‹ Œuvres de jeunesseChapitre 32 sur 96 · A M. LE PROCUREUR DU ROI PRÈS LE TRIBUNAL DE FONTAINE- BLEAU · texte numérisé non relu

A M. LE PROCUREUR DU ROI PRÈS LE TRIBUNAL DE FONTAINE- BLEAU

d Monsieur,

« Dieu n'a pas été aussi indulgent que vous l'êtes pour nous, et « nous sommes atteints par un malheur irréparable En arrivant au « pont de Nemours, un trait s'est décroché. Ma femme était sans doit mestique derrière la voiture, les chevaux sentaient l'écurie, mon « fils, craignant leur impatience, n'a pas voulu que le cocher «les- « cendit et a mis pied à terre pour accrocher le trait. Au moment où « il se retournait pour monter auprès de sa mère, les chevaux se ,, sont emportés, Désiré ne s'est pas serré contre le parapet assez, à « temps, le marchepied lui a coupé les jambes, il est tombé, la roue u de derrière lui a passé sur le corps. L'exprès qui court à Paris « chercher les premiers chirurgiens vous fera parvenir cette lettre « que mon fils, au milieu de ses douleurs, m'a dit de vous écrire, « afin de vous faire savoir notre entière soumission à vos décisiont « pour l'affaire qui l'amenait dans sa famille.'

« Je vous serai jusqu'à mon deruier soupir reconnaissant de la « manière dont vous procédez, et je justifierai votre confiance.

« François Minoret. »

Ce cruel événement bouleversait la ville de Nemours. La foule émue à la grille de la maison Minoret apprit à Savinien que sa vengeance avait été prise eu main par un plus puimnl que lui, I.e gentilhomme alla promptemeni chei Ursule, ou le (lue. (le même qw la

jeune tille, ('prouvait plus de terreur que de surprise Le lendemain, après les premiers pansements, quand les médecins ri les chirurgiens de l'ans eurenl donne leur avis, .pii l'ut unanime sur la ne. W-

sité de couper les deux jambes, Minoret vint, abattu, pale, defatt, accompagné du cure, chez Ursule, où se trouvaient Bouarand ci Savinien.

rRSIJT.E MIRW'KT.

— Mademoiselle, lui dit-il, je suis bieu coupable euvers vous ; mais, si tous mes torts ne sont pas complètement réparables, il en est une je puis expier. Ma femme et moi nous avons l'ait vœu de vous donner en toute propriété notre terre du Rouvre dans le cas où niins conserverions notre (ils, comme dans celui où nous aurions le malheur affreux de le perdre.

..ri homme fondit en larmes à la fin de cette phrase.

— Je puis vous aflirrLer, ma chère Ursule, dit le curé, que vous pouvez et que vous devez accepter une partie de celte donation.

— Nous pardonnez-vous? dit humblement le colosse en se metlani à genoux devant cette jeune lille étonnée. Dans quelques heures l'opération va se faire par le premier chirurgien de 1 Hôtel-Dieu, mais je ne me lie point à la science humaine, je crois à la toutepuissance de Dieu ! Si vous nous pardouniez, si vous alliez demander à Dieu de nous conserver no're (ils, il aura la force de supporter ce supplice, et, j'en suis certain, nous aurons le bonheur de le conserver.

— Allons tous à l'église, uit Ursule en se levant.

Une fois debout, elle jeta un cri perçant, retomba sur son fauteuil et s'évanouit. (Juand elle eut reprit ses sens, elle aperçut ses amis, moins Minoret, qui s'était précipité dehors pour aller chercher un médecin, tous, les yeux arrêtés sur elle, inquiets, attendant un mot. Ce mot répandit un effroi dans tous les cœurs.

— J'ai vu mon parrain à la porte, dit-elle, et il m'a fait signe qu'il n'y avait aucun espoir.

Le lendemain de l'opération, Désiré mourut en effet, emporté par la Ûevre et par la révulsion dans les humeurs qui succède à ces opérations. Madame Minoret, dont le cœur n'avait d'autre sentiment que la maternité, devint folle après l'enterrement de son Gis, et fut conduite par son mari chez le docteur Blanche, où elle est morte en 1841.

Trois mois après ces événements, en janvier 1857, Ursule épousa Savinien du consentement de madame de Portenduère. Minoret intervint au contrat pour donner à mademoiselle Mirouët sa terre du Rouvre et vingt-quatre mille francs de rente sur le grand-livre, en ne gardant de sa fortune que la maison de son oncle et six mille francs de rente. Il est devenu l'homme le plus charitable, le plus pieux de Nemours ; il est marguillier de la paroisse et la providence des malheureux.

— Les pauvres ont remplacé mon enfant, dit-il.

Si vous avez remarqué sur le bord des chemins, dans les pays où l'on ététe le chêne, quelque vieil arbre blanchi et comme foudroyé, poussant encore des jets, les flancs ouverts et implorant la hache, vous aurez une idée du vieux maître de poste, en cheveux blancs, cassé, maigre, dans qui les anciens du pays ne retrouvent rien de l'imbécile heureux que vous avez vu attendant son (ils au commencement de celte histoire; il ne prend plus son labac de la même manière, il porte quelque chose de plus que son corps. Enfin, on sent en toute chose que le doigt de Dieu n'est appesanti sur cette figure pour en faire un exemple terrible. Apres avoir tant haï la pupille de mu oncle, ce vieillard a, comme le docteur Minoret, si bien con-

centré ses affections sur Ursule, qu'il s'est constitué le régisseur de ses biens à Nemours.

M. et madame de Portenduère passent cinq mois de l'année à Paris, où ils ont acheté dans le faubourg Saint-Germain un petit hôtel. Après avoir donné sa maison de Nemours aux sœurs de charité pour y tenir une école gratuite, madame de Portenduère la mère est allée habiter le Rouvre, dont la concierge en chef est la Bougival. Le père de Cabirolle, l'ancien conducteur de la Ducler, homme de soixante ans, a épousé la Bougival, qui possède douze cents francs de rente outre les amples revenus de sa place. Cabirolle lils est le cocher de M. de Portenduère.

Quand, en voyant passer aux Champs-Elysées une de ces charmantes petites voitures basses appelées escargots, doublée de soie gris de lin ornée d'agréments bleus, vous y admirerez une jolie femme blonde, la figure enveloppée comme d'un feuillage par des milliers de boucles, montrant des yeux semblables à des pervenches lumineuses et pleins d'amour, légèrement appuyée sur un beau jeune homme ; si vous étiez mordu par un désir envieux, pensez que ce beau couple, aimé de Dieu, a d'avance payé sa quote-part aux malheurs de la vie. Ces deux amants mariés seront vraisemblablement le vicomte de Portenduère et sa femme. Il n'y a pas deux ménages semblables dans Paris.

— C'est le plus joli bonheur que j'aie jamais vu, disait d'eux dernièrement madame la comtesse de l'Estorade.

Bénissez donc ces heureux enfants au lieu de les jalouser, et cherchez une Ursule Mirouét, une jeune fille élevée par trois vieillards et par la meilleure des mères, par l'adversité.

Goupil, qui rend service à tout le monde, et que l'on regarde à juste titre comme l'homme le plus spirituel de Nemours, a l'estime de sa petite ville . mais il est puni dans ses enfants, qui sont horribles, rachitiques. hydrocéphales. Dionis, son prédécesseur, fleurit à la Chambre des députés, dont il est un des plus beaux ornements, à la grande satisfaction du roi des Français, qui voit madame Dionis à tous ses bals. Madame Dionis raconte à toute la ville de Nemours let particularités de ses réceptions aux Tuileries et les grandeurs de I) cour du roi des Français ; elle trône à Nemours, au moyen du trône qui certes devient alors populaire.

Bongrand est juge d'instruction au tribunal de Fontainebleau ; so\ fils, qui a épousé mademoiselle Levrault, est un très-honnête procu reur général.

Madame Crémière dit toujours les plus jolies choses du monde. Elle ajoute un g à tambourg, soi-disant parce que sa plume crache. La veille du mariage de sa fille, elle lui a dit en terminant ses instructions qu'une femme devait être la chenille ouvrière de sa maison, et y porter en toute chose des yeux lie sphinx. Goupil fait d'ailleurs un recueil des coqs-à-làne de sa cousine, un Crémiérana.

— Nous avons eu la douleur de perdre le bon abbé Chaperon, a dit cet hiver madame la vicomtesse de Portenduère. qui l'avait soigné pendant sa maladie. Tout le canton était à son convoi. Nemours a du bonheur, car le successeur de ce saint homme est le véuérablfc curé de Saint-Lange.

Paris, juin-juillet 1841.

HS D DKSCLE MIROnET.

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LA FAUSSE MAITRESSE

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