l'ai, je crois, froidement embrassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
— Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la volonté de Dieu. — Mon cousin, dit Eugénie , prenez courage !
Votre perte est irréparable : ainsi songez maintenant à sauver votre honneur.
Avec cet instinct, cette finess» de la femme , qui a de l'esprit en toute chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de son cousin, en l'occupant de lui-même.
— Mon honneur?...
cria le jeune homme en chassant ses cheveux
par un mouvement brusque, et 11 s'assit sur son lit en se croisant les bras. — Ah ! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait failliie. Il poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains — Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez à mon père, il a dû bien souffrir.
Il y avait quelque chose d'horriblement allaehanl à voir l'expression de celle douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était une pudique douleur que les cœurs simples d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles lit un geste pour leur demander de l'abandonner à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places prés de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un clin d'ceil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Celte échappée d'un luxe
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Il pleure, le voilà sauvé. — pige 15.
EUGÉNIE GRANDET
tu à travers la douleur lui répondit Charles encore plus intéressant, par contraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le calme et la solitude.
— Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle. — Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie lirait ses points avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au cœur de madame Grandet.
— Qu'a donc ton père ? dit-elle à sa fille.
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'eût pas été tanné comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
— Ma femme , dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce malin, je me suis promené sur la place, devant leur auberge, en avant l'air de bêiiser. Chose, que tu connais, est venu à moi.
Lespropriélaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne les en ai pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite , il prend notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je suis payé en or.
Les billets sont faits , voilà six louis pour toi.
Dans trois mois les vins baisseront.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément ironique , que les gens de Saumur , groupés en ce moment sur la place et anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet , en auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eut fait tomber les vins de cinquante pour cent.
— Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.
— Oui, fi fille.
Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
— Cela fait deux cent mille pièces de vingC sous. — Oui, mademoiselle Grandet. — Eh bica! mon pè-*" vous pouvez facilement secourir Charles.
L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Ballhazar en apercevant le Mane-Tckel-Pharès ne sauraient se comparer au froid courroux de Grandet, qui, ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au cœur et dans les calculs de sa lille.
— Ah çà! depuis que ce mirliflor amis le pied danswia maison, tout y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être! D'ailleurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-l-ilense tournant vers elle, ne m'en parle plus, sinon je l'envoie à IVabaye de Noyers avec Manon voir si j'y suis ; et pas plus tard que demain, si tu bronche».
arlcs dormait la tete ponebée en dehors du fauteuil. — page
Où est-il donc, ce garçon, est-il descendu? — Non, mon ami, répondit madame Grandet. — Eh bien! que fait-il donc? — 11 pleure son père, répondit Eugénie.
Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanc lui avaient donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de ses peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre les deux-cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaientà quatre-vingts francs, le tentaient 11 chiffra sa spéculation sur le journal où la mortde son frère était annoncée, en entendant, sanslesécouter, les gémissements de son neveu. Nanon vint cogner au mur pourinviter
son maître à descendre:
le dîner était servi.* Sous la voûte et à la dernière marche de l'escalier, Grandet disait en lui-même : — Puisque je loucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en bon or. *
— Eh bien ! où donc est mon neveu?
— Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n'est pas sain.
— Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
— Dame, voui , ditelle.
— Bah ! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du bois.
, Le dîner fut étrangement silencieux.
— Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que nous prenions le deuil.
— En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour dépenser de l'argent. Le deuil est dans le cœur et non dans les habits.
— Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Eglise nous ordonne de...
— Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela me suffira.
Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire.
Pour la première fois dans sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement éveillés, étaient !» i»ut moment froissés. Cette soirée fut , semblable en apparence à mille soirées de leur existence monotone, mais ce fut certes la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la lête, et ne se servit point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures, abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain, étonner Saumur Personne ne vint, ce jour-là, visiter la famille. En ce moment, la ville entière retentissait du tour de force de Grandet, de la faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. Pour obéir au besoin de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les propriétaires de vignobles des hautes et moyenne» sociétés de Saumur étaient chez M des Grassins, où, se fulminèrent de terribles imprécations contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la seule voix qui se fit entendre sous les planchers grisàirea de la salle. — Nous n'usons point nos langues , ditrell»
KlHiEiNIR GRANDET.
en montrant ses dénis blanches et grosses comme des amandes pelé,-.. — Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses méditations. Il se voyait eh perspective huit millions dans irois ans, il voguait sur cette longue nappe d'or. — Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut prendre quelque chose.
Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la conversation qui allait avoir lieu enlre Charles et le bonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches. — Eh bien! mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin? Le vin ne coule rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de thé. — Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais, mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha vers la cheminée. — Tiens! s'ccria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêche de la bougie? Les garces démoliraient le' plancher de ma maison pour cuire <fcs oeufs à ce garçon-là!
En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris effrayées qui rentrent dans leurs trous. — Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dil l'homme en entrant dans la chambre de sa femme. — Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la pauvre mère. — Que le diable emporte ton bon Dieu! répliqua Grandet en grommelant.
Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Celte réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle, où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique el les mœurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil esi une transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par-delà le requiem, a été transposé dans le présent. Arriver per fan et nefas au paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrilier son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la pensée générale ; pensée d'ailleurs écrile partout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur : Que payes-lu? au lieu de lui dire : Que penses-tu.' Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays''
— Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.— Mon ami, je prie pour toi. — Très-bien! bonsoir. Demain malin, nous causerons.
La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses leçons, craint de trouvera son réveil le visage irrité du maître. Au moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint la baiser au front. — Oh ! bonne mère, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi. — Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas. — Entends-tu, maman? — Quoi? — Eh bien ! il pleure toujours. — Va donc le coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau est humide.
Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie de la riche et pauvre héritière, dont le sommeil ne fut plus aussi complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons mystérieusement courues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus délicates, car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie, et influença toute son existence. Beaucoup de cens aiment mieux nier les dénoûmenls, que de mesurer la force des liens, des nœuds, des attaches qui soudent secrètement un l'ail à un autre dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son irréflexion el à la soudaineté des effusions de son àme. l'Ius sa vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le phis ingénieux des sentiments, se déploya dans son àme. Aussi, troublée par les événements de 1 1 née, s'évcilla-t-clle, à plusieurs reprises, pour écouler son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs, qui depuis la veille lui retentissaient au cœur. Tantôt elle le voyait expirant de i hagrirt, tantôt elle le rêvait mourant de faim. Vers le matin, elle entendit cet lainemenl une terrible exclamation. Aussitôt elle se vêtit, el accourut au petit jour, d'un pied léger, auprès de son cousin, qui avait laissé sa porle ouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du Dambeau. Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis da is un fauteuil, la tête renversée mu i. lii , ii rêvail comme rêvent les gens qui oui l'estojnac vide. Eugénie put pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, i Inr nar 1 1 douleur, ces yeux gonflés par les lar-
mes, cl qui tout endormis semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympalhiquement la présence d Eugénie, il ouvrit les JTCUX, cl la vit attendrie. — Pardon, ma cousine, dit-il. ne sachant évident. ment ni l'heure qu'il était, ni le lieu où il se trouvait. — Il y a des ro' n s qui vous entendent ici, mon cousin, binons avons cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous cotn lier, vous vous fatiguez en restant ainsi. — Cela csi vrai. — Eh bien ! adieu.
Elle se sauva, honteuse el heureuse d'être venue. L'innocence ose seule de telles hardiesses. Instruite, la vertu calcule aussi bien que le vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fil mille reproches. Quelle idée va-l-il prendre de moi ? Il croira que je l'aime. C'était précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour liane a sa prescience el sait que l'amour excite l'amour. Quel événement, pour celle jeune lille solitaire, d'èlrc ainsi entrée furtivement chez un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une heure après, elle entra chez sa mère, el l'habilla suivant son habitude. Puis elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre cl attendirent Grandet avec celle anxiété qui glace le cœur ou réchauffe, le serre ou le dilate suivant les caractères, alors que l'on redoute une scène, une punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie, et se mil à table sans paraître penser à ses menaces de la veille. — Que devient mon neveu? l'enfant u'est pas gênant. — Monsieur, il don, répondit Nanon. — Tanl mieux, il n'a pas besoin de bougie, dil Grandet d'un ton goguenard.
Celle clémence insolite, cette amère gaieté, frappèrent madame Grandet, qui regarda son mari for» attentivement. Le bonhomme... Ici peut-être est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour désigner Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses, aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce tilre ne préjuge rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses gants, et dit : — Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Crucbot. — Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient celte conslanle réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux sentiments : l'amour-propre el 1 intérêt ; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et I intérêt sont deux parties d'un même tout, l'égoisme. De là vient peut-êire la prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient par un fil à ces personnages, qui s'attaquent à lous les sentiments humains, en les résumant tous. Où esi l'homme sans désir, el quel désir social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez lous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec, les autres hommes, de leur gagner légalement leurs éc us. Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui. Irop faibles, s,i hissent ici-bas dévorer? Oh! qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la souffrance et la faiblesse glorifiées.' Cet agneau, I avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent CI de dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours : de là. sa démence. Il avait ourdi mie trame pour s,, moquer des Parisiens, pour les '.ordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir, pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient élre placés pour trois ans il n'avait plus qu'à gérer ses biens, il fallait donc un aliment i sou activité malicieuse, et il l avait trouvé dans la faillite de sou frère. Ne se sentant rien entre les pattes à pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profil de Charles, el se mon? trer excellent frère à bon marché. I. 'honneur de la famille cuirait pour si peu de chose dans son projet, que <a bonne volonté don élre comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs d voir bien jouer une parue dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. El ' - Cruchot lui fuient nécessaires, et il ne voulait 'pas Ips aller chercli i c*t il iv.ni décidé de les taire arriver chez lui. , i ,| > com nen« n : m ■me la co>
EUGÉNIE GRANDET
médie donl le plan venait (Vôtre conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il lui en coi'ual un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. En l'absence de son père, Eugénie eui le bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin, d'épaneber sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur lui. Trois ou quatre fois. Eugénie alla écouler la respiration de son cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se leva, la crème, le café, les u'ufs, les fruits, les assiettes le verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouler le bruit que faisait son couisn. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle viut jusqu'à la porte
— Mon cousin ?
— Ma cousine ?
— Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?
— Où vous voudrez.
— Comment vous trouvez-vous?
— Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
Celte conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épkode de roman.
— Eh bien! nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la légèreté d'un oiseau. — Nation, va donc faire sa chambre.
Cet escalier, si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son amour, auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au malheureux : la charité chrétienne n'ordonnail-elle pas de le consoler? Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits sophismes pour se justifier leurs déporiements. Charles Grandet se vit donc l'objet des soins les plus aifectueux et les plus tendres. Son cœur endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent déployer en se trouvant libres un moment dans la région de? souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main, et qu'elle tenait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante et sa cousine; il connaissait assez la société de Paris pour savoir que dans sa position il n'y eût trouvé que des cœurs indifférents ou froids. Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de sa beauté spéciale. 11 admira dès lors l'innocence de ces mœurs dont il se moquait la veille. Aussi, quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'ingénuité du sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillèrent-ils de larmes, il lui prit la main et la baisa.
— Eh bien! qu'avez-vous encore? demanda-t-elle. — C'est des '■ nmes de reconnaissance! répondit-il.
Fugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux.
— Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui lui inondait le cœur; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment, comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à eux. Celte douce émotion fui d'autant plus délicieuse pour Charles au milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un coup de marleau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur, elles purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à l'ouvrage quand Grande! entra; s il les eût rencontrées sous la voûte, il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. Apres le déjeuner, que le bonhomme fil sur le pouce, le garde, auquel l'indemnité promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfnnd, d'où il apportait un lièvre, des perdreaux tués •lans le parc, des anguilles et deux brochets dus par les meuniers.
— Eh! eh! ce pauvre Cornoiller. il vient comme marée en caverne. Est-ce bon à manger, ça '- Oui. mon chér'géiiéreux monsieur, c'est tué depuis deux jours. — Allons. Nanon. haut le pied! dil le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera pour le dîner, je résale deux Cruc/-ot.
N mon ouvrit des yeux bêles et regarda tout le monde.
— Eh bien ! dit-elle, où que je trouverai du lard cl des épi ces? -
Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir d'aller à la cave chercher du bon vin. — Eh bien! donc, mon sieur Grandet, reprit le garde, qui avait prépare sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements, monsieur Grandet...
— Ta, la, la, la, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'hui.
— Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.
I! décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la pa ! pour onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours, après avoir repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.
— Tiens. Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans 1 1 main, quelque jour nous reconnaîtrons tes services.
Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
— Madame, dit Nanon. qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier, je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez ! ça ira tout de même. — Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie. — Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madamz Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père donne à dîner.
Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme élail pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima bien davantage. Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle. Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une sphère inabordable pour elle; mais un parent plongé dans une effroyable misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugénie s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement; car le pauvre dandy déchu, l'orphelin, se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier ; mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à s'élancer avec elle dans les champs de l'espérance et de l'avenir, où elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était plus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été la veille par la vente de sa récolte, qui constituait un crime de haute trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eût donné son dîner dans la même pensée qui coûta la queues au chien d'Alcibiade, il aurait été peut-être un grand homme ; mais, trop supérieur à une ville de laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable du père de Charles, ils résolurent d'aller des le soir même chez leur client afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures précises, le président C. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent endimanchés jusqu'aux dents. Les convives se mirent à table et commencèrent par manger notablement bien. Grandet était grave, Charles silencieux, Eugénie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance. Quand on se leva de table, Charles dit à sa lante et à son oncle : — Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue et triste correspondance. — Faites, mon neveu.
Lorsque, après son départ, le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda sournoisement sa femme.
— Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous, il est sept heures el demie, vous devriez aller vous serrer dans votre portefeuille. Bonne nuit, ma tille.
Il embrassa Eugénie et les deux femmes sortirent. Là commença la scène où le père Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement la peau, le surnom de vieux chien. Si le maire de Saumur eût porté son ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisan! arriver vers les sphères supérieures de la société, l'eussent envoyé dans les congrès où se traitaient les affaires des nations, el qu'il s'y fût servi du génie donl l'avait doté son intérêt personnel, nul doute qu'il n'y cûi éiê glorieusement utile à la France. Néanmoins, peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Penl-èlre en est-il des esprits comme de certains animaux, qui n'engendrent plus transplan''' J hors des climats où ils naissent. ,
— Mon on.... on.... sieur le pré pré.... pré président,
vouoouous di... di...di- disiiieeez que la faaaiiillite...
EUGENIE GRANDET.
Le bredotiillcment affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les deux Crucbot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels Us s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne, dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement le français angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupe par un Israélite qui, dans la discussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que Grandet, victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d'achever lui-même les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le damné Juif, d'être enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il s'y perdit pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire commercial; et, en l'occupant à exprimer sa pensée, de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdité, du bredouillement, et des ambages incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses idées. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses idées ; puis, il voulait rester maître de sa parole, et laisser en doute ses véritables intentions.
— Monsieur de Bon... Bon... Bonfons Pour la seconde fois, depuis trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu M. de Bonfons. Le président put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme. — Voooouous di... di... di... disiez donc que les faiiiillites peu... peu... peu... peuvent, dandans ce...rtains cas, être empê... pê... pê... chées pa... par... — Paries tribunaux de commerce euxmêmes. Cela se voit tous les jours, dit M. C. de Bonfons enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez ! — J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en reprenant la malicieuse contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur, tout en paraissant lui prêter la plus grande attention. — Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple, défunt monsieur votre frère à Paris...— Mon... on frère, oui.— Est menacé d'une déconfiture... — Çaaaa s'aapelle dé... dé... déconfiture?— Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement, de nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est déshonoré ; mais en liquidant, il reste honnête homme. — C'est bien di... di... di... différent, si çaââà ne coù... ou... ou... oûte pas... pas... plus cher, dit Grandet. — Maisune liquidation peut encore se faire, même sans le concours du tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac, comment se déclare une faillite? — Oui, je n'y ai jamais peu... pen... pen... pensé, répondit Grandet. — Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du tribunal, que fait le négociant luimême, ou son fondé de pouvoirs, dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite, qu'arriverait-il?— Oui... i... i... voy... voy... ons. — Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou 1e négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liquident. Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le président. — Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre nom, vous seriez un homme... — Sublime, dit le président en interrompant son oncle.— Ceertainement, répliqua le vieux vigneron, mon... mon...fffr... fre... frère se no., no... no... noommait Grandet tou... oui comme moi. Ce... ce... c'es... c'est sûr et certain. Je... je... je ne dis pa... pas non. Et... et... et .. celte li... li... li... liquidation pou... pou... pourrait dans tooous llles cas, être sooous tous lies ra... ra... rapports très-avantatageuse aux in... in... in... térêlsde mon ne... ne... neveu, que j'ai. ..j'ai... j'aime. Mais faut voir. Je ne co... co... co... connais pas /!/« malins de Paris. Je... suis à San... au... aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooossés, et, en... enfin j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi... bi... billets. Qu'est-ce qu'un billet? J'en... j'en... j'en ai beau... beaucoup reçu, je n'en ai jamais si... si... signe. Ça... aaa se... ssse touche, ça s'essscooompte. Voilllà tOOOUt ce qu... qu...q ne je sais. J'ai en... en... en... entendu di.-. di... dire qu'ODOOOD pou... ou... ouvaitrachechechelcr les bi... bi... bi... — Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place, moyennant tant pour cent. Comprenez-vous ?
Grandet se fil un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le président lui répéta sa phrase-
— Mais, répondit le vigneron, il y a dddonc à boire et à manger, dan, dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon àààge, de toooutes ce, ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve, veiller au grain. Le grain s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le grain qu'on pai, paye. Aavant tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux ré, ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à Froidfond, et des inté, lé, téressanles. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma, maison pooour des em, em, embrrrououillllami génies de, de. de tooous les di, diaàblles, où je ne cooompre, prends rien. Vooous dites que, que je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la déclaration de faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver, à la fois, en, en, en deux endroits, à moins d'être pe.pe,pe, petit oiseau... Et... — Et, je vous entends, s'écria le notaire. Eh bien! mon vieil ami, vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement pour vous. — Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc! — Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier de votre frère Guillaume, lui disait... — Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque, que cho, chooo, chose co, co, comme ça : — Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet est un bon pa, pa, parent, et il a de très-bonnes intentions. Il a bien vendu sa ré, ré, récolle. Ne déclarez pas la fa, fa, fà, fà, faillite, aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le né, né, nez... Hein! pas vrai?
— Juste! dit le président. — Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon. fons, faut voir, avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne peut, ne, ne, peut. En toute af, af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut connaître les ressources et les charges. Hein! pas vrai? — Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques mois de temps l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et payer intégralement par arrangement. Ah ! ah ! l'on mène les chiens bien loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances, vous devenez blanc comme neige. — Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main. Je ne comprends pas la né, né, neige. — Mais, cria le président, écoulez-moi donc, alors. — J'é, j'é, j'écoute. — Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse. Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les usuriers était une sottise.
— Ouais! fille bonhomme. — Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise, et que ce qui représente l'argent devient également marchandise, reprit le président; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations habituelles qui régissent les choses commerciales, la marchandise-billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article, abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le tribunal ordonne... (tiens! que je suis bêle, pardon), je suis d'avis que vous pourrez racheter votre frère pour vingtcinq du cent. — Vooous le no, no, no, nommez Je, Je, Je, Jérémie Ben.. .
— Bentham, un Anglais. — Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les affaires, dit le notaire en riant. — Ces Anglais ont que, que, quelquefois du bon, on sens, dit Grandet. Ainsi, se, se se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les elfets de mon frère... va, va, va, va; valent... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair... Les créanciers seraient... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends. — Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En droit, si vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. Bien. — Bien, répéta le bonhomme. — En équité, si Iub effets de votre frère se négocient (négocient, entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte; si l'un de vos amis a passé par là; s'il les a rachetés, les créanciers n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte. — C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier. Cela pooooosé... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que c'est di, di. di. difficile. Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni... — Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Eh bien! je vous offre d'aller à Paris (vous me triendriez compte du voyage, c'est une misère). J'y vois les créanciers, je leur parle, j'attermoie, et tout s'arrange avec un supplément de payement que vous ajoutez aux valeurs de la liquidation, afin de rentrer dans les litres de créances. Mais nooOUOUS verrons cela, je ne, ne, ne peux pas; je, je. je ne veux pas m en. en, en, engager sans, sans, que... Qui, qui, qui, ni-, ne peut, ne peut Vooouous comprenez ? — Cela est juste. — J'ai la tête < -a, ca, cassée de ce que, que vooous, vous m'a, a, a, avez dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, la première fois de in.i vie que je, je suis fooorcé de son, songer à de... — Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte. Je, je suis un
pan, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que VOU, VOU, vous venez de dire, il fui, fan, faut que j'é. j'é, j'étudie ççça. 1 II bien ! reprit le président eu se posant comme pour résumer la discussion.
— Mon névé'1! . fit 'e notaire d'un ton de reproche eu rinterroin-
EUGÉNIE GRANDET
pant. — Eh bien! mon oncle? répondit le président. — Laisse donc M. Grandet l'expliquer ses intentions. 11 s'agit en ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le délinir congrûm...
Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins, leur entrée et leurs salutations, empêchèrent Cruchot d'achever sa phrase. Le notaire fut content de cette interruption ; déjà Grandet le regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur ; mais d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricte probité ; puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fut, il tremblait instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. 11 profita donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre. — Tu t'es bien suffisamment montré, mon neveu ; mais assez de dévouement comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable ! il n'y faut pas aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant conduire la barque, aide seulement à la manoeuvre. Estce bien ton rôle de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille...
Il n'acheva pas ; il entendait M. des Grassins disant au vieux tonnelier en lui tendant la main : Grandet, nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille, le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère; nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste événement. — Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier, que la mort de M. Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. Notre vieil ami, qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles, compte liquider les dettes de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président, pour lui éviter les tracas d'une affaire toute judiciaire, lui offre de partir sur-le-champ pour Paris, afin de transiger avec les créanciers et les satisfaire convenablement.
Ces paroles, confirmées par l'altitude du vigneron, qui se caressait le menton, surprirent étrangement les trois des Grassins, qui pendant le chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant presque d'un fratricide.
— Ah ! je le savais bien ! s'écria le banquier en regardant sa femme. Que te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la plus légère atteinte ! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très-bien, Grandet. Je suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée ; je la dis rudement : cela est, mille tonnerres ! sublime. — Aaalors llle su... su... sub... sublime est bi... bi... bien cher, répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement la main. — Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à M. le présisident, reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour, débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires, et je pourrais alors me charger de... — Nous verrions donc à ta... ta... tâcher de nous aaaarranger lou... tous deux dans les po... po... po... possibilités relatives et sans m'en... m'en... m'engagera quelque chose que je... je... je nevoooou... oudraispas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que, voyez-vous, M. le président me demandait naturellement les frais du voyage.
Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mois.
— Eh ! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.
Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette commission à leurs adversaires coûte que coûte ; puis elle regarda fort ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine pileuse. Grandet saisit alors le banquier par un des boutons de son nabit et l'attira dans un coin.
— J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président, lui dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant
. sa loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer qu'à quatrevingts francs. Cette mécanique baisse, dit-on, à la fin des mois. Vous vous connaissez à ça, pas vrai? — Pardieu! Eh bien! j'aurais donc quelques mille livres de rente à lever pour vous? — Pas grand'ehose pour commencer. Motus! Je veux jouer ce jeu-là sans qu'on en sache rien. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois; mais n'en dites rien aux Cruchot, ça les taquinerait. Puisque vous allez à Paris, nous y verrons en même temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleur sontjes atouts. — Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à haute voix des Grassins, et je viendrai prendre vos dernières instructions à... à quelle hfejre? — A cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les mains. Les deux partie restèrent encore quelques instants en présence.
Des Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de Grandet : — 11 fait bon avoir de bons parents comme ça... — Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un bonpa... parent. J'aimais mon frère, et je le prouverai bien si, si ça ne coûie p<JS... — Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevât sa phrase. Si j'avance mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires. — Bien, bien. Moimême, raa... apport à ce que vouyous savez, je, je vais me rereretirer dans ma cham... ambre des dédélibérations, comme dit le président Cruchot. — Peste! je ne suis plus M. de Bonfons, pensa tristement le magistrat, dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé par une plaidoirie.
Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était rendu coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se soudèrent mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils pensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire. — Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au notaire. — Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet, j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir, et nous nous y rendrons d'abord. — Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son père : — Ils fument joliment, hein ? — Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore nous entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole de droit. — Eh bien ! mon oncle, s'écria le magistrat quant il vit les des Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de Bonfons, et j'ai fini par être tout simplement un Cruchot. — J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit !... Laisse-les s'embarquer sur un nous verrons du père Grandet, et tiens-toi tranquille, mon petit : Eugénie n'en sera pas moins ta femme.
En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre les propriétaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité dont on ne le croyait pas capable. 11 est dans le caractère français de s'enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants de l'actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mémoire ?
Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon. — Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler ensemble. A onze heures, Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empêcher de cogner, et dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police défendent le tapage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me mettre en route.
Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait évidemment réveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commencé par maudire en apercevant de la lumière dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugénie, préoccupée de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et pour elle ce mourant était Charles : elle l'avait quitté si ^âle, si désespéré ! peut-être s'étail-il tué. Soudain elle s'enveloppa A'une coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et voulut sortir. D'abord ane vive lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu ; puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon, et sa voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux. — Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa porte avec assez de précaution pour l'empêcher de crier, mais de manière à voir ce qui se passait dans le corridor.
Tout à coup son œil rencontra celui de son père, dont le regard, quelque vague et insouciant qu'il fût, la glaça de terreur. Le bonhomme et ftanon étaient accouplés par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur épaule droite et soutenait un câble auquel était attaché un barillet semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à faire dans son fournil à ses moments perdus. — Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-i?... dit à voix basse la Nanon. —Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme. Prends garde de heurter le chandelier.
Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux barreaux de la rampe. — Cornoiller, dit Grandet à son garde in partibus, as-tu pris tes pistolets? —Non, monsieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros sous?... — Oh! rien, dit le père Grandet. — D'ailleurs nous irons vile, reprit le garde, vos fermiers ont choisi pour vous leurs meilleurs chevaux. ^- Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais? — Je ne le savais point. — Bien. La voiture est solide? — Ça, notre maîlre? ah ben ! ça porterait trois mille. Qu'est-ce que ça pèse donc vos méchants barils? — Tiens, dit Nanon, je le savons bien ! Y a ben près de dix-huit cents. — Veu*-
EUGÉNIE GRANDET
ru te taire, Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la eam- ;».i l;iic. Je serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut être à Angers avant oeuf heures.
La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien, se coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupçonna ni le départ de Grandet, ni l'objet de son voyage La discrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait jamais un sou i cette maison pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux armements entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrives à Angers pour en acheter, le vieux vigneron, par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien, et d'en rapporter en valeurs du receveur général sur le trésor, la somme nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio. — Mon père s'en va, dit Eugénie, qui du haut de l'escalier avait tout entendu. Le silence était réiabli dans la maison, et le lointain roulement de la voilure, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà plus dans Saumur endormi Lu ce moment, Eugénie entendit en son cœur, avant de l'écouter par l'oreille, une plainte nui perça les cloisons, et qui venait de la chambre de son i ousin. Une bande lumineuse, fine autant que le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres du vieil escalier. — 11 souffre, dit-elle en grimpant deux m..rches. Un second gémissement la lit arriver sur le palier de la chambre. La porte était enir'ouverte, elle la poussa. Charles dormail la tète penchée en dehors du vieux fauteuil, sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à terre. La respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme effraya soudain Eugénie, qui entra promptemenl. — 11 doit être bien fatigué, se dit-elle en regardant une dizaine de lettres cachetées : elle en lut les adresses : A messieurs Farry, Breilman et compagnie, carrossiers. — A monsieur Buisson, tailleur, etc. — 11 a sans doute arrangé toutes ses affaires pour pouvoir bientôt quitter la France, pensa-t-ellc. Ses yeux tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient une : « Ma chère Annette... i> lui causèrent un éblouissement. Son cœur palpita, ses yeux se clouèrent sur le carreau. Sa chère Annette, il aime, il est aimé ! Plus d'espoir ! Que lui dit-il? Ces idées lui traversèrent la tête et le cœur. Elle lisait ces mots partout, même sur les carreaux, en traits de flammes. — Déjà renoncer à lui ! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en aller. Si je la lisais, cependant.' Elle regarda Charles, lui prit doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore sa mère et reçoit, sans s éveiller, ses soins et ses baisers. Comme une mère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une mère, elle baisa doucement les cheveux. Chère Annette! Un démon lui criait ces deux mots aux oreilles. — Je sais que je fais peutêtre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie détourna la tète, car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa vie, le bien et le mal étaient en présence dans son cœur. Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son cœur se gonfla davantage, et l'ardeur piquanie qui anima sa vie pendant celte lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier amour.
« Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon père s'est tué, sa furiuue et la mienne sont entièrement perdues. Je suis orphelin à un âge où, par la nature de mon éducation, je puis passer pour un enfant; ei je dois néanmoins nie relever homme de l'abîme où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de celle nuit à faire mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, cl ce n'est pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la fortune sous les clini.it> h > plus meurtriers. Sous de tels lieux, elle est Mire et prompte, m'a-t-ou dit. Quanta rester à Paris, je ne saurais. Ni mon aine ni mon visage ne sont faits à supporter les affronts, la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du failli! lion Dieu! devoir deux millions!... J y serais *"é en duel dans la première semaine. Aussi u y rctournerai-jc point. i nu amour, le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ail ennobli le cœur d un homme, ne saurait m'y attirer. Hélas : ma hieu-aimée, je n'ai | oint assez d'argent pour aller là OÙ lu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où je puiserais la force nécessaire à mon entreprise. »
Pauvre Charles! j'ai bien fait de lire. J'ai de l'or, je le lui donnerai, dit Eugénie.
Elle reprit sa lecture après avoil ■ es pleurs.
i Je n'a , re ongé aux malheurs de la misère. Si j'ai
1rs ceul.l je u'aurai pas un iu pour me (a'u . ion, je D iui 1 1 m i'>ui» pi un loui»,
je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de mes délies à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à Nantes, je m'y embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme ont commencé les hommes d'énergie qui. jeunes, n'avaient pas un sou, el sont revenus, riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir. 11 est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choyé par une mère qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères, el qui, à mou début dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna ! Je n'ai connu que les fleurs de la vie : ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu'il n'était permis à un insouciant jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune homme habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de Paris, bercé dans les joies de la famille, à qui loul souriait au logis, et dont les désirs étaient des lois pour un père... Oh! mon père, Annette, il est mort... Eh bien! j'ai réfléchi à ma position, j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien vieilli en vingi-quaire heures. Chère Anna, si, pour me garder près de loi, dans Paris, lu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta toilette, ta loge à POpéra, nous n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses nécessaires à ma vie dissipée; puis je ne saurais accepter tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. i>
— Il la quitte, sainte Vierge! Oh ! bonheur!
Eugénie saula de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. Elle reprit :
« Quand revlendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit promptemenl un Européen, et surtout un Européen qui travaille. Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans. la fille aura dix-huit ans, elle sera la compagne, ion espion. Pour toi, le monde sera bien cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des exemples de ces jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en profiler. Garde au fond de ton àme, comme je le garderai moi-même, le souvenir de ces quatre années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me conformer à ma position, voir bourgeoisement la vie, el la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui devient une des nécessités de ma nouvelle existence; el je l'avouerai que j'ai trouvé ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine doni les manières, la figure, l'esprit el le cœur te plairaient, et qui, en oulre, me parail avoir... i
— Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de celte phrase.
Elle le justifiait! N'étail-il pas impossible alors que celle innocente tille s'aperçût de la froideur empreinie dans celle lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignorantes et pures, loul est amour dès qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. Elles \ marchent entourées de la céleste lumière que leur àme projette, et qui rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la femme viennent presque toujours de sa croyance au bien ou de sa confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mois : Ma chère Annelle. ma bien-aimée, lui résonnaient au cœur comme le plus joli langage de l'amour, et lui caressaient lame comme, dans son enfance, les notes divines du Vende adoremus, redites par l'orgue, lui caressèrent l'oreille. D ailleurs, les larmes qui Baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient toutes les noblesses de cœur par lesquelles une jeune lille doit être séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait tant son père et le pleurait si véritablement, celle tendresse venait moins de la bonté de sou cœur que des bontés paternelles? M. el niadame Guillaume Grandet, en salisfaisanl toujours les fantaisies de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient empêi lie de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, eu présence des jouissances parisiennes, ils forment des désirs cl conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie de leurs parents. La prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le cœur de son lils un amour filial vrai sans arrière pensée. Néanmoins, Charles étaii un enfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annelle elle-même, à loul calculer, déjà vieillard sous ii' masque du jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde, où, dans une soirée, il se conunei en pensées en paroles, plus de crimes que la justice n'en punit aux cours d'assises, où les iimi> mots assassinent les plus grandes idées, où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste; et là, voir juste, c'esl ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements : on y fait de taux événements. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse duo ami, savoir se meure politiquemeni au-dessus de tout ce
qui arrive; provisoirement, ne rien admirer ni les '''livres d'an. | I ÂUm actions, et donner pour DobUe 4 toute chOM l'Intérêt Ber-
EUGENIE GKANDET.
sonnel. Après mille folie?;, la grande dame, la belle Annelte, forçait Charles à pepsef tprayemenl ; ellfi lui panait de sa positon future, en lui |i:>->.iui dans ujs cheveux une main parfumée; en lu) refaisaal une boucle, elle lui faisait calculer la vie; elle le féminisait et le matérialisait. Double corruption, mais corruption élégance el fine, de bon Sorti.
Vous êtes niais, Charles, lui disail-elle ,1'aurai bien de la peine à vous apprendre le inonde. Vous avez été très-mal pour M. des Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attende/ qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mépriserez à votre aise. Savoz-vons ce (pie madame Campan nous disait? — - Mes enfants, tant qil'ui) homme est au ministère, adorez-le; tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie. Puissant, il est une espèce de dieu ; détruit, il est audessous de Marat dans son égout, parce qu'il vit et que Manu était mort. La vie est une suite de combinaisons, el il faut les étudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours en bonne position.
Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment heureux par ses parents, trop adulé par le monde, pour avoir de grands sentiments. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au cœufVetait étendu dans la filière parisienne, il l'avait employé en superficie et devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait en- C'pi C que vinpt et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inible de la candeur de l'a me. La voix, le regard, la figure, pavaisseut en harmonie avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, 'avoué le plus Incrédule, l'usurier le moins facile, hésitent-ils toujours a croire à la vieillesse du coeur, à la corruption des calculs, quand les yeux nagent encore dan* un (luide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le Iront. Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la morale parisienne, el jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience. Mais, à son insu, l'égoisme lui avait été inoculé. Les germes de l'économie politique à l'usage du Part-ion, latents en son cœur, ne devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les jeunes filles s'abandonnenf aux douces promesses de ces dehors; mais Eugénie, eût-elle été prudente et observatrice autant que le sont certaines filles en province, aurait-elle pu se défier de son cousin, quand, chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient encore avec les inspirations du cœur ? Un hasard, fatal pour elle, lui fil essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui lût en ce jeune eu ur. el entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la consejençe. Elle laissa donc celle lettre, pour elle pleine d'amour, et se mit complaisammenl à contempler son cousin endormi : les fraîches illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se jura d'abord à elle-même de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux sur l'aul.c lettre sans attacher beaucoup d importance à cette indiscrétion ; cl, si elle commença de la lire, ce fui pour acquérir de nouvelles preuves des nobles qualités que, semblable à toutes les femmes, efle prêtait à celui qu'elle choisissait.
« Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus d'amis; mais je l'avoue qu'en doutant de ces gens du monde, habitués à prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton amitié. Je te charge donc d'arranger mes affaires, et compte sur loi pour tirer un bon parti de tout ce que je possède. Tu dois maintenant connaître ma position. Je n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'écrire à toutes les personnes auxquelles je. crois devoir quelque argent, et tu eu trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il ni et possible de la donner de mémoire. Ma bibliothèque, mes meubles, mes voilures, mes chevaux, etc. suffiront, je crois, à payer mes délies. Je ne veux me réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai d'ici, pour celle vente, une procuration régulière, eu cas de contestations. Tu m'adresseras mules mes armes. Puis lu garderas pour loi liriton. Personne ne voudrait donner le prix de celle admirable bêle, j'aime mieux le l'offrir, comme la bague d'usage que lègue un mourant à son exécuteur testamentaire. On m'a fait une trcs-com/brlabie voiture do voyage chez les Farry, Brcilman et compagnie, niais ils ne l'ont pas livrée, obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnité; s'ils se refusaient à cet arrangement, évite tout ce qui pourrait entacher ma loyauté dans les circonstances où je me trouve. Je dois six louis à l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui... »
— Cher cousin ! dit Eugéuie en laissant la lettre, et se sauvant à petits pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne fut pas sans une vive émotion de plaisir qu elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en chene, I un des plus beaux ouvrages de ('époque nommée la Renaissance, et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la fameuse salamandre royale. Elle y pril une grosse bourse en velours rouge à glands d'or, et bordée de cannelille usée, provenant de la succession do sa grand'mcre. Puis elle posa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier le compte oublié de son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt portugaises encore neuves, frappées sous le règne de Jean V, en 1"2r>. valant réellement au change cinq
lisbonnes, ou chacune cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais dioni la valeur conventionnelle était de cent quatre-vingt francs, attendu la rareté, la beauté desdiies pièces, qui reluisaient comme des soleils. Item, cinq génovine, eu pièces de cent livres do Gènes, autre monnaie rare el Valant quatrevingt-sept francs au change, mais cent francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux M. la Bertellière. Item, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V, frappés en 17-2'), donnés par niaijame Gentillet, qui, en les lui offrant, lui disait toujours la même phrase :
— Ce cher serin-là, ce petit jaunct vaut quatre-vingt-dix-huit livre Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la Heur de voire trésor, [tem, < < que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois curais et une fraction), cents ducats de Hollande, fabriques en l'an 1 T *i « ; . et valant près do treize francs. Item, une grande curiosité !... des espèces de mouailles précieuses aux avares, trois roupies au signe de la Balance, et cinq roupies au signe de la Vierge, toutes d'or pur à vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et don! chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à minier l'or. Item, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et qu'elle avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des pièces neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels le pore Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin do détailler à sa fille les vertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la clarté du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes n'élaieni pas encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la manie de son père, ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor si cher à son père; non, elle songeait à son cousin, et parvint enfin à comprendre, après quelques fautes de calcul, qu'elle possédait environ cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui, conveniionnellement, pouvaient se vendre près de deux mille éous. A la vue de ses richesses, elle se mit à applaudir en ballant des mains, comme un enfant forcé de perdre son trop plein de joie dans les naïfs mouvements du corps. Ainsi le père et la fille avaient compté chacun leur fortune : lui, pour aller vendre son or; Eugénie, pour jeter le sien dans un océan d'affeclion. Elle remit les pièces dans la vieille bourse, la prit et remonta sans hésitation. La misère secrète de son cousin lui faisait oublier la nuit, les convenances; puis, elle était forle do sa conscience, de sou dévouement, de soo bonheur. Au moment où elle se montra sur le seuil do la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles se réveilla, vit sa cousine et resta béant de surprise. Eugénie s'avança, posa le (lambeau sur la table et dit d une voix émuo : — Mon cousin, j'ai à vous demander pardon d'une faute grave que j'ai commise envers vous ; mais Dieu me le pardonnera, ce péché, si vous voulez l'effacer. — Qu'est-ce donc ? dit Charles, en se frottant les yeux. — J'ai lu ces deux lettres.
Charles rougit.
— Comment cela s'est-il fait' reprit-elle, pourquoi suis-je montée' En vérité, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentée de ne pas trop me repenlir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait connaître votre cœur, votre àme el... — El quoi'.' demanda Charles.
— Et vos projets, la nécessité où vous èies d'avoir une somme... — Ma chère cousine... — Chui, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre tille qui n'a besoin de rien. Charles, acceplez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était 1 argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la bourse de votre sœur.
Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus el son cousin restait muet.
— Eh bien! vous refuseriez? demanda Eugénie, dont les palpitations retentirent au milieu du profond silence.
L'hésitation de son cousin l'humilia ; mais la nécessilédans laquelle il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le genou.
— Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle Mon cousin, de grâce, une réponse!... que je sache si vous m'honorez, si vous êtes généreux, si...
En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.
— Eh bien ! oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant do joie. Ne craignez rien, mou cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur; un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; etilin je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous devriez ne pas donner tant de prix à ce don.
Charles put enfin exprimer ses sentiments.
— Oui, Eugénie, j'aurais l'àme bien petite, si je n'acceptais pas. Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance. — Que voulez-
EUGENIE GRANDET.
tous? dit-elle effrayée. — Ecoutez, ma chère cousine, j'ai là... 11 s'interrompit pour montrer sur la commode une caisse carrée enveloppée d'un surtout de cuir. — Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi précieuse que la vie. Cette boite est un présent de ma mère. Depuis ce malin je pensais que, si elle pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-même l'or que sa tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire ; mais, accomplie par moi, cette action me paraîtrait un sacrilège. Eugénie serra convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots. —Non, reprit-il après une légère pause, pendant laquelle tous deux ils se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le détruire, ni le risquer dans mes voyages. Chère Eugénie'vous en serez dépositaire. Jamais ami n'aura conOé quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en juge. Il alla prendre la boite,
Eugénie s'assit â la fenêtre, contempla la coar... — page 11.
la sortit du fourreau, l'ouvrit et montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire où le travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids. — Ce que vous admirez n'est rien, ditil en poussant un ressort qui fit partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre entière. 11 tira deux portraits, deux chefsd'œuvre de madame de Mirbcl, richement entourés de perles. — Oh! la belle personne, n'est-ce pas celte dame à qui vous écriv... — Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici mon père, qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais vous supplier à genoux de me garder ce trésor. Si je périssais en perdant votre petite fortune, cet or vous dédommagerait; et, à vous seule, je puis kiwer les deux portraits, vous êtes digne de les conserver; mais déiruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent pas en d'autres mains... Eugénie se taisait. — Eh bien! oui, n'est-ce pas? ajoula-t-il avec grâce.
Ed entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle lui iela son premier regard de femme aimante, un de ces regards où il
y a presque autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la baisa. — Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais. — Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la vôtre? — Oh! bien plus douce... — Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles, couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. A demain.
Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de la porte : — Ah! pourquoi suis-je ruiné? dit-il. — Bah! mon père est riche, je le crois, répondit-elle. — Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied d;ins la chambre et s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il ne vous laisserait pas dans ce dénûment, enfin il vivrait autrement. — Mais il a Froidfond. — Et que vaut Froidfond? — Je ne sais pas; mais il a Noyers. — Quelque mauvaise ferme! — 11 a des vignes et des prés... — Des misères! dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père avait seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche. — Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux bahut pour voiler sa pensée. — Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en désordre.
Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se promenant avant le déjeuner en compagnie de Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti tout le poids de sa vie future.
— Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère.
U était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie et dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité de pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient ardemment épousées avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. Charles resta dans la salle, et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à s'occuper. Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un assez grand nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour payer des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie furent donc obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanoo encaissait les redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au marché. L'habitude du bonhomme était, comme celle d'un grand nombre de gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer ses rentes. U avait laissé Cornoiller à Angers, pour y soigner les chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir bien fait reposer.
— Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.
Nanon lui cria de la cuisine : — Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier? — Rien, répondit le bonhomme.
Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son client au moment où la famille était à table. Le père Grandet n'avait seulement pas vu son neveu.
— Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons. Savez-vous ce que vaut l'or à Angers, où l'on en est venu chercher pour Nantes? je vais en envoyer. — N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps. — Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes. — Dites donc valait. — D'où diable en serait- il venu? — Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.
Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans doute l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnemont.
— Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous aviez des commissions à nie donner... — Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.— Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les affaires de la maison Guillaume Grandet. — Y aurait-il donc quelque espoir? demanda Charles. — Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, u'ètes-vous pas mon neveu? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?
Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit Eugénie contemplait son père avec admiration.
— Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout a vous, et emboitaa-
EUGENIE GRANDET.
moi bien ces gens-là ! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main, l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte; puis, après l'avoir fermée, il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son fauteuil : — Donne-moi du cassis! Mais, trop ému pour rester en place, il se leva, regarda le portrait de M. de la Bertellière et se mit à chanter, en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:
Dans les gardes françaises J'avais un bon papa.
Nanon, madame Grandet, Eugénie, s'examinèrent mutuellement et en silence. La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son apogée. La soirée fut bientôt unie. D'abord le père Grandet voulut se coucher de bonne heure ; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait dormir ; de même que quand Auguste buvait la Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le maître. Quant à madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait, suivant les désirs de son mari.
Néanmoins, pendant les deux heures accordées à la digestion, le tonnelier, plus facétieux qu'il ne l'avait jamais été, dit beaucoup de ses apophthegmes particuliers , dont un seul donnera la mesure de son esprit.
Quand il eut avalé son cassis , il regarda le verre.
— On n'a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide ! Voilà noire histoire. On ne peut pas être et avoir élé. Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait trop belle.
11 fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet : — Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.— Ah '. ben! . . ..quien , je m'ennuierais, répondit la servante. — Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis? — Ah ! pour du cassis, je ne dis pas non ; madame le fait ben mieux que les apothicaires. Celui qu'i vendent est de Ja drogue. — Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.
Le lendemain la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner, offrit le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle. Le
malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénie et Charles ; Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vigneron, son avarice satisfaite et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose que son voyage a Nantes, le rendirent presque indifférent à sa présence au logis. 11 laissa les deux enfants, ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie, libres de se comporter comme bon leur semblerait sous l'œil de madame Grandet, en laquelle il avait d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique et religieuse. L'alignement de ses
Eres et des fossés jouxtant la route, ses plantations de peupliers en oire et les travaux d'hiver dans ses clos et à Froidfond l'occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au cousin, son cœur avait suivi le trésor. Complices tous deux
Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un irere- — i-*».. Hà
du même secret, ils se regardaient en s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les mettant, pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La parenté n'autorisait-eUe pas une certaine douceur dans l'accent, une tendresse dans les regards: aussi Eugénie se plut-elle à endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour. N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaye de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés7 N'est-il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre seconde transformation. L'enfance et l'amour furent même chose entre Eugénie et Charles : ce fut la passion première avec tous ses enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs cœurs qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissance sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruines.
En échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette-, en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le soleil se couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et la maison , comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles comprit la sainteté de l'amour ; car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui en avait fait connaître que les troubles orageux. 11 quittait en ce moment la passion parisienne, coquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour pur et vrai. 11 aimait cette maison, dont les mœurs ne lui semblèrent plus si ridicules. Il descendait dès le matin afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant que Grandet ne vînt donner les provisions; et, quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même pour la mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant de ne pas apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner, le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations, Charles demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les entendre jaser. La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le toucha vivement, fl avait cru ces mœurs impossibles en France, et n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'était-ce que fabuleusement et dans les romans d'Auguste la Fontaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses paroles, ravirent la pauvre fille,
EUGÉNIE GRANDET
qui s'abandonna délicieusement an courant de l'amour; elle saisissait s;i félicite' comme un nageur saisi! la brandie de saule pour se tirer du fleuve cl se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence n'allristaienl-ils pas déjà les heures les plus joyeuses d< ces fuyardes journées? Chaque jour un petit événement leur rappel; .1 la prochaine séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Grassins, Charles fut emmené par Grandet au tribunal de première instance avee la solennité que les ges de province attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à la succession de son père. Répudiation terrible! espèce d apostasie domestique. H alla chez maître Criiehol faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami chargé de vendre son mobilier. Tuis il fallut remplir les formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Enfin, quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa garde-robe inutile. Cet aete plut singulièrement au père Grandet.
— Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir. Bien, ires-bien ! — Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai bien avoir l'esprit de ma situation.— Qu'est-ce que c'est que cela'.' dit le bonhomme dont les yeu\ s'animèrent à la vue d'une poignée d orque lui montra Charles. — Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfinilés que je possède cl qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce malin de... — De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant. — Non, nu n oncle, de m'indiqucr un honnête homme qui... — Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou, dil-il en examinant une longue chaîne, dix-lmil à dix-neuf carat",
Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
— Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boulons, qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment. — J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant uu regard d'inlelligence. — Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame Grandet, qui depuis dix ans en désirait un. — 11 n'y a pas de rcmerciments pos.ibles, mon neveu, dit la vieille mère, dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des voyageurs- Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou. — Cela vaut neuf ceni quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes, mon neveu, dil Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous éviter la peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent... en livres.
Le mol en livres signifie, sur le littoral de la Loire, que les écus de six livres doivent êlre acceptés pour six francs sans déduction. — Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me répugnait de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. 11 faut laver son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous remercie donc de votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment de silence. — Mon cher oncle, reprit Charles eii le regardant d'un air inquiet comme s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine ei ma lame ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi ; veuillez à votre tour agréer les boutons de manche qui me deviennent innlilcs : ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux qui désormais seroni louiesa famille. — Mon garçon, mon garçon ! faut pas le dentier comme ça... Qu'aslu donc, ma femme ' dil-il en se tournant avec avidité vers elle, ah! un dé d'or. Et loi, Mille, liens, des agrafes de diamants. Allons, je prends les boulons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais... lu me permettras de.... n-. payer Ion, oui... Ion passage aux Indes. Oui. je veux le payer Ion passage. D'autant, vois-tu, garçon, qu en eslimanl les bijoux, je n'en ai complé que I or brut, il y a peut-être quelque chose à gagner sur les laçons. Ainsi, voilà qui qui est dil. Je le donnerai quinze cents lianes... en livres, que Cruchot me prêtera; car je n ai pas uu rouge liard ici, à moins que Pcrrotiet, qui est en retard de son fermage, ne me paye. Tiens, liens, je vais l'aller voir.
Il prit son chapeau, mil ses gants Cl sortit.
— Vous vous en irez donc? dil Eugénie en lui jetanl un regard de tristesse mêlée d'admiration, Il le tant, dit-il en baissant la lêle.
Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de Charles étaient devenus reux d'un homme profondément affligé, mais qui, sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau COUragC dans son malheur. Il ne soupirail plus, il s'était fail homme. Aussi jamais Eugénie ne présuma -I- elle mieux du caractère de son cousin, i|u en le voyant descendre dans ses hjbiis de gros drap noir,
qui allaient bien à sa ligure pâlie et à sa sombre c enance. Ce
jour-là le demi fut pris par le> deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Reguiem célébré à la paroisse, pour l'.mic de feu Guillaume Grandet,
Au second déjeuner, Charles recul des lettres de Paris, et les lut.
— Eh bien! mon cousin, etet-vout content de vo» affaire» ' dit
Eugénie à voix basse. — Ne fais donc jamais de ces questions-là. ma fille, répondit Grandet. Que diable ! je ne le dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu toq nez dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon. — Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles. — Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride dans le commerce.
Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer
— J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à merveille. Il a l'ait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'après les conseils d'un capitaine au long cours, employé trois mille francs qui lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes desquelles on lire un excellent pani aux Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient deux de mes amis sont uu bien petit commencement. Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peulêlre se présenlera-l-il pour vous un riche établissement,.. — Vous m'aimez?... dit-elle. — Oh! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait une égale profondeur dans le sentiment.
— J'attendrai, Charles. Dieu ! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en repoussant son cousin, qui s'approchait pour l'embrasser.
Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se relira au pied de l'escalier cl ouvrit la porte battante; puis, sans trop savoir où elle allait. Eugénie se trouva près du bouge de N.non, à l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui I avait accompagnée, lui pril la main, l'aiiira sur son cœur, la saisit par la taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus; elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus eniier de tous les baisers.
— Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut l'épouser, lui dit Charles. — Ainsi soil-il ! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amants, effrayes, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie reprit son ouvrage, cl où Charles se mil à lire les litanies de la Vicige dans le paroissien de madame Grandet.
— Quien ! dit Nanon, nous faisons ions nos prières.
Dès que Charles eut annoncé son dép.rt Grandet se mi! en mouvement pour faire croire qu'il lui portait fcapcoup d'intérêt; il se monlra libéral de unit ce qui ne coulait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prétendait vendra ses caisses trop cher; il voulut alors à tome force les faire lui-même, cl y employa de vieilles planches; il se leva des le malin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses voliges ci en confectionner de très-belles cai dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier en temps mile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour Eugénie avec une effrayante rapidité- Parfois elle voulait suivre sou cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée pat l'âge, par |ç temps, par une maladie mortelle, par quelques-unes îles fatalités humaines, celui-là corn? prendra les tourments d'Eugénie. Elle pieu rail souvent en se promenant dans ce jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi i|i.e la cour, la maison, la ville : elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Enfin la veille du dépari arriva. Le malin, en l'absence de Grandit et de Nanon. le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fui solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef et où élail la boni se maintenant vide. Le dépôt de ce Irésor n'alla pas sans bon nombre de baisers el de larmes Quand Eugénie mit la clef dans sou sein, elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la place.
— Elle ne sortira pas de là, mon ami. — Eh bien! mon cœur y sera toujours aussi. — Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur. — Ne sommes-nuus pas mariés .' répondit- il; j'ai la parole, prends la mienne. — A toi, pour jamais! fut dil deux fois de pari et d'autre.
Aucune promesse faite spr cette lerre ne fut plus pure ; la candeur d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles.
Le lendemain malin le déjeuner lui Irisle. Malgré la lobe d'or el une croix a la Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-même, libre d'exprimer ses sentiments, eul la larme à I œil.
Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dit u le conduise '
A dix heures el demie, la famille se mil en roule pour accompagner Charles à la diligence de Nantes. Nanon avail lâché le chien,
fermé la porte, et voulut porter le sac de nuil de Charles, fous les
marchands de la Vieille-Mue él.ucnl sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer ce cortège, auquel se joignit sur la place maître crui hot,
Ne va pn» pleurer, Eugénie, lui du sa mère Mon neveu, du
EUGENIE GRANDET.
Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant Charles sur les doux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez l'honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet; car, alors, il ne tiendra qu'à vous de... — Ah ! mon oncle, vous adoucissez I amertume de mon départ. N'est-ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serrait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le bonhomme. Les quatre Saumurais, environnés de plusieurs personnes, .estèrent devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partit; puis, quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain : — Bon voyage ! dit le vigneron. Heureusement maître Cruchot fut le seul qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un endroit du quai d où elles pouvaient encore voir la diligence, et agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en déployant le sien. — Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au sein de la famille Graudet, il est nécessaire de jeter par anticipation un coup d'oeil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par l'entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquier, Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre l'inscription elle-même. Maître Cruchol pensa que Nanou fui, à son insu, l'instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette époque, la servante fil une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller ranger quelque chose à Froidfoud, comme si le bonhomme était ccpahle de laisser traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.
A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l'estime accordée aux célébrités financières qui s appuient sur d'immenses propriétés territoriales libres d'hypothèques. L'arrivée du banquier de Saumur, chargé, disait-on. de liquider par honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre du négociant la honte des protêts. La levée des scellés se fit en présence des créanciers, et le notaire de la famille se mit à procéder régulièrement à l'inventaire de la succession. Bientôt des Grassins réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime, élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller, chef d'une riche maison, l'un des principaux intéressés, et leur conlièrent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les créances. Le crédit du Grandet de Saumur, l'espérance qu'il répandit au cœur des créanciers par l'organe de des Grassius, facilitèrent les transactions; il ne se rencontra pas un seul récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa créance au compte de profits et perles, et chacun se disait : — Grandet de Saumur payera ! Six mois s'écoulèrent. Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier résultat que voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidai. :n - distribuèrent qnaraill-sept pour cent à chaque créancier. Celte somme fut produite par la vente des valeurs, possessions biens et choses généralement quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, el qui fut faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité présidait à celle liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaine l'admirable et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges ennui circulé convenablement, les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Il leur fallut écrire une lettre collective à Grande!.
— Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu; . patience, nies petits amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre Grandet de Saumur demanda le dépôt chez un notaire de ions les litres de créance existants contre la succession de son frère, en les accompagnant d'une quittance des payements déjà faits, sous prétexte d'apurer les comptes, et de correctement établir l'état de la succession. Ce dépôt souleva mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte de maniaque. Aujourd luii prêt à conclure, demain il veut mettre tout à feu cl à sang ; plus tard il se fait ullra-débonnaire. Aujourd hui sa femme est de bonne humeur, son petil dernier a fait ses dents, loin va bien au logis, il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions qui peuvent terminer une affaire; le surlendeamin il lui faut des garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau ' Le créancier ressemble 4 ce moineau franc a la queue duquel on en-
gage les petits, enfauls à lâcher de poser un grain de sel ; mais le Créancier rétorque celte image contre sa créance', de laquelle il ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations atmosphériques des créanciers, cl ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent el se refusèrent net au dépôt. — Bon ! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater leurs droits, ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant celte concession, les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes. — Ce bonhomme, diton à des Grassins, se moque de vous el de nous. Vingt-imis mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris, avaient oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire : — Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont lout ce que je tirerai de cela. Le tonnelier avait calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est un bon diable. A la lin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet que, moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il avait amené les créanciers à lui rendre leurs lin es. Grandet répondit que le notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites avaient causé la mort de son frère vivaient, eux! pouvaient êlre devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d en tirer quelque chose et diminuer le chiffre du déficit. A la fin de la quatrième année, le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille francs. Il y eut des pourparlers qui durerait six mois entre les liquidateurs el les créanciers, entre Grandet el les liquidateurs. Bref, vivement pressé de s'exécuter. Grandet de Saumur répondit aux deux liquidateurs, vers le neuvième mois de celle année, que son neveu, qui avait fait foriuue aux Indes, lui avait manifesté l'intention de payer intégralement les dettes de son père ; il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement sans l'avoir consulté; il attendait une réponse. Les créanciers, vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus en échec avec le mot intégralement, de temps en temps lâché par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, el ne disait jamais, sans laisser échapper un lin sourire et un juiou, le mol: — Ces Pakmens! Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï dans les fastes du commerce, ils se retrouveront dans la position où les avait maintenus Grandet au moment où les événements de celte histoire les obligeront à y reparaître. Quand les rentes atteignirent à 115, le père Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillels les six cent mille francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions. Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il fui nommé député, puis il s'amouracha, lui, père de famille, mais ennuyé par l'ennuyeuse vie sauniuroise, de Floriue, une des plus jolies actrices du théâtre de Madame, el il y eut recrudescence du quartier-maître chez le banquier. H est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugée à Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva Irès-heureuse d'être séparée de biens et d'avoir assez de tète pour mener la maison de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, alin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies de M. des Grassins. Les cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son lils. Adolphe rejoignit des Grassius à Paris, cl y devint, dit-on, un fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent,
— Voire mari n'a pas de bon sens, disait Grandet eu prêtant une somme à madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous êtes une bonne petite femme. — Ah! monsieur, ré pondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine. — Le ciel m'esi témoin, madame, que j'ai tout lait jusqu'au dernier moment pour l'empêcher d'y aller. M. le président voulait à toute force l'y remplacer; el; s'il tenait tant à s'y rendre, nous savons maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa force et l'exercice de sa puissance : il agit, il va, il s'occupe, il pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi taisait Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fund de l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses vu'ux el de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Senlir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Sou bonheur, amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle ils ar> rWèront bientto.Te lendemain du départ de Charles, la maison Gran-
EUGÉNIE GRANDET
det reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie, qui i;\ irouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut (pie la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée. Madame Grandet et Nation furent volontiers complices de ce statu quo. — Qui sait s'il ne reviendra pas plus lot (pie nous ne le croyons? dit-elle. — Ah! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais heu à lui! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli, moutonné comme une fille. Eugénie regarda Nanon. — Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de voire aine! Ne regardez donc pas le monde comme ça
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles son âme était lentement envahie, la dignité de la femme aimée, donnèrent à ses traits cette espèce d'éclat que les peintres figurent par l'auréole. Avant la venue de son cousin, Eugénie pouvait être comparée à la Vierge avant la conception; quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère: elle avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si différentes et si bien représentées par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus brillante* figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la messe où elle alla le lendemain du départ de Charles, et où elle avait fait vœu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir, afin de suivre son cousin dans sa roule vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir, de lui adresser mille questions, de lui dire : — Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien à moi, en voyant cette étoile dont lu m'as appris à connaître les beautés et l'usage ? Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux pan de muraille, et le toil sous lequel était la chambre de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste, qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou, comme eussent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-disant amis du père Grandet venaient faire la partie le soir , elle était gaie, elle dissimulait ; mais, pendant toute la matinée, elle causait de Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait compatir aux soulïrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses devoirs envers son vieux patron, elle qui disait à Eugénie : — Si j'avais eu un homme à moi, je l'aurais... suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin, j'aurais voulu m'exierminer pour lui; mais... rin. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous, mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même, tourne autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une tour; eh bien ! mam' zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soye pas de l'amour.
Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone, s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisâtres de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et malin Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche mitin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut alors initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur contre le trésor d'Eugénie.
— Tu lui as tout donné ! dit la mère épouvantée. Que diras-lu donc à ton père, au jour de l'an, quand il voudra voir Ion or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurèrent dans un effroi mortel pendant la moitié de la matinée. Elles lurent assez troublées pour manquer la grand'messe, et n'allèrent qu'à la messe militaire. Dans trois jours l'année 1819 finissait. Dans trois jours devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu ; mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides.
— Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son tricot sur ses genoux.
La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois, que les manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes résultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'uni! façon fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de son mari. — Je pensais, ma pauvre enfant, que, si In m'avais Confié Ion secret, nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à M. des
Grassins. H aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables aux
lieunesj et, quoique Grandet les connaisse bien, pciil-êlre... — Mais ou donc aurions-nous pris tant d'argent? — J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs M. des Grassins nous eût bien... — Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée en interrompant sa
mère. Demain in.ili devons-nous pas aller lui souhaiter la bonne
année dan» sa chambre? — Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc
pas voir les Cruchot? — Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se fasse ! Ah ! si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui, ma mère.
Le lendemain matin, 1" janvier 1820, la terreur flagrante à laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de l'époque. La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa chambre : Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi : le froid est si vif que je gèle sous ma couverture. Je suis arrivée à un âge où j'ai besoin de ménagements. D'ailleurs, reprit-elle après une légère pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cette pauvre fille pourrait gagner une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous irons le souhaiter le bon an près du feu, dans la salle. — Ta, ta, la, la, quelle langue! comme tu commences l'année, madame Grandet ! Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de pain trempé dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. — Eh bien ! reprit le bonhomme, que sans doule la proposition de sa femme arrangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de ton âge. quoique en général les la Bertellière soient faits de vieux ciment. Hein ! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
— Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme. — Toujours gai, moi,
Gai, gai, gai, le tonnelier, Raccommodez votre cuvier.
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit bonhomme, il fait solidement froid tout de même. Nous déjeunerons bien, ma femme. Des Grassins m'a envoyé un pâté de foies gras truffé! Je vais aller le chercher à la diligence. Il doit y avoir joint un double napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Je n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces, je puis te dire cela à toi ; mais il a fallu les lâcher pour les affaires. Et, pour célébrer le premier jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
— Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a dormi; mais il est bon homme, ce matin. Bah ! nous nous en tirerons. — Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa maîtresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit : « Bon jour, bon an, grosse bêle ! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid. » Ai-je été solte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un éeu de six francs qui n'est quasi point rogné du tout! tenez, madame, regardez-le donc ! Oh ! le brave homme. C'est un digne homme, tout de même. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'es^ un ben parfait, un ben bon homme...
Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la spéculation de Grandet. M. des Grassins, après avoir déduit les sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en écus, restant sur le semestre de ses intérêts; et lui avait annoncé la hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet gagnait, depuis deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses comptes, et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois sans avoir à payer ni impositions, ni réparations. Il concevait enfin la renie, placement pour lequel les gens de province manifestent une répugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maître d'un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître.
— Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le malin comme au feu? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis, quand ils le virent revenant du quai suivi d'un l'acteur des messageries transportant sur une brouette il'"- Bacs pleins : — L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait à scs l'eus, disait
l'un. - Il lui en vient de Paris, de l'roidlninl. de Hollande! disait
un autre. Il finira par acheter Saumur, s'écriait un troisième.
— Il se moque du froid, il csl toujours à sou affaire, disait une femme à sou mari. — Eh ! eh ! monsieur Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de drap, son plus proche voisin, je vous en débarrasserais. — Ouin' ce sont des sous, répondit lu vigneron.
EUGÉNIE GRANDET
— D'argent, dit le facteur à voix basse. — Si lu veux que je te soigne, mets une bride à ta margouhlte, dit le bonhomme au facteur en ouvrant sa porte. — Ah ! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur ! il paraît que quand il fait froid il entend. — Voilà vingt sous pour tes étrennes, et motus ! Détale ! lui dit Grandet. Naiîon te reportera ta brouette. — Nanon, les linottes sont-elles à la messe? — Oui, monsieur. — Allons, haut la patte ! à l'ouvrage, criat-il en la chargeant de sacs. En un moment les écus furent transportés dans sa chambre, où il s'enferma. — Quand le déjeuner sera prêt, tu me cogneras au mur. Reporte la brouette aux messageries.
La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
— Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame Grandet à sa fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis nous aurons le temps de remplir ton trésor pour le jour de la naissance...
Grandet descendait l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur l'Etat. 11 était décidé à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la rente atteignit le taux de cent francs. Méditation funeste à Eugénie. Aussitôt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitèrent une bonne année, sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet gravement et avec dignité.
— Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je travaille pour loi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent pour être heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voilà un napoléon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or, fifille. — Bah! il fait trop froid; déjeunons, lui répondit Eugénie. — Eh bien! après, hein? Ça nous aidera tous à digérer. Ce gros des Grassins, il nous a envoyé ça tout de même, reprit-il. Ainsi mangez, mes enfants, ça ne nous coûte rien. II va bien, des Grassins, je suis content de lui. Le merluchon rend service à Charles, et gratis encore. Il arrange très-bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet.
— Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, après une pause, cela est bon! Manges-en donc, ma femme! ça nourrit au moins pour deux jours. — Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien. — Ah ! ouin ! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre ; lu es une la Berlellière, une femme solide. Tu es bien un petit brin jaunette, /nais j'aime le jaune.
L'altenle d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa fille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le cœur de ces deux femmes se serrait. La fille avait néanmoins un appui dans cette conjoncture : elle puisait de la force en son amour.
— Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de courage.
— Ole tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures, le déjeuner fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petil, ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh bien! je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-lu, fifille... Eh bien ! pourquoi nous écoules-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut. — Ecoute, Eugénie, il faut que lu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein? Les deux femmes étaient muettes. — Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais. Je n'en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ai rien de ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de même. Je te
. ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des génovines; et, avec celles que je te donnerai à les fêtes, en trois ans lu auras rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. Que dis-lu, fifille? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit.
Eugénie se leva ; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit :
— Je n'ai plus mon or. — Tu n'as plus ton or ! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui. — Non, je ne l'ai plus. — Tu te trompes, Eugénie.
— Non. — Par la serpette de mon père!
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient. — Bon
saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon. — Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme. — Ta, ta, ta, la, vous autres, vous ne mourez jamais dans voire famille! Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur elle. — Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souffre beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur ld teint de sa femme, naguère si jaune.
— Nanon. venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je meurs.
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche. Grandet resta seul. Néanmoins, quelques moments après, il monta sept ou huit marches, et cria : — Eugénie, quand votre mère sera couchée, vous descendrez. — Oui, mon père.
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère. — Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor. — Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie en cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
— Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça! dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or? — Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien placé... — Où?
— C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
— Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
— C'est aussi mon affaire. — Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à votre père, mademoiselle Grandet. — Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père. — Au moins, quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe de tète négatif.
— Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein? Eugénie, devenue aussi rusée par amour que son père l'était par avarice, réitéra le même signe de tête. — Mais l'on n'a jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla crescendo et qui lit graduellement retentir la maison. Comment ! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un, hein? Eugénie fut impassible. — A-t-on vu pareille fille! Esl-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu... — Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait? Etait-ce à moi? — Mais tu es une enfant. — Majeure.
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura; puis, trouvant enfin des paroles, il cria : — Maudit serpent de fille ! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en abuses. Elle égorge son père ! Pardieu, tu auras jeté noire fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des botles de maroquin. Par la serpette de mon père, je ne peux pas te déshériter, nom d'un tonneau ! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants ! Tu ne verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à Charles, que... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé... Il regarda sa fille, qui restait muette et froide.— Elle ne bougera pas. elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet Tu n'as pas donné ton or pour rien, au moins. Voyons, dis ! Eugénii regarda son père, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. — Eu génie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour y rester, vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordonnent de m'obéir. Eugénie baissa la tête. — Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez !
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait être chez sa femme ; et, charmé de la prendre en contravention à ses ordres, il grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut dans la chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux d'Eugénie, dont le visage était plongé dans le sein maternel.
— Console-toi , ma pauvre enfant , ton père s'apaisera. — Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi, madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante comme l'est celle-là? Jolie éducation, et religieuse surtout. Eh bien ! vous n'êtes pas dans voire chambre. Allons, en prison, en prison, mademoiselle. — Vou!e:--'ous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en monirant un
EUGÉNIE GRANDET
visage rougi par la fièvre. — Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes vieux la maison. Tonnerre, ou est loi, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un reparu" d'orgueil sur son père, et rentra dans sa chambre, à laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
- Nation, cria-l-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur un fauteuil, au coin de la cheminée de sa femme, en lui disant : — Elle l'a donné, sans doute, à ce misérable séducteur de Charles, qui n'en voulait qu'à noire argent.
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide, muette et sourde.
— Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant du côté de la ruelle du lit, pour ne pas subir les regards élineelants de son mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez dû m'épargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais causé de chagrin, du moins, je le pense. Votre lille vous aime, je la crois innocente autant que reniant qui liait; ainsi ne lui faites pas de peine, révoquez votre arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être cause de quelque grave maladie. — Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au pain et à I eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Une diable! nu chef de famille doit savoir où va I or de sa maison. Elle possédait les seules roupies qui fussent en France, peut-être, puis des génovines, des ducats de Hollande. — Monsieur. Eugénie est notre unique enfant, et quand même elle les aurait jetés à l'eau... — A l'eau ! cria le bonhomme, à l'eau ! Vous êtes folle, madame Grandet Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au logis, confessez votre lille, tirez-lui les vers du nez ; les femmes s'entendent mieux entre elles à ça que nous antres. Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi ? Quand elle aurait doré son cousin de la ti te aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous ne pouvons pas courir après. — Eh bien! monsieur... Excitée par la crise nerveuse où elle se trouvait, ou par le malheur de sa fille, qui développait sa tendresse et son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui lit apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment où elle répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.— Eh bien! monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'a rien dit, elle lient de vous. — Tudieu ! comme vous avez la langue pendue ce matin ! Ta, la, la, ta, vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-èlre avec elle?
Il regarda sa femme fixement.
— En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter la vie, je vous le répéterais encore : Vous avez tort envers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet argent lui appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le droit de connaître nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie, rendez vos bonnes grâces à Eugénie!... Vous amoindrirez ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère, et vous me sauverez peul-élre la vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille! — Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable. la mère et la lille raisonnent et parlent comme si... Brooouh ! Pouah ! Vous m'avez donné de cruelles étrennes, Eugénie, cria-l-il. Oui. oui, pleurez! Ce que vous faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois lous les trois mois, si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre ca'ur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas loucher. Il n'a ni cœur ni àme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille sans l'agrément des parents.
Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa chambre et vint pies de sa mère.
— Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle. — Vois-tu, mou enfant; où nous mènent les choses illicites : lu m'as fait faire un mensonge. Oh ! je demanderai à Dieu de m'en punir seule. — C'est-y vrai, dit Nanon cflàrée en arrivant, que voilà mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste de ses jours?— Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie. — Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la maison mange du pain sec ! Non, non. — Pas un mol de tout ça, Nanon, dit Eugénie. — J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
— Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dil Nanon. C'est bien désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa maison. — Je ne te parle pas à loi. Tiens la margouletic ou je le chasse. Qu'est-ce que lu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le fourneau? - C'est des glisses que je fonds... — Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
Les Cruchoi, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit heures, cl s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
— Ma femme est un peu indisposée; Eugénie est auprès d'elle, répondit le vieux vigneron, dont la figure ne trahit aucune émotion.
Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes, madame des Grassins, qui était moulée faire sa visite a madame Grandet, descendit, et chacun lui demanda: — Comment va madame Grandet? — Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. Létal de sa santé me parait vraiment inquiétant. A son âge, il faut prendre les plus grandes précautions, papa Grandet. — Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue, madame des Grassins leur dil : — Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mère est Irès-mal sans seulement qu'elle s'en doute. La lille a les yeux rouges comme quelqu'un qui a pleure longtemps. Voudraient-ils la marier contre son gré?
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pat muets chez Eugénie, cl lui découvrit un pàlé fait à la casserole.
— Tenez, mademoiselle, dit la bonne lille, Cornoiller m'a donné un lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera bien lui'l jours; et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au moins. vous ne demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain di to;;t. — Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main. — Je "ai fait ben bon, ben délicat, et il ne s'en est point aperçu. J'ai pris îe lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben la maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
Pendant quelques mois , le vigneron vint voir constamment sa femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille, sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion. Madame Grandet ne quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Bien ne lit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et froid comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses habitudes; mais il ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne I avait jamais été. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses chiffres. — Il s'est pa quelque chose chez les Grandet, disaient les crucholins et les g'rassinisles. — Qu est-il donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question convenue que l'on s'adressait généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir de l'église, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité. Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux trois Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion d Eugénie, il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier sa perpétuelle absence. Puis, sans qu'il fût possible de savoir par qui <e secret avait été trahi, toute la ville apprit que depuis le premier jour de l'an mademoiselle Grandet était, par l'ordre de son père, enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans feu ; que Nanon lui faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père était absent du logis. La conduite de Grandet fut alors jugée très-sévèrement. La ville entière le mit pour ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretés, et l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant. Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres, accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient aux fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une douceur angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient rien pour elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petil banc, le jardin, le pan de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amour ? Elle ignora pendant quelque temps les conversations dont elle était l'objet en ville, toul aussi bien que les ignorait son père. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et l'amour l'aidaient à patiemment supposer la colère et la vengeance paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire tontes les autres douleurs. Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature, qui s'embellissait de l'éclat que jetait son àme en approchant de la tombe, sa mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la dévorait. Ces remords, quoiq le calmés par sa mère, rattachaient encore plus étroitement à son amour. Tous les malins, aussitôt que son père était sorti, elle *cnail au chevet du lit de sa mère, et là, Nanon lui apportait son déjeuner. Mais la pauvre Eugénie, triste et souffrante des souffrances de sa mère, en montrait le visage à Nanon par un geste muet, pleurait el n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la première, était forcée de kii dire : — Où esl-ii? pourquoi n'écril-i' pas?
La mere et la fille ignoraient complètement les distances.
— Pensons à lui. ma mere, rcpoiid.ui Eugénie, et n'en parlons pas. Vous souffrez, vous avant tout.
Toul c'était lui.
— - Mes enfants, disait madame Gran Ici, je ne regrette point la vie. Dieu ma protégée en nie faisant envisager avec joie le ternie de mes misères.
Les paroles de celte femme étaient constamment saintes et dire tiennes. Quand, au moulent de déjeuner pies d elle, son mari Tenait se promener dans sa chambre, elle lui dil, pendant les premiers mots
EUGÉNIE GRANDET
■il
de l'année, les mêmes discours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la fermeté d'usé remise à qui une mon prochaine donnait la courage qui lui avait manqué pendant sa vie.
Mousieut" je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma
8anté, lui répondait-elle quand il lui avait (ail la plus banale des demandes; mais si vous voulez rendre nies derniers moments moins amers et alléger mes douleurs, rendes vus lionnes graees à notre lilli : montrez-vous chrétien, époux et père.
Eu entendant ces mois, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme un homme qui, voyant venir une averse, se met Irampiillemcnl à l'abri sous une porte cochère : il écoulait silencieusement sa
t,i e, et ne répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus
tendres, les plus religieuses supplications lui avaient été adressées, il disait: — Tu es un peu pâlotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus complet de sa lille semblait èlre gravé sur son front de grès, sur ses lèvres serrées. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues réponses, dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le long du blanc visage de sa femme.
— Que Dieu vous pardonne, monsieur disait-elle, comme je vous pardonne moi-même ! Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son terrible : la. ta. la, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'était-il pas désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de joui en jour, chassée par l'expression des qualités morales qui venaient l! .11 rir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière semblait purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa ligure, et la faisait resplendir, (.lui n'a pas observé le phénomène de celle transfiguration sur de saints visages où les habitudes de I àme finissent par triompher des traits les plus rudement contournés, en leur imprimant I animation particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées élevées! Le spectacle de celle transformation accomplie par les souffrances qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans celle femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier, dont le caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse, un imperturbable silence, qui sauvail sa supériorité de père de famille, domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au marché, soudain quelques lazzis, quelques plaintes sur son maître lui sifflaient aux oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnât hautement le père Grandet, la servante le défendait par orgueil pour la maison.
— Eh bien! disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne devenons pas lous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu, cet homme .'Taisez donc vos menleries. Mademoiselle vil comme une reine. Elle est seule, eh bien ! c'est son goût. D'ailleurs, mes maîtres ont des raisons majeures.
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dévorée par le chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas réussi, malgré ses prières, à réconcilier Eugénie et son père, conlia ses peines secrètes aux Cruchot.
— Mettre une lille de vingt-trois ans au pain et à l'eau!... s'écria le président de Bonfons, et sans motifs ; mais cela constitue des sévices tortionnaires ; elle peut protester contre, et tant dans que sur... — Allons, mon neveu, dit le notaire, laissez votre baragouin de palais. Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
Eu entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
— Messieurs, dit-elle en s'avancant par un mouvement plein de fierté, je v«rs prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon père est maître chez lui. Tant quej habiterai sa maison, je dois lui obéir. Sa conduite ne saurait être soumise à l'approbation ni à la désapprobation du monde, il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de voire amitié le plus profond silence à cet égard. Blâmer mon père sciait attaquer notre propre considération. Je vous sais gré, messieurs, de I intérêt que vous me témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire cesser les bruils oITensants qui courent par la ville, et desquels j'ai été insu <■ île par hasard. — Elle a raison, dit madame Grandet. — Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est de vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie. — Eh L ji ! ma fille, laisse à M. Cruchot le soin d'arranger celle affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton père et sait comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu de temps qui me rcsle à vivre, il faut, à tout prix, que ion père et loi vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son pelil jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme «rivait au gros noyer, il se cachail derrière le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille, et llollait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité de sou earaclère et le < i •*sir d'embrasser sou enfant. Souvent il deu email assis sur le pelit banc de bois pourri où Charles et .Eugénie s'élaieut juré un éternel
amour, pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée on dans son miroir. S'il se levait et recommençait sa promenade, elle s'asseyait complaisaoïuienl à la fenêtre ei se niellait à cxam.'.ier le pan de unir où pendaient les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les crevasses, des cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou blanche, un Seilum lies-abondant dans les vignes à Sauniur et à Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron asis par un beau jour de juin, sur le pelit banc, le dos appuyé au mur mitoyen, occupé à voir sa lille.
-- Qu'y a-t-il pour voire service, maître Cruchot? dit-il en apercevant le notaire. — Je viens vous par'er d'affaires. — Ah ! ah ! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus? — Non, non, il ne s'iL'it ;ias d'argent, mais de voire lille Eugénie. Tout le monde parle u ellj et de vous. — De quoi se mêle-ton ? Charbonnier esl maître chez lui. — 1) accord le cliarbonnier esl maître de se tuer aussi, ou, ce qui pis est, de jeter son argent par les fenêtres. — Somment cela? — Eh! mais voire femme est très-malade, mon ami. Vous devriez même consulter M. Ilergeriu, elle esl eu danger de mort. Si elle venait à mourir sans avoir élé soignée comme il faut, vous ne seriez pas tranquille, je le crois. — Ta ! la ! la ! ta ! vous savez ce qu'a ma femme ! Ces médecins, une fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent de cinq à six fois par jour. — Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'eniendrez. Ntms sommes de vieux amis; il n'y a pas, dans tout Sanmur. un homme qui prenne plus que moi d'intérêt à ce qui vous concerne ; j'ai donc dil vous dire cela. Maintenant, arrive qui plante, vous êtes majeur, vous s;ivez vous conduire allez. Ceci n est pas d'ailleurs l'affaire qui m'amjne. Il s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. Apres tout, vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous esl trop utile. Songez donc à la situation où vous seriez vis-à-vis voire fille, si madame Grandet mourail. Vous devriez des comptes à Eugénie, puisque vous êtes commun en biens avec votre femme. Voire lille sera en droit de réclamer le parlage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, elle succède à sa mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait jamais pensé à une licitalion.
— Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en terminant. — Mais savez-vous ce qu'elle a fait. Cruchot? — Quoi ? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père Grandet et de connaître la cause de la querelle. — Elle a donné son or. — Eh bien ! était-il à elle? demanda le notaire. — Ils me disent lous cela ! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras par un mouvement tragique. — Alles-vous, pour une misère, reprit, Cruchot, mettre des entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère? — Ah ! vous appelez six mille francs d'or une misère ? — Eh .' mon vieil, ami, savez-vous ce que coûtera l'inventaire et le partage la succession de votre femme si Eugénie l'exige ? — Quoi? — Deux, ou trois, quatre cent mille francs peui-être! Ne faudra-t-il pas liciter, et vendre pour connaître la véritable valeur ? au lieu qu'en vous entendant... — Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron, qui s'assit en pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire en lui disant : — La vie est bien dure ! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot, reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en droit. Montrez-moi le Code, je veux voir le Code! - Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mou métier? — Cela esl donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma Mlle — Elle hérite de sa mère. — A quoi servent donc les enfants' Ah ! ma femme, je l'aime. Elle est solide heureusement. C'est une la Bertellière. — Elle n'a pas un mois à vivre.
Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et jetant un regard effrayant à Cruchot : —Comment faire? lui dit-il. — Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'est-ce pas? Mais, pour Obtenir un partage de ce genre, ne la rudovez pas. Ce que je vous dis là. mon vieux, est contre mon intérêt. Qu'ai-je à faire, moi?... des liquidations, des inventaires, des ventes, des partages... — Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me trihouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l'or? — Non ; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous, tout Sauniur vous jette la pierre. — Les drôles! — Allons, les renies sont à 99. Soyez donc coulent une fois dans la vie.— A 9 ', Cruchot? — Oui. — Eh' eh! 99! dil le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop ag'ué parce qu'il venait d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dil : — Allons, la mère, tu peux passer la journée avec la lille, je vas à Froidfond. Soyez gentilles toutes doux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne femme : liens, voila dix écus pour ton reposoir de la Fêle-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un. légale-loi! amusez-vous, soyez joyeuses, portezvous bien. Vive la joie ! Il jela dix écus de six francs sur le lil de sa femme et lui prit la tête pour la baiser au front. — Bonne femme, lu
EUGÉNIE GRANDET
vas mieux, n'est-ce pas? — Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui pardonne en tenant votre fille exilée de votre cœur, dit-elle avec émotion.— Ta, ta, la, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons cela. — Bonté du ciel ! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens embrasser ton père, il te pardonne !
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers ses closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. Grandet commençait alors sa soixante-seizième année. Depuis deux ans principalement, son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné plus particulièrement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession de l'or, était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lut paraissait une chose contre nature. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter... — Ce serait à se couper la gorge , dit-il tout haut au milieu d'un clos en en examinant les ceps. Enfin, il prit son parti, revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de plier devant Eugénie, de la cajoler, de" l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses millions. Au moment où le bonhomme, qui , par hasard avait pris son passe-partout, montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en l'absence de Grandet , se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles , en examinant celui de sa mère.
— C'est tout à fait son front et sa bouche !
disait Eugénie au moment où le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or, madame Grandet cria : — Mon Dieu, ayez pitié de nous !
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi.
— Qu'est-ce que c'est
Sue cela? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre, u bon or! de l'or! s'écria-t-il. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah ! ah! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein? pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, lifille ! Tu es ma fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de tous ses membres. — N'est-ce pas, ceci est à Charles? reprit le bonhomme. — Oui, mon père, ce n'est pas a moi. Ce meuble est un dépôt sacré. —Ta ! ta ! ta ! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor. — Mon père!... Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque d'or, et fut oblige de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois l'œil à sa lille et au coffret, la repoussa si violemment en étendant le bras, qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
— Monsieur, monsieur I cria la mère en se dressant sur son lit. Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait a soulever l'or.
Ma mère souffre beaucoup. Voyez ; ne la tuei pas. — page :
— Mon père ! cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au nom de tous les saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort sur la croix, au nom de votri' salut éternel, mon père, au nom de ma vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à vous ni à moi ; elle est à un malheureux p;rent qui me l'a confiée, et je dois la lui rendre intacte.— Pourquoi la regardais- lu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que toucher. —Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père, enteadez-vous? — Monsieur, grâce ! dit la mère. — Mon père, cria E agénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée monta. EugéiiU sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma. — Eh bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid. — Monsieur, monsieur, vous m'assassinez ! dit la mère. — Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère
— mortellement malade,
vous tuerez encore votre fille. Allez, maintenant, blessure pour blessure !
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en hésitant.
— En serais-tu capable, Eugénie? dit-il. — Oui , monsieur , dit la mère. — Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'évanouit.—Là, voyez-vous, mon cher monsieur !
madame se meurt, cria Nanon. — Tiens, ma fille , ne nous brouillons pas pour un coffre.
Prends donc ! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit. — Toi, Nanon, va chercher M. Bergerin. — Allons, la mère, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien, va : nous avons l'ait la paix. Pas vrai, (ifille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce que tu voudras. Ah ! elle ouvre les yeux. Eh bien !
la more, mémére timère, allons donc ! Tiens, vois, j'embrasse Eugénie. Elle aime son cousin , elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le petit coffre.
Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc ! écoute .
tu auras le plus beau reposoir qui se soit jamais fait à Saumur. — Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant ! dit d'une voix faible madame Grandet. — Je ne le ferai plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre femme. Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée de louis qu'il éparpilla S\ir le lit. — Tiens, Eugénie, tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, égaye-toi, ma femme, porte-toi bien, tu ne manqueras dé rien, ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein?
Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées. — Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse. — Eh bien! c'est ça, dit-il en empochant les louis, vivons comme de bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au loto tous les soirs à deui sons. Faites vos farces! Hein, ma femme! — Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable, dit la noiir.inie , mais je ne saurais me lever. — Pauvre
EUGENIE GRANDET.
mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et toi, ma tille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon d'embrasser sa fille après une brouille ! ma filille ! Tiens, vois-tu, mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il à Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en parlerai plus, jamais.
M. Bergerin, le plus célèbre médecin de Satimur, arriva bientôt. La consultation finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme était bieû ma'., niais qu'un grand calme d'esprit, un régime doux et des soins munulieux pourraient reculer l'époque de. sa mort vers la fin de l'automne. — Ça coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues? — Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le médecin, qui ne put retenir un sourire. — Enfin, monsieur Dergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme d'honneur, pas vrai? Je me lie à vous, venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez convenable. Conservezmoi ma bonne femme; jv l'aime beaucoup, voyezvous, sans que ça paraisse, parce que, chez moi, tout se passe eu dedans et me trifouille l'âme. J'ai du chagrin.
Le chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère, pour lequel je dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tête, enfin ! et ça ne finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la, quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs.
Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de sa femme, dont la succession ouverte était une première mort pour lui ; malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les moindres volontés de la mère et de la fille étonnées; malgré les soins les plus tendres prodigues par Eugénie, madame Grandet marcha rapidement vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et dépérissait comme dépérissent la plupart des femmes atteintes, à cet âge, par la maladie. Elle était frêle autant que les feuilles des arbres en automne. Les rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute chrétienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822 éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience d'ange et son amour pour sa fille; elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, à laquelle ses derniers regards semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de laisser cette brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde égoïste qui voulait lui arracher sa toison, ses trésors. — Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans le ciel, tu le sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux motifs de s'attacher à cette maison où elle était née, où elle avait tant souffert, où sa mère venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la croisée et U chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle crut avoir méconnu l'âme de sou vieux père en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres : il venait lui donner le bras pour descen-
M un
dre au déjeuner ; il la regardait d'un œil presque bon pendant des heures entières; enfin il la couvait comme si elle eût été d'or. Le vieux tonnelier se ressemblait si peu à lui-même, il tremblait tellement devant sa fille, que Nanon et les cruchotins, témoins de sa faiblesse, l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque affaiblissement dans ses facultés; mais le jour où la famille prit le deuil, après le dîner auquel fut convié maître Cruchot, qui seul connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.
— Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée et :«s portes soigneusement closes, te voilà héritière de ta mère, et nous avons de petites affaires à régler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?
— Oui. — Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon père?— Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude où je suis. Je ne crois pas que lu veuilles me l'aire de la peine. — Oh ! mon père. — Eh bien ! il faut arranger tout cela ce soir. — Que
voulez-vous donc que je fasse? — Mais, fifille, ça ne me regarde pas. Dites -lui donc, Cruchot. — Mademoiselle, M. votre père ne voudrait ni partager, ni vendre ses biens , ni payer* des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut posséder. Donc, pour ceia, il faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise entre vous et M. votre père... — Cruchot, êtesvous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un enfant? — Laissez-moi dire, Grandet.
.— Oui, oui, mon ami.
Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller.
N'est-ce pas, fifille? — Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse?
demanda Eugénie impatientée. — Éh bien! dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous renonceriez à la succession de madame votre mère, et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous assure la nu-propriété... — Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie, donnez -moi l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions, qu'il s'essuya quelques gouttes de sueur venues sur son firont.
— Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros . faire enregistrer, si lu voulais renoncer purement et simplement à la succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en rapporter à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autanlde messes que lu voudrais a ceux pour lesquels tu en fais dire... Hein ! cent francs par mois, en livres? — Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père. — Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire observer que vous vous dépouillez... — Eh ! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait? — Tais-toi, Crucliot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugénie, tu ne te dédiras point, tu es une honnête fille, hein?
— Oh! mon père !...
Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer
— Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père ; wh tu loi rende
pire, si vulrc couteau eatj.uc seulement une parcelle de cet or, jt me... — p*ce 52.
EUGÉNIE GRANDET
ce qu'il t'a donné : nous sommes (inities. Voilà comment doivent se faire les affaires. La vie esl une affaire. Je te bénis! Tu es une vertueuse fille, qui aimebien son papa. Faisceque tu voudras maintenant. A demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire épouvanté. Vous verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie accomplissait elle-même sa spoliation. Cependant, malgré sa parole, à la fin de la première année, le vieux tonnelier n'avait pas encore donné un sou des cent francs par mois si solennellement promis à sa fille Aussi, quand Eugénie lui en parla plaisamment, ne putil s'empêcher de rougir; il monta vivement à son cabinet, revint, et lui présenta environ le tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu. — Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ça pour tes douze cents francs? — 0 mon père! vrai, me les donnez-vous.? — Je l'en rendrai autant l'année prochaine, dil-il en les lui jetant dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques, ajonta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir spéculer sur le sentiment de sa fille.
Néanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la nécessité d'initier sa fille aux secrcls du ménage. Pendant deux années cousécuiivcs il lui fil ordonner en sa présence le menu de la maison, et recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième année il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, il les avait si véritablement tournées chez elle en habitudes, qu'il lui laissa sans crainte les clefs de la dépense, et l'institua la maîtresse au logis.
Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence monotone d'Eugénie et de son père. Ce fut les mêmes actes consla/ment accomplis avec la régularité chronomélrique des mouvements de la vieille pendule. La profonde mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause, jamais un mot prononcé par elle ne justifia les soupçons que toutes les sociétés de Saumur formaient sur l'état du cœur de la riche héritière. Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Us lui avaient appris à jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la partie. Dans l'année 1S27, son père, sentant le poids des infirmités, fut forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot le notaire, dont la probité lui était connue. Puis, vers la fin de celte année, le bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par M. Bergcrin. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensée, comme dans celle de toutes les femmes aimantes, l'amour était le monde entier, et Charles n'était pas là. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne contrastat-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d'or. 11 restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. II se faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. II le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu'elle plaçât en secret elle-même les sacs d'argent les uns sur les antres, à ce qu'elle fermât la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son gilet, et qu'il lâtaitde temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le notaire, sentant que la rirhe héritière épouserait nécessairement son neveu le président si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins et d'attentions : il venait tous les jours se mettre aux ordres de Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout en or et en argent qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de s jii i abioet. H attirait à lui et roulait tontes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à Nanon : — Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabine*, où gisaient ses trésors en disant à sa fille : Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique. — Oui, mon père. — Veille à l'or, mets de l'or devant moi.
Eugénie lui éUT-luUcH louis sur une table, et il demeurait des
heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; cl, comme à un enfant, il lui échappait un soin ire pénible
— Ça me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses veux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à là vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coula la vie. Il appela Eugénie, qu il ne voyait pas quoiqu'elle lui agenouillée devant lui et qu'elle baignai de ses larmes une main déjà froide.
— Mon père, bénissez-moi. — Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en prouvant par celle dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares.
Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans celte maison, n'ayant que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d'être entendue et comprise, Nanon, le seul être qui 1 aimât pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins. La grande Nanon élan une providence pour Eugénie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une humble amie. Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait trois cent mille livres de renie en biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions placés en trois pour cent à soixante francs, et il valait alors soixantedix-sept francs; plus deux millionsen or etcenl mille francs en écus, sans compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à dix-sepi millions.
— Où donc est mon cousin? se dit-elle.
Le jour où maîire Cruchot remit à sa cliente l'état de la succession, devenue claire, et liquide, Eugénie resta seule avec Nanon, assises l'une et l'autre de chaque côté de la cheminée de celle salle si vide, où tout était souvenir, depuis la chaise à patins sur laquelle s'asseyait sa mère ju:qu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
— Nanon, nous sommes seules... — Oui, mademoiselle; et, si je savais où il est, ce mignon, j'irais de mon pied le chercher. — Il y a la mer entre nous, dil-elle.
Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de sa vieille servante, dans celte froide et obscure maison, qui. pour elle, composait tout l'univers, il n'était question, de Nantes à Orléans, que des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes fut de donner douze cents francs de rente viagère à Nanon, qui, possédant déjà six cents autres francs, devint un riche parti. En moins d'un mois, elle passa de l'état de fille à celui de femme, sous la protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nommé garde général des terres et propriétés de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eût cinquante-neuf ans, elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits avaient résisté aux attaques du temps. Grâce au régime de sa vie monastique, elle narguait la vieillesse par un teint eoloré, par une santé de fer. Tenl-êlre n'avait-elle jamais été aussi bien qu'elle le fut au jour de son mariage. Elle eut les bénéfices de sa laideur, et apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa ligure indestructible un air de bonheur qui fil envier par quelques personnes le sort de Cornoiller.— Elle est bon teint, disait le drapier.— Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle s'est conservée comme dans de la saumure, sous votre respect. — Elle est riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin. En sortant du vieux logis. Nation, qui était aimée de tout le voisinage, ne reçut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se rendre à la paroisse. Pour présent de noce, Eugénie lui donna irois douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence, parlait de sa maîtresse les larmes aux yeux : il se serait l'ail hacher pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugénie, madame Cornoiller eut désormais un bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari. Elle avait enfin une dépense à ouvrir, à fermer, des provisions à donner le malin, comme taisait son défunt maître. Puis elle eul à régir deux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée de raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle. Cornoiller cumula les fondions de garde et de régisseur. Il est inutile de dire que la cuisinière el la femme de chambre choisies par Nanon étaient de véritables perles. Mademoiselle Grandet eul ainsi quatre serviteurs dont le dévouement était sans bornes. Les fermiers ne s'aperçurent dont pas de la mort du bonhomme, tant il avait sévèrement établi les usages el coutumes de sop administration, qui fut soigneusement continuée par M. el madame Cornoiller.
A trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités de
la vie. Sa pale el irisle enfance s'était écouler auprès d'une mère
dont le cœur méconnu, froissé, avait toujours souffert, En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa tille .lavoir à vrVre, et lui laissa dans l'âme de légers remords el d'éternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugénie était, P"'ir elle, un prini ipe de mélancolie Après avoir entrevu son amant pendant quelques jours, elle lui avail donné son cœur entre deux baisers furtivement acceptés cl
EUGENIE GRANDET.
reçus; puis il était parti, mettant tout un monde entre elle et lui. fict amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs mêlées de frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée vers le bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une respiration : l'ànie a besoin d'absorber les sentiments d une autre àme, de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau phénomène humain, point de vie au cœur; l'air lui manque alors, il souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir Pour elle, la fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation , elle ne pouvait exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait l'éierui;é. Son cœur et l'Evangile lui signalaient deux mondes à attendre. Elle se plougeait nuit et jour au sein de deux pensées infinies, qui pour elle peul-èlre u'en faisaient qu une seule. Elle se retirait eu elle-même, aimant, et se croyant aimée. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors Délaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit, mais les bijoux rachetés à sou père, étalés orgueilleusement sur une couche de ouate dans un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante duquel s'était servi sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour travailler à une broderie, ouvrage de Peu dope, entrepris seulement pour mettre à son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant son deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille Cruchot, dont la politique était sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle de cerner l'héritière, en l'entourant des soins les plus affectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d une société composée des plus chauds et des plus dévoués cruehotins du pays, qui s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sûr tous les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son grand aumônier, son chambellan, sa première dame d'atours, son premier ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on lui en aurait trouvé un. C'était une reine, et la plus habilement adulée de toutes les reines. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes, elle est l'apanage des petits esprits, qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent. La flatterie sous-entend un intérêt. Aussi les personnes qui venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommée par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges, nouveau pour Eugénie, la lit d'abord rougir: mais insensiblement, et quelque grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa beauté, que si quelque nouveau venu l'eût trouvée laide, ce reproche lui aurait été beaucoup plus sensible alors que huit ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. M. le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où son esprit, sa personne, son instruction, son amabilité sans cesse étaient vantés. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille francs de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des Cruchot, dans les vastes domaines de l'héritière. — Savez-vous, mademoiselle, disait ud habitué, que les Cruchot ont à eux quarante mille livres de rente? — Et leurs économies? reprenait une vieille cruchotine, mademoiselle de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernièrement offrir à M. Cruchot deux cent mille francs de son élude. Il doit la vendre, s'il peut être nommé juge de paix. — Il veut succéder à M. de Bonfons dans la présidence du tribunal, et prend ses précautions, répondit madame d'Orsonval; car M. le président deviendra conseiller, puis président à la Cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver. — Oui, c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? M. le président avait taché de se mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans, malgré sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et eu chemise dont le jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui disait : Notre chère Eugénie ! Enfin, hormis le nombre des personnages, en remplaçant le loto par le whist, et en supprimant les figures de M. et de madame Grandet, la scène par laquelle commence cette histoire était à peu près la même que par le passé. La meule poursuivait toujours Eugénie et ses millions ; mais la meute plus nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles fût arrivé du fond des Indes, il eût donc retrouvé les mêmes personnages et les mêmes intérêts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite de grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le tableau comme autrefois, Charles eût encore été là le
souverain. Néanmoins il y avait un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie aux jours de sa fêle par le président était devenu ;. dique. fous les soirs il apportait à la riche héritière un gros el magnifique bouquet que madame Coreoiller mettait ostensiWemeni dans un bocal, et jetait secrètement dans un coin de la cour, aussi loi les visiteurs partis. Au commencement du printemps, madame des Grassins essaya de troubler te bonheur des cruehotins, en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond, donl la maison ruinée pouvait se relever, si l'héritière voulait lui rendre sa terre par un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la pairie, ie titre de marquise, el. prenant le sourire de dédain d Eugénie pour une approbation, elle allait disant que le mariage de M. le président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait. — Quoique M. de Froidfond ail cinquante ans, disait-elle, il ne paraît pas plus âgé que ne I esi M. Cruchot; il e>t veuf, il a des enfants, c'est vrai , mais il est marquis, il sera pair dw France, et par le lemps qui court trouvez donc des mariages de c*t acabit. Je sais, de science certaine, que le père Grande!, en réunissant tous ses biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enier sur les Froidfond. 11 me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme.
— Comment! Nanon. dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas une fois eu sept ans!...
Pendanlque ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord très-bien vendue. 11 avait réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le baptême de la Ligne lui lit perdre beaucoup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions interirnpieales aussi bien qu'en Europe, d'acheter el de vendre des hommes. Il vint donc sur les cotes d'Afrique et fil la traite des nègres, en joignant à son commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l'amenaient sesiuiérêts. Il porta dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment de libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans loin l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante encore que celle d'où il était tombé. A force de rouler à travers les hommes el les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idées se modifièrent el il devint sceptique. 11 n'eut plus de notions fixes sur le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était venu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, àpre à la curée. Il vendit des Chinois, des Nègres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes; il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les rfVoits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors à Saint-Thomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates, et les portait sur les places où elles manquaient. Si la noble et pure figure d Eugénie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image de Vierge que niellent sur leur vaisseau les marins espagnols, el s'il aliribua ses premiers succès à la magique influence des vœux et des prières de cette douce fille; plus tard, les négresses, les mulâtresses, les blanches, les javanaises, les aimées, ses orgies de toutes les couleurs, et les aveniures qu'il eut en divers pavs effacèrent complètement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa destinée hasardeuse avait commencé; mais il reniait sa famille : son oncle était un vieux chien qui hji avait filouté ses bijoux ; Eugénie n'occupait ni son cœur ni ses pensées, elle occupait une place dans ses affaires comme créancière d une somme de six mille francs. Celte conduite et ces idées expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les Indes, à Saint-Thomas, à la côte d'Afrique, à Lisbonne et aux Etats-Unis, le spéculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom, le pseudonyme de Sepherd. Cari Sepherd pouvait sans danger se montrer partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, résolu de faire forlune quibuscumque viis, se dépêche d'en finir avec l'infamie pour rester honnête homme pendant le restant de ses jours. Avec ce système, sa forlune fut rapide et brillante. En ts-27 donc, il revenait à Bordeaux, sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant à une maison de commerce royaliste. 11 possédait dix-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poudre d'or bien cerclés, desquels il comptait tirer sept ou huit pour cent en les monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également un genlilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, M. d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à la mode, et dont la fortune était aux îles. Pour réparer les prodigalités de madame d'Aubrion, il élait allé réaliser ses propriétés. M. et madame d'Aubrion. de la maison d'Aubrion-de-Buch, dont le dernier captai mourut avant 1TS9, réduits à une vingtaine de mille livres de renie, avaient une fille assez laide, que la mère voulait marier sans dot, sa fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris. C'était une enireprise donl le sucées eùi semblé problématique à tous les gens du monde materé l'Habilelé qu'ils prêtent aux femmes à la mode. Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa lille, d'en embarrasser unique ce fût, fût-ce même un homme ivre de noblesse. Mademoiselle d'Au-
EUGÉNIE GRANDET
brion était une demoiselle longue comme l'insecte, son homonyme ; maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état normal, mais complètement rouge après les repas, espèce de phénomène végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère de trente-huit ans, qui, belle encore, avait encore des prétentions. Mais, pour contre-balancer de tels désavantages, la marquise d'Aubrion avait donné à sa fille un air très-distingué, l'avait soumise à une hygiène qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair raisonnable, lui avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait dotée de jolies manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement cherché ; elle lui avait montré la manœuvre du pied, pour « l'avancer à propos et en faire admirer la petitesse, au moment où le nez avait l'impertinence de • rougir ; enfin elle avait tiré de sa fille un parti très - satisfaisant.
Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset à haute pression , elle avait obtenu des produits fémininssi curieux, que, pour l'instruction des mères , elle aurait dû les déposer dans un musée. Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait
Ïirécisément se lier avec ui. Plusieurs personnes prétendent même que, pendant la traversée, la belle madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer un gendre si riche. En débarquant à Bordeaux, au mois de juin 1827, II., madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble dans Le même hôtel et partirent ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion était criblé d'hypothèques, Charles devait le libérer. La mère avait léjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder son rez-de-chaussée à son gendre et à sa fille.
Ne partageant pas les préjugés de M. d'Aubrion sur La noblesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet ," à porter le nom d'Aubrion, à en prendre les armes, et à succéder, moyennant la constitution d'un majorât d#
Irent6-six mille livres de rente, à Aubrion, dans le titre de captai de fiuch et marquis d'Aubrion. En réunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant des sinécures, on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente à l'hôtel d'Aubrion. — Et quand •n a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que l'on va à la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre, on devient tout ce qu'on veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous serez, à votre choix, mailre. des requêtes au conseil d'Etat, préfet, secrétaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, ils se connaissent depuis l'enfance. |
Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé, pendant la traversée, toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main habile, et sous forme de confidences versées de cœur à cœur. Croyant les affaires de son père arrangées par son oncle, il se voyait ancré tout à coup dans la faubourg Saint-Germain, où tout la monde
Ça me réchauffe, riisait-il quelquefois. — pase 34
voulait alors entrer, et où, à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en Drézé. Ebloui par la prospérité de la Restauration, qu'il avait laissée chancelante, saisi par l'éclat des idées aristocratiques, son enivrement commencé sur le vaisseau se maintint à Paris, où il résolut de tout faire pour arriver à la haute position que son égoïste belle-mère lui faisait entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du monde, Annette conseilla vivement à son ancien ami de contracter cette alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises ambitieuses. Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très- séduisant : son teint avait bruni, ses manières étaient devenues décidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués à trancher, à dominer, à réussir. Charles respira plus à l'aise dans
Paris, en voyant qu'il pouvait y jouer un*rôle.
Des Grassins, apprenant son retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les dettes de son père. Il trouva Charles en conférence avec le joaillier auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de mademoiselle d'Aubrion , et qui lui en montrait les dessins. Malgré les magnifiques diamants que Charles avait rapportés des Indes, les façons , l'argenterie , • la joaillerie solide et futile du jeune ménage allaient encore à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins, qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode, qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en différents duels.
M. des Grassins était déjà venu trois fois, Charles l'écouta froidement ; puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris: — Les affaires de mon père ne sont pas les miennes. Je vous suis obligé, monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendsef et dont je ne saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur de mon front
fiour aller les flanquer à a tête des créanciers de mon père.
— Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en faillite? — Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion. Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifférent. D'ailleurs, vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de renies, son père n'a jamais fait faillite, ajouta.* t-il en poussant poliment le sieur des Grassins vers la porte.
Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie était assise sur le petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour, et où elle venait déjeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se complaisait en Ce moment, par la plus fraîche, la plus joyeuse matinée, à repasser dans sa mémoire les grands, les petits événements de son amour, et les catastrophes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait le joli pan de mur tout fendillé, presque en ruines, auquel il était défendu de toucher, de par La fantasque héritière, quoique Comoiller répétât souvent à sa femme qu'où serait écrasé dessous quelque jour. Eu ce moment, le facteur de poste frappa, remit une
EUGENIE GRANDET.
lettre à madame Cornoiller, qui vint au jardin en criant : — Mademoiselle, une lettre ! Elle la donna à sa maîtresse en lui disant : — C'est-y celle que vous attendez?
Ces mots retentirent aussi fortement au cœur d'Eugénie qu'ils retentirent réellement entre les murailles de la cour et du jardin.
— Paris ! c'est de lui. Il est revenu. Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait
trop vivement pourpouvoir la décacheter et la lire. La grande Nanon resta debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'échapper comme une fumée par les crevasses de son brun visage.
— Lisez donc, mademoiselle..
— Ah ! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par Saumur ?
— Lisez, vous le saurez.
Eugénie décacheta la lettre en tremblant. 11 en tomba un mandat
:.ur la maison madame des Grassins et Corret de Saumur. Nanon le ramassa.
« Ma chère cousine... »
— Je ne suis plus Eugénie , pensa-t-elle. Et son cœur se serra.
« Vous...»
— Il me disait tul Elle se croisa les bras,
n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— Est-il mort? demanda Nanon.
— Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
Elle lut toute la lettre que voici.
a Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis revenu riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de ma tante viennent de m'être apprises par M. des Grassins. La mort de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succéder. J'es-
père que vous êtes aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps, je l'éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment des illusions est passé. Que voulez-vous ' En voyageant à travers de nombreux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'enfant que j'étais au départ, je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense à bien des choses auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et je suis libre encore; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de nos petits projets ; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublié que je ne m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu, dans mes longues traversées, du petit banc de bois... p
Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents, et alla s asseoir sur une des marches de la cour.
« . ..du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et de la nuit où vous m'avez rendu, par votre délicate obligeance, mon avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je pensais couvent à vous, à l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien re-
gardé les nuages à neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi ne veux-je pas trahir une amitié sacrée pour moi ; non, je ne dois point vous tromper. 11 s'agit, en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait à toutes les idées que je me suis formées sur le mariage. L'amour dans le mariage est une chimère. Aujourd'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales et réunir toutes les convenances voulues par le monde en se mariant. Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui, peut-être, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur le mien. Je ne vous parlerai ni de vos mœurs, ni de votre éducation, ni de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris, et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultérieurs. Il entre dans mes plans de tenir un grand état de maison, de recevoir beaucoup de monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma situation ; il vous appartient de la connaître, et vous avez le droit de la juger. Aujourd'hui je possède quatre -vingt mille livres de rentes.
Cette fortune me permet de m'unir à la famille d'Aubrion, dont l'héritière, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa Majesté, et une position des plus brillantes. Je vous avouerai, ma chère cousine, que je n'aime pas le moins du monde mademoiselle d'Aubrion ; mais, par son alliance, j'assure à mes enfants une situation sociale dont un jour les avan tages seront incalculables : de jour en jour, les idées monarchiques reprennent faveur.
Donc, quelques années plus tard, mon fils, devenu marquisd'Aubrion, ayant un majorât de quarante mille livres de rente , pourra prendre dans l'Etat telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons à nos enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose l'état de mon cœur, de mes espérances et de ma fortune.
Il est possible que 4e votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années d'absence ; mais moi , je n'ai oublié ni votre indulgence, ni mes paroles ; je me souviens de
Le père Grandet. toutes- mêrae des Plus
légèrement données ,
et auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant un cœur moins jeune et moins probe, ne songerait même pas. En vous disant que je ne pense qu'à faire un mariage de convenance, et que je me souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sert, et vous dire que, s'il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images...
— Tan, ta ta. — Tan, ta ti. — Tinn. la, ta. — Toûn ! — Toûn, ta, ti. — Tinn, ta, ta,... etc., avait chanté Charles Grandet sur l'air de Non più andrai, en signant
< Votre dévoué cousin, Cbables. •
— Tonnerre de Dieu ! c'est y mettre des procédés, se dit-iL Et il avait cherché le mandat, et il avait ajouté ceci ; »
EUGENIE GRANDET.
P. S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins, de huit mille lianes à voire ordre, et payable en or, comprenant intérêts et capital île la somme que vous avez eu la bonté de me prêter. J'attends de Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me permettrez de vous offrir en témoignage de mon étemelle reconnaissance. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion, rue Ililleriu-Berlin. »
— Tar la diligence ! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais i nnc mille fois ma vie !
Epouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage, ni une planche sur le vaste océan des espérances. En se voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'écbalaud ou dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mojile de ce crime esl une sublime passion qui impose à la justice humaine. D'autres femmes baissent la tète et soutirent en silence; elles vont mourantes et résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, 1 amour des anges, l'amour lier, qui vit île sa douleur et qui en meurt, te fut le sentiment d'Eugénie après avoir lu celte horrible lettre. Elle jela ses regards au ciel en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à quelques mourants , avait projeté sur l'avenir un coup d'ceil pénélràut, lucide; puis Eugénie, se souvenant de cette mort et de celle vie prophétique, mesura d un regard loute sa destinée. Elle n'avait plus qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prières jusqu'au jour de sa délivrance.
— Ma mère avail raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.
Elle vint à pas lenis de son jardin dans la salle. Contre son habitude, elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminée duquel était toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins à son déjeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sèvres. Celle matinée devait être solennelle et pleine d'événements pour elle. Nanon lui annonça le curé de la paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était dans les intérêts du président de Bnnfoiis. Depuis quelques jours, le vieil abbé l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet, dans un sens purement religieux, de l'obligation où elle était de contracter mariage. En voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il venait chercher les mille francs qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit à Nanon de les aller chercher ; mais le curé se prit à sourire.
— Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille à laquellb loule la ville de Saumur s'intéresse, et qui, faute de charité pour elle-même, ne vil pas chrétiennement. — Mon Dieu! monsieur le curé, vous me trouvez dans un moment où il .m'est impossible de songer à mon prochain. Je suis tout occupée de moi. Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments assez féconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les tarir. — Eh bien! mademoiselle, en nous occupant de cette fille, nous nous occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le monde ou en suivre les lois. Obéir à voire destinée terrestre ou à voire destinée céleste. — Ah ! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix. Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite. — Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce violent parli. Le mariage est une vie, le voile esl une mort. — Eh bien ! la mort, la mort promptement, monsieur le curé, dit-elle avec une effrayante vivacité. — La mort ! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers là société, mademoiselle. N'êles-vous donc pas la mère des pauvres auxquels vous doi.nez des vêlements, du bois en hiver et du travail en éié ' Voire grande fortune esl un prêt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'cgoïsme; quant à rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord, pourriez-vous gérer seule voire immense fortuue? vous la perdriez peut-être. Vous auriez bientôt mille procès, et vous sériez1
irriée en d inextricables difficultés. Croyez votre pasteur : un époux vous est utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné. Je vous parle comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne pas faire votre salut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux ornementé, et auquel vous donnez de saints exemples.
Eu ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée par t.. vengeance et par un grand désespoir.
— Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici M. le curé. Je me lais, je venais von.- parler d'affaires, et je vois que vous êtes en grande conférence. Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre. Oh! monsieur le curé, ihi Eugénie, revenez dan. quelques instants, votre
appui m'Çfil eu ce n uni bien nécessaire. — Oui, ma pauvre enfant,
dit madame «les Grassins. Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet ei le curé. Ne sais-je pas le retour de votre
i ousin, son mariage avec mademoiselle d'Aubi ion ' utn len n'a
jamais son esprit dans sa poche.
Eugénie rougit et resta muette ; mais elle prit le parti d'affecter a l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père.
— Eh bien ! madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant M. le curé, vous savez qu'il est mon directeur. — Eh bien ' mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez,
Eugénie lut la lettre suivante :
« Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris depuis un mois... »
— Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main. Après une pause, elle reprit la lettre.
« ...Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et que tous les bans soient publiés... »
— Il m'écrivait donc au moment où... se dit Eugénie. Elle n'acheva pas, elle ne s'écria pas. comme une Parisienne : « Le polisson ! t Mais pour ne pas être exprimé, le mépris n'en fut pas moins complet.
« ... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires de son père, et des habiles manœuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il pas eu le front de me répondre, à moi qui, pendant cinq ans, me suis dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son honneur, que les affaires de son pire n'étaient pas les siennes. Un agréé serait en droit de lui demander trente à quarante mille francs d'honoraires, à un pour cent sur la somme des créances. Mais, patience, il esl bien légitimement dû douze cent mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son père en faillite. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce vieux caïman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la famille. Si M. le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur, le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugénie, à l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pensé, pour agir sans que lu lui aies parlé de celle affaire... »
Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever. — Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, nous verrons cela... — En ce moment, vous avez loule la voix de défunt votre père, dit madame des Grassins. — Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, dit lui Nanon. — Cela est vrai ; failes-moi l'avantage de venir avec moi, madame Cornoiller. — Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna la pensée qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher que de demeurer en élatde virginité dans le mariage? — Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme de Matrimonio le célèbre Sanchez, je pourrai vous le dire demain.
Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père et y passa la journée seule, sans vouloir descendre à l'heure du dîner, malgré les instances de Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Grandet n'avait été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. La nouvelle du relour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la ville. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle ne fut point satisfaite. Eugénie, qui s y était attendue, ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui l'agitaient. Elle sut prendre une ligure riante pour répondre à ceux qui voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs quittaient leurs tables.se payaient et discutaient les derniers coups de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de théâtre qui retentit dans Saumur, de là dans l'arrondissamenl el dans les quatre préfectures environnantes. — Rcslez, mousieur le président, dit Eugénie à M. de Boulons eu lui voyant prendre sa canne.
A cette parole, il n'y eut personne dans celle nombreuse assemblée qui ue se sentit ému. Le président pâlit et fui obligé de s'asseoir.
— Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaueourt. — C'est clair, le président de Eonfons épouse mademoiselle Grandet, s'écria madame d'Orsonval. — Voilà le meilleur coup de la partie, ilit l'abbé. CCI un beau schlrem. du le notaire.
Chacun dit son mot, chacun fil son calembour, tous voyaient l'Iic-
riiiere montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le draina
commencé depuis peut ans se dénouait. Dire, en face de tout Saumur, au président de rester, n'était-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son mari. Dans les petites villes, les convenances SO sévèrement observées, qu'uue infraction de ce genre y cnn-.ll. Oc a plus solennelle des promesses. — Monsieur le président, lui d génie d'une voix émue quand ils furent seuls, i VMk
EUGÉNIE GRANDET
plaît en moi. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le mariage vous donne sur moi, et nu m iin est à vous. Oh ! reprit-elle en le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas vous tromper, monsieur. J'ai dans le cu'ur un sentiment inextinguible. L'amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari : je ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon cœur. Mais vous ne posséderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service. — Vous me voyez prêt à tout, dit le président. — Voici douze cent mille francs, monsieur le président, diL-elle en tirant un papier de son sein ; partez pour Paris, non pas demain, non pas cette nuit, mais à l'inya:il même. Rendez-vous chez M. des Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle, rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance générale et notariée, bien en forme. Vous êtes magistral, je ne me lie qu'à vous en cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme; je m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie à l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.
Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie et d'angoisse.
—Je serai votre esclave! lui dit-il. — Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un regard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma parole.
Le président comprit, lui. qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit amoureux; aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus grande promptitude, afin qu'il n'arrivât aucune réconciliation entre les deux amants.
(Juand M. de Bonfons fdi parti, Eugénie tomba sur son fauteuil et fondit en larmes. Tout était consommé. Le président prit la poste, et se trouvait à Paris le lendemain soir. Dans la matinée du jour qui suivit son arrivée, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les créanciers en l'étude du notaire où étaient déposés les titres et chez lequel pas un ne faillit à l'appel. Quoique ce fussent des créanciers, il faut leur rendre justice : ils furent exacts. Là, le président de Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les intérêts dus. Le payement des intérêts fut pour le commerce parisien un des événements les plus étonnants de l'époque. Quand la quittance fut enregistrée et des Grassins payé de ses soins par le don d'une somm**. de cinquante mille francs que lui avait allouée Eugénie. le président se rendit à l'hôtel d Aubrion, et y trouva Charles au moment où il rentrait dans son appartement, accablé par son beau-père. Le vieux marquis venait de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous les créanciers de Guillaume Grandet seraient soldés.
Le président lui remit d'abord la lettre suivante.
Hou copsra, M. le président de Bonfons s'est chargé de vous remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle par laquelle je reconnais les avoir reçues de vous. On m'a parlé de faillite!... J'ai pensé que le fils d'un failli ne pouvait peut-être pas épouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jugé de mon esprit et de mes manières : je n'ai sans doute rien du monde, je n'en connais ni les calculs ni les mœurs, et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les conventions sociales auxquelles vous sacriliez nos premières amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que l'honneur de votre pèfe. Adieu, vous aurez toujours une fidèle amie dans votre cousine, Eugémb. b
Le prési lent sourit de l'exclamation que ne put réprimer cet ambitieux au moment où il reçut l'acte authentique.
— Nous nous annoncerons réciproquement nos mariages, lui dit-il. — Ah! vous épousez Eugénie. Eh bien ! j'en suis content, c'est une bonne fille. Mais, reprit-il frappé tout à coup par une réflexion lumineuse, elle est donc riche? — Elle avait, répondit le président d'un air goguenard, près de dix-neuf millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept aujourd'hui.
Charles regarda le président d'un air hébété.
— Dix-sept... mil... — Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous réunissons, mademoiselle Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous mariant.— Mon cher cousin, dit Charles en i etrouvant un peu d'assurance, nous pourrons nous pousser l'un l'autre. — D accord, dit le président. Voici, île plus, une petite caisse que je dois aussi ne remettre qu'à vous, ainiita-t-il en déposant sur une table le coffret dans lequel était la toilette. — Eh bien! mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant sans faire attention à Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de vous dire ce pauvre M. d'Aubrion, à qui la duchesse de Chaulieu vient de tourner la tête. Je vous le répèle, rien n'empêche™ votre mariage... — Rien, madame, ré-
pondit Charles. Les trois millions autrelois dus par mon père ont été soldés hier. — En argent? dît-elle. — Intégralement, intérêts et capital, et je vais faire réhabiliter sa mémoire. — Quelle bêtise' s'écria la belle-mère. Quel est ce monsieur ? dit-elle à l'oreille de son gendre, en apercevant le Cruchot. — Mon homme d'affaires, lui répondit-il à voix basse.
La marquise salua dédaigneusement M. de Bonfons et sortit.
— Nous nous poussons déjà, dit le président en prenant son chapeau. Adieu, mon cousin. — Il se moque de moi. ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner six pouces de fer dans le ventre.
Le président était parti. Trois jours après. M. de Bonfons, de retour à Saumur, publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nommé conseiller à la cour royale d'Angers. Avant de quitter Saumur, Eugénie fit fondre l'or des joyaux si longtemps précieux à son cœur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, à un ostensoir d'or et en lit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers el Saumur. Son mari, qui montra du dévouement dans une circonstance politique, devint président de chambre, el enfin premier président au bout de quelques années. Il attendit impatiemment la réélection générale aGu d'avoir un siège à la Chambre. Il convoitait déjà la pairie, el alors...
— Alors le roi sera donc son cousin, disait IS'anon, la grande Nation, madame Cornoiller, bourgeoise de Saumur, à qui sa maîtresse annonçait les grandeurs auxquelles elle étaii appelée. Néanmoins M. le président de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de CrucliQj) ne parvint à réaliser aucune de ses idées ambitieuses II mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur. Dieu, qui voit tout el ne frappe jamais à faux, le punissait sans doute de ses calculs et de l'habileté juridique avec laquelle il avait minuté, accurante Cruchot, son contrat de mariage où les deux futurs époux se donnaient I un à l'autre, au cas ou ils n'auraient pas d'enfants, i'univcrsatité de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien excepter ni réserver, en toute propriété, se dispensant même de la formalité de l'inventaire, sans que l'omission dudit inventaire puisse être opposée à leurs héritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc. Celle clause peut expliquer le profond respect que le président eut constamment pour la volonté, pour la solitude de madame de Bonfons. Les femmes citaient M. le premier président comme un des hommes les plus délicats, le plaignaient et allaient jusqu'à souvent accuser la douleur, la passion d'Eugénie, mais comme elles savent accuser une femme, avec les plus cruels ménagements- — Il faut que madame la présidente de Ronfons soit bien souffrante pour laisser son mari seul. Pauvre petite femme! Guérira-l-elle bientôt? Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas des médecins? E!le devient jaune depuis quelque temps; elle devrait aller consulter les célébrités de Paris. Comment peut-elle ne pas désirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas lui donner d'héritier, dans sa position? Savez-vous que cela est affreux; et si c'était par l'effet d'un caprice, il serait bien condamnable. Pauvre président!
Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles méditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère, Eugénie, habituée par le malheur et par sa dernière éducation à tout deviner, savait que le président désirait sa mort pour se trouver en possession de cette itrmense fortune, encore augmentée par les successions de son oncle le notaire et de son oncle l'abbé, que Dieu eut la fantaisie d'appeler à lui. La pauvre recluse avait pitié du président. La Providence la vengea des calculs et de l'infâme indifférence d'un époux qui respectait, comme la plus forte des garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugénie. Donner la vie à un enfant, n'était-ce pas tuer les espérances de l'égoïsme, les joies de l'ambition caressées par le premier président? Dieu jeta donc des masses d'or à sa prisonnière pour qui l'or était indifférent et qui aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensées, qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons fut veuve à trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente, encore belle, mais comme une femme est belle près de quarante ans. Son visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d'une personne qui n'a pas souillé son àme au contact du monde, mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l'existence étroite de la province. Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'éteint conformément au programme en vigueur ians ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l'image de sa vie Elle, accumule soigneusement ses revenus, et peut-être eût-elle semblé parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique
LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU
richement dotée, témoignent chaque année contre l'avarice que lui reprochent certaines personnes. Les églises de Saumur lui doivent quelques embellissements. Madame de Roulons que, par raillerie, on appelle mademoiselle, inspire généralement un religieux respect. Ce noble cœur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, devait donc être soumis aux calculs de l'intérêt humain. L'argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste, et lui donner de la déliance pour les sentiments.
— Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle à Nanon.
La main de cette femme panse les plaies ><ecrèles de toutes les familles. Eugénie marche au ciel ace(;ra(«A£née d'un cortège de bienfaits. La grandeur de son àme amoindrit les petitesses de son éducation
et les coutumes de sa vie première. Telle est l'histoire de cette femme, qui n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour être magnifiquement épouse et mère, n'a ni mari, ni enfants, ni famille. Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle. Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de M. le marquis de Froidfond. dont la famille commence à cerner la riche veuve comme jadis avaient fait les Cruchoi. Nanon et Cornoiller sont, dit-on dans les intérêts du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni Cornoiller, n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions dû monde.
Pans, septembre 1833
PIN D' EUGÉNIE GRANDET
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LE CHEF-DOEUVRE INCONNU