‹ Œuvres de jeunesseChapitre 3 sur 96 · A MONSEIGNEUR LE COMTE GUILLAUME DE WURTEMBERG · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE COMTE GUILLAUME DE WURTEMBERG

Comme une marque de 11 respectueuse gratitude de l'Auteur

De Balzac.

Je n'ai jamais vu personne en comprenant même les hommes remarquables de ci- temps, dont l'aspect fût plus saisissant que celui de cet homme; l'étude de sa physionomie inspirait d'abord un sentiment plein de mélancolie, et Unissait par donner une sensation presque douloureuse, il existait unir certaine harmonie entre la personne el le nom. Ce Z qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses Icitrès, et qu'il n'oubliait jamais dans sa signature, cetle dernière lettre de l'alphabet offrait à l'esprit je ne sais quoi de fatal.

' MaucasI Répétez-vous à vous-même ce nom composé de deux syllabes, n'y trouvez-vous pas une sinistre signifiance? Ne vous semblet-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé? Quoique

étrange et sauvage. ce n a pourtant le droit d'aller à la postérité;

il est bien composé, il se prononce facilement, il a cette brièveté voulue pour les noms célèbres, N'est-il pas aussi iIjux qu'il est bizarre? .nais mssi ne vous parait-il pas inachevé? Je ue voudrais pas prendre

sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des hommes, il est de secrètes et d'inexplicables concordances ou îles désaccords visibles qui surprennent; souvent des corrélations lointaines, mais efficaces, s'y sont révélées. Notre globe est plein, tout s'y tient. Peut-être reviendral-on quelque jour aux sciences occultes.

Ne voyez-vous pas dans la construction du 7. une allure contrariée? ne figure-telle pas le zigzag aléatoire el fantasque d'une vie tourmentée? Quel vent a souille sur celle lellre qui, dans Chaque langue OÙ i Ile e^t admise, commande à peine a cinquante nuits1 Mai cas s'appelait Zéphirln. Salnl Zéphirin est Irès-vénéré en Bretagne. Marcas éla.. Breton.

Examinez encore ce nom : Z. Marcas ! Toute la vie de l'homme est dam l 'assemblage fantastique de ces sept lettres. Sept! le plus significatif des nombres cabalistiques. L'bonune est mort a trente-cinq ans

Z. MARCAS

ainsi sa vie a été composée de sept lustres. Marcas! IS'avez-vous pas l'idée de (|ueli|ue chose de précieux qui se brise par une cliute, avec OU sans bruit?

.l'achevais mon droit en 1856, à Paris. Je demeurais alors rue Corneille, dans un hôtel entièrement destiné à loger des étudiants, un du ces hôtels où l'escalier tourne an fond, éclairé d'abord par la rue, puis par des jours de souffrance, enfin par nu châssis. Il y avait quarante chambres meublées comme se meublent les chambres destinées à des étudiants. Que faut-il à la jeunesse de plus que ce qui s'y trouvait: un lit, quelques chaises, une commode, une glace et une table'.' Aussitôt que le ciel est bleu, l'étudiant ouvre sa fenêtre. Mais dans cette rue il n'y a point de voisine à courtiser. En face, l'Odéon, fermé deuis longtemps, oppose au regard ses murs qui commencent à noircir, les petites fenêtres de ses loges et son vaste toit d'ardoises. Je n'étais pas assez riche pour avoir une belle chambre, je ne pouvais même pas avoir une chambre. Juste et moi, nous en partagions une à deux lits, située au cinquième étage.

De ce côté de l'escalier, il n'y avait que notre chambre et une autre petite occupée par Z. Marcas, notre voisin. Juste et moi, nous restâmes environ six mois dans une ignorance complète de ce voisinage. Une vieille femme qui gérait l'hôtel nous avait bien dit que la petite chambre était occupée, mais elle avait ajouté que nous ne serions point troublés, la personne étant excessivement tranquille. En effet, pendant six mois, nous ne rencontrâmes point notre voisin et nous u'entendi mes aucun bruit chez lui, malgré le peu d'épaisseur de la cloison qui nous séparait, et qui était une de ces cloisons faites en lattes et enduites en plâtre, si communes dans les maisons de Paris.

Notre chambre, haute de sept pieds, était tendue d'un méchant petit papier bi'eu semé de bouquets. Le carreau, mis en couleur, ignorait le lustre qu'y donnent les frotteurs. Nous n'avions devant nos lits qu'un maigre tapis en lisière. La cheminée débouchait trop prompt ment sur le toit, et fumait tant, que nous fûmes forcés de l'aire melli e une gueule de loup à nos frais. Nos lits étaient des couchettes en bois peint, semblahlcs à celles des collèges. Il n'y avait jamais sur la cheminée que deux chandeliers de cuivre, avec ou sans chandelles, nos deux pipes, du tabac éparpillé ou en sac ; puis, les petits tas de cendre que déposaient les visiteurs ou que nous amassions nous-mêmes en fumant des cigarres. Deux rideaux de calicot glissaient sur des tringles à la fenêtre, de chaque côté de laquelle pendaient deux petits corps de bibliothèque en bois de merisier que connaissent tous ceux qui ont Ilàné dans le quartier latin, et où nous mettions le peu de livres nécessaires à nos éludes. L'encre était toujours dans l'encrier comme de la lave ligée dans le cratère d'un volcan. Tout encrier ne peut-il pas, aujourd'hui, devenir un Vésuve? Les plumes tortillées servaient à nettoyer la cheminée de nos pipes. Contrairement aux lois du crédit, le papier était chez nous encore plus rare que l'argent.

Comment espère-t-on faire rester les jeunes gens dans de pareils hôtels garnis? Aussi les étudiants étudient-ils dans les calés, au théâtre, dans les allées du Luxembourg, chez tes frisettes, partout, même à l'Ecole de Droit, exceptédans leur horrible chambre, horrible s'il s'agit d'étudier, charmante dès qu'on y babille et qu'on y fume. Mettez une nappe sur cette table, voyez-y le dîner improvisé qu'envoie le meilleur restaurateur du quartier, quatre couverts et deux filles, faites lithographier cette vue d'intérieur, une dévote ne peut s'empêcher d'y sourire.

Nous ne pensions qu'à nous amuser. La raison de nos désordres était une raison prise dans ce que la politique actuelle a de plus sérieux. Juste et moi, nous n'apercevions aucune place à prendre dans les deux professions que nos parents nous forçaient d'embrasser. Il y a cent avocats, cent médecins pour un. La foule obstrue ces deux voies, qui semblent mener à la fortune et qui sont deux arènes : on s'y tue, on s'y combat, non point à l'arme blanche ni à l'arme à feu, mais par l'intrigue et la calomnie, par d'horribles travaux, par des campagnes dans le domaine de l'intelligence, aussi meurtrières que celles d'Italie l'ont été pour les soldais républicains. Aujourd'hui que tout est un combat d'intelligence, il faut savoir rester des quarante-huit heures de suite assis dans son fauteuil et devant une table, comme un général restait deux jours en selle sur son cheval. L'aflluence des postulants a forcé la médecine à se diviser en catégories : il y a le médecin qui écrit, le médecin qui professe, le médecin politique et le médecin militant; quatre manières différentes d'être médecin, quatre sections déjà pleines. Quant à la cinquième division, celle des docteurs qui vendent des remèdes, il y a concurrence, et l'on s'y bat à coups d'affiches infâmes sur les murs de Paris. Daus tous les tribunaux, il y a presque autant d'avocats que de causes. L'avocat s'est rejeté sur le journalisme, sur la politique, sur la littérature. Enfin l'Etat, assailli pour les moindres places de la magistrature, a fini par demander une certaine fortune aux solliciteurs. La tète piriforme du fils d'un épicier riche sera préférée à la tête carrer d'un jeune homme de talent sans le sou. En s évertuant, en déployant tonte son énergie, un jeune homme qui part de zéro peut st, trouver, au bout de dix ans, au-dessous du point de départ. Aujourd'hui, le talent doit avoir le bonheur qui fait réussir l'incapacité ; bien plus, s'il manque aux basses conditions qui donnent le succès à la rampante médiocrité, il n'arrivera jamais.

Si nous connaissions parfaitement notre époque, nous nous connaissions aussi nous-mêmes, et nous préférions I oisiveté des penseurs à une activité sans but, la nonchalance et le plaisir à des travaux inutiles qui eussent lassé notre courage et usé le vif de noue intelligence. Nous avions analysé l'état social en riant, en fuitlStil, en nous promenant. Pour se faire ainsi, nos réllexions, nos discours n'en étaient n; moins sages, ni moins profonds.

Tout eu remarquant l'ilotisme auquel est condamnée la jeunesse, nous étions donnés de la brutale indifférence du pouvoir pour lotit ce qui lient à l'intelligence, à la pensée, à la poésie. Quels regard . Juste et moi, nous échangions souvent en lisant les journaux, en ap prenant les événements de la politique, en parcourant les débats des Chambres, en discutant la conduite d'une cour dont la volontaire ignorance ne peut se comparer qu'à la platitude des courtisans, à la médiocrité des hommes qui forment une haie autour du nouveau trône, tous sans esprit ni portée, sans gloire ni science, sans influence ni grandeur. Quel éloge de la cour de Charles X, que la cour actuelle, si tant est que ce soit une cour! Quelle haine contre, le pays dans la naturalisation de vulgaires étrangers sans talent, intronisés à la Chambre des Pairs! Quel déni de justice! quelle insulte faite aux jeunes illustrations, aux ambitions nées sur le sol! Nous regardions toutes ces choses comme un spectacle, et nous en gémissions sans prendre un parti sur nous-mêmes.

Juste, que personne n'est venu chercher, et qui ne serait allé chercher personne, était, à vingt-cinq ans, un profond politique, un homme d'une aptitude merveilleuse à saisir les rapports lointains en.tre les faits présents et les faits à venir. Il m'a dit en 1831 ce qui devait arriver et ce qui est arrivé : les assassinats, les conspirations, le règne des juifs, la gêne des mouvements de la France, la disette d'intelligences dans la sphère supérieure, et l'abondance de talents dans les bas-fonds où les plus beaux courages s'éteignent sous les cendres du cigare. Que devenir? Sa famille le voulait médecin. Etre médecin n'était-ce pas attendre pendant vingt ans une clientèle? Vous savez ce qu'il est devenu? !\'on. Eh bienl il est médecin; mais il a quitté la Fiance, il est en Asie. En ce moment, il succombe peut-être à la fatigue dans un désert, il meurt peut-être sous les coups d'une horde barbare, ou peut-être est-il premier ministre de quelque prince indien. Ma vocation, à moi, est l'action. Sorti à vingt ans d'un collège, il m'était interdit de devenir militaire autrement qu'en me faisant simple soldat, et, fatigué de la triste perspective que présente l'état d'avocat, j'ai acquis les connaissances nécessaires à un marin. J'imite Juste, je déserte la France, où l'on dépense à se faire faire place le temps et l'énergie nécessaires aux plus hautes créations. Imitez-moi, mes amis, je vais là où l'on dirige à son gré sa destinée.

Ces grandes résolutions ont été prises froidement dans cette petite chambre de l'hôtel de la rue Corneille, tout en allant au bal Musard, courtisant de joyeuses filles, menant une vie folle, insouciante en apparence. Nos résolutions, nos réflexions, ont longtemps flotté. Marcas notre voisin, fut en quelque sorte le guide qui nous mena sur le bore du précipice ou du torrent, et qui nous le fit mesurer, qui nous montra par avance quelle serait notre destinée si nous nous y laissions choir. Ce fut lui qui nous mit en garde contre les atermoiements que l'on contracte avec la misère et que sanctionne l'espérance, en acceptant des positions précaires d'où l'on lutte, en se laissant aller au mouvement de Paris, cette grande courtisane qui vous prend et vous laisse, vous sourit et vous tourne le dos avec une égale facilité, qui use les plus grandes volontés en des attentes captieuses, et où l'infortune est entretenue par le hasard.

Notre première rencontre avec Marcas nous causa comme un éblouissemeut. En revenant de nos Ecoles, avant l'heure du dîner, nous montions toujours chez nous et nous y restions un moment, en nous attendant l'un l'autre, pour savoir si rien n'était changé à nos plans pour la soirée. Un jour, à quatre heures, Juste vit Marcas dans l'escalier; moi, je le trouvai dans la rue. Nous étions alors au mois de novembre, et Mareas n'avait point de manteau ; il portait des souliers à grosses semelles, un pantalon à pieds en cuir de laine, une redingote bleue boutonnée jusqu'au cou, et à col carré, ce qui donnait d'autant plus un air militaire à son buste qu'il avait une cravate noire. Ce costume n'a rien d'extraordinaire, mais il concordait bien à l'allure de l'homme et à sa physionomie. Ma première impression, à son aspect, ne fut ni la surprise, ni l'étonnement, ni la tristesse, ni l'intérêt, ni la pitié, sais une curiosité qui tenait de tous ces sentiments. Il allait lentement, d'un pas qai peignait une mélancolie profonde, la tête inclinée en avant et non baissée à l« Sîaaière de ceux qui se saveo/ coupables. Sa tête, grosse et forte, qui paraissait contenir les trésor* nécessaires à un ambitieux du premier ordre, était comme chargée d( pensées; elle succombait sous le poids d'une douleur morale, mais i n'y avait pas le moindre indice de remords dans ses traits. Quant à sa figure, elle sera comprise par un mot. Selon un système assez populaire, chaque l'ace humaine a de la ressemblance avec un animal. L'animal de Marcas était le lion. Ses cheveux ressemblaient à une crinière, son nez était court, écrasé, large et fendu au bout comme celui d'un lion, il avait le front partagé comme celui d'un lion par un sillon

Z. MARCAS

puissant, divisé en deux lobes vigoureux. Enfin, ses pommettes velues que la maigreur des joues rendait d'autant plus saillantes, sa Louche énorme et ses joues creuses étaient remuées par des plis d'un dessin fier, et étaient relevées par un coloris plein de tons jaunâtres. Ce visage presque terrible semblait éclairé par deux lumières, deux yeux noirs, mais d'une douceur infinie, calmes, profonds, pleins de pensées. S'il est permis de s'exprimer ainsi, ces yeux étaient humiliés. Marcas avait peur de regarder, moins pour lui que pour ceux sur lesquels il allait arrêter son regard fascinateur: il possédait une puissance, et ne voulait pas l'exercer ; il ménageait les passants, il tremblait d'être remarqué. Ce n'était pas modestie, mais résignation, non pas la résignation chrétienne qui implique la charité, mais la résignation conseillée par la raison qui a démontré I inutilité momentanée des talents, l'impossibilité de pénétrer et de vivre dans le milieu qui nous est propre. Ce regard, en certains moments, pouvait lancer la foudre. De cette bouche devait partir une voix tonnante, elle ressemblait beaucoup à celle de Mirabeau.

— Je viens de voir dans la rue un fameux homme, dis-je à Juste en entrant.

— Ce doit être notre voisin, me répondit Juste, qui dépeignit effectivement l'homme que j'avais rencontré. — Un homme qui vit comme un cloporte devait être ainsi, dit-il en terminant.

— Quelle abaissement et quelle grandeur !

— L'un est en raison de l'autre.

— Combien d'espérances ruinées ! combien de projets avortés !

— Sept lieues de ruines ! des obélisques, des palais, des tours : les ruines de Palmyre au désert, me dit Juste en riant.

Nous appelâmes notre voisin les ruines de Palmyre. Quand nous sortîmes pour aller dîner dans le triste restaurant de la rue de la Harpe où nous étions abonnés, nous demandâmes le nom du numéro 37, et nous apprîmes alors ce nom prestigieux de Z. Marcas. Comme des enfants que nous étions, nous répétâmes plus de cent fois, et avec les réflexions les plus variées, bouffonnes ou mélancoliques, ce nom dont la prononciation se prêtait à notre jeu. Juste arriva par moments à jeter le Z comme une fusée à son départ, et, après avoir déployé la première syllabe du nom brillamment, il peignaitune chute par la brièveté sourde avec laquelle il prononçait la dernière.

— Ah ça ! où, comment vit-il ?

De cette question à l'innocent espionnage que conseille la curiosité, il n'y avait que l'intervalle voulu par l'exécution de notre projet. Au lieu de flâner, nous rentrâmes, munis chacun d'un roman. El de lire en écoutant. Nous entendîmes dans le silence absolu de nos mansardes le bruit égal et doux produit par la respiration d'un homme endormi.

— Il dort, dis-je à Juste en remarquant ce fait le premier.

— A sept heures, me répondit le docteur.

Tel était le nom que je donnais à Juste, qui m'appelait le garde des sceaux.

— Il faut être bien malheureux pour dormir autant que dort notre voisin, dis-je en sautant sur notre commode avec un énorme couteau dans le manche duquel il y avait un lire-bouchon. Je fis en haut de la cloison un trou rond, de la grandeur d'une pièce de cinq sous. Je n'avais pas songé qu'il n'y avait pas de lumière, et, quand j'appliquai l'œil au trou, je ne vis que des ténèbres. Quand vers une heure du matin, ayant achevé de lire nos romans, nous allions nous déshabiller, nous entendîmes du bruit chez notre voisin : il se leva, fit détonner une allumeile phosphorique et alluma sa chandelle. Je remontai sur la commode. Je vis alors Marcas assis à sa table et copiant des pièces de procédure. Sa chambre était moitié moins grande que la noire, le lit occupait un enfoncement à côté de la porte; car l'espace pris par le corridor, qui finissait à son bouge, se trouvait en plus chez lui; mais le terrain sur lequel la maison élait bâtie devait être tronqué, le mur mitoyen se terminait en trapèze à sa mansarde. Il n'avait pas de cheminée, mais un petit poêle en faïence blanche ondée de taches vertes, et dont le tuyau sortait sur le toit. La fenêtre pratiquée dans le trapèze avait de méchants rideaux roux. Un fauteuil, une table et une misérable table de nuit, composaient le mobilier. Il mettait son linge dans un placard. Le papier tendu sur les murs était hideux. Evidemment on n'avait jamais logé la qu'un domestique jusqu'à ce que Marcas y fût venu.

— Qu'as-tu? me demanda le docteur en me voyant descendre.

— Vois toi-même I lui répondis-je.

Le lendemain malin, a neuf heures, Marras était couché. Il avait déjeuné d'un cervelas ; nous vîmes sur une assiette, parmi des miettes de pain, les restes de cet aliment qui nous élail bien connu. Marcas dormait. Il ne s'éveilla que vers onze heures. Il se remit à la copie bile

pendant la nuit, et qui élail sur la table In descendant, nous den -

dames quel était le prix de celle chambre, nous apprîmes qu'elle coulait quinze francs par mois, En quelques jours, non, ( onnûmes parfaitement le genre d'existence de Z. Marcas. Il fàisail des expéditions, ;ï tant le rôle sans doute, pour le compte d'un entrepreneur d'écritures

qui demeurait dans la cour de la Sainte-Chapelle; i! travaillait pendant la moitié de la nuit: après avoir dormi de six à dix heures, il recommençait en se levant, écrivait jusqu'à trois heures ; il sortait alors pour porter ses copies avant le diner, et allait manger rue Michel-le-Comte, chez Mizerai, à raison de neuf sous par repas, puis il revenait se coucher à six heures. Il nous fut prouvé que Marcas ne prononçait pas quinze phrases dans un mois; il ne parlait à personne, il ne se disait pas un mot à lui-même dans son horrible mansarde.

— Décidément, les ruines de Palmyre sont terriblement silencieuses! s'écria Juste.

Ce silence chez un homme dont les dehors étaient si imposants avait quelque chose de profondément significatif. Quelquefois, en nous rencontrant avec lui, nous échangions des regards pleins de pensées de part et d'autre, mais qui ne lurent suivis d'aucun protocole. Insensiblement, cet homme devint l'objet d'une intime admiration, sans que nous pussions nous en expliquer la cause. Etait-ce ces mœurs secrètement simples, cette régularité monastique, cette frugalité de solitaire, ce travail de niais qui permettait à la pensée de rester neutre ou de s'exercer, et qui accusait l'attente de quelque événement heureux, ou quelque parti pris sur la vie? Après nous être longtemps promenés daus les ruines de Palmyre, nous les oubliâmes, nous étions si jeunes! Puis vint le carnaval, ce carnaval parisien qui, désormais, effacera l'ancien carnaval de Venise, et qui, dans quelques années, attirera l'Europe à Paris, si de malencontreux préfets de police ne s'y opposent. On devrait tolérer le jeu pendant le carnaval ; mais les niaîs moralistes qui ont fait supprimer le jeu sont des calculateurs imbéciles qui ne rétabliront cette plaie nécessaire que quand il sera prouvé que la France laisse des millions en Allemagne.

Ce joyeux carnaval amena, comme chez tous les étudiants', une grande misère. Nous nous étions défaits des objets de luxe, nous avions vendu nos doubles habits, nos doubles bottes, nos doubles gilet'., tout ce que nous avions en double, excepté notre ami. Nous mangions du pain et de la charcuterie, nous marchions avec précaution, nous nous étions mis à travailler, nous devions deux mois à l'hôtel, et nous étions certains d'avoir chez le portier chacun une note composée de plus de soixante ou quatre-vingts lignes dont le total allait à quarante ou cinquante francs. Nous n'étions plus ni brusques ni joyeux en traversant le palier carré qui se trouve au bas de l'escalier, nous le franchissions souvent d'un bond en sautant de la dernière marche dans la rue. Le jour où le tabac manqua pour nos pipes, nous nous aperçûmes que nous mangions, depuis quelques jours, notre pain sans aucune espèce de beurre. La tristesse fut immense.

— Plus de tabac ! dit le docteur.

— Plus de nianleau ! dit le garde des sceaux.

— Ah ! drôles, vous vous êtes vêtus en postillons de Lonjumeau ! vous avez voulu vous mettre en débardeurs, souper le matin et déjeuner le soir chez Véry, quelquefois au Rocher de Cancale ! Au pain sec, messieurs! Vous devriez, dis-je en grossissant ma voix, vous coucher sous vos lits, vous êtes indignes de vous coucher dessus...

— Oui, mais, garde des sceaux, plus de tabac ! dit Juste.

— Il est temps d'écrire à nos tantes, à nos mères, à nos sœurs, que nous n'avons plus de linge, que les courses dans Paris useraient du fil de fer tricoté. Nous résoudrons un beau problème de chimie en changeant le linge en argent.

— Il nous faut vivre jusqu'à la réponse.

— Eh bien ! je vais aller contracter un emprunt chez ceux de mes amis qui n'auront pas épuisé leurs capitaux.

— Que trouveras-tu ?

— Tiens, dix francs ! répondis-je avec orgueil.

Marcas avait tout entendu; il était midi, il frappa à notre porte et nous dit : — Messieurs, voici du tabac; vous nie le rendrez à la première occasion.

Nous restâmes frappés, non de l'offre, qui fut acceptée, mais de la richesse, de la profondeur et de la plénitude de cet organe, qui ne peut se comparer qu'à la quatrième corde du violon de Paganini. Marcas disparut sans attendre nos reniercimenis. Nous nous regardâmes, Juste et moi, dans le plus grand silence. Etre secourus par quelqu'un évidemment plus pauvre que nous! Juste se mit à écrire à toutes ses familles, fi j'allai négocier l'emprunt. Je trouvai vingt francs chez un compatriote. Dans ce malheureux bon temps, le jeu vivait encore, et, dans ses veines dures connue les gangues du Brésil, les jeunes gens

coiuaient, en risquant peu de chose, la chance de gagner quelques pures d'or. Le compatriote avait du tabac turc rapporte de Consianlinople par un marin ; il m'en donna tout autant que nous en avions reçu de Z, Marcas. .le rapportai la riche cargaison au port, et nous

ail. s rendre triomphalement au voisin une voluptueuse, une blonde

perruque de tabac turc à la place de son labac de caporal.

— Vous n'avez voulu nie rien devoir, dit-il; vous me rendez de l'or pour du cuivre, vous êtes des enfants... de bous enfants...

Ces trois phrases, dues sur des ions différents, furent diversement accentuées. Les mots n'étaient rien, mais l'accent... ah ! l'accent uous

Z. MARCAS

faisait amis de dix ans. Marcas avait caché ses copies en nous entendant venir; nous comprimes qu'il eût été indiscret de lui parler de ses moyens d'existence, et nous fûmes honteux alors de l'avoir espionné. Son armoire était ouverte, il n'y avait que deux chemises, une cravate blanche et un rasoir. Le rasoir me fit frémir. Un miroir qui pouvait valoir cent sous était accroché auprès de la croisée. Les gestes simples et rares de cet homme avaient une sorte de grandeur sauvage. Nous nous regardâmes, le docteur et moi, comme pour savoir ce que nous devions répondre. Juste, me voyant interdit, demanda plaisamment à Marcas : — Monsieur cultive la littérature?

— Je m'en suis bien gardé! répondit Marcas, je ne serais pas si riche.

— Je croyais, lui dis-je, que la poésie pouvait seule, par le temps qui court, loger un homme aussi mal que nous.

Ma réflexion fit sourire Marcas, et ce sourire donna de la grâce à sa face jaune.

— L'ambition n'est pas moins sévère pour ceux qui ne réussissent pas, dit-il. Aussi, vous qui commencez la vie, allez dans les sentiers battus ! ne pensez pas à devenir supérieurs, vous seriez perdus!

— Vous nous conseillez de rester ce que nous sommes? dit en souriant le docteur

La jeunesse a dans sa plaisanterie une grâce si conimunicalive et si enfantine, que ia phrase de Juste fit encore sourire Marcas.

— Quels événements ont pu vous donner cette horrible philosophie? lui dis-je.

— J'ai encore une fois oublié que le hasard est le résultat d'une immense équation dont nous ne connaissons pas toutes les racines. Quand on part du zéro pour arriver à l'unité, les chances sont incalculables. Pour les ambitieux, Paris est une immense roulette, et tous les jeunes gens croient avoir une victorieuse martingale.

Il nous présenta le tabac que je lui avais donné pour nous inviter à fumer avec lui ; le docteur alla prendre nos pipes, Marcas chargea la sienne, puis il vint s'asseoir chez nous eu y apportant le tabac; il n'avait chez lui qu'une chaise et son fauteuil. Léger comme un écureuil, Jusle descendit et reparut avec un garçon apportant trois bouteilles de vin de Bordeaux, du fromage de Brie et du pain.

— Bon ! dis-je en moi-même et sans nie tromper d'un sou, quinze francs !

En effet, Juste posa gravement cent sous sur la cheminée.

Il est des différences incommensurables entre l'homme social et l'homme qui vit au plus près de la nature. Une l'ois pris, Toussaint Louverlure est mort sans proférer une parole. Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie; il a voulu s'expliquer. Z. Marcas commit, mais à noire profit seulement, la même faute. Le silence et toute sa majesté ne se trouvent que chez le sauvage. 11 n'est pas de criminel qui, pouvant laisser tomber ses secrets avec sa tète dans le panier rouge, n'éprouve le besoin purement social de les dire à quelqu'un. Je me trompe. Nous avons vu l'un des Iroquois du faubourg Saint-Marceau mettant la nature parisienne à la hauteur de la nature sauvage : un homme, un républicain, un conspirateur, un Français, un vieillard, a surpassé tout ce que nous connaissions de la fermeté nègre, et tout ce que Couper a prêté aux peaux rouges de dédain et de calme au milieu de leurs défaites. Morey, ce Guatimozin de la Montagne, a gardé une attitude inouïe dans les annales de la justice européenne. Voici ce que nous dit Marcas pendant celte matinée, en entremêlant son récit de tartines graissées de fromage et humectées de verres de vin. Tout le tabac y passa. Parfois les fiacres qui traversaient la place de l'Odéon, les omnibus qui la labouraient, jetèrent leurs sourds roulements, comme pour attester que Paris était toujours là.

Sa famille était de Vitré, son père et sa mère vivaient sur quinze cents francs de rente. Il avait fait gratuitement ses études dans un séminaire, et s'était refusé à devenir prêtre : il avait senti en lui-même le foyer d'une excessive ambition, et il était venu à pied à Paris, à l'âge" de vingt ans, riche de deux cents francs. Il avait l'ait son droit, tout en travaillant chez un avoué, où il était devenu premier clerc. Il était docteur en droit, H possédait l'ancienne et la nouvelle législation, il pouvait en remontrer aux plus célèbres avocats. Il savait le droit des gens et connaissait tous les traités européens, les coutumes internationales. Il avait étudié les hommes et les choses dans cinq capitales : Londres, Berlin, Vienne, Pétersbourg et Coustantinople. Nul mieux que lui ne connnaissait les précédents de la Chambre. Il avait fait pendant cinq ans les Chambres pour une feuille quotidienne. Il improvisait, il parlait admirablement, et pouvait parler longtemps de celte voix gracieuse, profonde, qui nous avait frappés dans l'âme. Il nous prouva, par le récit de sa vie, qu'il était grand orateur, orateur concis, grave, et néanmoins d'une éloquence pénétrante : il tenait de Berryer pour la chaleur, pour les mouvements sympathiques aux masses ; il tenait de M. Thiers pour la finesse, piur l'habileté; mais il eût été moins diffus, moins embarrassé de conclure : il comptait passer brusquement au pouvoir sans s'être engagé par des doctrines d'abord nécessaires à un iiomme d'opposition, et qui plus lard gèiienl l'homme d'Ela',.

Marcas avait appris tout ce qu'un véritable homme d'Etat doit savoir; aussi son étonnement fut-il excessif quand il eut occasion de vérifier la profonde ignorance des gens parvenus en France aux affaires publiques. Si chez lui la vocation lui avait conseillé l'étude, la nature s'était montrée prodigue, elle lui avait accordé tout ce qui ne peut s'acquérir : une pénétration vive, l'empire sur soi-même, la dextérité de l'esprit, la rapidité du jugement, la décision, et, ce qui est le génie de ces hommes, la fertilité des moyens.

Quand il se crut suffisamment armé, Marcas trouva la France en proie aux divisions intestines nées du triomphe de la branche d'Orléans sur la branche aînée. Evidemment le terrain des luttes politiques est changé. La guerre civile ne peut plu* durer longtemps, elle ne se fera plus dans les provinces. En France, il n'y aura plus qu'un combat do courte durée, au siège même du gouvernement, et qui terminera la guerre morale que des intelligences d'élite auront faite auparavant. Cet élat de choses durera tant que la France aura son singulier gouvernement, qui n'a d'analogie avec celui d'aucun pays, car il n'y a pas plus de parité entre le gouvernement anglais et le nôtre qu'entre les deux territoires. La place de Marcas était donc dans la presse politique. Pauvre et ne pouvant se faire élire, il devait se manifester subitement. Il se résolut au sacrifice le plus coûteux pour un homme supérieur, à se subordonner à quelque député riche et ambitieux pour lequel il travailla. Nouveau Bonaparte, il chercha son Barras; Colbert espérait trouver Mazarin. II rendit des services immenses; il les rendit, là-dessus il ne se drapait point, il ne se faisait pas grand, il ne criait point a l'ingratitude, il les rendit dans l'espoir que cet homme le mettrait en position d'être élu député : Marcas ne souhaitait pas autre chose que le prêt nécessaire à l'acquisition d'une maison à Paris, afin de satisfaire aux exigences de la loi. Richard III ne voulait que son cheval.

En trois ans, Marcas créa une des cinquante prétendues capacités politiques qui sont les raquettes avec lesquelles deux mains sournoises se renvoient les portefeuilles, absolument comme un directeur de marionnettes heurte l'un contre l'autre le commissaire et Polichinelle dans son théâtre en plein vent, en espérant toujours faire sa recette. Cet homme n'existe que par Marcas ; mais il a précisément assez d'esprit pour apprécier la valeur de son teinturier, pour savoir que Marcas, une fois arrivé, resterait comme un homme nécessaire, tandis que lui serait déporté dans les colonies du Luxembourg. Il résolut donc de mettre des obstacles invincibles à l'avancement de son directeur, et cacha cette pensée sous les formules d'un dévouement absolu. Comme tous les hommes petits, il sut dissimuler à merveille ; puis il gagna du champ dans la carrière de l'ingratitude, car il devait tuer Marcas pour n'être pas tué par lui. Ces deux hommes, si unis en apparence, se haïrent dès que l'un eut une fois trompé l'autre. L'homme d'Etat fit partie d'un ministère, Marcas demeura dans l'opposition pour empêcher qu'on n'attaquât son ministre, à qui, par un tour de force, il lit obtenir les éloges de l'opposition. Pour se dispenser de récompenser son lieutenant, l'homme d'Etat objecta l'impossibilité de placer brusquement et sans d'habiles ménagements un homme de l'opposition. Marcas avait compté sur une place pour obtenir par un mariage l'éligibilité tant désirée. Il avait trente-deux ans, il prévoyait la dissolution de la Chambre. Après avoir pris le ministre en flagrant délit de mauvaise foi, il le renversa, ou du moins contribua beaucoup à sa chute, et le roula dans la fange.

Tout ministre tombé doit, pour revenir au pouvoir, se montrer redoutable; cet homme, que la faconde royale avait enivré, qui s'était cru ministre pour longtemps, reconnut ses torts ; en les avouant, il rendit un léger service d'argent à Marcas, qui s'était endetté pendant cette lutte. Il soutint le journal auquel travaillait Marcas, et lui en fit donner la direction. Tout en méprisant cet homme, Marcas, qui recevait en quelque sorte des arrhes, consentit à paraître faire cause commune avec le ministre tombé. Sans démasquer encore toutes les batteries de sa supériorité, Marcas s'avança plus que la première fois.il montra la moitié de son savoir-faire ; le ministère ne dura que cent quatre-vingts jours, il fut dévoie. Marcas, mis en rapport avec quelques députés, les avait maniés comme pâte, en laissant chez tous une haute idée de ses talents. Son mannequin fit de nouveau partie d'un ministère, et le journal devint ministériel. Le ministre réunit ce journal à un autre uniquement pour annuler Marcas, qui, dans cette fusion, dut céder la place à un concurrent riche et insolent, dont le nom était connu et qui avait déjà le pied à l'étrier. Marcas retomba dans la plus prolonde misère, son allier protégé savait bien en quel abîme il le plongeait. Où aller ? Les journaux ministériels, avertis sous main, ne voulaient pas de lui. Les journaux de l'opposition répugnaient à l'admettre dans leurs comptoirs. Marcas ne pouvait passer ni chez les républicains ni chez les légitimistes, deux partis dont le triomphe est le reversement de la chose actuelle.

— Les ambitieux aiment l'actualité, nous dit-il en souriant.

Il vécut de quelques articles relatifs à des entreprises commerciales. il travailla dans une des encyclopédies que la spéculation et non la science a tenté de produire. Enfin, l'on fonda un journal nui ne devait vivre que deux ans, mais qui rechercha la rédaction de Marcas ; dès lors, il renoua connaissance avec les ennemis du ministre, il put en-

Z. MARCAS

trer dans la partie qui voulait la chute du ministère; et, une fois que sou pic put jouer, l'administration fut renversée.

Le jonrnal de Marcas était mort depuis six mois, il n"av;iit pu trouver «le place nulle parti on le liiisait passer pour un homme dangereux, la calomnie mordait sur lui : il venait de tuer nue immense opération financière el industrielle par quelques articles et pur un pamphlet. On le savait l'organe d'un banquier qui. disait-on, l'avait richement payé, el île nu> sans doute il attendait quelques complaisanees eu retour de son dévouement. Dégoûté des hommes et des ehoses, lassé par une lulle de < 'inq années, 'Marcas. regardé plutôt comme un condottiere que comme un grand capitaine, accablé par la nécessité de gagner du pain, ce qui l'empêchait de gagner 1U1 terrain, désolé de l'influence des écus sur la pensée, en proie à la plus profonde misère, s'était retiré dans sa mansarde, en gagnant trente sous par jour, la somme strictement nécessaire à ses Resoins La méditation avait étendu connue des déserts autour de lui. Il lisait les journaux pour être au courant des événements. Pozzo di Borgo fut ainsi pendant quelque temps. Sans doute Mai-cas méditait le plan d'une attaque sérieuse, il s'hahituait peut-être à la dissimulation et se punissait de ses fautes par un silence pylhagorique. Il ne nous donna pas les raisons de sa conduite.

Il est impossihle de vous raconter les scènes de haute comédie qui sont cachées sous celte synthèse algébrique de sa vie : les factions inutiles faites au pied de la fortune qui s'envolait, les longues chasses à travers les broussailles parisiennes, les courses du solliciteur haletant, les tentatives essayées sur des imbéciles, les projets élevés qui avortaient par l'influence d'une femme inepte, les conférences avec des boutiquiers qui voulaient que leurs fonds leur rapportassent et des loges, et la pairie, et de gros intérêts ; les espoirs arrivés au faîte, el qui tombaient à fond sur des brisants : les merveilles opérées dans le rapprochement d'intérêts contraires et qui se séparent après avoir bien marché pendant une semaine ; les déplaisirs mille fois répétés de voir un sot décoré de la légion d'honneur, et ignorant comme un commis, préléré à l'homme de talent : puis ce que Marcas appelait les stratagèmes de la bêtise : on frappe sur un homme, il paraît convaincu, il hoche la lèle, tout va s'arranger ; le lendemain, cette gomme élastique, un moment comprimée, a repris pendant la nuit sa consistance, elle s'est même gonll ;e, et tout est à recommencer ; vous retravaillez jusqu'à ce que vous ayez reconnu que vous n'avez pas affaire à un homme, mais à du mastic qui se sèche au soleil.

Ces mille déconvenues, ces immenses perles de force humaine versée sur des points stériles, la difficulté d'opérer le bien, l'incroyable faillite de faire le mal; deux grandes parties jouées, deux fois gagnées, deux fois perdues; la haine d'un homme d'Etat, tête de bois à masque peint, à fausse chevelure, mais en qui l'on croyait : toutes ces grandes et ces petites choses avaient non pas découragé, niais abattu momentanément Marcas. Dans les jours où l'argent était entré chez lui, ses mains ne l'avaient pas retenu, il s'était donné le céleste plaisir de tout envoyer à sa famille, à ses sœurs, à ses hères, à son vieux père. Lui, semblable à Napoléon tombé, n'avait besoin que de trente sous par jour, et tout homme d'énergie peut toujours gagner trente sous dans sa journée à Paris.

Quand Marcas nous eut achevé le récit de sa vie, qui fut entremêlé de réflexions, coupé de maximes et d'observations qui dénotaient le grand politique, il suflit de quelques interrogations, de quelques réponses moiuelles sur la marche des choses en France el en Europe, pour qu'il nous fût démontré que Marcas était un véritable homme d'Etat; car les hommes peuvent être proiiiplcinenl et facilement ju^és dès qu ils consentent à venir sur le terrain des difficultés : il y a pour les hommes supérieurs des ShiOolet, el nous étions de la tribu des lévites modernes, sans être encore dans le temple. Connue je unis l'ai dit, notre vie liivolc couvrait les desseius que Juste a exécutés pour sa part el ceux que; je vais mettre à fui.

Après nos propos échangés, nous sortîmes tons les trois, et nous allâmes, en attendant l'heure du dîner, nous promener, malgré le Iroid. dans le jardin du Luxembourg. Pendant celte promenade, l'entretien, toujours grave, embrassa les points douloureux de la situation politique. Chacun de nous y apporta sa phrase, son observation ou son mot, sa plaisanterie ou sa maxime. Il n'était plus exclusivement question de la vie à proportions colossales que venait de nous peindre Mai cas, le soldat des luttes politiques. Ce fut, non pins l'horrible monologue du navigateur échoue dans la mansarde de l'hôtel Corneille, mais un dialogue où deux jeunes gens instruits, ayant jugé leur époque, cherchaient sous la conduite d'un homme du talent à éclairer leur propre avenir.

— Pourquoi, lui demanda Juste, n'avez-vous pas attendu patiemment une occasion, u'avrz-vou-, pas imité le seul homme qui ait su se produire depuis la révolution de juillet en se tenant toujours au de sus du Ilot?

— Ne vous ai je pas dit que nous ne connaissons pas toutes les racines du hasard '.' Carrel était dans une position identique & celle de cet orateur. Ce sombre jeune homme, cet esprit amer, portait tout un gouvernement daus sa tele ; celui dont vous me parlez n'a que l'idée

de monter en croupe derrière chaque événement; des deux. Carre' était l'homme fort ; eh bienl l'un devient ministre, Carrel reste journaliste : l'homme incomplet, mais subtil, existe, Carrel meurt. Je vous ferai observer que cet homme a mis quinze ans à faire son chemin, et n'a fait encore que du chemin ; il peut être pris et broyé entre deux charrettes sur la grande route. Il n'a pas de maison ; il n'a pas, comme Melternich, le palais de la faveur, ou. comme Villele, le toit protecteur d'une majorité compacte. Je ne crois pas que, dans dix ans, la forme actuelle subsiste. Ainsi, en me supposant un si tri-te bonheur, je ne suis plus à temps; car, pour ne pas être balayé dans le mouvement que je prévois, je devrais déjà avoir pris une position supérieure.

— Quel mouvement? dit Juste.

— Août 1K50, répondit Marcas d'un ton solennel en étendant ls> main vers Paris, août fait par la jeunesse qui a lié la javelle, fait pai l'intelligence qui avait mûri la moisson, a oublié la part de la jeuness* et de l'intelligence. La jeunesse éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeunesse n'a pas d'issue en France; elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes; elle se marie peu; les familles ne savent que faire de leurs enfants ; quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais : mais elles se précipiteront dans l'état de choses actuel et le bonlever seront. Il est des lois de fluctuation qui régissent les générations, et que l'empire romain avait méconnues quand les barbares arrivèrent. Aujourd'hui, les barbares sont des intelligences. Les lois du trop plein agissent en ce moment lentement, sourdement au milieu de nous. Le gouvernement est le grand coupable ; il méconnaît les deux puissances auxquelles il doit tout; il s'est laissé lier les mains par les absurdités du contrat; il est tout préparé comme une victime. Louis XIV, Napoléon, l'Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle. En examinant la composition de la Chambre élective, vous n'y trouvez point de député de trente ans : la jeunesse de Richelieu et celle de Mazarin, la jeunesse de Tureune el celle de Colbert, la jeunesse de Pin et celle de Saint-Just, celle de Napoléon et celle du prince de Melternich, n'y trouveraient point de place. Bui ke, Shéridan, Fox, ne pourraient s'y asseoir. On aurait pu mettre la majorité politique à vingt et un ans et dégrever l'éligibilité de toute espèce de condition, les départements n'auraient élu que les députés actuels, des gens sans aucun talent politique, incapables de parler sans estropier la grammaire, et parmi lesquels, en dix ans. il s'est à peine rencontré un homme d'Etat. On devine les motifs d'une circonstance à venir, mais on ne peut pas prévoir la circon tance elle-même. En ce moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la République son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux I L'imprudeuce du gouvernement n'est comparable qu'à son avarice.

Cette journée eut du retentissement dans notre existence ; Marcas nous affermit dans nos résolutions de quitter la France, où les supériorités jeunes, pleines d'activité, se trouvent écrasées sous le poids des médiocrités parvenues, envieuses et insatiables. Nous dînâmes ensemble rue de la Harpe. De nous à lui. désormais, il y eut la plus respectueuse affection ; de lui sur nous, la protection la plus active dans la sphère des idées, Cet homme savait tout, il avait loin approfondi Il étudia pour nous le globe politique, el chercha le pays où les chances étaient à la fois les plus nombreuses et les plus favorables à la réussite de nos plans. Il nous marquait les points vers lesquels devaient tendre nos éludes -, il nous lit hâter, en nous expliquant la valeur du temps, en nous faisant comprendre que l'émigration aurait lieu, que son effet serait d'enlever à la France la crème de son énergie, de ses jeunes esprits, que ces intelligences nécessairement habiles choisiraient les meilleures places, et qu'il s'agissait d'y arriver les premiers Sous veillâmes des lors assez souvent à la lueur d'une lampe. Cfi généreux maître nous écrivit quelques mémoires, deux pour Juste et trois pour moi , qui sont d'admirables instructions , (le ces renseignements que l'expérience peut seule donner, de ces jalons que le génie

seul sait planter. Il y a dans ces pages parfit es de tabac, pleines de

caractères d'une caeographie presque hiéroglyphique , des indications de fortune, des prédictions a coup sur. H s'y trouve «les présomptions sur certains point de l'Amérique et de. l'Asie, qui, depuis et avant que Juste el moi n'ayons pu partir, se sont réalisées.

Marcas était, gomme nous d'ailleurs, arrivée la plus complète misère; il gagnait bien sa vie journalière, mais il n'avait ni linge , ni habit! . m chaussure. Il ne se faisait pas meilleur qu'il n'était; il avait

rêvé le luxe en rêvant l'exercice «lu pouvoir \ossi ne se reconnais- Bail il pas pour le Marcas vrai. Sa forme, il l'abandonnait au caprice

delà vie réelle. Il vivait par le . souille de son ambition , il rêvait la

vengeance el se gourmandâil lui même de s'adonner s un sentiment si creux, le véritable homme d'I tal doil être surtout indiffèrent aux

pa siODS vulgaires ; il doit , comme le savant , ne se passionner que

pour les choses de sasoience. Ce tut dans ces jours de misère que

.Marcas nous parut grand cl même terrible; il y avait quelque dioi*

Z. MARCAS

d'effrayant dans son regard, qui contemplait un monde de plus que celui qui frappe les yeux des hommes ordinaires. Il était pour nous un sujet d'étude et d'étonnement, car la jeunesse (qui de nous ne l'a pas éprouvé?), 'a jeunesse ressent un vif besoin d'admiration ; elle aime à s'attacher', elle est naturellement portée à se subordonner aux hommes qu'elle croit supérieurs, comme elle se dévoue aux grandes choses. [Voire étonnement était surtout excité par son indifférence en fait de sentiment : la femme n'avait jamais troublé sa vie. Quand nous parlâmes de cet éternel sujet de conversation entre Français, il nous dit Simplement : — Les robes coûtent trop cher ! Il vit le regard que Juste et moi nous avions échangé, et il reprit alors : — Oui, trop cher La femme qu'on achète, et c'est la moins coûteuse, veut beaucoup d'argent celle qui se donne prend tout notre temps! La femme éteint toute activité, toute ambition: Napoléon l'avait réduite à ce qu'elle doit être. Sous ce rapport, il a été grand, il n'a pas donné dans les mineuses fantaisies de Louis XIV et de Louis XV; mais il a néanmoins aimé secrètement.

Nous découvrîmes que, semblable à Pilt, qui s'était donné l'Angleterre pour femme, Marcas portait la France dans son cœur; il en était idolâtre ; il n'y avait pas une seule de ses pensées qui ne fût pour le pays. Sa rage de tenir dans ses mains le remède au mal dont la vivacité l'attristait, et de ne pouvoir l'appliquer, le rougeait incessamment; mais celte page était encore augmentée par l'état d'infériorité de la France vis-à-vis de la Russie et de l'Angleterre. La France au troisième rang ! Ce cri revenait toujours dans ses conversations. La maladie intestine du pays avait passé dans ses entrailles 11 qualifiait de taquineries de portier les luttes de la cour avec la Chambre, et que révélaient tant de changements, tant d'agitations incessantes, qui nuisent à la prospérité du pays.

— On nous donne la paix en escomptant l'avenir, disait-il.

Dn soir, Juste et moi, nous étions occupés et plongés dans le plus profond silence. Marcas s'était relevé pour travailler à ses copies, car il avait refusé nos services malgré nos plus vives instances. Nous nous étions offerts a copier, chacun à tour de rôle, sa lâche, alin qu'il n'eût à faire quf; le tiers de son insipide travail; il s'était fâché, nous n'avions plus insisté. Nous entendîmes un bruit de bottes fines dans no- Ire corridor, et nous dressâmes la tète en nous regardant. On frappe à la porte de Marcas, qui laissait toujours la clef à la serrure. Nous entendons dire, à notre grand homme : — Entrez ! puis : — Vous ici, monsieur?

— Moi-même, répondit l'ancien ministre, le Dioclétien du martyr inconnu.

Notre voisin et lui se parlèrent pendant quelque temps à voix basse. Tout à coup Marcas, dont la voix s'était fait entendre rarement, comme il arrive dans une conférence où le demandeur commence par exposer les faits, éclata soudain à une proposition qui nous fut inconnue.

— Vous vous moqueriez de moi, dit-il, si je vous croyais. Les jésuites ont passé, mais le jésuitisme est éternel. Vous n'avez de bonne foi ni dans voire machiavélisme ni dans votre générosité. Vous savez compter, vous : mais on ne sait sur quoi compter avec vous. Voue cour est composée de chouettes qui ont peur de la lumière, de vieillards qui tremblent devant la jeunesse ou qui ne s'en inquiètent pas. Le gouvernement se modèle sur la cour. Vous êtes allé chercher les restes de l'empire, comme la restauration avait enrôlé les voltigeurs de Louis XIV. On a pris jusqu'à présent les reculades de la peur et de la lâcheté pour les manœuvres de l'habileté; mais les dangers viendront, et la jeunesse surgira comme en 1790. Elle a fait les belles eboses de ce temps-là. En ce moment, vous changez de ministres comme un malade change de place dans son lit. Ces oscillations révèlent la décrépitude de votre gouvernement. Vous avez un système de filouterie politique qui sera retourné coutre vous, car la France se lassera de ces escobarderies. Elle ne vous dira pas qu'elle est lasse, jamais on ne sait comment on périt, le pourquoi est la tâche de l'historien : mais vous périrez certes pour ne pas avoir demandé à la jeunesse de la France ses forces et son énergie, ses dévouements et son ardeur; pour avoir pris en haine les gens capables, pour ne paa les avoir triés avec amour dans cette belle génération, pour avoir choisi en toute chose la médiocrité. Vous venez me demander mon appui ; mais vous appartenez à cette masse décrépite que l'intérêt rend hideuse, qui tremble, qui se recroqueville et qui veut rapetisser la France parce qu'elle se rapetisse. Ma forte nature, mes idées, seraient pour vous l'équivalent d'un poison; vous m'avez joué deux fois, deux fois je vous ai renversé, vous le savez Nous unir pour la troisième fois, ce doit être quelque chose de sérieux. Je me tuerais si je me laissais duper, car je désespérerais de moi-même : le coupabl» ne serait pas vous, mais moi.

Nous entendîmes alors les paroles les plus humbles, l'adjuration la plus chaude de ne pas priver le pays de talents supérieurs. On parla de patrie; Marcas fil un ouh! ouh ! signilic.ilif : il se moquait de son prétendu patron. L'homme d'Etat devint plus explicite ; il reconnut la supériorité de son ancien conseiller, il s'engageait à le meure eu mesure de

demeurer dans l'administration, de devenir député; puis il lui proposa une place éminente, en lui disant que désormais, lui, le ministre, se subordonnerait à celui dont il ne pouvait plus qu'être le lieutenant. Il était dans la nouvelle combinaison ministérielle, et ne voulait pas revenir au pouvoir sans que Marcas eût une place convenable à son mérite ; il avait parlé de celle condition, Marcas avait été compris comme, une nécessité.

Marcas refusa.

— Je n'ai jamais été mis à même de tenir mes engagements, voici une occasion d'être (idèle à mes promesses, et vous la manquez.

Marcas ne répondit pas à cetle dernière phrase. Les bottes firent leur bruit dans le corridor, et le bruit se dirigea vers l'escalier.

— Marcas ! Marcas ! criâmes-nous tous deux en nous précipitant dans sa chambre, pourquoi refuser? Il était de bonne foi. Ses conditions sont honorables. D'ailleurs, vous verrez les ministres.

En un clin d'ceil nous dîmes cent raisons à Marcas: l'accent du futur ministre était vrai; sans le voir nous avions jugé qu'il ne mentait pas,

— Je suis sans habit, nous répondit Marcas

— Comptez sur nous, lui dit Juste en me regardant.

Marcas eut le courage de se fier à nous, un éclair jaillit de ses yeux, il passa la main dans ses cheveux, se découvrit le front par un de ces gestes qui révèlent une croyance au bonheur, et quand il eut, pour ainsi dire, dévoilé sa face, nous aperçûmes un homme qui nous était parfaitement inconnu : Marias sublime, Marcas au pouvoir, l'esprit dans son élément, l'oiseau rendu à l'air, le poisson revenu dans l'eau, le cheval galopant dans son steppe. Ce l'ut passager; le front se rembrunit, il eut comme une vision de sa destinée. Le Doute boiteux suivit de près l'Espérance aux blanches ailes. Nous le laissâmes.

— Ah çà ! dis-je au docteur, nous avons promis, mais comment faire?

— Pensons-y en nous endormant, me répondit Juste, et demain matin nous nous communiquerons nos idées.

Le lendemain malin nous allâmes faire un tour au Luxembourg.

Nous' avions eu le temps de songera l'événement de la veille et nous étions aussi surpris l'un que l'autre du peu d'entregent de Marcas dans les petites misères de la vie, lui que rien n'embarrassait dans la solution des problèmes les plus élevés de la politique rationnelle ou de la politique matérielle. Mais ces natures élevées sont toutes susceptibles «Je se heurier à des grains de s;ible, de ra'er les plus belles entreprises, faute de mille lianes. C'est l'histoire de Napoléon qui, manquant de bottes, n'est pas parti pour les Indes.

— Cju'as-tu trouvé? me dit Juste.

— Eh bien ! j'ai trouvé le moyen d'avoir à crédit un habillement complet.

— Chez qui?

— Chez Humann.

— Comment?

— Humann, mon cher, ne va jamais chez ses pratiques, les pratiques vont chez lui, en sorte qu'il ne sait pas si je suis riche; il sait seulement que je suis élégant et que je porte bien les habits qu'il me fait; je vais lui dire qu'il m'est tombé de la province un oncle dont l'indillérence en matière d'habillement me fait un tort infini dans les meilleures sociétés où je cherche à me marier : il ne serait pas Humant, s'il envoyait sa facture avant trois mois.

Le docteur trouva cette idée excellente dans un vaudeville, mais détestable dans la réalité de la vie, et il douta du succès. Mais, je vous le jure, Humann habilla Marcas, et, en artiste qu'il est, il sut l'habiller comme un homme politique doit être habillé.

Juste offrit deux cents francs en or à Marcas, le produit de deux montres achetées à crédit et engagées au Mont-de-Piélé. Moi je n'avais rien dit de six chemises, de tout ce qui était nécessaire en fait de linge, et qui ne me coûta que le plaisir de les demander à la première demoiselle d'une lingère avec qui j'avais musardé pendant le carnaval. Marcas accepta tout sans nous remercier plus qu'il ne le devait. H s'enquit seulement des moyens par lesquels nous nous étions mis en possession de ces richesses, et nous le fîmes rire pour la dernière fois. Nous regardions notre Marcas. comme des armateurs qui ont épuisé tout leur crédit et toutes leurs ressources pour équiper un bâtiment, doivent le regarder mettant à la voile.

Ici Charles se tut ; il parut oppressé par ses souvenirs.

— Eh bien ! lui cria-t-on, qu'est-il arrivé?

— Je vais vous le dire en deux mots, car ce n'est pas un roman, mais une histoire. Nous ne vîmes plus Marcas : le ministère dura trois mois, il périt après la session. Marcas nous revint sans un sou, épuisé de travail. Il avait soudé le cratère du pouvoir ; il en revenait avec u' . commencement de fièvre nerveuse. La maladie fit des progrès rapide.;, nous le soignâmes. Juste, au début, amena le médecin en chef de l'hôpital où il était entré comme interne. Moi, qui habitais alors la chambre tout seul, je lus la plus attentive des garde-malades; mais les soins, mais la science, tout fut inutile. Dans le mois de janvier 1838, Marcas sentit lui-même qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre.

Z. MA RCA S.

l.'liomme d'Etat, à qui pendant six mois il avait servi d'âme, ne vint pas le voir, n'envoya même pas savoir de ses nouvelles. Marcas nous manifesta le plus profond mépris pour le gouvernement ; il nous parut douter des destinées de la France, et ce doute avait causé sa maladie. Il avait cru voir la trahison au cœur du pouvoir, non pas une tralii- 6on palpable, saisissable, résultant de faits, mais une trahison produite par un système, par une sujétion des intérêts nationaux à un ëgoisme. Il suffisait de sa croyance en l'abaissement du pays pour que la maladie s'aggravât. J'ai été témoin des propositions qui lui furent faites par un des chefs du système opposé qu'il avait combattu. Sa haine pour ceux qu'il avait tenté de servir était si violente, qu'il eût consenti joyeusement à entrer dans la coalition qui commençait à se former entre les ambitieux chez lesquels il existait au moins une idée,

celle de secouer le joug de la cour. Mais Marcas répondit au négociateur le mot de ITiôtel-de-Ville : « Il est trop tard ! »

Marcas ne laissa pas de quoi se faire enterrer ; Juste et moi nous eûmes bien de la peine à lui éviter la honte du char des pauvres, et nous suivîmes tous deux, seuls, le corbillard de Z. Marcas, qui fut jeté dans la fosse commune, au cimetière de Mont-Parnasse.

Nous nous regardâmes tous tristement en écoulant ce récit, le dernier de ceux que nous fit Charles Rabourdin, la veille du jour où il s'embarqua sur un brick, au Havre, pour les îles de la Malaisie ; cal nous connaissions plus d'un Marcas, plus d'une victime de ce dévoue ment politique, récompensé par la trahison ou par l'oubli.

Aui Jardies, mai 1840.

FIN nï l MARCAS.

l'oissy. — Typ. S. I.i'j.iv et Cie.

bn\-J&r

Durant les nuits d'hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint- Honoré que pendant un instant ; les maraîchers y continuent , en allant à la Halle, le mouvement qu'ont fait les voilures qui reviennent du spectacle ou du bal.

Au milieu de ce point d'orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la femme de M. César Birotteau, marchand parfumeur établi près de la place Vendôme , fut réveillée en Sursaut par un épouvantable rêve. La parfumeuse s'était vue double, elle s'était apparu à elle-même en liai' Ions, n m ruant d'une main sèche et ridée le bec de canne de sa propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir; elle se demandait l'aumône, elle s'entendait parler à la porte et au comptoir. Elle voulut saisir sou mari et posa la main sur une place froide. Sa peur deviut

La recommandation d'un apothicaire de Tours le fit entrer chez M. Kagon, pirtuineur. — page 5.

dame Birotteau subit alors quelques sorte lumineuses que procurent ces

ators lentement intense qu'elle ne put remuer son cou, qui se pétrifia : les parois de son gosier se collèrent, la voix lui manqua ; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes, les cheveux douloureusement aliénés , les oreilles pleines de sons étranges, le cœur contracté, mais palpitant, enfin tout à la fois en sueur et glacée au milieu d'une alcôve dont les deux battants étaient ouverts. La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si violemment la machine humaine, que les facultés y sont soudainement portées soit au plus haut degré de leur puissance, soit au dernier de la désorganisation. La physiologie a été pendant longtemps surprise de ce phénomène, qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures, quoiqu'il soit tout simplement un foudroiement opéré à l'intérieur, mais, comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savants auront reconnu le rôle immense que joue l'électricité dans la pensée humaine. Mannes des souffrances en quelque terribles décharges de la volonté

CÉSAR BIROTTEAU

répandue ou concentrée par un mécanisme inconnu. Ainsi pendant un laps de temps, ton couri en l'appréciant a la mesure de nos montres, niais incommensurable au compte de ses rapides impressions, '<n« pauvre femme eui le monstrueux pouvoir d\mcttre plus d'idées, de faire suri t plus de souvenirs que dans l'étal ordinaire de ses facultés elle n'en aurait conçu pendant toute une journée. La poignante bis» tnire de ce monologue peut se résumer en quelques mots absurdes, contradictoires et dénués de sens comme il le fut.

— Il n'existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotteau de mon lit! Il a mangé tant de veau que peut-être esl-il indisposé? Mais s'il était malade, il m'aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous couchons ensemble dans ce lit, dans celte même maison, jamais il ne lui est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton ! Il n'a découché que pour passer la nuit au coi ps -de-garde. S'est-il couché ce soir avec moi? Mais oui, mon Dieu, suis-je bête!

Elle jeta les yeux sur le lit, et vil le bonne! de nuit de son mari qui conservait la forme presque conique de la tête.

— Il est donc mort! Se serait-il lue? Pourquoi? reprit-elle. Depuis deux ans qu'ils l'ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. Le mettre dans les fonctions publiques, n'est-ce pas, foi d'honnête femme, à faire pitié? Ses affaires vont bien, il m'a donné un châle. Elles vont mal peut-être? Bjih ! je le saurais. Sait-on jamais ce qu'un homme a dans son sac ? ni une femme non plus ? ça n'est pas un mal. Mais n'avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd'hui? D'ailleurs, un adjoint ne peut pas se faire mourir soi-même, il connaît irop bien les lois. Où donc est-il?

Elle ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un cordon de sonnette qui aurait mis en mouvement une cuisinière, trois commis et un garçon de magasin. En proie au cauchemar qui continuait dans son état de veille, elle oubliait sa fille paisiblement endormie dans une chambre conliguë à la sienne, et dont la porte donnait au pied de son lit. Enfin elle cria : — Birotteau ! et ne reçut aucune réponse. Elle croyait avoir crié le nom, et ne l'avait prononcé que mentalement.

— Aurait-il une maîtresse? Il est trop bête, reprit-elle. D'ailleurs, il m'aime trop pour cela. N'a-t-il pas dit à madame Roguin qu'il ne m'avait jamais fait d'infidélité, même en pensée. C'est la probité venue sur terre, cet homme-là. Si quelqu'un mérite le paradis, n'est-ce pas lui? De quoi peut-il s'accuser à son confesseur? il lui dit des nunu. Pour un royaliste qu'il est, sans savoir pourquoi, par exemple, il ne fait guère bien mousser sa religion. Pauvre chat ! il va dès huit heures en cachette à la messe, comme s'il allait dans une maison de plaisir. Il craint Dieu, pour Dieu même : l'enfer ne le concerne guère. Comment aurait-il une maîtresse? il quitte si peu ma jupe, qu'il m'en ennuie. 11 m'aime mieux que ses yeux, il s'aveuglerait pour moi. Pendant dix-neuf ans, il n'a jamais proféré de parole plus haut que l'autre, parlante ma personne. Sa tille ne passe qu'après moi. Mais Césanne est là, Césarine! Césarine ! 11 n'a jamais eu de pensée qu'il ne me l'ait dite. Il avait bien raison, quand il venait au petit matelot, de prétendre que je ne le connaîtrais qu'à l'user. Et plus là!... voilà de 1 extraordinaire.

Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le désespoir du langage, et semblent appartenir exclusivement au pinceau des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques des rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que projette la veilleuse dans les plis du calicot ronge, les flammes que vomit une patèredont le centre rutilant ressemble à l'oeil d'un voleur, l'apparition d'une robe agenouillée, enlin toutes les bizarreries qui effrayent l'imagination au moment où elle n'a de puissance que pour percevoir des douleurs et pour les agrandir. Madame Birotteau crut voir une for&e lumière dans la pièce qui précédait sa chambre, et pensa tout à coup au feu-, mais, en apercevant un foulard rouge, qui lui parut être une mare de sang répandu, les voleurs l'occupèrent exclusivement, surtout quand elle voulut trouver les traces d'une lutte dans la manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui éiait en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs du cauchemar; elle s'élança tout effarée, en chemise, au milien de sa chambre, pour secourir son mari, qu'elle supposait aux prises avec des assassins.

— Birotteau! Birotteau! cria-t-ellc enfin d'une voix pleine d'angoisses.

Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voi me aune à la main et mesurant l'air, mais si mal enveloppé dans sa robe de chambre d'Indienne verte, à pois couleur chocolat, que le froid lui rougissait les jambes sans qu'il le sentit, tant il était préoccupé. Quand César se retourna pour dire' a sa femme : — En bien! que venx-iu. Constance? SOU air, comme celui des hommes distraita par des calculs, fut si cxorbiiamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.

— Mon Dieu! César, cs-tu original comme ça! dit-elle. Pourquoi mi laisscs-tu seule sans me prévenir? J'ai manqué mourir de peur, je

ne s. vais quoi m'imaginera Que fais-tu donc là, ouvert à tous ven Tu vas l'enrhumer comme un loup. M'euiends-tu, Birotteau?

— Oui, ma femme, DU voilà, répondit le parfumeur en rentrant dans la chambre.

— Allons, arrive donc te chauffer, et dis-moi quelle lubie tu as, reprit madame BirotteflU en écartant les cendres du feu., qu'elle s'empressa de rallumer. Je suis gelée Etais-je bête de me lever en chemise! Mais j'ai vraiment cru qu'on t'assassinait.

Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s'enveloppa dans sa robe île chambre, et alla chercher machinalement à sa femme uu jupon île flanelle.

•*- Tiens, mimi, couvre-toi donc, dit-il. Vingt-deux sur dix-huit, reprit-il eu continuant son monologue ; nous pouvons avoir un su pefbe salon.

— Ah çà! Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou? rêves-tu?

— Non, ma femme, je calcule.

— l'our faire tes bèlises, tu devrais bien au moins attendre le jour, s'érria-i-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller ouvrir la porte de la chambre où couchait sa tille.

— Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra point. Voyons, Birotteau, parle donc. Qu'as-tu?

— Nous pouvons donner le bal.

— Donner un bal! nous? Foi d'honnête femme, tu rêves, mon cher ami.

— Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Ecoute ! il faut toujours faire ce qu'on doit relativement à la position où l'on se trouve. Le gouvernement m'a mis en évidence, j'appartiens au çouvernement; nous sommes obligés d'en étudier l'esprit et d'en favoriser les intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire cesser l'occupation de la France. Selon M. de la Billardière, les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doiveut se faire un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera rougir celui des soidisant libéraux, ces danmés intrigants, hein? Crois-tu que je n'aime pas mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à mes ennemis, qu'aimer le roi, c'est aimer la France.

— Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau?

— Mais, oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous : — Birotteau a la chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint, tout lui réussit. Eh bien ! ils vont être encore joliment attrapés. Apprends la première que je suis chevalier de la Légion d'honneur : le roi a signé hier l'ordonnance.

— Oh ! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon bon ami. Mais qu'as-tu donc tant fait pour avoir la croix?

— Quand hier M. de la Billardière m'a dit cette nouvelle, reprit Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels étaient mes titres; mais, en revenant, j'ai fini par les reconnaître et par approuver le gouvernement. D'abord, je suis royaliste, j'ai été blesse a Saint-Roch en vendémiaire, n'est-ce pas quelque chose que d'avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause? Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions consulaires a la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen lait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit d'abord me connaître : grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veuille faire usage ; nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime! Le maire m'a violemment appuyé. Que veux-tu? Si le roi me donne la croix sans que je la lui demande, il me semble que je ne peux pas la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu être adjoint? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en poupe, comme dit ton oncle Pillerault quand il est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord avec notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sous-préfet, si tel est mon destin. Ma femme, tu commets une grave erreur en Croyant qu'un < iloyen a payé sa dette à son pays après avoir débile pendant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. Si l'Stal réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons connue nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, H rœti râ. As-tu donc envie de toujours rester dans Ion comptoir .' Il y a, lu h merci, bien assez longtemps que lu y séjournes. Le bal sera notre fête a nous. Adieu le détail, pour toi s'entend. Je brûle notre enne de LA IIeink ni;s Itosts, j'efface sur notre tableau CkSAR BlROT-

T e, HABCHAKD PABFOKBOB, SUCCESSEUR DE lUGOlt, et mets tout Imiine-

irienl Parfumerie» en grosses lettres d'or. Je place à l'entresol le bureau, la caiaat, et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de l'arrière-boutique, de la salle à manger ei de la cuisine actuelles. Je loue le premier étage de la maison voisine, où j'ouvre une porte dans le mur. .le retourne l'escalier, afin d'aller de plain-pied d'une maison a l'autre. Nous .niions alors uu grand appartement meublé aux oiteau£! Oui. je renouvelle la chambre, je te ménage uu boudoir, et

CÉSAR BIROTTEAU

donne une jolie chambre à Césanne. La demoiselle de comptoir que tu prendras, noire premier commis et ta femme de chambre (oui, madame, vous eu aurez une!) logeront au second. Au troisième, il y aura la cuisine, la cuisinière el le garçon de peine. Le quatrième sera notre magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines. L'atelier de nos ouvrières dans le grenier! Les passants ne verront plus coller les étiquettes, faite des sacs, trier des flacons, boucher des fioles. Bon pour la rue Saint-Denis, mais rue Saint- Honoré, IÎ donc! mauvais genre. Noire magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs? N'y a-l-il pas des vinaigiiers, des marchands de moutarde qui commandent la garde nationale, et qui sont très-bien vus au château? Imi- »nns-les, étendons noire commerce, et en même temps poussons-nous dans les hautes sociétés.

— Tiens, Birotleau, sais-lu ce que je pense en l'écoutant? Eh bien! tu me fais l'effet d'un homme qui cherche midi à quatorze heures. Souviens-toi de cekjue je l'ai conseillé quand il a été question de le nommer maire : ta tranquillité avant tout! «Tu es fait, t'ai-je dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient ta perte. » Tu ne m'as pas écoutée, la voilà venue, noire perte. Pour jouer un rôle politique, il faut de l'argent, en avons-nous? Comment, tu veux brûler ton enseigne, qui a conté six cents francs, et renoncer à la Reine des Roses, à ta vraie gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main à un bûcher en relire delà flamme, est-ce vrai? la politique brûle aujourd'hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce, de notre fabrique, et de nos marchandises ! Si lu veux augmenter ta fortune, agis aujourd'hui comme en 1795 : les rentes sont à soixante-douze francs, achète des rentes. Tu auras dix mille livres de revenu, sans que ce placement nuise à nos affaires. Profite de ce revirement pour marier notre fille, vends notre fonds et alions dans ton pays. Comment, pendant quinze ans, tu n'as parlé que d'acheter les Ttésorièrss, ce joli petit bien près de Chinon, où il y a des eaux, des prés, des bois, des vijies, deux métairies, qui rapporte mille écus, dont l'habitation nous niait à tous deux, que nous pouvons avoir encore pour soixante mille francs, et monsieur veut aujourd hui devenir quelque chose dans le gouvernement? Souviens-toi donc de ce que nous sommes, des parfumeurs. Il y a seize ans, avant que tu n'eusses inventé la double Pâte des Sultanes et I'Eau CARMiBATivE, si l'on était venu te dire : « Vous allez avoir l'argent nécessaire pour acheter les Trésorières. » ne te serais-tu pas trouvé mal de joie ? Eh bien ! tu peux acqui rir cette propriété, dont lu avais tant envie, que tu n'ouvrais la bouche que de ça, maintenant tu parles de dépenser en bêtises un argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre, j'ai toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied-à-terre chez ta fille, devenue la femme d'un notaire de Paris, et vivre huit mois de l'année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six blancs, et de six blancs rien. Attends la hausse des fonds publics, tu donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d'avoir les Trésorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre mobilier, qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu'ici il faut au moins un million pour faire lisiure.

— Voilà où je t'attendais, ma femme, dit César Birotleau. Je ne suis pas assez bète encore (quoique tu me croies bien bête, toi!) pour ne pas avoir pensé à tout. Ecoute-moi bien, Alexandre Crollal nous va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin ; mais crois-tu qu'il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c'est mon avis. J'aimerais mieux n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d'un notaire de Paris, comme tu dis). Eh bien! cent mille francs ou même huit mille livres de rente ne sont rien pour acheter l'élude à Roguin. Ce petit Xandrot, comme nous l'appelons, nous croit, ainsi que tout le monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gros fermier qui est avare comme uo colimaçon, ne vend pas pour cent mille francs de lerres, Xandrot ne sera pas notaire, car l'élude à Roguin vaut quatre ou cinq cent mille francs. Si Croltat n'en donne pas moitié comptant, comment se tirerait-il d'affaire? Césariue doit avoir deux ceut mille francs de dot; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rentes. Heinl si je te faisais voir ça clair comme le jour, n'aurais-lu pas la margouletle fermée?

— Ah! si tu as le Pérou...

— Oui, j'ai, ma biche. Oui, dit-il en prenant sa femme par la taille et la frappant à petits coups, ému par une joie qui anima tous ses traits. Je n'ai point voulu te parler de cette affaire avant qu'elle ne lût cuite; mais, ma foi, demain je la terminerai, peut-être. Voici : Roguin m'a proposé une spéculation si sûre, qu'il s'y met avec Ragon, avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de Roguin, nous aurons nous le quart de la valeur à laquelle ils doivent ar-

river d'ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions convenues. Moi je fournis trois cent mille francs, afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent, Roguin lui en trouvera sur sa part en l'hypothéquant. Pour tenir la queue de la poêle et savoir Comment frira le poisson, j'ai voulu être propriétaire en nom pour la moilié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme Ragon et moi. Roguin sera sous le nom d'un M. Charles Claperon, mon copropriétaire, qui donnera, comme moi, une contre-lettre à ses associé*. Les actes d'acquisition se font par promesses de vente sous seing privé jusqu'à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains. Roguin examinera quels sont les contrats qui devront être réalisés, car il n'est pas sûr que nous puissions nous dispenser de l'enregistrement et en rejeter les droits sur ceux à qui nous vendrons en détail, mais ce sen it trop long à l'expliquer. Les terrains payés, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici nous serons riches d'un million. Césarine aura vingt ans, notre londs sera vendu, nous irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.

— Eh bien ! où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame Birolteau.

— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille francs qui sont chez Roguin, j'emprunterai quarante mille francs sur les bàtimenis et les jardins où sont nos fabriques, dans le faubourg du Temple, nous avons vingt mille francs en portefeuille ; en tout, cent soixante nulle francs. Resle cent quarante mille autres, pour lesquels je souscrirai des effets à l'ordre de M. Charles Glaparon, banquier; il en donnera la valeur, moins l'escompte. Voilà nos cent mille écus payés : qui a terme ne doit rien. Quand les effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à c>nq pour cent, hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les empruuts seront inuti

j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une Huile comagène ! Livingston m'a posé là-bas une presse hydraulique pour fabriquer mon huile avec des noisettes, qui, sous cette forte pression, rendront aussitôt toule leur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par : A bas les perruques ! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t'aperçois pas de mes insomnies, toi ! Voilà trois mois que le succès de I'Huile de Macassar m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar 1

— Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis deux mois, sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante à ma propre porte, quel avis du ciel ! Dans quelque temps, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi vivante, entends-tu, César ! il se trouve là-dessous quelques manigances que tu n'aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les autres. Pourquoi vient-on l'offrir des millions? Tu te dépouilles de toutes les valeurs, tu t'avances au delà de tes moyens, et si ton huile ne prend pas, si l'on ne trouve pas d'argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi payeras-tu tes billets? est-ce avec les coques à.t les noisettes? Pour te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, lu veux ôter l'enseigne de la Heine des Roses, et tu vas faire encore tes salamalecs d'affiches et de prospectus qui montreront César Birotleau au coin de toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux endroits où l'on bâtit.

— Oh! tu n'y es pas. J'aurai une succursale sous le nom de Popinol, dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le petit Anselme. J'acquitterai aussi la dette de la reconnaissance envers M. et madame Ragon, en établissant leur neveu, qui pourra faire fortune. Ces pauvres Ragounins m'ont l'air d'avoir été bien grêlés depuis quelque temps.

— Tiens, ces gens-là veulent ton argent.

— Mais quelles gens donc, ma belle? Est-ce ton oncle Pillerault, qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les dimanches ? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit quaranie ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston? Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante» sept ans, qui a vingl-cinq ans de notariat? Un notaire de Paris, ce serait la (leur des pois, si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même prix. Au besoin, mes associés m'aideraient! Où donc est le complot, ma biche blanche? Tiens, il faut que je te dise ton fait ! Foi d'honnête homme, je l'ai sur le cœur.

Tu as toujours été défiante comme une chatte ! Aussitôt que nous avons eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands étaient des voleurs.

Il faut se meure à tes geuoux, afin de te supplier de te laisser enrichir! Pour une fille de Paris, tu n'as guère d'ambition! Sans tes craintes perpétuelles, il n'y aurait pas eu d'homme plus heureux que moi!

Si je t'avais écoutée, je n'aurais jamais fait ni la Pâte des Sultanes, ni l'Eau carminative. Notre boutique nous a fait vivre, mais ces d :ux découvertes et nos savons nous ont donné les cent soixante nulle francs que nous possédons clair et net!

CÉSAR BIROTTEAU

Sans mon génie, «r j'ai du talent comme parfumeur, nous serions de petits détaillants, nous tirerions le diable parla queue pour joindre les deux bouts, et je ne serais pas un des notables négociants qui conclurent à l'élection des juges au tribunal de commerce, je n'aurais été

ni juge ni adjoint. Sais- in ce que je serais? un boutiquier con :i été

le père Ragon, soit dit sans l'offenser, car je respecle les boutiques, le plus beau de notre nez en est l'ait!

Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans, nous posséderions, comme lui, trois mille livres de renie ; et au prix où sont les choses, dont la valeur a doublé, non- aurions, comme eux, à eine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là nie serre le cœur davantage. Il faudra que j'y voie clair, et je saurai le lin mot par Popinot, demain!)

Si j'avais suivi les conseils, loi qui as le bonheur inquiet et qui le demandes si lu auras demain ce que tu tiens aujourd'hui, je n'aurais pas de crédit, je n'aurais pas la croix de la Légion d'honneur, ci je ne serais pas en passe d'être un homme politique. Oui, tu as beau branler la tête, si noire affaire se réalise, je' puis devenir député de Paris. Ah! je ne me nomme pas César pour rien, tout m'a réussi.

C'est inimaginable! au dehors chacun m'accorde de la capacité; mais ici, la seule personne à laquelle je veux tant plaire que je sue sang et eau pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour une bête.

Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents, et lancées comme des halles, ainsi que font tous ceux qui se posi ut dans une attiiude récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que madame Birottcau fut intérieurement attendrie ; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amour qu'elle inspirait pour avoir gain de cause.

— Eh bien ! Birottcau, dit-elle, si tu m'aimes, laisse-moi donc être heureuse à mou goût. Ni loi, ni moi, nous n'avons reçu d'éducation; nous ne savons point parler, ni faire un serviteur à la manière des gens du monde, comment veut-on que nous réussissions dans les places du gouvernement? 3e serai heureuse aux Trésorières, moi! J'ai toujours aimé les bétes et les petits oiseaux, je passerai très-bien ma vie à prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons noire fonds, marions Césarine, et laisse ton Imojène.Nous viendrons passer les hivers à Paris, chez, notre gendre, nous serons heureux : rien, ni dans la politique ni dans le commerce, ne pourra changer noire manière d'être. Pourquoi vouloir écraser les autres? Notre fortune actuelle ne nous suffit-elle pas? Quand lu seras millionnaire, dîneras-tu deux fois? astu besoin d'une autre femme que moi.' Vois mon oncle Pillerault! il s'est sagement contenté de sou petit avoir, et sa vie s'emploie à de bonnes œuvres. A-l-il besoin de beaux meubles, lui? .le suis sûre que tu m'as commandé le mobilier : j'ai vu venir Braschon ici, ce n'était pas pour acheter de la parfumerie.

— Eh bien ! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demain et dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de la Billardière.

— Mon Dieu ! s'écria- t-elle, ayez pilié de nous!

— Mais lu n'es pas raisonnable, iw biche. Est-ce à trente-sept ans, fraîche et jolie comme lu l'es, que tu peux aller l'enterrer à Chinon? Moi, Dieu merci, je n'ai que trente-neuf ans. Le hasard m'onvre une belle carrière, j'y entre. En m'y conduisant avec prudence, je puis faire une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela se pratiquait jadis, fonder les Birotteau, comme il y a des Keller, des Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, îles Lebas, des Nucingen, des Sailiart, des Popinot, des Malifat, qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! Si cette affaire-là n'était pas sûre comme de l'or en barres...

— Sûre !

— Oui, sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans en avoir l'air, je prends des informations sur les constructions, au bureau de la ville, chez des architectes et chez des entrepreneurs. M. Rohault, le jeune architecte qui va remanier noire appartement, est désespéré de ne pas avoir d'argent pour se mettre dans noire spéculation.

— Il y aura des constructions à faire, il vous y pousse pour vous gruger.

— Peut-on attraper des gens comme l'illerault, comme Charles Claparon et Roguin? Le gain est sûr comme celui de la Pale des Sultanes, vois-tu?

— Mais, mon cher ami, qu'a donc besoin Ttoguin de spéculer, s'il a sa charge payée et sa fortune faite? Je le vois quelquefois passer plus soucieux qu'uu ministre d'Etat, avec un regard en dessous que je n'aime pas : il cache des souris. Sa figure est devenue, depuis cinq

i le d'un vieux débani hé. Qui te <iu qu il ne lèvera pas le pied quand il aura vos fonds en main? Cela s'e^t vu. Le connaissons-nous bien? Il a beau dcpnis quinze ans être notre ami, je De mettrais pas m i main au feu | r lui, Tiens, il est punais et no vil pas avec sa lemme, il

doit avoir des maîtresses qu'il paye et qui le ruinent; je ne trouve pas

d'autre cause :i sa tristesse. Quand je fais ma toilette, je regarde à travers les pei ienne , je le vois rentrer à pied chez lui. le manu, revenant don ? | ersonne ne le sait. Il me l'ait l'cffri duo hoi uni qui a un ménage eu ville **ui dépense de son coté, madame du sien. Est-ce la

vie d'un notaire? S'ils gagnent cinquante mille francs et qu'ils en mangent soixante, en vingt ans on voit la Gn de sa fortune, on se trouve nus comme de petits saint Jean ; mais, connue on s'est habitué à briller, on dévalise ses amis sans pilié : charité bien ordonnée commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux de du Tille ', noire ancien commis, je ne vois rien de bon dans celle aniiiié. S'il n'a pas su juger du Tillet, il est bien aveugle; s'il le connaît, pourquoi le choie-t-il tant? lu me diras que sa femme aime du Tillet; eh bien ! je n'attends rien de bon d'un homme qui n'a pas d'honneur à l'égard de sa femme. Enfin les possesseurs actuels de ces terrains sont donc bien bêles de donner pour cent sous ce qui vaut cent lianes? Si lu rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en dirais-tu pas la valeur? Votre affaire nie fait l'effet d'un vol, à moi, soit dit sans t'offenser

— Mon Dieu ! que les finîmes sont quelquefois drôles, et comme elles brouillent toutes les idées! Si Roguin n'était rien dans l'affaire, tu me dirais : Tiens, liens, César, tu fais une affaire où Roguin n'est pas; elle ne vaut rien. A cette heure, il est là comme une garantie, et lu me dis...

— Non, c'est un M. Claparon.

— Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.

— Pourquoi l'ait-il alors une chose que lui interdit la loi? Que me répondras-lu, toi qui ne connais que la loi?

— Laisse-moi donc continuer. Roguin s'y met, et lu me dis que l'affaire ne vaut rien? Est-ce raisonnable? Tu me dis encore : II l'ait une chose contre la loi. Mais il s'y mettra ostensiblement s'il le faut. Tu me dis maintenant : Il est riche. Ne peut-on pas m'en dire autant à moi? Ragon cl Pillerault seraient-ils bien venus à me dire : Pourquoi faites-vous celte affaire, vous qui avez de l'argent comme uu marchand de cochons?

— Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires, dit madame Pirolteau.

— Enfin, ma conscience est bien intacte, dit César en continuant. Les gens qui vendent, vendent pqr nécessité ; nous ne les volons pas plus qu'où ne vole ceux a qui ou achète des rentes à soixante-quinze. Aujourd'hui, nous acquérons les terrains à leur prix d'aujourd'hui ; dans deux ans, ce sera différent, comme pour les renies. Sachez, Conslance-Barbe-Joséphine Pillerault, que vous ne prendrez jamais César Birotteau à faire une action qui sot contre la plus rigide probité, ni contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un homme établi depuis dix-huit ans être soupçonné d'improbilé dans soi! ménage!

— Allons, calme-toi, César! Une femme qui vit avec toi depuis ce temps connaît le fond de ton âme Tu es le maître, après tout. Cette forlune, lu l'as gagnée, n'est-ce pas? elle est à toi, lu peux la dépenser. Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni la lille nous ne te ferions un seul reproche. Mais écoute : quand lu inventais ta Pale des Suliancs et ton Eau carminalive, que risquais-lu? des cinq a six mille francs. Aujourd'hui, tu mets toute ta fortune sur un coup de cartes, tu n'es pas seul à le jouer, lu as des associés qui peuvent se montrer plus lins que toi. Donne ton bal, renouvelle ion appartement, fais dix mille lianes de dépense, c'esi inutile, ce n'est pas ruineux. Quant à ton affaire de la Madeleine, je m'y oppose formellement, l'u es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous avons uu instinct qui ne nous trompe pas, nous auires femmes '. Je t'ai prévenu, maintenant ;uis à ta tête. Tu as été juge au tribunal de commerce, tu connais les lois, tu as bien mené la barque, je te suivrai. César! Mais je tremblerai jusqu'à ce que je voie noire fortune solidement assise, et Césarine bien mariée. Dieu veuille que mon rêve ne soit pas une prophétie !

Cette soumission contraria Birottcau, qui employa l'innocente ruse à laquelle il avait recours en semblable occasion.

— Ecoute. Constance, je n'ai pas encore donné ma parole; mais

c'est lOUt comme.

— Oh ! César, tout est dit, n'en parlons plus. L'honneur passe avant la fortune Allons, couche-loi, mon cher ami, nous n'avons plus de bois. D'ailleurs, nuiis -irons toujours mieux au lil pour causer, si cela t'amuse, uh ! le vilain rêve ! Mon Dieu ! se voir soi-même ! .Mais c'est affreux ! Césarine et moi, nous allons joliment faire des ueuvaines pour le succès de les teri .dus

— Sans doute l'aide de Dieu ne nuit à rien, dit gravement Birotle.m. Mais l'Essence de noisettes est aussi une puissance, ma femme!

J'ai fa i ette d icouverte ci ne autrefois celle de la Double l'aie des

Sultanes, par hasard : la première fois en ouvrant un livre, celle fois en regardant la gravure dTI.ro et Léandre. Tu sais une lemme qui verse de l'huile sur la m amant, est Les spécula-

tions les plus sûres sont celles qui reposent sur la vanité, sur I amourpropre, I envie de paraître. Ces sentiments-là ne meurent jamais.

— II. las '. je le vois bi m,

— A un certain âge, les hommes feraient les cent coups pour a\..ir des ch. veux, quand ils n'en «mi pas. Depuis quelque temps, lu coiffeurs me disent qu'ils ne vendenl pas seulement le Macawor, mais

toutes les drogues bonnes à teindre le- . lievcUX, OU qui passent pour les faire pousser, Depuis la paix, les hommes seul bien plus auprès

CESAR BIROTTEAU

des femmes, et elles n'aiment pas les chauves, hé! hé! mimi,! La demande de cet article-là s'explique donc par la situation politique. Une composition qui vous entretiendrait les cheveux en bonne santé se vendrait comme du pain, d'autant que celte Essence sera sans doute approuvée par l'Académie des Sciences. Mon bon M. Vauquelin m'aidera peut-être encore. J'irai demain lui soumettre mou idée, en lui offrant la gravure que j'ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne. Il s'occupe précisément de l'analyse des cheveux. Chiffreville, son associé pour sa fabrique de produits chimiques, me l'a dit. Si ma découverte s'accorde avec les siennes, mon Essence serait achetée par les deux sexes. Mon idée est une foi tune, je le répète. Mou Dieu, je n'en dors pas. Eh! par bonheur, le petit Popinot a les p!us beaux cheveux du monde. Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des cheveux longs à tomber jusqu'à terre et qui dirait, si la chose est possible sans offenser Dieu ni le prochain, (pie l'Huile comagèue (car ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, les tètes des grisons se jetteraient là-dessus comme la pauvreté sur le monde. Disdonc, mignonne, et ton bal? Je ne suis pas méchant, mais je voudrais bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui fait le gros avec sa fortune, et qui m'évite toujours à la Bourse. 11 sait que je connais un Irait de lui qui n'est pas beau. Peut-être ai-je été trop bon avec lui. Est- ce drôle, ma femme, qu'on soit toujours puni de ses bonnes actions, icibas, s'entend ! Je me suis conduit comme un père envers lui, tu ne sais pas tout ce que j'ai fait pour lui.

— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en parler. Si tu avais su ce qu'il voulait faire de toi, tu n'aurais pas gardé le secret sur le vol des trois mille francs, car j'ai deviné la manière dont l'affaire s'est arrangée. Si tu l'avais envoyé en police correctionnelle, peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde.

— Que préieudait-il donc faire de moi?

— Ilien. Si tu étais en train de m'écouter ce soir, je te donnerais un bon conseil, Birotteau, ce serait de laisser ton du Tillet.

— Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir exclu de chez moi un commis que j'ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec lesquels il a commencé les affaires? Va, faisons le bien pour le bien. D'ailleurs, du Tillet s'est peut-être amendé.

— Il faudra mettre tout cen dessus dessous ici.

— Que dis-tu donc avec ton cen dessus dessous? Mais tout sera rangé comme un papier de musique. Tu as donc déjà oublié ce que je viens de te dire relativement à l'escalier et à ma location dans la maison voisine que j'ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron ? Nous devons aller ensemble demain chez M. Moliueux, son propriétaire, car j'ai demain des affaires autant qu'en a un ministre...

— Tu m'as tourné la cervelle avec tes projets, lui dit Constance, je m'y brouille. D'ailleurs, Birotteau, je dors.

— Bonjour, répondit le mari. Ecoute donc, je te dis bonjour parce que nous sommes au matin, mimi. Ah ! la voilà partie, cette chère enfant! Va, tu seras richissime, ou je perdrai mon nom de César.

Quelques instants après, Constance et César ronflèrent paisiblement.

Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie antérieure de ce ménage confirmera les idées que doit suggérer l'amicale altercation des deux principaux personnages de cette scène. En peignant les mœurs des détaillants, cette esquisse expliquera d'ailleurs par quels singuliers hasards César Birotteau se trouvait adjoint et parfumeur, ancien officier de la garde nationale et chevalier de la Légion d'honneur. En éclairant la profondeur de son caractère et les ressorts de sa grandeur, on pourra comprendre comment les accidents commerciaux que surmontent les têtes fortes deviennent d'irréparables catastrophes pour de petits esprits. Les événements ne sont jamais absolus, leurs résultats dépendent entièrement des individus : le malheur est un marchepied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l'homme habile, pour les faibles un abîme.

Un closier des environs de Chinon, nommé Jacques Birotteau, épousa la femme de chambre d'une dame chez laquelle il faisait les vignes; il eut trois garçons, sa femme mourut en couches du dernier, et le pauvre homme ne lui survécut pas longtemps. La maîtresse affectionnait sa femme de chambre; elle fit élever avec ses fils l'aîné des enfants de son closier, nommé François, et le plaça dans un séminaire. Ordonné prêtre, François Birotteau se cacha pendant la révolution et mena la vie errante des prêtres non assermentés, traqués comme des bêtes fauves, et pour le moins guillotinés. Au moment où commence cette histoire, il se trouvait vicaire de la cathédrale de Tours, et n'avait quitté qu'une seule fois cette ville, pour venir voir son frère César. Le mouvement de Paris étourdit si fort le bon piètre, qu'il n'osait sortir de sa chambre; il nommait les cabriolets des petits fiacres, et s'étonnait de tout. Après une semaine de séjour, il revint à Tours, en se promettant de ne jamais retourner dans la capitale.

Le deuxième fils du vigneron, Jean Birotteau, pris par la milice, gagna promptement le grade de capitaine pendant les premières guerres de la révolution. A la bataille de la Trébia, Macdonald demanda des hommes de bonne volonté pour emporter une batterie, le capitaine Jean Birotteau s'avança avec sa compagnie et fut tué. La destinée des Birotteau voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes ou par les événements partout où ils se planteraient.

Le dernier enfant est le héros de cette scène. Lorsqu'à l'âge de quatorze ans César sut lire, écrire et compter, il quitta le pays, vint à pied à Paris chercher fortune avec un louis dans sa poche. La recommandation d'un apothicaire de Tours le fit entrer, en qua!ité de garçon de magasin, chez SI. et madame Bagou, marchands parfumeurs. César possédait alors une paire de souliers ferrés, une culotte et des bas bleus, son gilet à Heurs, une veste de paysan, trois grosses chemises de bonne toile et son gourdin de roule. Si ses cheveux étaient coupés comme le sont ceux des enfants de chœur, il avait les reins solides du Tourangeau; s'il se laissait aller parfois à la paresse en vigueur dans le pays, elle était compensée par le désir de faire fortune; s'il manquait d'esprit et d'instruction, il avait une rectitude instinctive et des sentiments délicats qu'il tenait de sa mère, créature qui, suivant l'expression tourangelle, était un cœur d'or. César eut la nourriture, six francs de gages par mois, et fut couché sur un grabat, au grenier, près de la cuisinière. Les commis, qui lui apprirent à faire les emballages et les commissions, à balayer le magasin et la rue, se moquèrent de lui tout en le façonnant au service, par suite des mœurs boutiquières, où la plaisanterie entre comme principal élément d'instruction. M. et madame Ragon lui parlèrent comme à un chien. Personne ne prit garde à sa fatigue, quoique le soir ses pieds meurtris par Je pavé lui fissent un mal horrible et que ses épaules fussent brisées. Cette rude application du chacun pour soi, l'évangile de toutes les capitales, lui fit trouver la vie de Paris fort dure. Le soir, il pleurait en pensant à la Touraine où le paysan travaille à son aise, où le maçon pose sa pierre en douze temps, où la paresse est sagement mètee a'i labeur ; mais il s'endormait sans avoir le temps de penser à s'enfuir, car M avait des courses pour la matinée et obéissait à son devoir avec l'instinct d'uu chien de garde. Si par hasard il se plaignait, le premier commis sô'jriait d'un air jovial :

— Ah! iiiiin garçon, disait-il, tout n'est pas rose à la Reine des Roses, et les alouettes n'y tombent pas toutes rôties; faut d'abord courir après, puis les prendre, enfin, laut avoir de quoi les accommoder.

La cuisinière, grosse Picarde, prenait les meilleurs morceaux pour elle, et n'adressait la parole à César que pour se plaindre de SI. ou d» madame Ragon, qui ne lui laissaient rien à voler. Vers la fin du premier mois, celte fille, obligée de garder la maison un dimanche, enlama la conversation avec César. Ursule décrassée sembla charmante au pauvre garçon de peine, qui, sans le hasard, allait échouer sur h» premier écueil caché dans sa carrière. Comme tous les êtres dénués de protection, il aima la première femme qui lui jetait un regard aimable. La cuisinière prit César sous sa protection, et il s'ensuivit de secrètes amours que les commis raillèrent impitoyablement. Deux ans après, la cuisinière quitta très-heureusement César pour un jeune réfractaire de son pays caché à Paris, un Picard de vingt ans, riche de quelques arpents de terre, qui se laissa épouser par Ursule.

Pendant ces deux années, la cuisinière avait bien nourri son petit César, lui avait expliqué plusieurs mystères de la vie parisienne eu la lui faisant examiner d'en bas, et lui avait inculqué par jalousie une profonde horreur pour les mauvais lieux dont les dangers ne lui paraissaient pas inconnus. En 1792, les pieds de César trahi s'étaient accoutumés au pavé, ses épaules aux caisses, et son esprit à ce qu'il nommait les bourdes de Paris. Aussi, quand Ursule l'abandonna, fut-il promptement consolé, car elle n'avait réalisé aucune de ses idées instinctives sur les sentiments. Lascive et bourrue, pateline et pillarde, égoïste et buveuse, elle froissait la candeur de Birotteau sans lui offrir aucune riche perspective. Parfois, le pauvre enfant se voyait avec douleur lié par les nœuds les plus forts pour les cœurs naïfs à une créature avec laquelle il ne sympathisait pas. Au moment où il devint maître de son cœur, il avait grandi et atteint l'âge de seize ans. Son esprit, développé par Ursule et par les plaisanteries des commis, lui fit étudier le commerce d'un regard où l'intelligence se cachait sous la simplcsse : il observa les chalands, demanda dans les moments perdus des explications sur les marchandises dont il retint les diversités et les places; il connut un beau jour les articles, les prix et les chiffres mieux que ne les connaissaient les nouveaux venus; SI. et madame Ragon s'habituèrent des lors à l'employer.

Le jour où la terrible réquisition de l'an II lit maison nette chez le citoyen Ragon, César Birotleau, promu second commis, profita de la circon-tance pour obtenir cinquante livres d'appointements par mois, et s'assit à la table des Ragon avec une jouissance ineffable. Le second commis de la Heine des roses, déjà riche de six cents francs, eut une chambre où il put convenablement serrer dans des meubles longtemps convoités les nippes qu il s'était amassées. Les jours de décadi, mis comme les jeunes gens de l'époque à qui la mode ordonnait d'affecter des manières brutales, ce doux et modeste paysan avait un air qui le rendait au moins leur égal, et il franchit ainsi les barrières qu'en d'autres temps la domesticité eût mises entre la bourgeoisie et lui. Vers la fin de cette année, sa probité le fit placer à la caisse. L'imposante citoyenne Ragon veillait au linge du commis, et les deux marchands se familiarisèrent avec lui.

En vendémiaire 1794, César, qui possédait cent louis d'or, les échangea contre six mille francs d'assignats, acheta des rentes à trente

CÉSAR B1R0TTEAD.

francs, les paya la veille du jour où i'éehellc de dépréciation eut cours à la Bourse, et serra son inscription avec un indicible bonheur. Dès ce jour, il suivit le mouvement des fonds et des affaires publiques avec des anxiétés secrètes qui le (lisaient palpiter au récit des revers ou des succès qui marquèrent celte période de noire histoire. M. Ragon, fumeur de Sa Majesté la reine Marie-Antoinette, confia dans ces moments critiques son attachement pour les tyrans déchus à César Bi oit eau. Cette confidence fut une des circonstances capitales de la vie de César Les conversations du soir, quand la boutique était close, la rue calme et la caisse faite, fanatisèrent le Tourangeau qui. en devenant royaliste, obéissait à ses sentiments innés. Le narré des vertu ses ai lions de Louis XVI, les anecdotes par lesquelles les deux m exaltaient les mérites de la reine, échauffèrent 1 imagination de César. L'horrible sort de ces deux tètes couronnées, tranchées à quelques pas de la boutique, révolta son cœur sensible et lui donna de la haine pour un système de gouvernement à qui le sang innocent ne coûtait rien à répandre. L'intérêt commercial lui montrait la mort du négoce dans le maximum et dans les orages politiques, toujours ennemis des affaires. Lu vrai parfumeur, il haïssait d'ailleurs une révolution qui niellait tout le monde à la Titus et supprimait la poudre. La tranquillité que procure le pouvoir absolu pouvant seule donner la vie à l'argent, il se fanatisa pour la royauté. Quand M. llagon le vit en bonne disposition, il le nomma son premier commis et l'initia au secret de la boutique de la Reine des Roses dont quelques chalands étaient les plus actifs, les plus dévoués émissaires des Buurbons, et où se faisait la correspondance de l'Ouest avec Paris. Entraîné par la chaleur tb' jeune âge, éleclrisé par ses rapports avec les Georges, les la Biliardière, les Montauran, les Bauvan, les Longuy, les Manda, les Sernier, les du Guénic et les Fontaine, César se jeta dans la conspiration que les royalistes et les terroristes réunis dirigèrent au 13 vendémiaire contre la Convention expiranie.

César eut l'honneur de lutter contre Napoléon sur les marches de Saini-Roch, et fut blessé dès le commencement de l'affaire. Chacun sai l'issue de cette tentative. Si l'aide de camp de Barras sortit de son obscurité, Birolteau fut sauvé par la sienne. Quelques amis transportèrent le belliqueux premier commis à la Reine des Roses, où il resta caché dans le grenier, pansé par madame Ragon, et heureusement oublié. César Birolteau n'avait eu qu'un éclair de courage militaire. Pendant le mois que dura sa convalescence, il fit de solides réflexions sur l'alliance ridicule de la politique et de la parfumerie. S'il i - a royaliste, ii résolut d'être purement et simplement un parfumeur royaliste, sans jamais plusse compromettre, ets'adouna corps et âme à sa partie.

Au 18 brumaire, M. et madame Ragon, désespérant de la cause royale, se décidèrent à quitter la parfumerie, à vivre en bons bourgeois, sans plus se mêler de politique. Pour recouvrer le prix de leur fonds, il leur fallait rencontrer un homme qui eût plus de probité que d'ambition, plus de gros bon sens que de capacité, Ragon proposa donc l'affaire â son premier commis. Birolteau, maître à vingt ans de mille francs de rente dans les fonds publics, hésita. Sonambiiion consi i it à vivre auprès de Chinon quand il se serait fait quinze cents francs de rente, et que le premier consul aurait consolidé la dette publique en se consolidant aux Tuileries. Pourquoi risquer son honnête ei simple indépendance dans les chances commerciales? se disait-Il. Il n'avait jamais cru gagner une fortune si considérable, due à ces chances auxquelles on ne se. livre que pendant la jeunesse: il songeait alors à épouser en Touraine une femme aussi riche que lui pour pouvoir acheter et cultiver les Trésorières, petit, bien que, depuis l'âge de raison, il avait convoité, qu'il rêvait d'augmenter, où il se ferait mille écus de rente, où il mènerait une vie heureusement obscure. Il allait refuser quand l'amour changea tout à coup ses résolutions eu décuplant le chiffre de son ambition.

Depuis la trahison d'Ursule, César était reslé sage, autant par crainte des dangers que I on court à Paris en amour que par suite de ses travaux. Quand le» passions sont sans aliment, elles se changent en besoin; le mariage devient alors, pour les gens de la classe moyenne, une idée lixc : car ils n'ont que celle manière «le conquérir et de s'approprier une femme. César Birolteau en était là. Tout roulait sur le premier commis dans le magasin de la Reine des Roses ; il n'avait pas un moment à donner au plaisir. Dans une semblable vie les besoins sont encore plus impérieux : aussi la rencontre d'une belle fille, à laquelle un > mmis libertin eût à peine songé, devait-elle produire le plus grand effet sur le sage César. Par un beau jour de juin, en entrant par le pont Marie dans l'île Saint-Louis, il vit une jeune tille debout sur la porte d'une boutique siluée à l'encoignure du quai d'Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d'un magasin de noués i; né le Petit Matelot, le premier des magasins qui di pu ■

se sont établis dans Paris avec plus on moins d'enseignes peintes, bamieiollcs flouantes, montres pleines de châles en balançoire, cravates arrangées corn des châteaux de caries, ei mille antres séductions commerciales, prix (ixes, bandelettes, affiches, illusions et effets d'optique portés à un tel degré de perfectionnement, que les devantes ne be(Itiqu£8 sont devenues des poèmes c inercianx. Le bas

prix de tous les objets dits Nouveautés nui se trouvaient au Petit Ma-

telot lui donna une vogue inouïe dans l'endroit de Paris le moins favorable à la vogue et au commerce. Celte première demoiselle était abus citée pour sa beauté, comme depuis le furent la belle Limonadière du café des Mille Colonnes et plusieurs autres pauvres créatures qui ont fait lever plus de jeunes et de vieux liez aux carreaux des modistes, des limonadiers et des magasins, qu'il n'y a de pavés dans les rues de Paris. Le premier commis de la Reine des Roses, logé entre Saint- Roch et la rue de la Sourdière, exclusivement occupé de parfumerie, ne soupçonnait pas l'existence du Petit Matelot ; car les petits commerces de Paris sont assez étrangers les uns aux autres. César fut si vigoureusement féru par la beauté de Constance qu'il entra furieusement au Petit Matelot pour y acheter six chemises de toile, dont il débattit longtemps le prix, en se faisant déplier des volumes de toiles, non plus ni moins qu'une Anglaise en humeur de marchander t shoping ). La première demoiselle daigna s'occuper de César en s'apercevant, à quelques symptômes connus de toutes les femmes, qu'il venait bien plus pour la marchande que pour la marchandise. Il dicia son nom et son adresse à la demoiselle, qui fui très-indlffércnte à l'admiration du chaland après l'emplette. Le pauvre commis avait eu peu de chose à faire pour gagner les bonnes grâces d'Ursule, il était demeuré niais comme un mouton; l'amour l'enniaisant encore davantage, il n'osa pas dire un mot, et fut d'ailleurs trop ébloui pour remarquer l'insouciance qui succédait au sourire de cette sirène marchande. Pendant huit jours il alla tous les soirs faire faction devant le Petit Matelot, quêtant un regard comme un chien quête un os à la porte d'une cuisine, insoucieux des moqueries que se permettaient les commis et les demoiselles, se dérangeant avec humilité pour les acheteurs ou les passants, attentifs aux petites révolutions de la bouiique. Quelques jours après il entra de nouveau dans le paradis où était son ange, moins pour y acheter des mouchoirs que pour lui communiquer une idée lumineuse.

— Si vous aviez besoin de parfumeries, mademoiselle, je vous en fournirais bien tout de même, dit-il en la payant.

Constance Pillerault recevait journellement de brillantes propositions où il n'était jamais question de mariage; et, quoique son cœur fût aussi pur que sou front était blanc, ce ne fut qu'après six mois de marches et de contremarches, où César signala son infatigable amour, quelle daigna recevoir les soins de César, mais sans vouloir se prononcer : prudence commandée par le nombre infini de ses serviteurs, marchands de vins en gros, riches limonadiers et autres qui lui faisaient les yeux doux. L'amanl s'était appuyé sur le tuteur de Constance, M. Claude-Joseph Pillerault, alors marchand quincaillier sur le quai de la Ferraille, qu'il avait fini par découvrir en se livrant à l'espionnage souterrain qui distingue le véritable amour. La rapidité de ce récit oblige à passer sous silence les joies de l'amour parisien fait avec innocence, à taire les prodigalités particulières aux commis : melons apportés dans la primeur, fins dîners chez Vénua suivis du spectacle, parties de campagne en fiacre le dimanche. Sans être joli garçon. César n'avait rien dans sa personne qui s'opposât à ce qu'il fût aimé. La vie de Paris et son séjour dans un magasin sombre avaient fini par éteindre la vivacité de sou teint de paysan. Son abondante chevelure noire, son encolure de cheval normand, ses gros membres, son air simple et probe, tout contribuait à disposer favorablement en sa faveur. L'oncle Pillerault, chargé de veiller au bonheur de la fille de son frère, avait pris des renseignements : il sanctionna les intentions du Tourangeau. En 18H0, au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault consentit à épouser César Birolteau, qui s'évauonit de joie au moment où, sous un tilleul, à Sceaux, Constance-Barbe-Josépbiue l'accepta pour époux. •

— Ma petiie, dli M. Pillerault, tu acquiers un bon mari. 11 a le cœur chaud et des sentiments d'honneur : c'est franc comme l'osier et sage comme un Enfant-Jésus, enfin le roi des hommes.

Constance abdiqua franchement les brillantes destinées auxquelles, comme toutes les filles de boutique, elle avait parfois rêve. : elle voulut être une honnête femme, une bonne mère de famille, et prit la vie suivant le religieux programme de la classe moyenne. Ce rôle allait d'ailleurs bien mieux à ses Idées que les dangereuses vanités qui séduisent tant de jeunes Imaginations parisiennes. D'une intelligence étroite, Constance offrait le type de la petite bourgeoise dont les Iravaux ne vont pas sans un peu d'humeur, qui commence par relu qu'elle désire et se fâche quand elle est prise au mot, dont l'inquiète activité se porte sur la cuisine et sur la caisse, sur les affaires les plus graves et sur les reprises invisibles à faire au linge, qui aime eu grondant, ne conçoit que les idées les plus simples, |,, |i,tilo monnaie ne l'esprit, raisonne sur tout, a peur de tout, calcule toul et pense toujours à l'avenir. Sa beauté froide, mais candide, sou air touchant, sa Iralcheur, empêchèrent l Irotteau de songer à des défauts < nmpi

d'ailleurs pal celle délicate probité naturelle aux feiiiincs, pal ,'i ordre excessif, par le fanatisme du travail et par le génie de la vi i.e. Constance avait alors dix-huit ans ei possédait onze mille francs. César, à qui l'amour inspira la plus excessive ambition, acheta le fonds de la

Reine des ROSCS el le transporta près de la place Vendôme, dans une

belle maison. Agé de vlngl el un ans seulement, marié à une femme adorée, possesseur d'un établissement dont il avait payé le prix

CESAR BIROTTEAU

ni. v trois quarts, il dut voir ut vit l'avenir eu beau, surtout ou mesura H le chemin fait depuis son point de départ. Roguin, notaire des Ra^on, le rédacteur du contrat de mariage, donna de sages conseils au nouveau parfumeur en l'empêchant d'achever le payement du fonds avJc la dot de sa femme,

— Gardez-doue des fonds pour faire quelques bonnes entreprises, ru.in garçon, lui avait-il dit.

Birotteau regarda le uolaire avec ailmir.ition, prit l'habitude de le consulter, et s'en fit un ami Comme Ragon et Pillerault, il eut tant de foi dans le notariat, qu'il se livrait alors à lloguin sans se permettre un ïoipçon. Grâce à ce conseil. César, muni des onze mille francs de Constance pour commencer les affaires, n'eût pas alors échangé son ai Hr contre celui du premier consul, quelque brillant que parût être Yavoir de Napoléon. D'abord, Birojleau n'eut qu'une cuisinière, il se loj;ea dans l'entresol situé an-dessus de sa bout/que, espèce de buuge asrez bien décoré par un tapissier, et où les nouveaux mariés entapli rent une éternelle lune de miel. Madame César apparut comme une nir'rveille dans son comptoir. Sa be::uté célèbre eut une énorme iu- Quencc sur la vente]; il ne fut question que de la iielle madame Bii'olte;:u parmi les élégants de l'Empire. Si César fut accusé de royalisme, le monde rendit justice à sa probité; si quelques marchands vol iqs envièrent son bonheur, ii passa pour en être digne. Le coup de 11 u qu'il avait reçu sur les marches de Sainf-Rurli lui donna la réputation d'un homme mêlé aux secrets de la politique et celle d'un hqinnie courageux, quoiqu'il n'eût aucun courage militaire au qœur et nulle idée politique dans la cervelle. Sur ces données, les honnêtes, gens de I arrondissement le nommèrent capitaine de la garde nationale, mais il fut cassé par Napoléon, qui, selon Biroltoau, lui gardait rancune de leur rencontre en vendémiaire. César eut alors à bon marché un vernis de persécution qui le rendit intéressant aux yeux des opposants, et lui fit acquérir une certaine importance.

Voici quel fut le sort de ce ménage constamment heureux par les sentiments, agité seulement par les anxiétés commerciales.

Pendant la première année, César Birotteau mit sa femme au fait de la vente et du détail des parfumeries, métier auquel elle s'entendit admirablement bien ; elle semblait avoir été créée et mise au monde pour ganter les chaland3. Cette année finie, l'inventaire épouvanta l'ambitieux parfumeur : tous frais prélevés, en vingt ans à peine aurait-il gagné le modeste capital de cent mille francs, auquel il avait chiffré son bonheur. 11 résolut alors d'arriver à la fortune plus rapidement, et voulut d'abord joindre la fabrication au détail. Contre l'avis de sa femme, il loua une baraque et des terrains dais le faubourg du Temple, et y fit peindre en gros caractères : fabrique de césar meotteau. Il débaucha de Grasse un ouvrier avec lequel il commença de compte à demi quelques fabrications de savon, d'essences et d'eau de Cologne. Son association avec cet ouvrier ne dura que six mois, et se termina par des pertes qu'il supporta seul. Sans se décourager, Birotteau voulut obtenir un résultat à tout prix, uniquement pour ne pas être gronde par sa femme, à laquelle il avoua plus tard qu'en ce temps de désespoir la tête lui bouillait comme une marmite, et que plusieurs fuis, n'était ses sentiments religieux, il se serait jeté daus la Seine. Désolé de quelques expériences infructueuses, il (fanait un jour le long des boulevards en revenant dîner, car le flâneur parisien est aussi souvent un homme au désespoir qu'un oisif. Parmi quelques livres à six sous étalés dans une manne à terre, ses yeux furent saisis par ce titre jaune de poussière : Abdtker ou l'Art de conserver la Beauté. Il prit ce prétendu livre arabe, espèce de roman fait par un médecin du siècle précédent, et tomba sur une page où il s'agissait de parfums. Appuyé sur un arbre du boulevard pour feuilleter le livre, ii lut une note où l'auteur expliquait la nature du derme et de l'épidémie, et démontrait que telle pâte ou tel savon produisait un effet souvent contraire à celui qu'on en attendait, si la pâte et le savon donnaient du ton à la peau qui voulait être relâchée, ou relâchaient la peau qui exigeait des ioniques. Birotte.iu acheta ce livre, où il vit une fortune. Néanmoins, peu confiant dans ses lumières, il alla chez un chimiste célèbre, Vauquelin, auquel il demanda ton: naïvement les moyens de composer un double cosmétique qui produisit des effets appropriés aux diverses natures de l'épiderme humain. Les vrais savants, ces hommes si réellement grands en ce sens qu'ils n'obtiennent jamais de leur vivant le renom par lequel leurs immenses travaux inconnus devraient être payés, sont presque tous serviables et sourient aux pauvres d'esprit. Vauquelin protégea donc le parfumeur, lui permit de se dire l'inventeur d'une pâte pour blanchir les mains et dont il lui indiqua la composition. Birotteau appela ce cosmétique la Double Pâte des Sultanes. Afin de compléter l'œuvre, il appliqua le procédé de la pâte pour les mains à une eau pour le teint, qu'il nomma l'Eau carmioative. Il imita dans sa partie le système du Petit Matelot, il déploya, le premier d'entre les parfumeurs, ce luxe d'affiches, d'annonces et de moyens de publication que l'on nomme, peut-être injustement, charlatanisme.

La Pâle des Sultanes et l'Eau carminative se produisirent dans l'univers galant el commercial par des affiches coloriées, eu tète desquelles étaient ces mots : Approuvées par l'Institut! Cette formule, employée pour la première fois, eut un effet magique. Non-seulement la France, mais le continent, fut pavoisé d'affiches jaunes, rouges, bleues, par le

souverain de la Reine des Roses, qui tenait, fournissait et fabriquait, à des prix modérés, tout ce qui concernait sa partie. A une époque où l'on ne parlait que de l'Orient, nommer un cosmétique quelconque Pâte des Sultanes, en devinant la magie exercée par ces mots dans un pays où tout homme lient autant à être sultan que la femme à devenir sultane, était une inspiration qui pouvait venir à un homme ordinaire comme à un nomma d'esprit ; mais le public jugeant toujours les résultats, Birotteau passa d'autant plus pour un homme supérieur, commercialement parlant, qu'il rédigea lui-même un prospectus dont la ridicule phraséologie fut uu élément de succès : en France, on ne rit que des choses et des hommes dont on s'occupe, et personne ne s'occupe de ce qui ne réussit point. Quoique Birotteau n'eût pas joué sa bêtise, on lui donna le talent de savoir faire la bête à propos. Il s'est retrouvé, non sans peine, un exemplaire de c« prospectus dans la maison l'opinot et compagnie, dr qui tes, nie des Lombards. Cette pièce curieuse est au nombre de celles que, dans un cercle plus élevéles historiens intitulent <ncccs justificatives. La voici donc:

MM PAIE DES SliLTAlS iiT EAU CIRMATIVfl

ES CESAR, BIROTTEAU

bYXÙ\iNÏ,MÊ MÏ.^ÏAU.ÏVJSE,

APPROUVEE PAR HSSTITUT DE FIUSCE.

Depuis longtemps une pâte pour les mains et une eau pour le visage, donnant un résultat supérieur à celui obtenu par l'Eau de Cologne dans l'œii . ce de la toilette, étaient généralement désirées par les deux sexes eu Europe. Apres avoir consacré de longues veilles à l'élude du demie et de lépiderme chez les deux socs, qui, l'un comme l'autre, aliachent avec raison le plus grand piix à la douceur, à la souplesse, au brillant, au velouté de la peau, le sieur Birplleau, parfumeur avan- ! eusement connu dans la capitale et à l'étranger, a découvert une Pale et une Eau ajuste titre nommées, dès leur apparition, merveilleuses par les élégants et par les élégantes de Paris. En effet, celte Pâte et celle Eau possèdent d'étonnantes propriétés pour agir sur la peau, sans la rider prématurément, ell'et immanquable des drogues employées inconsidérément jusqu'à ce jour el inventées par d'ignorantes cupidités. Cette découverte repose sur la division des tempéraments qui se rangent en deux grandes classes indiquées par la couleur de la Pale el de l'Eau, lesquelles sont roses pour le derme el l'épidémie des personnes de constitution lymphatique, et blanches pour ceux des personnes qui jouissent d'un tempérament sanguin.

Celle Pale est nommée Pâte des Sullants, parce que celte découverte avait déjà été faite pour le sérail par un médecin arabe. Elle a été approuvée par I Institut sur le rapport de notre illustre chimiste Vauquelin, ainsi que l'Eau établie sur les principes qui ont dicté la composition de la Pâte,

Celte précieuse Pâle, qui exhale les plus doux parfums, fait donc disparaître les taches de rousseur les plus rebelles, blanchit les épidemies les plus récalcitrants, et dissipe les sueurs de la main dont se plaignent les femmes non moins que les .hommes,

L'Eau carmw'itive enlève ces légers boutons qui, dans certains moments, surviennent inopinément aux femmes et contrarient leurs -rojels pour le bal; elle rafraîchit et ravive les couleurs en ouvrant ou (cimant les pores selon les exigences du tempérament; elle est si connue déjà pour arrêter les outrages du temps, que beaucoup de dames l'ont, par reconnaissance, nommée l'amie de la beauté.

L'Eau de Cologne est purement et simplement un parfum banal sans efficacité spéciale, tandis que la Double fd/e des Sultanes et l'Eau carminative sont deux compositions opérantes, d'une puissance motrice agissant sans danger sur les qualités internes et les secondant; leurs odeurs essentiellement balsamiques et d'un esprit divertissant réjouissent le cœur et le cerveau admirablement, charment les idées et les réveillent; elles sont aussi étonnantes par leur mérite que parleur simplicité; enfin, c'est un attrait de plus olfert aux femmes, et un moyen de séduction que les hommes peuvent acquérir.

L'usage journalier de l'Eau dissipe les cuissons occasionnées par le feu du rasoir ; elle préserve également les lèvres de la gerçure et les maintient rouges; elle efface naturellement à la longue les taches de rousseur et finit par redonner du ton aux chairs. Ces effets annoncent toujours en l'homme un équilibre pariait entre les humeurs, ce qui tend à délivrer les personnes su elles à la migraine de cette horrible maladie. Eulïn, l'Eau carminative, qui peut être employée par les femmes dans touies leurs toilettes, prévient les affections cutanées en ne gênant pas la transpiration des tissus, tout en leur communiquant un velouté persistant.

S'adresser, franc de port, à M. César Birotteau, successeur de Ra-

CÉSAR BIROTTF.AU.

gon, ancien parfumeur de la reine Marie-Antoinette, a la Reine des ltoses, rue Saint- Honoré, à Paris, près la place Vendôme.

Le prix du pain de Pâte est de trois livres, et celui de la bouteille est de six livres.

M. César Birolteau, pour éviter toutes les contrefaçons, prévient le public que la Pâte est enveloppée d'un papier portant sa signature, et que les bouteilles ont un cachet incrusté dans le verre.

Le succès fut dû, sans que César s'en doutât, à Constance, qui lui conseilla d'envoyer l'Eau carminativeel la Pâte des Sultanes par caisses à tous les parfumeurs de France et de l'étranger, en leur offrant »jo gain de trente pour cent, s'ils voulaient prendre ces deux articles par grosses. La Pâte et l'Eau valaient mieux eu réalité que les cosmétiques analogues, et séduisaient les ignorants par la distinction établie entre les tempéraments : les cinq cents parfumeurs de Fiance, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birolteau chacun plus de trois cents grosses de Tàte et d'Eau, consommation qui lui produisit des bénélices restreints quant à l'article, énormes par la quantité. César put alors acheter les bicoques et les terrains du faubourg du cemple, il y bâtit de vastes fabriques, et décora magnifiquement son magasin de la Reine des Roses-, son ménage éprouva les petits bonheurs de l'aisance, et sa femme ne trembla plus autant.

François Birottcau.

En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle poussa son mari à se faire principal locataire de la maison où ils occupaient la boutique et l'entresol, et à mettre leur apparteineni au premier étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer fes yeux sur les folies que birolteau lit pour elle dans son appartement. Le pai fumeur venait d'être élu juge au tribunal de commerce. Sa probité, sa délicatesse connue, et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité, qui le classa désormais parmi les notables com-

merçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence elles livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans l'appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent également à sa réputation. En sentant son infériorité. César subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues, flattés d'être si curieusement écoulés par lui : les uns recherchèrent la silencieuse approbation d'un homme censé profond, en sa qualité d'écouteur; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que durèrent ses (onctions, il sut se composer un langage farci de lieux communs, semé d'axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies, qui, doucement débitées, sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme de l'éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpétuité condamnée aux travaux, aux vues du terre à terre. César perdit tant de temps au tribunal, que sa femme le contraignit à refuser désormais ce coûteux honneur.

Vers 1815, grâce à sa constante union, et après avoir vulgairement cheminé dans la vie, ce ménage vit commencer une ère de prospérité que rien ne semblait devoir interrompre. M. et madame Ragon, leurs prédécesseurs, leur oncle Pilleraull, Roguin le notaire, les Matifat, droguistes de la rue des Lombards, fournisseurs de la Reine des Ro^es. Joseph Lebas, marchand drapier, successeur des Guillaume, au Chat qui pelote, une des lumières de la rue Saint-Denis, le juge Popinot, frère de madame Ragon, Chiffreville, de la maison Protez et Chiffreville, M. et madame Cochia, employés'au Trésor et commanditaires des Matifat, l'abbé Loraux, confesseur et directeur des gens pieux de cette coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle de leurs amis. Malgré les sentiments royalistes de Birolteau, l'opinion publique était alors en sa faveur, il passait pour être très-riche, quoiqu'il ne possédât encore que cent mille francs en dehors de son commerce. La régularité de ses affaires, son exactitude, son habitude de ne rien devoir, de ne jamais escompter son papier, et de prendre, au contraire, des valeurs sûres à ceux auxquels il pouvait être utile, son obligeance, lui méritaient un crédit énorme . Il avait d'ailleurs réellement gagné beaucoup d'argent; mais ses constructions et ses fabriques en avaient beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt mille francs par an. Enfin l'éducation de Césariue, fille unique idolâtrée par Constance autant que par lui, nécessitait de fortes dépenses. Ni le mari ni la femme ne regardaient à l'argent quand il s'agissait de faire plaisir à leur fille, dont ils n'avaient pas voulu se séparer. Imaginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait sa charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou chantant une romance: quand il la voyait écrire correctement la langue française, lire Racine père et fils, lui en expliquer les beautés, dessiner un paysage ou faire une sépia ! revivre dans une Heur si belle, si pure, qui n'avait pas encore quille la tige maternelle, un ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements avaient été passionnément suivis, admirés ! une fille unique, incapable de mépriser son père ou de se moquer de son défaut d'instruction, tant elle était vraiment jeune fille. En venant à Paris, César savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée là, sa vie laborieuse l'avait empêché d'acquérir des idées et des connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et dont l'instruction n'embrassait que des spécialités ; n'ayant pas de temps pour se livrer à des éludes élevées, le parfumeur devint un homme pratique. Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs œuvres sans les lire ; qui soutient que l'on doit dire ormoire, parce (pie les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes, autrefois presque toujours en moire, et que l'on a dit par corruption armoire. Poilier, Talina, mademoiselle Mars, étaient dix lois millionnaires, et ne vivaient pas comme les autres humains : le grand tragédien mangeait de la chair crue, mademoiselle Mars faisait parfois ïricasser des perles, pour imiter une célèbre actrice égyptienne. L'empereur avait dans ses gilets des poches eu cuir pour pouvoir prendre son tabac par poignées, il montait a cheval, au grand galop, l'escalier de l'orangerie do Versailles. Les écrivains, les artistes mouraient à l'hôpital par suite de leurs originalités; ils étaient tOUS athées, il fallait bien se garder de les recevoir chez soi. Joseph Lebas cilail avec effroi l'histoire du mariage de sa belle-sœur Aiigustiue avec le peintre Soiuini'i'vieux. Les astronomes vivaient d'araignées. Ces points lumineux

de leurs Cl nnaUvinees en langue française, en art dramatique, en politique, en littérature, en science, expliquent la portée de ces intelligences bourgeoises. Un poète, qui passe rue des Lombards peut, en \ sentant quelques parfums, rêver l'Asie; il admire des danseuses dans un chauderie en respirant du vétiver; frappé par l'éclat de la cochenille, il y retrouve les poèmes brabamlques, les religions et leurs castes ; en se heurtant contre l'ivoire brut, il moutc sur le dos des

CÉSAR BIROTTEAU

éléphants, dans une cage de mousseline, et y fait l'amour comme le roi de Lahore. Mais le petit commerçant ignore d'où viennent et où croissent les produits sur lesquels il opère. Birotteau, parfumeur, ne savait pas un iota d'histoire naturelle ni de chimie. En regardant Vauquelin comme un grand homme, il le considérait comme une exception, il était de la force de cet épicier retiré, qui résumait ainsi une discussion sur la manière de faire venir le thé : — Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Havre, dit-il d'un air finaud. Selon Birotteau, l'aloès et l'opium uese trouvaient que rue des Lombards. L'eau de rose, prétendue de Constantinople, se faisait, comme l'eau de Cologne, à Paris. Ces noms de lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux Français, qui ne peuvent supporter les choses de leur pays. Un marchand français devait dire sa découverte anglaise, afin de lui donner de la vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France. Néanmoins, César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bête : la probité, la bonté jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les rendait respectables, car une belle action fait accepter toutes les ignorances possibles.

Son constant succès lui donna de l'assurance.

A Paris, l'assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe. L'ayant apprécié durant les trois premières années de leur mariage, sa femme fut en proie à des transes continuelles : elle représentait dans cette union la partie sagace et prévoyante, le doute, l'opposition , la crainte , comme César y représentait l'audace, l'ambition, l'action, le bonheur inouï de la fatalité. Malgré les apparences, le marchand était trembleur, tandis que sa femme avait, en réalité, de la patience et du courage. Ainsi un homme pusillanime, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point réussir sur la place la plus glissante du monde, arriva, par son esprit de conduite, par le sentiment du juste, par la bonté d'une âme vraiment chrétienne, par amour pour la seule femme qu'il eût possédée, à passer pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le public ne voyait que les résultats. Hors Pillerault et le juge Popinot, les personnes de sa société,

ne le voyant que superficiellement, ne pouvaient le juger ; d'ailleurs, les vingt ou trente amis qui se réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries, répétaient les mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs dans leur partie. Les femmes faisaient assaut de bons dîners et de toilettes ; chacune d'elles avait tout dit en disant un mot de mépris sur son mari ; madame Birotteau seule avait le bon sens de traiter le sien avec honneur et respect en public : elle voyait en lui l'homme qui, malgré ses secrètes incapacités, avait gagné leur fortune, et dont elle partageait la considération. Seulement, elle se demandait parfois ce qu'était le monde, si tous les hommes prétendus supérieurs ressemblaient à son mari. Sa conduite ne contribuait pas peu à maintenir l'estime respectueuse accordée au marchand dans un pays où les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s'en plaindre. Les premiers jours de l'année 1814, si fatale à la France impériale,

Le capitaine Jean Birotteau s'avança avec sa compagnie et rot tué. — tage 5

furent signalés chez eux par deux événements peu marquants dans tout autre ménage, mais de nature à impressionner des âmes simples comme celles de César et de sa femme, qui, en jetant les yeux sur leur passé, n'y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier commis un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet; ce garçon, qui sortait d'une maison de parfumerie où l'on avait refusé de l'intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua beaucoup pour entrer à la Reine des Roses, dont les êtres, les forces et les mœurs intérieures lui étaient connus. Rirolteau l'accueillit et lui donna mille francs d'appointements, avec l'intention d'en faire son successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si grande influence, qu'il est nécessaire d'en dire quelques mots. D'abord, il se nommait simplement Ferdinand, son nom de famille. Cette anonymie lui parut un immense avantage au moment où Napoléon pressa les familles pour y trouver des soldats. Il était cependant né

quelque part, par le fait de quelque cruelle et voluptueuse fantaisie.

Voici le peu de renseignements recueillis sur son état civil. En 1795, une pauvre fille du Tillet, petit endroit situé près des Andelys, était venue accoucher nuitamment dans le jardin du desservant de l'église du Tillet, et s'alla noyer après avoir frappé aux volets. Le bon prêtre recueillit l'enfant, lui donna le nom du saint inscrit au calendrier ce jour-là, le nourrit et l'é»

leva comme son enfant. Le curé mourut en 1804, sans laisser une succession assez opulente pour suffire à l'éducation qu'il avait commencée.

Ferdinand , jeté dans Paris, y mena une existence de llibustier dont les hasards pouvaient le mener à l'éehafaud ou à la fortune, au barreau, dans l'armée, au commerce , à la domesticité. Ferdinand, obligé de vivre en vrai Figaro, divint commis-voyageur, puis coimnis parfumeur à Paris , où il revint après avoir parcouru la France, étudié le monde, et pris son parti d'y réussir à tout prix. En 1815, il jugea nécessaire de constater son âge et de se donner un état civil, en requérant au tribunal des Andelys un jugement qui fit passer son acte de baptême des registres du presbytère sur ceux de la mairie, et il y obtint une rectification en demandaut*qu'on y insérât le nom de du Tillet, sous lequel il s'était fait connaître, autorisé par le faitde sou exposition dans la commune. Sans père ni mère, sans autre tuteurque le procureur impérial, seul dans le monde, ne devant de comptes à personne, il traita la société de Turc à More en la trouvant marâtre : il ne connut d'autre guide que son intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblèrent bons. Ce Normand, armé de capacités dangereuses, joignait à son envie de parvenir les âpres défauts reprochés, à tort ou à raison, aux natifs de sa province. Des manières patelines faisaient passer son esprit chicanier, car c'était le plus rude ferrailleur judiciaire ; mais, s'il contestait audacieusement le droit d'autrui, il ne cédait rien sur le sien ; il prenait son adversaire par le temps, il le lassait par une inflexible volonté. Son principal mérite consistait en celui des Scapins de la vieille comédie : il possédait leur fertilité de ressources, leur adresse à côtoyer l'injuste, leur démangeaison de prendre ce qui était 'mu à oarder. Enfin il comptait appliquer à son iudi-

CESAR BIROTTEAU

gence le mot que l'abbé Terras disait au nom île l'Etat, quitte à devenir plus lard honnête homme. Il avait une activité passionnée, une Intrépidité militaire à demander à tout lu monde une bonne comme une mauvaise action, en justifiant sa demande par la théorie de l'intérêt personnel. Il méprisait linp les hommes en les croyant tous corruptibles, il était trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons ; il regardait trop fixement le succès et l'argent comme l'absolution du mécanisme moral pour ne pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé entre le bagne et des millions, devait être vindicatif, absolu, rapide dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Gromwell qui voulait couper la tête à la Probité. Sa profondeur était cachée sous un esprit railleur et léger. Simple commis parfumeur, il ne incitait point de bornes à son ambition ; il avait embrassé la société par un coup d'œil haineux en se disant : — Tu seras à moi! et il s'était juré à lui-même de ne se marier qu'à quarante ans. Il se tint parole.

Au physique, Ferdinand était un jeune homme élancé, de taille agréable et de manières mixtes qui lui pi rmeltaient de prendre au besoin le diapason de toutes les sociétés. Sa ligure chafouine plaisait à la première vue ; mais plus tard, en le pratiquant, on y surprenait des expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal avec eux-mêmes, ou doiit la conscience grogne à certaines heures. Son teint trèsardent sous la peau molle des Normands, avait une couleur aigre. Le regard de ses yeux vairons doublés d'une feuille d'argent était fuyant, mais terrible quand il l'arrêtait droit sur sa victime. Sa voix semblait éteinte comme celled'un homme qui a longtempsparlé. Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce ; mais son nez pointu, son front légèrement bombé trahissaient un défaut de race. Enfin ses cheveux, d'une coloration semblable, à celle des cheveux teints en noir, indiquaient un métis social qui tirait son esprit d'un grand seigneur libertin, sa bassesse d'une paysanne séduite, ses connaissances d'une éducation inachevée, et ses vices de son étal d'abandon.

Birotteau apprit avec le plus profond étnnnemcnt que son commis sortait très-élégamment mis, rentrait fort tard, aHait au bal chez des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César : dans ses idées, les commis devaient étudier les livres de h ni- maison, et penser exclusivement à leur partie. Le parfumeur se choqua de niai* séries, il reprocha doucement à du Tillet de porter du linge trop fin, d'avoir des cartes sur lesquelles sou nom était gravé ainsi : F. on Tillet; mode, dans sa jurisprudence commerciale, qui appartenait exclusivement aux gens du monde. Ferdinand était venu chez cet Orgon dans les intentions de Tartufe : il lit la cour à madame César, tenta de la séduire, et jugea son patron comme elle le jugeait elle-même, mais avec une effrayante promptitude. Quoique discret, réservé, ne disant que ce qu'il voulait dire, du Tillet dévoila ses opinions sur les hommes et la vie de manière à épouvanter une femme timorée qui partageait les religions de son mari, et regardait comme un crime de causer le plus léger tort au prochain. Malgré l'adresse dont usa madame Birotteau, du Tillet devina le mépris qu'il inspirait. Constance, à qui Ferdinand avait écrit quelques lettres d'amour, aperçut bientôt un changement dans les manières de son commis, qui prit avec elle des airs avantageux, pour faire croire à leur bonne intelligence. Sans instruira son mari de ses raisons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer Ferdinand. Birotteau se trouva d'accord avec sa femme en ce point. Le renvoi du commis fut résolu. Trois jours avant de le congédier, par un samedi soir, Birotteau fit le compte mensuel de sa caisse, et y trouva trois mille francs de moins. Sa consternation fut affreuse, moins pour la perle que pour les soupçons qui planaient sur trois commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers attitrés. A qui s'en prendre ? m dame Birotteau ne quittait point le comptoir. Le commis chargé de la caisse était un neveu de M. Ragon, nommé Popinot, jeune homme de dix-neuf ans, logé chez eux, la probité même. Ses chiffres en désaccord avec la somme en caisse, accusaient le déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la maison. Le lendemain dimanche, ils recevaient loui ai is : les familles qui composaient cette espèce de OOterie se festoyaient à tour de rôle. En jouant à la bouillolte, Rnguin le notaire mit sur le lapis de vieux louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d'une nouvelle mariée, madame dTispard.

— Vous avez volé un tronc, dit en riant le parfumeur.

lloguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui confirma la réponse du notaire sans rougir. Le parfumeur, lui. devoil pourpre. La soirée finie, au moment ou Ferdinand alla se coucher, Birotteau remmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaire.

— Du Tillet, lin dit le brave homme, il manque troc nulle IV, m s a ma caisse, et je ne puis soupçonner personne; la circonstance des vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle

point; aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l'erreur, car, après tout. C6 ne peul cire qu'une erreur; VOU pouvei bien avoir

pris quelque chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effaciivemenl avoir pris les louis. Le parfumeur alla ouvrir son grand livre; le compte de son commis ne se trouvait pas encore débité.

— J'étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot, dit Ferdinand.

— C'est juste, dit Birotteau, bouleversé parla froide insouciance du Normand, qui connaissait bien les braves gens chez lesquels il était venu dans l'intention d'y faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le digne marchand savait inutiles. En allant et venant, César glissa trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant contre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de fatigue, parut dormir et ronfla. Du Tillet le réveilla triomphalement, et afficha une joie excessive d'avoir éclairci l'erreur. Le lendemain, Biroltcau gronda publiquement le petit Popinot, sa femme, et se mit en colère a propos de leur négligence. Quinze jours après, Ferdinand du Tillet entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas, dit-il, il voulait étudier la banque. En sortant de chez Birotteau, du Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron l'avait renvoyé par jalousie. Quelques mois après, du Tillet vint voir son ancien patron, et réclama de lui sa caution pour vingt mille francs, afin de compléter les garanties qu'on lui demandait dans une affaire qui le mettait sur le chemin de la foi tune. En remarquant la surprise que Birotteau manifesta de celle effronterie, du Tillet fronça le sourcil, et lui demanda s'il n'avait pas confiance en lui. Malifat et deux négociants en affaires avec Birotteau remarquèrent l'indignation du parfumeur, qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était peut-être redevenu honnête homme, sa faute pouvait avoir été causée par une maîtresse au désespoir ou par une tentative au jeu, la réprobation publique d'un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de malheurs uu homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir. Cet ange prit alors la plume et fit un aval sur les billeis de du Tillet, en lui disant qu'il rendait de grand cœur ce léger service à un garçon qui lui avait été très-utile. Le sang lui montait au visage en faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le regard de cet homme, et lui voua sans doute en ce moment celte haine sans trêve que les anges des ténèbres ont conçue contre les anges de lumière. Du Tillet tint si bien le balancier en dansant sur la corde roide des spéculations financières, qu'il resta loujours élégant et riche en apparence avant de l'être en réalité. Dès qu'il eut un cabriolet, il ne le quitta plus; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui mêlent les plaisirs aux affaires, en faisant du foyer de l'Opéra la succursale de la Bourse, les Turcarcts de l'époque. Grâce à madame RoguiOi qu'il connut chez liirolteau, il se répandit promptement parmi les gens de finance les plus haut placés. En ce moment. Ferdinand du Tillet était arrivé à une prospérité qui n'avait rien de mensonger. Au mieux avec la maison Nucingen, où Roguin l'avait fait admettre, il s'était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque. Personne ne savait d'où lui venaient les immenses capitaux qu'il faisait mouvoir, mais chacun attribuait son bonheur à son intelligence et à sa probité.

La restauration fit un personnage de César, à qui naturellement le tourbillon des crises politiques ôla la mémoire de ces deux accidents domestiques. L'immutabilité de ses opinions royalistes, auxquelles il était devenu fort indifférent depuis sa blessure, mais dans lesquelles il avait persisté par décorum, le souvenir de son dévouement en vendémiaire, lui valurent de hautes protections, précisément parce qu'il ne demanda rien. Il lut nommé chef de halailloii dans la garde nationale, quoiqu'il fût incapable de répéter le moindre mot de commandement. En lis 15, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau, le destitua. Durant les cent jours, Birotteau devint la bêle noire des libéraux de sou quartier; car en 1815 seulement commencèrent les scissions politiques entre les négociants, jusqu'alors unanimes dans leurs vieux de tranquillité dont les affaires avaient besoin. A la secoude restauration, le gouvernement royal dut remanier le corps municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme, le parfumeur accepta seulement la place d'adjoint, qui le mettait moins eu évidence. Cette modestie augmenta beaucoup I estime qu'on lui portail géuéraleiii'iii, et lui valut l'amitié du maire, M. Flamet de la Billardicre. Birotteau, qui l'avait vu venir a la Reine des Roses au temps où la boutique. servait d'entrepôt aux conspirations! royalistes, le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix à faire. M. et ma, dame Birotteau ne furent jamais oublies dans les invitations du maire. Enfin, madame César quêta souvent a Saint-Rot h, en belle et bonne compagnie. La Billardicre servit cha dément Birotteau quand il lut question de distribuer au corps municipal les croix accordées, eu appuyant sur sa blessure reçue à Sainl-Roch, sur son attachement aux Bourbons et sur la considération dont il jouissait. Le ministère qui voulait, (oui en prodiguant la croix de la Légion d honneur, afin d'abattre l'œuvre de >apnleon, se faire des créatures et rallier aux Bourbons les différents commerces, les hommes d'art el de scieuce,

i ompiit donc Birotteau dans la prochaine piomolion. Celle faveur, eu

harmonie avec l'éclai que jetait Birotteau d. m- -on arrondissement, le

plaçait dans une situation où duicul l'agrandir les niée., d'un homme a qui jusqu'alors tout avait réussi, la nouvelle que le in. oie lui avait donnée de sa promotion fut le dernier aiguillent qui décida le p. h lutueur à se lancer dans l'opération qu'il venait d'exposer à sa femme,

CÉSAR BIROTTEAU

nfin dp quitter au plus vite la parfumerie, et s'élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaient légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son chapeau lustrait circulairement. Son front, où, par la manière dont ils étaient plantés, ses cheveux dessinaient cinq pointes, annonçait la simplicité de sa vie. Ses gros sourcils n'effrayaient point, car ses yeux bleus s'harmoniaient par leur limpide regard toujours franc à son front d'honnête homme. Son nez cassé à la naissance et gros du bout lui donnait l'air étonné des gobe-mouches de Paris. Ses lèvres étaient très-lippues, et son grand menton tombait droit. Sa figure, fortement colorée, à contours carrés, offrait, par la disposition des rides, par l'ensemble de la physionomie, le caractère ingénument rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres, la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d'ailleurs le villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent attesté son origine, s'il n'en était pas resté des vestiges dans toute sa personne. 11 avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que prennent les marchands quand vous entrez chez eux ; mais ce sourire commercial était l'image de son contentement intérieur et peignait l'état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires, sa ruse le quittait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son grand livre. Le soupçon était pour lui ce qu'étaient ses factures imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait une sorte d'assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le rendait original à voir en lui évitant une ressemblance trop complète avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve admiration et de foi en sa personne, il eûi imprimé trop de respect; il se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quote part de ridicule. Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos. Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises, et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sur sa phrase. Au fort d'une discussion, on le voyait quelquefois tourner sur lui-même brusquement, faire quelques pas comme s il allait chercher des objections et revenir sur son adversaire par un mouvement brusque. 11 n'interrompait jamais, et se trouvait souvent victime de cette exacte observation des convenances; car les autres s'arrachaient la parole, et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot. Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des habitudes taxées de manies par quelques personnes. Si quelque billet n'était pas payé, il l'envoyait à l'huissier, et ne s'en occupait plus que pour recevoir le capital, l'intérêt et les frais, l'huissier devait poursuivre jusqu'à ce que le négociant fût en faillite : César cessait alors toute procédure, ne comparaissait à aucune assemblée de créanciers, et gardait ses titres. Ce système et son implacable mépris pour les faillis lui venaient de M. Ragou, qui, dans le cours de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perle de temps dans les affaires litigieuses, qu'il regardait le maigre et incertain dividende donné par les concordats comme amplement regagné par l'emploi du temps qu'on ne perdait point à aller, venir, faire des démarches et courir après les excuses de l'improbité.

Si le failli est honnête homme et se refait, il vous payera, disait M. Ragon. S'il reste sans ressource et qu'il soit purement malheureux, pourquoi le tourmenter? si c'est un fripon, vous n'aurez jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intraitable ; et, comme il est impossible de transiger avec vous, tant que l'on peut payer, c'est vous qu'on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l'heure dite, mais, dix minutes après, il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier ; aussi son exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui.

Le costume qu'il avait adopté concordait à ses mœurs et à sa physionomie. Aucune puissance ne l'eût fait, renoncer aux cravates de mousseline blanche, dont les coins, brodés par sa femme ou sa lille, lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué blanc boutonné carrément descendait très-bas sur son abdomen assez proéminent; car il avait un léger embonpoint. Il portait un pantalon bleif, des bas de soie noire et dis souliers a rubans, dont les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote vert olive toujours trop large, et sou chapeau à grands bords lui donnaient l'air d un quaker. Quand il s'habillait pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d'or, et sou infaillible gilet carré, dont les deux bouts s'entr'ouvraient alors, afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap marron était à grands pans et à ioogues basques. Il conserva, jusqu'en 1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement ; mais il ne mettait la seconde que quand il s'habillait.

Tel était César Birotteau, digne homme à qui les mystères qui président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger l'ensemble de la politique et de la vie, de s'élever au-dessus du niveau social sous lequel vit la classe moyenne, qui suivait en toute chose les errements de la routine ; toutes ses opinions lui avaient été communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu spiri-

tuel, mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce cœur brillait un seul amour, la lumière et la force de sa vie: car son désir d'élévation, le peu de connaissances qu'il avait acquises, tout venait de son affection pour sa femme et pour sa tille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans, elle ressemblait si parfaitement à la Vénus deMilo, que tous ceux qui la connaissaient virent son portrait dans cette belle statue quand le duc de Rivière l'envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promplement leurs teintes jaunes sur ion éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts, qu'elle eut l'air d'une vieille madone; car elle conserva toujours, au milieu de ses ruines, une douce candeur, nu regard pur quoique triste, et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme, d'un maintien sage et plein de décence. Au bal prémédité par César, elle devait jouir d'ailleurs d'un dernier éclat de beauté qui fut remarqué.

Toute existence a son apogée, une époque pendant laquelle les causes agissent et sont en rapport exact avec les résultats. Ce midi de la vie, où les forces vives s'équilibrent et se produisent dans tout leur éclat, est non-seulement commun aux êtres organisés, mais encore aux cités, aux nations, aux idées, aux institutions, aux commerces, aux entreprises qui, semblables aux races nobles et aux dynasties, naissent, s'élèvent et tombent. D'où vient la rigueur avec laquelle ce thème de croissance et de décroissance s'applique à tout ce qui s'organise ici-bas? car la mort elle-même a, dans les temps de lléau, son progrès, son ralentissement, sa recrudescence et son sommeil. Notre globe lui-même est peut-être une fusée un peu plus durable que les autres. L'histoire, en redisant les causes de la grandeur et de la décadence de tout ce qui fut ici-bas, pourrait avertir l'homme du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés ; mais ni les conquérants, ni les acteurs, ni les femmes, ni les auteurs, n'en écoutent la voix salutaire.

César Biiotteau, qui devait se considérer comme étant à l'apogée de sa fortune, prenait ce temps d'arrêt comme un nouveau point de départ. 11 ne savait pas, et d'ailleurs ni les nations ni les rois n'ont tenté d'écrire en caractères ineffaçables la cause de ces renversements dont l'histoire est grosse, dont tant de maisons souveraines ou commerciales offrent de si grands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne rappelleraient-elles pas incessamment ce principe qui ili.it dominer la politique des nations aussi bien que celle des particuliers : Quand l effet produit n'est plus en rapport direct ni en proportion égale avec sa cause, la désorganisation commence? Mais ces monuments existent partout, c'est les traditions et les pierres qui nous parlent du passé, qui consacrent les caprices de l'indomptable Destin, dont la main elface nos songes et nous prouve que les plus grands événements se résument dans une idée. Troie et Napoléon ne sont que des poèmes. Puisse cette histoire être le poëme des vicissitudes bourgeoises auxquelles nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis qu'elles sont au même titre immenses : il ne s'agit pas d un seul homme ici , mais de tout un peuple de douleurs.

lin s'endormant, César craignit que le lendemain sa femme ne lui fit quelques objections péremploires, et s'ordonna de se lever de grand matin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit, laissa sa femme au lit, s'habilla lestement et descendit au magasin, au moment où le ga*çon en était les volets numérotés. Birotteau, se voyant seul, attendit le lever de ses commis, et se mit sur le pas de sa porte en examinant comment son garçon de peine nommé Raguet s'acquittait de ses fonctions, et Birotteau s'y connaissait ! Malgré le froid, le temps était superbe.

— Popinot, va prendre tou chapeau, mets tes souliers, fais descendre M. Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries, dit-il en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contre-pied de du Tillet, et qu'un de ces heureux hasards qui font croire à la Providence avait mis auprès de César, joue un si grand rôle dans celte histoire, qu'il est nécessaire de le profiler ici. Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait deux frères. L'un, le plus jeune de la famille, se trouvait alors juge suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L'aîné avait entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune, et mourut laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge, qui n'avait pas déniants, son fils unique, déjà privé d'une mère morle en couches. Pour donner un étal a son neveu, madame Ragon l'avait mis dans la parfumerie en espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot était petit et pied-bot, infirmité que le hasaid a donnée à lord Byron, à Walier Scott, à M. de Talleyrand. pour ne pas décourage* ceux qui en sont aflligés. Il avait ce teint éclatant et plein de taches de rousseur qui distingue les gens dont les cheveux sont ronges; mais son front pur, ses yeux de la couleur des agates gris-veiné, sa jolie bouche, sa blancheur et la grâce d'une jeunesse pudique, la timidité que lui inspirait son vice de conformation réveillaient à son profit des sentiments protecteurs : on aime les faibles. Popinot intéressait. Le petit Popinot, tout le monde l'appelait ainsi, tenait à une famille essentiellement religieuse, où les vertus étaient intelligentes, où la vie

CÉSAR BIROTTEAU

était modeste et pleine de belles actions. Aussi l'enfant, élevé par son oncle le juge, oiïrait-il en loi la réunion des qualités qui rendent la jeunesse si belle : sage et affectueux, un peu honteux, mais plein d'ardeur, doux comme un mouton, mais courageux au travail, dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus d'un chrétien des premiers temps de l'Eglise.

En entendant parler d'une promenade aux Tuileries, la proposition la plus excentrique que pût faire à celte heure son imposant patron, Popinot crut qu'il voulait lui parler d'établissement ; le commis pensa soudain à Césarine, la véritable reine des Roses, l'enseigne vivante de la maison, et de laquelle il s'éprit le jour même où, deux mois avant du Tillet, il était entré chez Birotteau. En montant l'escalier, il fut donc obligé de s'arrêter, son cœur se gonflait trop, ses artères battaient trop violemment; il descendit bientôt suivi de Gélestin, le premier commis de Birotteau. Anselme et son patron cheminèrent sans mot dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans, Birotteau s'était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun empêchement à son mariage avec Césarine, quoique la fortune du parfumeur et la beauté de sa fille fussent d'immenses obstacles à la réussite de vœux si ambitieux; mais l'amour procède par les élans de l'espérance, et, plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi; aussi, plus sa maîtresse se trouvait loin de lui, plus sesdésirsétaieut-ils vifs. Heureux enfant qui, par un temps où tout se nivelle, où tous les chapeaux se ressemblent, réussissait à créer des distances entre la lille d'un parfumeur et lui, rejeton d'une vieille famille parisienne ! Malgré ses doutes, ses inquiétudes, il était heureux : il dînait tous les jours auprès de Césarine! Puis, en s'appliquant aux affaires de la maison, il y mettait un zèle, une ardeur qui dépouillaient le travail de toute amertume ; en faisant tout au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune homme de vingt ans, l'amour se repaît de dévouement.

— Ce sera un négociant, il parviendra, disait de lui César à madame Bagon en vantant l'activité d'Anselme au milieu des mises de la fabrique, en louant son aptitude à comprendre les finesses de l'art, en rappelant l'âpreté de son travail dans les moments où les expéditions donnaient, et où, les manches retroussées, les bras nus, le boiteux emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d'Alexandre Crottat premier clerc de Boguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie, formaient des obstacles bien grands au triomphe de l'orphelin ; mais ces difficultés n'étaient cependant point encore les plus après à vaincre : Popinot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui agrandissaient l'intervalle mis entre Césarine et lui. Le fortune des Bagon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l'orphelin avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres appointements. Cependant il croyait au succès! Il avait plusieurs fois saisi quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par Césarine ; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète pensée pleine de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému. comme pourraient l'être en semblable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est en bourgeon.

— Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien?

— Oui, monsieur.

— Cependant elle me paraît soucieuse depuis quelque temps, y aurait-il quelque chose qui clocherait chez elle ? Ecoute-moi, garçon, faut pas trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi de la famille, voilà vingt-cinq ans que je connais ton oncle Bagon. Je suis entré chez lui en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique l'endroit s'appelle les Trésorières, j'avais pour toute fortune un louis d'or que m'avait donné ma marraine, feu madame la marquise d'Uxelles, une parente à M. le duc et madame la duchesse de Lenoncourt, qui sont de nos pratiques. Aussi ai-je prié tous les dimanches pour elle et pour toute sa famille ; j'envoie en Touraine à sa nièce, madame de Alortsaul, toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux, comme, par exemple, monsieur de Vandenesse, qui prend pour douze cents francs par an. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait l'être par calcul : mais je te veux du bien sans arrière-pensée et pour toi.

— Ah ! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, une tière caboche !

— Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que ma caboche n'en vaille pas une autre; mais j'avais de la probité, mordicus! mais j'ai eu de la conduite, mais je n'ai jamais aimé que ma femme. L'amour est un fameux véhicule, un mot heureux qu a employé hier M. de Villèle à la tribune.

— L'amour ! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que...

— Tiens, tiens, voilà le père Boguin qui vient à pied par le haut de

Ja place Louis XV, à huit heures. Qu'est-ce que le bonhomme fait 'I i

làî se dit César en oubliant Anselme Popinot et l'huile de Doisetle.

Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et, au lieu d'entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s'avança vers le notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, sans pouvoir l'expliquer le subit intérêt qu'il prenait à une chose en apparence si peu importante ; mais très-heureux des encouragements qu'il trou-

vait dans le dire de César sur ses souliers ferrés, son louis d'or et 1 amour.

Rogllin, grand et gros homme bourgeonné, le front très-découvert, à cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physionomie ; il avait été audacieux et jeune, car de petit clerc il était devenu notaire ; mais, en ce moment, son visage offrait, aux yeux d'un habile observateur, les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés. Lorsqu'un homme se plonge dans la fange des excès, il est diflicile que sa ligure ne suit pas fangeuse en quelque endroit: aussi les contours des rides, la chaleur du teint étaient-ils, chez Boguin, sans noblesse; au lieu de celle lueur pure qui flambe sous les tissus des hommes contenus et leur imprime une fleur de sanlé, l'on entrevoyait chez lui l'impureté d'un sang fouetté par des efforts contre lesquels regimbe le corps. Son nez était ignoblement retroussé, comme celui des gens chez lesquels les humeurs, eu prenant la route de cet organe, produisent une infirmité secrète qu'une vertueuse reine de France croyait naïvement être un malheur commun à l'espèce, n'ayant jamais approché d'autre homme que le roi d'assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup de tabac d'Espagne, Boguin avait cru dissimuler son incommodité, il en avait augmenté les inconvénients, qui furent la principale cause de ses malheurs. N'est-ce pas une Batterie sociale un peu trop prolongée que de toujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne pas révéler quelques-uns des vrais principes de leurs vicissitudes, si souvent causées par la maladie? Le mal physique, considéré dans ses ravages moraux, examiné dans ses influences sur le mécanisme de la vie, a peut-être été jusqu'ici trop négligé par les historiens des mœurs. Madame César avait bien deviné le secret du ménage. Iles la première nuit de ses noces, la charmante fille unique du banquier Chevrel avait conçu pour le pauvre notaire une insurmontable antipathie, et voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d'avoir une femme riche de cinq cent mille francs sans compter les espérances, Boguin avait su;- plié sa femme de ne pas intenter une action en divorce, eu la laissant libre et se soumettant à toutes les conséquences d'un pareil pacte. Madame Boguin, devenue souveraine maîtresse, se conduisit avec sou mari comme une courtisane avec un vieil amant. Boguin trouva bientôt sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris parisiens, il eut un second ménage en ville. D'abord contenue dans de sages bornes, cette dépense fut médiocre. Primitivement, Boguin rencontra, sans grands frais, des grisettes très-heureuses de sa protection ; mais, depuis trois ans, il était rongé par une de ces indomptables passions qui envahissent les hommes entre cinquante et soixante ans, et que justifiait l'une des plus magnifiques créatures de ce temps, connue dans les fastes de la prostitution sous le sobriquet de la belle Hollandaise, car elle allait retomber dans ce gouffre où sa mort l'illustra. Elle avait été jadis amenée de Bruges à Paris par un des clients de Boguin, qui, forcé de partir par suite des événements politiques, lui en fit présent en 1815. Le notaire avait acheté pour sa belle une petite maison aux Champs- Elysées, l'avait richement meublée et s'était laissé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de cette femme, dont les profusions absorbèrent sa fortune. L'air sombre empreint sur la physionomie de Boguin, el qui se dissipa quand il vit son client, tenait à des événements mystérieux où se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement laite par du Tillet. Le plan formé par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer chez son patron la situation respective de M. cl madame Boguin. Il était venu moins pour séduire madame César que pour se faire offrir la main de Césarine en dédommagement d'une passion rentrée, et il eut d'autant inoins de peine à renoncer à ce mariage, qu'il avait cru César riche et le trouvait pauvre. Il espionna le notaire, s'insinua dans sa confiance, se fit présenter cheï la belle Hollandaise, y étudia dans quels termes elle était avec Boguin, et apprit qu'elle menaçait de remercier son amant s'il lui rognait son luxe. La belle Hollandaise était de ces femmes folles qui ne s'inquiètent jamais d'où vient l'argent ni comment il s'acquiert, et qui donneraient une fête avec les écus d'un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à la veille. Pour elle, l'avenir était son après-dîner, et la lin du mois l'éternité, mémo quand elle avait des mémoires à payer. Charmé de rencontrer un premier levier, t\u Tillet commença par obtenir de la belle Hollandaise qu'elle aimai Boguin pour trente mille lianes par an au lien de cinquante mille, service que les vieillards passionnés oublienl rarement. Après un souper très-aviné, Boguin s'ouvrit à du Tillet sur -a crise financière. Ses immeubles étant absorbés par l'hypothèque légale de sa femme, il avait été conduit par sa passion à prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la moitié de >a charge. Quand le reste sérail dévoré, I infortuné Boguin se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l'horreur de la faillite en imposant In pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune rapide el sure cpii ii iHa

et ne un éclair dans la nuil de l'ivresse, il rassura Boguin et le pava

de sa confiance en lui faisant tirer ses pistolets en l'air.

— En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de Mitre portée ne doit pas se conduire i orome un soi et marcher à tatous, mais opérer hardiment.

il lui conseilla de prendre des à présent une forte somme, de la lui

millier pour cire jouée :ivee audace dans une pallie quelconque, à la

Bourse, on dans quelque spéculation choisi" entre les mille qui s en-

CÉSAR BIROTTEAU

treprenaienl alors. En cas de gain, ils fonderaient à eux deux une maison de banque où l'on tirerait parti des dépots, et dont les bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait contre eux, Roguin irait vivre à l'étranger au lieu de se tuer, parce que soi duTilict lui serait fidèle jusqu'au dernier sou. C'était une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin ne s'aperçut pas que le commis parfumeur la lui passait autour du cou. Maître du secret de Roguin, du Tillet s'en servit pour établir à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur le mari. Prévenue d'un dé.-astre qu'elle était loin de soupçonner, madame Itoguin accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le%iarfumeur, sûr de son avenir. Il u'eut pas de peine à convaincre la maîtresse de risquer une somme, afin de ne jamais être obligée de recourir à la prostitution s'il lui arrivait quelque malheur. La femme régla ses affaires, amassa promptement un petit capital, et le remit à un homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d'abord cent mille francs à sou complice. Placé près de madame Roguin de manière à transformer les intérêts de cette belle femme en affection, du Tillet sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui constituèrent naturellement une part; mais, mécontent de cette part, il eut l'audace, en les faisant jouer à la Bourse, de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il joua pour ses clients et pour lui-même. Aussitôt qu'il eut cinquante mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune ; il porta le coup d'œil d'aigle qui le caractérise dans les phases où se trouvait alors la France : il joua la baisse pendant la campagne de France, et la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après la rentrée de Louis XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un ange, avait rétabli l'équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise dissipait tout, elle était la proie d'un infâme cancer, nommé Maxime de Trailles, ancien page de l'empereur. Du Tillet découvrit le véritable nom de cette fille en faisant un acte avec elle. Elle se nommait Sarah Gobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d'un usurier dont il avait entendu parler, il alla chez ce vieil escompteur, la providence des enfants de famille, afin de reconnaître jusqu'où pourrait aller sur lui le crédit de sa parente. Le Brutus des usuriers fut implacable pour sa petite-nièce, mais du Tillet sut lui plaire en se posant comme le banquier de Sarah, et comme ayant des fonds à faire mouvoir. La nature normande et la nature usurière se convinrent l'une à l'autre. Gobseck se trouvait avoir besoin d'uu homme jeune et habile pour surveiller une petite opération à l'étranger.

Un auditeur au conseil d'Etat, surpris par le retour des Bourbons, avait eu l'idée, pour se bien mettre en cour, d'aller en Allemagne racheter les titres des dettes contractées par les princes pendaut leur émigration. Il offrait les bénéfices de cette affaire, pour lui purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires. L'usurier ne voulait lâcher les sommes qu'au fur et à mesure de l'achat des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les usuriers ne se lient à personne, ils veulent des garanties ; auprès d'eux, l'occasion est tout : de glace quand ils n'out pas besoin d'un homme, ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur utilité s'y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement joué sur la place de Paris par les Werbrust et Gigonnet, escompteurs du commerce des rues Saint-Denis et Saint-Martin, par Palma, banquier du faubourg Poissonnière, presque toujours intéressés avec Gobseck. Il offrit doue une caution pécuniaire en se faisant accorder un intérêt et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce d'argent les fonds qui! leur déposerait : il se préparait ainsi des appuis. Il accompagna M. Clément Chardin des Lupaulx dans un voyage en Allemagne qui dura pendant les Cent-Jours, et revint à la seconde restauration, ayant plus augmenté les éléments de sa fortune que sa fortune elle-même. Il était entré dans les secrets des plus habiles calculateurs de Paris, il avait conquis l'amitié de l'homme dont il était le surveillant, car cet habile escamoteur lui avait mis à nu les ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du Tillet était un de ces esprits qui entendent à demimot, il acheva de se former pendant ce voyage. Au retour, il retrouva madame Roguin fidèle. Quant au pauvre notaire, il attendait Ferdinand avec autant d'impatience qu'en témoignait sy^ lemme, la belle Hollandaise l'avait de nouveau ruiné. Du Tillet questionna la belle Hollandaise, et ne retrouva pas une dépense équivalente aux sommes dissipées. Du Tillet découvrit alors le secret que Sarah Gobseck lui avait si soigneusement caché, sa folle passion pour Maxime de Trailles, dont les débuts dans sa carrière de vices et de débauches annonçaient ce qu'il fut, un de ces garnements politiques nécessaires à tout bon gouvernement, et que le jeu rendait insatiable. En f.iis:ml celte découverte. Du Tillet comprit l'insensibilité de Gobseck pour sa petite-nièce. Dans ces conjonctures, le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement à Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients les plus riches dans une affaire où il pourrait se réserver de lortes sommes, s'il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la Banque. Après des hauts et des bas, profitables seulement à du Tillet et .') madame Roguin, le notaire entendit enfin sonner l'heure de sa déconfiture. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux tenaius situés autour de la

Madeleine. Naturellement les cent mille francs déposés par Birotteau chez Roguin, en attendant un placement, lurent remis à du Tillet qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin qu'il courait moins de danger à prendre dans ses filets ses amis intimes. — Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque dans sa colère. Peu de personnes savent aujourd'hui combien peu valait à cette époque une toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur momentanée à cause de l'obligation où l'on serait d'aller trouve! -les propriétaires qui profileraient de l'occasion ; or du Tillet voulait être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes d'une spéculation à long terme. En d'autres termes, son plan consistait à tuer l'affaire pour s'adjuger un cadavre qu'il savait pouvoir raviver. En semblable occurrence, les Gobseck, les Palma, les Werbrust et Gigonnet se prêtaient mutuellement la main ; mais du Tillet n'était pas assez intime avec eux pour leur demander leur aide ; d'ailleurs il voulait si bien cacher son bras tout eu conduisant l'affaire, qu'il pût recueillir les prolits du vol sans en avoir la honte; il sentit donc la nécessité d'avoir à lui l'un de ces mannequins vivants nommés dans la langue commerciale hommes de paille. Son joueur supposé de la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit sur les droits divins en créant un homme. D'un ancien commis-voyageur, sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute espèce de sujet en ne disant rien, sans sou ni maille, mais pouvant comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce ; plein de l'honneur le plus rare, c'est-à-dire capable de garder un secret et de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises, le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était d'être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires lancées par du Tillet exigeaient une faillite, et Claparon le savait. Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son camarade du Tillet le rencontra, les petites parts qui devaient lui être abandonnées dans chaque affaire lurent un Eldorado. Ainsi son amitié, son dévouement pour du Tillet, corroborés d'une reconnaissance irréfléchie, excités par les besoins d'une vie libertine et décousue, lui faisaient dire amen à tout. Puis, après avoir vendu son honneur, il le vit risquer avec tant de prudence, qu'il finit par s'attacher à son ancien camarade, comme un chien à son maître. Claparon était un caniche fort laid, mais toujours prêt à faire le saut de Curtius. Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des acquéreurs des terrains, comme César Birotteau représenterait l'autre. Les valeurs que Claparon recevrait de Birotteau seraient escomptées par un des usuriers de qui du Tillet pouvait emprunter le nom, pour précipiter Birotteau dans les abîmes d'une faillite, quand Roguin lui enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré des inspirations de du Tillet qui, possesseur des écus donnés par le parfumeur et son créancier sous différents noms, ferait liciter les terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles du parfumeur et de ses cointéressés ; mais l'homme à la discrétion duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin, ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal, fut heureux de l'os à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse où il trouva des beautés au rabais. Les circonstances, et non une méditation d'auteur tragique inventant une intrigue, avaient eugendré cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé sur du granit ; la vengeance vouée à César, par du Tillet, était donc nu des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des anges maudits et des anges de lumière. Du Tillet ne pouvait, sans de grands inconvénients, assassiner le seul homme dans Paris qui le savait coupable d'un vol domestique, mais il pouvait le jeter dans la boue et l'annihiler au point de rendre son témoignage impossible. Pendant longtemps sa vengeance avait germé dans son cœur sans fleurir, car les gens les plus haineux font à Paris très-peu de plans, la vie y est trop rapide, trop remuée ; il y a trop d'accidents imprévus ; mais aussi ces perpétuelles oscillations, en ne permettant pas la préméditation, servent une pensée tapie au fond du cœur qui guette leurs chances lluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tillet, le commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il ne s'était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous les jours aux Champs-Elysées et revenait chez lui de grand matin. Ainsi la défiante madame César avait raison. Dès qu'un homme se résout à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les talents du plus grand comédien, il a la vue d'un lynx et la pénétration d'un voyant, il sait magnétiser sa dupe ; aussi le notaire avait-il aperçu Birotteau longtemps avant que Birotteau ne le vît, et, quand le parfumeur le regarda, il lui tendait déjà la main de loin.

— Je viens d'aller recevoir le testament d'un grand personnage qui n'a pas huit jours à vivre, dit-il de l'air le plus naturel du monde; mais l'on m'a traité comme un médecin de village, ou m'a envoyé chercher en voilure, et je reviens à pied.

Ces paroles dissipèrent un léger nuage de défiance qui avait obscurci

CESAK BIROTTEAU.

le Iront «lu parfumeur, et que Roguin entrevit ; aussi le notaire se garda-t-il bien de parler de l'affaire des terrains le premier, car il voulait porter le dernier coup à sa victime.

— Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà la vie. El à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine? Eh! eh ! papa Roguin, ajouta-t-il en lui tapant sur le ventre.

Entre hommes la prétention des plus chastes bourgeois est de paraître égrillards.

— Mais si ce n'est pas aujourd'hui, répondit le notaire d'un air diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l'affaire ne s'ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches clients qui veulent se mettre dans celte spéculation. Aussi ect-ce à prendre ou à laisser. Passé midi, je dresserai les actes et vous n'aurez la faculté d'y être que jusqu'à une heure. Adieu. Je vais précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant cette nuit.

— Eh bien ! c'est fait, vous avez ma parole, dit Birotteau en courant après le notaire et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille francs qui devaient servir à la dot de ma fille.

— Bien, dit Roguin en s'éloignent.

Pendant l'ini-tant que Birotteau mit à revenir auprès du petit Popinot, il éprouvi.dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se contracta, ses oreilles tintèrent.

— Qu'avez-vous, monsieur? lui demanda le commis en voyant à son main e le visage pâle.

— Ah ! mon garçon, je viens de conclure par un seul mot une grande affaire, personne n'est maître de ses émotions en pareil cas. D'ailleurs, tu n'y es pas étranger. Aussi, t'ai-je amené ici pour y causer plus à l'aise, personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée, à quoi donc a-t-elle perdu son argent? dis-le-moi.

— Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leurs fonds chez M. de Nucingen, ils ont été forcés de prendre en remboursement des actions dans les mines de Worstchin, qui ne donnent pas encore de dividende, et il est assez difficile à leur âge de vivre d'espérance.

— Mais avec quoi vivent-ils ?

— Ils m'ont fait le plaisir d'accepter mes appointements.

— Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant voir une larme qui roula dans ses yeux, tu es digne de l'attachement que je te porte. Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes affaires.

En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres yeux qu'à ceux de Popinot ; il y mit cette bourgeoise et naïve emphase, expression de sa supériorité postiche.

— Quoi! vous auriez deviné ma passion pour...

— Pour qui? dit le parfumeur.

— Pour mademoiselle Césarine.

— Ah ! garçon, tu es bien hardi, s'écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l'oublier, et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t'en veux pas: à ta place, diable ! diable ! j'en aurais fait tout autant. Elle est si belle!

— Ah ! monsieur, dit le commis, qui sentait sa chemise mouillée tant il se tressuait.

— Mon garçon, cette affaire n'est pas l'affaire d'un jour : Césarine est sa maltresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même, essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride, et n'en parlons jamais. Je ne rougirais pas de t'avoir pour gendre : neveu de M. Popinot, juge au tribunal de première instance: neveu des Ragon, tu as le droit de l'aire ton chemin tout comme un autre; mais il y a des mais, des car, des si! Quel diable de chien me lâches-tu là dans une conversation d affaire ! Tiens, assieds-toi sur celle chaise, et que l'amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de coeur? dit-il en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps?

— Oui, monsieur.

— De soutenir un combat long, dangereux...

— De quoi s'agit-il ?

— De couler l'huile de MacaSSar ! dit Birotteau, se dressant en pied comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l'ennemi est Ion, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. ),a conception est habile. Les fiole- carnées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet, j'ai pensé à faire les nôtres triangulaires; mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clivées eu roseau ; elles auraient un air mystérieux, et le coii-n aieur aime tout ce qui l'intrigue.

— C'est coûteux, dit Popinot. Il Faudrait tout élalilir au meilleur marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.

— Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-} bien, l'huile de Macassar se défendra ! clic est spécieuse, elle a un nom sédui ant. On la présente comme une importation étrangère, et nous aurons le malheur d'être de notre pays. Voyons, Popinot, le sens-tu de force à tuer Macassar? D'abord tu I emporteras dans les expéditions d'oulre-iner : il parait que Macassar est réellement aux Indes, il i | plus naturel alors d'envoyer le produit français aux Indiens que de leur renvoyer ce qu'ils sont censés nous fournir. A toi les paeol-illeurs ! Mais il faut li'Jler à 1 étranger, luiter dans les départemental Or, l'huile

de Macassar a été bien affichée, il ne faut pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public la connaît.

— Je la coulerai! s'écria Popinot l'œil en feu.

— Avec quoi? lui dit Birotteau. Voilà bien l'ardeur des jeunes gens. Ecoute-moi donc jusqu'au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d'armes devant un maréchal de France.

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse des cheveux, raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des chevelures mâles et femelles. Cette essence n'aura pas moins de succès que ma pâte et mon eau ; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moimême, je pense à me retherdu commerce. C'est loi, mon enfant, qui lanceras mon huile comarjène ( du mot ioma, mot latin qui signifie cheveux, comme l'a dit M. Alihert, médecin du roi. Ce mot se trouve dans la tragédie de Bérénice, où Racine a mis un roi de Comagène, amant de celle belle reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par flatterie, a donné ce nom à son royaume ! Comme ces grands génies ont de l'esprit! ils descendent aux plus petits détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoulant cette parenthèse saugrenue, évidemment dite pour lui, qui avait de l'instruction.

— Anselme, j'ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteau. Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile comagène, nous essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolu tiounant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les veudre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content ?

Anselme ne pouvai. répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux pleins de larmes répondaient pour lui. Cette offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait : Mérite Césarine eu devenant riche et considéré.

— Monsieur, répondit-il enfin en prenaut l'émotion de Birotteau pour de l'étonnement, moi aussi je réussirai !

— Voilà comme j'étais, s'écria le parfumeur, je n'ai pas dit un autre mot. Si tu n'as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh bien! garçon, qu'est-ce qui le prend?

— Laissez-moi espérer qu'en acquérant l'une j'obtiendrai l'autre.

— Je ne puis t'empêcher d'espérer, mon ami, dit Birotteau, touché par le ton d'Anselme.

— Eh bien ! monsieur, puis-jc dès aujourd'hui prendre mes mesures pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt?

— Oui, mou enfant. Demain nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de ia rue des Lombards, lu passeras chez Llvingston, pour savoir si ma presse hydraulique pourra fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l'heure du dîner, chez l'illustre et bon M. Vauquelin pour le consulter. Ce savant s'est occupé tout récemment de la composition des cheveux, il a recherché quelle était leur substance colorante, d'où elle provenait, quelle était la contexture des cheveux. Tout est là, Popinot. Tu sauras mou secret, et il m s'agira plus que de l'exploiter avec intelligence. Avant d'aller chez Livingston, passe chez Pieri Béuard. Mon enfant, le désintéressement de M. Vauquelin est une des grandes douleurs de nia vie : il est impossible de lui rieu faire accepter. Heureusemeut, j'ai su par Chilïreviile qu'il voulait une Vierge de Dr. sde, gravée par un certain Muller, et, après deux ans de correspondance eu Allemagne, Bénaid a fini par la li miver sur papier de Chine, avant la Ici ire : elle coûte quinze cents francs, mon garçon. Aujourd'hui, notre bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant, car elle doit être encadrée, tu t'en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son souvenir, ma femme et i. oi, car quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours pour lui. Moi je ne l'oublierai jamais ; mais, Popinot, enfoncés dans la science, les savants oublient tout|, femmes, amis, obligés Nous autres, notre peu d'intelligence nous] permet au moins d'avoir le cœur chaud. Ça console de ne pas èire un grand homme. Ces messieurs de l'Institut, c'e i toul cerveau, tu verras, vous ne les rencontrez jam is dans uneégli e. ..1. Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans sou laboratoire); j'aime a croire qu'il pense à Dieu en aualysant >es ouvrages. Voilà qui est entendu : je te ferai les fonds, je le laisserai la possession de m. m secret, nous serons de moitié, sans qu'il soit besoin d'acte, Vit une le succès! nous arrangerons nos Mûtes. Cours, mou garçon, moi je vais à mes affaires. Ecoule donc, Popinot, je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faiie un habit, viens-y comme un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonié émut tellement Popinot, qu'il sai-it la grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avaii Dallé l'amoureux par cette confidence, el les gens épris sont capables de tout,

— Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les

Tuill ■ II ilie l'aimait ! mais il est boueux, i! a les Chevi u\ de

(a couleur d'un bassin, et les jeunes filles sont si singulières, je ne crois guère que Césarine... El puis sa mère vent la »oir la femme d'un notaire. Alexandre l'iotlat la fera riche : la richesse rend tout suppor* . tandis qu'il n'y a pas de bonheur qui ne suci ombe à la misère, Enfin, j'ai résolu de laisser ma lille maîtresse d'elle-même jusqu'à concurrence d'une folie.

CESAK BlttUTTEAU.

Le voisin de Birolleau était un petit marchand de parapluies, d'omerellcs et de cannes, nommé Cayron, Languedocien, qui Taisait de mauvaises alfaires, et que Birotteau avait obiigé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et "de céder au riche parfumeur les deux pièces du premier étage, en diminuant d'autant son bail.

— Eh bien ! voisin, lui dit familièrement Birotteau en entrant chez le marchand de parapluies, ma femme consent à l'augmentation de notre local ! Si vous voulez, nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de parapluies, je ne vous ai jamais rien demandé pour cette cession, mais vous savez qu'un bon commerçant doit faire argent de tout.

— Diable I diable! répondit le parfumeur, je n'ai pas des mille et des cents. J'ignore si mon architecte, que j'attends, trouvera la chose praticable. Avant de conclure, m'a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau. Puis il faut que M. Molineux consente à laisser percer le mur, et le mur est-il mitoyen? Enfin, j'ai à faire retourner chez moi l'escalier, pour changer le palier afin d'établir le plain-pied. Voilà bien Jcs frais, je ne veux pas me ruiner.

— On ! monsieur, dit le Méridional, quand vous serez ruiné, le soleil sera venu coucher avec la terre, et ils auront fait des petits !

Birotteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons.

— D'ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là...

Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs composé de seize billets.

— Ah ! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de petites brochet, deux mois, trois mois...

— Prenez-les-moi à six pour cent seulement, dit le marchand d'un air humble.

— Est-ce que je fais l'usure? dit le parfumeur d'un air de reproche.

— Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillel : il n'en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je consentirais à perdre.

— Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur.

— Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les parapluies, c'est des colporteurs!

— Eh bien ! je ne dis pas que je prenne tout, mais je m'arrangerai toujours des plus cnurls.

— Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéfices, faites-moi tout, monsieur. J'ai si peu recours à l'escompte, je n'ai nul crédit, voilà ce qui nous tue, nous autres petits détaillants.

— Allons, j'aeoepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mou architecte, M. Grindot, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez M. de la Bill,ardière. Contre la coutume des sens de talent, vous êtes exact, monsieur, lui dit César en déployant ses glaces commerciales les plus distinguées. Si l'exactitude, suivant un mot du roi, homme d'esprit autant que grand politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des négociants. Le temps, le temps est de l'or, surtout pour vous, artistes. L'architecture est la réunion de tous les arts, je me suis laissé dire cela. Ne (lassons point par la boutique, ajouta-l-il eu inoutrant la fausse porte cochère de sa maison.

Quatre ans auparavant, M. Grindot avait remporté le grand prix d'architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l'Etat. En Italie le jeune artiste songeait à l'art, à Paris il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions nécessaires à un architecte pour édifier sa gloire; en revenant de Borne, il est si naturel de se croire Fontaine ou Percier, que tout architecte ambitieux incline au ministérialisme : le pensionnaire libéral, devenu royaliste, tâchait donc de se faire protéger par les gens influents. Quand un grand prix se conduit ainsi, ses camarades l'appellent un intrigant. Le jeune architecte avait deux partis à prendre : servir le parfumeur ou le mettre à contribution. Mais Birotteau l'adjoint, Birotteau. le lulur possesseur pur moitié des terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou tard il se bâtirait un beau quartier, était un homme à ménager. Grindot immola donc, le g:iin présent aux bénéfices à venir. . Il écouta patiemment les plans, les redites, les idées d'un de ces bourgeois, cible constante des traits, des plaisanteries de l'artiste, éternel objet de ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la tète pour saluer ses idées. Quand le parfument eut bien tout expliqué, le jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son plan.

— Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la croisée perdue sur l'escalier et prise par le paliei . Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison voisine en retournant l'escalier pour aller de plain-pied dans tout l'appartement, du côté de la rue.

— Vous m'avez parfaitement compris, dit le parfumeur étonné.

— Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel tscalitr, et ménager une loge de portier sous le socle.

— Un socle...

— Oui, c'est la partie sur laquelle reposera...

— Je comprends, monsieur.

— Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le ili h ilnier et le décorer, .le veux le rendre digne...

— Digne ! Vous avez dit le mot, monsieur.

— Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

— Vingt jours.

— Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ouvriers? dit Grindot.

— Mais à quelle somme pourront monter ces réparations?

— Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, répondit le jeune homme ; mais comme je ne sais pas ce que c'est que

d'enfiler un bourgeois pardon! monsieur, le mot m'est échappé;

je dois vous prévenir qu'il est impossible de chiffrer des réparations et des rhabillages. A peine en huit jours ai ri', erais-je à faire un devis approximatif. Accordez-moi votre confiance : vous aurez un charmant escalier éclairé par le haut, orné d'un joli vestibule sur la rue, et sous le socle...

— Toujours ce socle...

— Me vous en inquiétez pas, je trouverai la place d'une petite loge de portier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec amour. Oui, monsieur, je vois l'art et non la fortune ! Avant tout, ne dois-je pas faire parler de moi pour arriver? Selon moi, le meilleur moyen est de ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser de beaux ei'lets à bon marché.

— Avec de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d'un ton protecteur, vous réussirez.

— Ainsi, reprit Grindot, traitez directement avec vos maçons, peintres, serruriers, charpentiers, menuisiers. Moi je me charge de régler leurs mémoires. Accordez-moi seulement deux mille francs d'honoraires, ce sera de l'argent bien placé. Laissez-moi maître des lieux demain à midi et indiquez-moi vos ouvriers.

— A quoi peut se monter la dépense à vue de nez? dit Birotteau.

— Dix à douze mille francs, dit Grindot. Mais je ne compte pas le mobilier, car vous le renouvelez sans duute. Vous me donnerez l'adresse de votre tapissier, je dois m'entendre avec lui pour assortir les couleurs, afin d'arriver à un ensemble de bon goût.

— M. Braschon, rue Saint-Antoine, a mes ordres, dit le parfumeur en prenant un air ducal.

L architecte écrivit l'adresse sur un de ces petits souvenirs qui viennent toujours d'une jolie femme.

— Allons, dit Biiotteau, je me fie à vous, monsieur. Seulement, attendez que j'aie arrangé la cession du bail des deux chambres voisines et obtenu la permission d'ouvrir ie mur.

Prévenez-moi par un billet ce soir, dit l'architecte. Je dois passer la nuit à faire me» plans, et nous préférons encore travailler pour les bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire pour nous. Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la dimension des tableaux, la portée des fenêtres...

— Nous arriverons au jour dit, reprit Birotteau, sans quoi, rien.

— Il le faudra bien, dit 1 architecte ; les ouvriers passeront les nuits, on emploiera des procédés pour sécher les peintures; mais ne vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, demandez-leur toujours le prix d'avance, et constatez vos conventions.

— Paris est le seul endroit du monde où l'on puisse frapper de pareils coups de baguette, dit Birotteau en se laissant aller à un geste asiatique digne des Mille et une Nuits. Vous me ferez l'honneur de venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent n'ont pas tous le dédain dont on accable le commerce, et vous y verrez sans doute un savant du premier ordre, M. Vauquelin, de l'Institut ! puis M. de la Billardière, M. le comte de Fontaine, M. Lebas, juge, et le président du tribunal de commerce; des magistrats : M. le comte de Granvilie, de la cour royale, et M. Popinot, du tribunal de première instance, M. Canin ot, du tribunal de commerce, et M. Cardot, son beau-père... Enfin peut-être M. le duc de Lenonconrt, premier gentilhomme de la chambre du roi. Je réunis quelques amis autant... pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma... promotion dans l'ordre la Légiond'homieur...

Grindot lit un geste singulier.

— Peut-être... me suis-je rendu digne de cette insigne... et... royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint -Roch au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ces litres...

Constance, vêtue en matin, sortit de la chambre à coucher de Césanne, où elle s'était habillée ; sou premier coup d'oeil arrêta net la verve de son mari, qui cherchait à formuler une phrase normale pour apprendre avec modestie ses grandeurs au prochain.

— Tiens, mimi, voici M. de Grindot, jeune homme distingué d'autre part, et possesseur d'un grand talent. Monsieur est l'architecte que nous a recommandé M. de la Billardière pour diriger nos petits travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l'urebi-

tecle, en niellant un doigt sur ses lèvres au mot petit, et l'artiste comprit.

— Constance, monsieur va prendre les mesures, les hauteurs; laisse-le faire, ma bonne, dit Birotleau, qui s'esquiva dans la rue.

— Cela sera-t-il bien cher? dit Constance à l'architecte.

— Non, madame, six mille francs, à vue de nez...

— A vue de nez I s'écria madame Birotleau. Monsieur, je vous en prie, ne commencez rien sans un devis et des marchés signés, ,1c connais les façons de messieurs les entrepreneurs: six mille vent dire vingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en prie, monsieur, quoique mou mari soit bien le maître chez lui, laissez-lui le temps de relléchir.

— Madame. M. l'adjoint m'a dit de lui livre les lieux dans vingt jouis ; et, si nous lardons, \oiii seriez exposée a entamer la dépense sans obtenir le résultat.

— Il y a dépenses et dépenses, dit la belle parfumeuse.

— Eh ! madame , croyez- vous qu'il soit bien glorieux pour un architecte qui veut élever des monuments de décorer un appartement?

Je ne descends à ce détail que pour obliger M. de la Billardière, et, si je vous effraye...

Il lit un mouvement de retraite.

— Bien, bien, monsieur, dit Constance en rentrant dans sa chambre, où elle se jeta la tête sur l'épaule de Césanne. Ah ! ma Cille, ton père se ruine ! Il a pris un architecte qui a des moustaches, une royale, et qui parle de construire des monuments !

11 va jeter la maison par les fenêtres pour nous bâtir un Louvre. César n'est jamais en retard pour une folie : il m'a parlé de son projet cette nuit, il l'exécute ce matin.

— Bah! maman, laisse faire à papa, le bon Dieu l'a toujours protégé, dit Césarine en embrassant sa mère et se mettant au piano pour montrer à l'architecte que la fille d'un parfumeur n'était pas étrangère aux beaux-ans.

Quand l'architecte entra dans la chambre à coucher, il fut surpris de la beauté de Césarine, et resta presque interdit. Sortie de sa chambrette en déshabillé du matin, Césarine, fraîche et rose comme une jeune

fille est rose et fraîche à dix-huit ans, blonde et mince, les yeux bleus, offrait au regard de l'artiste cette élasticité, si rare à Paris, qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et nuance d'une couleur adorée par les peintres le bleu des veines dont le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique vivant dans la lymphatique atmosphère d'une boutique parisienne où l'air se renouvelle difficilement, où le soleil pénètre peu, ses mœurs lui donnaient les bénéfices de la vie en plein air d'une Transtévérine de Borne. D'abondants cheveux, plantés comme ci tix de son père et relevés de manière à laisser voir un cou bien attaché, ruisselaient en boucles soignées, comme les soignent toutes les demoiselles de magasin ù qui le désir d'être remarquées a inspiré les minuties les plus anglaises en fait de toilette, ha beauté de Césarine n'était ni la beauté d'une lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté des flamandes de Buhcus. Elle avait le liez retroussé de son père, mais rendu spirituel par la buesse du modelé, semblable à

La Restauration lit un personnage de César Birotleau. — tage 10.

celui des nez essentiellement français, si bien réussis chez Largillière. Sa peau, comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d'une vierge. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d'une fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide, exprimaient la grâce tendre d'une blonde heureuse. Si le bonheur otait à sa lèle cette poésie que les peintres veulent absolument donner a leurs compositions en les faisant un peu trop pensives, la vague mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes tilles qui n'ont jamais quitté l'aile maternelle lui imprimait alors une sorte d'idéal. Malgré la linesse de ses formes, elle était fortement constituée : ses pieds accusaient l'origine paysanne de son père, car clic péchait par un défaut de race, et peut-être aussi par la rougeur de ses mains, signature d'une vie purement bourgeoise. Elle devait arriver tôt ou tard à l'enibon- «-point Envoyant venir quelques jeunes femmes élégantes, elle avait fini par attraper le sentiment de la toilette, quelques airs de tète, une

manière de parler, de se mouvoir, qui jouaient la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes gens, aux commis, auxquels elle paraissait très-dislinguée. Popinot s'élait juré de ne jamais avoir d'autre femme que Césarine. Celte blonde fluide, qu'un regard semblait traverser, prête à fondre en pleurs pour un mot de reproche, pouvait seule lui rendre le sentiment de la supériorité masculine. Celte charmante fille inspirait l'amour sans laisser le temps d'examiner si elle avait assez d'esprit pour le rendre durable ; mais à quoi bon ce qu'on nomme à Paris l'esprit, dans une classe où l'élément principal du bonheur est le bon sens et la vertu ? Au moral , Césarine était sa mère un peu perfectionnée par les superfluités de l'éducation : elle aimait la musique, dessinait au crayon noir la Vierge à la Chiisc, lisait les œuvres de mesdames Cotlin et Biccoboni, Bernardin de Saint -Pierre, Fénelon. Ilacine. Elle ne paraissait jamais auprès de sa mère, dans le comptoir, que quelques moments avant de se mettre à table, ou pour la remplacer en de rares occasions. Son père et sa mère, comme tous ces parvenus empressés de cultiver l'ingratitude de leurs enlauls en les mettant au-dessus d'eux, se plaisaient à déifier Césarine, qui, heureusement, avait les vertus de la bourgeoisie et n'abusait pas de leur faiblesse.

Madame Birotleau suivait l'architecte d'un air inquiet et solliciteur, en regardant avec lerreur et montrant à sa fille les mouvements bizarres du mètre, la canne des architectes cl des entrepreneurs, avec laquelle Grindot prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de baguette un air conjuratcur de fort mauvais augure ; elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n'osait questionner le jeune homme sur les effets de celle sorcellerie.

— Soyez tranquille, madame, dit l'artiste en souriant, je n'emporterai rien.

Césarine ne pul s'empêcher de rire.

— Monsieur, dit Constance d'une voix suppliante en ne remarquant même pas le quiproquo de l'architecte, allez à l'ecuuoiuic, cl, plus lard, nous pourrons vous récompenser.

CESAR BIROTTEAU

Avant d'aller chez M. Molineux, le propriétaire de la maison voisine, César voulut prendre chez Roguin l'acte sous signature privée qu'Alexandre Crottat avait dû lui préparer pour cette cession de bail. En sortant, Birotteau vit du Tillet à la fenêtre du cabinet de Roguin. Quoique la liaison de son ancien commis avec la femme du notaire rendit assez naturelle la rencontre de du Tillet à l'heure où se faisaient les traités relatifs aux terrains, Birotteau s'en inquiéta, malgré son extrême confiance. L'air animé de du Tillet annonçait une discussion.

— Serait-il dans l'affaire? se demanda-t-il par suite de sa prudence commerciale. Le soupçon pas«:i comme un éclair dans son âme. Il se retourna, vit madame Roguin, ei la présence du banquier ne lui parut plus alors si suspecte. — Cependant, si Constance avait raison? se dit-il. Suis-jc bête d écouter des idées de femme ! J'en parlerai d'ailleurs à raon oncle ce matin. De la cour Batave, où demeure ce monsieur Molineux, à la rue des Bourdonnais, il n'y a qu'un saut.

Un défiant observateur , un commerçant qui dans sa carrière aurait rencontré quelques fripons, eût été sauvé; mais les antécédents de Biretteau , l'incapacité de son esprit peu propre à remonter la chaîne des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes, tout le perdit. Il trouva le marchand de parapluies en grande tenue, et s'en allait avec lui chez le propriétaire, quand Virginie, sa cuisinière, le saisit par le bras.

— Monsieur, madame ne veut pas que vous alliez plus loin...

— Allons, s'écria Birotteau , encore des idées de femme !

— ... Sans prendre votre lasse de café qui vous attend.

— Ah! c'est vrai. Mon voisin , dit Birotteau à Cayron, j'ai tant de choses en tête que je n'écoute pas mon estomac .

Faites-moi le plaisir d'aller en avant, nous nous retrouverons à la porte de M. Molineux, à moins que vous ne montiez pour lui expliquer l'affaire, nous perdrons ainsi moins de temps.

M. Molineux était un petit rentier grotesque, qui n'existe qu'à Paris, comme un certain lichen ne croît qu'en Islande.

Cette comparaison est d'autant plus juste, que cet homme appartenait à une nature mixte, à un règne animo-végétal qu'un nouveau Mercier pourrait composer des

cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent sur, dans ou sous les murs plâtreux de différentes maisons étranges et malsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect, cette plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui la couronnait, à tige entourée d'un pantalon verdàtre, à racines bulbeuses enveloppées de chaussons en lisière, offrait une physionomie blanchâtre et plate qui certes ne trahissait rien de vénéneux. Dans ce produit bizarre vous eussiez reconnu l'actionnaire par excellence, croyant à toutes les nouvelles que la presse périodique baptise de sou encre, et qui a tout dit en disant : Lisez le journal ! le bourgeois, essentiellement ami de l'ordre, et toujours en révolte morale avec le pouvoir, auquel néanmoins il obéit toujours, créature faible en masse et féroce en détail, insensible comme un huissier quand il s'agit de son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de poisson à son chat, interrompant une quittance de loyer pour seriner un canari, défiant

comme un geôlier, mais apportant son argent pour une mauvaise affaire, et tâchant alors de se rattraper par une crasse avarice. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révélait en effet que par l'usage? pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la coction d'ua commerce quelconque où ses intérêts se trouvaient mêlés à ceux des nommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un besoin de domination, il souhaitait cette part de souveraineté plus ou moins considérable exercée par chacun et même par un portier, sur plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval, chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications reçues dans la sphère supérieure où l'on aspire. Ce petit vieillard ennuyeux n'avait ni femme, ni enfant, ni neveu, ni nièce ; il rudoyait trop sa femme de 1 ménage pour en faire un soulfre-douleur, car elle évitait tout contact en accomplissant rigoureusement son service. Ses appétits de tyrannie étaient donc trompés; pour les satisfaire, il avait patiemment étudié

les lois sur le contrat de louage et sur le mur mitoyen ; il avait approfondi la jurisprudence

qui régit les maisons à Pa "

Claude Pillerault tenait à Scî ilroil», i la liberté, aux fruits de la révolutiou. — tage 20

aris dans les infiniment petits des tenants, aboutissants, servitudes, impôts, charges, balayages, tentures à la Fête- Dieu , tuyaux de descente , éclairage , saillies sur la voie publique, et voisinage d'établissements insalubres.

Ses moyens et son activité, tout son esprit passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet de guerre ; il en avait fait un amusement, et son amusement tournait en monomanie. Il aimait à protéger les citoyens contre les envahissements de l'illégalité; mais les sujets de plainte étaient' rares, sa passion avait' donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudataire; il croyait avoir droit à ses respects, et regardait comme un homme grossier celui qui passait sans rien dire auprès de lui dans les escaliers. Il écrivait luimême ses quittances, et les envoyait à midi le jour de l'échéance. Le contribuable en relard recevait un commandement à heure Gxe. Puis la saisie, les frais, toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt, avec lar rapidité de ce que l'exécuteur des hautes œuvres appelle la mécanique. Molineux n'accordait ni terme, ni délai, son cœur avait un calus à l'endroit du loyer. — Je vous prêterai de l'argent si vous en avez besoin, disait-il à un homme solvable, mais payez-moi mon loyer, tout retard entraîne une perte d'intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.

Après un long examen des fantaisies capriolantes des locataires qui n'offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les institutions de leurs devanciers, ni plus ni moins que des dynasties, il s'était octroyé une charte, mais il l'observait religieusement. Ainsi, le bonhomme ne réparait rien, aucune cheminée ne fumait, ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches irréprochables, les parquets inflexibles sur leurs lambourdes, les peintures satisfaisantes^ la serrurerie n'avait jamais que trois ans, aucune vitre ne manquait, les fêlures n'existaient pas, il ne voyait de cassure au carrelage que

3uand on quittait les lieux, et il se faisait assister pour les recevoir 'un serrurier, d'un peintre-vitrier, gens, disait-il, fort accommodants.

CÉSAR IJIROTTKAU.

Le preneur était d'ailleurs lilire d améliorer ; mais si l'imprudent restaurail son appartement, le petit Molim Uï pensait nuit et jour à la manière de le déloger poui réoccuper l'appartement fraîchement décoré; il le guettait, l'attendait >'i entamait la séiie de ses mauvais procédés. Toutes les finesses il ! la législation parisienne sur les baux, il les connaissait. Processif, écrivailïeur, il minutai) des lettres douces et polies ♦ à si s locataires : mais au fond de son style comme sou-, sa mine fade et prévenante se cachait l'âme de Shylock. Il lui fallait toujours >W mois d'avance, imputables sur le dem i terme du bail, et le cortège des épineuses conditions qu'il avait iuventées. Il vérifiait si les lieux étaient garnis île meubles suffisants pour répondre du loyer. Avait-il un nouveau locataire, il le soumettait à la police de ses renseignements, car il ne voulait pas certains états, le plus léger marteau I effrayait. Puis, quand il fallait passer bail, il gardait l'acte et répelait pendant huit jours en craignant ce qu'il nommait les et rœieia de. notaire. Sorti de ses idées de propriétaire, Jean -Haptisle Molineux paraissait bon, sei viable; il jouait au Boston sans se plaindre d'avoir été soutenu mal à propos; il riait de ce qui fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes arbitraires des boulangers, qui avaient la scélératesse de vendre à faux poids; de la connivence delà police, des héroïques dix-sept députés de la gauche. Il lisait le bois sens du curé Meslier et allait à la messe, faute de pouvoir choisir entre le déisme et le christianisme; mais il ne rendait point le pain bénit et plaidait alors pour se soustraire aux prétentions envahissantes du clergé. L'infatigable pétitionnaire écrivait à cet égard des lettres aux journaux que les journaux n'inséraient pas et laissaient sans réponse. Enfin il ressemblait à un estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël, tire les rois, invente des poissons d'avril, fait tous les boulevards quand le temps est beau, va voir patiner, et se rend à deux heures sur la terrasse de la place Louis XV les jours de feu d'artifice, avec du pain dans sa poche, pour être aux premières loges.

La cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit d'une de ces spéculations bizarres qu'on ne peut plus s'expliquer dès qu'elles sont exécutées. Cette construction claustrale, à arcades et galeries intérieures, bâtie eu pierres de taille, ornée d'une fontaine au fond, une fontaine altérée qui ouvre sa gueule de lion moins pour donner de l'eau que pour en demander à tous les passants, fut sans doute inventée pour doter le quartier Saint-Denis d'une sorte de Palais-Royal. Ce monument, malsain, enterré sur ses quatre lignes par de hautes maisons, n'a de vie et de mouvement que pendant le jour, il est le centre des pas- âges obscurs qui s'y dorment rendez-vous et joignent le quartier des halles au quartier Saint-Martin par la fameuse rue Quincampoix, sentiers humides, où les gens pressés gagnent des rhumatismes; mais la nuit, aucun lieu de Paris n'est plus désert, vous diriez les catacombes du commerce. Il y a là plusieurs cloaques industriels, très-peu de Bataves et beaucoup d'épiciers. Naturellement les appartements de ce palais marchand n'ont d'autre vue que celle de la cour commune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les loyers sont d'un prix minime. M. Molineux demeurait dans un des angles, au sixième étage, par raison de santé : l'air n'était pur qu'à soixante-dix pieds au-dessus du sol. Là, ce bon propriétaire jouissait de l'aspect enchanteur des moulins de Montmartre en se promenant dans les chenaux où il cultivait des Heurs, nonobstant les ordonnances de police relatives aux jardins suspendus de la moderne Babylone. Son appartement était composé Oie quatre pièces, non compris ses précieuses anglaises situées à l'étage supérieur : il eu avait la clef, elles lui appartenaient, il les avait i tal lies, il était en règle à cet égard. En entrant, une indécente nudite révélait aussitôt l'avarice de cet homme : dans l'antichambre, six chaises de paille, un poêle en faïence, et sur les murs tendus de papier vert-bouteille, quatre gravures achetées à des ventes; dans la salle à manger, deux buffets, deux cages pleines d'oiseaux, une table couverte d'une toile cirée, uu baromètre, une porte-fenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d'acajou foncées de crin; le salon avait ili petits rideaux en vieille étoffe de soie verte, un meuble en velours d II recht vert a bois peint en blanc. Quant à la chambre de ce vieux célibataire, elle olï.ait des meubles du temps de Louis XV, défigures pal un trop long usage et sur lesquels une femme vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa cheminée était ornée d'une pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lame : un mythe. Le carreau était encombré de plats pleins de restes destinés aux chats, et sur lesquels on craignait de mettre le pied. Au-dessus d'une commode en bois de rose uu portr.iil au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis des livres, des tables où se voyaient d'ignobles cartons verts : sur une console, feu ses serins empaillés; enfin un lit d'une froideur qui en eût remontré à une carmélite.

C sar Birotteau fut enchanté de l'exquise politesse de Molineux, qu'il trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait, posé sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée, et Bon de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune, et qu'il ii a petites ducs ^u sa cafetière. Pour ne pas déranger sonpropi ic't lire, le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau. Molineux avait en vénération les maires et les adjoints delà VÛJe do Paris, qu'il appelait ses officiers municipaux. A l'aspect du

magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main, tant que ia gi and Hirolleau ne fut pas assis.

— Non, monsieur, oui, monsieur, ah ! monsieur, si j'avais su avoir l'honneur dé posséder au sein de mes modestes pénates un membre du corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais lait un de voir de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire ou — sur ie point — de le — devenir, Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa casquette. — Je n'en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne soyez assis, et couvert si vous êtes enrhumé ; ma chambre est un peu froide, la modicité de mes reveujg ne me permet pas... A vos souhaits, monsieur l'adjoint.

Birotteau avait éternué eu cherchant ses actes. II les présenta, non sans dire, pour éviter tout retard, que M. Roguin, notaire, les avait rédigés à ses frais.

— Je ne conteste pas les lumières de M. Roguin, vieux nom bien connu dans le notariat parisien ; mais j'ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même, manie assez excusable, et mon notaire est...

— Mais notre affaire est si simple ! dit le parfumeur, habitué aux promptes décisions des commerçants.

— Si simple ! s'écria Molineux. Rien n'est simple en matière de location. Ah ! vous n'êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n'en êles que plus heureux. Si vous saviez jusqu'où les locataires poussent l'ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez, monsieur, j'ai un locataire...

Molineux raconta pendant un quart d'heure comment M. Gcndrin, dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier, rue Saint-llonoré. M. Gendrin avait fait des infamies dignes d'un Marat. des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la connivence de la police ! Ce Gendrin, artiste profondément immoral, rentrait avec des femmes de mauvaise vie, et rendait l'escalier impraticable! plaisanterie bien digue d'un homme qui dessinait des caricatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce qu'on lui demandait son loyer le quinze! Gendrin et Molineux allaient plaider, car, tout en ne payant pas, l'artiste prétendait rester dans son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin, sans doute, le menaçait d'un assassinat, le soir, dans les détours qui mènent à la cour Batave.

— Au point, monsieur, dit-il en continuant, que M. le préfet de police, à qui j'ai confié mon embarras... (j'ai profilé de la circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à introduire dans les lois qui régissent la matière), m'a autorisé à porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.

Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.

— Les voilà, monsieur ! s'écria-t-il.

— Mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, dit Birotteau, regardant Gayron, auquel il sourit en lui jetant un regard où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.

Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une semblable expression chez un officier municipal, qui devait proléger ses administrés. A tout autre, il l'aurait pardonnée, mais il ne la pardonna pas à Birotteau.

— Monsieur, reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plus estimés, un adjoint, un honorable commerçant, ne descendrait pas à ces petitesses, car ce sont des petitesses! Mais, dans l'espèce, il y a un percement à faire consentir par votre propriétaire, monsieur le comte de Grandville, des conventions à stipuler pour le rétablissement du mur à fin de bail; enfin, les loyers sont considérablement bas, ils se relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne ! la rue de Castigliône va se bâtir! Je me lie... je me lie...

— Finissons, dit Birotteau stupéfait, que voulez-vous? je connais assez les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison supérieure, l'argent! Eh bien! que vous faut-il?

— Rien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez-vous de temps à faire de votre bail?

— Sept ans, répondit Birotteau.

— Dans sept aus, que ne vaudra pas mon premier? reprit Molineux. Que ne louerait-on pas deux chambres garnies dans ce quartier-là? plus de deux cents francs par mois, peut-être ! Je me lie, je me lie par un bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix, je consens à faire distraction de ces deux chambres du loyer de M. Cayron que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand, je vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement scia à votre charge, sous la condition de nie rapporter l'approbation et d isislemenl de tous droits de M. le comte de Grandville. Vous aurez la responsabilité des événements de ce petit percement, vous ne serez point tenu de rétablir le tuur pour ce qui me concerne, et vous me donnerez, comme Indemnité, cinq cents finies des à présent : on ne sait ni qui vil ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire le mur.

— Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Rirotteau.

— Puis, dit Nolineu) vous me compterei sept cent cinquante

francs lue ri nunc, imputables sur les six derniers mois de la jooiss.i.ce le bail en portera quittance. Oh ! l'accepterai de petits effets,

causés valeur i n foyer», pour ne pas perdre ma garantie, à telle date qu'il vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons

CESAR BIROTTEAU

que vous fermerez la porie sur mon escalier, où vous n'aurez aucun droit d'entrée... à vos irais... en maçonnerie. Rassurez-vous, je ne demanderai point d'indemnité pour le rétablissement à la fin du bail ; je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs. Monsieur, vous me trouverez toujours juste.

— Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le parfumeur, il n'y aurait point d'affaire possible avec de telles forma lilés.

— Oh ! dans le commerce, c'est bien différent, et surtout dans la parfumerie, où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec un sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien n'est indifférent. Tenez, j'ai eu un locataire, rue Monlorgueil...

— Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de relarder votre déjeuner : voilà ies actes, rectifiez-les, tout ce que vous me demandez est entendu ; signons demain, échangeons aujourd'hui nos patoles, car demain mon architecte doit être maître des lieux.

— Monsieur, reprit Molineiix en regardant le marchand de parapluies, il y a le terme échu, M. Cayron ne veut pas le payer, nous le joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en janvier. Ce sera plu- régulier.

— Soit, dit Birotteau,

— Le sou pour livre au portier...

— Mais, dit Birotteau, vous me privez de l'escalier, de l'entrée, il n'est pas juste...

— Oh ! vous êtes locataire, dit d'une voix péremptoire le petit Molineux, à cheval sur le principe, vous devez les impositions des portes et fenêtres, et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu, monsieur, il n'y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez beaucoup, monsieur, les affaires vont bien?

— Oui, dit Birotteau. Mais le motif est autre. Je réunis quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Ah! ah! dit Molineux, une récompense bien méritée !

— Oui, dit Birotteau. Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire, et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saiut-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon; ces titres...

— Valent ceux de nos braves soldats de l'ancienne armée. Le ruban est rouge, parce qu'il est trempé dans le sang répandu.

A ces mots, pris du Constitutionnel, Birotteau ne put s'empêcher d'inviter le petit Molineux, qui se confondit eu renierciments, et se sentit prêt à lui pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit sou nouveau locataire jusqu'au palier en l'accablant de politesses. Quand Birotteau fut au milieu de la cour Batave avec Cayron, il regarda son voisin d'un air goguenard.

— le ne croyais pas qu'il pût exister des gens si infirmes ! dil-il en retenant sur ses lèvres le mot bêle.

— Ah ! monsieur, dit Cayron, tout le monde n'a pas vos talents. Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de

M. Molineux ; la réponse du marchand de parapluies le fit sourire agréablement, et il le salua d'une façon royale.

— Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l'affaire des noisettes. Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames de la

Halle à la rue des Lombards, où se consommaient les noisettes pour les dragées, apprit par ses amis les Malifat que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madon, demeurant rue Perrin-Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable aveline de Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.

La rue Perrin-Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et la rue de la Monnaie, et qui est comme les entrailles de la ville. H y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées, puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels, les beurres et les tulles, surtout de petits commerces dont Paris ne se doute pas plus que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui se cuit dans leur pancréas, et qui avaient alors pour sangsue un certain Bidault dit Gigonnet escompteur, demeurant rue Grenétat. Là, d'anciennes écuries sont habitées par des tonnes d'huile, les remises contiennent des myriades de bas de coton ; là se tient le gros des denrées vendues en détail aux halles. Madame Madou, ancienne revendeuse de marée, jetée, il y a dix ans dans le fruit sec par une liaison avec l'ancien propriétaire de son fonds, et qui avait longtemps alimenté les commérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante, alors disparue dans un exce-if embonpoint. Elle habitait le rez-de-chaussée d'une maison jaune en ruines, niais maintenue à chaque étage par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de ses concurrents et à convertir son commerce en monopole ; malgré quelques légers défauts d'éducation, son héritière pouvait donc le continuer de routine, allant et venant dans ses 'Magasins qui occupaient des remises, des écuries et d'anciens ateliers où elle combattait les insectes avec succès. Elle n'avait ni comptoir, ni ciisse, ni livres; elle ne savait ni lire, ni écrire, et répondait par des coups de poing à une lettre, en la regardant comme une insulte. Au demeurant bonne femme, haute en couleur, ayant sur la tète un foulard par-dessus son bonnet, se conciliant

par son verbe d'ophicjéide l'estime des charretiers qui lui apportaient ses marchandises et avec lesquel ses mailles fjâissaienl par une bouteille de petit blanc. Elle ne pouvait avoir aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits, ils correspondaient avec de l'argent comptant, seule manière de s'entendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle saison. Birotteau aperçut cette sauvage marchande au milieu de sacs de noisettes, de marrons et de noix.

— Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d'un air léger.

— Ta chère, dit-elle. Eh ! mon lîls, lu me conuais donc pour avoir eu des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé des rois ensemble ?

— Je suis parfumeur et de plus adioint au maire du deuxième arrondissement de Paris ainsi, comme magistrat et consommateur, j'ai droit à ce que vous preniez un aune ton avec moi.

— Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à la mairie et ne fatigue pas les adjoints. Quant à ma pratique, a m'adore, et je leux parle à mon idée. S'ils ne sont pas contents, ils vont se faire enfiler alieurs.

— Voilà les elfels du monopole, se dit B;rolleau.

— Popole ! c'est mon filleul : il aura fait des sottises ; venez-vous pour lui, mon respectable magistrat? dit-elle en adoucissant sa voix.

— Non, j'ai eu l'honneur de vous' dire que je venais eu qualité de consommateur.

— Eh bien ! comment te nommes-tu, mon gars? Je l'ai pas core vu venir.

— Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché? dit Birotteau qui se nomma et donna ses qualités.

— Ah ! vous êtes le fameux Birotteau qu'a une belle femme! Et combien en voulez-vous de ces sucrées de noisettes, mon cher amour ?

— Six mille pesant.

— C'est tout ce que j'en ai, dit la marchande en parlant comme une flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéants pour marier les filles et les parfumer! Que Dieu vous bénisse, vous avez de l'occupation. Excusez du peu ! Vous allez être une fière pratique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j'aime le mieux au monde, la chère madame Madou.

— Combien vos noisettes?

— Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous prenez le tout.

— Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents francs ! Et il m'en faudra peut-être des cent milliers par an.

— Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers! ditelle en plongeant son bras rouge dans un sac d'avelines. Et pas creuse! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs mendiants vingt-quatre sous la livre, et que sur quatre livres ils mettent plus d'une livre de noisettes eu dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous ne me plaisez pas core assez pour ça ! S'il vous en faut tant, on pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer un adjoint, §a porterait malheur aux mariés ! Tàlez donc la belle marchandise, et lourde ! Il ne faut pas les cinquante à la livre ! c'est plein, le ver n'y est pas !

— Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du-Temple, à ma fabrique, demain de grand matin.

— On sera pressé comme une mariée. Eh bien! adieu, monsieur le maire, sans rancune. Mais si ça vous était égal, dit-elle en suivant Birotteau dans la cour, j'aime mieux vos effets à quarante jours, car je vous fais trop bon marché, je ne peux pas core perdre l'escompte ! Avec ça qu'il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l'âme comme une araignée sirote une mouche.

— Eh bien ! oui, à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres, afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela, rien de fait.

— Ah I le chien, il s'y connaît, dit madame Madou. On ne peut pas lui refaire le poil. C'est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont dit ça ! ces gros loups-là s'entendent tous pour dévorer les pauvres igneaux.

L'agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour, elle ressemblait à une borne habillée en cotonnade à raies, et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l'huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calculait la conlexture du bouchon, la couleur des affiches. Et l'on dit qu'il n'y a pas de poésie dans le commerce ! Newton ne fit pas plus de calculs pour son célèbre binôme que Birotteau n'en faisait pour YEsscnce comagène, car l'Huile redevint Essence, il allait d'une expression à l'autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa tête, et il prenait celte activité dans le vide pour la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l'enseign-î de la Cloche-d'Or, était une de ces physionomies belles en ce qu'elles sont : costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée, tou:

CÉSAR BIROTTRAU.

s'harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Biroileau, Pillerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa carrière commerciale, sa femme et son (ils, puis un enfant adoptif, le fils de sa cuisinière. Ces pertes cruelles l'avaient jeté dans un stoïcisme chrétien, belle doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d'une teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du soleil en hiver. Sa tète maigre et creusée, d'un tn-i sévère, où l'ocre et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie avec celle que les peintres donnent au Temps; mais en le vulgarisant, les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres, les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, i'illerault était plutôt trapu que gras, la nature l'avait taillé pour le travail et la longévité, sa carrure accusait une forte charpente, car il était d'un tempérament sçc, sans émotion d'épiderme: mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l'indiquaient son attitude calme et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verte mélangée de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son front, ridé par des ligues droites et jauni par le temps, était petit, serré, dur, couvert par des cheveux d'un gris argenté, tenus courts et comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l'avarice. La vivacité de l'œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le sentiment du devoir, une modestie vraie, lui faisaient comme une auréole en donnant à sa figure le relief d'une belle santé. Pendant soixante ans il avait mené la vie dure et sobre d'un travailleur acharné. Son histoire ressemblait à celle de César, inoins les circonstances heureuses. Il avait été commis jusqu'à trente-deux ans, ses fonds étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses économies en rentes : enfin, il avait subi le maximum, ses pioches et ses fers avaient été mis en réquisition. Son caractère sage et réservé, sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur sa manière de travailler. La plupart de ses affaires s'étaient conclues sur parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur comme tous les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer : il refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins, qui plus tard s'en repentaient en se disant que Pillerault flairait les fripons. Il préférait des pains minimes et sûrs à ces coups audacieux qui menaient en question de grosses sommes. Il tenait les plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons en fonte et en fer, les boues et les fournitures de paysan. Cette partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain n'était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien des voitures. Aucune fortune n'était ni plus noblement gagnée, ni plus légitime, i:i plus honorable que la sienne. Il n'avait jamais surfait, ni jamais couru après les affaires. Dans les derniers jours, on le voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant travailler ses commis. En 1814, époque à laquelle il se retira, sa fortune consistait d'abord en soixante-dix mille francs qu'il plaça sur le grand-livre, et dont il eut ciuq mille et quelques cents francs de rente; puis en quarante mille francs, payables en cinq ans sans intérêt, le prix de son fonds, vendu à l'un de ses commis. Pendant trente-trois ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d'affaires, il avait gagné sept pour cent de celte somme, et sa vie en absorbait cinq. Tel lut son bilan. Ses voisins, peu envieux de celle médiocrité, louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la rue de la Monnaie et de la rue Saint-Honoré se tiouvc le calé David, où quelques vieux négociants allaient, comme Pillerault, prendre leur café le soir. Là, parfois, l'adoption du lils de sa cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles qu'on adresse à un homme respecté, car il inspirait une estime respectueuse, sans l'avoir cherchée, la sienne lui suffisait. Aussi, quand il perdit ce pauvre jeune homme, y cul-il plus de deux eenls personnes au convoi, qui allèrent jusqu'au cimetière. Eu ce temps, il fut héroïque. Sa douleur, contenue comme celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du quartier pour ce brurc homme, mot prononcé pour Pillerault avec un accent qui en étendait le sens et l'ennoblissait.

La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d'une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre d'existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques qui, disons-le, étaient celles de l'extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l'importance qu'il attachait à sa Conquête : il tenait à ses droits, a la liberté, aux fruits de la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites dont les libéraux annonçaient le secret pouvoir, inenacées par les idées que le Constitutionnel prêtait à Monsieur. Il était d ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées . il n'y avait rien d'étroit dans sa politique, il n'injuriait point ses adversaires, il avait iieur des courtisans, il croyait aux vertus républicaines : il im.i m. ut lanucl put de tout excès, le général Foy grand homme, Casimir l'encr

sans ambition, Lafayetle un prophète politique, Courier bon homme. H avait enfin de nobles chimères. Ce beau vieillard vivait de la vie de famiHe, il allait chez les Rago*» et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez les Malifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l'employait à de bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce: il donnait à dîner quatre fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies : une partie de campagne, l'Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pillerault était alors heureux du plaisir qu'il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, il n'avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des bourdonnais un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille maison.

De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement, composé d'une antichambre, d'un salon et d'une chambre. Aux dimensions près, c'était la cellule du chartreux. L'antichambre, au carreau rouge et frotté, n'avait qu'une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d'acajou garnies de basane rouge et de clous dorés; les murs étaient tendus d'un papier vert-olive et décorés du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la bataille d'Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune a rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à Heurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier, qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d'un religieux ou d'un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette profession de foi chez un républicain sloïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes était si grand, qu'il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotleur. Son costume était simple et invariable. Il portail habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des souliers très-couverts; les jours fériés, il niellait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son diner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs l'ail la longue vie et la santé. Il n'était jamais question de politique entre César, les Bagou, l'abbe Loraux et lui, car les gens de celte société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en lioguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l'affaire des terrains, Pillerault s'était livré à un contre-examen qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa femme.

Le parfumeur monta les soixante-dix-liuit marches qui menaient à la petite porle brune de l'appartement de son oncle, eu pensant que ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le portemanteau placé à l'extérieur; madame Vaillant les brossait el frottait pendant que ce vrai philosophe, enveloppé dans une redingote en molleton sris, déjeunait au coin de son l'eu, en lisant les déliais parlementaires dans le Constitutionnel ou Journal du Commerce.

— Mon oncle, dil César, l'affaire est conclue, ou va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.

— Pourquoi romprais- je? l'affaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toules les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la Banque, j'ai touché hier les derniers cinq mille francs de mou fonds. Quant aux Ragon ils y niellent toute leur fortune.

— Eh bien! comment vivent-ils?

— Enfin, sois tranquille, ils vivent.

— Mon oncle, je vous entends, dit Birolteau vivement ému et serrant les mains du vieillard austère.

— Comment se fera l'affaire? dit brusquement Pillerault,

— J'y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième; je vous Créditerai sur mes livres jusqu'à ce qu'on ait décidé la question des actes notariés.

— Bon ! mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent mille francs'.' Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de ton commerce, n'en soufirira-t-il pas? Enfin cela le regarde. Si tu éprouvais un échec, voilà le> renies à quatre-vingts, je pourrais vendre deux nulle lunes de mes consolidés. Prends-) garde, mon garçon, si tu avais recours à moi, ce si rait la fortune de la fille a laquelle tu loucherais là.

— Mon onde, comme vous dites simplement les plus belles choses I vous me rcmuei le cour.

CÉSAR BIROTTEAU

Le général Foy me le remuait bien autrement tout à l'heure!

Enfin, va, conclus : les terrains ne s'envoleront pas, ils seront à nous pour moitié ; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on ne peut donc lien perdre. 11 n'y a qu'une chance, encore est-elle impossible, Iloguin n'emportera pas nos fonds...

— Ma femme me le disait pourtant celle nuit, elle craint.

— Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi?

— Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tons les hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...

Apres avoir laissé échapper un sourire d'incrédulité, Pillerault alla déchirer d'un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa.

— Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschiu pour compléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin ! Leur frère Popinot, le juge, n'en sait rien ; ils se cachent de lui pour ne pas l'empêcher de se livrer à sa bienlaisance. Des gens qui ont travaillé, comme moi, pendant trente ans!

— Dieu veuille donc que l'Huile comagène réussisse, s'écria Birotteau ; j'en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle; vous viendrez diner dimanche avec les Ragon, Roguin et M. Claparon ; car nous signerons tous après-demain : c'est demain vendredi, je ne veux faire d'af...

— Tu donnes donc dans ces superstitions-là ?

— Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu fut mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt bien toutes les affaires pour le 21 janvier.

— A dimanche, dit brusquement Pillerault.

— Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en redescendant l'escalier, je ne sais pas s'il aurait son pareil ici-bas, mon oncle. Qu'est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en n'y songeant pas du tout. Son entêtement prouve qu'il n'y a pas d'homme parlait.

— Déjà trois heures, dit César en entrant chez lui.

— Monsieur, vous prenez ces valeurs-là? lui demanda Célestin en montrant les broches du marchand de parapluies.

— Oui, à six, sans commission. — Ma femme, apprête tout pour ma toilette, je vais chez M. Vauquelin, tu sais pourquoi. Une cravate blanche surtout.

Birotteau donna quelques ordres à ses commis ; il ne vit pas Popinot, devina que son futur associé s'habillait, et remonta promptement dans sa chambre, où il trouva la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée, selon ses ordres.

— Eh bien ! c'est gentil, dit-il à sa fille.

— Mais, papa, dis donc que c'est beau, sans quoi l'on se moquerait de toi.

— Voyez-vous, cette fille qui gronde son père. Eh bien! pour mon goût, j'aime autant Iléro et Léandre. La Vierge est uu sujet religieux qui peut aller dans une chapelle ; mais Héro et Léandre, ah ! je l'achèterai ; car le flacon d'huile m'a donné des idées...

— Mais, papa, je ne te comprends pas.

— Virginie, un fiacre ! cria César d'une voix retentissante quand il eut fait sa barbe, et que le timide Popinot parut en traînant le pied à cause de Césarine.

L'amoureux ne s'était pas encore aperçu que son infirmité n'existait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d'amour que les gens à qui le hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.

— Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.

— Eh bien! qu'as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.

— ■ Monsieur, c'est le bonheur d'avoir trouvé une boutique, arrièreboutique, cuisine et des chambres au-dessus et des magasins pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.

— Il faut obtenir un bail de dix-huit ans, dit Birotteau. Mais allons chez M. Vauquelin, nous causerons en route.

César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des commis étonnés de ces exorbitantes toilettes et d'une voiture anormale, ignorants qu'ils étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des Roses.

— Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le partumeur.

— Des noisettes? dit Popinot.

— Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur; j'ai lâché le mot noisette, tout est là. L'huile de noisette est la seule qui ait de l'action sur les cheveux ; aucune maison de parfumerie n'y a pensé. En voyant la gravure d'Iléro et de Léandre, je me suis dit : Si les anciens usaient tant d'huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison quelconque ; car les anciens sont les anciens! malgré les prétentions des modernes, je suis de l'avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti de là pour arriver à l'huile de noisette, grâce au petit Biauchon, l'élève en médecine, ton parent; il m'a dit qu'à l'école ses camarades employaient l'huile de noisette pour activer la croissance de leurs moustaches et

favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de l'illustre M. Vauquelin. Eclairés par lui, nous ne tromperons pas le public. Tout à l'heure j'étais à la Halle, chez, une marchande de noisettes, pour avoir la matière première; dans un instant, je serai chez l'un des plus grands savants de France pour en tirer la quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les extrêmes se louchent. Vois, mon garçon ! le commerce est l'intermédiaire des productions végétales et de la science. Angélique Madou récolte, M. Vauquelin extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la livre, M. Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendions service peut-être à l'humanité ; car si la vanité cause de grands tourments à l'homme, un bon cosmétique est alors un bienfait.

La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père de sa Césarine stimula l'éloquence de Birotteau, qui se permit les phrases les plus sauvages qu'un bourgeois puisse inventer.

— Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science. Meis la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur une chaise. Pourvu que je ne m'entortille pas dans ce que je veux dire, s'écria naïvement Birotteau. Popinot, cet homme me fait une impression chimique, sa voix nie chauffe les entrailles et me cause même une légère colique. Il est mon bienfaiteur, et, dans quelques instants, Anselme, il sera le tien.

Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s'ii eût marché sur des œufs, et regarda d'un air inquiet les murailles. M. Vauquelin était dans son cabinet; on lui annonça Birotteau. L'académicien savait le parfumeur adjoint au maire et très en faveur, il te reçut.

— Vous ne m'oubliez donc pas dans vos grandeurs? dit le savant; mais de chimiste à parfumeur, il n'y a que la main.

— llélas! monsieur, de votre génie à la simplicité d'un bon homme comme moi, il y a l'immensité. Je vous dois ce que vous appelez mes grandeurs, et ne l'oublierai ni dans ce monde, ni dans l'autre.

— Oh ! dans l'antre, dit-on, nous serons tous égaux, les rois et les savetiers.

— C'est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement conduits, dit Birotteau.

— C'est votre fils, dit Vauquelin en regardant le petit Popinot, hébété de ne rien voir d'extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver des monstruosités, de gigantesques machines, des métaux volants, des substances animées.

— Non, monsieur, niais uu jeune homme que j'aime, et qui vient implorer une bonté égale à votre talent ; n'esi-elle pas infinie, dit-il d'un air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de distance, sur une matière importante, et sur laquelle je suis ignorant comme un parfumeur.

— Voyons, qu'est-ce?

— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez à leur analyse. Pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y pensais pour le commerce.

— Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l'analyse des cheveux? Il prit un petit papier. Je vais lire à l'Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d'une quantité assez grande de mucus, d'une petite quantité d'huile blanche, de beaucoup d'huile noire verdàtre, de fer, de quelques atomes d'oxyde de manganèse, de phosphate de chaux, d'une très-petite quantité de carbonate de chaux, de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux. Ainsi, les rouges ont beaucoup plus d'huile noire verdàtre que les autres.

César et Popinot ouvraient des yeux d'une grandeur risible.

— Neuf choses! s'écria Birotteau. Comment! il se trouve dans un cheveu des métaux et des huiles? il faut que ce soit vous, un homme que je vénère, qui me le dise pour que je le croie. Est-ce extraordinaire! Dieu est grand, monsieur Vauquelin.

— Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités; par l'une, elle tient à des nerfs et à des vaisseaux ; par l'autre, sort le cheveu. Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi eux M. de Blainville, le cheveu serait une partie morte expulsée de celte poche ou crypte que remplit une matière pulpeuse.

— C'est comme qui dirait de la sueur en bâton, s'écria Popinot, à qui le parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.

Vauquelin sourit à l'idée de Popinot.

— Il a des moyens, n'est-ce pas? dit alors César en regardant Popinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde; vous ne savez pas comme le public est drôle, on ne peut pas venir lui dire...

— Qu'il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire rir* Vauquelin.

— Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en continuanl la plaisanterie.

CÉSAR BIROTTEAU

— Et mes noisettes qui sont achetées! s'écria Birotteau sensible à la perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des?...

— Rassurez-vous, dit vauquelra en souriant, je vois qu'il s'agit de nu Ique ecrel pour empêcher les cheveux de tomber ou de blanchir.

tuez voilà mon (i|iiiiioii sur la matière aprè9 ions mes travaux. ; ii linol dressa les oreilles connue un lièvre effrayé.

— La décol iration de celte substance morte ou vive est, selon moi, pr luiie, pai l'interruption de la sécrétion des matières colorantes, ce qui expliquerai! cominenl dans les climats froids le poil des animaux à

foui i ures pâlit ci blanchit pendant I hiver.

— Ilem? Popinot.

— Il est évident, reprit Vauquelin, que l'altération des chevelures est due à des changements subits dans la température ambiante...

— Ambiant . Popi tôt! reliens, retiens: cria César.

— Oui, d'il Vauquelin, au froid et au chaud alternatifs, ou à des phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi probablement les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou déplacent les fluides générateurs. L'intérieur regarde les médecins. tju.int à l'extérieur, arrivent vos cosmétiques.

Eh bien ! monsieur, dit Birotteau, vous me rendez la vie. J'ai

songé à vendre de l'huile de noisette, en pensant, que les anciens faisaient usage d'huile pour leurs cheveux, et les anciens sont les anciens, je suis de l'avis de Boileau. Pourquoi les alhlèles oignaient-ils?...

— L'huile d'olive vaut l'huile de noisette, dit Vauquelin, qui n'écoutait pas Birotteau. Toute huile est bonne pour préserver le bulbe des impressions nuisibles aux substances qu'il contient en travail, nous dirions en dissolution, s'il s'agissait de chimie. Peut-être avez-vous raison ! l'huile de noisette possède, m'a dit Dupuylren, un stimulant. Je

heiai à connaître les différences qui existent entre les huiles de faine, de colza, d'olive, de noix, etc.

Je ne me suis donc pas trompé! dit Birotteau triomphalement, je

me suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncé! Mar. monsieur, est un cosmétique donné, c'est-à-dire vendu et vendu cher, pour l'aire pousser les cheveux.

— Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n'est pas venu deux onces d'huile de Macassar en Europe. L'huile de Macassar n'a pas la moindre action sur les cheveux, mais les Malaises l'achètent au poids de l'or à cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni chimique ni divine...

— Oh ! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.

— Mais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d'être conséquent avec lui-même : sans unité, pas de puissance...

— Ah I vu comme ça...

— Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des chauves, de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges ou blancs; mais en vantant l'emploi de l'huile, vous ne commettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en serviront pourront conserver leurs cheveux.

— Croyez -vous que l'Académie royale des sciences voudrait approuver?...

— Oh ! il n'y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelin. D'ail- Leurs, les charlatans ont tant abusé du nom de l'Académie que vous n'en seriez pas plus avancé. Ma conscience se refuse à regarder l'huile de noisette comme un prodige.

— Quelle serait la meilleure manière de l'extraire? par la décoction ou par la pression? dit Birotteau.

— Par la pression entre deux plaques chaudes, l'huile sera p!us abondante; mais obtenue par la pression entre deux plaques froides, < Ile sera de meilleure qualité. Il faut l'appliquer, dit Vauquelin avec Donté, sur la peau même et non s'en frotter les cheveux, autrement • effet serait manqué.

— Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthousiasme qui lui enflammait le visage. Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. Il vous connaissait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah ! il est souvent question de vous chez moi, le nom qui est toujours dans les cœurs arrive souvent sur les lèvres. Nous prions, ma femme, ma fille et moi, pour vous, tous les jours, comme on le doll pourson bienfaiteur.

— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné parla verbeuse reconnaissance du parfumeur.

— Ta, ta, ta 1 lit Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de vous aimer, vous qui n'acceptez rien de moi. Vous êtes comme le soleil, vous jetez la lumière, et ceux que "ous éclairez ne peuvent rien vous rendre.

Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi.

— Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, monsieur? vos moments sont si précieux, il ne reviendra peut-être plus ici.

— Eh bien ! êtes-VOUS content «les affaires? dit Vauquelin à Birotteau, car enfin nous sommes deux gens de commerce...

— Assez lu il, monsieur, dit Birotteau se retirant vers la salle à manger, ou le suivit Vauquelin. Mais pour lancer celte huile sous le nom d'Essence Comagène, il faut de grand', fonds...

— Essence el Comagène sont deux mots qui huilent. Appelez votre

cosmétique Huile de Birotteau. Si vous ne voulez pas mettre votre nom eu évidence, prenez-en un aulre. Mais voilà la Vierge de Dresde. Ah1 monsieur Birotteau, vous vouleityie nous nous quittions brouillés.

— Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur en prenant les mains du chimiste, celte rareté n'a de prix que par la persistance que j'ai mise à la chercher, il a fallu faire fouiller toute l'Allemagne pour la trouver sur papier de Chine et avant la lettre, je savais que vous la désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer, je me suis l'ait votre commis-voyageur ; agréez donc, non une méchante gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui prouvent un dévouement absolu. J'aurais voulu que vous souhaitassiez quelques substances qu'il fallût aller chercher au fond des précipices, et venir vous dire : Les voilà! Ne me refusez pas. Nous avons tant de chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre moi, ma femme, ma lille et le gendre que j'aurai, tous sous vos y> ux. Vous vous direz en voyant la Vierge : Il y a de bonnes gens qui pensent à moi.

— J'accepte, dit Vauquelin.

Popinot et Birotteau s'essuyèrent les yeux, (ant ils furent émus de l'accent de bonté que mil l'académicien à ce mot.

— Voulez-vous combler voire bonté? dit le parfumeur.

— Ouest-ce? fit Vauquelin.

— Je réunis quelques amis... Il se souleva sur les talons, en prenant néanmoins un air humble... Autant pour célébrer la délivrance du territoire, que pour fêter ma nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur...

— Ah! dit Vauquelin étonné.

— Peut-être me suis-je rendu digue de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ma femme donne un bal dimanche dans vingt jours, venez-y, monsieur. Faites-nous l'honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour moi, ce sera recevoir deux .fois la croix. Je vous écrirai bien à l'avance.

— Eh bien! oui, dit Vauquelin.

— Mon cœur se gonfle de plaisir, s'écria le parfumeur dans la rue. Il viendra chez moi. J'ai peur d'avoir oublié ce qu'il a dit sur les cheveux, lu t'en souviens, Popiûot?

— Oui, monsieur, et dans vingt ans je m'en souviendrais encore.

— Ce grand homme! quel regard et quelle pénétration! dit Birotteau. Ah ! il n'en a fait ni une ni deux, du premier coup, il a deviné nos pensées, et nous a donné le moyen d'abattre l'huile de Macassar. Ah! rien ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, lu mens ! Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la fabrique, les noisettes viendront el nous ferons de l'huile, car il a beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait. S'il n'entrait pas dans noire huile un peu de noisette et de parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre francs les quatre onces?

— Vous allez êlre décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...

— Pour le commerce, n'est-ce pas, mon enfant?

L'air triomphant de César Birotteau sûr d'une fortune, fut remarqué par ses commis, qui se firent des signes entre eux, car la course en liacre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés dans les romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d'Anselme trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d'œil plein d'espérance que Popinot jeta par deux fois à Césarine annonçaient quelque événement grave cl confirmaient les conjectures des commis. Dans celle vie occupée cl quasi claustrale, les plus petits accidents prenaient l'intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison. L'altitude de madame César, qui répondait aux regards olympiens de son mari par des airs de doute, accusai! une nouvelle entreprise, car en temps ordinaire madame César aurait élé contente, elle que les succès du détail rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la journée se montait à six nulle lianes : on était venu payer quelques mémoires arriérés.

La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, ( I séparée de la salle à manger par un couloir où débouchait l'escalier pratiqué dans un coin de l'arrière-boutiqne, se trouvait à l'entresol, où jadis était l'appartement de César ci de Constance; aussi la salle à manger où s'était écoulée la lune de miel avait-elle l'air d'un petit salon. Durant le diner, Raguei, le garçon de confiance, gardait le magasin ; mais au dessert les commis redescendaient au magasin, et laissaient César, sa femme et sa Bile achever leur diner au coin du feu. Celle habitude venait des Bagou, chez qui les anciens us et coutumes du commerce, toujours en vigueur, maintenaient entreeuz et les commis l'énorme distance qui jadis existait entre les maitruel les apprit* H». Césarine ou Constance apprêtait alors au parfumeur sa tasse di café, qu'il prenait assis dans une bergère au coin du feu [Pendant celte heure César mettait sa femme au fait des petits événements de la jour née, il racontait ce mi il avait vu dans Puis, ce qui se passait au faubourg du Temple. 1rs difficultés de sa fabrication.

— Ma femme, dit— 11 quand les commis furent descendus, voilà celles

une des plus Importantes journées de noire vie1 Les noisettes achetées, la presse hydraulique prête a mai urer demain l'affaire des

terrains conclue. Tiens, serre donc ce hou sur la Banque, dit-il eu

CÉSAR BIROTTEAU

lui remettant le mandai de Pillerault. La restauration de l'appartement décidée, notre appartement augmenté. Mon Dion! j'ai vu, CourBaiave, un homme bien singulier ! Et il raconta M. Molineux.

— Je vois, lui répondit sa femme en l'interrompant au milieu d'une tirade, que tu t'es endetté de deux cent mille francs?

— C'est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité. Comment payerons-nous cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien les terrains de la Madeleine destinés à devenir un jour le plus beau quartier de Paris.

— Un jour. César.

— Hélas ! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne me vaudront un million que dans six ans. Et comment payer deux cent mille francs? reprit César eu fai-ant un geste d'effroi. Eh bien! nous les payerons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée.

Il m mtra la noisette entre ses deux doigts à Cesarine et a Constance. Sa femme ne dit rien, mais Cesarine intriguée dit en servant le calé à son père : — Ah ça ! papa, tu ris?

Le parfumeur, aussi bien que ses commis, avait surpris pendant le diner les regards jetés par Popinot à Césanne ; il voulut éclaircir ses soupçons.

— Eh bien ! fifille, cette noisette est cause d'une révolution au logis. Il y aura, dès ce soir, quelqu'un de moins sous notre toit.

Cesarine regarda son père en ayant l'air de dire : Que m'importe!

— l'opinot s'en va.

Quoique César fût un pauvre observateur et qu'il eût préparé sa dernière phrase autant pour tendre un piège à sa fille que pour arriver à sa création de la maison A. Popihot et compagnie, sa tendresse paternelle lui fit deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur de s;i fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues, sur son Iront, et colorèrent ses yeux qu'elle baissa. César crut alors à quelques paroles échangées entre Cesarine et Popinot. Il n'en était rien : ces deux enfants s'entendaient, comme tous les amants timides, sans s'èlre dit un mot.

Quelques moralistes pensent que l'amour est la passion la plus involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes, excepté toutefois l'amour maternel. Cette opinion comporte une erreur grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui l'ont aimer, toute sympathie physique ou morale n'en est pas moins basée sur des calculs faits par l'esprit, le sentiment ou la brutalité. L'amour est une passion essentiellement égoïste. Qui dit égoïsme, dit profond calcul. Ainsi, pour tout esprit frappé seulement des résultats, il peut sembler, an premier abord, invraisemblable ou singulier de voir une belle fille comme Cesarine éprise d'un pauvre étalant boiteux et à cheveux rouges. Néanmoins, ce phénomène est en harmonie avec l'arithmétique des sentiments bourgeois. L'expliquer sera rendre compte des mariages toujours observés avec une constante surprise et qui se font entre de grandes, de belles femmes et de petits hommes, entre de petites, de laides créatures et de beaux garçons. Tout homme atteint d'un défaut de conformation quelconque, les pieds bots, la claudication, les diverses gibbosités, l'excessive laideur, les taches de vin répandues sur la joue, les feuilles de vigne, l'infirmité de Rnguin et autres monstruosités indépendantes de la volonté des fondateurs, n'a que deux partis à prendre : ou se rendre redoutable ou devenir d'une exquise bonté ; il ne lui est pas permis de flotter entre les moyens termes habituels à la plupart des hommes. Dans le premier cas, il y a talent, génie ou force : un homme n'inspire la terreur que par la puissance du mal, le respect que par le génie, la peur que par beaucoup d'esprit. Dans le second cas, il se fait adorer, il se prête admirablement aux tyrannies féminines, et sait mieux aimer que n'aiment les gens d'une irréprochable corporence.

Elevé par des gens vertueux, par les Ragon, modèle de la plus honorable bourgeoisie, et par son oncle le juge Popinot, Anselme avait été conduit, et par sa candeur et par ses sentiments religieux, à racheter son léger vice corporel par la perfection de son caractère. Frappés de celte tendance qui rend la jeunesse si attrayante, Constance et César avaient souvent fait l'éloge d'Anselme devant Cesarine ; mesquins d'ailleurs, ils étaient grands par l'âme et comprenaient bien les choses du coeur. Ceséloges trouvèrent de l'écho chez une jeune fille qui, malgré son innocence, lut dans les yeux si purs d'Anselme un sentiment violent, toujours llatleur, quels que soient l'âge, le rang et la tournure de l'amant. Le petit Popinot devait avoir beaucoup plus de raison qu'un bel homme d'aimer une femme. Si sa femme était belle, il en serait fou jusqu'à son dernier jour, son amour lui donnerait de l'ambition, il se tuerait pour rendre sa femme heureuse, il la laisserait maîtresse au logis, il irait au-devant de la domination. Ainsi pensait Cesarine involontairement et pas aussi crûment, elle entrevoyait à vol d'oiseau les moissons de l'amour .et raisonnait par comparaison : le bonheur de sa mère était devant ses yeux, elle ne souhaitait pas d'autre vie, son instinct lui montrait dans Anselme un autre César perfectionné par l'éducation, comme elle l'était par la sienne : elle rêvait Popinot maire d'un arrondissement, et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa mère à Saint-Roch. Elle avait fini par ne plus s'apercevoir de la différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe

droite chez Popinot, elle eût été capable de dire : Mais boite-t-il? Elle aimait celte prunelle si limpide, et s'était plu a voir l'effet que produisait son regard sur ces yeux qui brillaient aussitôt d'un l'eu pudique et se baissaient mélancoliquement. Le premier clerc de Roguin, doué de celte précoce expérience due à l'habitude des affaires, Alexandre Croltat, avait un air moitié cynique, moitié bonasse, qui révoltait Cesarine, déjà révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire à demi mélancolique que lui inspiraient d'insignifiantes vulgarités; les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque répulsion chez elle, ils souriaient ou se consistaient ensemble. Celte supériorité n'empêchait pas Anselme de se précipiter à l'ouvrage, et son infatigable ardeur plaisait à Cesarine, car elle devinait que si les autres commis disaient : « Cesarine épousera le premier clerc de M. Roguin, » Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, ne désespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve un grand amour.

— Où va-t-il? demanda Cesarine à son père en essayant de prendre un air indifférent.

— Il s'établit rue des Cinq-Diamants, et ma foi! à la grâce de Dieu, dit lïii otteau dont l'exclamation ne fut comprise ni par sa femme, ni par sa flllo.

Qu, ud i'irotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait comme les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à droite; il changea donc de conversation en se promettant de causer de Cesarine avec sa femme.

— J'.iJ raconté tes craintes et tes idées sur Roguin à ton oncle, il s'est mis à rire, dit-il à Constance.

— Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous, s'écria Constance. Ce pauvre Roguin est peut-être le plus honnête homme du monde, il a cinquante-huit ans, et ne pense plus sans doute...

Elle s'arrêta court en voyant Cesarine attentive, et la montra par un coup d'oeil à César.

— J'ai donc bien l'ait de conclure, dit Birotteau.

— Mais tu es le maître, répondit-elle.

César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse était loujours chez elle un consentement tacile aux projets de son mari.

— Alluns, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main ! Il s'agit de transporter pendant la nuit tous les meubles du premier au second ! H faut mettre, comme on dit, les petits pois dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées franches.

— Popinot est sorti sans permission, dit César en ne le voyant pas. Eh ! mais, il ne couche pas ici, je l'oubliais. Il est allé, pensa-t-il, ou rédiger les idées de M. Vauquelin, ou louer sa boutique.

— Nous connaissons la cause de ce déménagement, dit Célestin en parlant au nom des deux autres commis et de Raguct, groupés derrière lui. Nous sera-t-il permis de féliciler monsieur sur un honneur qui rejaillit sur loute la boutique... Popinot nous a dit que monsieur...

— Eh bien ! mes enfants, que voulez-vous ! on m'a décoré. Aussi, non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour fêler ma promotion dans la Légion d'honneur, réunissons-nous nos amis. Je me suis peut-être rendu digne de celle insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale que j'ai défendue... à votre âge, sur les marches de Saint-Roch, au treize vendémiaire : et, ma foi, Napoléon, dit l'empereur, m'a blessé! J'ai été blessé à la cuisse encore, et madame Ragon m'a pansé. Ayej du courage, vous serez récompensés! Voilà, mes enfants, comme "un malheur n'est jamais perdu.

— On ne se battra plus dans les rues, dit Célestin.

— Il faut l'espérer, dit César, qui partit de là pour faire une mercuriale à ses commis, et il la termina par une invitation.

La perspective d'un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie d'une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibrisles. Tous allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni rien renverser. A deux heures du matin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinol devint celle de Célestin et du second commis. Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.

Possédé de celte magnétique ardeur que produit l'aflluence du fluide nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux ou amoureux agités par de grands desseins, Popinot si doux et si tranquille avait piaffé comme un cheval de race avant la course, dans la boutique, au sortir de table.

— Qu'as-lu donc? lui dit Célestin.

— Quelle journée! mon cher, je m'étabSs, lui dit-il à l'oreille, et M. César est décoré.

— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s'écria Célestin. Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par un vent fu-

rfT"w, le vent du succès !

»- Oh ! heureux, dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un corn-

CfiSAR BIBOTTEAU.

mis occupé à mettre des gants par douzaines, le patron s'est aperçu des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et comme il est très-fin, le patron, il se débarrasse d'Anselme ; il serait difficile de le refuser, rapport à ses parents. Célestin prend cette rouerie pour de la générosité.

Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des Deux-cens, pour s'emparer d'un jeune homme que sa seconde vue commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune. Le juge Popinot avait rendu service au plus habile commisvoyageur de Paris, à celui que sa triomphante loquèle et son activité firent plus tard surnommer {'illustre. Voué spécialement à la chapellerie et à V Article Paris, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et simplement Gaudissart. A vingt-deux ans, il se signalait déjà par la puissance de son magnétisme commercial. Alors fluet, l'œil joyeux, le visage expressif, une mémoire infatigable, le coup d'œil habile à saisir les goûts de chacun, il méritait d'être ce qu'il fut depuis, le roi des commis-voyageurs, le Français par excellence. Quelques jours auparavant, Popinot avait rencontré Gaudissart, qui s'était dit sur le point de partir; l'espoir de le trouver encore à Paris venait donc de lancer l'amoureux sur la rue des Deux-Ecus, où il apprit que le voyageur avait retenu sa place aux Messageries. Pour faire ses ;idioux à sa chère capitale, Gaudissart était allé voir une pièce nouvelle au Vaudeville : Popinot résolut de l'altendre. Conlier le placement de l'huile de noisette à ce précieux metteur en oeuvre des inventions marchandes, déjà choyé par les plus riches maisons, n'était-ce pas tirer une lettre de change sur la fortune. Popinot possédait Gaudissart. Le commis-voyageur, si savant dans l'art d'entortiller les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s'était laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les Bourbons après les Cent-Jours. Gaudissart, à qui le grand air était indispensable, se vit en prison sous le poids d'une accusation capitale. Le juge Popinot, chargé de l'instruction, avait mis Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise l'avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'un royalisme exalté, le malheureux commis allait à l'échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à son sauveur qu'une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, il était allé chez les liagon se déclarer homme-lige des Popinot. , En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la rue des Cinq-Diamants, demander l'adresse du propriétaire, afin de traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, et pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l'hôtel du Commerce, au bout de la rue des Deux-Ecus, vers minuit, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final chanté par Gaudissart avec accompagnement de canne significativement traînée sur les pavés.

— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant soudain, deux mots!

— Onze, si vous voulez, dit le commis-voyageur en levant sa canne plombée sur l'agresseur.

— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme.

— Suffit, dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut-il? de l'argent? absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel? tout à vous, des pieds à l'occiput. Et il chanta :

Voilà, voilà

Le vrai soldat français!

— Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre chambre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Uorloge, à cette heure il n'y a personne, dit Popinot, il s'agit de quelque chose de plus important.

— Ça chauffe donc, marchons!

En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait reconnu l'importance.

Paraissez, parfumeurs, coifleun et débitants!

s'écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Oh ! une idée ! J'alhiis partir, je reste, cl vais prendre les commissions de la parfumerie parisienne.

— Et pourquoi?

— Pour étrangler vos rivaux, innocent! En ayant leurs commissions, je puis faire boire de l'huile à leurs perfides cn-méliques, en ne parlant et ûe m'occupant que de la vôtre. Un fa ux tour de voyageur I Ah! ah! nous sommes les diplomates du commerce. Fameux I Quant à votre prospe» mis, je m'en charge. J'ai pour ami d'enfance Andochc Finot, le fils du chapelier de la rue du Coq, le vieux qui m'a lancé dans le voyage pour la chapellerie. Andoche, qui a beaucoup

d'esprit, il a pris celui de toutes les têtes que coiffait son père, il esl dans la littérature, il fait les petits théâtres au Courrier des Spectacles. Son père, vieux chieu plein de raisons pour ne pas aimer l'esprit, ne croit pas à l'esprit : impossible de lui prouver que l'esprit se vend, qu'on fait fortune dans l'esprit. En fait d'esprit, il ne connaît que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine. Andoche, homme capable, mon ami d'ailleurs, et je ne fraye avec les sots que commercialement, Finot fait des devises pour le Fidèle Berger, qui paye, tandis que les journaux où il se donne un mal de galérien le nourrissent de couleuvres. Sont-ils jaloux dans cette partie-là! C'est comme dans Yartiele Paris. Finot avait une superbe comédie en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ah! en voilà une que j'aime ! Eh bien ! pour se voir jouer, il a élé forcé de la portera la Gailé. Andoche connaît le prospectus, il entre dans les idées du marchand, il n'est pas fier, il limousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu ! avec un bol de punch et des gâteaux on le régalera, car, Popinot, pas de farces : je voyagerai sans commission ni frais, vos concurrents payeront, je les dindonnerai. Entendons-nous bien. Pour moi ce succès est une affaire d'honneur. Ma récompense est d'être garçon de noces à votre mariage! J'irai en Italie, en Allemagne, en Angleterre ! J'emporte avec moi des affiches en toutes les langues, les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des églises, à tous les bons endroits que je connais dans les villes de province 1 Elle brillera, elle s'allumera, cette huile, elle sera sur toutes les têtes. Ah! votre mariage ne sera pas un mariage en détrempe, mais un mariage à la barigoule! Vous aurez votre Césarine ou je ne m'appellerai pas I'illusthe ! nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie, la tête humaine; l'huile et le chapeau sont connus pour conserver la chevelure publique.

Le sieur Rajon était un petit homme de einq pieds au plus, à figure de eaaam noisette... el souriant toujours — pige '26.

Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans uns telle lièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui semblaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, leva que ses cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient, connue dans

les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile césarienne. Il se

réveilla, se SOUvenanl d< rêve, cl résolut de nommer ainsi l'huile de

noisette, en considérant cette fantaisie du sommeil comme un ontae

eélcslc.

César et Popinot furent daus leur atelier, au faubourg du Temple,

CÉSAR BIROTTEAU

bien avant l'arrivée des noisettes. En attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta triomplialement son traité d'alliance avec Gaudissart.

— Nous avons l'illustre Gaudissart , nous sommes millionnaires ! s'écria le parfumeur en tendant la main à son caissier de l'air que dut

E rendre Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de enain.

— Nous avons bien autre chose encore, dit l'heureux commis en sortant de sa poche un bouteille à forme éerasée en façon de citrouille et à côtes ; j'ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout prêts, à quatre sous et six mois de terme.

— Anselme, dit Birotteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier (il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu'hier, tu disais : Je réussirai. Moi, je dis aujourd'hui : Tu réussiras! Quatre sous ! six mois de terme ! une forme originale ! Macassar branle dans le manche ; quelle boue portée à l'huile de Macassar ! Ai-je bien fait de m'emparer des seules noisettes qui soient à Paris ! où donc as-tu trouvé ces flacons?

• — J'attendais l'heure de parler à Gaudissart, et je flânais...

— Comme moi jadis !

s'écria Birotteau.

— En descendant la rue Aubry-le-Boucher , j'aperçois chez un verrier en gros, un marchand de verres bombés et de cages, qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah!

il m'a crevé les yeux comme une lumière subite ; une voix m'a crié :

Voilà ton affaire !

— Né commerçant ! Il aura ma lille, dit César en grommelant.

— J'entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses. *

— Tu t'en informes?

— Vous ne me croyez

fias si gniolle! s'écria douourcusement Anselme.

— Nécommerçant, répéta Birotteau.

— Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en marchandant les cages, je biàme la (orme de ces flacons. Conduit à une confession générale, mon marchand avoue de» fil en aiguille que Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange ; il se méfiait d'eux, il exige moitié comptant; Faille et Bouchot, dans l'espoir de réussir, lâchent l'argent, la faillite éclate pendant la fabrication ; les syndics, sommés de payer, venaient de transiger avec lui en laissant les flacons et l'argent touché, comme indemnité d'une fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons coûtent huit sous,il serait heureux de les donner à quatre. Dieu sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n'est pas de vente. — Voulez-vous vous engager à en fournir par dix mille à quatre sous? je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez M. Birotteau. Et je l'entame, et je le mène, et je domine mon homme, et je le chauffe, et il est à nous.

— Quatre sous! dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre l'huile à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos détaillants ?

— L'huile césarienne 1 cria Popinot.

— L'huile césarienne?... Ah! monsieur l'amoureux, vous voulez

Allez, esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l'or. — page 28.

flatter le père et la fille. Eh bien ! soit, va pour l'huile césarienne! les Césars avaient le monde, ils devaient avoir de fameux cheveux !

— César était chauve, dit Popinot.

— Parce qu'il ne s'est pas servi de notre huile, on le dira I A trois francs l'huile césarienne, l'huile de Macassar coûte le double. Gaudissart est là, nous aurons cent mille francs dans l'année, car nous imposons toutes les tètes qui se respectent de douze flacons par an, dixhuit francs ! Soit dix-huit mille tètes, cent quatre-vingt mille francs. Nous sommes millionnaires.

Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César, en épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin, qui lit présent à Popinot d'une formule pour mêler l'essence de noisette à & des corps oléagineux inoins cliers, et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en instance pour obleuir un brevet d'invention et' de perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l'argent pour le droit fiscal à P« pinot, qui avait l'amoitiou de payer sa moitié dans les Irais d'établissement.

La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat facile à prévoir. Grindot vint, il présenta le croquis colorié d'une délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles. Birotteau, séduit, consentit à tout.

Aussitôt les maçons donnèrent les coups de pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre en bâtiments , M. Lotirdois, un lort riche entrepreneur qui s'engageait à ne rien négliger, parlait de dorures pour le salon. En entendant ce mot, Constance intervint.

— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille livres de rente, vous habitez une maison 4 vous, vous pouvez y faire ce que vou voulez; mais nous autres...

— Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà d'ailleurs M. Birotteau dans le gouvernement, il est en évidence...

— Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis et les cinq persounes qui l'écoutaient ; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni ses ennemis, ne l'oublieront.

Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.

— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité. D'ailleurs, tant qu'un homme est dans le commerce, il doit être sage en ses dépenses, réservé dans son luxe ; la loi lui en fait une obligation, il ne doit pas se livrer à des dépenses excessives. Si l'agrandissement de mon local et sa décoration dépassaient les bornes, il serait imprudent à moi de les excéder, vous-même vous me blâmeriez, Lourdois. Le quartier a les yeux sur moi, les gens qui réussissent ont des jaloux, des envieux! Ah! vous saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à Grindot ; s'ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins lieu de médire.

— Ni la calomnie, ni la médisance ne peuvent vous atteindre, dit Lourdois; vous êtes dans une position hors ligne, et vous avez uue si grande habitude du commerce, que vous savez raisonner vos entre-

CÉSAR BIROTTRAU.

prises ; vous êtes un malin. — C'est vrai, j'ai quelque expérience des affaires: vous savez pourquoi noire agrandissement? Si je mets uu (oit dédit relativement a l'exactitude, c'est que...

— Non.

— Eh bien ! ma femme et moi nous réunissons quelques amis, autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Gomment ! comment! dit Lourdois, ils vous ont donné la croix?

— Oui; peut-être me suis-je rendu digne de celte insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale au 15 vendémiaire, à Sainl-Roch, où je fus blessé par Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle...

— Enchanté de l'honneur que vous daignez me faire, dit le libéral Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteaû ; vous voulez. Tire sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous ni invitez. Eh bien ! je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans uu brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.

Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l'annonce du bal que préparait Birotteaû. Chacun pouvait d'ailleurs voir les étais extérieurs nécessités par le changement rapide de l'escalier, les (nyaux carrés en bois par où tombaient les décombres dans des tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient aux (lambeaux, car il y eut des ouvriers de jour cl des ouvriers de nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les commérages s'appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptuosités.

Le dimanche indiqué pour la conclusion de l'affaire, M. et madame Ragon, l'oncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres. Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le Journal des Dcbals, où M. de la Billardière avait fait insérer l'article suivant :

« Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec « enthousiasme dans toute la France, mais à Paris les membres du « corps municipal ont senti que le moment était venu de rendre à la « capitale celte splendeur qui, par un sentiment de convenance, avait « cessé pendant l'occupation étrangère. Chacun des maires et des adjoints se propose de donner un bal : l'hiver promet donc d'être très- « brillant: ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les « qui se préparent, il est beaucoup question du bal de M. Birolleau, « nommé chevalier de la Légion d'honneur, et si connu par son dé- ^ « vouement à la cause royale. M. Birotteaû, blessé à l'affaire de Saint- * « Roch, au treize vendémiaire, et l'un des juges consulaires les plus « estimés, a doublement mérité cette faveur. »

— Comme ou écrit bien aujourd'hui! s'écria César. L'on parle de nous dans le journal, dit-il à Pillerault.

— Eh bien! après? lui répondit son oncle, à qui le Journal des Débats était particulièrement antipathique.

— Cet article nous fera peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et de l'Eau Carminalive, dil tout bas madame César à madame Bagou sans partager l'ivresse de son mari.

Madame Bagon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres minces, avait un faux air d'une marquise de l'ancienne cour. Le tour de ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence, comme ceux des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance, sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait d'ailleurs en elle ce je ne sais quoi d'étrange qui saisit sans exciter le rire, et que sa mise, ses façons expliquaient : elle portait des mitaines, elle marchait en tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon ; sa robe, dont la couleur favorite était ce brun-pàle nommé feuille— morte, s'étalait aux hanches par des plis inimitables, et dont les douairières d'autrefois ont emporté le secret. Elle conservait la mantille noire garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, de forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les déchiquëtures des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec celle exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand'lantcs et leurs grand'mères remettre solennellement des boites d'or auprès d'elles sur une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.

Le sieur Ragon était uu petit homme île cinq pieds au plus, à figure de casse-noiselte, où l'on ne voyail que des yeux, deux pommettes aigués, un nez cl uu menton; sans (leur, mangeant la moitié de ses mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux cl souriant

toujours du sourire qu'il prenait n recevoir les belles dames que

différcnis hasards amenaient jadis a la porte de sa boutique. La poudre dessinait sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ralisséc, llampi e de deux aileron-, que séparaii une petite queue serrée par un ruban. I! portait l'habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la Culotte et les bas le soie, des souliers à boni les d'or, il gants de soie noire. Le irali le plus saillant de son caraciére était d'aller par les rues tenant son i ha-

peau à la main, li a, ail l'air d'un messager de la chambre des pairs, d'un huissier du cabinet du roi. d'un de ces gens qui sont placés auprès d'un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en restant fort peu de chose.

— Eh bien ! Birolleau, dit-il d'un air magistral, le repens-tu, mon garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avons-nous jamais douté de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains ?

— Vous devez, être bien heureuse, ma chère petite, dil madame Ragon à madame Birolleau.

— Mais oui, répondit la belle parlumeuse toujours sous le charme de celte ombrelle à canne, de ces bonnets à p.-ipillon, des manches justes et du grand fichu à la Julie que portait madame Ragon.

— Césarine est charmante. Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon de sa voix de tête et d'un air protecteur.

— Ferons-nous les affaires avant le diner ? dil l'oncle Pillerault.

— Nous attendons M. Claparon, dit Boguin, je l'ai laissé s'habillant.

— Monsieur Roguin, dit César, vous l'avez bien prévenu que nous dînions dans un méchant petit entresol...

— 11 le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en murmurant.

— Au milieu des décombres et parmi les ouvriers.

— Bah! vous allez voir un bon enfant qui n'est pas difficile, dit Roguin.

— J'ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par notre porte, vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.

— Pourquoi n'avez-vous pas amené votre neveu? dit Pillerault à madame Ragon.

— Le verrons-nous? demanda Césarine.

— Non, mou cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant, à se tuer. Cette rue sans air et sans soleil, cette puante rue des Cinq-Diamants m'effraye ; le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir. J'ai peur qu'il y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose en tète! dit -elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot léle par le mot cœur.

— II a donc passé son bail? demanda César.

— D'hier et par-devant notaire, reprit Ragon. Il a obtenu dix-huit ans, mais on exige six mois d'avance.

— Eh bien! monsieur Ragon, êtes-vous content de moi? fit le parfumeur. Je lui ai donné là le secret d'une découverte... enfin!

— Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.

Roguin n'était pas sans inquiétude sur l'entrée en scène de Claparon, dont les mœurs et le ion pouvaient effrayer de vertueux bourgeois : il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.

— Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant; car, d'une position très-inférieure, il s'est fait jour par ses idées. II prendra sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant, débraillé, jouant au billard : il a l'air du plus grand llandrin... Eh bien ! non, il étudie et pense alors à remuer l'industrie par de nouvelles conceptions.

— Je comprends cela, dit Birotteaû; j'ai trouvé mes meilleures idées en flânant, n'est-ce pas, ma biche?

— Claparon, reprit Roguin, regagne alors pendant la nuit le temps employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh bien '. à travers ce décousu, j'en suis témoin, il arrive à son but : il a fini par faire céder lous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, ils se doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain

Un singulier brnum! broum! particulier aux buveurs de petits ferres d'eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus bizarre de celte histoire, el l'arbitre visible des destinées futures de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur, autant pour dire à ftaguel de fermer la boutique que pour faire à Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle a manger.

— Comment donc! mais ou est très-bien là pour chiquer les /.'</ pour chiffrer, vctix-je dire, les affaires.

Malgré les habiles préparations de Boguin, M. et madame Ragon, ces bourgeois de bon ton, l'observateur Pillerault, Césarine et sa mère, furent d'abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier de la haute volée.

A l'âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis-voyageur ne possédait pas un cheveu sur la tête, et portait un perruque frisée eu tir -bouchons. Celle coiffure exige une fraîcheur de vierge, une transpanure lactée, les plus charmantes grâces féminines; elle faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonne, brun-rouge, echaullé comme celui d'un conducteur de diligence, et dont les rides prématurées exprimaient par les grimai i • de leur- plis profonds el plaques i vie libertine dont les malheurs étaient encore attestés par le

mauvais étal des dénis et les points noirs semés dans une peau rugueuse. Claparon avait l'air d'un comédien de province qui sait mus les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tient plus,

éreiuté par ses fatigues, les lèvres pâteuses, la langue toujours alerte, même pendant l'ivresse, le regard sans pudeur, enfla compromettant par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse Qamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il à Glaparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer un maintien eu harmonie avec son importance postiche. Du Tillet avait assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les habitudes grossières de celle vie insoucieuse ne vinssent à éclater à la surface du banquier. ■— Parle le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne l>ararde:il agit, pense, médite, écoute et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d'un banquier, ne dis rien ou dis des choses insignifiantes. Eteins ton œil égrillard et rends-le grave, au risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et jette-toi dans les généralités, comme : Le budget est lourd. Il n'y a pas de transactions possibles entre les partis. Les libéraux sont dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est le manteau d'intérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent une ère de prospérité, soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La Fiance a l'ail assez d'expériences politiques, etc. Ne te vautre pas sur toutes les tables, songe que tu as à conserver la dignité d'un millionnaire. Ne renifle pas ton tabac comme fait un invalide; joue avec ta tabatière, regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin donne-loi l'air profond. Surtout défais-toi de ta malheureuse habitude de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraître las de toucher. Ah çà ! tu passes les nuits, les chiffres te rendent brute, il faut rassembler tant d'éléments pour lancer une affaire! tant d'études! Surtout, dis beaucoup de mal des affaires. Les aflaires sont lourdes, pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spéciCe rien. Ne va pas, à table, chauler tes farces de Béranger, et ne bois pas trop. Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera ; tu vas te trouver avec des gens moraux, des bourgeois vertueux, ne les effraye pas en lâchant quelques-uns de les principes d'estaminet.

Cette mercuriale avait produit sur l'esprit de Charles Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l'ami de tout le monde, habitué à des vêtements débrailles, commodes, et dans lesquels son corps n'était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs que le tailleur avait l'ait attendre et qu'il essayait, ruide comme un piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîie, de même qu'il s'arrêtait au milieu d'une phrase, se signalafadonc par un désaccord risible à l'observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque à tirebouchons égrillards démentaient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonnances pour de la préoccupation.

— Il a tant d'affaires, disait Roguin.

— Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon à Césarine.

M. Roguin entendit le mot et se mil un doigt sur les lèvres.

— Il est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en se baissant vers madame Ragon.

— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là, dit Pillerault à Ragon.

— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls. Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants,

Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon, écouler la lecture que fit Alexandre Crotlat. César signa, au profil d'un client de i'ioguiu, une obligation de quarante mille lianes, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du temple; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille et les cent quarante nulle francs de billets à l'ordre de Claparon.

— ,1e n'ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez M. Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix en argent, je ne m'engage pas à autre chose qu'à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d'effets.

— C'est juste, dit Pillerault.

— Eh bien! messieurs, rappelons les dames, car il fait froid sans elles, dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n'était pas trop forte. Mesdames! Oh! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit Claparon en se tenant droit et regardant Birotteau, eh bien ! vous n'êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avez distillées ne peut lui être comparée, et peut-être esl- ce parce que vous avez dislilié des roses que...

— Ma foi, dit Roguin en interrompant, j'avoue ma faim.

— Eh bien ! dînons, dit Birotteau.

— Nous allons diner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.

— Vous faites beaucoup d'affaires, dit Pillerault en se mettant à table auprès de Claparon avec intention.

— Excessivement, par giosses, repondit le banquier; mais elles sont lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh ! les canaux ! Vous ne vous

figurez pas combien les canaux nous occupent ! et cela se comprend. Le gouvernement vent des canaux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans 1rs départements ei qui concerne tous les commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d'effroyables terrassements, le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont rendus aux pauvres! Voltaire a dit : Canaux, canards, lanaille! Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l'éclairent ; il est diflicile de le mettre dedans, à moins de s'entendre avec eux, car la Chambre!... Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal ! elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. 11 y a mauvaise foi de part et d'autre. Croirez- vous une chose? Les Relier, eh bien ! François Keller esl un orateur, il attaque le gouvernement à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut s'arranger avec ce gouvernement dito, tout à l'heure insolemment attaqué. L'intérêt de l'orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes cuire deux feux! Vous comprenez maintenant comment les affaires deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde : les commis, les chambres, les antichambres, les ministres...

— Les ministres?... dit Pillerault, qui voulait absolument pénétrer ce coassocié.

— Oui, monsieur, les ministres.

— Eh bien ! les journaux ont donc raison, dit Pillerault.

— Voilà mou oncle dans la politique, dit Bholteau, M. Claparon lui fait bouillir du lait.

— Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux. Monsieur, les journaux nous embrouillent tout : ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j'aimerais mieux les passer autrement ; enfin, j'ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.

— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.

— Les ministres ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu'est-ce que je mange là, de l'ambroisie '.' dit Claparon en s'interrompant. Voilà de ces sauces qu'on ne mange que dans les maisons bourgeoises, jamais les gargoliers...

A ce mot, les Heurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des béliers. Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se rattraper.

— Dans la haute banque, dit-il, on appelle gargoliers les chefs de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh bien ! ni ces infâmes gargotiers, ni nos savants cuisiniers ne nous donnent de sauces moelleuses; les uns font de l'eau claire acidulée par le citron, les autres foui de la chimie.

Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault, qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide ; il le regarda comme un homme dangerelix.

— Tout va bien, dit Roguin à l'oreille de Charles Claparon.

— Ah ! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon, qui étouffait.

— Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la salle à manger le salon, c'est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire...

— Bien, monsieur ; moi, je suis aussi l'homme du gouvernement. J'appartiens, par mes opinions, au statu quo du grand homme qui dirige les destinées de la maison d'Autriche, un fameux gaillard 1 Conserver pour acquérir, et sorlout acquérir pour conserver... Voilà le fond de mes opinions, qui ont l'honneur d'être celles du prince de Melternich.

— Que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur, reprit César.

— Mais, oui, je s;ùs. Qui donc m'a parlé de cela ? les Keller ou Nucingen ?

Roguin, surpris de tant d'aplomb, fit un geste adrniratif.

— Eh non I c'est à la Chambre.

— A la Chambre, par M. de la Billardière? demanda César.

— Précisément.

— Il est charmant, dit César à son oncle.

— Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où l'ou se unie.

— Peut-être me suis-je rendu digne de celte faveur... reprit Birotteau.

— Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent récompenser tous les mérites. Ah ! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien, la Restauration sent qu'elle doit jouter avec l'Empire ; elle fera des conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes!...

— Monsieur nous fera sans doute l'honneur d'assister à notre bal ? dit madame César.

— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions.

— Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.

Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses

CÉSAR BIROTTEAll

derniers feux, un astre se levait faiblement à l'horizon commercial. Le petit Popinot posait à cette heure même les fondements de sa fortune, rue des Cinq-Diamants. La rue des Cinq-Diamants, petite rue étroite, où les voitures chargées passent à grand'peioe, donne rue des Lombards d'un bout, et de l'autre rue Aubry-le-Boucher, en face la rue (Juincampoix, rue illustre du vieux Paris, où l'histoire de France en a tant illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries la rend précieuse, et, sous ce rapport, Popinot n'avait pas mal choisi ; mais sa maison, la seconde du c6té de la rue des Lombards, était si sombre, que, par certaines journées, il y fallait de la lumière en plein jour. Il avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus noirs et les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-dragon, à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en fil de fer, renflées par en bas comme celles des anciens boulangers, enfin dallée en grandes pierres blanches, la plupart cassées: les murs jaunes et nus comme ceux d'un corps de garde. Après venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour ; enfin, un second magasin en retour, qui jadis devait avoir été une écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l'arrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des magasins étaient trois chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où il se proposait de demeurer. Trois chambres délabrées, qui n'avaient d'autre aspect que celui de la cour irrégulière, sombre, entourée de murailles, où l'humidité, par le temps le plus sec, leur donnait l'air d'être fraîchement badigeonnées ; une cour, entre les pavés de laquelle il se trouvait une crasse noire et puante, laissée par le séjour des mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux. Depuis le matin, Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le commis-voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l'ouvrier. Un lit de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit, une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises, donnés par le juge Popinot à son neveu, composaient l'ameublement. Gaudissart avait mis sur la cheminée un trumeau garni d'une méchante glace, achetée d'occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée, où brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.

— Arrière le gigot froid! ceci ne convient pas à une pendaison de crémaillère, cria Gaudissart.

— Mais, dit Popinot en laisant sonner dans son gousset les vingt francs qu'il gardait pour payer le prospectus, je...

— Je... dit Gaudissart en mettant une pièce de quarante francs sur son œil.

Un coup de marteau retentit alors dans la cour, naturellement solitaire et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.

— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gaudissart, j'ai! et non pas je.'

En effet, un garçon, suivi de deux marmitons, apporta dans trois mannes un diner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.

— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.

— Et l'homme de lettres ! s'écria Gaudissart. Finot connaît les pompes et les vanités, il/va venir, enfant naif! muni d'un prospectus ébouriffant. Le mot «st joli, hein ! Les prospectus ont toujours soif : il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs. Allez, esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l'or.

Il leur donna dix sous par un geste digue de Napoléon, son idole.

— Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons, plus heureux de la plaisanterie que de l'argent.

— Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une portière, elle gît dans les profondeurs d'un antre où parfois clic cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement. Rends-toi près d'elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme, à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu'elle sera bénie, et surtout respectée, très-respectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudissart, petit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens, ses aïeux. Marche, et fais que tout soit hou, sinon je le Banque un Ut majeur dans ton Saint-Luc I

Un autre coup de marteau retentit.

— Voilà le spirituel Andochc, dit Gaudissart.

Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne, et qui, des pieds à la tète, ressemblait au fils d'un chapelier, a traits ronds, où la finesse était ensevelie sous un air gourmé, se montra s lain. S;i ligure, attristée comme celle d'un homme ennuyé de misère, prit uni' expression d'hilarité quand il vil la table mise et les bouteilles. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tète, creUBée par sa

figure kalmouque, alla de droite à gauche, et il salua Popinot d'une manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se sent pas à sa place, et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en lui-même qu'il ne possédait aucun talent littéraire : il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y mouler sur l'épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d'y faire des œuvres mal payées. En ce moment, il avait épuisé l'humilité des démarches et l'humiliation des tentatives ; il allait, comme les gens de haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la lui avait montrée à loucher dans la mise en scène de l'huile Popinot.

— Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas, autrement nous aurions un duel à mort ; donnez-lui-en pour son argent !

Popinot regarda l' auteur d'un air inquiet; les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot eut été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les soins bêtifiants d'une boulique et d'une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession, phénomène que l'on peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables du collège ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une profonde admiration.

— Eh bien ! avant le diner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le diner, on lit mal, la langue aussi digère.

— Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.

— Et souvent, dit Andoche, la fortune n'est qu'un prospectus.

— Ah ! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d' Andoche a de l'esprit comme les quarante.

— Comme cent, dit Popinot, stupéfait de cette idée. L'impatient Gaudissart piit le manuscrit, et lut à haute voix et avec

emphase : Uuile céphalique !

— J'aimerais mieux Huile césarienne, dit Popinot.

— Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province : il y a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si bêtes, qu'ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements; et de là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.

— Sans vouloir défendre mon mol, dit l'auteur, je vous ferai observer que Huile céphalique veut dire huile pour la tête, et résume vos idées.

— Voyons? dit Topinot impatient.

Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore aujourd'hui. (Autre pièce justificative.)

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