A MADAME DE PORTENDUÈRE
Portentluère, août 1829.
« Ma chère tante, je suis aussi contrarié qu'affligé des' escapades de Savinien. Marié, père de deux fils et d'une fille, ma fortune, déjà si médiocre relativement à ma position et à mes espérances, ne me permet pas de l'amoindrir d'une somme de cent mille francs pour payer la rançon d'un Portenduère pris par les Lombards. Vendez votre ferme, payez ses dettes et venez à Portenduère, vous y trouverez l'accueil que nous vous devons, quand même nos cœurs ne seraient pas entièrement à vous. Vous vivrez heureuse, et nous finirons par marier Savinien, que ma femme trouve charmant. Cette frasque n'est rien, ne vous désolez pas, elle ne se saura jamais dans notre province, où nous connaissons plusieurs filles d'argent trèsriches, et qui seront enchantées de nous appartenir.
« Ma femme se joint à moi pour vous dire toute la joie que vous nous ferez, et vous prie d'agréer ses vœux pour la réalisation de ce projet et l'assurance de nos respects affectueux.
« Luc-Savinien, comte de Portenduère. »
— Quelles lettres pour une Kergarouët! s'écria la vieille Bretonne en essuyant ses yeux. — L'amiral ne sait pas que son neveu est en prison, dit enfin l'abbé Chaperon; la comtesse a seule lu votre lettre, et seule a répondu. Mais il faut prendre un parti, reprit-il ;iprès une pause, et voici ce que j'ai l'honneur de vous conseiller. Ne vendez pas votre ferme. Le bail est à fin, et voici vingt-quatre ans qu'il dure ; dans quelques mois, vous pourrez porter son fermage à six mille francs, et vous faire donner un pot-de-vin d'un valeur de deux années. Empruntez à un honnête homme, et non aux gens de la ville qui font le commerce des hypothèques. Votre voisin est un digne homme, un homme de bonne compagnie, qui a vu le beau monde avant la révolution, et qui d'athée est devenu catholique. N'ayez point de répugnance à le venir voir ce soir, il sera très-sensible à votre démarche ; oubliez un moment que vous êtes Kercarouêt. — Jamais! dit la vieille mère d'un son de voix strident. —Enfin soyez une Kergarouët aimable ; venez quand il sera seul, il ne vous prêtera qu'à trois et demi, peut-être à trois pour cent, et vous rendra service avec délicatesse, vous en serez contente ; il ira délivrer luimême Savinien, car il sera forcé de vendre des rentes, et vous le ramènera. —Vous parlez donc de ce petit Minoret? — Ce petit a quatre-vingt-trois ans, reprit l'abbé Chaperon en souriant. Ma chère dame, ayez un peu de charité chrétienne, ne le blessez pas, il peut vous être utile de plus d'une manière. — Et comment? — Mais il a un ange auprès de lui, la plus céleste jeune fille. — Oui, celte petite Ursule... Eh bien! après?
Le pauvre curé n'osa poursuivre en entendant cet: Eh bien! après? dont la sécheresse et l'àpreté tranchaient d'avance la proposition qu'il voulait faire.
— Je crois le docteur Minoret puissamment riche. —Tant mieux pour lui. — Vous avez déjà très-indirectement causé les malheurs actuels de votre fils en ne lui donnant pas de carrière, prenez garde à l'avenir! dit sévèrement le curé. Dois-je annoncer votre visite à votre voisin? — Mais pourquoi, sachant, que j'ai besoin de lui, ne viendrait-il pas ?— Ah ! madame, en allant chez lui, vous paveres trois pour cent; et s'il vient chez vous, vous payerez cinq, dit le curé, qui trouva cette belle raison afin de décider la vieille dame. Et si vous étiez forcée de vendre votre ferme par Dionis le notaire, par le greffier Massin, qui vous refuseraient des fonds en espérant profiter de votre désastre, vous perdriez la moitié de la valeur des Bordières. Je n'ai pas la moindre influence sur des Dionis, des Massin, des Levrault, les gens riches du pays qui convoitent votre ferme et savent votre fils en prison. — Ils le savent, ils le savent! s'écriat-elle en levant les bras. Oh ! mon pauvre curé, vous avez laissé refroidir votre café... Tienneite ! Tiennette !
Tiennette, une vieille Bretonne à casaquin et à bonnet breton, âgée de soixante ans, entra lestement, et prit, pour le faire chauffer' le café du curé.
— Soyez paisible, monsieur le recteur, dit-elle en voyant que le curé voulait boire, je le mettrai dans le bain-marie, il ne deviendra point mauvais. — Eh bien ! reprit le curé de sa voix insinuante, j'irai prévenir M. le docteur de votre visite, et vous viendrez.
La vieille mère ne céda qu'après une heure de discussion, pendant laquelle le curé fut obligé de répéter dix fois ses arguments. Et encore laitière Kergarouët ne fut-elle vaincue que par ces derniers mots : — Savinien irait ! — Il vaut mieux alors que ce soit moi, ditelle.
Neuf heures sonnaient quand la petite porte ménagée dans la grande se fermait sur le curé, qui sonna vivement à la grille du docteur. L'abbé Chaperon tomba de Tiennette en Bougival, car la vieille nourrice lui dit : — Vous venez bien tard, monsieur le curé ! comme l'autre lui avait dit : — Pourquoi quittez-vous sitôt madame quand elle a du chagrin?
Le curé trouva nombreuse compagnie dans le salon vert et brun du docteur, car Dionis était allé rassurer les héritiers en passant chez Massin pour leur répéter les paroles de leur oncle.
— Ursule, dit-il, a, je crois, un amour au coeur qui ne lui donnera que peine et soucis; elle parait romanesque (l'excessive sensibilité s appelle ainsi chez les notaires ) , et nous la verrons longtemps fille. Ainsi, pas de défiance; soyez aux petits soins avec elle, et soyez les serviteurs de votre oncle, car il est plus fin que cent (joupils, ajouta le notaire, sans savoir que Goupil est la corruption dis mot latin vulpes, renard.
Donc, mesdames Massin et Crémière, leurs maris, le maître de poste et Désiré formaient avec le médecin de Nemours et Bongrand une assemblée inaccoutumée et turbulente chez le docteur. L'abbé Chaperon entendit en entrant les sons du piano. La pauvre Ursule achevait la symphonie en la de Beethoven. Avec la ruse permise à l'innocence, l'enfant, que son parrain avait éclairée <'i h qui les héritiers déplaisaient, choisit celle musique grandiose et qui doit être étudiée pour être comprise, afin de dégoûter ces femmes de leur envie. Plus la musique est belle, moins les ignorants la goûtent. Aussi, quand la porte s'ouvrit et que l'abbé Chaperon montra sa têle vénérable : — Ah ! voilà monsieur le curé ! s'écrièrent les héritiers heureux de se lever tous et de mettre un terme à leur supplice.
L'exclamation trouva un écho à la table de jeu où Bongrand, le médecin de Nemours et le vieillard étaient victimes de l'outrecuidance avec laquelle le percepteur, pour plaire à son grand-oncle, avait proposé de faire le quatrième au whist. Ursule quitta le forte. Le docteur se leva comme pour saluer le curé, mais bien pour arrêter la partie. Après de grands compliments adressés à leur oncle sur le talent de sa filleule, les héritiers tirèrent leur révérence.
— Bonsoir, mes amis ! s'écria le docteur quand la grille retentit. — Ah ! voilà ce qui coule si cher, dit madame Crémière à madame Massin quand elles furent à quelques pas. — Dieu me garde de donner de l'argent pour que ma petite Aline nie fasse des charivaris pareils dans la maison, répondit madame Massin. — Elle dit que c'est de Bethoran, qui passe cependant pour un grand musicien, dit le receveur, il a de la réputation. — Ma foi. ce ne sera pas à Nemours, reprit madame Crémière, et il est bien nommé Bête-à-vent. — Je crois que notre oncle l'a fait exprès pour que nous n'y revenions plus, dit Massin, car il a cligné ciss yeux en montrant le volume vert à sa petite mijaurée. — Si c'est avec ce carilkm-là qu'ils s'amusenlj, reprit le mailre de poste, ils fout bien de rester entre eux. — Il faut que M. le juge de paix aime bien à jouer pour entendre ces sonacles, dit madame Crémière. — Je ne saurai jamais jouer devant des personnes qui ne comprennent pas la musique, dit Ursule en venant s'asseoir auprès de la table de jeu. — Les sentiments chez les personnes richement organisées ne peuvent se développer que dans une sphèra amie, dit le curé de Nemours. De même que le prêtre ne saurait bénir en présence du mauvais esprit, que le châtaignier meurt dans une terre grasse, un musicien de génie éprouve une défaite intérieure quand il est entouré d'ignorants. Dans les arts, nous devon»
recevoir des âmes qui servent de milieu à notre âme autant de force que nous leur en communiquons. Cet axiome, qui régit les affections humaines, a dicté les proverbes : — 11 faut hurler avec les loups. — Oui se ressemble s'assemble. Mais la souffrance que vous devez avoir éprouvée n'atteint que les natures tendres et délicates. —Aussi, mes amis, dit le docteur, une chose qui ne ferait que de la peine à une femme pourrait-elle tuer ma petite Ursule. Ah ! quand je ne serai plus, élevez entre cette chère fleur et le monde cette haie protectrice dont parlent les vers de Catulle : Ut flos, etc. — Ces dames ont été cependant bien flatteuses pour vous, Ursule, dit le juge de paix en souriant. — Grossièrement flatteuses, fit observer le médecin de Nemours. —J'ai toujours remarqué de la grossièreté dans les flatteries de commande, répondit le vieux Minoret. Et pourquoi?— Une pensée vraie porte avec elle sa finesse, dit l'abbé. — Vous avez dîné chez madame Portenduère? dit alors Ursule, qui interrogea l'abbé Chaperon en lui jetant un regard plein d'inquiète curiosité. —Oui, la pauvre dame est bien affligée, et il ne serait pas impossible qu'elle vînt vous voir ce soir, monsieur Minoret. — Si elle est dans le chagrin et qu'elle ait besoin de moi, j'irai chez elle ! s'écria le docteur. Achevons le dernier rubier.
t ne sortait point en soutane, et conserrait le tricorne... — pagr 6.
Par-dessous la table, Ursule pressa la main du vieillard.
— Son (ils, dit le juge de paix, était un peu trop simple pour habiter Paris sans un mentor. (Juanil j'ai su qu Ou prenait ici, près du notaire, des renseignements sur la ferme die la vieille dame, j'ai deviné qu'il escomptait la mort de sa mère. — L'en croyez-vous capable .' dit Ursule en lançant un regard terrible à M. liongraud. qui se dit en lui-même : Hélas ! oui, elle l'aime. — Oui et non, dit le médecin de Nemours. Saviuien a du bon, et la raison en est qu'il est en
prison ; les fripons n'y vont jamais. — Mes amis, s'écria le vieux Minoret, en voici bien assez pour ce soir, il ne faut pas laisser pleurer une pauvre mère une Minute de plus quand on peut sécher ses larmes.
Les quatre amis se levèrent et sortirent, Ursule les accompagna jusqu'à la grille, regarda sou parrain et le curé frappant à la porte en face, et quand Tiennette b:s eut introduits, elle s'assit sur une des bornes extérieures de la mai uni. ayant la Bougival près d'elle.
— Madame la vicomtesse, «lit le curé, qui entra le premier dans la petite salle, M. le docteur Mi aoret n'a point voulu que vous prissiez la peine de venir chez lui... — Je suis trop de l'ancien temps, madame, reprit le docteur, po»«r ne pas savoir tout ce qu'un homme doit à une personne de votfe qualité, et je suis trop heureux, d'après ce que m'a dit M. le curé, de pouvoir vous servir en quelque chose.
Madame de Portenduère, fi qui la démarche convenue pesait tant que depuis le départ de l'abbé Chaperon elle voulait s'adresser au notaire de Nemours, fut si surprise de la délicatesse de Minoret qu'elle se leva pour répondre à son salut etlui montra un fauteuil.
— Asseyez-vous, monsieur, dit-elle d'un air royal. Notre cher curé vous aura dit que le vicomte est en prison pour quelques dettes de jeune homme, cent mille livres... Si vous pouviez les lui prêter, je vous donnerais une garantie sur ma ferme des Bordières. — Nous en parlerons, madame la vicomsesse, quand je vous aurai ramené monsieur votre fils, si vous me permettez d'être votre intendant en cette circonstance. — Très-bien, monsieur le docteur, répondit la vieille dame en inclinant la tête e* regardant le curé d'un air qui voulait dire : Vous avez raison, il est homme de bonne compagnie. — Mon ami le docteur, dit alors le curé, vous le voyez, madame, est plein de dévouement pour votre maison. — Nous vous en aurons de la re • connaissance, monsieur, dit madame de Portenduère en faisant visiblement un effort ; car à votre âge s'aventurer dans Paris à la piste des méfaits d'un étourdi... — Madame, en soixante-cinq, j'eus l'honneur de voir l'illustre amiral de Portenduère chez cet excellent H. de Malesherbes, et cher M. le comte de Buffon, qui désirait le juestionner sur plusieurs faits curieux de ses voyages. Il n'est pas mpossible que feu M. de Portenduère, votre mari, s'y soit trouvé. La marine française était alors glorieuse, elle tenait tête à l'Angleterre, et le capitaine apportait dans cette partie sa quote-part de courage» Avec quelle impatience, en quatre-vingt-trois et quatre, attendait-on des nouvelles dm camp de Saint-Roch ! J'ai failli partir comme médecin des armées du roi. Votre grand-oncle, qui vit encore, l'amiral Kergarouët, a soutenu dans ce temps-là son fameux combat, car il était sur la B»lle-Pou,U. — Ah ! s'il savait son petit-neveu en prison ! — M. le vicomte n'y sera plus dans deux jours, dit le vieux Minoret en se levant.
Il tendit la main pour prendre celle de la vieille dame, qui se la laissa prendre, il y déposa un baiser respectueux, la salua profondément et sortit ; mais il rentra pour dire au curé : — Voulez-vous, mon cher abbé, m'arrêter une place à la diligence pour demain matin?
Le curé resta pendant une demi-heure environ à chanter les louanges du docteur Minoret, qui avait voulu faire et avait fait la conquête de la vieille dame.
— Il est étonnant pour son âge, dit-elle; il parle d'aller à Paris et de faire les affaires de mon fils, comme s'il n'avait que vingt-cinq ans II a vu la bonne compagnie. — La meilleure, madame; et aujourd'hui plus d'un fils de pair de France pauvre serait bien heureux d'épouser sa pupille avec un million. Ah! si cette idée passait par le cœur de Savinien, les temps sont si changés que ce n'est pas de votre côté que seraient les plus grandes difficultés, après la conduite de votre fils.
L'étonncment profond où cette dernière phrase jeta la vieille dame permit au curé de l'achever.
— Vous avez perdu le sens, mon cher abbé Chaperon. — Vous y penserez, madame, et Dieu veuille que votre fils se conduise désormais de manière à conquérir l'estime de ce vieillard! — Si ce n'était pas vous, monsieur le curé, dit madame de Portenduère, si c'était un autre qui me parlât ainsi... — Vous ne le verriez plus, dit en souriant l'abbé Chaperon. Espérons que votre cher fils vous apprendra ce qui se passe à Paris en fait d'alliances. Vous songerez au bonheur de Savinien, et, après avoir déjà compromis son avenir, ne l'empêchez pas de se faire une position. — Et c'est vous qui me dites cela? — Si je ne vous le disais point, qui donc vous le dirait? s'écria le prêtre en se levant et faisant une prompte retraite.
Le curé vit Ursule et son parrain tournant sur eux -mêmes dans la cour. Le faible docteur avait été tant tourmenté pu sa filleule qu'il venait de céder : elle voulait aller à Paris et lui donnait mille prétextes, il appela le curé, qui vint, et le pria île retenir teint le coupé pour lui. le soir même, si le bureau de la diligence était encore ouvert. Le lendemain, à six heures et demie du soir, le vieillard et la jeune fille arrivèrent à Paris, où, dans la soirée même, le docteur alla
consulter son notaire. Les événements politiques étaient menaçants.
La j»ge de paix de Nemours avait dit plusieurs fois, la veille, au docteur.'pendant sa conversation, qu'il fallait être fou pour conserver un sou de rente dans les fonds, tant que la querelle élevée entre la presse ei la cour ne serait pas vidée. Le notaire de Minoret approuva le conseil indirectement donné par le juge de paix. Le docteur profita donc de son voyage pour réaliser ses actions industrielles et ses ventes, qui toutes se trouvaient en hausse, et déposer ses capitaux à la Banque. Le notaire engagea son vieux client à vendre aussi les fouds laissés par M. de Jordy à Ursule, et qu'il avait fait valoir en bon père de famille. Il promit de mettre en campague un agent d'affaires excessivement ruse pour traiter avec les créanciers de Savinien; mais il fallait, pour réussir . que le jeune homme eût lt courage de rester quelques jours encore en prison.
— La précipitation dans ces sortes d'affaires coûte au moins quinze pour cent, dit le notaire au docteur. Et d'abord vous n'aurez pas vos fonds avant sept ou huit
jours.
Quand Ursule appril que Savinien serait encore au moins une semaine en prison , elle pria son tuteur de la laisser l'y accompagner une seule fois. Le vieux Minoret refusa. L'oncle et la nièce étaient logés dans un hôtel de la rue Croix-des-Petits- Champs, où le docteur avait pris tout un appartement convenable; et, connaissant la religion de sa pupille, il lui fil promettre de n'en point sortir quand il serait dehors pour ses aflaires. Le bonhomme promenait Ursule dans Paris, lui faisait voir les passages, les boutiques, les boulevards ; mais rien ne l'amusait ni ne l'intéressait.
— Que veux-tu? lui disait le vieillard. — Voir Sainte-Pélagie, répondait-elle avec obstination.
Minoret prit alors un fiacre et la mena jusqu'à la rue de la Clef, où la voiture stationna devant l'ignoble façade de cet ancien couvent transformé en prison.
La vue de ces hautes murailles grisâtres dont toutes les fenêtres sont grillées, celle de ce guichet où l'on ne peut entrer qu'en se baissant (horrible leçon!), cette masse sombre dans un quartier plein de misères et où elle se dresse entourée de rues désertes comme une misère suprême : cet ensemble de choses tristes saisit Ursule et lui fit verser quelques larmes.
— Comment, dit-elle, emprisonne-t-on des jeunes gens pour de l'argent? comment une dette donne-t-elle à un usurier un pouvoir que le roi lui-même n'a pas? Il est donc là! s'écria-t-elle. Et où? mon parrain, ajouta-t-elle en regardant de fenêtre en fenêtre. — Ursule, dit le vieillard, tu me fais faire des folies. Ce n'est pas l'oublier, cela. — Mais, reprit-elle, s'il faut renoncer à lui, dois-je aussi ne lui porter aucun intérêt? Je puis l'aimer et ne me marier à personne. — Ah! s'écria le bonhomme, il y a tant de raison dans ta déraison, que je me repens de l'avoir amenée.
Trois jours après, le vieillard avait les quittances en règle, les tilres et toutes les pièces établissant la libération de Savinien. Cette liquidation, y compris les honoraires de l'homme d'affaires, s'était opérée pour une somme de quatre-vingt mille francs. Il restait au doreur huit cent mille francs, que sou notaire lui fit mettre en bons
du Trésor, afin de ne pas perdre trop d'intérêts. Il gardait vingt mille francs en billets de banque pour Savinien. Le docteur alla lui-même lever l'écrou le samedi à deux heures, et le jeune vicomte, instruit déjà par une lettre de sa mère, remercia son libérateur avec une sincère effusion de cœur.
— Vous ne devez pas tarder à venir voir votre mère, lui dit le vieux Minoret.
Savinien répondit avec une sorte de confusion qu'il avait contracté dans sa prison une dette d'honneur, et raconta la visite de ses amis.
— Je vous soupçonnais quelque dette privilégiée, s'écria le docteur en souriant. Votre mère m'emprunte cent mille francs, mais je n'en ai payé que quatre-vingt mille : voici le reste, ménagez-le bien, monsieur", et considérez ce que vous en garderez comme votre enjeu au tapis vert de la forlune.
Pendant les huit derniers jours, Savinien avait fait des réflexions
sur l'époque actuelle. La concurrence en toute chose exige de grands travaux à qui veut une fortune. Les moyens illégaux demandent plus de talent et de pratiques souterraines qu'une recherche à ciel ouvert.
Les succès dans le monde, loin de donner une position , dévorent le temps el veulent énormément d'argent. Le nom de Portenduère , que sa mère lui disat tout puissant , n'était rien à Paris. Son cousin le député, le comte de Portenduère, faisait petite figure ausein de la Chambre élective en présence de la pairie, de la cour, et n'avait pas trop de son crédit pour lui-même. L'amiral de Kergarouêt n'existait que par sa femme. Il avait vu des orateurs, des gens venus du milieu social inférieur à la noblesse ou de petits gentilshommes être des personnages influents. Enfin l'argent était le pivot, l'unique moyen, l'unique mobile d'une société que Louis XVIII avait voulu créer à l'instar de celle d'Angleterre. De la rue de la Clef à la rue Croixdes-Petiis- Champs, le gentilhomme développa le résumé de ses méditations , en harmonie d'ailleur»avec le conseil de de Musay, au vieux médecin.
— Je dois, dit-il, me faire oublier pendant trois ou quatre ans, et chercher une carrière.
Peut-être me ferais-je un nom par un livre de haute politique ou de statistique morale, par quelque traité sur une des grandes questions actuelles. Enfin, tout en cherchaat à me marier avec une jeune personne qui me donne l'éligibilité, je travaillerai dans l'ombre et le silence.
En étudiant avec soin la figure du jeune homme, le docteur y reconnut le sérieux de l'homme blessé qui veut une revanche. 11 approuva beaucoup ce plan.
— Mon voisin, lui dit-il en terminant, si vous ayez dépouillé la peau de la vieille noblesse, qui n'est plus de mise aujourd'hui, après trois ou quatre ans de vie sage et appliquée, je me charge de vous trouver une jeune personne supérieure, belle, aimable, pieuse, et riche de sept à huit cent mille francs, qui vous rendra heureux et de laquelle vous serez fier, mais qui ne sera noble que par le cœur. — Eh! docteur, s'écria le jeune homme, il n'y a plus de noblesse aujourd'hui, il n'y a plus qu'une aristocratie. — Allez payer vos dettes
Il aperçut alors Ursule dans le désordre où les cahots avaient mis sa tête. — page 36.
URSULE MIROUET.
d'hni'.neur, et revenez ici ; je vais retenir le coupé «le la diligence, car n>',( pupille est avec moi, dit le vieillard.
Le soir. A six heures, les trois voyageurs partirent par la Ducler de la rue Daiiphine. Ursule, qui avait mis un voile, ne dil pas un mot. Après avoir envoyé, par un mouvement de galanterie superficielle, ce baiser ipu lit (lie/ Mrsule autant de ravages qu'en aurait lait un ivre d'amour, Savinien avait entièrement oublié la pupille du docteur dans l'enfer de ses dettes A Paris, et d'ailleurs son amour sans espoir pour Emilie de Kergarouët ne lui permettait pas d'accorder un sou- \enir A quelques regards échangés avec une petite fille de Nemours; il ne la reconnut done pas quand le vieillard la lit monter la première et se mit auprès d'elle pour la séparer du jeune vicomte.
— J'aurai des comptes A vous rendre, dil le docteur au jeune homme, je vous apporte toutes vos paperasses. — J'ai failli ne pas partir, dit Savinien, car il m'a fallu me commander des habits et du linge ; les Philistins m'ont tout pris, et j'arrive en enfant prodigue.
Quelque intéressants que fussent les sujets de conversation entre le jeune homme et le vieillard, quelque spirituelles que fussent certaines réponses de Savinien, la jeune fille resta muette jusqu'au crépuscule, son voile vert baissé, ses mains croisées sur son chAle.
— Mademoiselle n'a pas l'air d'être enchantée de Paris? dit enfin Savinien piqué. — Je reviens à Nemours avec plaisir, répondit-elle d'une voix émue en levant son voile.
Malgré l'obscurité, Savinien la reconnut alors A la grosseur de ses nattes et A ses brillants yeux bleus.
— Et moi je quille Paris sans regret pour venir m'enlerrer à Nemours, puisque j'y retrouve ma belle voisine, dit-il. J'espère, monsieur le docteur, que vous me recevrez chez vous; j'aime la musique, et je me souviens d'avoir entendu le piano de mademoiselle Ursule. — Je ne sais pas, monsieur, dit gravement le docteur, si madame votre mère vous verrait avec plaisir chez un vieillard qui doit avoir pour cette chère enfant toute la sollicitude d'une mère.
Cette réponse mesurée fit beaucoup penser Savinien, qui se souvint alors du baiser si légèrement envoyé. La nuit était venue, la chaleur était lourde, Savinien et le docteur s'endormirent les premiers. Ursule, qui veilla longtemps en faisant des projets, succomba vers minuit. Elle avait ôlé son petit chapeau de paille commune tressée. Sa tête couverte d'un bonnet brodé se posa bientôt sur l'épaule de son parrain. Au petit jour, A Bouron, Savinien s'éveilla le premier. 11 aperçut alors Ursule dans le désordre où les cahots avaient mis sa tête : le bonnet s'était chiffonné, retroussé ; les nattes déroulées tombaient de chaque côté de ce visage animé par la chaleur de la voiture; mais dans cette situation, horrible pour les femmes auxquelles la toilette est nécessaire, la je»"^«se et la beauté triomphent. L innocence a toujours un beau sommeil. Les lèvres er.tr' ouvertes laissaient voir de jolies dents, le chàle défait permettait de remarquer, sans offenser Ursule, sous les plis d'une robe de mousseline peinte, toutes les grâces du corsage. Enfin, la pureté de cette âme vierge brillait sur celte physionomie et se hissait voir d'autant mieux qu'aucune autre expression ne la troublait. Le vieux Minoret, qui s'éveilla, replaça la tête de sa lille dans le coin de la voiture pour qu'elle fût plus A son aise; elle se laissa faire sans s'en apercevoir, tant elle dormait profondément après toutes les nuits employées A penser au malheur de Savinien.
— Pauvre petite! dit-il a son voisin, elle dort comme un enfant qu'elle est. — Vous devez en être fier, reprit Savinien, car elle parait être aussi bonne qu'elle est belle ! — Ah! c'est la joie de la maison. Elle serait ma fille, je ne l'aimerais pas davantage. Elle aura seize ans le 5 lévrier prochain. Dieu veuille que je vive assez pour la marier A un homme qui la rende heureuse. .1 ai voulu la mener au spectacle à Paris, où elle venait pour la première fois; elle n'a pas voulu, le curé de Nemours le lui avait défendu. — Mais, lui ai-je dit, quand tu seras mariée, si ton mari veut t'y conduire? — Je ferai tout ce «pie désirera mou mari, m'a-l-elle répondu. S'il me demande quelque chose de mal et nue je sois assez faible pour lui obéir, il sera chargé de ces fauteslà devant Dieuj aussi puiserai-je la force de résister, dans son intérêt bien entendu.
En entrant à Nemours, à cinq heures du matin, Ursule s'éveilla WUte honteuse de son désordre, et de rencontrer le regard plein d'admiration de Savinien. Pendant l'heure que la diligence mit à venir de
Bouron, où elle s'arrêta quelques minutes, le jeune i une s'était
épris d'Ursule. Il Avait étudié ta candeur de celte àme, la beauté* du corps, la blancheur du teint, la finesse des traits, le charme de la voix
qui avait prononcé la phrase si «ointe et si expressive OÙ la pauvre
enfant disait tout en ne voulant rien dire. Enfin je ne sais quel pressentiment lui fit voir dans Ursule la femme que le docteur lui avait
dépeinte en l'encadrant d'or avec ces mots magiques: sept A huit cent mille francs!
Dans trois ou quatre ans, elle aura vingt ans. j'en aurai vingtsipl ; le bonhomme a parlé d'épreuves, de travail, de lionne conduite I Quelque lin qu'il paraisse, il finira par nu: dire son senel
Les trois voisins se séparèrent en face de leurs maisons, et Savilien mit de la coquetterie dans ses adieux en lançant à Ursule un regard plein de soilii il. liions. Madame de l'urlcmhiiTc laissa son lils dormir jusqu'à midi. Malgré la fatigue du Voyage, le docteur et Ursule
allèrent A la grand'messe. La délivrance de Savinien et son retour en compagnie du docteur avaient expliqué le but de son absence aux politiques de la ville et aux hérilieps réunis sur la place en un conciliabule semblable à celui qu'ils y tenaient quinze jours auparavant. Au grand étonnement des groupes, A la sortie de la messe, madame de Portenduère arrêta le vieux Minoret, qui lui offrit le bras et la reconduisit. La vieille dame voulait le prier A dîner, ainsi que sa pupille, aujourd'hui même, en lui disant que M. le curé serait 1 autre convive.
— Il aura voulu montrer Paris à Ursule, dit Minoret-Levrault. — Peste! le bonhomme ne fait pas un pas sans sa petite bonne, s'écria Crémière. — Pour que la bonne femme Portenduère lui ait donné le bras, il doit se passer des choses bien intimes entre eux, dit Massin. — Et vous n'avez pas deviné que votre oncle a vendu ses rentes et débloqué le petit Portenduère! s'écria Goupil. Il avait refusé mon patron, mais il n'a pas refusé sa patronne... Ah ! vous êtes cuits. Le vicomte proposera de faire un contrat au lieu d'une obligation, et le docteur fera reconnaître à son bijou de filleule par le mari tout ce qu'il sera nécessaire de donner pour conclure une pareille alliance. — Ce ne serait pas une maladresse que de marier Ursule avec M. Savinien, dit le boucher. La vieille dame donne A dîner aujourd'hui à M. Minoret, Tiennette est venue dès cinq heures me retenir un filet de bœuf. — Eh bien ! Dionis, il se fait de belle besogne !... dit Massin en courant au-devant du notaire, qui venait sur la place. — Eh bien ! quoi? tout va bien, répliqua le notaire. Votre oncle a vendu ses renies, et madame de Portenduère m'a prié de passer chez elle pour signer une obligation de cent mille francs hypothéqués sur ses biens et prêtés par votre oncle. — Oui ; mais si les jeunes gens allaient se marier? — C'est comme si vous me disiez que Goupil est mon successeur, répondit le notaire. — Les deux choses ne sont pas impossibles, dit Goupil
Eli revenant de la messe, la vieille dame fit dire par Tiennette à son lils de passer chez elle
Cette petite mai'son avait trois chambres au premier étage. Celle de madame de Portenduère et celle de feu son mari se trouvaient du même côté, séparées par un grand cabinet de toilette qu'éclairait un jour de souffrance, et réunies par une petite antichambre qui donnait sur l'escalier. La fenêtre de l'autre chambre, habitée de tout temps par Savinien. était, comme celle de son père, sur la rue. L'escalier se développait derrière de manière A laisser pour cette chambre un petit cabinet éclairé par un œil-de-bœuf sur la cour. La chambre de madame de Portenduère, la plus triste de toute la maison, avait vue sur la cour; mais la veuve passait sa vie dans la salle an rez-de-chaussée, qui communiquait par un passage avec la cuisine, bâtie au fond de la cour; en sorte que celte salle servait A la fois de salon et de salle A manger. Cette chambre de feu M. de Portenduère restait dans l'état où elle fut au jour de sa mort : il n'y avait que le défunt de moins. Madame de Portenduère avait fait elle-même le lit, en mettant dessus l'habit de capitaine de vaisseau, l'épée, le cordon rouge, les ordres et le chapeau de son mari. La tabatière d'or dans laquelle le vicomte prisa pour la dernière fois se trouvait sur la lable de nuit avec son livre de prières, avec sa montre et la tasse dans laquelle il avait bu. Ses cheveux blancs, encadrés et disposés en une seule mèche roulée, étaient suspendus au-dessus du crucifix A bénitier placé dans l'alcôve. Enlin les babioles dont il se servait, ses journaux, ses meubles, son crachoir hollandais, sa longue-vue de campagne accrochée A sa cheminée, rien n'y manquait. La veuve avait arrêté le vieux cartel à l'heure de la mort, qu'il indiquait ainsi A jamais. On y sentait encore la pondre et le tabac du défunt. Le foyer était comme il l'avait laissé. Entrer là, c'était le revoir en retrouvant toutes les choses qui parlaient de ses habitudes. Sa grande canne à pomme d'or restait où il l'avait posée, ainsi que ses gros gants de daim tout auprès. Sur la console brillait un vase d'or grossièrement sculpté, mais d'une valeur de mille écus, offert par la Havane, que, lors de la guerre de l'indépendance américaine, il avait préservée d'une attaque des Anglais en se battant contre des forces supérieures après avoir fait entrer à bon port le convoi qu'il protégeait. Pour le 'récompenser, le roi d'Espagne l'avait fait chevalier de ses ordres. Porté pour ce fait dans la première promotion au grade de chef d'escadre, il eut le cordon rouge. Sur alors de la première vacance, il épousa sa femme, riche de deux cent mille lianes. Mais la Révolution empêcha la promotion, et M. de Portenduère éinigra
— Où est ma mère? dil Savinien A Tiennette. — Elle vous attend dans la chambre de voire père, répondit la vieille servante bretonne.
Savinien ne put retenir un tressaillement. 11 connaissait la rigidité
des principes de Ba mère, son culte de l'honneur, sa loyauté, sa foi
dans la noblesse, et il prévit une scène. Aussi alla-l-il comme A un aSSJtUt, le COSUr agile, le visage presque pâle, Datai le demi-jour qui filtrait à travers les peisiennes, il aperçut sa mère vêtue de noir et qui avait arbore UD air solennel en harmonie avec cette chambre
mortuaire,
— Monsieur le \ieomle, lui dit-elle en le voyant, se levant et lui saisissant la main pour l'amener devant le lit paternel, là a expiré vc» lie père, homme d'honneur, mort sans avoir un reproche à se taire. Sou esprit est lu. Certes, il a du gémir là-haut ou apercevant son lit»
URSULE MIROUET.
souillé par un emprisonnement pour dettes. Sous l'ancienne monarchie, on vous eût épargné cette tache de boue en sollicitant une lettre de cachet et vous enfermant pour quelques jours dans une prison d'Etat. Mais enfin vous voilà devant voire père qui vous entend. Vous qui savez tout ce que vous avez fait avant d'aller dans cette ignoble prison, pouvez-vous me jurer, devant cette ombre et devant Dieu qui voit tout, que vous n'avez commis aucune action déshonorante, que vos dettes ont été la suite de l'entraînement de la jeunesse, et qu'enfin l'honneur est sauf! Si votre irréprochable père était là. vivant dans ce fauteuil, s'il vous demandait compte de votre conduite, après vous avoir écouté, vous embrasserait-il? — Oui, ma mère, dit le jeune homme avec une gravité pleine de respect.
Elle ouvrit alors ses bras et serra son fils sur son cœur eu versant quelques larmes.
— Oublions donc tout, dit-elle, ce n'est que l'argent de moins, je prierai Dieu qu'il nous le fasse retrouver, et, puisque tu es toujours digne de ton nom, embrasse-moi, car j'ai bien souffert! — Je jure, ma chère mère, dit-il eu étendant la main sur ce lit, de ne plus le donner le moindre chagrin de ce genre, el de tout faire pour réparer mes premières fautes. — Viens déjeuner, mou enfant, dil-elle eu sortant de la chambre.
S'il faut appliquer les lois de la scène au récit, l'arrivée de Savinien, en introduisant à Nemours le seul personnage qui manquât encore à ceux qui doivent être en présence dans ce petil drame, termine ici l'exposition.