‹ Œuvres de jeunesseChapitre 34 sur 96 · ANNA DE HANSKA · texte numérisé non relu

ANNA DE HANSKA

Chère cnfnnt, vous, la joie de toute une maison, vous, dont la pèlerine blanche ou rose voltige en été dans les massifs de Wierzchownia , comme un l'eu follet que votre mère et votre père suivent d'un œil attendri, comment vais-je vous dédier une histoire pleine de mélancolie? ne faut-il pas vous parler des malheurs qu'une jeune fille adorée comme vous l'êtes ne connaîtra jamais, car vos jolies mains pourront un jour les consoler? Il est si difficile, Anna, de vous trouver, dans l'histoire de nos

fuis elle revint s'asseoir sur un rnéelr.nt fmlcuil, en ficc d'une pciite tjblc. — r-ACE 3

mœurs, une aventure digne de passer sous vos yeux, que l'auteur vait pas à choisir ; mais peut-être apprendrez-vous combien vous

n aêtes

Granires pnrles meilleure ArtiitM.

heureuse en lisant celle que vous envoie

Votre vieil ami,

ris Balzac.

En octobre 1827, à l'aube, un jeune homme âgé d'environ seize ans, et dont la mise annonçait ce que la phraséologie moderne appelle si insolemment un prolétaire, s'arrêta sur une petite place qui se trouve dans le bas Provins. A cette heure, il put examiner sans être observé les différentes maisons situées sur cette place, qui forme un carré long. Les moulins assis sur les rivières de Provins allaient déjà. Leur bruit, répété par les échos de la haute ville, en harmonie avec l'air vil, avec les pimpantes clartés du matin, accusait la profondeur du silence qui permettait d'entendre les ferrailles d'une diligence, à une lieue, sur la grande roule. Les deux plus longues lignes de maisonséparées par un couvert de tilleuls offrent des constructions naïves où se révèle l'existence paisible et définie des bourgeois.» En cet endroit, nulle trace de commerce. A peine v voyait-on alors les luxueuses poues cochères des gens riches I s'il v en avait, elles tournaient rare»

LES CÉLIBATAIRES

mont sur leurs gonds, excepté celle de I. Rartener, un médecin obligé d'avoir son cabri ilei el de s'en servir Quelques façades étaient ornées d'un cordon de vigne, d'antres de rosiers à hante tige «jui montaient jusqu'au premier étage, où leurs fleurs parfumaient les croisées de leurs grosses touffes clsir-semées. Un bout de cette place arrive presque à la grande rue de la liasse ville. L'antre bout est barré par une rue parallèle à cette grande rue et dont les jardins s'étendent sur une des deux rivières qui arrosent la vallée de Provins.

Dans ce bout, le plus paisible de la place, le jeune ouvrier reconnut la maison qu'on lui avait indiquée : une façade en pierre blanche, rayée de lignes creuses pour figurer des assises, où les fenêtres à maigres balcons de 1er décorés de rosaces peintes ce faune sont fermées de persiennes grises. Au-dessus de cette i'aça le, élevée d'un rez-dechaussée et d'un premier étage, trois lucarnes de mansarde percent un toit couvert en ardoises, sur un des pignons duquel tourne une girouette neuve. Celte moderne girouette représente un chasseur en position de tirer un lièvre. On inouïe à la porte bâtarde par trois marches en pierre. D'un coté de la porte, un bout de tuyau de plomb crache les eaux ménagères au-dessus d'une petite rigole, et annonce la cuisine; de l'autre, deux fenêtres soigneusement closes par des volets gris, où des cœurs découpés laissent pa-ser un peu de jour, lui parurent être celles de la salle à manger. Dans l'élévation rachetée par les trois marches et dessous chaque fenêtre, se voient les soupiraux des caves, clos par de petites portes en tôle peinte, percées de trous prétentieusement découpés. Tout alors était neuf. Dans celte maison restaurée et dont le luxe encore frais contrastait avec le vieil extérieur de toutes les autres, un observateur eût sur-le-champ deviné les idées mesquines et le parfait contentement du petit commerçant retiré. Le jeune homme regarda ces détails avec une expression de plaisir mélangée de tristesse : ses yeux allaient de la cuisine aux mansardes par un mouvement qui dénotait une délibération. Les lueurs roses du soleil signalèrent sur une des fenêtres du grenier un rideau de < :al qui manquait aux autres lucarnes. La physionomie du jeune homme devint alors entièrement gaie, il se recula de quelques pas, s'adossa contre u.i tilleul et chanta sur le ton traînant particulier aux gens de l'Ouest celle romance bretonne publiée parBruguièrc, un compositeur à qui nous devons de charmantes mélodies. En Bretagne Jes jeunes gens des villages viennent dire ce chant aux mariés le jour de leurs noces.

Nous v'nons vous souhaiter bonheur en mariage, A m'sienr votre époux Aussi ben connu' à vous.

On vient de vous lier, madam' la mariée, Avec un lien d'or Qui n'délie qu'à la mort.

Vous n'irez plus au bal, à nos jeux d'assemblée; Vous gard'rez la maison Tandis que nous irons.

Avez-vous bon compris comm' il vous fallait être Fidèle à vot' époux Faut l'aimer comme vous.

Recevez ce bouquet que ma main vous présente. Hélas! vos vains honneurs Pass'ront comme ces fleurs.

Cette musique nationale, aussi délicieuse que celle adaptée par Chateaubriand à Ma rieur, le souvient-il encore, chantée au milieu d'une petite ville de la Brie champenoise, devait être pour une Bretonne le sujet d'impérieux souvenirs, tant elle peint fidèlement les mœurs, la b mbomie, les sites de ce vieux et noble pays. Il y règne je ne sais quelle mélancolie causée par l'aspect de la (le réelle qui touche profondément. Ce pouvoir de réveiller un monde de choses graves, douces et tristes par un rbytbme familier et souvent gai, n'est-il pas le caractère de ces chants populaires gui sont les superslilions de la musique, si l'on vent accepter le mot superstition comme signifiant tout e qui reste après la ruine des peuples ei surnage à leurs révolutions, lui achevant le premier couplet, l'ouvrier, qui ne oeBsall de regarder le rideau de la mansarde, n'y vit aucun mouvement. Pendant qu'il chantait le second, le calicot s'agita. Quand ces mois : Ilecevez ce bouquet) lurent dits, apparut la ligure d'une jeune fille. Une main blanche ouvrit avec précaution la croisée, et la jeune lille salua par un signe de tète le voyageur au moment où il finissait la pensée mélancolique exprimée par ces deux vers si simples :

llélns! vos viir, . honneurs P i luni i -.m, e HiMjrs.

L'ouvrier montra soudain, en la tirant de <'c=sous sa veste, une fleur d'un jaune d'or liés ■commune en Bretagne ei doute trouvée dans les champs de la Iirie où elle est rare, la Ileur do l'ajonc.

— Est-ce donc vous, Brigaut? dit à voix basse la jeune fille. — Oui, Pierrette, oui. Je suis à Paris, je fais mon tour de France; mais je suis capable de m'élahlir ici, puisque vous y êtes.

En ce moment, une espagnolette grogna dans la chambre du premier étage, au-dessous de celle de Pierrette, La Bretonne manifesta la plus vive crainte et «lit à Brigaut: — Sauvez-vous! L'ouvrier sauta comme une grenouille effrayée vers le tournant qu'un moulin l'ait faire à celte rue qui va déboucher dans le grande rue. l'artère de la hisse ville; mais, malgré sa prestesse, ses souliers ferrés, en rete saut sur le petit pavé de Provins, produisirent un son facile à distinguer dans la musique du moulin, et que pal entendre la personne qui ouvrait la fenêtre.

Cette personne était une femme. Aucun homme ne s'arrache aux douceurs du sommeil matinal pour écouler un troubadour en v une fille seule se réveille à un chant d\ mour. Aussi était-ce une tille, ci une vieille fille. Quand elle -cul déployé ses persiennes par un ■ de chauve-souris, elle regarda dans toutes les directions et n'entendit que vaguement les pas de Brigaut qui s'enfuyait. Y a-t-il rien de plus horrible à voir que la matinale apparition d'une vieille lille laide a sa fenêtre? De tous les spectacles grotesques qui font la joie des voyageurs quand ils traversent les petites villes, n'est-ce pas le plus d plaisant? il est irop triste, trop repoussant, pour qu'on en rie. Cette vieille fille, à l'oreille si alerte, se présentait dépouillée des artifices en tout genre qu'elle employait pour s'embellir : elle n'avait ni son tour de faux cl eveux ni sa collerette. Elle perlait cet affreux petit sa i en taffetas noir avec lequel les vieilles femmes s'enveloppenl l'occiput, et qm dépassait son bonnet de nuit relevé par les mouvements dû m/ihm il. Ce désordre donnait à celle tête l'air menaçant que les peintres prêtent aux sorcières. Les tempes, les oreilles et la inique, assez peu cachées, laissaient voir leur caractère aride et sec: leurs rides après se recommandaient par des tons rouges peu agréables à l'reil et que faisait encore ressortir la couleur quasi blanche de la camisole nouée au cou par des cordons vrillés. L s bâillements de celle camisole entr'ouverte montraient une poitrine comparable à celle d'une vieille paysanne peu soucieuse de sa laideur. Le bras décharné faisait l'effet d'un bâton sur lequel on aurait mis une étoffe. Vue à sa croisée, cetle demoiselle paraissait grande à cause de la force et de l'étendue de son visage, qui rappelait l'ampleur inouïe de certaines ligures sm Sa physionomie, où les traits péchaient par un défaut d'ensemble, avait pour principal caractère une sécheresse dans les lignes, une aigreur dans les tons, une insensibilité dans le fond qui eûl saisi de dégoût un physionomiste. Ces expressions alors visibles se modifiaient habituellement par une sorte de sourire commercial, par une bêlise bourgeoise qui jouait si bien la bonhomie, que les personues avec lesquelles vivait cette demoiselle pouvaient très-bien la prendre pour une bonne personne. Elle possédait cette maison par indivis avec son frère. Le frère donnait si tranquillement dans sa chambre, que l'orchestre de l'Opéra ne l'eût pas éveillé, et cependant le diapason de cet orchestre est célèbre ! La vieille demoiselle avança la tète iiors de la fenêtre, leva vers la mansarde ses petits yeux d'un bleu pale et froid, aux cils courts et plantés dans un bord presque toujours enflé; elle essaya de voir Pierrette ; mais, après avoir reconnu l'inutilité de sa manoeuvre, elle rentra dans sa chambre par un mouvement semblable à celui d'une tortue qui cache sa lète après l'avoir sortie de sa carapace. Les persiennes se fermèrent, et le silence de la place ne fut plus troublé que par les paysans qui arrivaient ou par des personnes matinales. Quand il y a une vieille lille dans une maison, le> chiens de garde sont inutiles : il ne s'y passe pas le moindre événement qu'elle ne le voie, ne le commente et n'en lire toutes les conséquences po sibles. Au m. celte circonstance allait-elle donner carrière à de graves suppositions, ouvrir un de ces drames ibscurs qty se passent en famille et qui, pour demeurer sei rets, n'en soni pas moins terribles, si vous permettez toutefois d'appliquer le mot de drame à cette scène d'intérieur.

Pierrette ne se recoucha pas. four elle, l'arrivée de Brigaut était un événement immense. Pendant la uuii, cet Edea des malheureux, elle échappait aux ennuis, aux tracasseries qu'elle avait à supporter durant la journée. Semblable au héros de je ne sais quelle liai ade allemande ou russe, son sommeil lui paraissait être un vie lu ureuse et le jour était un mauvais rêve. Après trois années, elle venait d'avoil p llr la première fois un réveil agréable. Les souvenirs de sou enfance avaient melodleus menl chanté leurs poésies dan • son àmc Le preinii rcoi elle l'avait entendu en rêve, le sec, nid l'avait (ail ursant, au

troisième elle avait douté : les malhei le de S lilll i'im.

mas. Au quatrième couplet, arrivée eu chemise et ■•■ -; ieds à elle avait reconnu Brigaut, son ami d'enfance. Ah! e'élail bien celle veste cai ré • à petiti • ba que bi u ; icm ni cou| ées el dont les poches ballottent à la chute des reins la • ei le de drap bleu 1 1 issique en tagne, le cilci de rouennerie grossière, la chemise de toile fermée p ir un cœur d'or, le grand col rouléi les boucles d' i le pantalon de toile Mené écrue, in g demi ni déteinte p r longu ur de fil, enfin toutes ces choses humbl is el forl s qui co i litueul le c isiuroe d'un pauvre Breton. Les grosbou veste (irent battre le cœur de Pierrette. A la vue du bouquet d

PIERRETTE

ses yeux se mouillèrent de larmes, puis une horrible terreur lui comprima dans lame les Heurs de son - mi moulent épanouies. Elle pensa que sa cousine av.iu pu l'entendre se levant et marchant à sa croisée, elle devina la vieille lille et lit à Brigaut ce signe de frayeur auquel le pauvre Breton s était empressé d'obéir sans y rien comprendre. Cette soumission instinctive ne peint-elle pas une de ces affections innocentes et absolues comme il y en a, de siècle en siècle, sur cette terre, où elles fleurissent rumine i'aloès à l'Isola b lia, deux ou trois fois en cent ans? Qui eût vu Brigaut se sauvant aurait admiré l'héroïsme le plus naïf du plus naïf sentiment. Jacques Brigaut était digne de Pierrette Lorrain, qui finissait sa quatorzième année : deux enfants! Pierrette ne pui s'empécber de pleurer en le regardant lever le pied avec l'effro' que sou geste lui avait communiqué. Puis elle revint s'asseoir sur un méchant fauteuil, en face d'une petite table au-dessus de la mile se trouvait un miroir. Elle s'y accouda, se mit la tête dans les mains et resta la pensive pendant une heure, occupée à se remémorer le Marais, le bourg de Pen-fioël, les périlleux voyages entrepris sur un étang dans un bateau détaelié pour elle d'un vieux saule par le petit Jaeqms, puis les vieilles figures de sa grand' mère, de son grand-père, la tête so rtïanle de sa mère et la belle | liysiodbmie du major Brigaut, enfin toute une enfance sans soucis! Ce fut encore nn rêve : des joies lumineuses sur un fond grisâtre. Elle avait ses beaux cheveux cendrés en désordre sous un petit bonnet cbifonné

pendant son s meil, \m petit bonnet en pénale et à ruches qu'elle

s'était fait elle-même. De chaque cô'é des tempes il passait des bou- ■ happé- s de leurs papillottes «ai papiergris. Derrière la tète, une grosse natte aplatie pendait déroulée. La blancheur excessive de sa (iirabissait tin i de ces horribles maladies de jeune fille à laquelle la médecine a donné le nom gracieux de chlorose, et qui prive le corps s couleurs naturelles, qui trouble l'appétit et annonce de grands désordres dans I organisme. Ce ion de cire existait dans toute la carnation. Le cou el les épaules expliquaient par leur pâleur d'herbe étiol e la maigreur des bras jetés eu avant el croisés. Les pieds de Pierrette paraissaient .mollis, amoindris par la maladie. Sa chemise ne tombait qu'à mi-jambe et laissait voir des nerfs fatigués, di s veines bleuâtres, une carnation appauvrie. Le froid qui l'atteignit lui rendit les lèvres d'un beau violet. Le triste sourire qui tira les coins de sa bouche as-ez délie aie montra des dents d'un ivoire fin et d'une forme menue, de. jo.ies dents transparentes qui s accordaient avec ses oreilles fines, avec son nez un peu poinui niais élégant, avec la coupe de on vi qui, maigre sa p irl ite rondeur, était mignonne. Tonte l'animation de de ce charmant visage se trouvait dans des yeux dont l'iris, couleur tabac d'Espagne et mélangé de points noirs, brillait par des reflets d'or autour d une "prunelle profonde et vive. Pierrette avait dû être gaie, elle étai1 iiisic. Sa gaieté perdue existait encore dans la ( ivacité des contours de . œil, dans la grâce ingénue de son front et daos les méplats de son menton court. Ses longs cils se dessinaient comme des pinceaux sur Ses pommelles altérées par la souffrance. Le blanc, prodigué outre mesure, rendait d'ailleurs les lignes et les détails de la physionomie très-purs. L'oreille était un petit chef-d'œuvre de sculpture : vous eussiez dit du marbre. Pierrette souffrait de bien es manières. Aussi i eut-i Ire voulez-vous son histoire? La voici.

La mère de Pierrette était une demoiselle Auffray, de Provins, soeur consanguine de madame fiogron, mère des possesseurs actuels de cette maison.

Marié d'abord à dix-huit ans, M. Auffray avait contracté vers soixanfenem ans un second mariage. De son premier lit, était issue une fille unique assi-:; laid el mariée des 1 âge de seize ans à un aubergiste de Provins nommé Rogron.

De son m ■' ond lit, le bonhomme Auffray eut encore une fille, mais charmante. Ainsi, par un elîet assez bizarre, il y eut i.ne énorme dilféreuce d'âge entre les deux filles de M. Auffray : celle du premier lit avait cinquante ans quand celle du second naissait. Lor que >nn vieux pcie lui donnait une sœur. mail, aie Rogron avait deux enfants majeurs.

A d fille du vieillard amoureux lu mariée selon son

i' cl Dation à un o licier breton nommé Lorrain, capitaine dans la garde impériale. L'amour rend souvent ambitieux. Le capitaine, qui voulut devenir prompleim ut colonel, passa dans la ligne. Pendant eue le chef de bataillon et sa femme, assez heureux de la pension a eux laite par M. et m dame Auffray, brillaient à Paris ou couraient en Allemagne au gré des batailles et des paix impériales, le vieil Anlfray, ancien épicier de Provins, mourut à quatre-vingt-huit ans sans avoir eu le temps de faire aucune disposition 'estamentaire. La succession du bonhomme fut si bien mancenvrée par l'ancien aubergiste et par sa femme, qu'ils en absorbèrent la plus grande partie, et ne laissèrent à la veuve du bonhomme \uflray que la maison du défunt sur la petite place et quelques arpents de terre Celte veuve, mère de la petite madame Lorrain, n'avait â la mon de son mari que trente-huit ans. Comme beaucoup de veuves, elle eut l'idée malsaine de se remarier. Elle vendit à sa bellefille, la vieille madame Rogron, les terres et la maison qu'elle avait gagnées en vertu de son contrat de mariage, afin de pouvoir épouser un jeune médecin nommé Néraud, qui lui dévora sa fortune. Elle mourut de chagrin et dans la misère deux ans après.

La part qui aurait pu revenir à madame Lorrain dans la succession

Auffray disparut donc en grande partie, et se réduisit à envi-on huit mille francs. Le majo Lorraii niourii sur le champ d'honneur à Montereau, laissant sa veine i h vingt et un ans, d'une petite fille

de quatorze mois, sans autre fortune que la pension à laquelle elle avait droit et la succession à venir de M. et madame Lorrain, détaillants à Pen-lloël, bourg vendéen situé dans le pays appelé le Marais. Ces Lorrain, père et mère de l'ofticier mort, grand-père et grand'mcre paternels de Pierrette lorrain, vendaient'le bois nécessaire aux constructions, des ardoises, des tuiles, des faîtières, des tuyaux, etc. I eur commerce, soit inc pacité, soit malheur, allait mal et leur fournissait à peine de quoi vivre. La faillite de la célèbre maison Collinet de Nantes, causée par les.évënements de 1814, oui produisirent une baisse subite dans les denrées coloniales, venait de leur enlever viugt-quatre mille francs qu'ils y avaient déposés. Aussi leur belle-lille fut-elle bien reçue. La veuve du major apportait une pension de huit cents francs, somme énorme à Pen-lloël. Les huit mille francs que son beau-frère et sa sœur Rogron lui envoyèrent après mille formalités entraînées par l'éloignement. elle les confia aux Lorrain, en prenant toutefois une hypothèque une petite maison qu'ils possédaient à Nantes, louée cent écus, et qci valait à peine dix mille francs.

Madame Lorrain la jeune mourut trois ans après le second et fatal mariage de sa mère, en -1819, presque en même temps qu'elle. L'enfant du vieil Auffray et de sa jeune épouse était frêle, petiîe et malingre : l'air humide du Marais lui fut contraire. La famille de son mari lui persuada pour la garder que, dans aucun autre endroit du monde, elle ne trouverait un pays plus sain ni plus agréable que le Marais, témoin des exploits de Cbarette. Elle fut si bien dorlotée, soignée, cajolée, que cette mort fit le plus grand honneur aux Lorrain. Quelques personnes prétendent que Brigaut, un ancien Vendéen, un de ces hommes de fer qui aval, nt servi sous Cbarette, sous Mercier, sous le marquis de Montauran et sous le baron du Guétiic dans les guerres contre la République, était pour beaucoup dans la ré-ignafion de madame Lorrain la jeune. S'il en fut ainsi, certes ce serait dune âme. excessivement aimante et dévouée. Tout Pen-lloël voyait d'ailleurs Brigaut, nommé :tueusement k major, grade qu'il avait eu dans les armées catho» liques, passant ses journées et ses soirées dans la salle auprès de la veuve du major impérial. iers les derniers temps, le curé de Pen-Hnël

'lions à la vieille dame Lorrain : il l'avait priée de décider sa belle- fille à épouser Brigaut, en promettant il (aire nommer le major juge de paix du canton de Peu-Hoë! par la protection du vicomte de Kergarouët. La mort de la pauvre jeune femme rendit la proposition inutile. Pierrette resta chez ses grandsparent-', qui lui devaient quatre cents francs d'intérêt par an, naturellement appliqués à son entretien. Ces vieilles gens, de plus en plus impropres au commerce, eurent un concurrent actif et ingénieux contre lequel ils disaient des injures sans rien tenter pour se défendre. Le major.' leur conseil et leur ami, mourut six mois après son amie, peutêtre de douleur et peut-être de ses blessures : il en avait reçu vingtsepi. En bon commerçant, le mauvais voisin voulut ruiner ses adversaires afin d'éteindre toute concurrence. Il fit prêter de l'argent aux Lorrain sur leur signature, en prévoyant qu'ils ne pourraient rembourser, et les força dans leurs vieux jours à déposer leur bilan. L'hypothèque de Pierrette fut primée par l'hypothèque légale de sa gran y mère, qui s'en tint à ses droits pour conserver un morceau de pain' son mari. La maison de Nantes fut vendue neuf mille cinq cents francs, et i! y eut pour quinze cents francs de frais. Les huit mille francs restant revinrent à madame Lorrain, qui les plaça sur hypothèque afin de pouvoir vivre à Nantes dans une espèce de béguinage semblable à celui de Sainte-Périne de Paris et nommé Saint-Jacques, où ces deux vieillards eurent le vivre et le couvert moyennant une modique pension. Dans l'impossibilité de garder avec eux leur petite-fille ruinée* les vieux Lorrain se souvinrent de son oncle et de sa tante Bugron auxquels ils écrivirent. Les Rogron de Provins étaient morts. La leltrw des Lorrain aux Rogron semblait donc devoir être perdue. Mais, si quelque chose ici-bas peut suppléer la Providence, n'est-ce pas la poste aux lettres? L'esprit de la poste, incomparablement au-dessus de l'esprit public, qui ne rapporte pas d'ailleurs autant, dépasse en invention l'esprit des plus habiles romanciers. Quand la peste possède une lettre, valant pour elle de trois à dix sous, sans trouver immédia— tenient celui on celle à qui elle doit la remettre, elle déploie une soliciliide financière dont, l'analogue ne se rencontre que chez les créanciers les plus intrépides. La poste va, vient, furette dans les 86 départements. Les difficultés surexcitent le génie des employés, qui souvent sont des gens de lettres, el qui se mettent alors à h recherche de l'inconnu avec l'ardeur des mathématiciens du bureau des longitudes, ils fouillent tout le royaume. A la moindre lueur d'espérance, les bureaux de Paris se remettent en mouvement. Souvent il vous arrive de rester stupéfait en reconnaissant les gribouillages qui zèbrent le dos et le ventre de la lettre, glorieuses attestations de la persistance administrative avec laquelle la poste s'est remuée Si un homme entreprenait ce que la poste vient d accomplir, il aurait perdu dix mille francs en voyages, en temps, en argent, pour recouvrer douze sous. La poste a décidément encore plus d'esprit qu'elle n'en porte. La lettre des Lorrain, adressée à M. Rogron de Provins, décédé dep ls une année

LES CELIBATAIRES.

fui envoyée par la poste à M. Rogron, sou lils, mercier, rue Saint- Denis, à Paris. Eu ceci éclate l'esprit de la poste. Un héritier est toujours plus ou moins tourmenté de savoir s'il a bien tout ramassé d'une succession, s'il n'a pas oublié des créances ou des guenilles. Le fisc 'îe viuc tout, même les caractères. Une lettre adressée au vieux Rogron de Provins mon devail piquer la curiosité de Rogron lils, à Paris, ou ,1c mademoiselle llogron, sa sœur, ses héritiers. Aussi le lise eut-il ses Soixante centimes.

Les Rogron, vers lesquels les vieux Lorrain, au désespoir de se séparer de leur pelite-liile, tendaiei.i des mains suppliantes, devaient doue être les arbitres de la destinée de Pierrette Lorrain. Il est alors indispensable d'expliquer leurs antécédents et leur caractère.

Le père Rogron, cet aubergiste de Provins à qui le vieil Au Ara y avait donné la lillc de son premier lit, était un personnage à figure enflammée, à nez veineux, et sur les joues duquel Bacchus avait appliqué ses pampres rougis et bulbeux. Quoique gros, court et ventripotent, à jambes grasses et à mains épaisses, il était doué de la finesse des aubergistes de Suisse, auxquels il ressemblait. Sa figure représentait vaguement un vaste vignoble grêlé. Certes, il n'était pas beau, mais sa femme lui ressemblait. Jamais couple ne fut mieux assorti. Rogron aimait la bonne chère et à se faire servir par de jolies filles. Il appartenait à la secte des égoïstes dont l'allure est brutale, qui s'adonnent à leurs vices et font leurs volontés à la face d'Israël. Avide, intéressé, peu délicat, obligé de pourvoir à ses fantaisies, il mangea ses gains jusqu'au jour où les dents lui manquèrent. L'avarice resta. Sur ses vieux jours, il vendit son auberge, ramassa, comme on l'a vu, presque toute la succession de son beau-père, et se relira dans la petite maison de la place, achetée pour un morceau de pain à la veuve du père Auffray, la grand'mère de Pierrette. Rogron et sa femme possédaient environ deux mille francs de rente, provenant de la location de vingtsept pièces de terre situées autour de Provins, et les intérêts du prix de leur auberge, vendue vingt mille francs. La maison du bonhomme Auffray, quoique en fort mauvais état, fut habitée telle quelle par ces anciens aubeigistes.quise gardèrent, comme de la peste, d'y toucher : les vieux rats aiment les lézardes et les ruines. L'ancien aubergiste, qui prit goflt au jardinage, employa ses économies à l'augmentation du jardin; il le poussa jusqu'au bord de la rivière, il en tit un carré long, encaissé entre deux murailles et terminé par un empierrement où la nature aquatique, abandonnée à elle-même, déployait les richesses de sa Flore. Au début de leur mariage, ces Rogron avaient eu, de deux en deux ans, une fille et un fils :' tout dégénère, leurs enfants furent affreux. Mis en nourrice à la campagne et à bas prix, ces malheureux enfants revinrent avec l'horrible éducation du village, ayant crié longtemps et souvent après le sein de leur nourrice qui allait aux champs, et qui, pendant ce temps, les enfermait dans une de ces chambres noires, humides < t basses qui servent d'habitation au paysan français. A ce métier, les traits de ces enfants grossirent, leur voix s'altéra; ils flattèrent médiocrement l'amour-propre de la mère, qui tenta de les corriger de leurs mauvaises habitudes par une rigueur que celle du père convertissait en tendresse. On les laissa coura lier dans les coins, écuries et dépendances de 1 auberge, ou trotter par la ville: on les fouettait quelquefois; quelquefois on les envoyait chez leur grand-père Auffray, qui les aimait très-peu. Celte injustice fut une des raisons qui encouragèrent les Rogron à se faire une large part dans la succession de ce vieux scélérat. Cependaut le père Rogron mit son lils à l'école, il lui acheta un homme, un de ses charretiers, afin de le sauver de la réquisition. Dès que sa fille Sylvie eut treize ans, il la dirigea sur Paris en qualité d'apprentie dans une maison de commerce. Deux ans après, il expédia son fils Jérôme-Denis par la même voie. Quand ses anus, ses compères les rouliers ou ses habitués lui demandaient ce qu il comptait faire de ses enfants, le père Rogron expliquait son système avec une brièveté qui avait, sur celui de la plupart des pères, le mérite de la franchise.

— Quand ils seront en âge de me comprendre, je leur donnerai un coup de pied, vous savez où? en leur disant : « Va faire fortune! » répondait-il en buvant ou s'essuyant les lèvres du revers de sa main. Puis il regardait son interlocuteur en clignant les yeux d'un air lin : — Hé! hé! ils ne sont pas plus bêtes que moi, ajoutait-il. Mon père m'a donné trois coups de pied, je ne leur en donnerai qu'un; il m'a mis un louis dans la main, je leur en mettrai dix : ils seront donc plus heureux que moi. Voilà la bonne manière. I.b bien ! après moi, ce qui restera, restera; les notaires sauront bien le leur trouver. Ce serait drôle de se gêner pour ses enfants! ... Les miens me doivent la vie, je les ai nourris, je ne leur demande rien; ils ne sont pas quilles, eh ! voisin? J'ai commencé- par eue charretier, et ça ne m'a pas empêché d'épouser la fille à ce vieux scélérat de père Auffray !

Sylvie llogron fut envoyée à cenl éciis de pension en apprentissage rue Saint-Denis, chez des négociants nés à Provins, lieux eus après, elle était au pair : si elle ne gagnait rien, ses parents ne payaient plus rien pour son logis et sa nourriture. Voilà ce qu'on appelle être au pair, rue S. oui Déni . lieux ans après, pendant lesquels sa mère lui envoya cent liane.-, pour son entretien, Sylvie eut cent éeus d'appointements. Ainsi, des l'âge de dix-neuf ans, mademoi selle Sylvie llogron obtint son indépendance. A vingt ans, clic était la seconde demoiselle |

de la maison Juillard, marchand de soie en botte, au Ver-Chinois, rue Saint-Denis. L'histoire de la sœur fut celle du frère. Le petit Jérôme- Denis Rogron enlra chez un des plus torts marchands merciers de la rue Saint-Denis, la maison Guep'ui. aux Trois-Quenouilles. Si a vingt et un ans Sylvie était première demoiselleà mille francs d'appointements, Jérôme-Denis, mieux servi par les circonstances, se trouvait à dix-huit ans premier commis à douze cents francs, chez les Guépius, autres Provinois.Lefrèreetla sœurse voyaient tous les dimanches et les jours de fête; ils les passaient en divertissements économiques ils dînaient hors Paris, ils allaient voir Saiul-Clond, Meudon, Belleville, Vincenues. Vers la fin de l'année 181"), ils réunirent leurs capitaux amassés à la sueur de leurs fronts, environ vingt mille francs, et achetèrent de madame Guénée le célèbre fonds de la Sœur-de-Famille, une des plus fortes maisons de détail en mercerie. La sœur tint la caisse, le comptoir et les écritures. Le frère fut à la fois le maître et le premier commis, comme Sylvie fut pendant quelque temps sa propre première demoiselle. En 1S2I, après cinq années d'exploitation, la concurrence devint si vive et si animée dans la mercerie, que le frère et la sœur avaient à peine pu solder leur fonds et soutenir sa vieille réputation. Quoique Sylvie Rogron n'eût alors que quarante ans, sa laideur, ses travaux constants et un certain air rechigné que lui donnait la disposition de ses traits autant que les soucis, la faisait ressembler à une femme de cinquante ans. A trente-huit ans, Jérôme-Denis Rogron offrait la physionomie la plus niaise que jamais un comptoir ait présentée à des chalands. Son front écrasé, déprimé par la fatigue, était marqué de trois sillons arides. Ses petits cheveux gris, coupés ras, exprimaient l'indéfinissable stupidité des animaux à sang froid. Le regard de ses yeux bleuâtres ne jetait ni flamme ni pensée. Sa figure ronde et plate n'excitait aucune sympathie et n'amenait même pas le rire sur les lèvres de ceux qui se livrent à l'examen des variétés du Parisien : elle attristait. Enfin s'il était, comme son père, gros et court, ses formes, dénuées du brutal embonpoint de l'aubergiste, accusaient dans les moindres détails un affaissement ridicule. La coloration excessive de son père était remplacée chez lui par la flasque lividité particulière aux gens qui vivent en des arrière-boutiques sans air, dans des cabanes grillées appelées caisses, toujours pliant et dépliant du fil, payant ou recevant, harcelant des commis ou répétant les mêmes choses aux chalands. Le peu d'esprit du frère et de la sœur avait été entièrement absorbé par l'entente de leur commerce, par le Avoir et Doit, par la connaissance des lois spéciales et des usages de la place de Paris. Le fil, les aiguilles, les rubans, les épingles, les boutons, les fournitures de tailleur, enfin l'immense quaniité d'articles qui composent la mercerie parisienne, avaient employé leur mémoire. Les lettres à écrire et à répondre, les factures, les inventaires, avaient pris toute leur capacité. En dehors de leur pariie, ils ne savaient absolument rien, ils ignoraient même Paris. Pour eux, Paris était quelque chose d'étalé autour de la rue Saint-Denis. Leur caractère étroit avait eu pour champ leur boutique. Ils savaient admirablement tracasser leurs commis, leurs demoiselles, et les trouver en faute. Leur bonheur consistait à voir toutes les mains agitées comme des pattes de souris sur les comptoirs, maniant la marchandise ou occupées à replier les articles. Quand ils entendaient sept on huit voix de demoiselles et de jeunes gens déglnbanl les phrases consacrées par lesquelles les commis répondent aux observations des acheteurs, la journée était belle, il faisait beau! Quand le bleu de l'éther avivait Paris, quand les Parisiens se promenaient en ne s'occupant que de la mercerie qu ils portaient : — Mauvais temps pour la vente! disait l'imbécile patron. La grande science qui rendait Rogron l'objet de l'admiration des apprentis était son art de ficeler, déficeler, reficeler cl. confectionner un paquet. Rogron pouvait laire un paquet et regarder ce qui se passait dans la nie ou surveiller son magasin dans toute sa profondeur, il avait tout vu quand en le présentant à la pratique il disait: — Voilà, madame; ne vous faut-il rien d'autre? Sans sa sœur, ce crétin eût été ruiné. Sylvie avait du bon sens et le génie de la vente. Elle dirigeait son frère dans ses achats en fabrique et l'envoyait sans pilie jusqu'au fond de la France pour y trouver un sou de héniliee sur un article. La finesse que possède plus ou moins toute femme n'étant pas au service de son cœur, elle l'avait portée dans la spéculation Un ronds à payer! cette pensée était le piston qui faisait jouer cette machine et lui communiquait une épouvantable activité, llogron était resté premier commis, il ne comprenait pas l'ensemble de ses affaires : l'intérêt personm le plus grand véhicule de l'esprit, ne lui avait pas lui faire un pas. Il restait souvent ébahi quand sa sieur ordonnait de vendre un article a perte, en prévoyant la lin de sa mode; cl plus tard il admirait niaisement sa sœur Sylvie. Il ne raisonnait ni bien ni mal, il était incapable de raisonnement; mais il avait la raison de se suhord 1er a sa

sœur, et il se subordonnait par une considération prise en dehors du commerce : — Elle est mon aînée, disait il. Peul être une vie con« sia lenl solitaire, réduite a la satisfaction des besoins, dénuée d argent et de plaisirs pendant la jeunesse, eïpliquerail-ellc aux physiologistes ci aux penseurs la brute expression de ce visage, la I ■ erveau, l'attitude niaise de ce mercier, s > sœur I avaii consiammejii empêché de se marier, en craignant peui être de perdre son indu dans 'la maison, en voyant une cause de dépense et de ruine

PIERRETTE

une femme infailliblement plus jeune et sans aucun doute moins laide qu'elle.

La bêtise a deux manières d'être : elle se tait ou elle parle. La bêtise muette est supportable, mais la bêtise de Rogron était parleuse. Ce détaillant avait pris l'habitude de gourmander ses commis, de leur expliquer les minuties du commerce de la mercerie en demi-gros, en les ornant des plaies plaisanteries qui constituent le bagout dci boutiques. Ce mot, qui désignait autrefois l'esprit de repartie stéréotypée, a été détrôné par le mot soldatesque de blague. Rogron, forcement écouté par un petit monde domestique, Rugron content de lui-même, avait fini par se faire une phraséologie à lui. Ce bavard se croyait orateur. La nécessité d'expliquer aux chalands ce qu'ils veulent, de sonder leurs désirs, de leur donner envie de ce qu'ils ne veulent pas, délie la langue du détaillant. Ce petit commerçant finit par avoir la faculté de débiter des phrases où les mots ne présentent aucune idée et qui ont du succès. Enfin, il explique aux chalands des procédés peu connus; de là, lui vient je ne sais quelle supériorité momentanée sur sa pratique; mais une fois sorti des mille et une explications que nécessitent ses mille et un articles, il est, relativement à la pensée, comme un poisson sur la paille et au soleil.

Rogron et Sylvie, ces deux mécaniques subrepticement baptisées, n'avaient, ni en germe ni en action, les sentiments qui donnent au cœursa vie propre. Aussi ces deux natures étaient-elles excessivement filandreuses et sèches, endurcies par le travail, par les privations, par le souvenir de leurs douleurs pendant un long et rude apprentissage. Ni l'un ni l'autre ils ne plaignaient aucun malheur. Ils étaient non pas implacables, mais intraitables à l'égard des gens embarrassés. Pour eux, la vertu, l'honneur, la loyauté, tous les sentiments humains, consistaient à payer régulièrement ses billets. Traeassiers, sans âme et d'une économie sordide, le frère et la sœur jouissaient d'une horrible réputation dans le commerce de la rue Saint-Denis. Sans leurs relations avec Provins, où ils allaient trois fois par an aux époques où ils pouvaient fermer leur boutique pendant deux ou trois jours, ils eussent manqué de commis et de filles de boutique. Mais le père Rogron expédiait à ses enfants tous les malheureux voués au commerce par leurs parents, il faisait pour eux la traite des apprentis et des apprenties dans Provins, où il vantait par vanité la fortune de ses enfants. Chacun, appâté par la perspective de savoir sa fille ou son fils bien instruit et bien surveillé, par la chance de le voir succédant un jour aux fils Rogi on, envoyait l'enfant qui le gênait au logis dans une maison tenue par ces deux célibataires. Mais dès que l'apprenti et l'apprentie à cent cens de pension trouvaient moyen de quitter cette gaieté, ils s'enfuyaient avec un bonheur qui accroissait la terrible célé-brité des Rogron. L'infatigable aubergiste leur découvrait toujours de nouvelles victimes. Depuis l'âge de quinze ans, Sylvie Rogron, habituée à se grimer pour la vente, avait deux masques : la physionomie aimable de la vendeuse, et la physionomie naturelle aux vieilles filles ratatinées. Sa physionomie acquise était d'une mimique merveilleuse : en elle tout souriait, sa voix devenue douce et pateline jetait un charme commercial à la pratique. Sa vraie figure était celle qui s'est montrée entre les deux persiennes enlre-bàillées, elle eût fait fuir le plus déterminé des Cosaques de 1815, qui cependant aimaient toute espèce de Françaises.

Quand la lettre des Lorrain arriva, les Rogron, en deuil de leur père, avaient hérité de la maison à peu près volée à la grand'mere de Pierrette, puis des terres acquises par l'ancien aubergiste, enfin de certains capitaux provenus de prêts usuraires hypothéqués sur des acquisitions laites par des paysans que le vieil ivrogne espérait exproprier. Leur inventaire annuel venait d'être terminé. Le fonds de la Sceur-de- Fauiille était payé. Les Rogron possédaient environ soixante mille lianes de marchandises en magasin, une quarantaine de mille francs en caisse ou dans le portefeuille, et la valeur de leur fonds. Assis sur la banquette en velours d'Ulrecht vert rayé de bandes unies, et plaquée dans une niche carrée derrière le comptoir, en face duquel se trouvait un comptoir semblable pour leur première demoiselle, le frère et la sœur se consultaient sur leurs intentions. Tout marchand aspire à la bourgeoisie. En réalisant leur tonds de commerce, le frère et la sœur devaient avoir environ cent cinquante mille francs, sans comprendre la succession paternelle. En plaçant sur le grand livre les capitaux disponibles, chacun d'eux aurait trois ou quatre mille livres de rentes, même en destinant à la ••cstauraiion de la maison paternelle la valeur de leur fonds, qui leur serait payé sans doute à terme. Ils pouvaient donc aller vivre ensemble à Provins dans une maison à eux. Leur première demoiselle était la fille d'un riche fermier de Domiemarie, chargé de neuf entants; il avait dû les pourvoir chacun d'un état, car sa fortune, divisée en neuf parts, était peu de chose pour chacun d'eux. En cinq années, ce fermier avait perdu sept de ses enfants, cette première demoiselle était donc devenue un être si intéressant, que Rogron avait tenté, mais inutilement, d'en faire sa femme. Cette demoiselle manifestait pour son patron une aversion qui déconcertait toute manœuvre. D'ailleurs mademoiselle Sylvie s'y prêtait peu, s'opposait même au mariage de son frère, et voulait faire leur successeur d'une lille si rusée. Klle ajournait le mariage de Rogron après leur établissement à Provins.

Personne, parmi les passants, ne peut comprendre le mobile des existences cryptogamiques de certains boutiquiers ; on les regarde on se demande : — De quoi, pourquoi vivent-ils? que deviennent- ils? d'où viennent-ils? on se perd dans les tiens en voulant se les expliquer. Pour découvrir le peu de poésie qui germe dans ces têtes et vivifie ces existences, il est nécessaire de les creuser; mais on a bientôt trouvé le tuf sur lequel tout repose. Le boutiquier parisien se nourrit d'une espérance plus ou moins réalisable et sans laquelle il périrait évidemment : celui-ci rêve de bâtir ou d'administrer un théâtre, celui-là tend aux honneurs de la mairie; tel a sa maison de campagne à trois lieues de Paris, un soi-disant parc où il plante des statues en plâtre colorié, où il dispose des jets d'eau qui ressemblent à un bout de fil et où il dépense des sommes folles ; tel autre rêve les commandements supérieurs de la garde nationale. Provins, ce paradis terrestre, excitait chez les deux merciers le fanatisme que toutes les jolies villes de France inspirent à leurs habitants. Disons-le à la gloire de la Champagne, cet amour est légitime. Provins, une des plus charmantes villes de France, rivalise le Frangistan et là vallée de Cachemire; non-seulement elle contient la poésie de Saadi, l'Homère de la Perse, mais encore elle offre des venus pharmaceutiques à la science médicale. Des croisés rapportèrent les roses de Jéricho dans cette délicieuse vallée, où, par hasard, elles prirent des qualités nouvelles, sans rien perdre de leurs couleurs. Provins n'est pas seulement la Perse française, elle pourrait encore être Rade, Aix, Balh : elle a des eaux ! Voici le paysage revu d'année en année, qui, de temps en temps, apparaissait aux deux merciers sur le pavé boueux de la rue Saint-Denis.

Après avoir traversé les plaines grises qui se trouvent entre la Ferle • Gaucher et Provins, vrai désert, mais productif, un désert de froment, vous parvenez à une colline. Tout à coup vous voyez à vos pieds une ville arrosée par deux rivières : au bas du rocher s'étale une vallée verte, pleine de lignes heureuses, d'horizons fuyants. Si vous venez de Paris, vous prenez Provins en long, vous avez cette éternelle grande roule de France, qui passe au bas de la côte en la tranchant, et douée de son aveugle, de ses mendiants, lesquels vous accompagnent de leurs voix lamentables quand vous vous avisez d'examiner ce pittoresque pays inattendu. Si vous venez de Troyes, vous entrez par le pays plat. Le château, la vieille ville et ses anciens remparts sont étages sur la colline. La jeune ville s'étale en bas. Il y a le haut et le bas Provins : d'abord, une ville aérée, à rues rapides, à beaux aspects, environnée de chemins creux, ravinés, meublés de noyers, et qui criblent de leurs vastes ornières la vive arête de la colline; ville silencieuse, proprette, solennelle, dominée par les ruines imposantes du château; puis une ville à moulins, arrosée par la Voulzie et le Durtain, deux rivières de Brie, menues, lentes et profondes: un ville d'auberges, de commerce, de bourgeois retirés, sillonnée par les diligences, par les calèches et le roulage. Ces deux villes, ou celte ville, avec ses souvenirs historiques,'la mélancolie de ses ruines, la gaieté de sa vallée, ses délicieuses ravines pleines de haies échevelées et de Heurs, sa rivière crénelée de jardins, excite si bien l'amour de ses enfants, qu'ils se conduisent comme les Auvergnats, les Savoyards et les Français : s'ils sortent de Provins pour aller chercher fortune, ils y reviennent toujours. Le proverbe : Mourir au gîte, fait pour les lapins et les gens fidèles, semble être la devise des Provinois.

Aussi les deux Rogron ne pensaient-ils qu'à leur cher Provins! En vendant du fil, le frère revoyait la haute ville. En entassant des papiers chargés de boutons, il contemplait la vallée. En roulant ou déroulant du padoux, il suivait le cours brillant des rivières. En regardant ses casiers, il remontait les chemins creux où jadis il fuyait la colère de son père pour venir y manger des noix, y gober des murons. La petite place de Provins occupait surtout sa pensée : il songeait à embellir sa maison, il rêvait à la façade qu'il y voulait reconstruire, aux chambres, au salon, à la salle de billard, à la salle à manger et au jardin potager, dont il faisait un jardin anglais avec boulingrins, grottes, jets d'eau, statues, etc. Les chambres où dormaient le frère et la sœur au deuxième de la maison à trois croisées et à six étages, haute et jaune comme il y en a tant rue Saint-Denis, étaient sans autre mobiliet que le strict nécessaire; mais personne, à Paris, ne possédait un plo. riche mobilier que ce mercier. Quand il allait par la ville, il resta dans l'attitude des teriakis, regardant les beaux meubles exposés, examinant les draperies dont il emplissait sa maison. Au retour, il disait à sa sœur : — J'ai vu dans telle boutique tel meuble de salon qui nous irait bien I Le lendemain il en achetait un autre, et toujours! H regorgeait le mois courant les meubles du mois dernier. Le budget n'aurait pas payé ses remaniements d'architecture : il voulait tout, et donnait toujours la préférence aux dernières inventions. Quand il contemplait les balcons des maisons nouvellement construites, quand il étudiait les timidesessais de l'ornementation extérieure, il trouvait les moulures, les sculptures, les dessins déplacés. — Ab! se disait-il, ces belles choses feraient bien mieux à Provins que là! Lorsqu'il ruminait son déjeuner sur le pas de sa porte, adossé à sa devanture, l'œil hébété, le mercier voyait une maison fantastique dorée par le soleil de son rêve, il se promenait dans son jardin, il y écoutait son jet d'eafc. retombant en perles brillantes sur une table ronde en pierre de liais. H jouait à son billard, il plantait des Heurs! Si sa sœur était la pluma

LES CELIBATAIRES.

à la main, réfléchissant et oubliant de gronder les commis, elle se contemplait recevant les bourgeois de Provins, elle se inirait ornée de bonnets merveilleux dans li I i de son ■ >. Le frère et la sœur commençaient à trouver l'ai ara S ni Déni malsaine;

et l'odeur Ses boues de la Halle leur laisail désirer ie parfum des roses de Provins. Ils avaient à la Ibis une nostalgie et une monomanie contrariées par la nécessité de vendre leurs derniers bonis de fil, leurs bobines de suie et leurs boutons. La terre promise delà vallée de Provins attirait d'autant plus ces Uébreux, qu ils avaient réellement souffert pendant longtemps, et traversé, haletants, les déserts sablonneux de la mercerie

La lettre des Lorrain vint au milieu d'une méditation inspirée par ce bel avenir. Les merciers connaissaient à peine leur cousine Pierrette Lorrain. L'affaire de la succession Auffray, traitée depuis longtemps par le vieil aub rgiste, avait eu lieu pendant leur établissement, ut Rogron causait très-peu i i apitaux. Envoyés de bonne heure

à Paris, le frère et la sœur se souvenaient à peine de leur tante Lorrain. Une heure de discus ions généalogiques leur fui eue- aire pour se remémorer leur lame, fille du second lit de leur grand-père Aulfray, sœur consanguine de leur mère. Ils retrouvèrent la mère de madame Lorrain dans madame Né'raud, morte de chagrin. Ils jugèrent alors que le second mariage de leur grand père avait été pour eux une chose funeste; sou résultat étail le partage de la succession Aulfray enire les deux lits. Ils avaient d'ailleurs entendu quelques récrii lions de leur père, toujours un peu gogueuard ei aubergiste. Les deux merciers examinèrent la lettre des Lorrain à travers ces s mvenirs peu favorables à la cause de Pierrette. Se chart urpheliue, d'une

fille, d'une cousine qui, malgré loin, serait leur héritière au cas où ni l'un ni l'autre ne se marierait, il v avait là matière a discussion. La question fut étudiée sous toutes ses faces. D'abord ils n'avaient jamais vu Pierrette. Puis ce serait un ennui que d'avoir une jeune fille à garder. Ne prendraient-ils pas des obligations avec elle.' il serait impossible de la renvoyer si elle ne leur convenait pas ; enfin ne faudraitil pas la marier? Et si Rogron trouvait chaussure à sou pied parmi les héritières de Provins, ne valait-il pas mieux réserver toute leur fortune pour ses enfants? Selon Sylvie, une chaussure au pied de sou hère était uue fille bete, riche et laide, qui se laisserait gouverner par elle. Les deux marchands se décidèrent à refuser. Sylvie se chargea de la réponse. Le courant des affaires fut assez considérable pour retarder cette lettre, qui ne semblait pas urgente, et à laquelle la vieille fille ne pensa plus des que leur première demoiselle consentit à traiter du fonds de la Sœur-de-Famille. Sylvie Rogron et son frère partirent pour Provins quatre ans avant le joui' où la venue de Brigaul allait jeter tant d'intérêt dans la vie de Pierrette. Mais les œuvres de ces deux personnes en province exigent ime explication aussi nécessaire que celle sur leur existence à Paris, car Provins ne devait pas moins être funeste à Pierrette que les antécédents commerciaux de ses cousins.

Quand le petit négociant venu de province à Paris retourne de Paris en province, il y rapporte toujours quelques idées ; puis il les perd dans les habitudes de la vie de province où il s'enfonce, et où ses velléités de rénovation s'abîment. De là, ces petits changements lents, successifs, par lesquels Paris finit par cgi -aligner la surface des villes départementales, et qui marquent essentiellement la transition de 1 exboutiquier au provincial renforcé. Cette transition constitue uue véritable maladie. Aucun détaillant ne passe impunément de son bavardage continuel au silence, et de son activité parisienne à l'immobilité provinciale. Quand ces braves gens ont gagné quelque fortune, ils en dépensent une certaine partie à leur passion longtemps couvée, et y déversent les dernières oscillations d'un mouvement qui ne s. s'arrêter à volonté. Heux qui n'ont lias caressé d idée fixe voyagent, ou se jettent dans les occupations politiques de la municipalité. Ci ci vont à la chasse ou pèchent, tracassent leurs fermiers ou leurs loi ataires. Ceux-là deviennent usuriers comme le père Rogron, ou actionnaires connue tant d'inconnus. Le thème du frère et de la sœur, vous le connaissez : ils avaient à satisfaire leur royale fantaisie de manier la truelle, à se construire leur charmante maison. Celle idée fixe valut à la place du bas Provins la façade que venait d'examiner Brigaul, les distributions intérieures de celle maison et son luxueux mobilier. L'entrepreneur ne mit pas on clou sans consulter les Rogron, sans leur feire signer les dessins et les devis, sans leur expliquer longuement, en détail, la nature de l'objet en discussion, où il se fabriquait et ses différents prix. Quant aux choses extraordinaires, elles avaient éié employées chez M. iipbaine, OU chez madame .Milliard la jeune, ou chez M. Garceland, le maire. Une similitude quelconque avec un des riches bourgeois de Provins finissait toujours le combat à l'avantage de l'entrepreneur.

— Du moment où M. Garceland a cela chez lui, niellez ! disait mademoiselle Rogron. Cela doit être bien, il a bon goût.— Sylvie, il nous propose îles oves dans la corniche du corridor. — Vous appelez cela des oves? — Oui, mademoiselle. — lit pourquoi? quel singulier nom! je n'en ai jamais entendu parler. — Mais vous en ave/ vu 1 — Oui. — Savez-vous le latin? — Non — Eh bien ! cela veut dire œufs, les oves sont des œufs. —Comme vous êtes drilles, vous autres architectes ! s'écriait Hogion. C est san doute pool cela que vous ne donne» pas

vos coquilles ! — Peindrons-nous le corridor ? disait l'entrepreneur. — Ma foi, non! s'écriait Sylvie, encore cinq cents francs! — Oh! le salon et l'escalier sont trop jolis pour ne pas décorer le corridor, disait l'entrepreneur. La petite madame Lesourd a fait peindre le sien l'année dernière. — Cependant son mari, comme procureur du roi, peut ne pas rester à Provins. — Oh I il sera quelque jour président du tribunal, disait l'culrepreneur. — Eh bien ! et que faites-yous donc alors de M. Tiphaine? — M. Tiphaine, il a une Julie femme, je ne suis pas embarrasse de lui : M. Tiphaine ira à Paris. — Peindrons-nous le corridor? — Oui, les Lesourd verront du moins que nous les valons bien! disait Rogron.

La première année de l'établissement des Rogron à Provins fut entièrement occupée par ces délibérations, par le plaisir de voir travailler les ouvriers, par les étonnements et les enseignements de tout genre qui en résultaient, et par les tentatives que firent le frère et la sœur pour se lier avec les principales familles de Provins.

Les Rogron n'étaient jamais allés dans aucun monde, ils n'étaient pas soi lis de leur boutique; ils ne connaissaient absolument personne à Paris, ils avaient soif des plaisirs de la société. A leur retour, les émigrés retrouvèrent d'abord M. et madame Julliard du Ver-Chinois avec leurs enfants et petits-enfants; puis la famille des Guépin, ou mieux le clan des Guépin. dont le petit-fils tenait encore les Trois-Quenoutlles; enfin madame Guénée, qui leur avait vendu la Sœnr-de-Famille, et dont les trois filles étaient mariées à Provins. Ces trois grandes races, les Julliard, les Guépin et les Guénée, s'étendaient dans la ville comme du chiendent sur une pelouse. Le maire, M. Garceland, était gendre de M. Guépin. Le curé, M. l'abbé Péroux, était le propre frère de madame Julliard, qui était une Péroux. Le président du tribunal, M. Tiphaine, était le frère de madame Guénée, qui signe née Tiphaine.

La reine de la ville était la belle madame Tiphaine !a jeune, la fille unique de madame Roguin, la riche femme d'un ancien notaire de Paris, de qui l'on ne parlait jamais. Délicate, jolie et spirituelle, mariée en province exprès par sa mère qui ne la voulait point pies d'elle et l'avait tirée de son pensionnai quelques jours avant son mariage, Mélanie Roguin se considérait comme en exil à Provins et s'y conduisait admirablement bien. Richement dotée, elle avait encore de belles espérances. Quant à M. Tiphaine, son vieux père avait fait à sa tille aînée, madame Guénée, de te s avancements d'hoirie, qu'une terre de huit mille livres de rente, située à cinq lieues de Provins, devait revenir au président. Ainsi les Tiphaine. mariés avec vingt mille livres de rente sans compter la place ni la maison du président, devaient un jour réunir vingt autres mille livres de rente. — Us n'étaient pas malheureux, disait-on. La grande, la seule affaire de la belle madame Tiphaine élait de faire nommer M. Tiphaine député. Le député deviendrait juge à Paris ; et du tribunal, elle se promettait de le faire monter promptement à la cour royale. Aussi ménageait-elle tous les amours-propres, s'eiforçait-elle de plaire. Mais, chose plus difficile! elle y réussissait. Deux fois par semaine, elle recevait tonte la bourgeoisie de Provins dans sa belle maison de la ville haute. Cette jeune femme de vingt-deux ans n'a ait point encore fait un seul pas de clerc sur le terrain glissant où elle s'était placée. Elle satisfaisait lous les amours-propres, caressait les dadas de chacun : grave avec les gens graves, jeune fille avec les jeunes filles, essentiellement mère avec les mei es, gaie avec les jeunes femmes et dispo=éeà les servir, gracieuse pour tous; enfin une perle, un trésor, l'orgueil de Provins. Elle n'en avait pas dit encore Un mot, mais tous les électeurs de Provins attendaient que leur cher président cûl l'âge requis pour le nommer. Chacun d'eux, sûr de ses talents, en faisait son homme, son protecteur. Ah ' M. Tiphaine arriverait, il serait garde-des-sceaux, il s'occuperait de Provins! ■-"

Voici par quels moyens l'heureuse madame Tiphaine était parvenue à régner sur la petite ville de Provins. Madame Guénée, sœur de M. Tiphaine, après avoir marié sa première lille à M. Lesourd, procureur du roi, la seconde à M. Martener le médecin, la troisième à M. Anffray le notaire, avait épousé en secondes noces M. Galardon, ie receveur des contributions. Mesdames Lesourd, Martener, Aulïray et leur mère, madame Galardon, virent dans le président Tiphaine l'homme le plus, riche et le plus capable de la famille. Le procureur du roi, neveu par alliance de M. Tiphaine, avait tout intérêt à poussi r son oncle à Paris pour devenir président à Provins. Aussi ces quatre dames (madame Galardon adorait sou frère ) formèrent-elles une i OUr à madame Tiphaine, de qui elles prenaient les avis ci le conseils en toute Chose. M. Julliard lils aillé, qui avait épousé la fille unique d un riche fermier, se prit d'une belle passion, subite, secrète et désintéressée, pour la présidente, cet ange descendu des lieux parisiens. La rusée Mélanie, incapable de s'embarrasser d'un Julliard, très-capable de le maintenir à l'étal d'Aroadis al d'exploiter sa sottise, lui donna l«

conseil d'entreprendre \m journal auquel elle set vil d'Egérie. Depuit deux ans, Julliard, doublé 06 sa passimi romantique, avait donc entrepris une feuille ci une diligence publiques pour Provins. Le journal, appelé la Uni m- , journal de Promu, contenait des articles littéraires, archéologiques el médicaux, (alla en famille. Les annonces de 1'arrondisi enl lavaient les frais Les abonne*, au nombre de deux Cenls,

étaient le bénéfice. Il y paraissait des stances mélancoliques, incou-

PIERRRTTE.

préhensiblcs eu Brie, et adressées \ Elle!!! avec ces trois points. Aiusi le jeune ménage Julliard, qui chaulait les mérites de madame Tiphaine, avait réuui le clan des Julliard à celai des Guénée. Dès loi le salon ilu président était naturellement devenu le premier de la ville. Le peu d'aristocratie qui se trouve:. Provins forme au seul salon dai.s la ville liante, chez la vieille comtesse de Bréautey.

rendant les six premiers mois de leur transplantation, favorisés par leurs anciennes relations avec les Julliard, les Guépin, les Guénée, et après s'être appuyés de leur parenté avec M. Auilray le notaire, arrière-petit-neveu ce leur grand-père, les Bogron fuient reçus d'abord par madame Julliard la mère et par madame Ualarden ; puis ils arrivé) eut a>ec assez de difficultés dans le salon de la belle madame Ti- S haine. Chacun voulut étudier les Bogron avant de les admettre. 1! était iffieile de ne pas accueillir des commerçants de la rue Saint-Denis, nés a Provins et revenant y mai ger ii urs revenus. Néanmoins, le but de toute soeiélé sera toujours d'amalgamer des gens de fortune, d'éducation, de mœurs, de connaissances ei de caractères semblables. Or, les Guépin, les Guénée et les Julliard étaient des personnes plus haut placées, plus anciennes de bourgeoisie que les Rogron, iils d'un aubergiste usurier, qui avait eu quelques reproches à s« faire jadis et sur sa conduite privée et relativement à la succession Aufl'ray. Le notaire Auffray, le gendre de madame Galardon, née Tipbaine, savait à quoi s'en tenir : les affaires s'éiaé ni arrangées chez -on prédécesseur. Ces anciens négociants, revenus depuis douze aus, s'étaient mis au niveau de l'instruction, du savoir-vivre et des façons de cette société, à laquelle madame Tipbaine imprimait un certain cachet d'élégance, • un certain vernis parisien ; tout y était homogène : on s'y comprenait, chacun savait s'y tenir et y parler de manière a être agréable a ions. Ils connaissaient tous leurs caractères et s'étaient habitués les uns aux autres. Une fois reçus chez M. Garceland le maire, les lîogron se flattèrent d'être en peu de temps au mieux avec la meilleure société de la ville. Sylvie apprit alors à jouer le boston. Bogron, incapable déjouer à aucun jeu, tournait ses ponces et avalait ses phrases une fois qu'il avait parle de sa maison ; niais ses phrases étaient comme une médecine : elles paraissaient le tourmenter beaucoup, il se levait, il avait l'air de vouloir parler, il était intimidé, se rasseyait et avait de comiques convulsions dans les lèvres. Sylvie développa naïvement son caractère au jeu. Tracassière, geignant toujours quand elle perdait, d'une joie insolente quand elle gagnait, processive, taquine, elle impatienta ses adversaires, ses partenaires, et di m de la société. Dé-

vorés d'une i uvie niaise et franche, lîogron et sa sœur eurent la prétention de jouer un rôle dans une ville sur laquelle douze familles étendaient un lilet s mailles serrées, où tous les intérêts, tous les amourspropres formaient comme un parquet sur lequel de nouveaux venus devaient se bien tenir pour n'y rien heurter ou pour n'y pas glisser. En supposant que la restauration de leur maison coûtât trente mille francs, le frère et la sœur réunissaient dix mille livres de rente. Ils se crurent très-riches, assommèrent cette société de leur luxe futur, et laissèrent prendre la mesure de leur petitesse, de leur ignorance e, de leur sotte jalousie. Le soir où ils furent présentés à la belle madame Tiphaine, qui déjà les avait ob.-ervés chez madame Garceland, chez sa belle-sœur Galardon et chez madame Julliard la mère, la reine de h ville dit confidentiellement à Julliard fils, qui resta quelques instants après tout le inonde en tète-à-tèle avec elle et le. président : — Vous êtes donc tous bien coiffés de ces lîogron ? — Moi, dit l'Amadis de Provins, ils ennuient ma mère, ils excèdent ma femme ; et quand mademoiselle Sylvie a été mise en apprentissage, il y a trente ans, chez mon père, il ne pouvait déjà pas la supporter. — Mais j'ai fort envie, dit la jolie présidente eu menant son petit pied sur la barre de son garde-cendres, de faire comprendre que mou =a!ou n'est pas une auberge.

Julliard leva les yeux au plafond comme pour dire : — Mon Dieul combien d'esprit, quelle linesse !

— Je veux que ma société soit choisie; et si j'admettais des lîogron, certes elle ne le serait pas. — Il sont sans cœur, sans esprit ni manières, dit le président. Quand, après avoir vendu du fil pendant vingt ans, comme l'a l'ait ma sœur, par exemple... — Mon ami, votre sœur ne serait déplacée dans aucun salon, dit en parenthèse madame Tiphaine. — Si l'on a la bêtise de demeurer encore mercier, dit le président en continuant, si l'on ne se décrasse pas, si l'on prend les ceintes de Champagne pour des mémoires de vin fourni, comme ces Bogron l'ont fait ce soir, on doit rester chez soi. — Ils sont puants, dit Julliard. Il semble qu'il n'y ait qu'une maison dans Provins. Ils veulent nous écraser tous. Après tout, a peine ont ils de quoi vrVïe. — S'il n'y avait que le frère, reprit madame Tiphaine, ou le souffrirait, il n'est pas gênant. En mi donnanl un casse-tête chinois, il resterait dans un coin bien tranquillement. 11 en aurait pour tout un hiver à trouver une combinaison. Mais mademoiselle Sylvie, quelle voix d'hyène enrhumée ! quelles pattes de homard I Ne dites rien de ceci. Julliard.

Quand Julliard fut parti, la pelile femme dit à sou mari : — Mon ami, j'ai déjà bien assez des indigènes que je suis obligée de recevoir, ces deux de plus me feraient mourir; et, si lu le permets, nous nous en priverons. — Tu es bien la maîtresse uhea toi, dit le président! mais nous nous ferons des ennemis. Les Rogroii se jetteront dans

l'opposition, qui jusqu'à présent n'a pas encore de consistance à Provins. Ce Bogron hante déjà le baron Gouraud et l'avocat Vinet. — Eli! dit en souriant Hélanie, ils le rendront alors service. Là où il n'y a pas d'ent il n'y a pas de triomphes. Une conspiration

libérale, une association illégale, une lutte quelconque te mettraient en évidence.

Le président regarda sa jeune femme avec une sorte d'admiration craintive.

Le lendemain chacun se dit à l'oreille chez madame Garceland que les Rogron n'avaient pas réussi chez madame Tiphaine, dont le mot sur l'auberge eut nu immense suce. s. Madame Tiphaine fut un mois à rendee sa visite à mademoiselle Sylvie. Cette insolence est très-rcmarqi ée en province. Sylvie eut, au boston chez madame Tiphaine, avec la respeetable madame Julliard la mère, uue scène désagréable à propos d'une misère superbe que son ancienne patronne lui lit perdre, disait-elle, méchamment et à dessein. Jamais Sylvie, qui aimait à jouer de mauvais tours aux autres, ne concevait qu'on lui rendit la pareille. Madame Tiphaine donna l'exemple de composer les parties avant l'arrivée des Rogron, eu sorte que Sylvie fut réduite à errer de table en table en regardant jouer les autres, qui la regardaient en dessous d'un air narquois. Chez madame Julliard la mère on se mit à jouer le whist, jeu que ne savait pas Sylvie. La vieille fille finit par comprendre sa mise hors la loi, sans en comprendre les raisons. Elle se crut l'objet (le la jalousie de tout ce monde. Les Bogron ne furent bientôt plus priés chez personne; mais ils persistèrent à passer leurs soirées en ville. Les gens spirituels se ninquèrent d'eux, sans fiel, doucement, en leur faisant dire de grosses balourdises sur les oves de leur maison, sur une certaine cave a liqueurs qui n'avait pas sa pareille à Provins. Cependant la maison des lîogron s'acheva. Naturellement ils donnèrent quelques somptueux diuers, autant pour rendre les politesses reçues que pour exhiber leur luxe. On vint seulement par curiosité. Le premier dîner fut offert aux principaux personnages, à M. et madame Tiphaine, chez lesquels les Rogron n'avaient cependant pas mangé une seule fois; à M. et madame Julliard père et fils, mère et belle-tille : M. Lesourd, M. le curé, M. et madame Galardon. Ce fut un de ces dîners de province où l'on tient la table depuis cinq jusqu'à neuf heures. Madame Tiphaine importait à Provins les grandes façons de Paris, où les gens comme il faut quittent le salon après le café pris. Elle avait soirée chez elle, et voulut s'évader ; mais les Rogron suivirent le ménage jusque dans la rue, et quand ils revinrent, stupéfaits de n'avoir pu retenir M. le président et madame la présidente, les autres convives leur expliquèrent le bon goût de madame Tiphaine en l'imitant avec une célérité cruelle en province.

— Ils ne verront pas notre salon allumé, dit Sylvie, et la lumière est son fard

Les Rogron avaient voulu ménager une surprise à leurs hôtes : personne' n'avait été admis à voir celte maison devenue célèbre. Aussi tous les habitués du salon de madame Tiphaine attendaient-ils avec impatience son arrêt sur les merveilles du palais Rogron.

— Eh bien I lui dit la petite madame Marteuer, vous avez vu le Louvre, racontez-nous-en bien tout. — Mais tout, ce sera comme le diner, pas grand'chose. — Comment est-ce'.' — Eii bien! celle porte bâtarde, de laquelle nous avons dû nécessairement admirer les croisillons en fonte durée que vous connaissez, dit madame Tiphaine, donne entrée sur un long corridor qui partage assez inégalement la maison, puisque à droite il n'y a qu'une fenêtre sur la rue, tandis qu'il s'en trouve deux à g2uche. Du côté du jardin, ce couloir est terminé par la porte vitrée du perron qui descend sur une pelouse, pelouse ornée d'un socle où s'élève le plâtre de Sparlacus, peint eu bronze. Derrière la cuisine, l'entrepreneur a ménagé sous la cage de l'escalier une petite chambre aux provisions, de laquelle on ne nous a pas lait grâce. Cet escalier. entièrement peint en marbre portor, consiste en une rampe évidée tournant sur elle-même, comme celles qui, dans les cafés, mènent du rez-de-chaussée aux cabinets de l'entresol. Ce colifichet en bois de noyer, d'une légèreté dangereuse, à balustrade ornée de cuivre, nous a été donné pour une des sept nouvelles merveilles du monde. La porte des caves est dessous. De l'autre côté du couloir, sur la rue, se trouve la salle à manger, qui communique par une porte à deux battants avee un salon d'égale dimension dont les fenêtres offrent la vue du jardin. — Ainsi, point d'antichambre ? dit madame Auffray. — L'antichambre est sans doute ce long couloir où l'ou est entre deux airs, répondit madame Tipbaine. Nous avons eu la pensée éminemment nationale, libérale, constitutionnelle et patriotique, de n'employer que des bois de France, reprit-elle. Ainsi, dans la salle à manger, le parquet est en bois de noyer et façonné en point de Hongrie. Les buffets, la table et les chaises sont également en noyer. Aux fenêtres, des rideaux en calicot blanc encadrés de bandes rouges, attachés par de vulgaires embrasses rouges sur des patères exagérées, à rosaces découpées, dorées au mal et dont le champignon ressort sur un fond rougeâlre. Ces rideaux magnifiques glissent sur des bâtons terminés par des palmettes extravagantes, où les fixent des griffes de lion en cuivre estampé, disposées eu haut de chaque pli. Au -dessus d'un des buffets , ou voit un cadran de café suspendu par une espèce de serviette en bronze doré, une de ces idées qui plaisent singulièrement aux Rogron. Ud ont

LES CÉLIBATAIRES

vo lu me faire admirer cette trouvaille ; je n'ai rien trouvé de mieux a leur dire que. si jamais on a dû mettre une serviette autour d'un cadran, c'était bien dans une salle à manger. Il y a sur ce buffet deux grandes lampes semblables à celles qui parent le comptoir des célèbres restaurants. Au-dessus de l'autre se trouve un baromètre excessivement orne, qui parait devoir jouer un grand rôle dans leur existence : le Rogron le regarde comme il regarderait sa prétendue. Entre les deux fenêtres, l'ordonnateur du logis a placé un poêle en faïence blancbe dans une niche horriblement riche. Sur les murs brille un magnifique papier rouge et or, comme il s'en trouve dans ces mêmes restaurants, et que le Rogron y a sans doute choisi sur place. Le dîner nous a été servi dans un service de porcelaine blanc et or, avec son dessert bleu 'barbeau à fleurs vertes; mais on nous a ouvert un des buffets pour nous faire voir un autre service en terre de pipe pour tous les jours.

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Enfin toutes ces choses humbles et fortes qui composent le «.-turne

d'un pauvre Breton. — page 5.

En face de chaque buffet, une grande armoire contient le linge. Tout cela est verni, propre, neuf, plein de tons criards. J'admettrais encore cette salle à manger : elle a son caractère; quelque désagréable qu'il soit, il peint très-bien celui des maîtres de la maison ; mais il n'y a pas moyen de tenir à cinq de ces gravures noires contre lesquelles le ministère de l'intérieur devrait présenter une loi, et qui représentent Poniatowski sautant dans l'Elster, la défense de la barrière de Cliehy, [Napoléon pointant lui-même un canon, et les deux Mazeppa. toutes encadrées dans des cadres dorés dont le vulgaire modèle convient à ces gravures, capables de faire prendre les succès en haine. Oh ! combien j'aime mieux les pastels de madame Julliard, qui représentent des fruits, ces excellents pastels faits sous Louis XV, et qui sont en harmonie avec celle bonne vieille salle à manger, à boiseries grises et un peu vermoulues, mais qui certes onl le caractère de la province, et vont avec la grosse argenterie de famille, avec la porcelaine antique et nos habitudes. La province est la province : elle est ridicule quand clic veut singer Paris. Vous me direz peut-être : Vous êtes 01 lèvre, monsieur Josse ; mais je préfère le vieux salon que voici, de M. Ti-

phainc le père, avec ses gros rideaux de lampas vert et blanc, avec sa cheminée Louis XV, ses trumeaux contournés, ses vieilles glaces à perles et ses vénérables tables à jouer ; mes vases de vieux Sèvres, en vieux bleu, montés en vieux cuivre; ma pendule à Heurs impossibles, mon lustre roeoeo, et mon meuble en tapisserie, à toutes les splendeurs de leur salon. — Comment est-il? dit M. Martener, très-heureux de l'éloge que la belle Parisienne venait de faire si adroitement de la province. — Quant au salon, il est d'un beau rouge, le rouge de mademoiselle Sylvie quand elle se fâche de perdre une misère. — Le rouge-Sylvie, dit le président, dont le mot resta dans le vocabulaire de Provins. — Les rideaux des fenêtres?... rouges! les meubles?... rouges! la cheminée?... marbre rouge portor! les candélabres et la pendule?.... marbre rouge portor, montés en bronze d'un dessin commun, lourd; des culs-de-lampe romains soutenus par des branches à feuillages grecs. Du haut de la pendule, vous êtes regardés à la manière des Rogron, d'un air niais, par ce gros lion bon enfant, appelé lion d'ornement, et qui nuira pendant longtemps aux vrais lions. Ce lion roule sous une de ses pattes une grosse boule, un détail des mœurs du lion d'ornement ; il passe sa vie à tenir une grosse boule noire, absolument comme un député de la gauche.* Peut-être est-ce un mythe constitutionnel. Le cadran de cette pendule est bizarrement travaillé. La glace de la cheminée offre cet encadrement à pâtes appliquées, d'un effet mesquin vulgaire,|quoique nouveau. Mais le génie du tapissier éclate dans les plis rayonnants d'une étoffe rouge qui partent d'une patère mise au centre du devant de cheminée, un poème romantique composé tout exprès pour les Rogron, qui s'extasient en vous le montrant. Au milieu du plafond pend un lustre soi-' gneusement enveloppé dans un suaire de percaline verte, et avec raison : il est du plus mauvais goût ; le bronze, d'un ton aigre, a pour ornements des filets plus détestables en or bruni. Dessous, une table à thé, ronde, à marbre plus que jamais portor, offre un plateau moiré métallique où reluisent des tasses en porcelaine peinte, quelles peintures ! et groupées autour d un sucrier en cristal taillé si crânement, que nos petites filles ouvriront de grands yeux en admirant et les cercles de cuivre doré qui le bordent, et ces côtes tailladées comme un pourpoint du moyen âge, et la pince à prendre le sucre, de laquelle on ne se servira probablement jamais. Ce salon a pour tenture un papier»rouge qui joue le velours, encadré par panneaux dans des baguettes de cuivre agrafées aux quatre coins par des patinettes énormes. Chaque panneau est suroroé d'une lithochromie encadrée dans des cadres surchargés de festons en pâle qui simulent nos belles sculptures en bois. Le meuble, en Casimir et en racine d'orme, se compose classiquement de deux canapés, deux bergères, six lauteuils et six chaises. La console est embellie d'un vase en albâtre dit à la Médius, mis sous verre, et de cette magnifique cave à liqueurs si célèbre. Nous avons été suffisamment prévenus qu'il n'en existe pas une seconde à Provins! Chaque embrasure de fenêtre, où sont drapés de magnifiques rideaux en soie rouge doubles de rideaux en tulle, contient une table à jouer. Le tapis est d'Aubusson. Les Rogron n'ont pas manqué de mettre la main sur ce fond rouge à rosaces fleuries, le plus vulgaire des dessins communs. Ce salon n'a pas l'air d'être habité : vous n'y voyez ni livres, ni gravures, ni ces menus objets qui meublent les tables, dit-elle en regardant sa table chargée d'objets à la mode, d'albums, des jolies choses qu'on lui donnait. 11 n'y a ni fleurs ni aucun de ces riens qui se renouvellent. C'est froid et sec comme mademoiselle Sylvie. Ruffon a raison, le style est l'homme, et certes les salons ont un style! •

La belle madame Tiphaine continua sa description épigrammatique. D'après cet échantillon, chacun se figurera facilement l'appartement que la soeur et le frère occupaient au premier étage, et qu'ils montrèrent à leurs hôtes; mais personne ne saurait inventer les sottes recherches auxquelles le spirituel entrepreneur avait entraîné les Rogron: les moulures des portes, les volets intérieurs façonnés, les pâtes d'ornement dans les corniches, les jolies peintures, les mains en cuivre doré, les sonnettes, les intérieurs de cheminée à systèmes fumivores, les inventions pour éviter l'humidité, les tableaux de marqueterie figurés par la peinture dans l'escalier, la vitrerie, la serrurerie superlines, enfin tous ces colifichets qui renchérissent une construction et qui plaisent aux bourgeois, avaient été prodigués outre mesure.

Personne ne voulut aller aux soirées des Rogron, dont les prétentions avortèrent. Les raisons de refus ne manquaient pas : tous les jours étaient acquis à madame Gareeland, à madame lîalardon, aux daines Julliard, a madame Tiphaine, au sous-prélel, etc. Pour se faire une société, les Rogron crurent qu'il suffirait de donner à dîner : ils curent des jeunes gens assez moqueurs et les dîneurs qui se trouvent dans tous les pays du monde; mais les personnes graves cessèrent toutes de 1rs voir. Effrayée par la perle sèche de quarante mille francs

engloutis sans profil dans la maisi pi'elle appelait sa chère maison,

Sylvie voulut regagner cette somme par îles économies. Elle renonça donc promptement k des dlnen qui coûtaient trente a quarante francs.

sans les vins, et qui ne réalisaient point son espérance d'avoir uni' société, création aussi difficile en province qu'a Taris. Sylvie renvoya sa cuisinière cl prit une fille de campagne pour les gros ouvrages. Elle lit sa cuisine elle-même pour ion plaisir.

PIERRETTE

Quatorze mois après leur arrivée, le frère et la sœur tombèrent donc dans une vie solitaire et sans occupation. Son bannissement du inonde avait engendré dans le cœur de Sylvie une haine effroyable contre les Tiphaine, les Julliard, les Auffray, les Garceland, enfin contre la société de Provins, qu'elle nommait la clique, et avec laquelle ses rapports devinrent excessivement froids. Elle aurait bien voulu leur opposer une seconde société ; mais la bourgeoise inférieure était entièrement composée de petits commerçants, libres seulement les dimanches et les jours de fête ; ou de gens tarés comme l'avocat Vinet et le médecin Néraud, des bonapartistes inadmissibles comme le colonel baron Gouraud, avec lesquels Rogron se lia d'ailleurs très-inconsidérément, et contre lesquels la haute bourgeoisie avait essayé vainement de le mettre en garde. Le frère et la sœur furent donc obligés de rester au coin de leur poêle, dans leur salle à manger, en se remémorant leurs affaires, les figures de leurs pratiques, et autres choses aussi agréables. Le second hiver ne se termina pas sans que l'ennui pesât sur eux effroyablement.

Ils avaient mille peines à employer le temps de leur journée. En allant se coucher le soir, ils disaient : — Encore une de passée! Ils traînassaient le matin en se levant, restaient au lit, s'habillaient lentement.

Rogron se faisait lui-même la barbe tous les jours, il s'examinait la figure, il entretenait sa su . r des changements qu'il (.royait y apercevoir ; il avait des discussions avec la servante sur la température de son eau chaude : il allait au jardin, regardait si les ileurs avaient poussé; il s'aventurait au bord de l'eau, où il avait fait construire un kiosque; il observait la menuiserie de sa maison ; avait-elle joué? le tassement avait- il fendillé quelque tableau ? les peintures se soutenaientelles? il revenait parler de ses craintes sur une poule malade ou sur un endroit où l'humidité laissait subsister des taches, à sa sœur, qui faisait l'affairée en mettant le couvert, en tracassant la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile à Rogron : il le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme un ami, puis il disait : — 11 fait vilain !

Sa sœur lui répondait :

— Bah ! il fait le temps

de la saison. Si quel- Pierrette.

qu'un venait le voir, il vantait l'excellence de

cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu de temps. Avec quelle lenteur ces deux êtres mastiquaient chaque bouchée ! Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas à craindre de cancer à l'estomac. Ils gagnaient midi par la lecture de la Ruche et du Constiiutionnel. L'abonnement du journal parisien était supporté par tiers avec l'avocat Vinet et le colonel Gouraud. Rogron allait porter lui-même les journaux au colonel, qui logeait sur la place, dans la maison de M. Martener, et dont les longs récits lui faisaient un plaisir énorme. Aussi Rogron se demandait-il en quoi le colonel était dangereux. Il eut la sottise de lui parler de l'ostracisme prononcé contre lui, de lui rapporter les dires de la clique. Dieu sait comme le colonel, aussi redoutable au pistolet qu'à l'épée, et qui ne craignait personne, arrangea la Tiphaine et son Julliard, et les ministériels de la haute ville, gens vendus à l'étranger, capables de tout pour avoir des places, lisant aux élections les noms à leur fantaisie sur les bulletins, etc. Vers deux

heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien heureux quand un boutiquier sur le pas de sa porte l'arrêtait en lui disant : — Comment va, père Rogron? Il causait et demandait des nouvelles de la ville, il écoulait et colportait les commérages, les petits bruilsdeProvins.il montait jusqu'à la haute ville, et allait dans les chemins creux selon le temps. Parfois, il rencontrait des vieillards en promenade comme lui. Iles rencontres étaient d'heureux événements. Il se trouvait à Provins des gens désabusés de la vie parisienne, des savants modestes vivant avec leurs livres. Jugez de l'attitude de Rogron en écoulant un juge suppléant nommé Desfondrilles, plus archéologue que magistral, disant à l'homme instruit, le vieux M. Martener le père, en lui montrant la vallée : — Expliquez-moi pourquoi les oisifs de l'Europe vont à Spa plutôt qu'à Provins, quand les eaux de Provins ont une supériorité reconnue par la médecine française, une action, une mai lialité dignes des propriétés médicales de nos roses? — (Jue

VOBlez-VOUS? répliquait l'homme instruit , c'est un de ces caprices du caprice, inexplicable comme lui. Le vin de Bordeaux était inconnu il y a cent ans : le maréchal de Richelieu, l'une des plus grandes figures du dernier siècle, l'Alcibiade fiançais, est nommé gouverneur de la Guyenne; il avait la poitrine délabrée, et l'univers sait pourquoi! le vin du pays le restaure, le rétablit. Bordeaux acquiert alors cent millions de renie, ci le maréchal recule le territoire de Bordeaux jusqu'à Angoulême , jusqu'à Cahors , enfin à quarante lieues à la ronde I (Jui sait où s'arrêtent les vignobles de Bordeaux? Et le maréchal n'a pas de statue équestre à Bordeaux !

— Ah! s'il arrive un événement de ce genre à Provins, dans un siècle ou dans un autre, on y verra, je l'espère, reprenait alors M. Desfondrilles , soit sur la petite place de la basse ville, soit au château, dans la ville haute, quelque bas-relief en marbre blanc représentant la tête de M. Opoix,*le restaurateur des eaux minérales de Provins I

— Mon cher monsieur, peut-être la réhabilitation de Provins estelle impossible, disait le vieux M. Martener le père. Celte ville a fait faillite.

Ici Rogron ouvrait de grands yeux et s'écriait:

— Comment? — Elle a jadis été une capitale qui luttait victorieusement avec Paris au douzième siècle, quand les comtes de Champagne y avaient leur cour, comme le roi René tenait la sienne en Provence, répondait l'homme instruit. En ce temps la civilisation, la joie, la poésie, l'élégance, les femmes, enfin, toutes les splendeurs sociales n'étaient pas exclusivement à Paris. Les villes se relèvent aussi difficilement que les maisons de commerce de leur ruine : il ne nous reste de Provins que le parfum de notre gloire historique, celui de nos roses, et une sous-préfecture. — Ah ! que serait la France si elle avait conservé toutes ses capitales féodales ! disait Desfondrilles. Les sous-préfets peuvent-ils remplacer la race poétique, galante et guerrière des Thibault, qui avaient fait de Provins ce que Ferrare était en Italie, ce que fut Weymar en Allemagne, et ce que voudrait être aujourd'hui Munich? — Provins a été une capitale? s'écriait Rogron. — D'où venez-vous donc? répondait l'archéologue Desfondrilles.

LES CELIBATAIRES.

L« juge suppléant frappait alort de la ville haute,

et s'écriait : — rtais ne savez-vous donc pa que toute Celle paBlie de Provins est bâtie sur des cryptes? — * -Eli bien! oui des

cryptes d'une hauteur et d'une étendue inexplicables C'est ci i

des nefs do cathédrales, il y a des pilii r . - uï faii un

ouvrage archéologique, dans lequel il coi le expliquer ces mgulières constructions, disait le vieux Marlener, qui voyait le juge enfourchant son dada.

Rogron revenait enchanté de savoir sa maison construite dans la vallée, Les cryptes de Provins employèrent einq à six journées ai explorations, et défrayèrent pend; i eurs soirées la convei des deux célibataires. Ro; n l cho

sur le vieux Provins, sur li al ici des famille, on de vieilles nouvelles politique, qu ii renarrait à sa sœur mssi dl ail il Ce I loi sa promenade, el s uv :nt plusii urs fois à la même personne : — Eli bien I que dit-on 1 — Eh bien! qu'y a-t-il de neuf? Revenu dâfls sa maison, il se jetait sur un ; salon en ho hara -é de fa-

ligue, mais en inté seulement de son pi opre | oid •. il arrivait à l'heure du dîner en allant vingt fois du salon à la cuisi e, examinant l'heure, ouvrant et fermant les po, les. I et la sœur curent des

soirées en ville, ils atteignirent ; mais qiiuml ils fi

réduits à leur intérieur, la si r. Quelquefois

lés personnes qui revenaien les url peti place,

passé la soirée en ville, enteudaic d ■ iz lès Rogron, comme

si le frère assassinait la sœur : on reconnut les horribles bâillements d'un mercier aux abois. Ces deux mécaniques n'avaieoi rien à broyer entre leurs rouages rouilles, elles criaient. Le frère parla de sein;' mais ni désespoir de eau e. ;1 tilli, fatigué : une fi

l'effrayait. Sylvie, qui comprit la i icesi itd d'avoir o\i tiers au logis, se souvint alors de leur pauvre cousine, de laquelle personne ne leur avait demandé de nouvelles, car, à Provins, chacun croyait la petite madame lorrain el sa fille mortes toutes deux. Sylvie Rogron ne pi rdait rien, elle était bien trop vieille fille peur égi rerquoi que ce soit! elle ewt l'air d avoir retrouvé la lettre îles Lorrain afin de parler tout naturellement de Pierrette à son frère, qui fut presque heureux de la possibilité d'avoir nue pi liie lille au logis. Sylvie écrivit moitié mercialemeui, moitié atfei ux Lorrain, en rejetant

le retard de sa lé; onse i ur la liquidation des affaires, sur sa transplantation à Provins et sur son établissement. Elle parut désireuse de prendre sa cousit e avec elle, en donnant à entendre que Pierrette devait un jour avoir un héritage de douze mille livres de rente, si M. Rogron ne se mariait pas. il faudrait avoir été, comme Nabuchodonosor, quelque peu bête sauvage, et enfermé dans une cage du Jardin di s planti s, sans autre proie que 1 ■ viande de boucherie appo : e par le gardien, on négociant retiré sans commis à tracasser, pour savoir avec quelle impatience le frère et la sœur Attendirent leur cousine Lorrain. Aussi, trois jours après que la lettre fut partie, le frère et la sœur se demandaient-ils déjà quand leur cousine arriverait. Sylvie aperçut dans sa prétendue bienfaisance envers sa cousine pauvre un moyen de faire revenir la société de Provins sur son compte. Elle alla chez madame Tiphaine, qui les avait frappés de sa n probalion, et qui voulait créer à Provins nue première socié'é, connue à Genèvô, y tambouriner l'arrivée de leur cousine Pierrette, la fille du colonel Lorrain, en déplorant ses malheurs, et se no . ni en femme heureuse d'avoir une belle et jeune héritière à offrir au inonde.

— Vous l'avez découverte , répondit Ironiquement madame Tiphaine, qui trônait sur un sofa au coin de sun iou.

Par quelques mots dits à voix lu sse pendant une donne de Ci I madame Garceland rappela l'hisi di la succession du vieil Aufl Le notaire expliqua les iniquités de l'aubergiste,

— Oi'i est-elle, cette pauvre | élite? demanda poliment le président tiphaine. — En Bretagne, dit Rogron. — Mais la Bretagne est grande, lit observer M. Lésourd, le procureur du roi. — Son grand-père et sa grand'niere Lorrain nous ont écrit. Quand donc, nia bonne? lit Rogron.

Sylvie, occupée à demander à madame Garceland, où elle avait acheté l'étoffe de sa robe, ne prévit pas l'effet de sa réponse, et dit :

— Avant l;i vente de noire fonds. — El vous avez répondu, il y a trois jours, mademoiselle! s'écria le notaire.

Sylvie devint rouge comme 1 is charbons les plus ardents du feu,

— Nous avons écrit à l'établissement Saint-Jacques, reprit. Rogron.

— Il s'y trouve i n i fiel nue e pèce d'hospice pour les vieillards, dit on juge qui avait (itd juge suppléant à Nantes; mais elle ne peut pas être la, car on n'y reçoit que des gens qui ont pa h Ole ans. — Elle y est avec sa grand mère Lorrain, dit Rogron, - Elle avait une petite fortune, les huit mille franc ilre p re. . nom je dire voire grand-père lui avait lai le notaire, qui fit ëxpre de se tromper, — Ah! s'écria Rogron d'un air bète, sans com]

cette épigramme. — Vous ne connais . y doue ni la fortune ni la situation do votre cousine germaine? la Ii pn lent. — Si inonsiem l'avait connue, il ne la laisserait pu dans une maison qui n'est qu'un hôpital hounêle, dil sévèrement le juge. Je me Bouviens maintenant d'avoir vu vendre à Nantes, par expropriation, une maison np-

parli liant à M. el ni a!. une l qrrain, et mademoiselle Lorrain a perdu sa Créance, car j'étai ci hltnls&aire de l'ordre.

Le notaire parla du colonel Lorrain, qui, s'il vivait, serait bien étonné de savoii sa fil e d.us ou établissement ci mme celui de Saint- Jacques. Les Rogrou firent alors leur retraite en se disant que le monde était bien méchant. Sylvie comprit le peu de succès que sa nouvelle avait obleni i V ,ii perdue dans l'esprit de chacun, il lui était des lors interdit de frayer avec la liante société de Provins. A compter de ce jour, le Rogfon ne cachèrent plus leur haine contre les grandes famill es de Provins et leurs adhérents. Le frère

dil alors à la œi r U ni ■ les chansons libérales que le colonel GoUratid et l'avocat Vinel lui avaient serinées sur les Tiphaine, les Gdénée, les Garceland, les Guépin et les Julliard. — Dis donc, Sylvie, mâisjenevol | mad lie Tiphaine renie le Commerce dfi

la rue Saiul-Denis, le b au de sou nez en est fait. Madame fw>-

guin sa mère est là cousine des Guillaume du Cbat-qui-Pelote, et qui ont c dé eur fonds à Joseph Lebas, leur gendre, on père est ce notaii ■ qui a manqué eu -1SI9 el ruiné la maison Birotteau.

Ainsi madame Tiphaine i t lu bien volé, car qu'est-ce

qu'une femme de notaire qui liie son épingle du jeu et laisse faire à sou mari nue banqueroute frauduleuse? C'est du propre! Ah! je vois : elle a marie sa lille à Provins, rapport à ses relations avec le 1 quii «lu fillet El ces gens-là foui les fiers; mais... Enfin, voilà le monde.

Le jour où Pénis Rogron et sa sœur Sylvie se mirent à déblatérer contre, la clique, ils devinrent sans le savoir des personnages et fuient eu voie d'avoir une société : leur salon allait devenir le centre d intérêt qui cherchaient un théâtre. Ici l'ex-mêrcier prit des proportions historique et politiques car il donna, toujours sans le savoir, de la force 1 1 de l'unité aux éléments jusqu'alors (louants du parti libéral à Provins. Voici comment. Les débuts des Rogron furent curieusement observés par le colonel Gouraud et par l'avocat Vinet, que loin : ; idées avaient rapprochés. Ces deux hommes prd-

triotisme par les mêmes raisons: ils Voûtaient devenir des personnages. Mais s'ils étaient disposés à se faire chefs, ils manquaient de soldats. Les libéraux de Provins se composaient d'un vii . venu limonadier, d'un aubergiste, de M. Loumant, Po-

laire, o iteur de M. Auffray; du médecin Néraud, l'antagoniste de M. . ; tle linéiques gens : nts, de fermiers épars

dans l'arrondissement el d'acquéreurs de biens nationaux. Le colonel et l'avocat, heureux d'attirer à eux un imbécile dont la fortune pouvait aider leurs manœuvres, qui sousi rirait à leurs souscriptions, qui, dans certains cas, attacherait le grelot, el dont la maison servirait d'liotel-de ville au parti, profilèrent de l'inimitié des Rogron contre les aristocrates de la ville. Le colonel, l'avocat el Rogron avaient un léger lien dans leur abonnement cornu un au Constitutionii ne devait pas ê • rficile au colon ' Gouraud de faire un libéral de l'ex-inercier, quoique Rogron sût si i e eu politique, qu'il ne connaissait paslet 'cier; il le prenait pour un confrère. La prochaine arrivée de Picriclte hâta de faire éclore les pensées cupides inspirées par l'ignorance et parla sottise des deux célibataires. En voyant toute chance d'établissement perdue pour Sylvie dans la société Tiphaine, le colonel eut une arrière-pensée. Les vieux militaires ont contemplé tant d'horreurs dans tant de pays, tant de Cadavres nus grimaçant sur tant de champs de bataillé, qo'ils ne s'. Il'i aycnl plus d'aucune physionomie, et Gouraud coucha en joue la fortune de la vi tille lille. Ce colonel, gros homme court, portai d'énormes boucles à ses oreilles, cependant déjà garnies d'une énorme touffe de poils. Ses favoris épars et grisonnants s'appelaient en I7!)i> des nageoires. Sa bonne grosse figure rougeaude était un peu tannée comme celles de tous les échappés delà Bérésina. Son gros ventre pointu décrivait en dessous cet angle di.it qui caractérise le vieil officier de cavalerie. Gouraud avait c le deuxii e hussards. Ses moustaches grises cachaient une énorme bouche s'il esl permis d'employer ce mot soldatesque, le seul qui puisse peindre ce gouffre; il n'avait pas mangé, mais décoré! Un coup de sabre avait tronqué son nez. Sa parole y gagnai! d'être devenue sourde ck profondément nasillarde comme celle attribuée -ux capucins. Ses petites mains, courtes et larges, étaient '. ien celles qui l'ont dire aux femmes : — Vous avez les mains d'un fameux mauvais sujet. Ses Jambes paraissaient grêles sous sou torse. Dans ce corps agile s'agitait un esprit délié, la plus complète expérience îles choses de la vie, cachée sous l'insouciance apparente des militaires, cl un mépris entier des conventions sociales. Le colonel Gouraud avait la croix d'oflicier de la Légion d'honneur cl deux mille quatre cents francs de retraite, en tout, mille écus de pension pour fortune.

L'avocat, long cl maigre, avait ses opinion libérales pour tout talent el pour seul revenu les produits asseï mini es de sou c iblnet. A Provin . les avoués plaident eux-mêmes leurs eau es. A raison de ses o| iniont . le tribunal écoutait d'ailleurs peu favorablement maître Vinci. Aussi l< s fermiers les plus libéraux, en cas de procès, prenaient il- pi'éférablcmenl à l'avocat Vinel un avoue qui avuil la confiance du tribunal, Cet homme avait suborné, disait-on, aux environs du Gou lommiers, une fille riolte, el forcé les Jiarculs à la lui donner. Sa

PIERRETTE

terime appartenait aux Chargebœuf, vieille famille noble de la Brie, ion! le nom vient de l'exploit d'un éenyer à l'expédition de saint Louis en Egypte. Elle avait encouru la disgrâce de ses père et mère, qui s'arrangeaient, au su de Vinet, de manière à laisser toute leur for* lune à leur fils aine, sans doute à la charge d'en remettre une panie aux entants de sa sœur. Ainsi, la première tentative ambitieuse de ce homme avait manqué. Bientôt poursuivi par la misère, et honteux de ne pouvoir donner à sa femme des dehors convenables, l'avocat avait lait de vains efforts pour entrer dans la carrière du ministère public; mais la branche riche de la famille Chargebœuf refusa de l'appuyer. En gens morauv ces royalistes désapprouvaient un mariage lorcé; d'ailleurs leur prétendu parent s'appelait Vinet : comment protéger un roturier? L'avocat fut donc écuiiduit de branche en branche quand il voulut se servir de sa femme auprès de ses parents. Madame Vinet ce trouva d'intérêt que chez une Chargebœuf, pauvre veuve chargée d'une fille, et qui toutes deux vivaient |à Troyes. Aussi Vinet se souvint-il un jour de l'accueil fait par cette Chargebœuf à sa femme. Repoussé par le monde entier, plein de haine contre la famille de sa femme, contre le gouvernement qui lui refusait une place, contre la société de Provins qui ne voulait pas l'admettre, Vinet accepta sa misère. Son fiel s'accrut et lui donna de l'énergie pour résister. Il devint libéral en devinant que sa fortune était liée au triomphe de l'opposition, et végéta dans une mauvaise petite maison de la ville haute, d'où sa femme sortait peu. Cette jeune tille, promise à de meilleures destinées, était absolument seule dans son ménage avec un enfant. Il est des misères noblement acceptées et gaiement supportées ; mais Vinet, rongé d'ambition, se sentant en faute envers une jeune lille séduite, cachait une sombre rage : sa conscience s'élargit et admit tous les moyens pour parvenir. Son jeune visage s'altéra. Quelques personnes étaient parfois effrayées au tribunal en voyant sa figure vipérine à tète plate, à bouche fendue, ses yeux éclatants à travers des lunettes; en entendant sa petite voix aigre, persistante, et qui attaquait les nerfs. Son teint brouillé, plein de teintes maladives, jaunes et vertes par places, annonçait son ambition rentrée, ses continuels mécomptes et ses misères cachées. Il savait ergoter, parler ; il ne manquait ni de trait ni d'images; il était instruit, retors. Accoutumé à tout concevoir par son désir de parvenir, il pouvait devenir un homme politique. Un homme qui ne recule devant rien, pourvu que tout soit légal, est bien fort : la force de Vinet venait de là. (le futur athlète des débats parlementaires, un de ceux qui devaient proclamer la royauté de la maison d'Orléans, eut une horrible influence sur le sort de Pierrette. Pour le moment, il voulait se procurer une arme en fondant un journal à Provins. Après avoir étudié de loin, le colonel aidant, les deux célibataires, l'avocat avait fini par compter sur Rogron. Celte fois, il comptait avec son hôte, et sa misère devait cesser, après sept années douloureuses où plus d'un jour sans pain avait crié chez lui. Le jour où Gouraud annonça sur la petite place à Vinet que les Rogron rompaient avec l'aristocratie bourgeoise et ministérielle de la ville haute, l'avocat lui pressa le flanc d'un coup de cnude significatif.

— Une femme ou une autre, belle ou laide, vous est bien indifférente, dit-il ; vous devriez épouser mademoiselle Rogron, et nous pourrions alors organiser quelque chose ici... — J'y pensais, niais ils l'ont venir la fille du pauvre colonel Lorrain, leur héritière, dit le colonel. — Vous vous ferez donner leur fortune par testament. Ah ! vous auriez une maison bien montée. — D'ailleurs, celte petite, eh bit a ! nous la verrons, dit le colonel d'un air goguenard et profondément scélérat gui montrait à un homme de la trempe de Vinet combien une petite fille était peu de chose aux yeux de ce soudard.

Depuis l'entrée de ses parents dans l'espèce d'hospice où ils achevaient tristement leur vie, Pierrette, jeune et lîère, souffrait si horriblement d'y vivre par charité, qu'elle fut heureuse de se savoir des parents riches. En apprenant son départ, Brigaut, le fils du major, son camarade d'enfance, devenu garçon menuisier à Nantes, vint lui offrir la somme nécessaire pour faire le voyage en voilure, soixante francs, tout le trésor de ses pour-boire d'apprenti péniblement amassés, accepté par Pierrette avec la sublime indifférence des amitiés vraies, et qui révèle que dans un cas semblable, elle se fût offensée d'un remercîment. B; ig..ut était accouru tous les dimanches à Saint-Jacques y jouer avec Pierrette el la consoler. Le vigoureux ouvrier avait déjà fait le délicieux apprentissa{ .de la protection entière et dévouée due à l'objet involontairement choisi île nos affections. Déjà plus d'une fois Pierrette et lui le dimanche, assis dans un coin du jardin, avaient brodé sur le voile de l'avenir leurs projets enfantins : l'apprenti menuisier, a cheval sur sou rabot, courait le monde, y faisait fortune pour Pierrette, qui l'attendait. Ver.-, le mois d'octobre de l'année I S2 i, époque à laquelle s'achevait sa onzième année. Piécette lut dune confié' par les deux vieillards et par le jeune ouvrier, tous horriblement mélancoliques; au conducteur de la diligence de Nantes à Paris, avec prière de la mettre à Paris dans la diligence de Provins el de bien i eil er sur elle. Pauvre Brigaut! il courut comme un chien en suivant la diligence et regardant sa cliere Pierrette lanl qu'il le put, Ma gré s -■gnes de la petite Bretonne, il courut pendant une lieue en dehors de la ville; et quand il lut épuisé, ses yeux jetèrent un dent et regard

mouillé de larmes à Pierrette, qui pleura quand elle ne le vit plus. Pierrette mit la tète à la portière et retrouva son ami planté sur ses deux jambes, regardant fuir la lourde voiture. Les Lorrain et Brigaut ignoraient si bien la vie, que la Bretonne n'avait plus un sou en arrivant à Paris. Le conducteur, à qui l'enfant parlait de ses parents riches, paya pour elle la dépense de l'hôtel, à Paris, se fit rembourse! par le conducteur de la voilure de Troyes en le chargeant de remettre Pierrette dans sa famille et d'y suivie le remboursement, absolut comme pour une caisse de roulage. Quatre jours a rès son départ de Nantes, vers neuf heures, un lundi, un bon gros vieux conducteur des Messageries royales prit Pierrette par la main, et, pendant qu'on déchargeait, dans la Grand'rue, les articles et les voyageurs destinés au bureau de Provins, il la mena salis autre ba leux

paires de bas et deux chemises, chez mademoiselle Rogron, dont la maison lui fut indiquée par le directeur du but

— Bonjour, mademoiselle et la 1 1- p, jc vous amène une cousine à vous, que voici : el'e est ma foi

tin*. Vous avez quarante-sept francs à me donner. Quoique voti lite n eu ait pas lourd avec elle, signez ma feuille.

Mademoiselle Sylvie et son frère se livrèrent à leur joie et à leur étonnemenl.

— r'ardon, dit le conducteur, ma voilure attend) signez ma feuille, donnez-moi quarante-sept francs soixante centimes... et ce que vous voudrez pour le conducteur de Nànt s el pour moi, qui avons eu soin de la petite comme de noire propre enfant. Nous avons avancé -'en coucher, sa nourriture, sa place de Provins et quelt] i choses. — Quarante-sept francs douze sous!... dit Sylvie. — N'allez-vous pas marchander? s'écria le conducteur. — Mais la facture? dit Rogron.

— La iacture? voyez la feuille. — Quand tu fêtas les narrés, paye donc ! dit Sylvie à son frère, tu vois bien qu'il n'y a qu'à payer.

Rogton alla chercher quarante-sept francs douze sons.

— Et nous n'avons rien pour nous, mon camarade et moi? dit le conducteur.

Sylvie tira quarante sous des profondeurs de son vieux sac en velours où foisonnaient ses clefs.

— Merci ! gardez, dit le conducteur. Nous aimons mieux avoir eu soin de la petite pour elle-même. Il prit sa feuille et sortit en disant à la grosse servante : — En voilà une baraque ! Il y a pourtant des crocodiles Comme ça autre part qu'en Egypte! — Ces gens-là sont bien grossiers, dit Sylvie, qui entendit le propos. — Dame ! s'ils ont eu soin de la petite, répondit Adèle en mettant ses poings sur ses hanches. — Nous ne sommes pas destinés à vivre avec lut, dit Rogron. — Où que vous la coucherez? dil la servante..

Telle fut l'arrivée et la réception de Pierrette Lorrain chez son cousin et sa cousine, qui la regardaient d'un air hébété, chez lesquels elle fut jetée comme un paquet, sans aucune transition entre la déplorable chambre où elle vivait à Saint-Jacques auprès de ses grandsparents et la salle à manger de sis cousins» qui lui parut être ceile d'un palais. Elle y était interdite el honteuse. Pour tout autre que pour ces ex-merciers, la petite Bretonne eût été adorable dans sa jupe de bure bleue grossière, avec son tablier de percaline rose, ses gros souliers, ses bas bleus, son fichu blanc, les mains rouges enveloppées de mitaines en tricot de laine roug., boni:':'- de blanc* que le condneter;- lui avait achetées. Vraiment! son petit bonnet breton qu'on lui avait blanchi à Paris (il s'était fripé dans le trajet de Nantes) faisait comme une auréole à son gai visage. Cebonnel national, en due batiste, garni d'une dentelle roide et plissée par grands tuyaux aplatis, mériterait une description, tant il est coquet et simple. La lumière tamisée par la toile et la dentelle produit une pénombre, un demi-jour doux sur le teint; il lui donne cette grâce virginale que cherchent les peintres sur leurs paleiies, et que Léopold Robert a su trouver pour la figure raphaébque de la femme qui tient un enfant dans le tableau des Moissonneurs. Sons ce cadre festonné de lumière, brillait une figure blanche el rose, naïve, animée par la santé la plus vigoureuse. La chaleur de la salle y amena le sang, qui borda de l'en les deux mignonnes oreilles, les lèvres, le boni du nez si fin, et qui, par opposition, fit paraître e teint vivace plus blanc encore.

— Eli blenl tu ne nous dis rien? di: Sylvie. Je suis ta cousine flogrou, et voila ton cousin — Veux-tu manger? lui demanda llogron.

— Quand es-tu partie de Nantes? demanda Sylvie. — lille est muelle, dil Rogron. — Pauvre petite, elle n'est guère nippée, s'écria la grosse Adèle eu ouvrant le paquet l'ait avec un mouchoir au vieux Lorrain

— Embrasse donc ton cousin, dit Sylvie. Pierrette embrassa llogron.

— Embrasse donc ta cousine, dit Rogron. Pierrette embrassa Sylvie.

— Elle est ahurie par le voyage, cette petite; elle a peut-être besoin de dormir, ilit Adèle.

Pierrette éprouva soudain pour ses deux parents une invincible répulsion, seniiment que personne encore ne lui avait inspire-. Sylvie et sa servante allèreni coucher la petite Bretonne dans eellc des cHam» bres 'ii second étage où Brigaut ivaii sut le rideau de calicot blanc. Il s y trouvai! un lit de pen ionn peinte eu bleu d'où pen-

dait uti rideau eu calicot, une commode eu us de mar-

LES CÉLIBATAIRES

brc, une petite table en noyer, un miroir, une vulgaire table de nuit sans porte et trois méchantes chaises. Les murs mansardés, sur le devant, étaient tendus d'un mauvais papier bleu semé de fleurs noires. Le carreau, mis en couleur et frotté, glaçait les pieds. Il n'y avait pas d'autre tapis qu'une maigre descente de lit en lisières. La cheminée en marbre commun était ornée d'une glace, de deux chandeliers en cuivre doré, d'une vulgaire coupe d'albâtre où buvaient deux pigeons pour figurer les anses et que Sylvie avait à Paris dans sa chambre.

— Seras-tu bien là, ma petite? lui dit sa cousine. — Oh ! c'est bien beau, (répondit l'enfant de |sa voix argentine. — Elle n'est pas dilficile, dit la grosse Briarde en murmurant. Ne faut-il pas lui bassiner son lit? demanda-t-elle. — Oui, dit Sylvie, les draps peuvent être humides.

Adèle apporta l'un de ses serre-tête en apportant la bassinoire, et Pierrette, qui jusqu'alors avait couché dans des draps de grosse toile bretonne, fut surprise de la linesse et de la douceur des draps de coton. Quand la petite fut installée et couchée, Adèle en descendant, ne put s'empêcher de s'écrier : — Son butin ne vaut pas trois francs, mademoiselle.

Depuis l'adoption de son système économique, Sylvie faisait rester dans la salle à manger sa servante, afin qu'il n'y eût qu'une lumière et qu'un seid feu. Mais quand le colonel Gouraud et Vitiet venaient, Adèle se relirait dans sa cuisine. L'arrivée de Pierrette anima le reste de la soirée.

— Il faudra dès demain lui faire un trousseau, dit Sylvie, elle n'a rien de rien. — Elle n'a que les gros souliers qu'elle a aux pieds et qui pèsent une livre, dit Adèle. — Dans ce pays-là c'est comme ça, dit lîogron. — Comme elle regardait sa chambre, qui n'est déjà pas si belle pour être celle d'une cousine à vous, mademoiselle I — C'est bon, taisez-vous, dit Sylvie, vous voyez bien qu'elle en est enchantée. — Mon Dieu, quelles chemises! ça doit lui gratter la peau ; mais rien de ça ne peut servir, dit Adèle en vidant le paquet de Pierrette.

Maître, maîtresse et servante furent occupés jusqu'à dix heures à décider en quelle percale et de quel prix les chemises, combien de paires de bas, en quel étoffe, en quel nombre les jupons de dessous, et à supputer le prix de la garde-robe de Pierrette.

— Tu n'en seras pas quitte à moins de trois cents francs, dit à sa sœur Région, qui retenait le prix de chaque chose et les additionnait de mémoire par suite de sa vieille habitude. — Trois cents francs! s'écria Sylvie. — Oui, trois cents francs! calcule.

Le frère et la sœur recommencèrent et trouvèrent trois cents francs sans les façons.

— Trois cents francs d'un seul coup de filet ! dit Sylvie en se couchant sur l'idée assez ingénieusement exprimée par cette expression proverbiale.

Pierrette était un de ces enfants de l'amour, que l'amour a doués de sa tendresse, de sa vivacité, de sa gaieté, de sa noblesse, de son dévouement ; rien n'avait encore altéré ni froissé son cœur d'une délicatesse presque sauvage, et l'accueil de ses deux parents le comprima douloureusement. Si, pour elle, la Bretagne avait eié pleine de misère, elle avait été pleine d'affection. Si les vieux Lorrain furent les commerçants les plus inhabiles, ils étaient les gens les plus aimants, les plus francs, les plus caressants du monde, comme tous les gens sans calcul. A Pen-Hoël, leur petite-fille n'avait pas eu d'autre éducation que celle de la nature. Pierrette allait à sa guise en bateau sur les étangs, elle courait par le bourg et par les champs en compagnie de Jacques Brigaut, son camarade, absolument comme Paul et Virginie. Fêlés, caressés tous deux par tout le monde, libres comme l'air, ils couraient après les mille joies de l'enfance : en été, ils allaient voir pécher, ils prenaient des insectes, cueillaient des bouquets et jardinaient ; en hiver, ils faisaient des glissoires, ils fabriquaient de joyeux palais, des bons nommes ou des boules de neige avec lesquelles ils se battaient. Toujours les bienvenus, il recueillaient partout des sourires. Quand vint le temps d'apprendre, les désastres arrivèrent. Sans ressources après la mort deson père, Jacques lut mis par ses parenls en apprentissage chez un menuisier, nourri par charité, comme pliis tard Pierrette le fut à Saint-Jacques. Mais, jusque dans cet hospice particulier, la gentille Pierrette» avait encore été choyée, caressée et protégée par tout le monde. Cette peli'.e, accoutumée à tant d'affection, ne retrouvait pas chez ces parenls tant désirés, chez ces parenls si riches, cet air, celle parole, ces regards, ces laçons que toui le momie, même les étrangers ci les conducteur' de diligence, av. lient eus pour elle. Aussi son étonnement, déjà grand, fut-il complique par le changement de l'ai sphère murale où elle cuirait. Le cœur a subitement froid ou chaud comme le corps. Sans savoir pourquoi, la pauvre enfant eul envie de pleurer :

elle était fatiguée, elle dorm; 'liai'' ce a se lever de bonne h m.'.

comme tmis les enfants élevés à la campagne, Pierrette s'éveilla le lendemain, deux heures avant la cuisinièi e. Elle s'habilla, piétina d us sa chambre au-dessus de sa cousine, regarda 1 1 petite place, essaya de descendre, lui stupéfaite de la beauté de l'escalier; elle I examina dans ses détails, les païen , les cuivres, les ornements les peintures, etc. Puis elle descendit, elle ne put ouvrir In porte du jardin, remonta, ie-

descendit quand Adèle fut éveillée, et sauta dans le jardin: elle en prit possession, elle courut jusqu'à la rivière, s'ébahit du kiosque, entra dans le kiosque; elle eut à voir et à s'étonner de ce qu'elle voyait jusqu'au lever de sa cousine Sylvie. Pendant le déjeuner, sa cousine lui dit : — C'esi donc toi, mon polit chou, qui trottais dès le jour dans l'escalier, et qui faisais ce tapage? tu m'as si bien réveillée que je n'ai pas pu me rendormir. Il faudra êlre bien sage, bien gentille, et l'amuser sans bruit. Ton cousin n'aime pas le bi u'u. — Tu prendras garde aussi à tes pieds, dit lîogron. Tu es entrée avec les souliers crottés dans le kiosque, et lu y as laissé tes pas écrits sur le parquet. Ta cousine aime bien la propreté. Une grande tille comme loi doit être propre. Tu n'étais donc pas propre en Bretagne.' Mais c'est vrai, quand j'y allais acheter du fil, ça faisait pitié de les voir, ces sauvages-là ! en toul cas, elle a bon appétit, dit. Rogron en regardant sa sœur, on dirait qu'elle n'a pas mangé depuis trois jours.

Ainsi, dès le premier moment, Pierrelte fut blessée par les observations de sa cousine et de son cousin, blessée sans savoir pourquoi. Sa droite et franche nalure, jusqu'alors abandonnée à elle-même, ignorait la léflexion. Incapable de trouver en quoi péchaient son cousin et sa cousine, elle devait être lentement élairée par ses souffrances. Après le déjeuner, sa cousine et son cousin, heureux de l'étonnement de Pierrette, et pressés d'en jouir, lui montrèrent leur beau salon pour lui apprendre à en respecter les somptuosités. Par suite de leur isolement, et poussés par celte nécessité morale de s'intéresser à quelque chose, les célibataires sont conduits à remplacer les affections naturel es par des affections factices, à aimer des chiens, des chats, des serins, leur servante ou leur directeur. Ainsi llogron et Sylvie étaient arrivés à un amour immodéré pour leur mobilier et pour leur maison, qui leur avaient coulé si cher. Sylvie avait fini, le matin, par aider Adèle eu trouvant qu'elle ne savait pas nettoyer les meubles, les brosser et les maintenir dans leur neuf. Ce nettoyage fut bientôt une occupation pour elle. Aussi, loin de perdre de leur valeur, les meubles gagnaient-ils! S'en servir sans les user, sans les tacher, sans égratigner les bois, sans effacer le vernis, tel était le problème. Cette occupation devint bientôt une manie de vieille fille. Sylvie eut dans une armoire des chiffons de laine, de la cire, du vernis, des brosses, elle apprit à les manier aussi bien qu'un ébéniste; elle avait ses plumeaux, ses serviettes à essuyer; enfin elle frottait sans courir aucune chance de se blesser, elle était si forte ! Le regard de son œil bleu, froid et rigide comme de l'acier, se glissait jusque sous les meubles à tout momeut; aussi eussiez-vous plus facilement trouvé dans son cœur une corde sensible qu'un mouton sous une bergère.

Apres ce qui s'était dit chez madame Tiphaine, il fut impossible à Sylvie de reculer devant les trois cents francs. Pendant la première semaine. Sylvie fut donc entier Mien! occupée, ei Pierrelte incessamment distraite par les robes a commander, à essayer, par les chemises, les jupons de dessous à tailler, à taire rotlure par des ouvrières à la journée. Pierrette ne savait pas coudre.

— Elle a été joliment élevée! dit lîogron. Tu aesaisdonc rien faire, ma petite biche?

Pierrette, qui ne savait qu'aimer, fit pour toute réponse un joli geste de petite fille.

— A quoi passais-tu donc le temps en Bretagne? lui demanda Rogron. — Je jouais, répondit-elle naïvement. Tout le monde jouait avec moi. Ma grand'mère et grand-papa, chacun me racontait des histoires. Ah ! l'on m'aimait bien. — Ah ! répondait Rogron. Ainsi tu faisais du plus aisé.

Pierrette ne comprit pas cette plaisanterie de la rue Saint-Denis, elle ouvrit de grands yeux.

— Elle est sotte comme un panier, dit Sylvie à mademoiselle Borain, la plus habile ouvrière de Provins.' — C'est si jeune! dit l'ouvrière en regardant Pierrette, dont le petit museau tin était tendu vers elle d'un air rusé.

Pierrelte préférait les ouvrières à ses deux parents; elle était coquette pour elles, elle les regardait travaillant, elle leur disait ces jolis mots, les Heurs de l'enfance que comprimaient déjà Rogron et Sylvie par la peur, car ils aimaient à imprimer aux subordonnes une terreur salutaire. Les ouvrières étaient enchantées de Pierrette. Cependant le trousseau ne se complétait pas sans de terribles interjections.

— Celle pelite fille va nous coûter les yeux de la tête ! disait Sylvie à son frère. — Tiens-toi donc, ma petite! Que diable, c'est pour toi, m n'est pas pour moi, disait-elle à Pierrette quand on lui prenait mesuitt de quelque ajustement. — Laisse donc travailler mademoiselle Borain, ce n'esi pas toi qui paveras sa journée ' disait-elle en lui voyanl demander quelque chose à la première ouvrière. — Mademoiselle, disait mademoiselle Borain, faut-il coudre ceci en points arrière? — Oui, faites solidement, je n'ai pas envie de recommencer encore un pareil trousseau tous l<- jours.

Il en fui de la ( ousine comme «le la mal on. Pierrette dut cire mise aussi bien que la petite de madame Garceland. Bile eul d s brodequins

a I; de, i n peau bronzée, connue en nvail la pelilc l'ipliaine. I Ile

. n I n bas de colon 1res lin- . un corscl «I ■ la meilleure faiseuse, une robe de reps bleu, une jolie pèlerine doublée de taffetas blauc, toujours

PIERRETTE

pour lutter avec la petite de madame Julliard la jeune. Aussi le dessous fut-il en harmonie avec le dessus, tant Sylvie avait peur de l'examen et du coup d'oeil des mères de famille. Pierrette eut de jolies chemises en madapolam. Mademoiselle Borain dit que les petites de madame la sous-préfète portaient des] pantalons en percale brodés et garnis, le dernier genre enfin. Pierrette eut des pantalons à manchettes. On lui commanda une charmante capote de velours bleu doublée de satin blanc, semblable à celle de la petite Martener. Pierrette lut ainsi la plus délicieuse petite tille de tout Provins. Le dimanehe, à l'église, au sortir de la messe, toutes les daines l'embrassèrent. Mesdames Tipbaiae, Garceland, Galardon, Auffray, Lesourd, Martener, Guépin, julliard, raffolèrent de la charmante Bretonne. Cette émeute flatta l'amour-propre de la vieille Sylvie, qui, dans sa bienfaisance, voyait moins Pierrette qu'un triomphe de vanité. Cependant Sylviedevait linir par s'offenser des succès de sa cousine, et voici comment : ou lui demanda Pierrette; et, toujours pour triompher de ces dames, elle accorda Pierrette. On venait chercher Pierrette, qui lit des parties de jeu, des dînettes avec les petites filles de ces daines. Pierrette réussit infiniment mieux que les Rogron. Mademoiselle Sylvie se choqua de voir Pierrette demandée chez les autres sans que les autres vinssent trouver Pierrette. La naïve enfant ne dissimula point les plaisirs qu'elle gOU tait chez mesdames Tipliaine, Martener, Galardon, Julliard, Lesourd, Auflray, Garceland, dont les amitiés contrastaient étrangement avec lus tracasseries de sa cousine et de son cousin. Une mère eût été ti*ès-hei=treuse du bonheur de son enfant, mais les Rogron avaient pris Pierrette pour eux et non pour elle : leurs sentiments, loin d'être paternels, étaient entachés d'égoisme et d'une sorte d'exploitation commerciale.

Le beau trousseau, les belles robes des dimanches et les robes de tous les jours, commencèrent le malheur de Pierrette. Comme toics les enfants libres de leurs amusements et habitués à suivre les inspirations de leur fantaisie, elle usait effroyablement vite ses souliers, ses brodequins, ses robes, et surtout ses pantalons à manchettes. Une mère, en réprimandant son enfant, ne pense qu'à lui; sa parole est douce, elle ne la grossit que poussée à bout et quand l'enfant a des torts; mais, dans la grande question des habillements, les écus des deux cousins étaient la première raison : il s'agissait d'eux et non de Pierrette. Les enfants ont le llairer de la race canine pour les torts de ceux qui les gouvernent : ils sentent admirablement s'ils sont aimés ou tolérés. Les cœurs purs sont plus choqués par les nuances que par les contrastes : un enfant ne comprend pas encore le mal, mais il sait quand on froisse le sentiment du beau que la nature a mis eu lui. Les conseils que s'attirait Pierrette sur la tenue que doivent avoir les jeunes filles bien élevées, sur la modestie et sur l'économie, étaient le corollaire de ce thème principal : Pierrette nous ruine ! Ces gronderies, qui eurent un funeste résultat pour Pierrette, ramenèrent les deux célibataires vers l'ancienne ornière commerciale d'où leur établissement à Provins les avait divertis, et où leur nature allait s'épanouir et fleurir. Habitués à régenter, à faire des observations, à commander, à reprendre vertement leurs commis, Rogron et sa sœur périssaient faute de victimes. Les petits esprits ont besoin de despotisme pour le jeu de leurs nerfs, comme les grandes âmes ont soif d'égalité pour l action du cœur. Or, les êtres étroits s'étendent aussi bien parla persécution que par la bienfaisance; ils peuveut s'attester leur puissance par un empire ou cruel ou charitable sur autrui, mais ils vont du côté où les pousse leur tempérament. Ajoutez le véhicule de l'intérêt, et vous aurez l'énigme de la plupart des choses sociales. Dès lors Pierrette devint extrêmement nécessaire à l'existence de ses cousins. Depuis son arrivée, les Rogron avaient été très-occupés par le trousseau, puis retenus par le neuf de la commensalité. Toute chose nouvelle, un sentiment et même une domination, a ses plis à prendre. Sylvie commença par dire à Pierrette ma petite; elle quitta ma petite pour Pierrette tout court. Les réprimandes, d'abord aigres-douces, devinrent vives et dures. Dès qu'ils entrèrent dans cette voie, le frère et la sœur y tirent de rapides progrès : ils ne s'ennuyaient plus ! Ce ne fut pas le complot d'êtres méchants et cruels, ce lut l'instinct d'une tyrannie imbécile. Le frère et la sœur se crurent utiles à Pierrette, comme jadis ils se croyaient utiles à leurs apprentis. Pierrette, dont la sensibilité vraie, noble, excessive, était l'antipode de la sécheresse des Rogron, avait les reproches en horreur; elle était atteinte si vivement, quedeux larmes mouillaient aussitôt ses beaux yeux purs. Elle eut beaucoup à combattre avant de réprimer son adorable vivacité qui plaisait tant au dehors, elle la déployait chez les mères de ses petites amies; mais au logis, vers la fin du premier mois, elle commençait à demeurer passive, et Rogron lui demanda si elle était malade. A cette étrange interrogation, elle bondit au bout du jardin pour y pleurer au bord de la rivière, où ses larmes tombèrent comme un jour elle devait tomber elle-même dans le torrent social. Un jour, malgré ses soins, l'enfant fit un accroc à sa belle robe de reps chez madame Tipliaine, où elle était allée jouer par uue belle journée. Elle fondit en pleurs aussitôt, en prévoyant la cruelle réprimande qui l'attendait au logis. Questionnée, il lui échappa quelques paroles sur sa terrible cousine, au milieu de ses larmes. La belle madame Tipliaine avait du reps pareil, elle remplaça le lé elle-même. Mademoiselle Rogrou apprit le tour que, sui-

vant son expression, lui avait joué cette satanée petite fille. Dès ce moment, elle ne voulut plus donner Pierrette à ces dames.

La nouvelle vie qu'allait mener Pierrette à Provins devait se scinder en trois phases bien distinctes. La première, celle où elle eut une espèce de bonheur mélangé par les caresses froides des deux célibataires et par des gronderies, ardentes pour elle, dura trois mois. La défense d'aller voir ses petites amies, appuyée sur la nécessité de commencer à apprendre tout ce que devait savoir une jeune fille bien élevée, termina la première phase de la vie de Pierrette à Provins, le seul temps où l'existence lui parut supportable.

Ces mouvements intérieurs produits chez les Rogron par le séjour de Pierrette furent étudiés par Vinet et par le colonel avec la précaution de renards se proposant d'entrer dans un poulailler, et inquiets d'y voir un être nouveau. Tous deux venaient de loin en loin pour ne pas effaroucher mademoiselle Sylvie, ils causaient avec Rogron sous divers prétextes, et s'impalronisaient avec une réserve et des façons (pie le grand Tartufe eût admirées. Le colonel et l'avocat passèrent la soirée chez les Rogron, le jour même où Sylvie avait refusé de donner Pierrette à la belle madame Tipliaine en termes très-amers. En apprenant ce refus, le colonel et l'avocat se regardèrent en gens à qui Provins était connu.

— Elle a positivement voulu vous faire un sottise, dit l'avocat. Il y a longtemps que nous avons prévenu Rogron de ce qui vous est arrivé. Il n'y a rien de bon à gagner avec ces gens-là. — Qu'attendre du parti antinational? s'écria le colonel en refrisant ses moustaches et interrompant l'avocat. Si nous avions cherché à vous détourner d'eux, vous auriez pensé que nous avions des motifs de haine pour vous parler ainsi. Mais pourquoi, mademoiselle, si vous aimez à faire votre petite partie, ne joueriez-vous pas le boston, le soir, chez vous? Est-il donc impossible de remplacer des crétins comme ces Julliard? Vinet et moi nous savons le boston, nous finirons par trouver un quatrième. Vinet peut vous présenter sa femme; elle est gentille, et, de plus, c'est une Chargebœuf. Vous ne ferez pas comme ces guenons de la haute ville, vous ne demanderez pas des toilettes de duchesse à une bonne petite femme de ménage que l'infamie de sa famille oblige à tout l'aire chez elle, et qui unit le courage d'un lion à la douceur d'u-n agneau.

Sylvie Rogron montra ses longues dents jaunes en souriant au colonel, qui soutint très-bien ce phénomène horrible et prit même un air flatteur.

— Si nous ne sommes que quatre, le boston n'aura pas lieu tous les soirs, répondit-elle. — Que voulez-vous que fasse un vieux grognard comme moi qui n'ai plus qu'à manger mes pensions? L'avocat est toujours libre le soir. D'ailleurs vous aurez du monde, je vous en promets, ajouta-t-il d'un air mystérieux. — il suffirait, dit Vinet, de se poser franchement contre les ministériels de Provins et de leur tenir tête; vous verriez combien l'on vous aimerait dans Provins, vous auriez bien du monde pour vous. Vous feriez enrager les Tipliaine en leur opposant votre salon. Eh bien! nous rirons des autres, si les autres rient de nous. La clique ne se gêne d'ailleurs guère à votre égard! — Comment? dit Sylvie.

En province, il existe plus d'une soupape par laquelle les commérages s'échappent d'une société dans l'antre. Vinet avait su tous les propos tenus sur les Rogron dans les salons d'où les deux merciers étaient définitivement bannis. Le juge suppléant, l'archéologue Desfondrilles, n'était d'aucun parti. Ce juge, comme quelques autres personnes indépendantes, racontait tout ce qu'il entendait dire par suite des habitudes de la province, et Vinet avait fait son profit de ces bavardages. Ce malicieux avocat envenima lesplaisanteries de madame Tipliaine en les répétant. En révélant les mystifie liions auxquelles Rogron et Sylvie s'étaient prêtés, il alluma la colère et réveilla l'esprit de vengeance chez ces deux natures sèches qui voulaient un aliment pour leurs petites passions.

Quelques jours après, Vinet amena sa femme, personne bien élevée, timide, ni laide ni jolie, très-douce et sentant vivement son malheur. Madame Vinet était blonde, un peu fatiguée par les soins de son pauvre ménage, et très-simplement mise. Aucune femme ne pouvait plaire davantage à Sylvie. Madame Vinet supporta les airs de Sylvie et plia sous elle en femme accoutumée à plier. Il y avait sur son front bombé, sur ses joues de rose du Bengale, dans son regard lent et tendre, les traces de ces méditations profondes, de cette pensée perspicace que les femmes habituées à souffrir ensevelissent dans un silence absolu. L'influence du colonel, qui déployait pour Sylvie des grâces courtisanesques arrachées en apparence à sa brusquerie militaire, et celle de l'adroit Vinet, atteignirent bientôt Pierrette. Renfermée au logis ou ne sortant plus qu'en compagnie de sa vieille cousine, Pierrette, ce joli écureuil, fut à tout moment atteinte par : — Ne touche pas à cela, Pierrette! et par ces sermons continuels sur la manière de se tenir. Pierrette se courbait la poitrine et tendait le dos, sa cousine la voulait droite comme elle, qui ressemblait à un soldat présentant les armes à son colonel; elle lui appliquait pa. fois de petites tapes dans le dos pour la redresser. La libre et joyeuse fille du Marais apprit à réprimer ses mouvements, à imiter un automate.

Un soir, qui marqua le commencement de la seconde période, Pierrette, que les trois habitués n'avaient pas vue au salon pendant la soi-

LES CELIBATAIRES.

réc, vint embrasser ses prirent? et saluer la compagnie avant de s'alter coucher. Sylvie avança froidement sa joue à cette charmante enfant, comme pour se débarrasser de son baiser. Le geste fut s>i cruellement significatif, que les larmes do Pierrette jaillirent.

— T*cs-iM piquée, ma petite Pierrette? lui dit I atroce Vinet. — Qu'avez-vous donc? lui demanda sévèrement Sylvie. — Mien, dit la pauvre enfant en allant embrasser son cousin. —Rien? reprit Sylvie. On ne pleure pas sans raison. — Qu'avez-vous, ma petite belle? lui dit madame Vinet. — Ma cousine riche ne me traite pas si bien que ma pauvre grand'mère ! — Votre grand'mère vous a pris votre fortune, dit Sylvie, et voire cousine vous laissera la sienne.

Le colonel et l'avocat se regardèrent à la dérobée.

— J'aime mieux être volée et aimée, dit Pierrette. — Eh bien! l'on vous renverra d'où vous venez. — Mais qif a-t-elle donc fait, cette elière petite'.' dit madame Vinet.

Vinet jeta sur sa femme ce terrible regard, fixe et froid, des gens qui exercent une domination absolue. La pauvre ilote, incessamment punie de n'avoir pas eu la seule chose qu'on voulût d'elle, une fortune, reprit ses caries.

— Ce qu'elle a fait? s'écria Sylvie en relevant la tète par un mouvement si brusque que les girofléi s jaunes de son bonnet s'agitèrent. Elle ne sait quoi s'inventer pour nous contrarier : elle a ouvert ma montre pour en connaître le mécanisme, elle a touché la roue et a cassé le grand ressort. Mademoiselle n'écoule rien, .le suis toute la journée à lui recommander de prendre : arde à tout, et c'est comme si je parlais à cette lampe.

l'ierrette, honteuse d'être réprimandée en présence des étrangers, sortit tout doucement.

— Je me demande comment dompter la turbulence de cette enfant, dit Rogron. — Mais elle est assez âgée pour aller en pension, dit madame vinet.

Un nouveau regard de Vinet imposa silence à sa femme, à laquelle il s'était bien gardé de confier ses plans et ceux du colonel sur les deux célibataires.

— Voilà ce que c'est que de se charger des enfants d'aulrui! s'écria le colonel Vous pouviez eue. en avoir à vous, vous ou votre frère; pourquoi ne vous mariez-vous pas l'un on l'autre?

Sylvie regarda très agréablement le colonel : elle rencontrait pour la première" fois de sa vie un homme à qui l'idée qu'elle aurait pu se marier ne paraissait pas absurde.

— Mais, madame Vinet a raison, s'éeria Rogron, ça ferait tenir Pierrette tranquille. Un maître ne contera pas grand'chose!

Le mot du colonel préoccupait tellement Sylvie, qu'elle ne répondit pas à Rogron.

— Si vous vouliez faire seulement le cautionnement du journal d'opposition dont nous parlions, vous trouveriez un maître pour votre petite cousine dans l'éditeur responsable; nous prendrions ce pauvre maître d'école victime des envahissements du clergé. Ma femme a raison : Pierrette est un diamant brut qu'il faut polir, dit Vinet à Rogron. — je croyais que vous étiez baron, dit Sylvie au colonel durant une donne el aprè une longue pause pendant laquelle chaque joueur resta pensif.— Oui mais, nommé en 1si4 après la bataille de Nangis, où mon régiment a f;it des miracles, ni-je eu l'argent et les protections nécessaires ; our n e meure en règle à la chancellerie? Il en sera de la baronnic connue du grade de général que j'ai eu en 1815, il faut une i ,, ,: pour me les rendre. — Si vous pouviez garantir le cautionnement par une hypothèque, répondit enfin Rogron, je pourrais le

— ..'.lis < I rranger avec Cournant, répliqua Vinet. Le

jour: . le triomphe du colonel et rendrait votre salon plus

pul - ml que celui des Tiphaine et consorts. — Comment cela? dit Sylvie.

u 11:0,11e t où, pendant que sa femme donnait les caries, l'avocat l'importance que Rogron, le colonel et lui, Vinet, acquer- 1. . : parla publication d'une feuille indépendante pour l'arrondisnt de Provin , Pierrette fondait en larmes; son cœur et son intelligence étaienl d'accord : elle trouvait sa cousine beaucoup plus en faute qu'elle. L'enfant du Marais comprenait instinctivement combien l charité, la bienlai 1 doivent être absolues. Elle haïssait ses belles robes et toul ce qui se fais it pi ur elle. On lui vendait les bienfaits trop cher. Elle pleurait de dépit d'avoir donné prise sur elle, el prenait la résolution de se conduire de façon à réduire ses parents au silence; pauvre enfantl Elle pensait alors combien Brigaut avait été grand en lui donnant ses économies. Elle croyait son malheur au comble et ne savait pas qu'en ce moment il se décidait au salon nue

ivelle infortune pour elle. I n effet, quelques jours après Pierrette

eut un maître d'éi rilure.Elle dul apprendre à lire, à écrire el a compter. L'éducation il- Pierrette] dégàtsdansla ma a de H sur les tables, sur les meuble , sur les 1 i hiers d'écriture, les plumes égarées partout, la poudre sur le- étoffes, les livros déchirés, écornés, pendant qu'elle apprenaii . On lui parlait déjà, cl dans quels termes! de la nécessité de gagner son pain, de n'être à charge à personne. En écoulant ces 110 ,:,i' imc douleur dans sa gOf| ! : il fan faisait une contraction violente, son eu'iir battait à coups préci-

pités. Elle était obligée de retenir ses pleurs, car on lui demandait Compte de ses larmes comme d'une offense envers la bonté de ses magnanimes parents. Rogron avait trouvé la vie qui lui était propre : il grondait Pierrette comme autrefois ses commis: il allait la chercher au milieu de ses jeux pour la contraindre à étudier, il lui faisait répéter ses leçons, il était le féroce maître d'étude de eetle pauvre en tant. Sylvie de son côté regardait comme un devoir d'apprendre à Pierrette le peu qu'elle savait des ouvrages de femme. Ni Rogron ni sa sœur n'avaient de douceur dans le caractère. Ces esprits étroits, qui d'ailleurs éprouvaient un plaisir réel à taquiner cette pauvre petite, passèrent insensiblement de la douceur à la plus excessive sévérité. Leur sévérité fut amenée par la prétendue mauvaise volonté de celte enfant, qui, commencée trop tard, avait l'eniendenient dur. Ses maîtres ignoraient l'art de donner aux leçons une forme appropriée à l'intelligence de l'élève, ce qui marque la différence de l'éducation particulière à l'éducation publique. Aussi la faute était-elle bien moins celle de Pierrette que celle de ses parents. Elle mit donc un temps infini pour apprendre les éléments. Pour un rien, elle était appelée bêle et stupide, sotte et maladroite. Pierrette, incessamment maltraitée en paroles, ne rencontra chez ses deux parents que des regards froids'; elle prit l'attitude hébétée des brebis : elle n'osa plus rien faire en voyant ses actions mal jugées, mal accueillies, mal interprétées. En toute chose elle attendit le bon plaisir, les ordres de sa cousine garda ses pensées pour elle, et se renferma dans une obéissance passive. Ses brillantes couleurs commencèrent à s'éteindre. Elle se plaignit parfois de souffrir. Quand sa cousine lui demanda: — Où? la pauvre pelite, qui ressentait des douleurs générales, répondit : — Partout. — A-t-on jamais vu souffrir partout? Si vous sonflriez partout, vous seriez déjà morte! répondit Sylvie. — On souffre à la poitrine, disait Rogron l'épilogueur, on a mal aux dents, à la tète, aux pieds, an ventre; mais on n'a jamais vu avoir mal partout! Qu'est-ce que c'est que cela partout? Avoir mal partout, c'est n'avoir mal nune part. Sais-tu ce que tu fais? tu parles pour ne rien dire.

Pierrette finit par se taire en voyant ses naïves observations de jeune fille, les fleurs de son esprit naissant, accueillies par des lieux communs que son bon sens lui signalait comme ridicules.

— Tu te plains, et tu as un appétit de moine! lui disait Rogron.

La seule personne qui ne blessait point celle chère fleur si délicate était la grosse servante, Adèle. Adèle allait bassiner le lit de cette petile fille, mais en cachette depuis le soir où, surprise à donner cette douceur à la jeune héritière de ses maîtres, elle lut grondée par Sylvie.

— H faut élever les enfants à la dure, on leur fait ainsi des tempéraments forts. Est-ce que nous nous en sommes plus mal portés mon frère et moi? dit Sylvie. Vous feriez de Pierrette une picheline, mot du vocabulaire Rogron pour peindre les gens souifreienx et pleurards.

Les expressions caressantes de celle ange étaient reçues comme des grimaces. Les roses d'affection qui s'élevaient si fraîches, si gracieuses dans celle jeune âme, el qui voulaient s'épanouir au dehors, étaient impitoyablement écrasées. Pierrette recevait les coups les plus durs aux endroits tendres de son cœur. Si elle essayait d'adoucir ces deux féroces natures par des chatteries, elle était accusée de se livrer à sa tendresse par intérêt.

— Dis-moi tout de suite ce que lu veux! s'écriait brutalement Rogron, tu ne me câitaes certes pas pour rien.

>'i la sœur ni h frère n'admettaient l'affection, et Pierrette était tout affection. Le colonel Gouraud, jaloux de plaire a mademoiselle Rogron, lui donnait raison en tout ce qui concernait Pierrette. Vinet appuyait également les deux parents en tout ce qu'ils disaient contre Pierre ■ il attribuait tous les prétendus méfaits de celte ange à l'entêtement du caractère breton, et prétendait qu'aucune puissance, aucune volonlé n'en venait à bout. Rogron et sa sœur étaient adulés avec une finesse excessive par ces deux courtisans, <pii avaient fini par obtenir de Rogron le cautionnement du journal le Coin ■■■!■ .■■'<• Provint, et de Sylvie cinq mille francs d'actions. Le colonel et l'avocat se mirenl en campagne. Il placèrent cenl actions de cinq cents francs parmi les électeurs propriétaires de biens nationaux à qui les journaux llbérnux faisaient concevoir des craini , parmi les fermiers et parmi l diis indépendants. Ils finirent même par étendra leurs ramifications dans le depai lenieni. ei au delà dans quelques communes limitrophes, Chaque actionnaire fut naturellement abonné, Puis les annonces judiciaires et autres se diviseront entre la ihihr et le Counirr. Le premier numéro du journal lit un pompeux éloge de Rogron Rogron était présenté comme le Laffittede Provins. Quand l'esprit publie eut une direction, il fut facile de voir que les proch nues élections seraient vi-

x, lient disputée-, la bl il" madame l'iphaine lui an dé-epoir.

— j'ai, disait-elle en lisant un article dirigé contre el t contre

Julliard, j'ai malheureusement oublie qu'il y S toujours un fripon non loin d'une dupe, el que la BOttlse allire toujours tut homme d'esprit de l'espèce des renards.

Iles que le journal flamba dans un rayon de vingt lieues, Vinet eut nu habit neuf, des bottes, un gflel et un pantalon décents. Il 11 le fameux chapeau gris des llbéraui el lais. a voir son linge. Sa femme prit uuo servante el parut mise comme devait l'être la femme d'un

PIERRETTE

homme influent; elle eut de jolis bonnets. Par calcul, Vinet fut reconnaissant. L'avocat et son ami Cournant, le notaire des libéraux et l'antagoniste d'Auiïray. devinrent les conseils des Rogron, auxquels ils Tendirent deux grands services. Les baux faits par Rogron père en ISIS, dans des circonstances malheureuses, allaient expirer. L'horliculiure et les cultures maraîchères avaient pris d'énormes développements autour de Provins. L avocat et le notaire se mirent en mesure de procurer aux Rogron une augmentation de quatorze cents francs dans leurs revêtu: /par ,as nouvelles locations. Vinet gagna deux procès relatifs à des plantations d'arbres contre deux communes, et dans lesquels il s'agissait de cinq cents peupliers. L'argent des peupliers, celui des économies des Rogron, qui depuis trois ans plaçaient annuellement six mille francs à gros intérêts, lut employé très-habilement à l'achat de plusieurs enclaves. Enfin Vinet entreprit et mit à lin l'expropriation de quelques-uns des paysans à qui Rogron père avait prêté son argeut, et qui s'étaient tués à cultiver et amender leurs terres pour pouvoir payer, mais vainement. L'échec porté par la construction de la maison au capital des Rogron fut donc largement réparé. Leurs biens, situés autour de Provins, choisis par leur père comme savent choisir les aubergistes, divisés par petites cultures dont la plus considérable n'était pas de cinq arpents, loués à des gens extrêmement BOlvables, presque tous possesseurs de quelques morceaux de tetre, et avec hypothèque pour sûreté des fermages, rapportèrent à la Saint-Martin de novembre 1826 cinq mille francs. Les impôts étaient à la charge des fermiers, et il n'y avait aucun bâtiment à réparer ou à assurer coulre l'incendie. Le frère et la sœur possédaient chacun quatre mille six cents francs en cinq pour cent, et, comme cette valeur dépassait le pair, l'avocat les prêcha pour en opérer le remplacement en terres, leur promettant, à l'aide du notaire, de ne pas leur faire perdre un li rd d'intérêt au change.

i la lin de cette seconde période, la vie fut si dure pour Pierrette, l'indifférence des habitués de la maison et la sottise grondeuse, le défaut d'affection de ses parents, devinrent si corrosifs, elle sentit si bien souiller sur elle le froid humide de. la tombe, qn elle médita le projet hardi de s'en aller à pied, sans argent, en Bretagne, y retrouver sa grand'mère et son grand-père Lorrain. Deux événements l'en empècnèn ut Le bonhomme Lorrain mourut. Rogron fut nommé tuteur de sa cousine par un conseil de famille tenu à Provins. Si la grand'mère eût succombé la première, il est à croire que Rogron, conseillé par Vinet, eût redemandé les huit niiilc francs de Pierrette, et réduit le grand -pèie à l'indigence.

— Mais vous pouvez hériter de Pierrette, lui dit Vinet avec un affreux sourire. On ne sait ni qui vil ni qui meurt!

Eclairé par ce mot, Rogron ne laissa en repos la veuve Lorrain, débitrice de sa pethe-fille, qu'après lui avoir fait assurer à Pierrette la nue propriété des huit mille francs par une donation entre Vifs dont les frais furent payés par lui.

Pierrette fut étrangement saisie par ce deuil. Au moment où elle recevait ce coup terrible, il fut question de lui faire faire sa première communion : aulre événement dont les obligations retinrent Pierrette à Provins. Cette cérémonie nécessaire et si simple allait amener de grands changements chez les Rogron. Sylvie apprit que M. le curé Pérou* instruisait les petites Julliard, Lesourd, Garceiand et autres. Elie se piqua d'honneur, et voulut avoir pour Pierrette le propre vicaire de l'abbé Péroux, M. Habert, un homme qui passait pour appartenir à la c il, très-zélé pour les intérêts de ! Egiise, très-redonte dans Provins, et qui cachait une grande ambition sous une sévérité de principes absolus. La sœur de ce prêtre, une Bile d'environ trente ans, tenait une pension de demoiselles dans la ville. Le frère et la sœm se ressemblaient : tous deux maigres, jaunes, à cheveux noirs, alrabi aires. Lu Bretonne bercée dans les pratiques et la poésie du catholicisme, Pierrette ouvrit son cœur et ses oreilles à la parole de ce prêtre imposant. Les souffrances disposent à la dévotion, et presque toutes les jeunes filles, poussées par une tendresse instinctive, inclinent au mysticisme, le côté profond de la religion. Le prêtre sema donc le grain de l'Evangile et les dogmes de l'Eglise dans un terrain excelle i. Il changea complètement les dispositions de Pierrelte. Pierrette ai ' a Jésus-Christ présenté dans la communion aux jeunes lilles comme un céleste fiancé; ses souffrances physiques et morales eurent un sens, elle fut instruite a voir en toute chose ic doigt de Dieu. Son âme, -i cruellement frappée dans celte maison sans quelle pût accuser ses parents, se réfugia dans celte sphère où montent tous les malheureux, soutenus sur les ailes des trois vertus théologales. Elle abandonna donc ses idées de fuite. Sylvie, étonnée de la métamorphose opérée en Pierrette par M. Habert, fut prise de curiosité. Dès lors, tout en préparant Pierrette à faire sa première communion. M. Babert conquit a Di u l'âme, jusqu'alors égarée, de madem wselle Sylvie. Sylvie tomba d us I lion. Denis Rogron, su: lequel le prél ■ du jésuite ne' pi t mordre, car alors l'esprit de S.M. libérale feu le Constitutionnel 1 ' était plus fort sur certains niais que l'e , de I Eglise, Denis resta fidèle au colonel Gouraud, à Vinet et au lil

Mademoiselle Rogron il naturellement la connaissance de mademoiselle Habert, avec laquelle elle sympathisa parfaitement. Ces deux lilles s'aimèrent comme deux sœurs qui s'aiment. Mademoiselle llabc;

de prendre Pierrette che* elle, et d'éviter à Sylvie les ennuis et les embarras d une éducation ■ mais le frère et la sœur répondirent que l'absence de Pierrelte leur ferait un trop grand vide à la maison. L'attachement des Rogron à leur petite cousine parut excessif. En voyant l'entrée de mademoiselle Habert dans la place, le colonel Gouraud et l'avocat Vinet prêtèrent à l'ambitieux vicaire, dans l'intérêt de sa sœur, le plan matrimonial formé par le colonel.

— Votre sœur veut vous marier, dit l'avocat à l'ex-mercier. — A l'encoutre de qui? fit Rogron. —Avec celte vieille sibylle d'instilu- Iric ■, s'écria le vieux colonel en caressant ses moustaches grises. — Eli*' ne m'en a rien dit, repondit naïvement Rogron.

Une fille absolue comm« l'était Sylvie devait faire des progrès dans la voie du salut. L'influence du prêtre allait grandir dans cette maison, appuyée par Sylvie, qui disposait de son frère. Les deux libéraux, qui s'effrayèrent justement, cwnprircr.t q'ie si !e prêtre avait résolu de marier sa sœur avec Rogroo, union infiniment plus sortable que celle de Sylvie et du colonel, il pousserait Sylvie aux pratiques les plus violentes de la religion, et ferait mettre Pierrette au couvent. Us pouvaient donc perdre le prix de dix-huit mois d'efforts, de lâchetés et de flatteries. Ils furent saisis d'une effroyable et sourde haine contre le prêtre et sa sœur; cl, néanmoins, ils sentirent la nécessité, pour les suivre pied à pied, de bien vivre avec eux. M. et mademoiselle Babert, qui savaient !e whist et le boslon, vinrent tous les soirs. L'assiduité des uns excita l'assiduité des autres. L'avocat et le colonel se sentirent en tête des adversaires aussi forts qu'eux, pressentiment que partagèrent M. et mademoiselle Habert. Cette situation respective était déjà un combat. De même qm> le colonel faisait goûter à Sylvie les douceurs inespérées d'une recherche. en mariage, car elle avait fini par voir un homme digne d'elle dans Gouraud, de même mademoiselle Babert enveloppa l'ex-mercier de la ouate de ses attentions, de ses paroles et de ses regards. Aucun des deux partis ne pouv; il se dire ce grand mot de haute politique : — Partageons ! Chacun voulait sa proie. D ailleurs, les deux lins renards de l'opposition provinoise, opposition qui grandissait, eurent le tort de se croire plus forts que le sacerdoce : ils firent feu les premiers. Vinet, donl la reconnaissance fut réveillée par les doigts crochus de l'intérêt personnel, alla chercher mademoiselle de Chargebœuf et sa mère. Ces deux femmes possédaient environ deux mille livres de rente, et vivaient péniblement à Troyes. Mademoiselle Balhilde de Chargebœuf était une de ces magnifiques créatures qui croient aux mariages par amour et changent d'opinion vers leur vingt-cinquième année en so trouvant toujours filles. Vinet sut persuader â madame de Chargebœuf de joindre ses deux mille francs avec les mille ecus qu'il gagnai; depuis l'établissement du journal, et de venir vivre en famille à Provins, où Bathilde épouserait, dit-il, un imbécile nommé Rogron. et pourrait, spirituelle comme elle était, rivaliser la belle madame Tiphaine. L'accession de madame et de mademoiselle de Chargebœuf au ménage et aux idées da Vinet donna la plus grande consistance au parti libéral. Cette jonctien consterna l'aristocratie de Provins et le parti des Tiphaine. Madame de Bréautey, désespérée de voir deux femmes nobles ainsi égarées, les pria de venir chez elle. Elle gémit des fautes commises par les royalistes, et devint furieuse contre ceux de Troyes, en apprenant la situation de la mère et de la fille.

— Comment ! il ne s'est pas trouvé quelque vieux gentilhomme campagnard pour éponger cette chère petite, faite pour devenir une châtelaine? disait !' . ils l'ont laissée monter en graine, et elle va se jeter a la tète il t Rogronl

Elle remua tout le département sans pouvoir y trouver un seul gentilhomme capable d'épouser une fille dont la mère n'avait que deux mille livres de renie. Le parti des Tiphaine et le ous-préfet se mirent aussi, mais trop lard, à la recherche de cet inconnu. Madame de Bréautey porta de terribles accusations contre l'égoïsme qui dévorait la France, fruit du matérialisme et de l'empire accordé par les lois à l'argent : la noblesse n'était plus rien! la beauté plus rien ! Des Rogron, des Vinet, livraient combat au roi de France!

Bathilde de Chargebœuf n'avait pas seulement sur sa rivale l'avantage incontestable de la beauté, mais encore celui de la toilette. Elle était d'une blancheur éclatante. A vingt-cinq ans, ses épaules entièrement développées, ses belles forâtes, avaient une plénitude exquise. La rondeur de son cou, la pureté de ses attaches, la richesse de sa chevelure d'un blond élégant, la grâce de son sourire, la forme distinguée de sa lète, le pou et la coupe de sa figure, ses beaux .yeux bien placés sous un front bien taillé, ses mouvements nobles et de bonne compagnie, et sa taille encore svelte, tout en elle s'harmoniait. Elle ave.it une belle main et le pied étroit. Sa santé lui donnait peut-être Pair d'une belle fille d'auberge « — mais ce ne devait pas êire un défaut aux yeux d'un Rogron, » dit la belle madame Tiphaine. Mademoiselle dé Chargebœuf parut la première fois assez simplement mise. Sa robe de mérinos brun festonnée d'une broderie verle était décolletée, un fichu de tulle bien tendu par des cordons intérieurs couvrait ses épaules, son dos ei le corsage, en s'entr'ouvrant néanmoins par devait, quoique le fichu fût fermé par une sévigi/é. Sous ce délicat réd ■ Bathilde étaient encore plus coquettes, plus séduisantes. Elle ôta son chapeau de velours et -ou chà'e en arrivait,

LES CÉLIBATAIRES

et montra ses jolies oreilles ornées de pendelriqnes en or. Elle avait une petite jeannette en velours qui brillait sur sou cou comme l'anneau noir que la fantasque nature met à la queue d'un angora blanc. Elle savait tomes les malices des lilles à marier : agiter ses mains en relevant tics boucles qui ne se sont pas dérangées faire voir ses poignets en priant Rogron de lui rattacher une manchette, ce à quoi le malheureux ébloui se refusait brutalement, cachant ainsi ses émotions sous une fausse indifférence. La timidité du seul amour que ce mercier devait éprouver dans sa vie eut toutes les allures de la haine. Sylvie aulant que Céleste llabert s'y méprirent, mais non l'avocat, l'homme supérieur de cette société stupide, et qui n'avait que le prêtre pour adversaire< car le colonel fut longtemps son allié.

De son côté, le colonel se conduisit des lors envers Sylvie comme Ba- Ihilde envers Rogron. Il mit du linge blanc tous les soirs, il eut des cols de velours sur lesquels se détachait bien sa martiale ligure relevée par les deux bouts du col blanc de sa chemise: il adopta le gilet de piqué b'anc et se lit faire une redingote neuf" en drap bleu, où brillai»

sa rosette rouge, le tout sous prétexte de faire honneur à la belle Bathilde. Il ne fuma plus passe deux heures. Ses cheveux grisonnants furent rabattus en ondes sur son crâne à ton d'ocre. Il prit enlin l'extérieur et l'attitude d'un chef de parti, d'un homme qui se disposait à mener les ennemis de la France, les Bourbons, enlin, tambour battant.

Le salanique avocat et le rusé colonel jouèrent à M. et à mademoiselle llabert un tour encore plus cruel que la présentation de la belle mademoiselle de Chargebœuf, jugée par le parti libéral et chez les Bréau.

tey comme dix mis plus belle que la belle'madame Tiphaine. Ces deux grands politiques de pelile ville firent croire de proche en proche que M. llabert entrait dans toutes leurs idées. Provins parla bientôt de lui comme d'un prêtre libéral. Mandé promptement à l'évêché, M. llabert fut forcé de renoncer à ses soirées chez les Rogron ; niais sa sœur y alla toujours. Le salon Rogron lut dès lors constitué, et devint une puissance.

Aussi, vers le milieu de cette année, les intrigues politiques ne lurent-elles pas moins vives dans le salon des Rogron que les intrigues

matrimoniales. Si les intérêts sourds, enfouis dans les cœurs, se livrèrent des combats acharnés, la lutte publique eut une fatale célébrité. Chacun sait que le ministère Villele lui renversé par les élections de 182U. Au collège de Provins, Vinel. candidat libéral, à qui M. Cournant avait procure le cens par l'acquisition d'un domaine dont le prix restait du, faillit l'emportei sur M. Tlpbaine. Le président n'eut que deux voix de majorité. A mesdames Vinet et de Chargebœuf, à Vinet, au colonel, se joignirent quelquefois M. Cournant et sa femme, puis le médecin INéraiid, un homme dont la jeunesse avait clé bien orageuse, niais qui voyait sérieusement la vie ; il s était adonné, disait-on, à l'étude, et avait, à entendre les libéraux, beaucoup plus de moyens que M. M. nie imi. Les Rogron ne comprenaient pas plus leur triomphe qu ils 0 avaient compris leur ostracisme.

La belle Balhilde de Chargebœuf, a qui Vinci montra Pierrette comme son ennemie, était horriblement dédaigneuse pour elle. L'intérêt géuc-

ral exigeait l'abaissement de cette pauvre victime. Madame Vinet ne pouvait rien pour cette enfant broyée entre des intérêts implacables qu'elle avait fini par comprendre. Sans le vouloir impérieux de son mari, elle ne serait pas venue chez les Rogron, elle y souffrait Irop de voir maltraiter cette jolie petite créature qui se serrait près d'elle en y devinant une protection secrète et qui lui demandait de lui apprendre tel ou tel point, de lui enseigner une broderie. Pierrette montrait ainsi que, traitée doucement, elle comprenait et réussissait à merveille. Madame Vinet n'était plus utile, elle ne vint plus. Sylvie, qui caressait encore l'idée du mariage, vit enfin dans Pierrelie un obstacle: Pierrette avait près de quatorze ans, sa blancheur maladive, dont les symptômes étaient négligés par cette ignorante vieille fille, la rendait ravissante. Sylvie conçut alors la belle idée de compenser les dépenses que lui causait Pierrette en en faisant une servante. Vinet comme ayant-cause des Chargebœuf, mademoiselle llabert, Gouraud, tous les

habitués influents, engagèrent Sylvie à renvoyer la grosse Adèle. Pierrette ne ferait-elle pas la cuisine et ne soignerait-elle pas la maison? Quand il y aurait trop d'ouvrage, elle serait quitte pour prendre la femme de ménage du colonel, une personne très-entendue et l'un ces cordons bleus de Provins.

Pierrette devait savoir faire la cuisine, frotter, dit le sinistre avocat, balayer, tenir une maison propre, aller au marché . apprendre le prix des choses. La pauvre petite, dont le dévouement égalait la générosité, s'offrit elle-même, heureuse d'acquitter ainsi le pain si dur qu'elle mangeait dans cette maison. Adèle fut renvoyée. Pierrette perdit ainsi la seule personne qui l'eût peut-être protégée. Malgré sa force, elle lut dès ce moment accablée physiquement et moralement. Ces deux célibataires eurent pour elle bien moins d'égards que pour une domestique, elle leur appartenait I Aussi fut-elle grondée pour des riens , pour un peu de poussière oubliée sur le marbre de la cheminée ou sur un globe de verre.

Ces objets de luxe qu'elle avait tant admirés lui devinrent odieux.

Malgré son désir de bien faire, son inexorablecousine trouvait toujours l-cs p. ,,..,,, n à reprendre dans ce

qu'elle avait fait, l'a deux ans, Pierrette ne reçut pas un compliment, n'entendit pas une parole affectueuse. Le bonheur pour elle était de ne pas être grondée. Elle supportait avec une patience angeliqne les humeurs noires de ces deux célibataires, à qui les sentiments doux étaient entièrement inconnus, et qui tous les jouis lui Faisaient sentir sa dépendance. Celte vie où la jeune lille se trouvait, entre ce» deux merciers, comme pressée entre les deux leurs d'un ciau, augmenta sa maladie. Klle éprouva des troubles intérieurs si violents, des chagrins secrets si subits dans leurs explosions, que ses dévcloppemenis lurent irrémédiablement contrariés. Pierrelie arriva donc lentement par des douleurs épouvantables, mais cachées, à l'étal où la vit sou ami d'enfance en la saluant, sur la petite place, de sa romance bretonne.

Avant d'entrer dans le drame domestique que la venue de Brigaut détermina dans la maison Rogron, il est nécessaire, pour ne pas I interrompre, d'expliquer l'établissement du Breton à Provins, car il fut

PIERRETTE

en quelque sorle un personnage muet de cette scène. En se sauvant, Brigaut fut non-seulement elïrayé du geste de Pierrette, mais encore du changement de sa jeune amie : à peine l'eût-il reconnue sans la voix, les yeux et les gestes qui lui rappelèrent sa petite camarade si vive, si gaie, et néanmoins si tendre. Quand il fut loin de la maison, ses jambes tremblèrent sous lui; il eut chaud dans le dos! Il avait vu l'ombre de Pierrette et non Pierrette. Il grimpa dans la haute ville, pensif, inquiet, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un endroit d'où il pouvait apercevoir la place et la maison de Pierrette ; il la contempla douloureusement, perdu dans des pensées infinies, comme un malheur dans lequel on entre sans savoir où il s'arrête. Pierrette souffrait, elle n'était pas heureuse, elle regrettait la Bretagne I qu'avait-elle? Toutes ces questions passèrent et repassèrent dans le cœur de Brigaut en le déchirant, et lui révélèrent à lui-même l'étendue de son affection pour sa petite sœur d'adoption. Il est extrêmement rare que les passions entre enfants de sexes différentssubsistent. Le charmant roman de Paul et Virginie , pas plus que celui de Pierrette et de Brigaut, ne tranche la question que soulève ce fait moral, si étrange.

L'histoire moderne n'offre que l'illustre exception de la sublime marquise de Pescaire et de son mari : destinés l'un à l'autre par leurs parents dès l'âge de quatorze ans, ils s'adorèrent et se marièrent; leur union donna le spectacle au seizième siècle d'un amour conjugal inlini, sans nuages. Devenue veuve à trente -quatre ans, la marquise, belle, spirituelle, universellement adorée, refusa des rois, et s'enterra dans un couvent, où elle ne vit, n'entendit plus que les religieuses. Cet amour si complet se développa soudain dans h. .cœur du pauvre ouvrier breton. Pierrette et lui s'étaient si souvent protégés l'un l'autre, il avait été si content de lui apporter l'argent de son voyage , il avait failli mourir pour avoir suivi la diligence, et Pierrette n'en avait rien su ! Ce souvenir avait soutient réchauffé les heures £oides de sa pénible vie durant ces trois années.

Il s'était perfectionna pour Pierrette , il avait appris son état pour Pierrette, il était venu pour Pierrette à Paris en se proposant d'y faire fortune pour elle. Après y avoir passé quinze jours, il n'avait pas tenu à l'idée de la voir, il avait marché depuis lundi matin, il comptait retourner à Paris ;

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le s in'ifi mais la

di soir jusqu'à ce touchante apparition de sa petite amie le clouait à Provins. Un admirable magnétisme encore contesté, malgré tant de preuves, agissait sur lui à son insu : des larmes lui roulaient dans les yeux pendant que des larmes obscurcissaient ceux de Pierrette. Si, pour elle, il était la Bretagne et la plus heureuse enfance, pour lui, Pierrette était la vie ! A seize ans, Brigà,' j ne savait encore ni dessiner ni profiler une corniche, il ignorait bien •les choses; mais, à ses pièces, il avait gagné quatre à cinq francs par jour. Il pouvait donc vivre à Provins, il y serait à portée de Pierrette, il achèverait d'apprendre son état en choisissant pour maître le meilleur menuisier de la ville, et veillerait sur Pierrette. En un moment le parti de Brigaut fut pris. L'ouvrier courut à Paris, fit ses comptes, y reprit son livret, son bagage et ses outils. Trois jours après, il était compagnon chez M. Frappier, le premier menuisier de Provins. Les

ouvriers actifs, rangés, ennemis du bruit et du cabaret, sont assez rares pour que les maîtres tiennent à un jeune homme comme d^'gaut. Pour terminer l'histoire du Breton sur ce point, au bout d'une quinzaine il devint maître compagnon, fut logé, nourri chez Frappier, qui lui montra le calcul et le dessin linéaire. Ce menuisier demeure dans la Grand'rue, à une centaine de pas de la petite place longue an bout de laquelle était la maison des Uogron. Brigaut enterra son amour dans son cœur et ne commit pas la moindre indiscrétion. Il se fit conter par madame Frappier l'histoire des ftogron ; elle lui dit la manière dont s'y était pris le vieil aubergiste pour avoir la succession du bonhomme Auffray. Brigaut eut des renseignements sur le caractère du mercier Rogron et de sa sœur. Il surprit Pierrette au marché le matin avec sa cousine, et frissonna de lui voir au bras un panier plein de provisions. 11 alla revoir Pierrette le dimanche à l'église, où la Bretonne se montrait dans ses atours. Là, pour la première fois, Brigaut vit que Pierrette était mademoiselle Lorrain. Pierrette aperçut son ami, mais elle lui fit un signe mystérieux pour l'engager à demeurer bien caché. Il y eut un monde de choses dans ce geste, comme dans celui par lequel, quiuze jours auparavant, elle l'avait engagé à se sauver. Quelle fortune ne devait-il pas faire en dix ans pour pouvoir épouser sa petite amie d'enfance, à qui les Rogron devaient laisser une maison, cent arpents de terre et douze mille livres de rente, sans compter leurs économies ! Le persévérant Breton ne voulut pas tenter fortune sans avoir acquis les connaissances qui lui manquaient. S'instruire à Paris ou s'instruire à Provins, tant qu'il ne s'agissait que de théorie, il préféra rester près ÏT Pierrette, à laquelle d'ailleurs il voulait expliquer et ses projets et l'espèce de protection sur laquelle elle pouvait compter. Enfin il ne voulait pas la quitter sans avoir pénétré le mystère de celte pâleur qui atteignait déjà la vie dans l'organe qu'elle déserte en dernier, les yeux; sans savoir d'où venaient ces soulfrances qui lui donnaient l'air d'une fille courbée sous la faux de la mort, et près de tomber. Ces deux signes touchants, qui ne démentaient pas leur amitié, mais qui recommandaient la plus grande réserve, jetèrent la terreur dans lame du Breton Evidemment Pierrette lui commandait de l'attendre, et de ne pas chercher à la voir, autrement il y avait danger, péril pour elle. En sortant de l'église, elle put lui lancer un regard, et Brigaut vit les yeux de Pierrette pleins de larmes. Le Breton aurait trouvé la quadrature du cercle avant de deviner ce qui s'était passé dans la maison des Rogron, depuis son arrivée. -

Ce ne fut pas sans de vives appréhensions que Pierrette descendit de sa chambre le matin où Brigaut avait surgi dans son rêve matinal comme un autre rêve. Pour se lever, pour ouvrir la fenêtre, mademoiselle Rogron avait dû entendre ce chant et ces paroles assez compromettantes aux oreilles d'une vieille fille : mais Pierrette ignorait les faits qui rendaient sa cousine si alerte. Sylvie avait de puissantes raisons pour se lever et pour accourir à sa fenêtre. Depuis environ huit jours, d'étranges événements secrets, de cruels sentiments, agitaient les principaux personnages du salon Rogron. Ces événements itrou-

U.lkt il l'i-.ivllr.

LES CÉLIBATAIRES

mis, vaches soigneusement de part et d'autre, allaient retomber comme une froide avalanche sur Pierrette. Ce monde de choses mystérieuses, et qu'il faudrait peut-être nommer les immondices du cœur humain , gisent à la base des plus grandes révolutions politiques, sociales ou domestiques; mais, en les disant, peut-être est-il extrêmement Utile d'expliquer que leur traduction algébrique, quoique vraie, est infidèle sous le rapport de la forme. Ces calculs profonds ne parlent pas aussi brutalement que l'histoire les exprime. Vouloir rendre les circonlocutions, les précautions oratoires, les longues conversations où l'esprit obscurcit à dessein la lumière qu'il y porte, où la parole mielleuse délaye le venin de 'Certaines intentions, ce serait tenter on livre aussi long que le magnifique poème appelé Clarisse Harlowc. Mademoiselle Habert et mademoiselle Sylvie avaient une égale envie de se marier : mais l'une était de dix ans moins âgée que l'autre, cl les probabilités permettaient à Céleste llabert de penser que ses enfinls auraient toute la fortune des Rogron. Sylvie arrivait à quarante-deux ans, âge auquel le mariage peut offrir des dangers. En se confiant leurs idées pour se demander l'une à l'autre une approbation. Céleste llabert, mise en oeuvre par l'abbé vindicatif, avait éclairé Sylvie sur les prétendus périls de sa position. Le colonel, homme violent, d'une santé militaire, gros garçon de quarante-cinq ans, devait pratiquer la morale de tous les contes de fées : Ils furent, heureux et eurent beaucoup d'enfants. Ce bonheur fit ti embler Sylvie, elle eut peur de mourir, idée qui ravage de fond en comble les célibataires. Mais le ministère Martignac, cette seconde victoire de la Chambre qui renversa le ministère Villèle, était nommé. Le paiii Vinet marchait la tête haute dans Provins. Vinet, maintenant le premier avocat de la Brie, gagnait tout ce qu'il voulait, selon un mot populaire. Vinet était un personnage. Les libéraux prophétisaient son avènement, il serait certainement député, procureur général. Quant au colonel, il deviendrait maire de Provins. Ah! régner comme régnait madame Gurceland, être la femme du maire! Sylvie ne tint pas contre cette espérance, elle voulut consulter un médecin, quoiqu'une consultation pût la couvrir de ridicule. Ces deux filles, l'une victorieuse de l'autre et sûre de la mener en laisse, inventèrent un de ces traquenards que les femmes conseillées par un prêtre savent si bien apprêter. Consulter M. Néraud, le médecin des libéraux, l'antagoniste de M. Martener, était une faute. Céleste llabert offrit à Sylvie de la cacher dans son cabinet de toilette, et de consulter pour elle-même, sur ce chapitre, M. Martener,le médecin de son pensionnat. Complice ou non de Céleste, Martcner répondit à sa cliente que le danger existait déjà, quoique faible, chez une fille de trente ans. — Mais votre constitution, lui dit il en terminant, vous permet de ne rien craindre. — Et pour une femme de quarante ans passés? dit mademoiselle Céleste llabert. — Une lèmme de quarante ans, mariée et qui a eu des enfants, n'a rien à redouter. — Mais une fille sage, très-sage, comme mademoiselle Rogron, par exemple? — Sage! il n'y a plus de doute, dit M. Martener. Un accouchement heureux est alors un de ces miracles que Dieu se permet, mais rarement. — Et pourquoi? dit Céleste llabert.

Le médecin répondit par une description pathologique effrayante; il expliqua comment l'élasticité donnée par la nature dans la jeunesse aux muscles, aux os, n'existait plus â un certain âge, surtout chez les femmes, que leur profession avaient reudues sédentaires pendaut longtemps comme mademoiselle Rogron.

— Ainsi, passé quarante ans, une fille vertueusene Soit plus se marier? — Ou attendre, répondit le médecin ; mais alors ce n'est plus le mariage, c'est une association d'intérêts : autrement, que serait-ce?

Enfin il résulta de cet entrelien, clairement, sérieusement, scientifiquement et raisonnablement, que, passé quarante ans, une fille vertueusene devait pas trop se marier. Quand M. Martener fut parti, mademoiselle Céleste llabeit trouva mademoiselle Rogron verte et jaune, les pupilles dilatées, culiu dans un état effrayant.

— Vous aimez donc bien le colonel? lui dit elle. — J'espérais cneorc, répondit la vieille fille. — Eh bien! attendez, s'écria jésuitiquement mademoiselle llabert, qui savait bien que le temps ferait justice du colouel.

Cependant la moralité de ce mariage était douteuse. Sylvie alla sonder sa conscience au fond du confessionnal. Le sévère directeur expliqua les opinions de l'Eglise, qui ne voit dans le mariage que la propagation de l'humanité, qui reprouve les secondes noces cl flétrit les passions sans but social. Les perplexités de Sylvie Rogron furent extrêmes. Ces combais intérieurs donnèrent une force étrange à sa passion et lui prêtèrent l'inexplicable attrait que depuis Eve les choses défendues offrent aux femmes. Le trouble de mademoiselle Rogron ne put échapper à l'œil clairvoyant de l'avocat.

Un soir, après la partie, Vinet s'approcha de sa chère amie Sylvie, la prit par la main, et alla s'asseoir avec elle sur un des canapés.

— Vous avez quelque chose, lui dit-il à l'oreille.

Elle inclina tristement la tête. L'avocat laissa partir Rogron, resta Seul avec la vieille fille et lui tira les vers du cœur.

— Bien joué, l'abbé ! mais lu as joué pour moi ! s'écrla-l-il en lui-

même, après avoir entendu toutes les consultations secrètes faites par Sylvie, et dont la dernière était la plus effrayante.

Ce rusé renard judiciaire fut plus terrible encore que le médecin dans ses explications; il conseilla le mariage, mais dans une dizaine d'années seulement, pouf plus de sécurité. L'avocat jura que toute la fortune des llogrou appartiendrait à Ralhilde. Il se frotta les mains, son museau s'affina, tout en courant après madame et mademoiselle de Chargcbœuf, qu'il avait laissées en route avec leur domestique armée d'une lanterne. L'influence qu'exerçait M. llabert, médecin de l'âme, Vinet, le médecin de la bourse, la contrebalançait parfaitement. Rogron était fort peu dévot; ainsi l'homme d'Eglise et l'homme de loi, ces deux robes noires, se trouvaient manche à manche. En apprenant la victoire remportée par mademoiselle llabert, qui croyait épouser llogron, sur Sylvie hésitant entre la peur de mourir et la joie d'être baronne, l'avocat aperçut la possibilité de faire disparaître le colonel 'du champ de bataille. Il connaissait assez Rogron pour trouver un moyen de le marier avec la belle Bathilde. Rogron n'avait pu résister aux attaques de mademoiselle de Chargebœof. Vinet savait que la première fois que Rogron serait seul avec Bathilde et lui, leur mariage serait décidé. Rogron en était venu au point d'attacher les yeux sur mademoiselle llabert, tant il avait peur de regarder Bathilde. Vinet venait de voir à quel point Sylvie aimait le colonel. Il comprit l'étendue d'une pareille passion chez une vieille fille, également rongée de dévotion; et il eut bientôt trouvé le moyen de perdre à la fois Pierrette et le colonel, espérant d'être débarrassé de l'un par l'autre.

Le lendemain matin, après l'audience, il rencontra, selon leur habitude quotidienne, le colonel en promenade avec Rogron.

Quand ces trois hommes allaient ensemble, leur réunion faisait toujours causer la ville. Ce triumvirat, en horreur au sous-préfet, à la magistrature, au parti des ïiphaine, était un tribunal doul les libéraux de Provins tiraient vanité- Vinet rédigeait le Courrier à lui seul, il était la tète du parti; le colonel, gérant responsable du journal, étaitlebras; Rogron était le nerf avec son argent, il était censé le lien entre le comité directeur de Provins et le comité directeur de Paris. A écouteras Tiphaine, ces trois hommes étaient toujours a machiner quelque chose contre le gouveri ement, taudis que les libéraux les admiraient connue les défenseurs du peuple. Quand l'avocat vit Rogron revenant vers la place, ramené au logis par l'heure du diuer, il empêcha le colonel, en lui prenant le bras, d'accompagner l'ex-mercier.

— Eh bien 1 colonel, lui dit-il, je vais vous ôter un grand poids de dessus les épaules; vous épouserez mieux que Sylvie : en vous y prenant bien, vous pouvez épouser dans deux ans la petite Pierrette Lorrain.

Et il lui raconta les effets de la manœuvre du jésuite.

— Quelle botte secrète, et comme elle est tirée de longueur! dit le colonel. — Colonel, reprit gravement Vinet, Pierrette est une charmante créature, vous pouvez être heure,, x le reste de vos jours, et vous avez une si belle santé que ce mariage n'aura pas pour vous les inconvénients habituels des unions disproportionnées; mais ne croyez pas facile cet échange d'un sort affreux contre un sort agréable. Faire passer votre amante à l'état de confidente est une opération aussi périlleuse que, dans votre métier, le passage d'une rivière sous le l'eu de l'ennemi. Fin comme un colonel de cavalerie que vous êtes, vous élu» dierez la position et vous manœuvrerez avec la supériorité que nous avons eue jusqu'à présent et qui nous a valu uotre situation actuelle. Si je suis procureur général un jour, vous pouvez commander le département. Ah ! si vous aviez été électeur! nous serions plus avancés, j'eusse acheté les deux voix de ces deux employés en les désintéressant de la perle de leurs places, et nous aurions eu la majorité. Je siégerais auprès des Dupin, des Casimir Périer, et...

Le colonel avait pensé depuis longtemps à Pierrette, mais il cachait cette pensée avec une profonde dissimulation ; aussi sa brutalité euvers Pierrette n'était-elle qu'apparente. L'enfant ne s'expliquait pas pourquoi le prétendu camarade de son père la traitait si mal, quand il lui passait la main sous le menton et lui faisait une caresse paternelle en la rencontrant seule. Depuis la confidence de Vinet relativement à la terreur que le mariage causait à mademoiselle Sylvie, Gouraud avait cherché les occasions de trouver Pierrette seule, et le rude colonel était alors doux comme un chat : il lui disait combien Lorraiu était brave, et quel millicur pour elle, qu'il fût mort!

Quelques jours avant l'arrivée de Brigaut, Sylvie avait surpris Gouraud et Pierrette. La jalousie était donc entrée dans ce cœur avec une violence monastique. La jalousie, passion éminemment crédule, soupçonneuse, est celle où la fantaisie a le plus d'action; niais elle m donne pas d'esprit, elle en oie; et, chez Sylvie, celle passion devait amener d'étranges idées. Sylvie Imagina que l'homme qui venait de prononcer ce mot madame la mariée a Pierrette était le colouel. Ko attribuant ce rendez-vous au colonel, Sylvie croyait avoir raison, car, depuis une semaine, les manières de Gouraud lui semblaient cban| Cet homme était le seul qui, dans la solitude où elle avait vécu, sa lui occupé d'elle, elle l'observait donc de tous ses yeux, de tout son < ntendemeut ; et à force de se livrer a des espérances, tour à tour tlo-

PIERRETTE

rlssantes ou détruites, clic en avait fait une chose d'une si grande étendue, qu'elle y éprouvait les effets d'un mirage moral. Selon une belle expression vulgaire, à force de regarder, elle n'y voyait souvent plus rien. Elle repoussait et combattait victorieusement et tour à tour la supposition de cette rivalité chimérique. Elle faisait un parallèle entre elle et Pierrette : elle avait quarante ans et des cheveux gris; Pierrette était une petite fille délicieuse de blancheur, avec des yeux d'une tendresse à réchauffer un cœur mort. Elle avait entendu dire que les hommes de cinquante ans aimaient les petites filles dans le genre de Pierrette. Avant que le colonel se rangeât et fréquentât la maison Bogron, Sylvie avait écouté dans le salon Tiphaine d'étranges choses sur Gouraud et sur ses mœurs. Les vieilles filles ont en amour les idées platoniques exagérées que professent les jeunes filles de vingt ans, elles ont conservé des doctrines absolues comme tous ceux qui n'ont pas expérimenté la vie, éprouvé combien les forces majeures sociales modifient, écornent et font faillir ces belles et nobles idées. Pour Sylvie, être trompée par ce colonel était une pensée qui lui martelait la cervelle. Depuis ce temps que tout célibataire oisif passe au lit entre son réveil et sou lever, la vieille fille s'était donc occupée d'elle, de Pierrette et de la romance qui l'avait réveillée par le mot de mariage. En fille sotte, au lieu de regarder l'amoureux entre ses Persiennes, elle avait ouvert sa fenêtre sans penser que Pierrette l'entendrait. Si elle avait eu le vulgaire esprit de l'espion, elle aurait vu Brigaul, et le drame fatal alors commencé n'aurait pas eu lieu.

Pierrette, malgré sa faiblesse, ôta les barres de bois qui maintenaient les volets de la cuisine, les ouvrit et les accrocha, puis elle alla ouvrir également la porte du corridor donnant sur le jardin. Elle prit les différents balais nécessaires à balayer le tapis, la salle à manger, le corridor, les escaliers, enfin pour tout nettoyer, avec un soin, une exactitude qu'aucune servante, fût-elle hollandaise, ne mettrait à son ouvrage : elle baissait tant les réprimandes! Pour elle, le bonheur consistait à voir les petits yeux bleus, pâles et froids de sa cousine, non pas satisfaits, ils ne le paraissaient jamais, mais seulement calmes, après qu'elle avait jeté partout son regard de propriétaire, ce regard inexplicable qui voit ce qui échappe aux yeux les plus observateurs. Pierrette avait déjà la peau moite quand elle revint à la cuisine y tout mettre en ordre, allumer les fourneaux afin de pouvoir porter du feu chez son cousin et sa cousine en leur apportant à chacun de l'eau chaude pour leur toilette, elle qui n'en avait pas pour la sienne! Elle mit le couvert pour le déjeuner et chauffa le poète de la salle. Pour ces différents services, elle allait quelquefois à la cave chercher de peiits fagots, et quittait un lieu frais pour un lieu chaud, un lieu chaud pour un lieu froid et humide. Ces transitions subites, accomplies avec l'entraînement de la jeunesse, souvent pour éviter un mot dur, pour obéir à un ordre, causaient des aggravations sans remède dans l'état de sa santé. Pierrette ne se savait pas malade. Cependant elle commençait à souffrir; elle avait des appétits étranges, elle les cachait; elle aimait les salades crues et les dévorait en secret. L'innocente enfant ignorait complètement que sa situation constituait une maladie grave et voulait les plus grandes précautions. Avant l'arrivée de Brigaut, si ce Néraud, qui pouvait se reprocher la mort de la grand'mère, eût révélé ce danger mortel à la petite-fille, Pierrette eût souri : elle trouvait trop d'amertume à la vie pour ne pas sourire à la mal. Mais depuis quelques instants, elle qui joignait à ses souffrances corporelles les souffrances de la nostalgie bretonne, maladie morale si connue que les colonels y ont égard pour les Bretons qui se trouvent dans leurs régiments, elle aimait Provins ! La vue de cette fleur d'or, ce chant, la présence de son ami d'enfance, l'avaient ranimée connue une plante depuis longtemps sans eau reverdit après une longue pluie. Elle voulait vivre, elle croyait ne pas avoir souffert! Elle se glissa timidement chez sa cousine, y fit le feu, y laissa la bouilloire, échangea quelques paroles, alla réveiller son tuteur, et descendit prendre le lait, le pain et toutes les provisions que les fournisseurs apportaient. Elle resta pendant quelque temps sur le seuil de la porte, espérant que Brigaut aurait l'esprit de revenir; maisBrigaut était déjà sur la roule de Paris. Elle avait arrangé la salle, elle était occupée à la cuisine, quand elle entendit sa cousine descendant l'escalier. Mademoiselle Sylvie Rogron apparut clans sa robe de chambre de taffetas couleur carmélite, un bonnet de tulle orné de coques sur sa tête, son tour de faux cheveux assez mal mis, sa camisole par-dessus sa robe, les pieds dans ses pantoufles traînantes Elle passa tout en revue, et vint trouver sa cousine, qui l'attendait pour savoir de quoi se composerait le déjeuner.

— Ah! vous voilà donc, mademoiselle l'amoureuse? dit Sylvie à Pierrette d'un ton moitié gai, moitié railleur. — Plaît-il, ma cousine? — Vous êtes entrée chez moi comme une sournoise et vous en êtes sortie de même; vous deviez cependant bien savoir que j'avais à vous parler. — Moi... — Vous avez eu ce matin une sérénade ni plus ni moins qu'une princesse.— Une sérénade? s'écria Pierrette.— Uce sérénade? reprit Sylvie en l'imitant. Et vous avez un amant. — Mj cousine, qu'est-ce qu'un amant?

Sylvie évita de répondre et lui dit . — Gsez dire, mademoiselle, qu'il n'est pas venu sous nos fenêtres un homme vous parler mariage!

La persécution avait appris à Pierrette les ruses nécessaires aux esclaves, elle répondit hardiment : — Je ne sais pas ce que vous voulez dire. — Mon chien? dit aigrement la vieille fille. — Ma cousine, reprit humblement Pierrette. — Vous ne vous êtes pas levée non plus, et vous n'êtes pas allée non plus nu-pieds à votre fenêtre, ce qui vous vaudra quelque bonne maladie. Attrape! Ce sera bien fait pour vous. Et vous n'avez peut-être pas parlé à votre amoureux? — Non, ma cousine. — Je vous connaissais bien des défauts, mais je ne vous savais pas celui de mentir. Pensez-y bien, mademoiselle 1 il faut nous dire et nous expliquer à votre cousin et à moi la scène de ce malin, sans quoi votre tuteur verra à prendre des mesures rigoureuses.

La vieille lille, dévorée de jalousie et de curiosité, procédait par intimidation. Pierrette fit comme les gens qui souffrent au delà de leurs forces, elle garda le silence. Ce silence est, pour tous les êtres attaqués, le seul moyen de triompher : il lasse les charges cosaques des envieux, les sauvages escarmouches des ennemis : il donne une victoire écrasante et complète. Quoi de plus complet que le silence? Il est absolu, n'est-ce pas une des manières d'être de l'infini? Sylvie examina Pierrette à la dérobée. L'enfant rougissait, mais sa rougeur, au lieu d'être générale, se divisait par plaques inégales aux pommettes, par tache ardentes, et d'un ton significatif En voyant ces symptômes de maladie, une mère eût aussitôt changé de ton, elle aurait pris cette enfant sur ses genoux, elle l'eût questionnée, elle aurait déjà depuis longtemps admiré mille preuves de la complète, de la sublime innocence de Pierrette, elle aurait deviné sa maladie et compris que le3 humeurs et le sang détournés de leur voie se jetaient sur les poumons après avoir troublé les fonctions digestives. Ces taches éloquentes lui eussent appris l'imminence d'un danger mortel. Mais une vieille fille chez qui les sentiments que nourrit la famille n'avaient jamais été réveillés, à qui les besoins de l'enfance, les précautions voulues par l'adolescence étaient inconnus, ne pouvait avoir aucune des indulgences et des compaiissances inspirées par les mille événements de la vie ménagère conjugale. Les souffrances de la misère, au lieu de lui attendrir le cœur, y avaient fait des calus.

— Elle rougit, elle est en faute! se dit Sylvie. Le silence de Pierrette fut donc interprêté dans le plus mauvais sens. — Pierrette, dit-elle, avant que votre cousin ne descende, nous allons causer. Venez, ditelle d'un ton plus doux. Fermez la porte de la rue. Si quelqu'un vient, on sonnera, nous entendrons bien.

Malgré le brouillard humide qui s'élevait au-dessus de la rivière, Sylvie emmena Pierrette par l'allée sablée qui serpentait à travers les gazons jusqu'au bord de la terrasse en rochers rocaillés, quai pittoresque, meublé d'iris et de plantes d'eau. La vieille cousine changea de système ; elle voulut essayer de prendre Pierrette par la douceur. L'hyène allait se faire chatte.

— 7 Pierrette, lui dit-elle, vous n'êtes plus un enfant, vous allez bientôt mettre le pied dans votre quinzième année, et il n'y aurait rien

d'étonnant à ce que vous eussiez un amant Mais, ma cousine, dit

Pierrette en levant les yeux avec une douceur angélique vers le visage aigre et froid de sa cousine qui avait pris son air de vendeuse, qu'estce qu'un amant?

11 fut impossible à Sylvie de définir avec justesse et décence un amant à la pupille de son frère. Au lieu de voir dans cette question l'effet d'une adorable innocence, elle y vit de la fausseté.

— Un amant, Pierrette, est un homme qui nous aime et qui veut nous épouser. — Ah! dit Pierrette. Quand on est d'accord en Bretagne, nous appelons alors ce jeune homme un prétendu ! — Eh bien ! songez qu'en avouant vos sentiments pour un homme, il n'y a pas le moindre mal, ma petite. Le mal est dans le secret. Avez-vous plu par hasard à quelques-uns des hommes qui viennent ici? — Je ne le crois pas. — Vous n'en aimez aucun? — Aucun ! — Bien sûr? — Bien sûr. — Regardez-moi, Pierrette!

Pierrette regarda sa cousine.

— Un homme vous a cependant appelée sur la place ce matin? Pierrette baissa les yeux.

— Vous êtes allée à votre fenêtre, vous l'avez ouverte et vous avez parlé ! — Non, ma cousine, j'ai voulu savoir quel temps il faisait, et j'ai vu sur la place un paysan. — Pierrette, depuis votre première communion, vous avez beaucoup gagné, vous êtes obéissante et pieuse, vous aimez vos parents et Dieu ; je suis contente de vous, je ne le vous disais point pour ne pas enller votre orgueil...

Cette horrible fille prenait l'abattement, la soumission, le silence de la misère pour des vertus ! Uue des plus douces choses qui puissent consoler les souffrants, les martyrs, les artistes, au fort de la passion divine que leur imposent l'envie et la haine, est de trouver l'éloge là où ils ont toujours trouvé la censure et la mauvaise foi. Pierrette leva donc sur sa cousine des yeux attendris et se sentit près de lui pardonner toutes les douleurs qu'elle lui avait faites.

— Mais si tout cela n'est qu'hypocrisie, si je dois voir en vous un serpent que j'aurai réchauffé dans mon sein, vous seriez une infâme, une horrible créature! —Je ne crois pas avoir de reproeues à me faire, dit Pierrette eu éprouvant uue horrible contraction au cusor par

LES CÉLIBATAIRES

le passage subit de celte louange inespérée au terrible accent de l'hyène. — Vous savez qu'un mensonge est un péché mortel? — Oui, ma cousine. — Eh bien 1 vous êtes devant Dieu ! dit la vieille (ille en Vii montrant par un gesle solennel les jardins et le ciel, jurez-moi que vous ne connaissiez pas ce paysan. — Je ne jurerai pas, dit Pierrette.

— Ah! ce n'était pas un paysan, petite vipère!

Pierrette se sauva comme une biche effrayée à travers le jardin, épouvantée de celte question morale. Sa cousine l'appela d'une voix terrible.

— On sonne, répondit-elle. — Ah ! quelle petite sournoise, se dit Sylvie, elle a l'esprit retors, et maintenant je suis sûre que celle petite couleuvre entortille le colonel. Elle nous a enjendus dire qu'il était baron. Eire baronne! petile sotte! Oh ! je me débarrasserai d'elle en la mettant en apprentissage, et tôt.

Sylvie resta si bien perdue dans ses pensées, qu'elle ne vit pas son frère descendant l'allée et regardant les désastres produits par la gelée sur ses dalhias. — Eh bien! Sylvie, à quoi penses-tu donc là? j'ai cru que tu regardais des poissons! quelquefois il y en a qui sautent hors de l'eau. — Non, dit-elle. — Eh bien! comment as-tu dormi? Et il se mit à lui raconter ses rêves de la nuit. Ne me trouves-tu pas le teint machiné? Autre mol du vocabulaire Rogron.

Depuis que Rogron aimait, ne profanons pas ce mot, désirait mademoiselle de Chargebœuf, il s'inquiétait beaucoup de son air et de luimême. Pierrette descendit en ce moment le perron et annonça de loin que le déjeuner était prêt. En voyant sa cousine, le teint de Sylvie se plaqua de vert et jaunit : toute sa bile se mit en mouvement. Elle regarda le corridor ei trouva que Pierrette aurait dû l'avoir frotté.

— Je frotterai si vous le voulez, répondit cet ange en ignorant le danger auquel ce travail expose une jeune fille.

La salle à manger était irréprochablement arrangée. Sylvie s'assit et affecta pendant tout le déjeuner d'avoir besoin de choses auxquelles elle n'aurait pas songé dans un état calme et qu'elle demanda pour faire lever Pierrette en saisissant le moment où la pauvre petite se remettait à manger. Mais une tracasserie ne suffisait pas, elle cherchait un sujet de reproche, et elle se colérait intérieurement de n'en pas trouver. S'il y avait eu des œufs frais, elle aurait eu certes à se plaindre de la cuisson du sien. Elle répondait à peine aux soties questions de son frère, et cependant elle ne regardait que lui. Ses yeux évitaient Pierrette. Pierrette était éminemment sensible à ce manège. Pierrelie apporta le café de sa cousine comme celui de son cousin, dans un grand gobelet d'argent où elle faisait chauffer le lait mélangé de crème au bain-marié. Le frère et la sœur y mêlaient eux-mêmes le calé noir faii par Sylvie, en doses convenables. Quand elle eut minutieusement préparé sa jouissance, elle aperçut une légère poussière de café; elle la saisit avec affectation dans le tourbillon jaune, la regarda, se pencha pour la mieux voir. L'orage éclata.

— Qu'est-ce que lu as? dit Rogron. — J'ai... que mademoiselle a mis de la cendre dans mon café. Comme c'est agréable de prendre du café à la cendre!... Eh! ce n'est pas étonnant : on ne fait jamais bien deux choses à la fois. Elle pensait bien au café! Un merle aurait pu voler par sa cuisine, elle n'y aurait pas pris garde ce matin I comment aurait-elle pu voir voler la cendre? Et puis le café de sa cousine ! Ah ! cela lui est bien égal.

Elle parla sur ce ton pendant qu'elle mettait sur le bord de l'assiette la poudre de café passée à travers le filtre, et quelques grains de sucre qui ne fondaient pas.

— Mais, ma cousine, c'est du café, dit Pierrette. — Ah! c'est moi qui mens? s'écria Sylvie en regardant Pierrette et la foudroyant par une effroyable lueur que son u:il dégageait en colère.

Ces organisations (pie la passion n'a point ravagées ont à leur service une grande abondance de fluide vital. (le phénomène de l'excessive clarté de l'œil dans les moments de colère s'était d'autant mieux établi chez mademoiselle liogron, (pie jadis, dans sa boutique, elle avait en lieu d'user de la puissance de son regard, en ouvrant démesurément ses yeux, toujours pour imprimer une terreur saluiairc à ses inférieurs.

— Je vous conseille de me donner des démentis, reprit-elle, vous qui mériteriez de sortir de table et d'aller manger seule à la cuisine.

— Qu'avez-vous donc toutes deux? s'écria Rogron, vous êtes comme des ciins, ce malin. — Mademoiselle sait ce (pie j'ai contre elle. Je lui laisse le temps de prendre une décision avant de t'en parler, car j'au- Tai pour elle plus de bontés qu'elle n'en mérite!

Pierrette regardait sur la place, à travers les vitres, afin d'éviter de loir les yeux de sa cousine qui l'effrayaient.

— Elle n'a pas plus l'air de m'écouier «pie si je parlais à ce sucrier! Elle a cependant l'oreille fine, elle cause du haut d'une maison et répond à quelqu'un qui se trouve en bas... Elle est d'une perversité, ta pupille! d'une perversité sans nom, et tu ne dois l'attendre à rien de bon d'elle, entends-tu, liogron? — Qn'a-l-elle f.ntde m grave? demanda le frère à la sœur. — A son âge! c'est commencer de bouue heure, b'éciia la vieille tille enragée.

Pierrette se leva pour desservir, afin d'avoir une contenance; elle ne savait comment se tenir. Quoique ce langage ne fût pas nouveau pour elle, elle n'avait jamais pu s'y habituer. La colère de sa cousine lui faisait croire à quelque crime. Elle se demanda quelle serait sa fureur si elle savait l'escapade de Brigaut. Peut-être lui ôterail-on Brigant. Elle eut à la fois les mille pensées de l'esclave, si rapides, si profondes, et résolut d'opposer un silence absolu sur un fait où sa conscience ne lui signalait rien de mauvais. Elle eut à entendre des paroles si dures, si âpres, des suppositions si blessantes, qu'en entrant dans la cuisine elle fut prise d'une contraction à l'estomac et d'un vomissement affreux. Elle n'osa se plaindre, elle n'était pas sûre d'obtenir des soins. Elle revint pale, blême, dit qu'elle ne se trouvait pas bien, et monta se coucher en se tenant de marche en marche à la rampe, et croyant l'heure de sa mort arrivée. — Pauvre Brigaut! se disait-elle. — Elle est malade! dit liogron. — Elle, malade! Mais c'est des giries! répondit à haute voix Sylvie et de manière à être entendue. Elle n'était pas malade ce matin, va!

Ce dernier coup allerra Pierrette, qui se coucha dans ses larmes en demandant à Dieu de la retirer de ce monde.

Depuis environ un mois, Rogron n'avait plus à porter le Constitutionnel chez Gouraud ; le colonel venait obséquieusement chercher le journal, faire la conversation, et emmenait Rogron quand le temps était beau. Sûre de voir le colonel et de pouvoir le questionner, Sylvie s'habilla coquettement. La vieille fille croyait être coquette en mettant une robe verte et un petit chàle de cachemire jaune a bordure rouge, un chapeau blanc à maigres plumes grises. Vers l'heure où le colonel devait arriver, Sylvie stationna dans le salon avec son frère, qu'elle avait contraint à rester en pantoufles et en robe de chambre.

— 11 fait beau, colonel? dit Rogron en entendant le pas pesant de Gouraud ; mais je ne suis pas habillé, ma sœur voulait peut-être sortir, elle m'a fait garder la maison, attendez-moi.

Rogron laissa Sylvie seule avec le colonel.

— Où voulez-vous donc aller? vous voilà mise comme une divinité, demanda Gouraud, qui remarquait un certain air solennel sur l'ample visage grêlé de la vieille fille. — Je voulais sortir ; mais comme la petite n'est pas bien, je reste. — Qu'a-t-elle donc? — Je ne sais, elle a demandé à se coucher.

La prudence pour ne pas dire la méfiance de Gouraud était incessamment éveillée par les résultats de son alliance avec Vinet. Evidemment la plus belle part était celle de l'avocat. L'avocat rédigeait le journal, il y régnait en maître, il en appliquait les revenus à sa rédaction ; tandis que le colonel, éditeur responsable, y gagnait peu de chose. Vinet et Cournant avaient rendu d'énormes services aux Rogron, le colonel en retraite ne pouvait rien pour eux. Qui serait député? Vinet. Qui élait le grand électeur? Vinet. Qui consultait-on ? Vinet ! Enfin il connaissait pour le moins aussi bien que Viuet l'étendue et la profondeur de la passion allumée chez Rogron par la belle Bathilde de Chargebœuf. Cette passion devenait insensée, comme toutes les dernières passions des hommes. La voix de Balhilde faisait tressaillir le célibataire. Absorbé par ses désirs, Rogron les cachait, il n'osait espérer une pareille alliance. Tour sonder le mercier, le colonel s'était avisé de lui dire qu'il allait demander la main de Balhilde; Rogron avait pâli de se voir un rival si redoutable, il élait devenu froid pour Gouraud et presque haineux. Ainsi Vinet régnait de toute manière au logis, tandis que lui, colonel, ne s'y rattachait que pas les liens hypothétiques d'une affection menteuse de sa part, et qui, chez Sylvie, ie s'était pas encore déclarée. Quand l'avocat lui avait révélé la manœuvre du prêtre en lui conseillant de rompre avec Sylvie et de se retour : ner vers Pierrette, Vinet avait flatté le penchant de Gouraud; mais en analysant le sens intime de celte ouverture, en examinant bien le terrain autour de lui, le colonel crut apercevoir chez son allié l'espoir de le brouiller avec Sylvie et de profiter de la peur de la vieille fille pour faire tomber toute la fortune des Rogron dans les mains de mademoiselle de Chargebœuf. Aussi quand Rogron l'eut laisse seul avec Sylvie, la perspicacité du colonel s'empara-t-elle des légers indices qui trahissaient mu' pensée inquiète chez Sylvie. 11 aperçut en elle le plan formé de se. trouver sous les armes et pendant un moment seule avec lui. I.e colonel, qui déjà soupçonnait véhémentement Vinet de lui jouer quelque mauvais tour, attribua cette conférence à quelque secrète intimation de ce singe judiciaire; il se mit en garde comme quand il faisait une reconnaissance en pays ennemi, tenant l'œil sur la campagne, attentif au moindre bruit, l'esprit tendu, la main sur ses armes, le colonel avait le défaut de ne jamais croire un seul mot de ce que disaient les femmes; et quand là vieille fille mit Pierrette sur le tapis el la lui dit couchée à midi, le colonel pensa que Sylvie lavait simplement mise en pénitence dans sa chambre et par jalousie.

— Elle devient très-gentille, cette petite, dit-il d'un air dégagé. — Elle sera jolie, répondit mademoiselle Rogron. — Vous devriez maintenant l'envoyer à Paris dans un magasin, ajouta le colonel. Elle y ferait fortune. On vent de très-jolies filles aujourd'hui chei les modistes,

— Est-ce bien là votre avis' demanda Sylvie doue voix troublée. — Bon! j'y """S jn'iisa le colonel. Vinet aura conseillé de nous marier

PIERRETTE

on jour, Pierrette et moi, pour me perdre dans l'esprit de celte vieille sorcière. — Mais, dit-il à haute voix, qu'eu voulez-vous faire? Ne voyez-vous pas une lille d'une incomparable beauté, Bathilde de Chargebœuf, une fille noble, bien apparentée, réduite à coiffer sainte Caîherine : personne n'en veut. Pierrette n'a rien, elle ne se marierait jamais. Croyez-vous que la jeunesse et la beauté puissent être quelque chose pour moi, par exemple ; moi qui, capitaine de cavalerie dans la garde impériale, dés que l'empereur a eu sa garde, ai mis mes bottes dans toutes les capitales et connu les plus jolies femmes de ces mêmes i ".;• ilales? La jeunesse et la beauté, c'est diablement commun et so*!... ne m'en parlez plus. A quarante-huit ans, dit-il en se vieillissant, quand on a subi la déroute de Moscou, quand on a fait la terrible campagne de France, on a les reins un peu cassés, je suis un vieux bonhomme. Une femme comme vous me soignerait, me dorloterait; et sa fortune, jointe à mes pauvres mille écus de pension, me donnerait pour mes vieux jours un bien-être convenable, et je la préférerais mille fois à une mijaurée qui me causerait bien des désagréments, qui aurait trente ans et des passions quand j'aurais soixante ans et des rhumatismes. A mon âge, on calcule. Tenez, entre nous soit dit, je ue voudrais pas avoir d'enfant si je me mariais.

Le visage de Sylvie avait été claii £our le colonel pendant cette tirade, et son exclamation acheva de convaincre le colonel de la perfidie de Vinet.

— Ainsi, dit-elle, vous n'aimez pas Pierrette? — Ah çà! êtes-vous folle, ma chère Sylvie? s'écria le colonel. Est-ce quand on n'a plus de dents qu'on essaye de casser des noisettes? Dieu merci, je suis dans mon bon sens et je me connais.

Sylvie ne voulut pas se mettre alors en jeu, elle se crut très-fine en faisant parler son frère.

— Mon frère, dit-elle, avait eu l'idée de vous marier. — Mais votre frère ne saurait avoir une idée si incongrue. Il y a quelques jours, pour savoir son secret, je lui ai dit que j'aimais Bathilde, il est devenu blanc comme votre collerette. — Il aime Bathilde, dit Sylvie — Comme un fou! Et certes, Bathilde n'en veut qu'à son argent. (Attrape, Vinet! pensa le colonel.) Comment alors aurait-il parlé de Pierrette? Non, Sylvie, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant, d'une certaine façon, puisque vous m'avez mis sur ce chapitre... il se rapprocha de Sylvie. Eh bien!... (il Ici baisa la main, il étak jolonel de cavalerie, il avait donné des preuves de courage), sachez, ie, je ne veux pas avoir d'autre femme que vous. Quoique ce mariage ait l'air d'être un mariage de convenance, de mon côté, je me sens de l'affection pour vous. — Mais c'est moi qui voulais vous marier à Pierrette. Et si je lui donnais ma loi tune... Hein ! colonel ? — Mais je ne veux pas êlre malheureux dans mon intérieur, et dans dix ans y voir un jeune freluquet, comme Julliard. tournant autour de ma femme, et lui adressant des vers dans le journal. Je suis un peu trop homme a^1- ce point ! Je ne ferai jamais un mariage disproportionné sous le rapport de l'âge. — Eh bien! colonel, nous causerons de tout cela sérieusement, dit Sylvie en lui jetant un regard qu'elle crut plein d'amour et qui ressemblait assez à celui d'une ogresse. Ses lèvres froides et d'un violet cru se tirèrent sur ses dents jaunes, et elle croyait sourire. — Me voilà, dit Bogron en emmenant le colonel, qui salua courtoisement la vieille fille.

Gouraud résolut de presser son mariage avec Sylvie et de devenir ainsi maître au logis, en se promettant de se débarrasser, par l'influence qu'il acquerrait sur Sylvie pendant la lune de miel, de Bathilde et de Céleste H.ibert. Aussi pendant cette promenade dit-il à Rogrou qu'il s'était amusé de lui l'autre jour : il n'avait aucune prétention sur le cœur de Bathilde, il n'était pas assez riche pour épouser une femme sans dot: puis il lui confia son projet, il avait choisi sa sœur depuis longtemps, à cause de ses bonnes qualités, il aspirait enfin à l'honneur de devenir son beau-frère.

— Ah ! colonel ! ah ! baron ! s'il ne faut que mon consentement, ce sera fait dans les délais voulus par la loi ! s'écria Rogron heureux de se voir débarrassé de ce terrible rival.

Sylvie passa toute sa matinée dans son appartement à examiner s'il y avait place pour un ménage. Elle résolut de bâtir pour son frère un second étage, et de faire arranger convenablement le premier pour elle et son mari ; mais elle se promit aussi, selon la fantaisie de toute vieille lille, de soumettre le colonel à quelques épreuves pour juger de son cœur et de ses mœurs, avant de se décider. Elle conservait des doutes et voulait être sûre que Pierrette n'avait aucune accointance avec le colonel.

Pierrette descendit à l'heure du dîner pour mettre le couvert. Sylvie avait été obligée de faire la cuisine, et avait taché sa robe en s'écrianl : — Maudite Pierrette ! Il est évident que si Pierrette avait préparé le dîner, Sylvie n'eût pas attrapé celte tache de graisse sur sa robe de soie.

— Vous voilà, la belle picheline? Vous êtes comme le chien du maréchal que le bruit des casseroles réveille et qui dort sous la forge ! Ah ! vous voulez qu'on vous croie malade, petite menteuse!

Celte idée : Vous ne m'avez pas avoué la vérité sur ce qui s'est

passé ce matin sur la place, donc vous mentez dans tout ce que vous dites, fut comme un marteau avec lequel Sylvie allait frapper sans relâche sur le cœur et sur la tète de Pierrette.

Au grand élonnement de Pierrette, Sylvie l'envoya s'habiller pour la soirée, après le dîner. L'imagination la plus alerte est encore audessous de l'activité que donne le soupçon à l'esprit d'une vieille fille. Dans ce cas, la vieille fille l'emporte sur les politiques, les avoués et les notaires, sur les escompteurs et les avares. Sylvie se promit de consulter Vinet, après avoir tout examiné aujour d'elle. Elle voulut avoir Pierrette auprès d'elle afin de savoir par la contenance de la petite si le colonel avait dit vrai. Mesdames de Chargebœuf vinrent les premières. D'après le conseil de son cousin Vinet, Bathilde avait redoublé d'élégance. Elle était vêtue d'une délicieuse robe bleue en velours de coton, toujours le (luîiu clair, des grappes de raisiu en grenat et or aux oreilles, les cheveux en ringleel, la jeannette astucieuse, de petits souliers en satin noir, des bas de soie gris, et des gants de Suède; puis des airs de reine et des coquetteries de jeune lille à prendre tous les Rogron de la rivière. La mère, calme et digne, conservait comme sa fille une certaine impertinence aristocratique avec laquelle ces deux femmes sauvaient tout et où perçait l'esprit de leur caste. Bathilde était douée d'un esprit supérieur que Vinet seul avait su deviner après deux mois de séjour des dames de Chargebœuf chez lui. Quand il eut mesuré la profondeur de celle fille froissée par l'inutilité de sa jeunesse et de sa beauté, éclairée par le mépris que lui inspiraient les hommes d'une époque où l'argent était leur seule idole, Vinet surpris s'écria : — Si c'était vous que j'eusse épousée, Bathilde, je serais aujourd'hui en passe d'être garde-des-sceaux. Je me serais appelé Vinet de Chargebœuf, et je siégerais à droite !

Bathilde ne portait dans son désir de mariage aucune idée vulgaire, elle ne se mariait pas pour être mère, elle ne se mariait pas pour avoir un mari, elle se mariait pour être libre, pour avoir un éditeur responsable, pour s'appeler madame et pouvoir agir comme agissent les hommes. Rogron était un nom pour elle, elle comptait faire quelque chose de cet imbécile, un député votant dont elle serait l'àme; elle avait à se venger de sa famille, qui ne s'était point occupée d'une lille pauvre. Vinet avait beaucoup étendu, fortifié ses idées en les admirant et les approuvant.

— Chère cousine, lui disait-il en lui expliquant quelle influence avaient les femmes et lui montrant la sphère d'action qui leur était propre, croyez-vous que Tiphaine, un homme de la dernière médiocrité, arrive par lui-même au tribunal de première instance à Paris! Mais c'est madame Tiphaine qui l'a fait nommer député, c'est elle qui le pousse à Paris. Sa mère, madame Roguin, est une fine commère qui fait ce qu'elle veut du fameux banquier du Tillet, l'un des compères de Nucingen, tous deux liés avec les Keller, et ces trois maisons rendent des services ou au gouvernement ou à ses hommes les plus dévoués, les bureaux sont au mieux avec ces loups-cervicrsde la banque, et ces gens-là connaissent tout Paris. 11 n'y a pas de raison pour que Tiphaine n'arrive pas à être président de quelque cour royale. Epousez Rogron, nous en ferons un député de Provins quand j'aurai conquis pour moi un autre collège de Seine-et-Marne. Vous aurez alors une recette générale, une de ces places où Rogron n'aura qu'à signer. Nous serons de l'opposition si elle triomphe, mais si les Bourbons restent, ah! comme nous inclinerons tout doucement vers le centre! D'ailleurs, Rogron ne vivra pas éternellement, et vous épouserez un homme titré plus tard. Enfin, soyez dans une belle position, et les Chargebœuf nous serviront. Votre misère comme la mienne vous aura donné sans doute la mesure de ce que valent les hommes : il faut se servir d'eux comme on se sert des chevaux de poste. Un homme ou une femme nous amène de telle à telle étape.

Vinet avait lait de Bathilde une petite Catherine de Médicis. Il laissait sa femme au logis heureuse avec ses deux enfants, et il accompagnait toujours mesdames de Chargebœuf chez les Rogron. Il arriva dans toute sa gloire de tribun champenois, il avait alors de jolies besicles à branches d'or, un gilet de soie, une cravate blanche, un pantalon noir, des bottes fines et un habit noir fait à Paris, une montre d'or, une chaîne. Au lieu de l'ancien Vinet pâle et maigre, hargneux et sombre, il montrait dans le Vinet actuel une tenue d'homme politique; il marchait, sûr de sa fortune, avec la sécurité particulière à l'homme du palais qui connaît les cavernes du droit. Sa petite tête rusée était si bien peignée, son menton bien rasé lui donnait un air si mignard, quoique froid, qu'il paraissait agréable dans le genre de Robespierre. Certes, il pouvait être un délicieux procureur général à l'éloquence élastique, dangereuse et meurtrière, ou un orateur d'une finesse à la Benjamin Constant. L'aigreur et la haine qui l'animaient naguère avaient tourné en une douceur perfide. Le poison s'était changé en médecine.

— Bonjour, ma chère, comment allez-vous? dit madame de Chargebœuf à Sylvie.

Bathilde alla droit à la cheminée, ôla son chapeau, se mira dans la glace, et mit son joli pied sur la barre du garde- cendre pour le montrer à Rojjron.

LES CÉLIBATAIRES

— Qu'avcz-vous donc, monsieur? lui dit-elle cr. le regardant, vous ne mo. saluez pas? Ali! bien, on mettra pour vous des robes de velours...

Elle coupa rierrette pour aller porter sur un fauteuil son chapeau que la pelite lille lui prit des mains, cl qu'elle lui laissa prendre comme si la Bretonne était une femme de chambre. Les hommes passent pour être bien féroces, et les tigres aussi ; mais ni les tigres, ni les vipères, ni les diplomates, ni les gens de justice, ni les bourreaux, ni les mis, ce peuvent, dans leurs plus grandes atrocités, approcher de* cruautés douces, des douceurs empoisonnées, i\m mépris sauvages dès demoiselles entre elles quand les unes se croient supérieures aux autres en naissance, en fortune, en grâce, cl qu'il s'agit de mariage, de p éséance, enfin des mille rivalités de femme. Le : Merci, mademoiselle, que dit Batbilde à Pierreite, était un poëme en douze chants.

Elle s'appelait Batbilde et l'autre Pierrette, lille était une Chargebœuf, l'autre une Lorrain ! Pierrette était petite et souffrante, Batbilde était grande et pleine de vie ! Pieu eue était nourrie par charité, Batbilde et sa mère avaient leur indépendance I Pierrette portait une robe de stofi à guimpe. Balliilde faisait onduler le velours bleu de la sienne! Baihilde avait les plus riches épaules du département, un bras de reine ; rierrette avait des omoplates et des bras maigres ! Pierreite était Cendrillon, Baihilde était la 1er! Batbilde allait se marier, Pierreite allait mourir lille ! Batbilde était adorée, Pierrette n'était aimée de personne! Ealhible avait, une ravissante coiffure, elle avait du goût; Pierrette cachait ses cheveux sous un petit bonnet, et ne connaissait rien à la mode! Epilogue : Baihilde était tout, Pierrette n'était rien. La fière Bretonne comprenait bien cet horrible poëme.

— Bonjour, ma petite, lui dit madame de Cbargi bœuf du haut de sa grandeur, et avec l'accent que lui donnait sou nez pincé du bout.

Viuet mit le comble à ces sortes d'injures en regardant Pierreite et disant : — Oh ! oh ! oh ! sur trois tons. Que nous sommes belle, Pierreiie, ce soir ! — Belle, dit la pauvre enfant, ce n'est pas à moi. mais à votre cousine qu'il faut adresser ce mot. — Oh ! ma cousine l'est toujours, répondit l'avocat. N'est-ce pas, père Rogron? dit-il en se tournant vers le maître du logis et lui frappant dans la main. — Oui, répondit Rogron. — Pourquoi le faire parler contre sa pensée? Il ne m'a jamais trouvée de son goût, reprit Batbilde en se tenant devant Rogron. N'est-il pas vrai? Regardez-moi.

Rogron la contempla des pieds à la tête, et ferma doucement les yeux comme un chat à qui l'on graiie le cràue.

— Vous êtes trop belle, dit-il, trop dangereuse à voir.— Pourquoi?

Rogron regarda les lisons et garda le silence. En ce moment mademoiselle llabert entra, suivie du colonel. Céleste llabert, devenue l'ennemi commun, ne comptait que Sylvie pour elle ; niais chacun lui témoignait d'autant plus d'égards, de polie se ci d'aimables attentions que chacun la sapait, en sorte qu'elle était entre ces preuves d'intérêt et la défiance que son frère éveillait en elle. Le vicaire, quoique loin du théâtre de la guerre, y devinait tout. Aussi, quand il comprit que les espérances de sa sœur étaient mortes, devint-il un des plus terribles aniagonistes des Rogron. Chacun se peindra mademoiselle Babei't sur-le-champ, quand on saura que, si elle n'avait pas élé maîtresse et archimaîlresse de pension, elle aurait toujours eu l'air d'être une mstituirice. Les institutrices ont une manière à elles de mettre leurs bonnets. De même que les vieilles Anglaises ont acquis le monopole des turbans, les institutrices ont le monopole de ces bonnets; la carcasse y domine les fleurs, les fleurs on sont plus qu'artificielles; longtemps gardé dans les armoires, ce bonnet est toujours neuf et toujours viens, même le premier jour. Ces filles font Consister leur honneur à imiter tes mannequins des peintres ; elles sont assises sur leurs hanches et non sur leurs chaises. Quand on leur parle, elles tournent en bloc sur leur buste au lien de ne tourner que leur tête; et, quand leurs robes crient, on est tenté de croire que les ressorts de ces espèces de mécanismes sont dérangés. Mademoiselle llaberl, l'idéal de ce genre, avait l'œil sévère, la bouche grimée, et SOUS son menton rayé de rides les brides de son bonnet.. Basques et llélries, allaient et venaient au gré de ses mouvements. Elle avaU un petit agrément dans deux signes un peu forts, un peu bruns, ornés de poils qu'elle laissait croître comme des clématites échevclécs. Enfin elle prenait du tabac cl le prenait sans grâce. On se mit au travail du boston. Sylvie eut en face d'elle mademoiselle llabert, et le colonel fut mis à coté, devant madame do Chargebœuf. B.'iihildc resta près de sa mère cl de Rogron. Sylvie plaça Pierreite entre elle et le colonel. Rogron déploya l'antre table, an cas où MM. ÎNéraiid, Couriianl et sa femme viendraient. Vinet et Batbilde savaient jouer le whist, que jouaient M. et madame Couinant. Depuis que ces dames de Chargcbœuf, comme disaient les gens de Provins, venaient chez les Rogron, les deux lampes brillaient sur la cheminée entre les candélabres et la pendule, et les tables étaient éclairées en bougies a quarante sous la livre, payées d'ailleurs par le prix des caries.

— Eh bien ! Pierrette, prends donc ton ouvrage, ma fille, dit Sylvie à sa cousine avec une perfide douceur en la voyant regarder le jeu du colonel.

Elle affectait de touiours très-bien traiter Pierrette en publie. Celle infâme tromperie irritait la loyale Bretonne, et lui faisait mépriser sa Cousine. Pierrette prit sa broderie: mais, en tirant ses point», elle continuait à regarder dans le jeu d Gouraud. Gouraud n'avait pas l'air de savoir qu'il y eûl nue petite filleà côté de loi. Sylvie l'observait, et commençait à trouver cette indifférence exce ivement suspi t le. Il y eui un moment de la soirée où la vieille fille entreprit une grande misère en Cœur, le panier étail pli in de fiches, et contenait en outre vingt-sept sous. Les Cournant et Néraud étaient venus. Le vieux juge suppléant. Desfondi illcs, a qui le ministère delà justice trouvait la rapacité d'un juge en le chargeant des fonctions de juge d'instruction, mais qui n'avait j dès qu'il s'agissait d'être juge en

pied, et qui, depuis deux mois, abandonnait le parti des Tiphaine, et se tournait vers le parti Vinci, se tenait devant la cheminée, le dos au feu, les basques de son habit relevées. Il regardait ce magnifique salon où brillait mademoiselle de Chargebœuf, car il semblait que celte décoration rouge eût éé faite exprès pour rehausser les beautés de cette magnifique personne. Le silence régnait, Pierrette regardait jouer la misère, et l'attention de Sylvie avait élé détournée par l'intérêt du coup.

— Jouez là, dit Pierreiie au colonel en lui indiquant cœur.

Le colonel entame une séquence de cœur; les cœurs étaient entre Sylvie et lui ; le colonel atteint l'as, quoiqu'il fût gardé chez Sylvie par cinq petites cartes.

— Le coup n'est pas loyal, rierrette a vu mon jeu, et le colonel s'est laissé conseiller par elle. — Mais, mademoiselle, dil Céleste, le jeu du colonel était de continuer cœur, puisqu'il vous en trouvait !

Celte phrase fit sourire M. Desfbndrilles, homme fin, et qui avait fini par s'amuser de tons les intérêts en jeu dans Provins, où il jouait le rôle de Rigaudiu de la Maison en luterie de Picard.

— C'est le jeu du colonel, dit Cournant sans savoir de quoi il s'agissait.

Sylvie jeta sot' mademoiselle llabert un de ces regards de vieille fille à vieille lille, ai. ..^e et doucereux.

— Pierrette, vo I avez vu mon jeu, dit Sylvie en fixant ses yeux sur sa cousine. — Non iia cousine. — Je vous regardais tous, dit le juge archéologue, je puis renifler que la petite n'a vu que le colonel. — Bah! les petites filles, j.t Gouraud épouvanté, savent joliment couler leurs veux en douceur. — Ah ! fit Sylvie. — Oui, reprit Gouraud, elle a pu voir dans votre jeu pour vous jouer une malice. N'est-ce pas, ma pelite belle? — Non, dit la loyale Bretonne, j'en suis incapable, et je me serais dans ce cas intéressée au jeu de ma cousine. — Vous savez bien que vous êtes une menteuse, et de plus une pelite sotte, dil Sylvie. Comment peut-on, depuis ce qui s'est passé ce matin, ajouter la moindre foi à vos paroles? Vous êtes une...

Pierreite ne laissa passa cou-ine achever en sa présence ce qu'elle allait dire. En devinant un [orient d'injures, elle se leva, sortit sans lumière et moula chez elle. Sylvie devint pâle de rage, et dil entre ses dents : — Elle me le payera.— Payez vous la misère? dit madame de Chargebœuf.

En ce moment la pauvre Pierreite se cogna le front à la porte du corridor, que le juge avait laissée ouverte.

— Bon, c'est bien fait! s'écria Sylvie. — Que lui arrivc-t-il? demanda Desfondrilles. — Rien qu'elle ne mérite, répondit Sylvie. — Elle a reçu quelque mauvais coup, dit mademoiselle llabert.

Sylvie essaya de ne pas payer sa misère en se levant pour aller voir ce qu'avait fait Pierrette, mais madame de Chargebœuf l'arrêta.

— Payez-nous d'abord, lui dit-elle en riant, car vous ne vous souviendrez plus de rien en revenant.

Celle proposition, fondée sur la mauvaise foi que l'ex-mercière mettait dans ses dettes de jeu OU dans ses chicanes, obtint l'assentiment général. Sylvie se rassit, ne pensa plus à Pierrette, et cette indifférence n'étonna personne. Pendant toute la soirée, Sylvie eut une préoccupation constante. Quand le hoston lui Uni. vers neuf heures et demie, elle se plongea dans une. bergère au coin de sa cheminée, et ne se leva que pour les salutations et le- adieux. Le colonel la niellait à la torture, elle ne savait plus que penser de lui.

— Les hommes sont si faux! dit-elle en s endormant.

Pierrette s'était donné un coup affreux dans le champ de la porte qu'elle avait heurtée avec sa tète à la bailleur de l'oreille, à l'endroit où les jeunes Mies séparent de leurs cheveux cette portion qu'elles mettent en papillotlcs. Le lendemain, il s'y trouva de fortes ecchymoses.

— Dieu vous a punie, lui dît sa cousine le lendemain au déjeuner, vous m'avez désobéi, vous avez manqué an respect que vous me de> es en ne ni'écouiani pas, et en von en allant au milieu de ma phrase, vous n'avez que ce que vous méritez,

— Cependant, «lit Rogron, il faudrait y mettre une compressa d'eau et de sel. — Bah ! ce ne sera rien, mon cousin, dit Pierrette.

PIERRETTE

La pauvre enfant en était arrivée à trouver une preuve d'intérêt dans l'observation de son tuteur.

La semaine s'acheva comme elle avait commencé, dans des tourments continuels. Sylvie devint ingénieuse, et poussa les raffinements de sa lyrannie jusqu'aux recherches les plus sauvages. Les Illinois, lus Chérokées, les Moiiicans, auraient pu s'instruire avec elle. Pierrette n'osa pas se plaindre des souffrances vannes, des douleurs qu'elle sentit à la tête. La source du mécontentement de sa cousine était la nonrevélaiion relativement à Brigaul, et, par un entêtement breton, Pierrette s'obstinait à garder nn silence très-explicable. Chacun comprendra maintenant quel fut le regard que l'enfant jeta sur Brigaul, qu'elle crut perdu pour elle, s'il éjait découvert, ei que, par instinct, elle Voulait avoir près d'elle, lieurcue de le savoir à l'i ovins. Quelle joie peur elle d'apercevoir Brigaut ! L'aspect de son camarade d'enfance était comparable au regard (pie jette un exilé de, loin sur sa patrie, au regard du martyr sur le «ici où ses yeux, armés d'une seconde vue, ont la puissance de pénétrer pendant les ardeurs du supplice. Le dernier regard de I'ierreite avait été si parfaitement compris par le lils du major, que, tout en rabotant ses planches, en ouvrant son compas, prenant ses mesures et ajustant ses bois, il se creusait la cervelle pour pouvoir correspondre avec Pierrette. Brigaut Unit par arriver à celle machination d'une excessive simplicité. A une certaine heure de la nuit, Pierrette déroulerait une ficelle au bout de laquelle il allai lierait une lettre. Au milieu de souffrances horribles que causait à Pierrelie sa double maladie, un dépôt qui se formait à sa tête et le dérangement de sa constitution, elle était soutenue par la pensée de correspondre avec Biig:;ut. Un même désir agitait ces dau\ cœurs; Séparés, ils s'entend, lient! A chaque coup reçu dans le cœur, à iliaque élancement de la lèie, Pierrette se disait: — Brigaut est ici! Et alors elle souffrait sans se plaindre.

Au premier marché qui suivit leur première rencontre à l'église, Brigaut guetia sa petite amie. Quoiqu'il la vit tremblante ei pâle comme une feuille de novembre près de quitter son rameau, sans perdre la tête, il marchanda des fruits à la marchande avec laquelle la terrible Sylvie marchandait sa provision. Brigaut put glisser un billet à Pierrette, et Brigaut le glissa naturellement en plaisantant la marchande, et avec l'aplomb d'un roué, comme s'il n'avait jamais fait que ce métier, tant il mit de sang -froid à son action, malgré le sang chaud qui sifflait à ses oreilles et qui sortait bouillonnant de son cœur en lui brisant les veines e! les artères. Il eut la résolution d'un vieux forçat au dehors, et au dedans les tremblements de l'inuocence, absolument connue certaines mères dans leurs crises mortelles où elles sont prises entre deux dangers, entre deux précipices. Pierrette eut les vertiges de Brigaut, elle serra le papier dans la poche de son tablier. Les plaques de ses pommettes passèrent au rouge cerise des feux violents. Ces deux enfants éprouvèrent de part et d'autre, à leur insu, des sensations à défrayer dix amours vulgaires. Ce moment leur laissa dans l'àme une source vive d'émotions. Sylvie, qui ne connaissait pas l'accent breton, ne pouvait voir un amoureux dans Brigaut, et Pierrette revint au logis avec son trésor.

Les lettres de ces deux pauvres enfants devaient servir de pièces dans un horrible débat judiciaire; car, sans ces fatales circonstances, elles n'eussent jamais été connues. Voici donc ce que Pierrette lut le soir dans sa chambre :

« Ma chère Pierrette, à minuit, à l'heure où chacun dort, mais où je « veillerai pour toi, je serai toutes les nuits au bas de la fenêtre de la « cuisine. Tu peux descendre par la croisée une ficelle assez longue « pour qu'elle arrive jusqu'à moi, ce qui ne fera pas de bruit, et tu y « attacheras ce que tu auras à m'éerire. Je te répondrai par le même « moyen J'ai su qu'ils t'avaient appris à lire et à écrire, ces miséra- « blés parents qui le devaient faire tant de bien et qui te font tant de « mal ! Toi, Pierrette, fille d'un colonel mort pour la France, réduite « par ces monstres à f.iire leur cuisine !.. Voilà donc où sont en al- « lées les jolies couleurs et la belle santé! Qu'est devenue ma Pier- « relie? qu'en ont-ils fait? Je vois bien que tu n'es pas à ton aise. Oh! « Pierrette, retournons en Bretagne. Je puis gagner de quoi te don- « ner tout ce qui te manque : tu pourras avoir trois francs par jour, «car j'en gagne de quatre à cinq, et trente sous me suffisent. Ah! « Pierrette, comme j'ai prié le bon Dieu pour toi depuis que je t'ai re- « vue! Je lui ai dit de me donner toutes les souffrances et de te dé- « partir tous les plaisir-. Que fais lu donc avec eux, qu'ils te gardent? « Ta grand'mere est plus qu'eux. Ces Bogron sont venimeux, ils t'ont « olé ta gaieté. Tu ne marches plus à Provins comme lu te mouvais « i ii Bretagne. Bétonnions en Bretagne ! Enfin, je suis là pour le ser- « vir, pour faire tes commandements, et tu nie diras ce que lu veux. « Si tu as besoin d'argent, j'ai à nous soixante écus, et j'aurai la dou- « leur de te les envoyer par la' ficelle au lieu de baiser avec respect « les chères maius en les y mettant. Ah ! voilà bien du temps, ma pau- « vre Pierrette, que le bleu du ciel s'est brouillé pour moi. Je n'ai pas « eu deux heures de plaisir depuis que je t'ai mise dans celle diligence « de malheur ; et, quand je t'ai revue comme une ombre, cette sorcière « de parente a .rouble noire heur. Enfin nous aurons la consolation,

« tous les dimanches, de prier Dieu ensemble; il nous écoutera peut- « être mieux. Sans adieu, ma chère Pierrelie, et à cette nuit.»

Cette lettre émut tellement Pierrette, qu'elle demeura plus d'une heure à la relire et à la regarder: mais elle pensa, non sans douleur, qu'elle n'avait rien pour écrire. Elle entreprit donc le difficile voyage de sa mansarde à la salle à manger, où elle pouvait trouver de l'encre, une plume, du papier, et put l'accomplir sans avoir réveillé sa terrible cousine. Quelques instants avant minuit, elle avait écrit celle let* lie, qui fut également citée au procès.

« Mon ami, oh! oui, mon ami ; car il n'y a que toi, Jacques, et ma « grand'mere, qui m'aimiez. Que Dieu me le pardonne, mais vous êtes « aussi les deux seules personnes que j'aime l'une connue l'autre, ni « plus, ni moins. J'étais trop petite pour avoir pu connaître ma petite « maman : mais toi, Jacques, et ma grand'mere, mon grand'père aussi, « Dieu lui donne le ciel, car il a bien souffert de sa ruine, qui a été « la mienne, enfin vous deux qui êles restés, je vous aime au- « tant que je suis malheureuse! Aussi, pour connaître combien je vous « aime, faudrait-il que vous sachiez combien je souffre; et je ne le dé- « sire pas, cela vous ferait Irop de peine. On nie parle comme nous « ne parlons pas aux chiens ! on me traite comme la dernière des der- « nières ! et j'ai beau m'examiner comme si j'étais devant Dieu, je ne « me trouve pas de fautes envers eux. Avant que tu ne me chantes « le chant des mariées, je reconnaissais la bonté de Dieu dans mes a douleurs; car, comme je le priais de me retirer de ce monde, et que «je me sentais bien malade, je me disais : Dieu m'entend! Mais, Bri- « gant, puisque le voilà, je veux nous en aller en Bretagne retrouver « ma grand'maman qui m'aime, quoiqu'ils m'aient dit qu'elle m'avait « vnlé huit mille francs. Est-ce que je puis posséder huit mille francs, « Brigaul? S'ils sont à moi, peux-tu les avoir? Mais c'est des mensnn- « ges: si nous avions huit mille francs, ma grand'mere ne serait pas « à Saint-Jacques. Je n'ai pas voulu troubler ses derniers jours, à « celte bonne sainte femme, par le récit de mes tourments : elle serait « pour en mourir. Ah ! si elle savait qu'on fait laver la vaisselle à sa « petite fille, elle qui me disait : Laisse ça, ma mignonne, quand, dans « ses malheurs, je voulais l'aider ; laisse, laisse, mon mignon, tu gàte- « rais les jolies menottes. Ah bien ! j'ai les ongles propres, va I La plu- « part du temps, je ne puis porter le panier aux provisions, qui me scie « le bras en revenant du marché. Cependant je ne crois pas que mon « cousin et ma cousine soient méchants ; niais c'est leur idée de lou- « jours gronder, et il paraît que je ne puis pas les quitter. Mon eoua sin est mon tuteur. Un jour où j'ai voulu m'enfuie par trop de mal. « et que je le leur ai dit, ma cousine Sylvie m'a dit que la gendarmerie « irait après moi, que la loi était pour mon tuteur, et j'ai bien com- « pris que les cousins ne remplaçaient pas plus notre père ou noire « mère que les saints ne remplacent le bon Dieu. Que veux-tu, mon « pauvre Jacques, que je fasse de ton argent? Canle-le pour notre « voyage. Oh ! comme je pensais à toi, et à Pen-Hoêl, et au grand « étu.ig! C'est là que nous avons mangé notre pain blanc en premier, « car il nie semble que je vais à mal. Je suis bien malade, Jacques ! « J'ai dans la tète des douleurs à crier, et dans les os, dans le dos, o puis je ne sais quoi aux reins qui me tue, et je n'ai d'appétit que « pour de vilaines choses, des racines, des feuilles ; enfin j'aime à senn tir l'odeur des papiers imprimés. Il y a des moments où je pleure- « rais si j'étais seule, car on ne me laisse rien faire à ma guise, et je « n'ai même pas la permission de pleurer. Il faut me cacher pour of- < frir mes larmes à celui de qui nous tenons ces grâces que nous nomci mons nos afflictions. N'est-ce pas lui qui t'a donné la bonne pensée « de venir chanter sous mes fenêlres le chant des mariées? Ah ! Jac- « ques, ma cousine, qui t'a entendu, m'a dit que j'avais un amant. Si « tu veux être mon amant, aime-moi bien ; je le promets de t'aimer « toujours comme par le passé, et d'être la fidèle servante.

« Pierrette Lorrais. »

« Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas? »

La Bretonne avait pris dans la cuisine une croûte de pain où elle fit un trou pour mettre la lettre et donner de l'aplomb à son fil. A minuit, après avoir ouvert sa fenêtre avec des précautions excessives, elle descendit sa lettre et le pain, qui ne pouvaient faire aucun bruit en heurtant le mur ou les persiennes. Elle senlit le lil tiré par Brigaut, qui le cassa, puis il s'éloigna lentement, à pas de loup. Quand il fui an milieu de la place, elle put le voir indistinctement à la clarté des éloiles ; mais lui la contemplait dans la zone lumineuse de ia lumière pro< jetée par la chandelle. Ces deux enfants demeurèrent ainsi pendant une heure, Pierrette lui faisant signe de s'en aller, lui partant, elle restant, et lui revenant prendre son poste, et Pierrette lui commandant de nouveau de quitter la place. Ce manège eut lieu plusieurs fois, jusqu'à ce que la pelile fermât sa fenêtre, se couchât et soufflât sa lumière. Une fois an lit, elle s'endormit heureuse, quoique souffrante : elle avait la leltre de Biigaut sous son chevet. Elle dormit comme dorment les persécutés, d'un sommeil embelli par les anges, ce sommeil aux atmosphères d'or et d'outre-mer, pleines d'arabesques divines entrevues et rendues par Bapbaêl.

LES CÉLIBATAIRES

La nature morale avait tant d'empire sur cette délicate nature physique, que le lendemain Pierrette se leva joyeuse et légère comme une alouette, radieuse et gaie. Un pareil changement ne pouvait échapper à l'œil de sa cousine, qui, cette fois, au lieu de la gronder, se mil à l'ohserver avec l'attention d'une pie. D'où lui vient tant de bonheur ? fut une pensée de jalousie et non de tyrannie. Si le colonel n'eût pas occupé Sylvie, elle aurait dit à Pierrette, comme autrefois: — Pierrette, vous êtes bien turbulente ou bien insouciante de ce que l'on vous dit! La vieille fille résolut d'espionner Pierrette comme les vieilles filles savent espionner. Cette journée fut sombre et muette comme le moment qui précède un orage.

— Vous ne souffrez donc plus, mademoiselle? dit Sylvie au dîner. Quand je te disais qu'elle fait tout cela pour nous tourmenter! s'écriat-elle en s'adressant à son frère sans attendre la réponse de Pierrette.

— Au contraire, ma cousine, j'ai comme la fièvre,,. — La fièvre de quoi? Vous êtes gaie

comme un pinson. Vous avez peut-être revu quelqu'un?

Pierrette frissonna et baissa les yeux sur son assiette.

— Tartufe ! s'écria Sylvie. A quatorze ans!

déjà! quelles dispositions ! Mais vous serez donc une malheureuse?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit Pierrette en levant ses beaux yeux bruns lumineux sur sa cousine. — Aujourd'hui, dit -elle, vous resterez dans la salle à manger avec une chandelle, à travailler.

Vous êtes de trop au salon, et je ne veux pas que vous regardiez dans mon jeu pour conseiller vos favoris.

Pierrette ne sourcilla pas.

— Dissimulée ! s'écria Sylvie en sortant.

Rogron, qui ne comprenait rien aux paroles de sa sœur, dit à Pierrette : — Qu'avez-vous donc ensemble ? Tache de plaire à ta cousine, Pierrette; elle est bien indulgente, bien douce, et, si tu lui donnes de l'humeur, assurément tu dois avoir tort. Pourquoi vous chamaillezvous? Moi, j'aime à vi vre tranquille. Regarde mademoiselle Balhilde, tu devrais te modeler sur elle.

Pierrette pouvait tout supporter, Brigaut viendrait sans doute à minuit lui apporter une réponse, et celte espérance était le viatique de sa

journée. Mais elle usait ses dernières forces! Elle ne dormit pas, elle resta debout, écoutant sonner les heures aux pendules et craignant de faire du bruit. Enfin minuit sonna, elle ouvrit doucement sa fenêtre, et celte fois clie usa d'une corde qu'elle s'était procurée en attachant plusieurs bouts de ficelle les uns aux autres. Elle avait entendu les pas de Brigaut; et, quand elle retira sa corde, elle lut la lettre suivante, qui la combla de joie :

« Ma chère Pierrette, si tu souffres tant, il ne faut pas te fatiguer à • m'attendre. Tu m'entendras bien crier comme criaient les ( liuins € (les Chouans). Heureusement mon prie m'a appris a imiter leur cri. « Donc, je crierai Irois fois, tu sauras alors que je suis là et qu'il faut « me tendre la corde; mais je ne viendrai pas avant quelques jours. < J'espère l'annoncer une lionne nouvelle. Oh ! Pierrette, mourir ! mais, « Pierrette» y penses-tu? Tout mon cœur a tremblé; je me suis cru

GST. "^

Elle prit le bras de Pierrette, et se mit à frapper le poin;; sur l'appui de la teiiètre. — page 20

mort moi-même à cette idée. Non, ma Pierrette, tu ne mourras pas, tu vivras heureuse et tu seras bientôt délivrée de tes persécuteurs. Si je ne réussissais pas dans ce que j'entreprends pour te sauver, j'irais parler à la justice, et je dirais à la face du ciel et de la terre comment te traitent d'indignes parents. Je suis certain que lu n'as plus que quelques jours à souffrir : prends patience, Pierrette! Brigaut veille sur toi comme au temps où nous allions glisser sur l'étang et que je t'ai retirée du grand trou où nous avons manqué périr ensemble. Adieu, ma chère Pierrette, dans quelques jours nous serons heureux, si Dieu le veut. Hélas! je n'ose te dire la seule chose qui s'opposerait à notre réunion. Mais Dieu nous aime! Dans quelques jours je pourrai donc voir ma chère Pierrette en liberté, sans soucis, sans qu'on m'empêche de te regarder, car j'ai bien faim de te voir, ô Pierrette ! Pierrette qui daignes m'aimer et me le dire, oui, Pierrette, je serai ton amant, mais quand j'aurai gagné la fortune

« que lu mérites, et juste que-là je ne veux être « pour toi qu'un dévoué « serviteur de la vie du- « quel lu peux disposer. , || « Adieu.

« Jacques Bmgaut. »

Voici ce que le fils du major ne disait pas à Pierrette. Brigaut avait écrit la lettre suivante à madame Lorrain , à Nantes .

« Madame Lorrain, vo- « ire pelite-fille va mou- « rir, accablée de mau- « vais traitements , si « vous ne venez pas la « réclamer; j'ai eu de « la peine à la recona naître, et, pour vous « mettre à même de ju- « ger les choses, je vous « joins à la présente la « lettre que j'ai reçue « de Pierrette. Vous pas- « sez ici pour avoir la « fortune de votre pe- « lite-fille, et vous devez « vous justifier de celte « accusation. Enfin, si « vous le pouvez, venez « vite, nous pouvons ente core èlre heureux, et « plus tard vous trouve- « riez Pierrette morte.

« Je suis avec respect « votre dévoué servi- « leur,

« Jacques Brigaut.

« Chez M. Frappier, « menuisier, Grand'rue, « à Provins. »

Brigaut avait peur que la grand'mèrc de Pierrette ne fût morte.

Quoique la lettre de celui que dans son innocence elle nommait son amant fût presque une énigme pour la Bretonne, elle y crut avec sa vierge loi. Son cœur éprouva la sensation que les voyageurs du désert ressentent en apercevant de loin les palmiers autour du puits. Dans peu de jours son malheur cesserait, Brigaut le lui disait, eHe dormit sur la promesse de son ami d'enfance ; ei cependant, en joignant cette lettre à l'autre, clic eut une affreuse pensée affreusement exprimée.

— Pauvre Rvigaut, se dil-elle, il ne sait pas dans quel trou j'ai mis les pieds.

Sylvie avait entendu Pierrette, elle avait également entendu Brigaut sous sa fenêtre, elle se leva, se précipita pour examiner la place à iravers les persiennes, et vit, au clair de la lune un homme s'éloignant vers la maison où demeurait le colonel ei en face «le laquelle Brigaut resta, La vieille fille oovrll tout doucement sa porte, monta, futsiupéfaite de voir <le la lumière chez Pierrclle, regarda par le trou de la serrure et ne put rien voir. i

PIERRETTE

— Pierrette, dit-elle, êtes-vous malade? — Non, ma cousine, répondit Pierrette surprise. — Pourquoi donc avez-vous de la lumière à minuit? Ouvrez. Je dois savoir ce que vous faites.

Pierrette vint ouvrir, nu-pieds, et sa cousine vit la ficelle amassée que Pierrette n'avait pas eu le soin de serrer, n'imaginant point être surprise. Sylvie sauta dessus.

— A quoi cela vous sert-il? — A rien, ma cousine. — A rien? ditelle. Bon ! toujours mentir. Vous n'irez pas ainsi dans le paradis. Recouchez-vous, vous avez froid.

Elle n'en demanda pas plus et se retira laissant Pierrette frappée de terreur par celte clémence. Au lieu d'éclater, Sylvie avait soudain résolu de surprendre le colonel et Pierrette, de saisir les lettres et de confondre les deux amants qui la trompaient. Pierrette, inspirée par son danger, doubla son corset avec ses deux lettres et les recouvrit de calicot. Là finirent les amours de Pierrette et de lirigaut.

Pierrette fut bien heureuse de la détermination de son ami, car les soupçons de sa cousine allaient être déjoués en ne trouvant plus d'aliment. En effet, Sylvie passa trois nuits sur ses jambes et trois soirées à épier l'innocent colonel, sans voir ni chez Pierrette, ni dans la maison, ni au dehors, rien qui décelât leur intelligence. Elle envoya Pierrette à confesse et prit ce moment pour tout fouiller chez cette enfant, avec l'habitude, la perspicacité des espions et des commis de barrières de Paris. Elle ne trouva rien. Sa fureur atteignit à l'apogée des sentiments humains.* Si Pierrette avait été là, certes elle l'eût frappée sans pitié. Pour une fille de cette trempe, la jalousie était moins un sentiment qu'une occupation : elle vivait, elle sentait battre son cœur, elle avait des émotions jusqu'alors complètement inconnues pour elle : le moiudre mouvement la tenait éveillée, elle écoulait les plus légers bruits, elle observait Pierrette avec une sombre préoccupation.

— Celle petite misérable me tuera ! disaitelle.

Les sévérités de Sylvie envers sa cousine arrivèrent à la cruauté la plus raffinée et empirèrent la situation déplorable où Pierrette se trouvait. La pauvre petite avait régulièrement la lièvre, et ses douleurs à la tète devinrent intolérables. En huit jours, elle offrit aux habitués de la maison Rogron une figure de soulfrance qui certes eût attendri des intérêts moins cruels ; mais le médecin Néraud, conseillé peut-être par Vine!, resta plus d'une semaine sans venir. Le colonel, soupçonné

fur Sylvie, eut peur de faire manquer son mariage en marquant la plus égère sollicitude pour Pierrette. Balhilde expliquait le changement de celle enfant par une crise prévue, naturelle et sans danger. Enfin, un dimanche soir où Pierrette était au salon, alors plein de monde, elle ne put résister à tant de douleurs, elle s'évanouit complètement; et le colonel, qui s'aperçut le premier de l'évanouissement, alla la prendre et la porta sur l'un des canapés.

— Elle l'a fait exprès, dit Sylvie en regardant mademoiselle Hubert et ceux qui jouaient avec elle. — Je vous assure que votre cousine est fort mal, dit le colonel. — Elle était très-bien dans vos bras, dit Sylvie au colonel avec un affreux sourire. — Le colonel a raison, dit madame

Qu'y a-t-il? demanda Biigaut en se plaçant à côté de la vieille grand mère... — page 50.

de Chargebœuf, vous devriez faire venir un médecin. Ce malin, à l'église, chacun parlait en sortant de l'état de mademoiselle Lorrain qui est visible. — Je meurs, dit Pierrette.

Desfondrilles appela Sylvie et lui dit de défaire la robe de sa cousine. Sylvie accourut en disant : — C'est des giries ! Elle défit la robe, elle allait loucher au corset, Pierrette alors trouva des forces surhumaines, elle se redressa et' s'écria : — Non! non! j'irai me coucher.

Sylvie avait làté le corset, et sa main y avait senti les papiers. Elle laissa Pierrette se sauver, en disant à tout le monde : — Eh bien ! que dites-vous de sa maladie? c'est des frimes! Vous ne sauriez imaginer la perversité de cette enfant.

Après la soirée, elle retint Vinet, elle était furieuse, elle voulait se venger; elle fut grossière avec le colonel quand il lui fil ses adieux. Le colonel jeta sur Vinet un certain regard qui le menaçait jusque dans le ventre, et semblait y marquer la place d'une balle. Sylvie pria Vinet

de rester. Quand ils furent seuls, la vieille fille lui dit ' — Jamais, ni de ma vie, ni de mes jours, je n'épouserai le colonel! — Maintenant que vous en avez pris la résolution, je puis parler. Le colonel est mon ami, mais je suis plus le vôtre que le sien : Rogron m'a rendu des services que je n'oublierai jamais. Je suis aussi bon ami qu'implacable ennemi. Certes, une lois à la Chambre, on verra jusqu'où je saurai parvenir, et Rogron sera receveur général de ma façon... Eh bien ! jurezmoi de ne jamais rien répéter de notre conversation. Sylvie fit un signe aflirmatif. D'abord ce brave colonel est joueur comme les cartes.—Ah! fit Sylvie.— Sans les embarras où sa passion l'a mis , il eût été maréchal de France peut-être, reprit l'avocat. Ainsi, votre fortune, il pourrait la dévorer!

mais c'est un homme profond. Ne croyez pas que les époux ont ou n'ont pas d'enfants à volonté : Dieu donne les enfauts, et vous savez ce qui vous arriverait.

Non, si vous voulez vous marier, attendez que je sois à la Chambre,' et vous pourrez épouser ce vieux Desfondrilles, qui sera président du tribunal. Pour vous venger, mariez votre frère à mademoiselle de Chargebœuf, je me charge d'obtenir son consentement ; elle aura deux mille francs de rente et vous serez alliés aux Chargebœuf comme je le suis. Croyez-le, les Chargebœuf nous tiendront un jour pour cousins. — Gouraud aime Pierrette, fut la réponse de Sylvie. — 11 en est bien capable, dit Vinet, et capable de l'épouser après votre mort. — Un joli petit calcul, dit-elle. — Je vous l'ai dit, c'est un homme rusé comme le diable! mariez votre frère en annonçant que vous voulez rester fille pour laisser voire bien à vos neveux ou nièces, vous atteignez d'un seul coup Pierrette et Gouraud, et vous verrez quelle mine il vous fera. — Ah! c'est vrai! s'écria la vieille fille, je les tiens. Elle ira dans un magasin et n'aura rien. Elle est sans le sou, qu'elle fasse comme nous, qu'elle travaille!

Vinet sortit après avoir fait entrer son plan dans la tête de Sylvie,

dont l'enlêtement lui était connu. La vieille fille devait finir par croire

que ce plan venait d'elle. Vinet trouva sur la place le colonel fumant

un cigare, et qui l'attendait.

— Halte ! lui dit Gouraud. Vous m'avez démoli, mais il y a dans la

LES CELIBATAIRES.

démolition assez de pierres pour vous enterrer. — Colonel ! — Il n'y a pas de Colonel, je vais vous mener lion nain : et, d'abord, vous ne serez Jamais député... — Colonel ! — Je dispose de dix voix, et l'élection dépend de... — Colonel, écoutez-moi donc! N'y a-t-il que la vieille Sylvie? Je viens d'essayer de vous justifier, vous êtes atteint et convaincu d'écrire à Pierrette, elle vous a vu sortant de chez vous à minuit pour venir sous ses fenêtres... — Rien trouve ! — Elle va marier son frère à B ithilde. et réserver sa foi tune à leurs enfant». — Rogron en aura-t-il? — Oui, dit Vrnet. .Mais je vous promets devons trouver une jeune et agréable personne avec cent cinquante mille francs. Etes- vous fou? pouvons-nous nous brouiller? Les choses oui, malgré moi, tourné contre vous: mais vous ne me connaissez pas. — Eh bien ! il faut se connaître, reprit le colonel. Faites-moi épouser une femme de cinquante mille écus avant les élections, sinon, votre serviteur.. le n'aime pas les mauvais coucheurs , et vous avez tiré à vous toute la couverture. Bonsoir. — Vous verrez, dit Vinet en serrant affectueusement la main au colonel.

Vers une heure du malin, les trois cris clairs et nets d'une chouette, admirablement bien imités, retentirent sur la place: Pierrette les entendit dans son sommeil fiévreux, elle se leva toute moite, ouvrit sa fenêtre, vit Brigaut, et lui jeta un peloion de soie auquel il attacha une lettre. Sylvie, agitée par les événements de la soirée et par ses irrésolutions, ne donnait pas; elle crut à la chouette.

— Ah! quel oiseau de mauvais augure! Mais, tiens! Pierrette se lève ! Qu'a-t-elle?

En entendant ouvrir la fenêtre de la mansarde, Sylvie alla précipitamment à sa fenêtre, et entendit le long de ses persiennes le frôlement du papier de Brigaut. Elle serra les cordons de sa camisole et monta lestement chez Pierrette, qu'elle trouva détortillant la soie et dégageant la lettre.

— Ah ! je vous y prends ! s'écria la vieille fille en allant à la fenêtre et voyant Brigaut qui se sauvait à toutes jambes. Vous allez me donner cette lettre. — Non, ma cousine, dit Pierrette, qui, par une de ces immenses inspirations de la jeunesse, et soutenue par son àme, s'éleva jusqu'à la grandeur de la résistance que nous admirons dans l'histoire de quelques peuples réduits au désespoir. — Ah I vous ne voulez pas !... s'écria Sylvie en s'avançant vers sa cousine et lui montrant un horrible masque plein de haine et grimaçant de fureur.

Pierrette se recula pour avoir le temps de mettre sa lettre dans sa main, qu'elle tînt serrée par une force invincible. En voyant cette manœuvre, Sylvie empoigna dans ses pattes de homard la délicate, la blanche main de Pierrette, et voulut la lui ouvrir. Ce fut un combat terrible, un combat infâme, comme tout ce qui attente à la pensée, seul trésor que Dieu mette hors de toute puissance, et garde comme un lien secret entre les malheureux el lui. Ces deux femmes, l'une mourante et l'autre pleine de vigueur, se regardèrent lixement. Les yeux de Pierrette lançaient à son bourreau ce regard du templier recevant dans la poitrine des coups de balancier en présence de Philippe le Bel, qui ne put soutenir ce rayon terrible, et quitta la place foudroyé. Sylvie, femme et jalouse, répondait à ce legard magnétique par des éclairs sinistres. Un horrible silence régnait. Les doigts serrés de la Bretonne opposaient aux tentatives de sa cousine une résistance égale à celle d'un bloc d'acier. Sylvie torturait le bras de Pierrette, elle essayait d'ouvrir les doigts: et, n'obtenant rien, elle plantait inutilement ses ongles dans la chair. Enfin, la rage s'en mêlant, elle porta ce poing à ses dents pour essayer de mordre les doigts et de vaincre Pierrette par la douleur. Pierrette la déliait toujours par le terrible regard de l'innocence. La fureur de la vieille fille s'accrut à un tel point qu'elle arriva jusqu'à l'aveuglement; elle prit le bras de Pierrette et se mit à frapper le poing sur l'appui de la fenêtre, sur le marbre de la cheminée, comme quand on veut casser une noix pour en avoir le fruit.

— Au secours ! au secours ! cria Pierrette, on me lue ! — Ah ! tu tries, et je le prends avec un amoureux au milieu de la nuit?...

Et elle frappait sans pitié.

— Au secours ! cria Pierrette, qui avait le poing en sang.

En ce moment des coups furent violemment frappés à la porte. Egalement lassées, les deux cousines s'arrêtèrent.

Hogron, éveillé, inquiet, ne sachant ce dont il s'agissait, se leva, courut chez sa sœur et ne la vit pas ; il eut peur, descendit, ouvrit el fut comme renversé par Brigaul. suivi d une espèce de fantôme. En ce moment même les yeux de Sylvie aperçurent le corset de Pierrette, elle se souvint d'y avoir senti des papiers) elle sauta dessus comme un tigre sur sa proie, entortilla le corail autour de sou poing et le lui montra en lui souriant comme un Iroquois sourii a son ennemi avant de le scalper. — Ah ! je meurs, dit Pierrette en tombant sur ses genoux. Qui me sauvera? — Moi, s'écria une femme en cheveux bl

qui offrit à Pierrette un vieux visage de parchemin où brillaient deux yeux gris. — Ah ! graud'mcic, tu an h es trop lard! s'écria la pauvre enfaut en fondant en larmes.

Pierrette alla tomber sur son lit. abandonnée par sis forces et tuée par l'abattement qui, chez une malade, suivit une lutte si violenlc. Le

grand fantôme desséché prit Pierrette dans ses bras comme les bonnes prennent les enfants, cl sortit suivi de lirigaul sans dire un seul mot à Sylvie, à laquelle elle lança la plus majestueuse accusation par un regard tragique. L'apparition de cette auguste vieille dans son coslume breton, encapuchonnée de sa coiffe* qui est une sorte de pelisse en drap noir, accompagnée du terrible Brigaut, épouvanta Sylvie : elle crut avoir vu la mort. La vieille lllle descendit, entendit la porte se fermer, et se trouva nez à nez avec son frère, qui lui dit : — Ils no t'ont donc pas tuée? — Couche-toi, dit Sylvie. Demain malin nous verrons ce que nous devons faire,

Elle se remit au lit, défit le corset et lut les deux lettres de Brigaut, qui la confondirent. Elle s'endormit dans lapins étrange perplexité, ne se doutant pas de la terrible action à laquelle sa conduite devait donner lieu.

Les lettres envoyées par Brigaut à madame veuve Lorrain l'avaient trouvée dans une joie ineffable, et que leur lecture troubla. Celle pauvre septuagénaire mourait de chagrin de vivre sans Pierrette auprès d'elle, elle se consolait de l'avoir perdue en croyant s'être sacrifiée aux intérêts de sa peiite-!il!<>. Elle avait un de ces cœurs toujours jeunes que soutient el anime 1 idée du sacrifice. Son vieux mari, dont la seule joie était cetie petite-fille, avait regretté Pierrette ; tous le? jours il l'avait cherchée amour de lui. Ce fut une douleur de vieillard de laquelle les vieillards vivent et finissent par mourir. Chacun peut alors juger du bonheur que dut éprouver celle pauvre vieille confinée dans un hospice en apprenant une de ces actions rares, mais qui cependant arrivent encore en France. Après ses désastres, François-Joseph Collinet, chef de la maison Coliinet, était parti pour l'Amérique avec ses enfants. Il avait trop de cœur pour demeurer ruiné, sans crédit, à Nantes, au milieu des malheurs que sa faillite y causait. De 181 î à 1824. ce courageux négociant, aidé par ses enfants et par son crtissier, qui lui resta fidèle et lui donna les premiers fonds, avait recommencé courageusement une autre fortune. Après des travaux inouis couronnés par le succès, il vint, vers la onzième année, se faire réhabiliter à Nantes en laissant sou fils aine à la tête de sa maison transatlantique. 11 trouva madame Lorrain de Pen-lloël à Saint-Jacques, et fut témoin de la résignation avec laquelle la plus malheureuse de ses victimes y supportait sa misère.

— Dieu vous pardonne! lui dit la vieille, puisque sur le bord dema tombe vous me donnez les moyens d'assurer le bonheur de ma petitefille; mais moi, je ne pourrai jamais faire réhabiliter mon pauvre

homme !

Monsieur Coliinet apportait à sa créancière capital et intérêts au taux du commerce, environ quarante-deux mille francs. Ses autres créanciers, commerçants actifs, riches, intelligents, s'étaient soutenus, tandis que le malheur des Lorrain parut irrémédiable au vieux Coliinet, qui promit à la veuve de faire réhabiliter la mémoire de son mari, dès qu'il ne s'agissait que d'une quarantaine de mille francs de plus. Quand la Bourse de Nantes apprit ce trait de générosité réparatrice, ou y voulut recevoir Coliinet, avant l'arrêt de la cour royale de Bennes; mais le négociant refusa cet humeur et se soumit a la rigueur du Code de commerce. Madame Lorrain avait donc reçu quarante-deux mille francs la veille du jour où la poste lui apporta les lettres de Brigaut. En donnant sa quittance, son premier mot fut : — Je pourrai donc vivre avec ma Pierrette et la marier à ce pauvre Brigaut, qui fera sa fortune avec mon argent ! elle ne tenait pas en place, elle s'agitait, elle voulait partir pour Provins. Aussi, quand elle eut lu les fatales lettres, s'élança -t-elle dans la ville comme une folle, en demandant les moyens d'aller à Provins avec la rapidité de l'éclair. Elle partit par la malle quand on lui eut expliqué la célérité gouvernementale de cette voiture. A Paris, elle avait pris la voilure de Troyes, elle venait d'arriver à onze heures et demie chez Frappier, où Rrigaut, à l'aspect du sombre désespoir de la vieille Bretonne, lui promit aosnV toi île lui amener sa peliie fille, en lui disant eu peu de mots l'état de Pierrette, là' peu de mots effraya tellement la grand'mèrc, qu'elle ne put vaincre son impatience, elle courut sur la place. Quand Pierrette cria, la Bretonne eut le cœur atteint par ce cri tout aussi vivement que le fut celui de Brigaut. A eux deux, ils eussent sans doute réveillé tous les habitants, si. par crainte, Roer m ne leur eût ouvert. Ce eri d'une jeune fille aUX ahois donna soudain à sa grand'mèrc aillant de loti e que d'épouvante, elle porla sa chère Pierrette jusque chez Frappier, dont la femme avait arrangé à la bâte la chambre de Brigaul pour la grand 'mère de Pierrette. Ce fui donc dans ce pauvre logement, sur un lit à peine fait, que la malade fut déposée elle s y évanouit, tenant encore >on poing fermé, meurtri, sanglant, les ongles enfonces dans la chair. Brigaul, Frappier. sa femme el la vieille, ronleinplèrcnl Pierrette en silence, tous en proie à un élonnemeni Indicible, — Pouri|ii >i sa main est-elle en sang? fui le premier mol de la piand'mère.

Pierrette, vaincue par le sommeil qui suit les grands déploiements de force, cl se sachant a l'abri de toute violence, déplia ses doigts. La li lire de Brigaul tomba comme une réponse.

— Ou a voulu lui prendre ma lettre, dit Brigaut en tombant à genoux et ramassant le mol qu'il avait écrit pour dire à sa petite amie

PIERRETTE

de qniiter tout doucement la maison des Rogron. Il baisa pieusement la main de cette martyre.

Il y eut alors quelque chose qui fit frémir les menuisiers, ce fut de voir la vieilli' Lorrain, ce spectre sublime, debout au chevet. île son enfant, La terreur et la vengeance glissaient leurs flamboyantes expressions dans les milliers de ride> qui fronçaient sa peau d'ivoire jauni. Ce fronl couvert de cheveux gris épais exprimait la colère divine. Elle lisait, avec cette puissance d'intuition départie aux vieillards près de la tombe, toute la vie de Pierrette, à laquelle elle avait d'ailleurs pensé pendant son voyage. Elle devina la maladie de jeune Clic qui menaçait de mort son enfant chérie ! Deux grosses larmes péniblement nées dans ses yeux blancs et gris auxquels les chagrins avaient arraché les cils et les sourcils, deux perles de douleur se formèrent, leur communiquèrent une épouvantable fraîcheur, grossirent et rutilèrent sur les joues desséchées sans les mouiller.

— Ils me l'ont tuée! dit-elle enfin en joignant les mains.

Elle tomba sur ses genoux, qui frappèrent deux coups secs sur le carreau, elle se mit à faire sans doute un vœu à sainte Anne d'Auray, la plus puissante des madones de la Bretagne.

— On médecin de Paris, dit-elle à Brigaut. Cours-y, Brigaut, va ! Elle le prit par l'épaule et le fît marcher par un geste de commandement despotique.

— J'allais venir, mon Brigaut, je Suis riche, tiens ! s ecria-t-elle en le rappelant. Elle défit le cordon qui nouait les deux vestes de son casaquiu sur sa poitrine, elle en tira un papier où quarante-deux billets de banque étaient enveloppés, et lui dit : — Prends ce qu'il le faut! Ramène le plus grand médecin de Paris. — Gardez, dit Frappier, il ne pourra pas changer un billet en ce moment, j'ai de l'argent, la diligence va passer, il y trouvera bien une place; mais auparavant ne vaudrait-il pas mieux" consulter M. Martener, qui nous indiquerait un médecin à Paris? La diiigence ne vient que dans une heure, nous avons le temps.

Brigaut alla réveiller M. Martener. Il amena ce médecin, qui ne fut pas peu surpris de savoir mademoiselle Lorrain chez Frappier. Brigaut lui expliqua la scène qui venait d'avoir lieu chez les lîogron. Le bavardage d'un amant au désespoir éclaira ce drame domestique au médecin, sans qu'il eu soupçonnât l'horreur ni l'étendue. Martener donna l'adresse du célèbre Horace Bianchon à Brigaut, qui partit avec son maître, en entendant le bruit de la diligence. M. Martener s'assit, examina d'abord les ecchymoses et les blessures de la main, qui pendait en dehors du lit.

— Elle ne s'est pas fait elle-même ces blessures! dit-il. — Non, l'horrible fille à qui j'ai eu le malheur de la confier la massacrait, dit la grand'mère. Ma pauvre Pierrette criait : Au secours! je meurs! à fendre le cœur à un bourreau — Mais pourquoi? dit le médecin en prenant le pouls de Pierrette. Elle est bien malade, reprit-il en approchant une lumière du lit. Ah! nous la sauverons difficilement, dit-il après avoir vu la face. Elle a dû bien souffrir, et je ne comprends pas comment on ne l'a pas soignée. — Mon intention, dit la grand'mère, est de me plaindre à la justice. Des gens qui m'ont demande ma petite tille par une lettre, en se disant riches de douze mille livres de rentes, avaient-ils le droit d'en faire leur cuisinière, de lui faire faire des services au-dessus de ses lorces? — Ils n'ont donc pas voulu voir la plus visible «les maladies auxquelles les jeunes filles sont panois sujettes et qui exigeait les plus grands soins? s'écria M. Martener.

Pierrette fut réveillée et par la lumière que madame Frappier tenait pour bien éclairer le visage et par les horribles souffrances que la réaction morale de sa lutte lui causait à la tète.

— Ah 1 monsieur Martener, je suis bien mal, dit-elle de sa jolie voix. — D'où souffrez-vous, ma petite amie? dit le médecin. — Là, fit-elle eu montrant le haut de sa tête au-dessus de l'oreille gauche. — Il y a un dépôt! s'écria le médecin après avoir pendant longtemps palpé la tête et ques ionné Pierrette sur ses souffrances. Il faut tout nous dire, mon enfant, pour que nous puissions vous guérir. Pourquoi votre main est-elle ainsi? ce n'est pas vous qui vous êtes fait de semblables blessures.

Pierrette raconta naïvement son combat avec sa cousine Sylvie.

— Faites-la causer, dit le médecin à la giand'mère, et sachez bien tout. J'attendrai l'arrivée du médecin de Paris, et nous nous adjoindrons le chirurgien en chef de l'hôpital pour consulter : tout ceci nie parait bien grave. Je vais vous faire envoyer une potion calmante que vous aouuerez à mademoiselle pour qu'elle dorme, elle a besoin de sommeil.

Restée seule avec sa petite fille, la vieille Bretonne se fit tout révéler en usant de sou ascendant sur elle, en lui apprenant qu'elle était assez riche pour eux trois, et lui promettant que Brigaut resterait avec elles. La pauvre enfant confessa son martyre en ne devinant pas à quel procès elle allait donner lieu. Les monstruosités de ces deux êtres sans affection et qui ne savaient rien de la famille découvraient a la vieille femme des mondes de douleur aussi loin de sa pensée qu'ont pu l'être les mœurs des races sauvages de celle des premiers

voyageurs qui pénétrèrent dans les savanes de l'Amérique. L'arrivée de sa giaiid'mere, la certitude d'être à l'avenir avec elle et riche, endormirent la pensée de Pierrette comme la potion lui endormit le corps. La vieille Bretonne veilla sa petite Ijlle, en lui baisant le front, les cheveux et les mains, comme les saintes femmes durent baiser Jésus en le mettant au tombeau.

Dès neuf heures du malin, M. Martener alla chez le président, auquel il raconta la scène de nuit entre Sylvie et Pierrette, puis les tortures murales et physiques, les sévices de tous genres que les Bogron avaient déployées sut leur pupille, et les deux maladies mortelles qui s'étaient développées par suite de ces mauvais traitements. Le président envoya chercher le notaire Auffray, l'un des parents de Pierrette dans la ligne ma'emelle.

En ce moment, la guerre entre le parti Vinet et le parti Tiphaine était à son apogée. Les propos que les Rogron et leurs adhérents faisaient courir dans Provins sur la liaison connue de madame Bogniti avec le banquier du Tillet, sur les circonstances de la banqueroute du père de madame Tiphaine, un faussaire, disait-on, atteignirent d'autant plus vivement le parti des Tiphaine, que c'était de Ta médisance et non de la calomnie. Ces blessures allaient à fond de cœur, elles attaquaient les intérêts au vil. Ces discours, redits aux partisans des Tiphaine par les mêmes bouches, qui communiquaient aux Rogron les plaisanteries de la belle madame Tiphaine et de ses amies, alimentaient les haines, désormais combinées de l'élément politique. Les irritations que causait alors en Fiance l'esprit de parti, dont les violences furent excessives, se liaient partout, comme à Provins, à des intérêts menacés, à des individualités blessées et militantes. Chacune de ces coteries saisissait avec ardeur ce qui pouvait nuire à la colcrie rivale. L'animosiié des partis se mêlait autant que l'amour-propre aux moindres affaires, qui souvent allaient fort loin. Une ville se passionnait pour certaines luîtes et les étendait de toutes la grandeur du débat politique. Ainsi le président vit dans la cause entre Pierrette et les Rogron un moyen d'abattre, de déconsidérer, de déshonorer les maîtres de ce salon où s'élaboraient des plans contre la monarchie, où le journal de l'opposition avait pris naissance. Le procureur du roi fut "mandé. M. Lesourd, M. Auffray le notaire, subrogé-tuteur de Pierrette, et le président examinèrent alors dans le plus grand secret avec M. Martener la marche à suivre. M. Martener se chargea de dire à la grand mère de Pierrette de venir porter plainte au subrogé-tuteur. Le subrogé-tuteur convoquerait le conseil de famille, et, armé de la consultation des trois médecins, demanderait d'abord la destitution du tuteur. L'affaire ainsi posée arriverait au tribunal, et M. Lesourd verrait alors à porter l'aifaireau criminel en provoquant une instruction. Vers midi, tout Provins étail soulevé par l'étrange nouvelle de ce qui s'était passé pendant la nuit dans la maison Rogron. Les cris de, Pierrette avaient été vaguement entendus sur la place, mais ils avaient peu duré, personne ne s'était levé, seulement chacun s'était demandé : — Avezvous entendu du bruit et des cris sur les une heure? qu'était-ce? Les propos et les commentaires avaient si singulièrement grossi ce drame horrible, que la foule s'amassa devant la boutique de Frappier, à qui chacun demanda des renseignements, et le brave menuisier peignit l'arrivée chez lui du la petite, le poing ensanglanté, les doigts brisés. Vers une heure après midi, la chaise de poste du docteur Bianchon, auprès de qui se trouvait Brigaut, s'arrêta devant la maison de Frappier, dont la femme alla prévenir à l'hôpital M. Martener et le chirurgien en chef. Ainsi les propos de la ville reçurent une sanction. Les Rogron furent accusés d'avoir maltraité leur cousine à dessein et de l'avoir mise en danger de mort. La nouvelle atteignit Vinet au palais de justice, il quitta tout cl alla chez les Rogron. Rogron et sa sœur achevaient de déjeuner. Sylvie hésitait à dire à son frère sa déconvenue de la nuit, et se laissait presser de. questions sans y répondre autrement que par : — Cela ne te regarde pas. Elle allait et venait de sa cuisine à la salle à manger pour éviter la discussion. Elle était seule quand Vinet apparut.

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? dit l'avocat. — Non, dit Sylvie. — Vous allez avoir un procès criminel sur le corps, à la manière dont vont les choses à propos de Pierrette. — Un procès criminel! dit Bogron qui survint. Pourquoi? comment? — Avant tout, s écria l'avocat en regardant Sylvie, expliquez-moi sans détour ce qui a eu lieu celte nuit, et comme si vous étiez devant Dieu, car on parle de couper le poing à Pierrette. Sylvie devint blême et frissonna. — 11 y a donc eu quelque chose? dit Vinet.

Mademoiselle Rogron raconta la scène en voulant s'excuser: mais, pres-é'' de questions, elle avoua les faits graves de cette horrible lutte.

— Si vous lui avez seulement fracassé les doigts, vous n'irez qu'en police correctionnelle; mais, s'il faut lui couper la main, vous pouvez aller en cour d'assises : les Tiphaine feront tout pour vous mener jusque-là.

Sylvie, pins morte que vive, avoua sa jalousie, et, ce qui fut plus cruel à dire, combien ses soupçons se trouvaient erronés.

— Quel procès! dit Vinet. Vous et votre frère vous pouvez y périr, vous serez abandonnés par bien des gens, même en le gagnant. Si vous

LES CÉLIBATAIRES

ne triomphez pas, il faudra quitter Provins.— Oh! mon cher monsieur Vinel, vous qui êtes un si grand avocat, dit Rogron épouvanté, conseillez-nous, sauvez-nous!

L'adroit Viuet porta la terreur de ces deux imbéciles au comble, et déclara positivement que madame et mademoiselle de Chargebceuf hésiteraient à revenir chez eux. Etre abandonnés par ces dûmes serait une terrible condamnation. Enfin, après une heure de magnifiques manœuvres, il fut reconnu que, pour déterminer Vinel à sauver les Rogron, il devait avoir aux yeux de tout Provins un intérêt majeur à les défendre. Dans la soirée, le mariage de Rogron avec mademoiselle de Chargebceuf serait donc annoncé. Les bans seraient publiés dimanche. Le contrat se ferait immédiatement chez Couinant, et mademoiselle Rogron y paraîtrait pour, en considération de cette alliance, abandonner par une donation entre-vifs la nue propriété de ses biens à son frère. Vinet avait fait comprendre à Rogron et à sa sœur la nécessité d'avoir un contrat de mariage minuté deux ou trois jours avant cet événement, afin de compromettre madame et mademoiselle de Chargebceuf aux yeux du public et leur donner un motif de persister à venir dans la maison Rogron.

— Sigiez ce contrat, et je prends sur moi l'engagement de vous tirer d'affaire, dit l'avocat. Ce sera sans doute une terrible lutte, mais je m'y mettrai tout entier, et vous me devrez encore un fameux cierge! — Ah! oui, dit Rogron.

A onze heures et demie, l'avocat eut plein pouvoir et pour le contrat et pour la conduite du procès. A midi, le président fut saisi d'un référé intenté par Vinet contre Brigaut et madame veuve Lorrain, pour avoir détourné la mineure Lorrain du domicile de son tuteur. Ainsi le hardi Vinet se posait comme agresseur et mettait Rogron dans la position d'un homme irréprochable. Aussi en parla-t-il dans ce sens au palais. Le président remit à quatre heures à entendre les parties. Il est inutile de dire à quel point la petite ville de Provins était soulevée par ces événements. Le président savait qu'à trois heures la consultation des médecins serait terminée; il voulait que le subrogé-tuteur, parlant pour l'aïeule, se présentât armé de cette pièce. L'annonce du mariage de Rogron avec la belle Bathilde de Chargebceuf et des avantages que Sylvie faisait au contrat aliéna soudain deux personnes aux Rogron : mademoiselle Haberl et le colonel, qui tous deux virent leurs espérances anéanties. Céleste Habert et le colonel restèrent ostensiblement attachés aux Rogron, mais pour leur nuire plus sûrement. Ain^i, dès que M. Martener révéla l'existence d'un dépôt à la tête de la pauvre victime des deux merciers, Céleste et le colonel parlèrent du coup que Pierrette s'était donné pendant la soirée où Sylvie l'avait contrainte à quitter le salon, et rappelèrent les cruelles et barbares exclamations de mademoiselle Rogron. Ils racontèrent les preuves d'insensibilité données par celte vieille fille envers sa pupille souffrante. Ainsi les amis de la maison admirent des torts graves en paraissant défendre Sylvie et son frère. Vinet avait prévu cet orage; mais la fortune des Rogron allait être acquise à mademoiselle de Chargebœuf, et il se promettait dans quelques semaines de lui voir habiter la jolie maison de la place et de régner avec elle sur Provins, car il méditait déjà des fusions avec les Bréautey dans l'intérêt de ses ambitions. Depuis midi jusqu'à quatre heures, toutes les femmes du parti Tiphaine, les Garceland, les Guépin, les Julliard, Galardon, Guénée, la sous-préfète, envoyèrent savoir des nouvelles de mademoiselle Lorrain. Pierrette ignorait entièrement le tapage fait en ville à son sujet. Elle éprouvait, au milieu de ses vives souffrances, un ineffable bonheur à se trouver entre sa grand'mère et Brigaut, les objets de ses affections. Brigaut avait constamment les yeux pleins de larmes, et la grand'mère cajolait sa chère petite-fille. Dieu sait si l'aïeule lit grâce aux trois hommes de science d'aucun des détails qu'elle avait obtenus de Pierrette sur sa vie dans la maison Rogron. Horace Bianchon exprima son indignation en ternies véhéments. Epouvanté d'une semblable barbarie, il exigea que les autres médecins de la ville lussent mandés, en sorte que M. Néraud fut présent et invité, comme ami de Rogron, à contredire, s'il y avait lieu, les terribles conclusions de la consultation, qui, malheureusement pour les Rogron, fut rédigée à l'unanimité. Néraud, qui déjà passait pour avoir fait mourir de chagrin la grand'mère de Pierrette, était dans une fausse position de laquelle profila l'adroit Martener, enchanté d'accabler les Rogron et de compromettre en ceci U, Néraud, son antagoniste. Il est inutile de donner le texte de cette consultation, qui fut encore une des pièces du procès. Si les termes de la médecine de Molière étaient barbares, ceux de la médecine moderne ont l'avantage d'être si clairs, que l'explication de la maladie de Pierrette, quoique naturelle et malheureusement commune, effrayerait les oreilles. Cette consultation était J'ailleurs péremptoire, appuyée par un nom aussi célèbre que relui d'Horace Bianchon. Après l'audience, le président resta sur son siège en voyant la grand'mère de Pierrette accompagnée de M. Auffray, de Brigaul el d'une foule nombreuse. Vinet était seul. Ce contraste frappa I audience, qui fut grossie d'un grand nombre de curieux. Vinet, qui avait gardé sa robe, leva vers le président sa lace froide en assurant ses besicles sur ses \eux verts, puis de s.i voix giéle el persistante, il exposa que des étrangers s'étaient introduits nuitamment chez M. et mademoiselle Rogron, et y

avaient enlevé la mineure Lorrain. Force devait rester au tuteur, qui réclamait sa pupille. M. Auffray se leva, comme subrogé-tuteur, et demanda la parole.

— Si monsieur le président, dit-il. veut prendre communication de celte consultation émanée d'un des plus savants médecins de Paris et de tous les médecins et chirurgiens de Provins, il comprendra combien la réclamation du sieur Rogron est insensée, et quels motifs graves portaient l'aïeule de la mineure à l'enlever immédiatement à ses bourreaux. Voici le fait : une consultation délibérée à l'unanimité par un illustre médecin de Paris mandé en toute hâte, et par tous les médecins de celle ville, attribue l'état presque mortel où se trouve la mineure aux mauvais traitements qu'elle a reçus des sieur et demoiselle Rogron. En droit, le conseil de famille sera convoqué dans le plus bref délai, et consulié sur la question de savoir si le tuteur doit être destitué de sa tutelle. Nous demandons que la mineure ne rentre pas au domicile de son tuteur et soit confiée au membre de la famille qu'il plaira à M. le président de désigner.

Vinet voulut répliquer en disant que la consultation devait lui être communiquée, afin de la contredire.

— Non pas à la partie de Vinet, dit sévèrement le président, mais peut-être à M. le procureur du roi. La cause est entendue.

Le président écrivit au bas de la requête l'ordonnance suivante • « Attendu que, d'une consultation délibérée à l'unanimité par les médecins de cette ville et par le docteur Bianchon, docieur de la Faculté de médecine de Paris, il résulte que la mineure Lorrain, réclamée par Rogron, son luleur, est dans un état de maladie extrêmement grave, amené par de mauvais traitements et des sévices exercés sur elle au domicile du tuteur et par sa sœur, « Nous, président du tribunal de première instance de Provins, « Statuant sur la requête, ordonnons que, jusqu'à la délibération du conseil de famille, qui, suivant la déclaration du subrogé-tuteur, sera convoqué, la mineure ne réintégrera pas le domicile pupillaire el sera transférée dans la maison du subrogé-luleur;

« Subsidiairement, attendu l'état où se trouve la mineure et les traces de violence qui, d'après la consultation des médecins, existent sur sa personne, commettons le médecin en chef et le chirurgien en chef de l'hôpital de Provins pour la visiter; et, dans le cas où les sévices seraient constants, faisons toute réserve de l'action du ministère public, et ce, sans préjudice de la voie civile prise par Auffray, subrogétuteur. »

Celle terrible ordonnance fut prononcée par le président Tiphaine à haute et intelligible voix.

— Pourquoi pas les galères tout de suite? dit Vinet. Et tout ce bruit pour une petite fille qui entretenait une intrigue avec un garçon menuisier! Si l'affaire marche ainsi, s'écria-t-il insolemment, nous demanderons d'autres juges pour cause de suspicion légitime.

Vinet quitta le palais et alla chez les principaux organes de son parti expliquer la situation de Rogron qui n'avait jamais donné une chiquenaude à sa cousine, et dans qui le tribunal voyait, dit-il, moins le tuteur de Pierrette que le grand électeur de Provins.

A l'entendre, les Tiphaine faisaient grand bruit de rien. La montagne accoucherait d'une souris. Sylvie, tille éminemment sage el religieuse, avait découvert une intrigue entre la pupille de son frère et un pelit ouvrier menuisier, un Breton nommé Brigaut. Ce drôle savait très-bien que la petite fille allait avoir une fortune de sa grand'mère, il voulait la suborner. (Vinet osait parler de subornation!) Mademoiselle Rogron qui tenait des lettres où éclatait la perversité de celte petite tille, n'était pas aussi blâmable que les Tiphaine voulaient le taire croire. Au cas où elle se serait permis une violence pour obtenir une lettre, ce qu'il expliquait d'ailleurs par l'irritation que l'entêtement breton avait causée a Sylvie, en quoi Rogron était-il reprehensible?

L'avocat fit alors de ce procès une affaire de parti et sul lui donner une couleur politique. Aussi, dès cette soirée, y eut-il des divergences dans l'opinion publique.

— Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son, (lisaient les gens sages. Avez-vous écoulé Vinel.' Vinel explique très-bien les choses.

La maison de Frappier avait été jugée inhabitable pour Pierrette, à cause des douleurs que le bruit y causerait à la tête. Le transport de là chez le subrogé-tuteur était aussi nécessaire médicalement que judiciairement. Ce transport, se lit avec des précautions inouïes el Calculées pour produire un grand effet. Pierrette fut mise sur un brancard avec force matelats, portée par deux hommes, accompagnée d'une sœur grise qui avait à la main un llacon d'ellicr, suivie de si grand'-

nicie, .le Brigaut, de madame Auffray et de sa lemme de chambre, h y eut du monde aux fenêtres et sur lis portes pour voir passer tx cortège. Certes l'étal dans lequel était Pierrette, sa blancheur de nio'l-

ranie. tout donnait d'immenses avantages bu parti contraire aux ii.i— gron. Les Auffray tinrent à prouver à toute la ville combien le pré ident avait eu raison de rendre son ordonnance. Pierrette et sa gran.i'-

PIERRETTE

mère furent installées au second étage de la maison de M. Anffray. Le notaire et sa femme leur prodiguèrent les soins de l'hospitalité la pln^ large, ils y mirent du faste, Pierrette eut sa grand'mère pour garde-malade, et M. Marteler vint la visiter avec le chirurgien le soir même.

Dès cette soirée, les exagérations commencèrent donc de part et d'antre. Le salon des Rogron fut plein. Vinet avait travaillé le parti libéral à ce sujet. Les deux dames de Chargebœuf dînèrent chez les Rogron, car le contrat devait y être signé le soir. Dans la matinée, Vinci avait fait afficher les bans à la mairie. H traita de misère l'affaire relative à Pierrette. Si le tribunal de Provins y portail de !a passion, la cour royale saurait apprécier les faits, disait-il, et les Auffray regarderaient à deux fois avant de se jeter dans un pareil procès. L'alliance de Rogron avec les Chargebœuf l'ut une considération énorme aux yeux d'un certain monde. Chez eux les Rogron étaient blancs comme neige, et Pierrette était une petite fille excessivement perverse, un serpent réchauffé dans leur sein. Dans le salon de madame Tiphaine, on se vengeait des horribles médisances que le parti Vinet avait dites depuis deux ans : les Rogron étaient des monstres, et le tuteur irait en cour d'assises. Sur la place, Pierrette se portait à merveille; dans la haute ville, elle mourrait infailliblement; chez Rogron, elle avait des égratignures au poignet ; chez madame Tiphaine, elle avait les doigts brisés, on allait lui en couper un. Le lendemain, le Courrier de Provins contenait un article extrêmement adroit, bien écrit, un chef-d'œuvre d'insinuations mêlées de considérations judiciaires, et qui mettait déjà Rogron hors de cause. La Ruche, qui d'abord paraissait deux jours après, ne pouvait répondre sans tomber dans la diffamation; mais on y répliqua que, dans une affaire semblable, le mieux était de laisser son cours à la justice.

Le conseil de famille fut composé par le juge de paix du canton de Provins, président légal, premièrement de Rogron et des deux MM. Auffray, les plus proches parents; puis de M. Ciprey, neveu de la grand'mère maternelle de Pierrette. Il leur adjoignit M. Habert, le confesseur de Pierrette, et le colonel Gouraud, qui s'était toujours donné pour un camarade du colonel Lorrain. On applaudit beaucoup à l'impartialité du juge de paix, qui comprenait dans le conseil de famille M. Ilabert et le colonel Gouraud, que tout Provins croyait trèsamis des Rogron. Dans la circonstance grave où se trouvait Rogron, il demanda l'assistance de maître Vinet au conseil de famille. Par cette manœuvre, évidemment conseillée par Vinet, Rogron obtint que le conseil de famille ne s'assemblerait que vers la fin du mois de décembre. A cette époque, le président et sa femme furent établis à Paris chez madame Roguin, à cause de la convocation des Chambres. Ainsi le parti ministériel se trouva sans son chef. Vinet avait déjà sourdement pratiqué le bonhomme Desfondrilles, le juge d'instruction, au cas où l'affaire prendrait le caractère correctionnel ou criminel que le président avait essayé de lui donner. Vinet plaida l'affaire pendant trois heures devant le conseil de famille : il y établit une intrigue entre Brigaut et Pierrette afin de justifier les sévérités de mademoiselle Rogron ; il démontra combien le tuieur avait agi naturellement en laissant sa pupille sous le gouvernement d'une femme; il appuya sur la nonparticipation de son client à la manière dont l'éducaiion de Pierrette était entendue par Sylvie. Malgré les efforts de Vinet, le conseil fut à l'unanimité d'avis de retirer la tutelle à Rogron. On désigna pour tuteur M. Auffray, et M. Ciprey pour subrogé-tuteur. Le conseil de famille entendit Adèle, la servante, qui chargea ses anciens maîtres; mademoiselle Ilabert, qui raconta les propos cruels tenus par mademoiselle Rogron dans la soirée où Pierrette s'était donné le furieux coup entendu par tout le monde, et l'observation faite sur la santé de Pierrette par madame de Chargebœuf. Brigaut produisit la lettre qu'il avait reçue de Pierrette et qui prouvait leur mutuelle innocence. Il lut démontré que l'état déplorable dans lequel se trouvait la mineure venait d'un défaut de soin du tuteur, responsable de tout ce qui concernait sa pupille. La maladie de Pierrette avait frappé tout le monde, et même les personnes de la ville étrangères à la famille. L'accusation de sévices fut donc maintenue contre Rogron. L'affaire allait devenir publique.

Conseillé par Vinet, Rogron se rendit opposant à l'homologation de la délibération du conseil de famille par le tribunal. Le ministère public intervint, attendu la gravité croissante de l'état pathologique où se trouvait Pierrette Lorrain. Ce procès curieux, quoique promptement mis au rôle, ne vint en ordre utile que vers le mois de mars 1828.

Le mariage de Rogron avec mademoiselle de Chargebœuf s'était alors célébré. Sylvie habitait le deuxième étage de sa maison, où des dispositions avaient été faites pour la loger, ainsi que madame de Chargebœuf, car le premier étage fut entièrement affecté à madame Rogron. La belle madame Rogron succéda dès lors à la belle madame Tiphaine. L'influence de ce mariage fut énorme. On ne vint plus dans le salon de mademoiselle Sylvie, mais chez la belle madame Rogron.

Soutenu par sa belle-mère et appuyé par les banquiers royalistes du Tillet et Rucingen, le président Tiphaine eut occasion de rendre service au ministère, il fut un des orateurs du centre les plus estimes,

devint juge au tribunal de première instance de la Seine, et fit nommer son neveu, Lesourd, président du tribunal de Provins. Cette nomination froissa beaucoup le juge Desfondrilles, toujours archéologue et plus que jamais suppléant. Le garde des sceaux envoya l'un de ses protégés à la place de Lesourd. L'avancement de M. Tiphaine n'en produisit donc aucun dans le tribunal de Provins. Vinet exploita très-habilement ces circonstances. Il avait toujours dit aux gens de Provins qu'ils servaient de marchepied aux grandeurs delà rusée madame Tiphaine. Le président se jouait de ses amis. Madame Tiphaine méprisait in pello la ville de Provins, et n'y reviendrait jamais. M. Tiphaine père mourut, son fils hérita de la terre du Fay, et vendit sa belle maison de la ville haute à M. Julliard. Cette vente prouva combien il comptait peu revenir à Provins. Vinet eut raison, Vinet avait été prophète. Ces faits eurent une grande influence sur.le prcès relatif à la tutelle de Rogron.

Ainsi l'épouvantable martyre exercé brutalement sur Pierrette par deux imbéciles tyrans, et qui, dans ses conséquences médicales, mettait M. Martener, approuvé par le docteur Bianchon, dans le cas d'ordonner la terrible opération du trépan ; ce drame horrible, réduit aux proportions judiciaires, tombait dans le gâchis immonde qui s'appelle au Palais la forme. Ce procès traînait dans les délais, dans le lacis inextricable de la procédure, arrêté par les ambages d'un odieux avocat ; tandis que Pierrette calomniée languissait et souffrait les plus épouvantables douleurs connues en médecine. Ne fallait-il pas expliquer ces singuliers revirements de l'opinion publique et la marche lente de la justice, avant de revenir dans la chambre où elle vivait, où elle mourait?

M. Martener, de même que la famille Auffray, fut en peu de jours séduit par l'adorable caractère de Pierrette et par la vieille Bretonne, dont les sentiments, les idées, les façons, étaient empreintes d'une antique couleur romaine. Cette matrone du Marais ressemblait à une femme de Plutarque. Le médecin voulut disputer cette proie à la mort, car dès le premier jour le médecin de Paris et le médecin de province regardèrent Pierrette comme perdue. Il y eut entre le mal et le médecin, soutenu par la jeunesse de Pierrette, un de ces combats que les médecins seuls connaissent et dont la récompense, en cas de succès, n'est jamais dans le prix vénal des soins ni chez le malade, elle se trouve dans la douce satisfaction de la conscience et dans je ne sais quelle palme idéale et invisible recueillie parles vrais artistes après le contentement que leur cause la certitude d'avoir fait une belle œuvre. Le médecin tend au bien comme l'artiste tend au beau, poussé par un admirable sentiment que nous nommons la vertu. Ce combat de tous les jours avait éteint chez cet homme de province les mesquines irritations de la lutte engagée entre le parti Vinet et le parti des Tiphaine, ainsi qu'il arrive aux hommes qui se trouvent tête à tète avec une grande misère à vaincre.

M. Martener avait commencé par vouloir exercer son état à Paris ; mais l'atroce activité de cette ville, l'insensibilité que finissent par donner an médecin le nombre effrayant de malades et la multiplicité des cas graves, avaient épouvanté son âme douce et faite pour la vie de province. Il était d'ailleurs sous le joug de sa jolie patrie ; aussi revint-il à Provins s'y marier, s'y établir et y soigner presque affectueusement une population qu'il pouvait considérer comme une grande famille. Il affecta, pendant tout le temps que dura la maladie de Pierrette, de ne point parler de sa malade. Sa répugnance à répondre quand chacun lui demandait des nouvelles de la pauvre petite était si visible, qu'on cessa de le questionner à ce sujet. Pierrette fut pour lui ce qu'elle devait être, un de ces poèmes mystérieux et profonds, vastes en douleurs, comme il s'en trouve dans la terrible existence des médecins. Il éprouvait pour cette délicate jeune fille une admiration dans le secret de laquelle il ne voulut mettre personne.

Ce sentiment du médecin pour sa malade s'était, comme tous les sentiments vrais, communiqué à M. et madame Auffray, dont la maison devint, tant que Pierrette y fut, douce et silencieuse. Les enfants, qui jadis avaient fait de si bonnes parties de jeu avec Pierrette, s'entendirent avec la grâce de l'enfance pour n'être ni bruyants ni importuns. Ils mirent leur honneur à être bien sages, parce que Pierrette était malade. La maison de M. Auffray se trouve dans la ville haute au-dessous des ruines du château, où elle est bâtie dans une des mar ges de terrain produites par le bouleversement des anciens remparts. De là, les habitants ont la vue de la vallée en se promenant dans un petit jardin fruitier enclos de gros murs, d'où l'on plonge sur la ville. Les toits des autres maisons arrivent au cordon extérieur du mur qui soutient ce jardin. Le long de celle terrasse est une allée qui aboulit à la porte-fenêtre du cabinet de M. Auffray. Au bout s'élèvent un berceau de vigne et un figuier, sous lesquels il y a une table ronde, un banc et des chaises peints en vert. On avait donné à Pierrette une chambre au-dessus du cabinet de son nouveau tuteur. Madame Lorrain y couchait sur un lit de sangle auprès de sa petite fille. De sa fenêtre, Pierrette pouvait donc voir la magnifique vallée de Provins, qu'elle connaissait à peine, elle était sorlie si rarement de la fatale maison des Rogron ! Quand il faisait beau temps, elle aimait à se traiucr, au bras de sa grand'mère, jusqu'à ce berceau. Brigaut, qui ne

LES CELIBATAIRES.

faisait plus rien, venait voir sa petite amie trois fois par jour; il était dévoré par une douleur qui le rendait sourd à la vie ; il guettait avec la finesse d'un chien de chasse M. Hartener, il l'accompagnait toujours et sortait avec lui. Vous imagineriez difficilement les folies que chacun Elisait pour la chère petite malade. Ivre de désespoir, la grand'mère cachait son désespoir, elle montrait à sa petite lille le visage riant qu'elle avait à Pen-IIoël. Dans son désir de se faire illusion, elle lui arrangeait et lui mettait le bonnet national avec lequel Pierrette était arrivée à Provins. La jeune malade lui paraissait ainsi se mieux ressembler à elle-même : elle était délicieuse à voir, le visage entouré de cette auréole de batiste bordée de dentelles empesées. Sa tête, blanche de la blancheur du biscuit, son front auquel la souffrance imprimait un semblant de pensée profonde, la pureté des lignes amaigries par la maladie, la lenteur du regard et la fixité des yeux par instants, tout faisait de Pierrette un admirable chef-d'œuvre de mélancolie. Aussi l'enfant était-elle servie avec une sorte de fanatisme. On la voyait si douce, si tendre et si aimante ! Madame Martener avait envoyé son piano chez sa sœur, madame Auiïray, dans la pensée d'amuser Pierrette, à qui la musique causa des ravissements. C'était un poëme que de la regarder écoulant un morceau de Weber, de Beethoven ou d'Uérold, les yeux levés, silencieuse, et regrettant sans doute la vie qu'elle sentait lui échapper. Le curé Péroux et M. Habert, ses deux consolateurs religieux, admiraient sa pieuse résignation. N'est-ce pas un fait remarquable et digne également et de I attention des philosophes et de celle des indifférents, que la perfection séraphique des jeunes filles et des jeunes gens marqués en rouge par la mort dans la foule, comme de jeunes arbres dans une forêt 1 Qui a vu l'une de ces morts sublimes ne saurait rester ou devenir incrédule. Ces êtres exhalent comme uu parfum céleste ; leurs regards parlent de Dieu, leur voix est éloquente dans les plus indifférents discours, et souvent elle sonne comme un instrument divin, exprimant les secrets de l'avenir ! Quand M. Martener félicitait Pierrette d'avoir accompli quelque difficile prescription, cet ange disait, eu présence de tous, et avec quels regards! — Je désire vivre, cher monsieur Martener, moins pour moi que pour ma grand'mère, pour mou Brigaut et pour vous tous, que ma mort affligerait,

La première fois qu'elle se promena, dans le mois de novembre, par le beau soleil de la Saint-Martin, accompagnée de toute la maison, et que madame Auiïray lui demanda si elle était fatiguée : — Maintenant que je n'ai plus à supporter d'autres souffrances que celles envoyées par Dieu, je puis y suflire. Je trouve dans le bonheur d'être aimée la force de souffrir.

Ce fut la seule fois que, d'une manière détournée, elle rappela son horrible martyre chez les Rogron, desquels elle ne parlait point, et leur souvenir devait lui être si pénible, que personne ne parlait d'eux.

— Chère madame Auiïray, lui dit-elle un jour, à midi, sur la terrasse, eu contemplant la vallée éclairée par un beau soleil et parée des belles teintes rousses de l'automne, mon agonie chez vous m'aura donné plus de bonheur que ces trois dernières années!

Madame Auiïray regarda sa sœur, madame Marteuer, et lui dit à l'oreille : — Comme elle aurait aimé ! En effet, l'accent, le regard de Pierrette donnaient à sa phrase une indicible valeur.

M. Martener entretenait une correspondance avec le docteur Bianchon, et ne tentait rien de grave sans ses approbations. Il espérait d'abord établir le couis voulu par la nature, puis faire dériver le dépôt a la tète par l'oreille. Plus vives étaient les douleurs de Pierrette, plus il concevait d'espérances. Il obtint de légers succès sur le premier point, et ce fut un grand triomphe. Pendant quelques jours, l'appétit de Pierrette revint et se satisfit de mets substantiels pour lesquels sa maladie lui donnait jusqu'alors une répugnance caractéristique; la couleur de son teint changea, mais l'état (Je la tèle était horrible. Aussi le docteur Bupplia-t-il le grand médecin, son conseil, de venir. Bianchon vint, resta deux jours à Provins, et décida une opération. Il épousa toutes les sollicitudes du pauvre. Martener, et alla chercher lui-même le célèbre Desplein. Ainsi l'opération fut faite par le plus grand chirurgien des temps anciens cl modernes; mais ce terrible aruspice dit à Martener, en s'en allant avec Biancbon, son élève le plus aimé : — Vous ne la sauverez que par un miracle. Comme vous l'a dit Horace, la carie des os est commencée. A cet âge, les os sont encore si tendres !

L'opération avait eu lieu dans le commencement du mois de mars 1828. Pendant tout le mois, effrayé des douleurs épouvantables souffrait Pierrette, M. Hartener Dt plusieurs voyi :> s à Paris; il y consultait Desplein ci Bianchon, auxquels il alla jusqu'à proposer une opération dans le genre de celle de la lilholrltic, el qui consistait à introduire dans la têle un instrument creux à l'aide duquel on e l'application d'un remède héroïque pour arrêter les progrès de la carie. L'audacieux Desplcin n'osa pas tenter ce ■ oup de main chirurgical, que le désespoir avait inspiré à Martener. Aussi, quand le : ciu revint de son dernier voyage à Paris, parut-il à ses anjls chagrin et morose. Il dut annoncer, par une Fatale soirée, à la famille A iïray, à madame Lorrain, au confesseur et à Brigaut réunis, «pie la si i< nco ne pouvait plus rien pour Pierrette, dont le salut était seulement dans

la main de Dieu. Ce fut une horrible consternation. La grand'mère fit un vœu, et pria le curé de dire tous les malins au jour, avant le lever de Pierrette, une messe à laquelle elle el Brigaut assistèrent.

Le procès se plaidait. Pendant que la victime des Rogron se mourait, Vinet la calomniait au tribunal. Le tribunal homologua la délibération du conseil de famille, et l'avocat interjeta sur-le-champ appel. Le nouveau procureur du roi fit uu réquisitoire qui détermina une instruction. Rogron et sa sœur furent obligés de donner caution pour ne pas aller en prison. L'instruction exigeait l'interrogatoire de Pierrette. Quand M. Deslondrilles vint chez AufTray, Pierrette était à l'agonie, elle avait son confesseur à son chevet, elle allait être administrée. Elle suppliait en ce moment même la famille assemblée de pardonner à son cousin et à sa cousine, ainsi qu'elle le faisail-elle-méine, en disant avec un admirable bon sens que le jugement de ces choses appartenait à Dieu seul.

— Grand'mère, dit-elle, laisse tout ton bien à Brigaut (Brigaut fondait en larmes). El, dit Pierrette en continuant, donne mille fr.mcs à celte bonne Adèle, qui me bassinait mon lit en cachette. Si elle était resiée chez mes cousins, je vivrais...

Ce fut à trois heures, le mardi de Pâques, par une belle journée, que ce petit ange cessa de souffrir. S >u héroïque grand'mère voulut la garder pendant la nuit avec les prêtres, et la coudre de ses vieilles mains roides dans le linceul. Vers le soir, Biigaut quitta la maison Auiïray; descendit chez Frappier.

— Je n'ai pas besoin, mon pauvre garçon, de te demander des nouvelles, lui dit le menuisier. — Père Frappier, oui, c'est fini pour elle, et non pas pour moi.

L'ouvrier jeta sur tout le bois de la boutique des regards à la fois sombres et perspicaces.

— Je te comprends, Brigaut, dit le bonhomme Frappier. Tiens, voilà ce qu'il te faut.

Et il lui montra des planches en chêne de deux pouces.

— Ne m'aidez pas, monsieur Frappier, dit le Breton ; je veux tout faire moi-même.

Brigaut passa la. nuit à raboter et ajuster la bière de Pierrette, et plus d'une fois il enleva d'un seul conp de rabot un ruban de bois humide de ses larmes. Le bonhomme Frappier le regardait faire eu fumant. Il ne lui dit que ces deux mots, quand sou premier garçon assembla les quatre morceaux : — Fais donc le couvercie à coulisse : ces pauvres parents ne l'enlendrout pas clouer.

Au jour, Brigaut alla chercher le plomb nécessaire pour doubler (a bière. Par un hasard extraordinaire, les feuilles de plomb coûtèrent exactement la somme qu'il avait donnée à Pierrette pour son vny. ■ de Nantes à Provins. Ce courageux Breton, qui avait résisté à l'ho rible douleur de faire lui-même la bière de sa chère compagne d'enfance, en doublant ces funèbres planches de tous ces souvenirs, ne tint pas à ce rapprochement : il défaillit et ne put emporter le plomb; le plombier l'accompagna en lui offrant d'aller avec lui pour souder la quatrième feuille une fois que le corps serait mis dans le cercueil. I.e Breton brûla le rabot et lous les outils qui lui avaient servi, il lit -es comptes avec Frappier, et lui dit adieu. L'héroïsme avec lequel ce pauvre garçon s'occupait, comme la grand'mère, à rendre les derniers devoirs à Pierrette, le lit intervenir dans la scène suprême qui couronna la tyrannie des Rogron.

Brigaut et le plombier arrivèrent assez, à temps chez M. AufTray p nr décider par leur force brutale une infâme et horrible question ; ciaire. La chambre mortuaire, pleine de monde, offrit aux deux ouvriers uu singulier spectacle. Les Bogrou s'étaient dressés hideux auprès du cadavre de leur victime, pour la torturer encore après sa mort. Le corps sublime de beauté de la pauvre cillant gisait sur le lit de sangle de sa grand'mère. Pierrette avait les yeux fermés, les cheveux en bandeau, le corps cousu dans un gros drap de colon.

Devant ce lit, les cheveux en désordre, à genoux, les mains cl. adues, le visage en feu, la vieille Lorrain criait : — Non, non, cela ne se fera pasl

Au pied du lit étaient le tuteur, M. Auiïray, le curé Péroux et M. II.»bert. Les cierges brûlaient encore.

Disant la grand mère étaient le chirurgien de l'hospice et M N 'raud, appuyés de l'épouvantable et doucereux Vinet. Il y avait un bu:, i :r. ' e i hirurgien de l'hospice était revêtu de son tau ier de dissection. Un de ses aides avait défait sa trousse et lui présentait un couteau à disséquer.

Celle scène lui troublée par le bruit du cercueil, que Brigaut et I ■■ plombier laissèrent tomber; car Bi gaut, qui marchait le premier, lui saisi d'épouvante a l'aspect de la < ii ille mère i o\ r in qui pleurait.

— Qu'y a-l-ilî demanda Brigaul en se plaçant à i ftté de la vielllo grand'mère et serranl convulsivement un ciseau qu'il apportait.— Il y a, dit la vieille, il y a, Brigaut, qu'ils veulent ouvrir lo corps de enfani, lui rendre la tête, lui crever le cœursprè sa mon eon pendant sa vie. — Qui? fit Brigaut d'une foix a bii er le tympan des

PIERRETTE

gens de justice. — Lus Rogron. — Par le saint nom de Dieu!... — Un moment, Brigaut, dit M. Auffray en voyant le Breton brandissant son ciseau. — Monsieur Auffray, dit Brigaut, pâle autant que la jeune morte, je vous écoule parce que vous êtes mongiepr Auffray; mais, en ce moment, je n'écouterais pas... — La justice! dit Auffray. — Ksl-ce qu'il y a une justice? s'écria le Breton. La justice, la voilà, ditil en menaçant l'avocat, le chirurgien et l'huissier de son ciseau qui brillait au soleil. — Mon ami, dit le curé, la justice a été invoquée par l'avocat de Jl Rogron, qui est sous le coup d'une accusation grave, et il est impossible de refuser à un iucttlpé les moyens de se juslili- Selon l'avocat de RI. Rogron, si la pauvre enfant que voici a succombé à son abcès dans la tête, sou ancien tuteur ne saurait être inquiété ; car il est prouvé que Pierrette a caché pendant longtemps le coup qu'elle s'était donné...— Assez ! dit Bi ig.ml. — Mon client... dit Vinet. — Ton client, s'écria le Breton, ira dans l'enfer et moi sur l'dcnafaud ; car, si quelqu'un de vous fait mine de toucher à celle que ton client a tuée, et si le carabin ne rentre pas son outil, je le tue net. — Il V a rébellion, dit Vinet, nous allons en instruire le juge.

Les cinq étrangers se retirèrent.

— Oh ! mon fds, dit la vieille en se dressant et sautant au cou de Brigaut, ensevelissons-la bien vile, ils reviendront!... — Une fois le plomb scelle, dit le plombier, ils u-oseront peut-être plus.

81. Auffray courut chez son beau -frère, M. Lesourd, pour tâcher d'arranger cette allaite. Vinet ne voulait pas autre chose. Une fois Pierrette morte, le procès relatif à la tutelle, qui n'était pas jugé, se trouvait éteint sans que personne pût en arguer pour ou contre les Rogron : la question demeurait indécise. Aussi l'adroit Vinet avait-il bien prévu l'effet que sa requête allait produire.

A midi M. Desfondrilles lit son rapport au tribunal sur l'instruction relative à Rogron, et le tribunal rendit un jugement de non-lieu parfaitement motivé.

Rogron n'osa pas se montrer à l'enterrement de Pierrette, auquel

isla toute la ville. Vinet avait voulu l'y entraîner ; mais l'ancien

ercier eut peur d'exciter une horreur universelle.

Brigaut quitta Provins après avoir vu combler la fosse où Pierrette fui enterrée, et alla de son pied à Paris. Il écrivit une pétition à la Dauphine pour, en considération du nom de son père, entrer dans la garde royale, où il fut aussitôt admis. Quand se lit l'expédition d'Alger, il écrivit encore à la Dauphine, pour obtenir d'être employé. Il était sergent, le maréchal Bourmont le nomma sous-lieutenant dans la ligne. Le bis du major se conduisit en homme qui voulait mourir. La mort a jusqu'à présent respecté Jacques Brigaut, qui s'est distingué dans toutes les expéditions récentes sans y trouver une blessure. Il est aujourd'hui chef de bataillon dans la ligne. Aucun officier n'est plus taciturne ni meilleur. Hors le service, il reste presque muet, se promeu-' seul et vit mécaniquement. Chacun devine et respecte une douleur inconnue. 11 possède quarante-six mille francs qui lui ont été légués par la vieille madame Lorrain, morte à Paris en 1829.

Aux élections de 1830, Vinet fut nommé député : les services qu'il a rendus au nouveau gouvernement lui ont valu la place de procureur général. Maintenant son influence est telle qu'il sera toujours nommé député. Rogron est receveur général dans la ville même où Vinet remplit ses fonctions; et, par un hasard surprenant, M. Tiphaine y est premier président de la cour royale, car le justicier s'est rattaché sans hésitation à la dynastie de juillet. L'ex-belle madame Tiphaine vit en bonne intelligence avec la belle madame Rogron. Vinet est au mieux avec le président Tiphaine.

Quant à l'imbécile Rogron, il dit des mots comme celui-ci : — Louis- Philippe ne sera vraiment roi que quand il pourra faire des nobles !

Ce mot n'est évidemment pas de lui. Sa santé chuucelante fait espé-

rer à madame Rogron de pouvoir épouser dans peu de temps le général marquis de Monlriveau, pair de France, qui commande le département et qui lui rend des soins. Vinet demande très-proprement des têtes, il ne croit jamais à l'innocence d'un accusé. Ce procureur général pur sang passe pour un des hommes les plus aimables du ressort, cl il n'a pas moins de succès à Paris et à la chambre; à la cour, il est un délicieux courtisan.

Selon la promesse de Vinet, le général baron Gouraud, ce noble débris de nos glorieuses armées, a épousé une demoiselle Matifat de Luzai clics, âgée de vingt-cinq ans, fille d'un droguiste de la rue des Lombards, et dont la dol était de cinquante mille écus. Il commande, comme l'avait prophétisé Vinet, un déparlement voisin de Paris. Il a élé nommé pair de Fiance à cause de sa conduite dans les émeutes sous le ministère de Casimir Périer. Le baron Gouraud fut un des généraux qui prirent l'église Saiut-Merry, heureux de taper sur les péquins qui les avaient vexés pendant quinze ans, et son ardeur a été récompensée par le grand cordon de la Légion d'honneur.

Aucun des personnages qui ont trempé dans la mort de Pierrette n'a le moindre remords. M. De.sfondrilles est toujours archéologue ; mais, dans l'intérêt de son élection, le procureur général Vinet a eu soin de le faire nommer président du tribunal. Sylvie a une petite cour et administre les biens de son frère ; elle prête à gros intérêts et ne dépense pas douze cents francs par an.

De temps en temps, sur celte petite place, quand un enfant de Provins y arrive de Paris pour s'y établir, et sort dejehez mademoiselle Rogron, un ancienpartisan des Tiphaine dit : — Les Rogron ont eu dans les temps une trisle affaire à cause d'une pupille... — Affaire de parti, répond le président Desfondrilles. On a voulu faire croire à des monstruosités. Celte Pierrette était une petite fille assez gentille et sans fortune ; par bonté d'àme ils l'ont prise avec eux ; au moment de se former, elle eut une intrigue avec un garçon menuisier; elle venait pieds nus à sa fenêtre y causer avec ce garçon, qui se tenait là, voyez-vous? Les deux amants s'envoyaient di ss billets doux au moyen d'une ficelle. Vous comprenez que dans son état, aux mois d'octobre et de novembre, il n'en fallait pas davain ^e pour faire aller a mal une fille qui avait les pâles couleurs. Les Rogron se sont admirablement bien conduits : ils n'ont pas réclamé leur part de l'héritage de celle petite, ils ont tout abandonné à sa grand'mère. La inorale de cela, mes amis, est que le diable nous punit toujours d'un bienfait. — Ah ! mais c'est bien différent, le père Frappier me racontait cela tou» autrement. — Le père Frappier consulte plus sa cave que sa mémoire, dit alors un habitué du salon de mademoiselle Rogron. — Mais le vieux M. llabert... —Oh! celui-là, vous savez son affaire?— Non. — Eli bien! il voulait faire épouser sa sœur à M. Rogron, le receveur général.

Deux hommes se souviennent chaque jour de Pierrette : le médecin Martener et le major Brigaut, qui seuls connaissent l'épouvantable vérité.

Pour donner à ceci d'immenses proportions, il suffit de rappeler qu'en transportant la scène au moyen âge et à Rome sur ce vaste théâtre, une jeune fille sublime, Béatrix Cenci, fut conduite au supplice par des raisons et par des intrigues presque analogues à celles qui menèrent Pierrette au tombeau. Béatrix Cenci n'eut pour tout défenseur qu'un artiste, un peintre. Aujourd'hui l'histoire et les vivants, sur la foi du portrait de Guido Reni, condamnent le pape, et fout de Béatrix une des plus touchantes victimes des passions infâmes et du factions.

Convenons entre nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose si Dieu u'cxistail pas

Novembre, 183a

nu ne nkhketti.

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LE CU11É DE TOURS

A DAVID, STATUAIP.E.

La durée de l'œuvre sur laquelle j'inscris voire nom, deus fois illustre dans ce siècle, est très problématique ; tandis que vous gravez le mien sur le bronze qui sur\it aux nations, ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnayeur. Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de tètes couronnées dans votre ate.'ier, quand ils retrouveront parmi les cendres de Paris ces existences par vous perpétuées au delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront voir des dynasties? A vous donc ce divin privilège, à moi la reconnaissance.

se Balzac.

Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birotteau, principal personnage de celte histoire, fut surpris par une averse en revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait donc, aussi promplement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la petite place déserte nommée le Cloître, qui se trouve derrière le chevet de Saint - Gatien , à Tours.

L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte. Or. entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour laquelle le bon piètre éprouvait le pins d'aversion, était le subit arrosement de ses souliers à larges agrafes d'argent, et l'immersion de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons de flanelle dans lesquels il s'empaquetait en tout temps les pieds avec le soin que les ecclésiastiques prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement quelques preuves de sa constance. Néanmoins, comme le pavé du Cloître est toujours sec, que l'abbé Birotteau avaitgagné trois livres dix sous au

wisth chez madame de Lislomere. il endura la pluie avec résignation depuis le milieu de la place de l'archevêché, où elle avait commencé à tomber eu abondance. Eu ce moment, il caressait d'ailleurs sa chimère, un désir déjà vieux de douze ans, un désir de prêtre! un désir qui, formé tous les soirs, paraissait alors près de s'accomplir; enfin, sil 'enveloppait lro|> bien dans l'aïunussc d'un canonical vacant pour sentir les intempéries de l'air. Pendant la soirée, les personnes habituellement réunies chez, madame de Lislomere lui avaient presque garanti sa ii.uiiiiwiie.il a la pi... •: di clianoine, alors vacante au chapitre

métropolitain de Saint-Catien, en lui prouvant que personne ne la méritait mieux que lui, dont les droits longtemps méconnus étaient incontestables. S'il eût perdu au jeu. s'il eûl appris que l'abbé Poirel, son concurrent, passait chanoine, le bonhomme eût alors trouvé la pluie bien froide : peut-être eût-il médit de l'existence. Mais il se trouvait dans une de ces rares circonstances de la vie où d'heureuses sensations font tout oublier. En hâtant le pas, il obéissait à un mouvement machinal, et la vérité, si essentielle dans une histoire des mœurs, oblige à dire qu'il ne pensait ni à l'averse, ni à la goutte.

Jadis, il existait dans le Cloître, du côlé de la grand'rue, plusieurs maisons réunies par une clôture, appartenant à la cathédrale, et où logeaient quelques dignitaires du chapitre. Depuis l'aliénation des biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une rue, nommée rue de la Psaletie, et par laquelle on va du Cloître à la grand'rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois le grand chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance. Le coté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Catien, qui sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser en doute si la cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique logis. Mais, en examinant les arabesques et la forme des fenêtres, le cintre de la porte et l'extérieur de cette maison brunie par le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait partie du monument magnifique avec lequel elle est mariée- Un antiquaire, s'il y en avait à l'ours, une dos villes les moins littéraires de France, pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître.

quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le portail de ces habitations ecclésiastiques, et qui devait s'harinonier au cade l'édifice. Située au nord de Saint-Catien, celle maiconlinuellement dans les ombres projetées par celte grande cathédrale, sur laquelle le temps s jeté son manteau noir,

imprime ses rides, semé son froid humide, ses mOUSSeS et ses hautes herbes. Aussi celle habitation est - clic toujours enveloppée dans un profond silence, interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des offices, qui franchi! les murs de l'église, ou par les i ris des choucas niellés dans le sommet des clochers, Cel endroit est nu désert de pierres, une solitude pleine de physionomie, cl qui ne

L'a bbé Birottciu

ractere gênera son se trouve

LE CURÉ DE TOURS

Peut cire habitée que par des êtres arrivés à une nullité complète, ou «loués d'une force d'âme prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occupée par des abbés, et appartenait à une vieille fille nommée mademoiselle Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la Terreur, par le père de mademoiselle Gamard, comme depuis vingt ans cette vieille fille y logeait des prêtres, personne ne s'avisait de trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien national : peut-être les gens rellgleui lui supposaient-Us l'intention de le léguer au chapitre, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la destination changée.

L'abbé Birotteau se dirigeait donc vers cette maison, où il demeurait depuis deux ans. Son appartement avait été, comme l'était alors le canonicat, l'objet de son envie et son hoc erat in votis pendant une douzaine d'années. Etre le pensionnaire de mademoiselle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de sa vie ; et peutêtre résument-ellesexactement l'ambition d'un prêtre, qui, se considérant comme en voyage vers l'éternité, ne peut souhaiter en ce monde qu'un bon gite, une bonne table, des vêtements propres, des souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la bète, et un canonicat pour satisfaire l'amour-propre, ce sentiment indicible qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y a des grades parmi les saints. Mais la convoitise de l'appartement alors habité par l'abbé Birotteau, ce sentiment minime aux yeux des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion pleine d'obstacles, et, comme les pluscriminellespassions, pleine d'espérances , de plaisirs et de remords.

La distribution intérieure et la contenance de sa maison n'avaient pas permis à mademoiselle Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés. Or, environ douze ans avant le jour où Birotteau devint le pensionnaire de celle lille, elle s'était chargée d'entretenir en joie ei en sanlé M. l'abbé Troubert et M. l'abbé Chapeloud.

L'abbé Troubert vivait, l'abbé Chapeloud était mort, et Birotteau lui avait immédiatement succédé. Feu M. l'abbé Chapeloud, ensonvivant chanoine de Saint-Gatien. avait été l'ami intime de l'abbé Birotteau.

Toutes les fois que le vicaire était entré chez le chanoine, il en a-ait admiré constamment l'appartement, les meubles et la bibliolhèqv..;. De celte admiration naquit un jour l'envie de posséder ces belles choses. 11 avait été impossible à l'abbé Birotteau d'étouffer ce désir, qui souvent le fit horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais qui allait toujours croissant. L'abbé Chapeloud et son ami Birotteau n'étaient pas riches : tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres, et leuir siinces économies furent employées à passer les temps malheureux. Je la révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l'abbé Chapeloud fut nommé chanoine r'e Saint-Gatien, et Birotteau devint vicaire de la cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué; mais il n'y vit rien

L'auM Troubert.

autre chose. Le début de cette concupiscence mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que, plus tard, il aimera toujours.

Cet appartement, desservi par un escalier en pierre, se trouvait dans un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Troubert occupait le rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage du principal bâtiment, situé sur la rue. Lorsque Chapeloud enlra dans son logement, les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les, chambranles des cheminées en pierre assez mal sculptée n'avaiea» jamais été peints. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons. Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant la:,ssédeux mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à Vempletie d'une bibliothèque en chêne, provenant de la démolition d'un château dépecé par la bande noire, et remarquable par des sculptures dignes de l'admiration des artistes. L'abbé fit celle acquisition, séduit moins par le bon marché que par la parfaite concordance qui existait entre les dimensions de ce meuble et «elle* de la galerie. Ses économies lui permirent alors de restaurer entiètt=ienl la galerie, jusque là pauvre et délaissée.

Le parquet fut soigneusement frotté, le plafond blanchi, et les* boiseries furent peintesdemanière à figurer les teintes et les nœuds du chêne. Une cheminée de marbre remplaça l'ancienne. Le chanoine eut assez de goût pour chercher et poutïtrouver de vieux fauteuils en bois denoyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles de Boule achevèrent de donner à celle galerie une physionomie pleine de caractère. Dans l'espace de deux ans, les libérables de plusieurs personnes dévote», et des legs de oes pieuses pénitentes, çgcique légers, remplirent de livres» les rayons de la bibliothèque alors vide. Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien oratorien, lui légua en mourant une collection complète in-folio des Pères de l'Eglise, et plusieurs autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. * Birotteau, surpris de plus en plus par les transformations successives de cette galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise : il souhaita

* posséder ce cabinet, si bien en rapport avec la gravité des mœurs ecclésiastiques. Cette passion s'accrut de jour en jour : occupé pendant des journées entières à travailler dans cet asile, le vicaire put en apprécier le silence et la paix, après en avoir primitivement admiré l'heureuse distribution. Pendant les années suivantes, l'abbé Chapeloud fit de la cellule un oratoire que ses dévotes amies se plurent à embellir. Plus lard encore, une dame offrit au chanoine, pour sa chambre, un meuble en tapisserie qu'elle avait fait elle-même pendant longtemps sous les yeux de cet homme aimable sans qu'il en soupçonnât la destination. 11 en fut alors de la chambre à coucher comme de la

* galerie, elle éblouit le vicaire. Enfin, trois ans avant sa mort, l'abbé Chapeloud avait complété le comfortable de son appartement en eu décorant le salon. Quoique suintaient garni de velours d'Utr-jchl

LES CÉLIBATAIRES

ronge, le meuble avait séduit Birotteau. Depuis le jour où le camarade du chanoine vit les rideaux de tournas rouge, les meubles d'acajou, le lapis d'Aubusson qui ornaient cette vaste pièce peinte à neuf, l'appartement de Cbapetoud devint pour lui l'objet d'une monomanie secrète. Y demeurer, se coucher dans le lit à grands rideaux de soie où couchait le chanoine, et trouver toutes ses aises autour de lui, comme les trouvait Chapeioud, fut pour Birotte;iu le bonheur complet: il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra, chea l'abbé Birotteau, d;ms le sentiment secret et profond avec lequel il désirait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé Chapeioud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui conduit par une sincère affection, mais en apprenant l'indisposition du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait malgré lui, dans le fond de son àme, mille pensées dont la formule la plus simple était toujours: — Si Chapeioud mourait, je pourrais avoir son logement. Cependant, comme Birotteau avait un cœur excellent, des idées étroites et une intelligence bornée, il n'allait pas jusqu'à concevoir les moyens de se faire léguer la bibliothèque et les meubles de son ami.

L'abbé Chapeioud. égoïste aimable et indulgent, devina la passion de son ami, ce qui n'était pas dillicile, et la lui pardonna, ce qui peut senbler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont l'amitit! resta toujours la même, ne cessa-t-il pas de se promener avec son ami tous les jours dans la même allée du Mail de Tours, sans lui faire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années à cette promenade. Birotteau, qui considérait ses vœux involontaires comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand dévouement pour 1 abbé Chapeioud. Celui-ci paya sa dette envers une fraternité si naïvement sincère, en disant, quelques jours avant sa mort, au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne : — Pour celte fois, lu auras l'appartement; je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son testament, l'abbé Chapeioud légua sa bibliothèque et son mobilier à Birotteau. La possession de ces choses si vivement désirées, et la perspective d'être pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent beaucoup la douleur que causait à Birotteau la perte de son ami le chanoine : il ne l'aurait peut-être pas ressuscité, mais il le pleura. Pendant quelques jours, il fut comme Gargantua, dont la femme étant morte en accouchant de Pantagruel, ne savait s'il devait se réjouir de la naissance de son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne Badbec, et qui se trompait en se réjouissant de la mort de sa femme, et déplorant la naissance de Pantagruel.

L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil à vérifier les ouvrages de sa bibliothèque, à se servir de ses meubles, à les examiner, en disant d'un ton qui, malheureusement, n'a pu être noté : — Pauvre Chapeioud ! Enfin sa joie et sa douleur l'occupaient tant, qu'il ne ressentit aucune peine de voir donner à un autre la place de chanoine, dans laquelle feu Chapeioud espérait avoir Birotteau pour successeur. Mademoiselle Gamard ayant pris avec plaisir le vicaire en pension, celui-ci participa dès lors à toutes les félicités de la vie matérielle que lui vantait le défunt chanoine. Incalculables avantages ! A entendre feu l'abbé Chapeioud, aucun de tous les prêtres qui habitaient la ville de Tours ne pouvait être, sans en excepter l'archevêque, l'objet de soins aussi délicats, aussi minutieux que ceux prodigués par mademoiselle Gamard à ses deux pensionnaires. Les premiers mots que disait le chanoine à son ami, en se promenant sur le Mail, avaient presque toujours trait au succulent dîner qu'il venait de faire, et il était bien rare que, pendant les sept promenades de la semaine, il ne lui arrivât pas de dire au moins quatorze fois : — Cette excellente fille a certes pour y ,ation le service ecclésiastique. — Pensez donc, disait l'abbé Chapelo ,d à Birotteau, que, pendant douze années consécutives, linge blanc, 3iDcs, surplis, rabats, rien ne m'a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en nombre suffisant, et sentant l'iris. Mes meubles sont frottés, et toujours si bien essuyés, que, depuis longtemps, je ne connais plus la poussière. En avez- vous vu un seul grain chez moi? Jamais! Puis le bois de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes ; bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma chambre. Je ne me souviens pas d'avoir sonné deux lois, en dix ans, pour demander quoi que ce lût. Voilà vivre! IS'avoir à chercher, pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin, mon soufflet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en suis pas plaint deux fois. Brst, le lendemain mademoiselle m'a donné un très-joli soufllet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me voyez tisonnant.

Birotteau, pour toute réponse, disait : — Sentant l'iris ! Ce tentant l'iris le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient un bonheur fantastique pour le pauvre vicaire, à qui ses rabats et ses aubes faisaient tourner la tête ; car il n'avait aucun nr'llre, et oubliait assez fréquemment de commander son dllier. Aussi, soit on quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle Gamafd à Baint-

(ialien, ne manquait-il jamais de lui jeter tffl regard doux el bienveillant, comme sainie Thérèse pouvait en Jeter au i lel. Le hirn-éire que désire tonte créature, ri qu'il avait si souvent rêvé, lui était doue échu. Cependant, comme il est diificile à tout le monde, même 6 •« pr«Krc,

de vivre sans un dada, depuis dix-huit mois, l'abbé Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait d'un canouieat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité de sa nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de Listomère, lui tournaient-elles si bien la tête, qu'il ne se rappela y avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être même, sans la pluie qui tombait alors à torrents, ne s'en serait-il pas souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait en lui-même tout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion, les personnes de la société de madame de Listonère, vieille dame chez laquelle H passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement comme pouf (lire à la servante de ne pas le faire attendre. Puis il se serra dans la coin de la porte, afin de se laisser arroser le moins possible ; mais l'eau qui tombait du toit coulait précisément sur le bout de ses souliers, et le vent poussa par moments sur lui certaines bouffées de pluie assez semblables a des douches. Après avoir calculé le temps nécessaire pour sortir de la cuisine et venir tirer le cordon placé sous la porte, il resonna encore de manière à produire un carillon lies-significatif. — Ils ne peuvent pas être sortis, se dit-il en n'entendant aucun mouvement dans l'intérieur. Et pour la troisième fois il recommença sa sonnerie, qui retentit si aigrement dans la maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la cathédrale, qu'à ce factieux tapage il était impossible de ne pas se réveiller. Aussi, quelques instants après, n'entendit-il pas, sans un certain plaisir mêlé d'humeur, les sabots de la servante qui claquaient sur le petit pavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne finit pas aussitôt qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Marianne fut obligée d'ouvrir la serrure de la porte avec la grosse clef et de défaire les verrous. — Comment me laissez- vous sonner trois fois par un temps pareil? dit-il à Marianne. — Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le monde est couche depuis longtemps, les trois quarts de dix heures sont sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n'étiez pas sorti. — Mais vous m'avez bien vu partir, vous ! D'ailleurs mademoiselle sait bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis. — Ma foi! monsieur, j'ai fait ce que mademoiselle m'a commandé de faire, répondit Marianne eu fermant la porte.

Ces paroles portèrent à l'abbé Birotleau un coup qui lui fut d'autant

lus sen-ible, que sa rêverie l'avait rendu plus complètement heureux.

I se lut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir, qu'il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d'entrer dans la cuisine, Marianne mena l'abbé chez lui, où le vicaire aperçut sou bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans une espèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de surprise, il entra promplement dans sa chambre, n'y vit pas de leu dans la cheminée, et appela Marianne, qui n'avait pas encore eu le temps de descendre.

— Vous n'avez donc pas allumé de feu? dit-il. — Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.

Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était resté couvert depuis le malin.

— J'ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.

Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu'il ne trouvait pas au milieu de son lapis de lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fil, sur la manière dont Marianne éiait habillée, certains observations par lesquelles il lui fut (.Jmontré qu'elle ne sorlait pas de son lit, comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui. pendant dixhuit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se !ivra soudain à de très-grandes réflexions sur ces quatre événements, imperceptibles pour tout autre, mais qui, pour lui, constituaient quatre catastrophes. 11 s'agiss;iii évidemment de la perle entière de son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne relavement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir SOT la table de l'antichambre, et dans la station forcée qu'on lui avait ménagée, par la pluie, sur le seuil de la porte.

Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut allumée, et que Marianne l'eut quille sans lui demander, comme elle le faisait jadis : — Monsieur a-i-il encore besoin de qnelquo

chose? l'abbé Hirotleau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque chose de triste. Le bonhomme était ai râblé sous le pressentiment dan affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau Cartel, sur la commode, sur les sièges, les rideaux, les lapis, le lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une

Vierge du Valenlin, sur nu ChrlSI de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de celte chambre; el Impression de sa physionomie révéla les douleurs du plus tendre adieu qu'un amant ail jamais fait à sa première maiiressc, ou un vieillard à ses derniers arbre*

LE CURE DE TOURS

plantés. Le vicaire venait de reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup plus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles'lilles n'ont-elles pas toutes un certain talent pour accentuer les actions et les mots que la liaine leur suggère? Elles égratigncnt à la manière des chats. Puis, non-seulement elles blessent, mais elles éprouvent du plaisir à blesser et à faire voir à leur victime qu'elles l'ont blessée. Là où un homme du monde ne se serait pas laissé griffer deux fois, le bon Birotteau avait besoin de plusieurs coups de patte dans la figure avant de croire à uue intention méchante.

Aussitôt, avec cette sagacité questionneuse que contractent les prêtres habitués à diriger les consciences et à creuser des riens au fond du confessionnal, l'abbé Birotteau se mit à établir, comme s'il s'agissait d'une controverse religieuse, la proposition suivante : — En admettant que mademoiselle Gamard n'ait plus songé à la soirée de madame de Listomère, que Marianne ait oublié de faire mon feu, que l'on m'ait cru rentre ; attendu que j'ai descendu ce malin, cl moimême ! mon bougeoir!!! il est impossible que mademoiselle Gamard, en le voyant dans son salon, ail pu me supposer couché. Ergo, mademoiselle Gamard a voulu me laisser à la porte par la pluie; et, en faisant remonter mon bougeoir chez moi, elle a eu l'intention de nie faire connaître... — Quoi? dit-il tout haut, emporté par la gravité des circonstances, en se levant pour quitter ses habits mouillés, prendre sa robe de chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons différents les phrases suivantes, qui toutes lurent terminées d'une voix de fausset, comme pour remplacer des points d'interjection. — Une diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a pas dû oublier mon leu! C'est mademoiselle qui lui aura dit de ue pas l'allumer! Il faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur de lui déplaire! Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud ! I! me sera impossible de vivre au milieu des tourments que... A mon âge...

Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant deux ans, après lavoir si longtemps désiré. Hélas! les secrets motifs du sentiment (pie mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être éternellement inconnus, non qu ils fussent difficiles à deviner, mais parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les grandes aines et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger. Un homme de génie ou un intrigant seuls, se disent : — J'ai eu tort. L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise, dont l'instruction n'était en quelque sorte que plaquée à force de travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient, l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui la majeure partie des pratiques sociales était complètement étrangère. Seulement, l'égoisme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé par l'égoisme particulier au prêtre, et par celui de la vie étroite que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui sans qu'il s'en doulàt. Si quelqu'un eût pu trouver assez d'intérêt à fouiller lame du vicaire, pour lui démontrer que, dans les infiniment petits détails de son existence et dans le£ devons minimes de sa vie privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié de bonne foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous tiennent peu compte de notre innocence, ils veulent et savent se venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il lût, dut être soumis aux effets de cette grande justice distributive, qui va toujours chargeant le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais les malheurs de la vie.

Il y eut cette différence entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire, que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloup vint se mettre en pension chez mademoiselle Gamard, il sut parfaitement juger le caractère de son hôtesse. Le confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que le malheur de se trouver en dehors de la société met d'amertume au cœur d'une vieille fille? il calcula donc sagement sa conduite chez mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors que trente-huit ans, gardait encore quelques prétentions, qui, chez ces discrètes personnes, se changent plus tard en une haute estime d'eHes-mèmes. Le chanoine comprit que, pour bien vivre avec mademoiselle Gamard, il devait lui toujours accorder les mêmes attentions et les mêmes soins, être plus infaillible que ne l'est le pape. Pour obtenir ce résultat, il ne laissa s'établir entre elle et lui que les points de contact strictement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent nécessairement entre des Îiersonnes vivant sous le même toit. Ainsi, quoique l'abbé Troubert et ut lissent régulièrement trois repas par jour, il s'était abstenu de par-

tager le déjeuner commun, en habituant mademoiselle Gamard à lui envoyer dans son lit une tasse de calé à la crème. Puis, il avait évité les ennuis du souper en prenant tous les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées. 11 voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la journée que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instants avant l'heure fixée. Durant cette espèce de visite polie, il lui avait adressé, pendant les douze'années qu'il passa sous son toit, les mêmes questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait dormi mademoiselle Gamard durant la unit, son déjeuner, les petits événements domestiques, l'air de sou visage, l'hygiène de sa personne, le temps qu'il faisait, la dmée des offices, les incidents de la messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre, faisaient tons les frais de celle conversation périodique. Pendant le dîner, il procédait toujours par des (laiteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un poisson, du bon goût des assaisonnements ou des qualités d'une sauce, aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de maison. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille lillc en vantant l'art avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures, ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, et autres inventions gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon jaune de son hôtesse, sans dire que, dans aucune maison de Tours, on ne prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster. Grâce à celte parfaite entente du caractère de mademoiselle Gamard, et à celte science d'existence professée pendant douze années par le chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre point de discipline intérieure. L'abbé Chapeloud avait tout d'abord reconnu les angles, les aspérités, le roche de cette vieille fille, et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle que 1 abbé Chapeloup était un homme très-aimable, extrêmement facile à vivre, et de beaucoup d'esprit.

Quant à l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien. Complètement entré dans le mouvement de sa vie comme un satellite dans l'orbite de sa planète, Troubert était pour elle une sorte de créature intermédiaire entre les individus de l'espèce humaine et ceux de l'espèce canine: il se trouvait classé dans son cœur immédiatement avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin poussif qu elle aimait tendrement; elle le gouvernait entièrement, et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien des personnes, parmi celles de la société de mademoiselle Gamard, pensaient que l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune de la vieille fille, se l'attachait insensiblement par une continuelle patience, et la dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser apercevoir en lui le moindre désir de la mener.

Lorsque l'abbé Chapeloud mourut, la vieille fille, qui voulait un pensionnaire de mœurs douces, pensa naturellement au vicaire. Le testament du chanoine n'était pas encore connu, que déjà mademoiselle Gamard méditait de donner le logement du défunt à son bon abbé Troubert, qu'elle trouvait fort mal au rez-de-chaussée. Mais quand l'abbé Birotteau vint stipuler avec la vieille fille les conventions chirographaires de sa pension, elle le vit si fort épris de cet appartement, pour lequel il avait nourri si longtemps des désirs dont la violence pouvait alors être avouée, qu'elle n'osa lui parler d'un échange, et fit céder l'affection aux exigences de l'intérêt. Pour consoler le bien-aimé chanoine, mademoiselle remplaça les larges briques blanches deChàteau-Begnault qui formaient le carrelage de l'appartement par un parquet en point de Hongrie, et reconstruisit une cheminée qui fumait.

L'abbé Birotteau avait vu pendant douze ans son ami Chapeloud, sans avoir jamais eu la pensée de chercher d'où procédait l'extrême circonspection de ses rapports avec mademoiselle Gamard. En venant demeurer chez celte sainie fille, il se trouvait dans la situation d'un amant sur le point d'être heureux. Quand il n'aurait pas été déjà naturellement aveugle d'intelligence, ses yeux étaient trop éblouis par le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard, et de réfléchir sur la mesure à mettre dans ses relations journalières avec elle.

Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne essentiellement charitable, la femme de l'Evangile, la vierge sage, décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un céleste parfum. Aussi, avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient à un but longtemps souhaité, avec la candeur d'un enfant et la niaise étourderie d'un vieillard sans expérience mondaine,rentra-t-il dans la vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile d'une araignée. Ainsi, le premier jour où il vint dîner et coucher chez la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis en interrompant una conversation pour sortir. Il y resla donc pendant toute la soirée.

Une autre vieille tille, amie de Birotteau, nommée mademoigelJa Sa*

LES CELIBATAIRES.

Innion do Villenoix. vint le soir. Mademoiselle Gamard eut mIots la joie d'organiser chez elle une partie de boston. Le vicaire trouva, en se couchant, qu'il avail passé une très-agréable soirée. Ne connaissant encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert, il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Peu de personnes montrent tout d'abord leurs défauts a nu. Généralement, chacun tache de m' donner une écorce attrayante. L'abbé Birottean conçut donc le r.liarniant projet de consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard, au lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quelques années, enfanté un désir qui se reproduisait plus fort de jour en jour. Ce désir, que forment les vieillards et même les jolies femmes, était devenu chez elle une passion semblable à celle de Birolleau pour l'appartement de sou ami Chapeloud, et tenait au cœur de la vieille fille par /tes sentiments d'orgueil et d'égoïsme, d'envie et de vanité qui préexistent chez les gens du inonde. Cette histoire est de tous les temps : il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont agir ces personnages pour trouver la raison coelliciente des événements qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société.

Mademoiselle Gamard passait alternativement ses soirées dans six ou huit maisons différentes. Soit qu'elle regrettât d'être obligée d'aller chercher le monde, et se crût en droit, à son âge, d'en exiger quelque retour; soit que son amour-propre eût été froissé de ne point avoir de société à elle ; soit enfin que sa vanité désirât les compliments et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition était de rendre son salon le point d'une réunion vers laquelle chaque soir un certain nombre de personnes se dirigeassent avec plaisir. Quand Birotteau et son amie mademoiselle Salomon eurent passé quelques soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient abbé Troubert, un soir, en sortant de Saint-Galien, mademoiselle Gamard dit aux bonnes amies, de qui elle se considérait comme l'esclave jusqu'alors, que les personnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir une fois par semaine chez elle, où elle réunissait un nombre d'amis suffisant pour faire une partie de boston ; elle ne devait pas laisser seul l'abbé Birotteau, son nouveau pensionnaire ; mademoiselle Salomon n'avait pas encore manqué une seule soirée de la semaine; elle appartenait à ses amis, et que... et que... etc., etc.. Ses paroles furent d'autant plus humblement altières et abondamment doucereuses, que mademoiselle Salomon de Villenoix tenait à la société la plus aristocratique de Tours. Quoique mademoiselle Salomon vînt uniquement par amitié pour le vicaire, mademoiselle Gamard triomphait de l'avoir dans son salon, et se vit, grâce à l'abbé Birotteau, sur le point de faire réussir sou grand dessein de former un cercle qui pût devenir aussi nombreux, aussi agréable, que l'étaient ceux de madame de Listomére, de mademoiselle Merlin de la Blottiere, et autres dévotes en possession de recevoir la société pieuse de Tours.

Mais, hélas ! l'abbé Birotteau fit avorter l'espoir de mademoiselle Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur vie sont parvenus à jouir d'un bonheur souhaité longtemps, ont compris la joie que put avoir le vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis, entraînant avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse Gamard avait à peine recrulé cinq à six personnes, dont l'assiduité fut liés -problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour constituer un boston. Elle fut donc forcée de faire amende honorable et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles filles se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mêmes pour ne pas rechercher les agréments équivoques de la société.

La cause de celte désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu de l'arrêt : Malheureux les pauvres d'esprit! il ne pouvait, comme beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient (faillies sols. Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus èlre amusés qu'ils s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes, jointe au besoin qu'ils éprouvent de. divorcer perpétuellement avec eux-mêmes, produit celte passion pour le mouvement, celle nécessiié d'être toujours là où ils ne sont pas qui les distingue, ainsi que les êtres dépourvus de sensibilité et ceux dont la destinée est manquée, ou qui soutirent par leur faute.

S;uis irop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans 8' expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé liirolleaii s'aperçut un pin lard, pour son malheur, dis défauts qu'elle partageait avec toutes les vieilles lilles, et de ceux qui lui étaient particuliers. Le mal, chez, autrui, tranche si vigoureusement sur le bien, qu'il nous frappe presque toujours la vue avant de nous blesser. Ce phénomène moral justifierait, au besoin, la pente qui nous porte plus ou moins vers la médisance. Il est, Bocialcmenl parlant, si naturel de se moquer des imperfections d'autrui, que nous devrions pardonner le bavardage railleur <pie nos ridicules autorisent, ci ne nous étonner que de la calomnie. Mais les veux du bon ( ir.airo n'étaient jamais à ce point d'oplique/pu permet aux gens du monde de voir et d'éviter promptomeriiles i pi

rilcs du voisin ; il fut donc obligé, pour reconnaître les défauts de son hôtesse, de subir l'avertissement que donne la nature à toutes ses créations, la douleur !

Les vieilles lilles n'ayant pas fait plier leur caractère et leur vie à une autre vie ni à d'autres caractères, comme l'exige la destinée de la femme, ont, pour la plupart, la manie de vouloir lont faire plier autour d'elles. Chez mademoiselle Gamard, ce sentiment dégénéraîl en despotisme; mais ce despotisme ne pouvait se prendre qu'à de petites choses. Ainsi, entre mille exemples, le panier de fiches et de jelons posé sur la table de boston pour l'abbé Birotteau devait rester à la place où elle l'avait mis; et l'abbé la contrariait vivement en le dérangeant, ce qui arrivait presque tous les soirs. D'où procédait cette susceptibilité stupidement portée sur des riens, et quel en était le but? Personne n'eût pu le dire, mademoiselle Gamard ne le savait pas ellemême. Quoique très-mouton de sa nature, le nouveau pensionnaire n'aimait cependant pas plus que les brebis à sentir trop souvent la boulette, surtout quand elle est armée de pointes. Sans s'expliquer la haute patience de l'abbé Troubert, Birotteau voulut se soustraire au bonheur que mademoiselle Gamard prétendait lui assaisonner à sa manière, car elle croyait qu'il en était du bonheur comme de ses confitures; mais le malheureux s'y prit assez maladroitement, par suite de la naïveté de son caractère. Ce»e séparation n'eut donc pas lieu sans bien des tiraillements et des picoieries auxquels l'abbé Birotteau s'efforça de ne pas se montrer seirtble.

A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomére, trois chez mademoiselle Salomon, et les deux antres chez mademoiselle Merlin de la Blottiere. Ces personnes appartenaient à la partie aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard n'était point admise. Aussi l'hôiesse lut-elle vivement outragée par l'abandon de l'abbé Birotteau. qui lui faisait sentir son peu de valeur : toute espèce de choix implique un mépris pour l'objet refusé.

— M. Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé Troubert aux amis de mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet! ïl lui faut du beau monde, du luxe, des conversations à saillies, les médisances de la ville.

Cc& paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard à justifier l'excellence de son caractère aux dépens de Birolteau.

— Il n'a pas déjà lant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomére. Oh! j'ai bien perdu en perdant l'abbé Chapeloud. Quel homme aimable el facile à vivre! Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre difficulté ni le moindre désagrément avec lui.

Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocratique, pour mi homme essentiellement difficultueux et très-difficile à vivre. Puis la vieille tille eut. pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles disaient, ne cessèrent de lui répéter : — Comment vous, si douce et si bonne, avezvous inspiré de la répugnance... Ou : — Consolez-vous, ma chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue, que... etc.

Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître, l'endroit le plus désert, le plus sombre el le plus éloigné du centre qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire.

Entre personnes sans cesse en présence, la haine el l'amour vont toujours croissant : on trouve à tout moment des raisons pour s'aimer ou se haïr mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à mademoiselle Gamard. Dix-huit mois après l'avoir pris en pension, au moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le silence de la haine, et s'applaudissait d'avoir su très-bien corder avec la vieille fille, pour se servir de son expression, il lut pour elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement calculée. Les quatre circonstances capitales de la porte fermée, des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez lui. pouvaient seules lui révéler celle inimitié terrible, dont les dernières conséquences ne devaient le frapper qu'an moment OÙ elles seraient irréparables. Tout en s endormant, le lion vicaire S6 creusai! donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien vile le fond, pour s'expliquer la conduite singulièrement impolie de mademoiselle Gamard. En effet, ayant agi jadis très-logiquement en obéissaui aux lois naturelles de son égoïsme, il lui était impossible de deviner ses torts envers son hôtesse.

Si les choses grandes sont simples à comprendre, faciles à exprimer, les petitesses de la vie veulent beain oup de détails. Les événements qui constituent en quelque sorte l'avant-scène de ce drame

bourgeois, mais où les passions se retrouvent tout aussi violentes <| ne

si elles étaient excitées par «le grandi intérêts, exigeaient cette longue introduction, cl il eût éié difficile à un historien exact d eu resserrer les minutieux développements.

LE CURÉ DE TOURS

Le lendemain matin, en s'éveillant, Birotteau pensa si fortement à non canonicat, qu'il ne songeait plus aux quatre (circonstances dans lesquelles il avait aperçu la veille les sinistres pronostics d'un avenir plein de malheurs. Le vicaire n'était pas homme à se lever sans feu, il sonna pour avertir Marianne de son réveil et la faire venir chez lui : puis il resta, selou son habitude, plongé dans les rêvasseries soinuolescentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à ce dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se passa sans que Marianne eût paru. Le vicaire, à moitié chanoine, allait sonner de nouveau, quand il laissa le cordon de sa sonnette eu entendant le bruit d'un pas d'homme dans l'escalier. En effet, l'abbé Troubert, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur l'invitation de Birotteau.

Cette visite, que les deux abbés se faisaient assez régulièrement une fois par mois l'un à l'autre, ne surprit point le vicaire. Le chanoine s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé le feu de son quasi collègue. Il ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une voix rode, lui dit de venir chez Birotteau ; puis, se retournant vers son frère : — Si mademoiselle apprenait que vous n'avez pas de feu, elle gronderait Marianne.

Après cette phrase, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui lui fissent espérer d'être nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses démarches, et lui dit naïvement quelles étaient les personnes auprès desquelles madame de Listomère agissait, ignorant que Troubert n'avait jamais su pardonnera cette dame de ne !pas l'avoir admis chez elle, lui, l'abbé Troubert, déjà deux fois désigné pour être vicaire générai du diocèse.

Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant de contrastes qu'en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert, grand et sec, avait «un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Bonde et rougeaude, la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées; tandis que , celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes, contractait en certains moments une expression pleine d'ironie ou de dédain : mais il fallait cependant l'examiner avec attention pour y découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans un calme parlait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées sur deux yeux orangés dont le regard devenait à sou gré clair et perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur les traits. Plusieurs personnes avaient pu d'abord le croire absorbé par une baille et profonde ambition ; mais celles qui prétendaient le mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand il lui arrivait à être agréablement ému, il lui échappait un sourire faible qui se perdait dans les plis de son visage. Birotteau était, au contraire, tout expansion, tout franchise; aimait les bons morceaux, et s'amusait d'une bagatelle avec la simplicité d'un homme sans fiel ni malice. L'abbé Troubert causait, à la première vue, un sentiment de terreur involontaire, tandis que le vicaire arrachait un sourire doux à ceux qui le voyaient. Quand , à travers les arcades et les nefs de Saint- Gatien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel, le front incliné, l'œil sévère, il excitait le respect : sa figure cambrée était en harmonie avec les voussures iauues de la cathédrale, les plus de sa soutane avaient qui Ique i hose de monumental, digne de la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait, piétinait, en paraissant rouler sur lui-même. Ces deux hommes avaient néanmoins une ressemblai» e. De même que l'air ambitieux de Troubert, en donnant lieu de le redouter, avait contribué peut-être à le faire condamner au rôle magnifiant de simple chanoine, le caractère et la tournure de Birotteau semblaient le vouer éternellement au vicariat de la cathédrale. Cependant l'abbé Troubert, arrivé à l'âge de cinquante ans, avait tout à lait dissipé, par la mesure de sa conduite, par l'apparence d'un manque total d'ambition, et par sa vie toute sainte, les craintes que sa capacité soupçonnée et son terrible extérieur avaient inspirées à ses supérieurs. Sa santé s'élant même gravement alléiée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat général de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, le triple menton de Birotteau présentait aux concurrents qui lui disputaient sou eanouicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutte leur semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les différents chefs de la métropole, s'était toujours opposé , mais secrètement et avec beaucoup d'esprit, à l'élévation de l'abbé Troubert; il lui avait même très-adroite;..eut interdit l'accès de tous les salons où se réunissait la meilleure société de Tours, quoique peudant sa vie Troubcil l'eût traité sans

cesse avec un grand respect, en lui témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Celte constante soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine, qui pendant sa dernière promenade disait encore à Birotteau : — Défiez-vous de ce grand see de Troubert, c'est Sixte-Quint réduit aux proportions de l'évêché. Tel était l'ami, le commensal de mademoiselle Gamard, qui venait, le lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré la guerre au pauvre Birotteau, le visiter et lui donner des marques d'amitié.

— Il faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je pense qu'elle a commencé par venir chez moi. Mon appartement est très-humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit. — Vous êtes très-sainement ici, ajouta-t-il eu regardant les corniches. — Oii ! je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant. — Et moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre. — Oui, mais vous logerez bientôt à l'archevêché, dit le bon prêtre qui voulait que tout le monde fût heureux.— Oh! ou dans le cimetière. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Et Troubert leva les yeux au ciel par un mouvement de résignation. — Je venais, ajouta-t-il, vous prier de me prêter le pomlleT des évoques. Il n'y a que vous à Tours qui ayez cet ouvrage. — Prenez-le dans ma bibliothèque, répondit Birotteau, que la dernière phrase du chanoine fit ressouvenir de toutes les jouissances de sa vie.

Le grand chanoine passa dans la bibliothèque, et y resta pendant le temps que le vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche du déjeuner se fit entendre, et ie goutteux, pensant que sans la visite de Troubert il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit : — C'est un bon homme I

Les deux prêtres descendirent ensemble, armés chacun d'un énorme in-folio, qu'ils posèrent sur une des consoles de la salle à manger

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda d'une voix aigre mademoiselle Gamard en s'adressant à Birotteau. J'espère que vous n'allez pas encombrer ma salle à manger de vos bouquins. — C'est des livres dont j'ai besoin, répondit l'abbé Troubert, M. le vicaire a la complaisance de me les prêter. — J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un sourire de dédain. M. Birotteau ne lit pas souvent dans ces gros livres-là. — Comment vous portez-vous, mademoiselle? reprit le pensiouuaire d'une voix flûtée. — Mais pas très-bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j'ai été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s'en est ressentie. En s'asseyant, mademoiselle Gamard ajouta : — Messieurs, le lait va se refroidir.

Stupéfait d'être si aigrement accueilli de son hôtesse quand il ei attendait des excuses, mais effrayé, comme le sont les gens timides, par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet, le pauvre vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur apparente, il resta constamment eu guerre avec sa raison, qui lui ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis que son caractère le portait à éviter une querelle. Eu proie à cette angoisse intérieure, Birotteau commença par examiner sérieusement les graudes hachures vertes peintes sur le gros taffetas ciré que, par un usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses cicatrices de celte couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient établis, chacun dans un fauteuil de canne, en lace l'un de l'autre, à chaque boui de cette table royalement carrée, dont le centre était occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger. Celte pièce et le salon commun étaient situés au rez-dechaussée, sous la chambre et le salon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu de mademoiselle Gamard sa lasse de café sucrée, ii fut glacé du profond silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellement gai de son déjeuner. Il n'osait regarder ni la ligure aride de Troubert ni le visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du poêle, n'en bougeait jamais, trouvant toujours à sa gauche un petit plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire.

— Eh bien! mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café?

Ce personnage, l'un des plus importants au logis, mais peu gênant en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse, leva sur Birotteau ses petits yeux perdus sous les plis formés dans son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. Pour comprendre la souffrance du pauvre vicaire, il est nécessaire de dire que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la digestion. Mademoiselle, qui partageait cette doctrine hygiénique n'avait pas encore manqué, malgré leur mésintelligence, à causer pendant les repas; mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait usé vainement son intelligence à lui faire des questions insidieuses pour parvenir à lui délier la langue. Si les bornes étroites dans lesquelles se renferme cette histoire avaient permis de rapport*!' une seule de ses conversations qui excitaient près-

LES CÉLIBATAIRES

que toujours le sourire amer et sardoniqne de l'abbé Troiibert, elle eût offert une peinture achevée de la vie béotienne des provinciaux. Quelques fions d'espi it n'apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements que l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y aurait certes quelque chose de comique à exposer : soit les raisons qu'ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1N->I5, de la m ri de Napoléon : soit les conjectnres qui les faisaient croire à l'existence de Louis XV1F, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'ont pas îï de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment ;i eux, que le roi de Fiance disposait seul de tous les impôts, que les Chambres étaient assemblées pour détruire le cierge, qu'il était mort plus de treize cent mille personnes sur l'échafaud pendant la Révolution? Puis ils parlaient de la presse sans connaître le nombre des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu'était cet instrument moderne. Eulin, H. Birotteau écoutait avec attention mademoiselle Gamaid, quand elle disait qu'un bomme uourri d'un œuf chaque matin devait infailliblement mourir à la lin de l'année, et que cela s'était vu; qu'un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques juins, gjuérissait de la sciatique; que tous les ouvriers qui avaient travaillé à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace de six mois, que certain préfet avait fait tout smi possible, sous Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Galien, et mille autres contes absurdes.

Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue moite, il se résigna donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce sileuce dangereux pour son estom c et dit hardiment : — Voilà du café excellent ! Cet acte de courage lut complètement inutile. Après avoir regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin, les deux arcs-boutanls noirs de Saint-Galien, le vicaire eut encore le courage de dire : — Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier... A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse de ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les siens.

Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille tille; niais, pour bien peindre un être dont le caractère prèle un intérêt im- • mense aux petits événements de ce draine, et à la vie antérieure des personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille : la vie habituelle fait l'âme, et l'âme fait la physionomie. Si tout, dans la société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a celles ici -bas quelques existences dont le but et l'utilité sont inexplicables. La morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre autour de lui ni bien ni mal; car le mal est sans doute un bien dont les résultats ne se manifestent pas immédiatement. Il est rare que lus vieilles tilles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de ces êtres improductifs. Or, si la conscience de son travail donne à l'être agissant un sentiment de satisfaction qui l'aide â supporter la vie, la certitude d'être à charge ou même inutile doit produire un effet contraire, et inspirer pour luimême â l'être inerte le mépris qu'il exrite chez les autres. Cette dîne réprobation sociale est une des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent à mettre dans leurs âmes le chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle personne n'a voulu ni partager I s biens ni supporter les maux de la \ie. Or, il arrive pour les lilles un âge où le monde, à tort ou à raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un \ œu d'indépendance, ni les hommes, ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au dévouement de la femme, eu s étant refusées aux pa sions qui rendent leur sexe si touchant : renoncer à ses douleurs, c'est en abdiquer la poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère a toujours d'incontestables droits. Puis les sentiments généreux, les qualités exquises de la femme, ne se développent que par leur constant exercice; en restant lille, une créature du sexe féminin n'est plus qu'un non-sens : égoïste et froide, ell«' fait horreur. Cet arrêt implacable est niallieiitoiiseuienl trop juste pour que les vieilles filles en ignorent les motifs. Ces idées germent dans leur cœur aussi naturellement que les effets de leur triste vie se reproduisent dans leurs tiaits. Donc elles se flétrissent, parce ipie l'expansion constante ou le bonheur qui épanouit la ligure des femmes ei jette tant de mollesse dans leurs mouvements n'a jamais existé chez elles. Puis elles devien • lient âpres et chagrines, parce qu'un être qui a manqué sa vocation

est malheureux; il souffre, et la souffrance engendre la mécbi té.

Eu effet, avant de s'en prendre à elle-même do son Isolement, une lille en accuse longtemps le inonde. De l'accusation à un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce répandue sur leurs personnes esi encore un résultai nécessaire de leur vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon goût leur restent étrangers.

Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes. Ce sentiment les porte insensiblement à choisir les choses qui leur sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir. La jalousie est un sentiment ind tébilc dans les cœurs féminins. Les vieilles lilles sou! loue jalouses â vide, et ne connaissent que les malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe, parce qu'elle les llatte. Ainsi, torturées dans tons leurs vœux, obligées de se refuser aux développements de leur nature, les vieilles lilles éprouvent toujours une gêne intérieure à laquelle elles ne s'habituent jamais. N'est-il pus dur à tout âge, surtout pour une femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, (pie des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne perpétuellement en guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie, de laisser les autres en paix, et de ne pas envier leur bonheur. Ce monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient bordés aCl usait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de sa tète et de ses joues avait les caractères de la rigidité, de la sécheresse Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces couvraient à iieiue des dents trop longues qui ne manquaient pas de blancheur. Brune, ses cheveux jadis uoirs avaient été blanchis par d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour; mais ne sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance, il existait souvent de légers interstices entre le bord de son bonnet et le cordon noir qui soutenait celte demi-perruque assez mal bouclée. Sa robe, de taffetas en clé, de mérinos eu hiver, mais toujours de couleur carmélite, serrait un peu trop su taille disgracieuse et ses bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou dont la peau rotigeàtre était aussi art is tentent rayée que peut l'être une feuille de chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez bien les malheurs de sa conformation. Elle était lille d'un marchand de bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit ans, elle avait pu être fraîche et grasse, mais il ne lui restait aucune trace ni de la blancheur de teint ni des jolies couleurs qu'elle se vantait d'avoir eues. Lestons de sa chair avaient contracté la leinie blafarde assez commune chez les dévotes. Son nez aquilin était celui de lotis les traits de sa figure qui contribuait le plus à exprimer le despotisme de ses idées, de même que la forme plate de son front trahissait l'étroitesse de son esprit. Ses mouvements avaient une soudaineté bizarre qui excluait toute grâce; et rien qu'a la voir tirant son mouchoir de son sac pour se moucher à grand bruit, vous eussiez deviné son caractère et ses mœurs. D'une taille assez élevée, elle se tenait très-droit, et justifiait l'observation d'un naturaliste qui a physiquement expliqué la démarche de toutes les vieilles filles en prétendant que leurs jointures se soudent. Elle marchait sans que le mouvement se distribuât également dans sa personne, de manière à produire ces ondulations si gracieuses, si attrayantes chez les femmes; elle allait, pour ainsi dire, dune seule pièce, eu paraissant surgir, à chaque pas, connue la statue du Commandeur. Dans ses moments de bonne humeur, elle donnait à entendre, comme le font toutes les vieilles lilles, qu'elle aurait bien pu se minier, mais elle s'était heureusement aperçue a temps de la mauvaise foi de son amant, et faisait ainsi, sans le savoir, le pro es â son cœur en faveur de son esprit de calcul.

Celle ligure typique du genre vieille /!M« était très-bien encadrée par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des paysages turcs qui 01 naieni les murs de la sa le à manger. Mademoiselle Gamard se tenait habituellement dan- celte pièce, déi orée de deux consoles et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se trouvait un petit coussin en tapisserie don! les couleurs étaient passées. Le salon commun où elle recevait était digne d'elle. Il sera bientôt connu en faisant observa r qu'il se nommail le salon jaune : les draperii s en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes; sur la cheminée garnie d'une glace a cadre doré, des flambeaux et une pendule en cristal jetaient un éclal dm a I mil Quant au Ingénient particulier de mademoiselle Gamard, il n'avail été pi i mis a personne d'j pénétrer, L on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chiffons, de ces meubles ucs, espèces de haillons dont s'entourent loules les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant.

Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur les derniers jours de l'abbé Birotteau.

Faute d'exercer, selon les vœux de la nature, l'activité donnée à la femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille tille l a\ait Iran portée dans les ii ii ligues mesquines, les caquetages de province el les combinaisons égoisies doni finissent par s'occuper exclusivement toutes lc^ vieilles filles. Birotteau, pont son malheur, avait développé chez Sophie Gamard les , -culs sentiments qu'il lût possible à celte pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine, qui, latent:, jus-

LE CURÉ DR TOURS

qu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de ces gens qui sont prédestinés à tout souffrir, parce que, ne sachant rien voir, ils ne peuvent rien éviter : tout leur arrive.

— . Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine, qui parut sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse.

Birolteau, effrayé du temps qui s'écoula entre la demande et la réponse, car U avait, pour la première fois de sa vie, pris son café sans parler, quitta la salle à manger, où son cœur était serré comme dans un élan. Sentant sa tasse de café pesante sur son estomac, il alla se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant, après Je premier tour qu'il y lit, il vit sur le seuil de la porte du salon mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert plantés silencieusement : lui, les bras croisés et immobile comme la statue d'un tombeau; elle, appuyée sur la porte-pei'sieiine. Tous deux semblaient, en le regardant, compter le nombre de ses pas. Rien n'est déjà plus gênant pour une créature naturellement timide que d'être l'objet d'un examen curieux; mais, s'il est fait par les yeux de la haine, l'espèce de souffrance qu'il cause se change eu un martyre intolérable. Bientôt l'abbé Birolteau s'imagina qu'il empêchait mademoiselle Gamard et le chanoine de se promener. Celle idée, inspirée tout à la fois par la crainte et par la bonté, prit un tel accroissement qu'elle lui lit abandonner la place. Il s'en alla, ne pensant déjà plus à son cannnicat, tant il était absorbé par la désespérante tyrannie de la vieille fille. Il trouva par hasard, et heureusement pour lui, beaucoup d'occupation à Saint-Galien, où il y eut plusieurs enterrements, un mariage et deux baptêmes. Il put alors oublier ses cbagrins. Quand son estomac lui annonça l'heure du dîner, il ne tira pas sa montre sans effroi, en voyant quatre heures et quelques minutes. Il connaissait la ponctualité de mademoiselle Gamard, il se hàla donc de se rendre au logis.

Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi. Puis, quand il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie de trouver son pensionnaire en faute : — Il est quatre heures et demie, monsieur Birolteau. Vous savez que nous ne devons pas nous attendre.

Le vicaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont était posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière lui prouva que son hôtesse l'avait remonté pendant la matinée, en se donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Galien. Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du soupçon conçu pai> le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux justiliée des explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sût, comme tontes les femmes de sa classe, faire jaillir en pareil cas Les mille et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître, ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La manière dont elle se plaisait à ourdir ses conspirations contre le bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître avoir tort.

Huit jours après le moment où ce récit commence, l'habitation de cette maison, et les relations que l'abbé Birolteau avait avec mademoiselle Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que le vicaire avait pu s'entretenir volontairement dans l'erreur, en refusant de croire à des intentions malveillantes, le mal moral avait l'ait peu de progrès chez lui. Mais, depuis l'affaire du bougeoir remonté, de la pendule avancée, Birolteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût sous l'empire d'une haine dont l'œil était toujours ouvertsurlui.il arriva des lors rapidement au désespoir, en apercevant, à loule heure, les doigts crochus et effilés de mademoiselle Gamard prêts à s'enfoncer dans son cœur. Heureuse de vivre par un sentiment aussi fertile en émotions que l'est celui de la vengeance, la vieille fille se plaisait à planer, à peser sur le vicaire, comme un oiseau de proie plaue et pesé sur un mulot avant de le dévorer. Elle avait conçu depuis longtemps un plan que le prêtre abasourdi ne pouvait deviner, et qu'elle ne tarda pas à dérouler, en montrant le génie que savent déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'àme, inhabile à sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les minuties de la dévotion. Dernière, mais affreuse aggravation de peine! La nature de ses chagrins interdisait à Birotteau, homme d'expansion, aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter à ses amis. Le peu de tact qu'il devait à sa timidité lui faisait redouter de paraître ridicule en s'uccupanl de pareilles niaiseries. Et cependant ces niaiseries composaient toute son existence, sa chère existence pleine d'occupations dans le vide et de vide dans les occupations ; vie terne et grise où les sentiments trop forts étaient des malheurs, où l'absence de toute émotion était une félicité. Le paradis du pauvre prêtre se changea donc subitement en enfer. Enfin, ses souffrances

devinrent intolérables. La terreur que lui causait la perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut de jour en jour, et le malheur secret qui flétrissait les heures de sa vieillesse altéra sa santé. Un malin, en mettant ses bas bleus chinés, il reconnut une perle de huit lignes dans la circonlérence de son mollet. Stupéfait de ce diagnostic si cruellement irrécusable, il résolut de faire une tentative auprès de l'abbé Troubert, pour le prier d'intervenir officieusement entre mademoiselle Gamard et lui.

En se trouvant en présence de l'imposant chanoine, ipji, pour le recevoir dans une chambre nue, quitta prompiement un cabinet plein de papiers où il travaillait sans cesse, et où ne pénétrait personne, le vicaire eut presque honte de parler des taquineries de mademoiselle Gamard à un homme qui lui paraissait si sérieusement occupé. Mais après avoir subi toutes les angoisses de ces délibérations intérieures que les gens humbles, indécis ou faibles, éprouvent même pour des choses sans importance, il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert. Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain, de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les émotions d'un contentement intime à des yeux intelligents. Une (lamine parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peignit, avec l'éloquence que donnent les sentiments vrais, la constante amertume dont il était abreuvé ; mais Troubert mit la main au-dessus de ses yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de dignité qui lui était habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler, il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la ligure de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentiments qu'il avail dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté pendant un moment silencieux, le chanoine fit une de ces réponses dont toutes les paroles devaient être longtemps étudiées pour que leur portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux gens réfléchis l'étonnante profondeur de son âme et la puissance de son esprit. Enfin, il accabla Birotteau en lui disant : que « ces choses l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la confession de son frère; il attribuait ce défaut (l'intelligence à ses occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails de la vie. » Il lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances méritaient son respect, que « jadis les solitaires songeaient rarement à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaides où ils se livraient à de saintes contemplations, » et que, « de nos J9urs, le prêtre pouvait par la pensée se faire partout une thébaide. » fuis, revenant à Biroileau, il ajouta : que « ces discussions étaient toutes nouvelles pour lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Cbapeloud. Quant à lui, sans doute, il pouvait bien, ajoula-t-il, devenir l'arbitre entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle ne dépassait pas les bornes imposées par les lois de l'Eglise à ses fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendit aussi mademoiselle Gamard. » — Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé en elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi; qu'il s'était volontiers soumis à quelques-uns de ses caprices, sachant que celle respectable demoiselle élait la bonté, la douceur même ; qu'il fallait attribuer les légers changements de son humeur aux souffrances causées par une pulmonie dont elle ne parlait pas, et à laquelle elle se résignait en vraie chrétienne... Il finit en disant au vicaire, que « pour peu qu'il restât encore quelques aimées auprès de mademoiselle, il saurait mieux l'apprécier, ei reconnaître les trésors de cet excellent caractère. »

L'abbé Birolteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il se trouvait de ne prendre conseil que de lui-même, il jugea mademoiselle Gamard d'après lui. Le bonhomme ci ut, en s'absèulant pendant quelques jours, éteindre, faine d'aliment, la haine que lui portait celte fille. Donc il résolut d'aller, comme jadis, passer plusieurs jours à une campagne où madame de Listomère se rendait à la lin de l'automne, époque à laquelle le ciel est ordinairement pur et doux en Touraine. Pauvre homme I il accomplissait précisément les vœux secrets de sa terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoues que par une patience de moine ; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses propres affaires, il devait succomber comme ub agneau sous le premier coup du bouclier.

Située sur la levée qui se trouve entre la ville de Tours et les hau teurs de Saint-Georges, exposée au midi, entourée de rochers, la propriété de madame de Listomère offrait les agréments de la campagne et tous les plaisirs de la ville. En effet, il ne fallait pas plus de dix minutes pour venir du pont de Tours à la porte de celte maison, nommée V Alouette; avantage précieux dans un pays où personne ne veut se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir L'abbé Birolteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que M. Caron désirait lui parler. M. Caron était un avocat chargé des affaires de mademoiselle Gamard. Birotteau ne s'en souvenant pas et

ne se connaissant aucun point litigieux à démêler avec qui que ce fût au monde, quitta la table en proie à une sorte d'anxiété pour chercher l'avocat : il le trouva modestement assis sur la balustrade d'une terrasse.

— L'intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gaiikii d étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires.

— Eh ! monsieur, s'écria l'abbé Birotteau eu interrompant, je n'ai jamais pensé à la quitter!

— Cependant, monsieur, reprit l'avocat, il faut bien que vous vous soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à la fin de savoir si vous restez longtemps à la campagne. Le cas d'une longue absence, n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entendant que votre pension...

— Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant eo^re l'avocat, je ne croyais pas qu'il fût

nécessaire d'employer des voies presque judiciaires pour...

— Mademoiselle Gamard , qui veut prévenu* toute difficulté, dit M. Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous.

— Eh bien! si vous voulez avoir la complaisance de revenirdeinain, reprit encore l'abbé Birotteau, j'aurai consulté de mon côté.

— Soit, dit Caron en saluant.

Et le ronge-papiers se relira. Le vicaire, épouvanté de la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait, rentra dans la salle à manger de madame de Listomére , en offrant une ligure bouleversée.

A son aspect, chacun de lui demander : — Qne vous arrive-t-il donc, monsieur Birotteau?...

L'abbé, désolé, s'assit sans répondre. , (ant il était frappé par les vagues images de son malheur. Mais, après le déjeuner, quand plusieurs de ses amis lurent réunis dans le salon devant un bon feu, Birotteau leur raconta naïvement les détails de son aventure. Ses auditeurs , qui commençaient à s'ennuyer de leur séjour a la campagne, s'intéressèrent vivement à celte intrigue si bien en harmonie avec la vie de province. Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fille.

• — Comment ! lui dit

madame de Listomére, ne voyez-vous pas clairement que l'abbé Trnubert veut voire logement?

Ici, l'historien serait en droit de crayonner le portrait de cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de cogrwmologie de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer ces trois mots : mmumk de Listokèrs ! sans se la peindre noble, digue, tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs monarchiques el classiques, par des manières polies; bonne, mais un peu roide; légèrement nasillarde; se permettant la lecture de la Nouvelle Uéltme, la comédie, et se coiffant encore en cheveux.

— Il ne faut pas nue l'abbé Birotteau cède à celte vieille tracassière! s'écria M. de Listomére, lieutenant de. vai-.se.ui venu en eon^é chez sa tante. Si le vicaire a du cœur cl veut suivre mes avis, il aura bientôt conquis sa tranquillité.

• — nn[ cliieun se mil à analyser les actions de mademoiselle 1 mubiJ

avec la perspicacité particulière aux gens de province, auxquels on ne peut refuser le talent de savoir mettre à nu les motifs les plus secrets des actions humaines.

— Vous n'y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays. Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore. L'abbé Trouherl est trop profond pour être deviné si prompleinent. Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord, sera-l-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à Troubert? J'en doute. — Si Caron est venu vous dire, ajouiat-il en se tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intentionde vous meure hors de chez elle... Eh bien! vous en sortirez bon gré mal gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à coup sûr.

Ci» vieux gentilhomme, nommé M. de Bourbonne, résumait toutes les

idées de la province aussi complètement • que Voltaire a résumé l'esprit de son époque. Ce vieillard, 6ec et maigre, professait en matière d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur territoriale est cotée dans le département. Sa physionomie, tannée par le soleil de la Touraiue, était moins spirituelle que fine. Habitué à peser ses paroles, à combiner ses actions , il cachait sa profonde circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la plus légère suffisait-elle pour apercevoir que ,& semblable à un paysan de Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires.

Il était très-supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux.

Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des lais de la Loire en évitant tout procès avec l'Eiat. Ce bon tour le faisait passer pour un homme de talent. Si , charmé par la conversation de M. de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque Tourangeau : — Oh I c'est un vieux malin! eût été la réponse proverbiale de tous ses jaloux, et il en* avait beaucoup. En Touraiue, la jalousie forme, comme dans la plupart des provinces, le fond de la langue.

L'observation de M. (de Bourbonne occasionna momentanément un silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité parurent rélléchir. Sur ces entrefaites, mademoiselle Salomon de Vil— lenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utile à Birotteau, elle arrivait de Tours, et les nouvelles qu'elle en apportait changèrent complètement la face des affaires. Au moment de son arrivée, chacun, sauf le propriétaire, conseillait à Birotteau de guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société aristocratique qui devait le protéger. — Le vicaire général auquel le travail du personnel est remis, dit mademoiselle S ilomou, vient de tomber malade, el l'archevêque a commis à sa place M. l'abbé Troubert. Maintenant, In nomination au canonicat dépend donc entièrement de lui. Or. hier, chez mademoiselle de la Blotn'ère, l'abbé Poirel 1 parlé des désagréments que l'ahbé Birotteau causait à mademoiselle Gamard, île ma* nière à vouloir justifier la disgrâce dont sera frappé notre bon abbé 1 « L'abbé Birotteau est un homme auquel l'abbc Cbapcloud (Mail bicQ

Mademoiselle Gamard.

LE CURÉ DE TOURS

nécessaire, disait-il; et, depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que... » Les suppositions, les calomnies, se sont succédé. Vous comprenez? — Troubert sera vicaire général, dit solennellement M. de Bourbonne. — Voyons! s'écria madame de Listomère en regardant Birotteau. Que préférez-vous : être chanoine, ou rester chez mademoiselle Gamard? — Etre chanoine, fut un cri général. — Eh bien I reprit madame de Listomère, il faut donner gain de cause à l'abbé Troubert et à mademoiselle Gamard. Ne vous lont-ils pas savoir indirectement, par la visite de Caron, que si vous consentez à les quitter vous serez chanoine? Donnant, donnant !

Chacun se récria sur la finesse et la sagacité de madame de Listomère, excepté le baron de Listomère son neveu, qui dit, d'un ton comique, à M. de Bourbonne: —J'aurais voulu le combat entre la Gamard et le Birotteau.

Mais, pour le malheur du vicaire, les forces n'étaient pas égales entre les gens du monde et la vieille lille soutenue par l'abbé Troubert.

Le moment arriva bien tôt où la lutte devait se dessiner pius franchement, s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame de Listomère et de la plupart de ses adhérents, qui commençaient à se passionner pour celte intrigue jetée dans le vide de leur vie provinciale, un valet fut expédié à M. Caron.

L'homme d'affaires revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que M. de Bourbonne. — Ajournons toute décision jusqu'à un plus ample informé, fut l'avis de ce Fabius en* robe de chambre, auquel de profondes réflexions révélaient les hautes combinaisons de l'échiquier tourangeau.

Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse du vieux matin ne servait pas les passions du moment, il n'obtint qu'une légère attention.

La conférence entre l'avocat et Birotteau dîna peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant :

— Il me demande un écrit qui constate mou retrait.

— Quel est ce mot effroyable? dit le lieutenant de vaisseau.

• — Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame de Listomère.

— Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter la maison de mademoiselle Gamard, répondit M. de Bourbonne en prenant une prise de tabac.

— N'est-ce que cela? Signez! dit madame de Listomère en regardant Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté.

La volonté de Birotteau !

— Cela est juste, dit H. de Bourbonne en fermant sa tabatière par un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était tout un langage. — Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire.

Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes ses idées, par la rapidité des événements qui le surprenaient sans défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme perdu dam U lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à com-

A l'aspect des débris de son mobilier, le vieux prêtre s'assit et se cacha le visage. — page 42,

prendre le sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait. II! prit l'écrit de M. Caron, et le lot, comme si le libellé de l'avocat allait être l'objet de son attention ; mais ce fut un mouvement machinal. Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y être nourri suivant les conventions faites eutre eux. Quand le vicaire eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'abbé pour quelques jours, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt nommé chanoine. Le vieux propriétaire voulut voir cette espèce d'acte de renonciation, et M. Caron le lui apporta.

— Eh bien ! demanda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? où sontelles? quelles en sont les stipulations?

— L'acte est chez moi, répondit Birotteau.

— En connaissez-vous la teneur? demanda le propriétaire à l'avocat.

— Non, monsieur, dit M. Caron en tendant la main pour reprendre le papier fatal.

— Ab ! se dit en luimême le vieux propriétaire, toi, monsieur l'avocat, tu sais sans doute tout ce que cet acie contient; mais lu n'es pas payé pour nous le dire.

Et M. de Bourbonne rendit la renonciation à l'avocat.

— Où vais-je mettre tons mes meubles ? s'écria Birotteau, et mes livres, ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout mon mobilier !

Et le désespoir du pauvre homme, qui se trouvait dépiauté pour ainsi dire, avait quelque chose de si naïf; il peignait si bien la pureté de ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère et mademoiselle Salnmon lui dirent pour le consoler, en prenant le Ion employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs enfants : — N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide', moins noire que celle de mademoiselle Gamard. S'il ne se rencontre pas de logement qui vous plaise, eh bien ! l'une de nous vous prendra chez elle en pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir M.! Vabbé Troubert pour lui demander son appui, et vous verrez comme vous serez bien reçu par lui !

Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés. Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur qu'il avait si longtemps désiré, dont il avait si délicieusement joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme pour qui le tracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était sa galerie. En voyant ses livres errants, ses meubles disloquas et son ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, e*

LES CÉLIBATAIRES

la seconde si miellé. Et toujours son aventure était un puils sans fond où tombait «a raison. Le canouical ne lui semblait plus une compensation Suffisante a lanl de malheurs, et il comparait sa vie a un lias dont nue seule maille échappée Faisait déchirer toute la trame Mademoiselle Salomon lui restait. Hais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre piètre n'osait plus croire à une jeune amitié.

Dans la cilla dolente des vieilles fille-, il s'en rencontre beaucoup, surtout en France, don; la vie est un sacrifice noblement offert tous les jours à de nobles sentiments. Les unes demeurent fièrement fidèles à un coeur que la mort leur a trop promplement ravi : martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'àme. Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit à nuire honte, et se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux orphelins : celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant tons les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la ligure de la femme, en renonçant aux récompenses de sa destinée et n'en acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées de la splendeur de leur dévouement, et les boulines inclinent respectueusement la tête devant leurs traits llétris. Mademoiselle de Sombreuil n'a éié ni femme ni fille; elle fut et sera toujours mie vivante poésie. Mademoiselle Salomon appartenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après avoir été une smiftrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut aimée, elle aima; son prétendu perdit la raison. Pendant cinq années, elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur mécanique de ce malheureux, de qui elle avait si bien épousé la folie, qu'elle ne le croyait point fou. Celait, du reste, une personne simple de manière-, franche en son langage, et dont le visage pâle ne manquait pas de physionomie, malgré la régularité de ses traits. Elle ne parlait jaunis des événements de sa vie. Seulement, parfois, les tressaillements soudains qui lui échappaient en entendant le récit d'une aventure affreuse, ou triste, révélaient en elle les belles qualités que développent les grandes douleurs. Elle était venue habiter fours après avoir perdu le compagnon de sa vie. Elle ne pouvait y être appréciée à sa jusie valeur, et passait pour une bonne personne. Elle faisait beaucoup de bien, et s'attachait, par goûl, aux êtres faibles. A ce tilre, le pauvre vicaire lui avait inspiré naturellement un profond intérêt.

Mademoiselle de Villenoix, qui allait à la ville dès le malin, y emmena Birotleau. le mit sur le quai de la cathédrale, el le laissa s'acheminanl vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour sauver au moins le canonicat du naufrage, el veiller à l'enlèvement de son mobilier. 11 ne sonna pas, sans éprouver de violentes palpitations de cœur, à la porte de celle maison où il avait l'habitude de venir depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait s'exiler à jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire II lui dit qu'il venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-de-chaussée où demeurait le chanoine; mais Marianne lui cria :

— L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre ancien logement.

Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire, qui comprit enfin le caractère de Troubert, et la profondeur d'une vengeance si lentement calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud, assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute d ns Ici il de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logéau cœur de Chapeloud. annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant enfin l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si longtemps, l'avait parqué chez mademoiselle Gaillard, en lui interdisant tout avancement et lui fermant les salons de Tours.

Par quel coup de baguette magique celte métamorphose avait-elle eu lieu .'Tout cela n'appartenait-il doue plus à Birotleau .'Certes, eu voyant l'air sardohique avec lequel Troubert contemplait cette bibliothèque, le pauvre Birotleau jugea que le futur vicaire général était sûr de posséder toujours la dépouille de ceux qu'il avait si cruellement haïs, Chapeloud comme un ennemi, ei Birotleau, parce qu'en lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet aspect, dans le Cœur du bonhomme, el le plongèrent dans une sorte de songe. Il resta immobile cl comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le regardait fixement.

— Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotleau, que vous vouliez me pi iver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gainard a pu être impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres el d'enlever mes meubles.

— Monsli ur, dit froidement l'abbé Troubert en os laissant paraître sur son i longe aucune marque d émotion, mademoiselle Uaniard m'a instruit hier de votre départ, donl la cause m'est eucore inconnue. Si elle m'a iustallé lui, ce lut par nécchsilé. M. l'ubhë l'oirel a pris mou appartement. J'iguore -i le choses qui sont dans ce logement

appartiennent o m .1 mademoiselle; uni-, si elles sont .1 vous, vuus

connaissez sa lionne foi : la saiulele de sa vie est uuu garantie de sa

probtté, Quant à moi, vous n'ignorez pas la simplicité de mes mœurs. J'ai couché pendant quinze aimées dans une chambre nue sans faire attention à l'hunii lile qui m'a tué à la longue. Cependant, si vous vouliez habiter de nouveau cet appartement, je vous le céderais volontiers.

En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'affaire du canonicat, il descendit avec la promptitude d'un jeune homme pour chercher mademoiselle Gainard, ei la rencontra au bas de l'escalier sur le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis.

— Had moiselle, dit-il en la saluant et sans faire attention ni au sourire aigrement moqueur qu'elle avait sur les lèvres ni à la llamme extraordinaire qui donnait à ses yeux la clarié de ceux des tigres, je ne m'explique pas comment vous n'avez pas attendu que j'aie enlevé

mes meubles, pour...

— Quoi! lui dit elle en l'interrompant. Est-ce que tous vos effets n'auraient pas été remis chez madame de Lislomère?

— Mais, mon mobilier?

— Vous n'avez donc pas lu votre acte? dit la vieille fille, d'un ton qu'il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre combien la haine sut mettre de nuances dans l'accenlualion de chaque mot.

Et mademoiselle Gainar I parut grandir, et ses yeux brillèrent encore, et son visage s épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir. L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un volume in-folio. Birotleau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gainard lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son dune trompette, les phrases suivantes : — N e-i-il pas convenu. au cas où vous sortiriez de chez moi, que voire mobilier m'appartiendrait, pour m'indemoiser de la différence qui existait entre la quotité de votre pension el celle du respectable abbé Chapeloud? Or, M. l'abbé Poirel ayant été nommé chanoine...

En entendant ces derniers mois, Birotleau s'inclina faiblement, comme pour prendre congé de la vieille tille, puis il sortit précipitamment. 11 avait peur, eu restant plus longtemps, de tomber en défaillance, et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis. Marchant comme un homme ivre, il gagna la maison de madame de Listoinère, où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtements [cl ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son mobilier, le malheureux piètre s'assit, et se cacha le visage dans ses mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans mobilier ! Heureusement mademoiselle Salomon vint à passer en voiture. Le concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme, fit un signe au cocher. Puis, après quelques mois échangés entre la vieille lille et le concierge, le vicaire se lai-sa conduire demi-mort près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans suite. Mademoiselle Salomon effrayée du dérange nt momentané d'une tête déjà si faible, l'emmena sur-lechamp à l'Alouette, en attribuant ce commencement d'aliénation mentale à l'effet qu'avait dû produire sur lui la nomination de l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en ignorait lui-même 1 étendue. Et, comme il est dans la nalnre que le comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les étranges réponses de Birotteau firent presque sourire mademoiselle Salomon.

— Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre ! — Qui ? demandait-elle.— Chapeloud. 11 m'a tout pris. — Poirel donc? — Non, Troubert.

Enfin ils arrivèrent à l'Alouette, où les amis du prêtre lui prodiguèrent des soins si empressés, que, vers le soir, ils le calmèrent, et purent obtenir de lui le récit de ce qui s'était passé pendant la matinée. Le negmatique propriétaire demanda naturellement à voir l'acte qui. depuis la veille, lui parais-ail contenir le mot de l'énigme. Biroltéau lira le fatal papier timbré de sa poche, le tendit à M. de Bourdonne, qui le lut rapidement, cl arriva bientôt à une clause ainsi conçue : « Comme il se trouve mie différence de huit cents francs par an « entre la pension que payait l'eu M. Chapeloud el celle pour laquelle « ladite Sophie Couard consent à prendre chez elle, aux conditions « ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau ; attendu que le Boussfc- « une François Birotleau reconnaît surabondamment être hors d'état

« de donner pendant plusieurs années le prix paye' par les pensiou-

cc naiies de la demoiselle Gamard, ei notamment par l'abbé Troubert ; 0 enfin, eu égard à diverses avances faites pfi ladite Sophie Gareefd « soussignée, ledil Birotleau s'engage à lui laissera titre d'indemnité « le mobilier donl il se trouvera possesseur a suri décès, ou lorsque,

ce pal quelque cau-e que ce puisse être, il viendrait à quitter volonté t.iin inenl, et à quelque époq me Oe BOit, les lieux à lui présenteil ment loues, e't à ne plus profiter désavantages stipules dans les enci gagetm m- pris par mademoiselle Samard envers lui, ci-dessus... »

— Tudieu, quelle grosse! s'éeiï.i le propriétaire, cl de quelles griffes est armée ladite Sophie Gainard !

LE CURE DE TOURS

Le pauvre Birotieau, n'imaginant dans sa cervelle d'enfant aucue cause qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir chez elle. 11 n'avait aucun souvenir de celle clause, dofit les termes ne furent pas même discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste, lorsque, dans son dé-ir d'appartenir à la vieille fille, il aurait sig - tous 1rs parchemins qu'on lui aurait présentés; Cette innocence était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce, le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable, et sa faiblesse le rendait °i touchant, que, dans un premier moment d'indignation, madame de Listomère s'écria: — Je suis cause delà signature de l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur dont je vi, us ai privé. — Mais, dit. le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a matière à procès... — Eh bien! Birotieau. plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans. S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère. — S'il veut plaider, reprit froidement M. de fiuurbonne, je lui conseille de se démettre d'abord Je son vicariat. — Nous consulterons des avocats, reprit madame de Listomère, et nous plaiderons s'il faut plaider. Mais celle affaire esl trop honteuse pour mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert, pour que nous n'obtenions pas quelque transaction.

Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé Birotieau (Lus- la lutte qui allait s'engager entre lui et tous les adhérents de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard el Troubert. Mais aucun de ceux qui '• H m'aient alors chez madame de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de l'importance d'un semblable combat. M. de Bourboune attira dans un coin le pauvre abbé. — lies quatorze personnes qui sont ici, lui dil-il à voix basse, il n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin d'appeler quelqu'un à voire secours, vous ne trouverez peut-être alors que moi d'assez hardi pour oser prendre votre défense, parce que je connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les intérêts! Mas tous vos amis, quoique pleins de bonnes intentions, vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tuer. Ecoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat de Saint-Gatien, quittez Tours. Ne dites pas où vous, irez, mais allez chercher quelque cure éloignée où Troubert ne puisse pas vous rencontrer, — Abandonner Tours! s'écria le vicaire avec un effroi indescriptible.

C'était pour lui une sorle de mort. N'était-ce pas briser toutes les racines par lesquelles il s'était planté dans le monde. Les célibataires remplacent les sentiments par des habitudes. Lorsqu'à ce système moral, qui les l'ait moins vivre que traverser la vie, se joint un caractère faible, les choses extérieures prennent sur eux un empire étonnant. Aussi Birolteau était-il devenu semblable à quelque végétal : le transplanter, c'était en risquer l'innocente fructification. De même que pour vivre un arbre doit retrouver à toute heure les mêmes sucs, el toujours avoir ses chevelus dans le même terrain, Birotieau devait toujours trotter dans Saint-Gatien, toujours piétiner dans l'endroit du Mail où il se promenait habituellement, sans cesse parcourir les rues par le-quelles il passait, et continuer d'aller dans les trois salons où il jouait, pendant chaque soirée, au vvislh ou au trictrac.

— Ab ! je u'y pensais pas, répondit M. de Bourbonne en regardant le prêtre avec une espèce de pitié.

Tout le monde sut bientôt dans la ville de Tours que madame la baronne de Listomère , veuve d'un lieutenant général , recueillait l'abbé Birolteau. vicaire de Saint-Gatien. Ce fait, que beaucoup de gens révoquaient en doute, trancha nettement toutes les questions, et dessina les partis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la première, parler de dot el de procès. Avec la vanité subtile qui distingue les vieilles filles, et le fanatisme de personnalité qui les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du parti que prenait madame de Listomère. La baronne était nue femme de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les manières polies, la piété, ne pouvaient être contestés. Elle donnait, en recueillant Birolteau, le démenti le plus formel à toutes les assertions de mademoiselle. Gamard, en censurait indirectement la condnite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son ancienne hôtesse.

Il est nécessaire, pour l'intelligence de celle histoire, d'expliquer ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel les vieilles femmes se rendent compte des actions d autrui prêtaient rie force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources de son parti.

Accompagnée du silencieux abbé Tioubert, elle allait passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goùls, et par l'analogie de leur situation.

C'était un ou deux vieillards qui épousaient les passions et les caquelages de leurs servantes; cinq ou six vieilles lilles qui passaient toutes leurs journées à tamiser le.^ paroi s à scruter les déniai cht s île leurs voisins et des gens placés au-dessus ou au dessous d'elles dans

la société ; puis enfin, plusieurs femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à tenir un registre exact de toutes les lortunes, ou à contrôler les actions des autres : elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la conduite de leurs amies aussi aig enient que celle de leurs ennemies.

Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une leuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage, les pompaient et les transmettaient machinalement à l'abbé Troubert, comme les feuilles communiquent à la lige la fraîcheur qu'elles ont absorbée.

Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce besoin d'émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces lionnes dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police années de cette espèce d'espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis, quand elles avaient deviné la raison secrète d'un événement, leur amour-propre les portait à s'approprier la sagesse de leur sanhédrin, pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives.

Celle congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette et parlant sans cesse, possédait alors une inlluence que sa nullité rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible quand elle était animée par un intérêt majeur.

Or, il y avait bien longtemps qu'il ne s'étail piésenlé dans la sphère de leurs existences un événement aussi grave el aussi généralement important pour chacune d'elles que l'était la lutte de Birolteau, soutenu par madame de Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard.

Eu ( fl'et, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de la Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux où allait mademoiselle Gamard. il y avait au fond de cette querelle l'esprit de corps et toutes ses vanités. C'était le combat du peuple et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre d'eau, comme l'a dit Montesquieu en parlant de la république de Saint- Marin, dont les charges publiques ne duraient qu'un jour, tant la tyrannie y était lacile a saisir.

Mais cette tempête développait néanmoins dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux.

N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soil rapide que pour les cœurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la fout bouillonner.

Les heures de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs el des espérances aussi profonds que pouvaient l'être les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur el de I amant. Dieu seul est dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes occultemenl remportés sur les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage.

Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous convie à jeler un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles lilles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du- malheur qui les viciait dans leur essence, il vous sera peut-être démontré qu il est nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent 1 égoïsine naturel à toutes les créatures.

Madame de Listomère revint en ville sans savoir que. depuis cinq ou six jours, plusieurs de ses amis étaient obligés de réfuter une opinion accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût Connue, et qui supposait à son affection pour son neveu des causes presque criminelles. Elle mena l'abbé Birotieau chez son avocat, à qui le procès ne parut pas clmse facile.

Les amis du vicaire, animés par le sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou paresseux pour un procès qui ne leur était pas personnel, avaient remis le commencement de l'instance au jour où ils reviendraient à Tours.

Les amis de mademoiselle Gamard purent donc prendre les devants, et surent raconter l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birolteau.

Donc l'homme de loi, dont la clientèle se composait exclusivement des gens pieux de la ville, étonna beaucoup madame de Listomère en lui conseillant de ne pas s'embarquer dans un semblable procès, et il termina la conférence en disant : que d'ailleurs il ne s'en chargerait pas, parce que, aux termes de l'acte, mademoiselle Gamard avait raison en droit ; qu'eu équité, c'est-à-dire en dehors de la justice, l'abbé Birolteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux des honnêtes gens, manquer au caractère de paix, de conciliation, et à la mansuétude qu'on lui avait supposés jusqu'alors ; que mademoiselle Gamard,

LES CELIBATAIRES.

connue pour une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birottcau en lui prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels avait donné lieu le testament de Chapeloud, sans lui en demander de reçu ; que Birotleau n'était pas d'âge et de caractère à signer un acte sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en connaître l'importance ; et que s'il avait quitté mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation, quand son ami Chapeloud était resté chez elle pendant douze ans, et Troubert pendant quinze, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet à lui connu ; que le procès serait donc jugé comme un acte d'ingratitude, etc.

Après avoir laissé Birolteau marcher en avant vers l'escalier , l'avoué prit madame de Listomère à part, en la reconduisant, et l'engagea, au nom de son repos, à ne pas se mêler de cette affaire.

Cependant le soir le pauvre vicaire, qui se tourmentait autant qu'un condamné à mort dans le cabanon de Bicêtre quand il y attend le résultat de son pourvoi en cassation, ne put s'empêcher d'apprendre à ses amis le résultat de sa visite, au moment où, avant l'heure de faire les parties, le cercle se formait devant la cheminée de madame de Listomère.

— Excepté l'avoué des libéraux, je ne connais à Tours aucun homme de chicane ,qui voulût se charger de ce procès sans avoir l'intention de vous le faire perdre, s'écria M. de Bourbonne, et je ne vous conseille pas de vous y embarquer.

— Eh bien ! c'est une infamie, dit le lieutenant de vaisseau. Moi, je conduirai l'abbé chez cet avoué.

— Allez-y lorsqu'il fera nuit, dit M. de Bourbonne en l'interrompant.

— Et pourquoi ?

— Je viens d'apprendre que l'abbé Troubert est nommé vicaire général, à la place de celui qui est mort avant-hier.

— Je me moque bien de l'abbé Troubert !

Malheureusement le baron de L istomère, homme de trente-six ans, ne vit pas le signe que lui lit M. de Bourbonne, pour lui recommander de peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, and de Troubert. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc : — Si M. l'abbé Troubert est un fripon...

— Oh! dit M. de Bourbonne en l'interrompant, pourquoi mettre l'abbé Troubert dans une affaire à laquelle il est complètement étranger?...

— Mais, reprit le baron, ne jonit-il pas des meubles de l'abbé Birolteau ? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?... Croyez-vous que M. Birolteau ail eu l'iutention de donner, pour deux ans d'habitation chez celte Gamard, dix mille francs, quand déjà la bibliothèque et les meubles valent à peu près cette somme?

L'abbé Birotteau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possédé un capital si énorme.

Et le baron, poursuivant avec chaleur, ajouta :

— Pardieu ! M. Sahnon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa belle-mere. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour le piier d'estimer les tableaux. De là je le mènerai chez l'avoué.

Deux jours après celle conversation, le procès avait pris de la consistance. L'avoué des libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait beaucoup de défaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposes au gouvernement, et ceux qui étaient connus pour ne pas aimer les prêtres ou la religion, deux choses que beaucoup de gens confondent, s'emparèrent de cette affaire, et toute la ville en parla. L'ancien expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge de Valentin et le Christ de Lebrun, morceaux d'une beauté capitale. Quant à la bibliothèque et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait de jour eu jour à Paris pour ces sortes de choses leur donnait momentanément une valeur de douze mille francs. Enfin l'expert, vérification laite, évalua le mobilier entier à dix mille écus. Or, il était évident que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle Gamard cette somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir en vertu île la snulle stipulée, il y avait, judiciairement parlant, lieu à réformer leurs conventions; autrement la vieille lille eût été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des libéraux entama doue l'affaire en lançant un exploit inlroductif d'instance à mademoiselle Gamard. Quuiquc trèsacerbe, cette pièce, fortifiée par des citations d'arrêts souverains, et corroborée par quelques articles du (Iode, n'en était pas moins on chef-d'œuvre de logique judiciaire, et condamnait si évidemment la vieilli' fille, que lienle mi quarante en|iies en furent méchamment distribuée, il. m-, la ville par l'opposition.

Quelques juins après le commencement des hostilités entre la

vieille fille il Bil Qtleau, le baron de LiSti unie, qui e i er.iii être compris en qualité fie capitaine de corvette dans la première promotion, annoncée depuis quelque temps au ministère de la marine, reçut une

lettre par laquelle l'un de ses amis lui annonçait qu'il élait question dans les bureaux de le mettre hors du cadre d'activité.

Etrangement surpris de cette nouvelle, il partit immédiatement pour Paris, et vint à la première soirée du ministre, qui en parut tort étonné lui-même, et se prit à rire en apprenant les craintes dont lui lit paît le baron de Listomère. Le lendemain, nonobstant la parole du ministre, le baron consulta les bureaux.

Par une indiscrétion que certains chefs commettent assez ordinairement pour leurs amis, un secrétaire lui montra un travail tout préparé, mais que la maladie d'un directeur avait empêché jusqu'alors d'être soumis au ministre, et qui confirmait la fatale nouvelle.

Aussitôt le baron de Listomère alla chez un de ses oncles, lequel, en sa qualité de député, pouvait voir immédiatement le ministre à la chambre, et il le pria de sonder les dispositions de Son Excellence, car il s'agissait pour lui de la perte de son avenir.

Aussi atlendit-il avec la plus vive anxiété, dans la voiture de son oncle, la fin de la séance.

Le député sortit bien avant la clôture, et dit à son neveu pendant le chemin qu'il fit en se rendant à son hôtel :

— Comment, diable! vas-tu le mêler de faire la guerre aux prêtres? Le ministre a commencé par m'apprendre que tu t'étais misa la tête des libéraux à Tours ! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que s'il parlait encore à la chambre. Alors je lui ai dit : — Ah çà! entendons-nous? Son Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal avec la grande-aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé Troubert, simple vicaire général, mais le personnage le plus important de la province, où il représente la congrégation. J'ai répondu de toi corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vile à Tours, fais-y ta paix avec ce diable de vicaire général. Apprends que les vicaires généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre en paix. Morbleu ! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion, il est slupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine, de déconsidérer les prêtres. Si tu ne te raccommodes pas avec l'abbé Troubert, ne compte plus sur moi ; je te renierai. Le ministre des affaires ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme d'un futur évèque. Si Troubert prenait noire famille en haine, il pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée de pairs. Comprends-tu ?

Ces paroles expliquèrent au lieutenant de vaisseau les secrètes occupations de Troubert, de qui Birotteau disait niaisement:

— Je ne sais pas à quoi lui sert de passer les nuits.

La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si subtilement la police de la province et sa capacité personnelle l'avaient fait choisir par la congrégation, entre tous les ecclésiastiques de la ville, pour être le proconsul inconnu de la Touraine. Archevêque, général, préfet, grands et pelits, étaient sous son occulte domination.

Le baron de Listomère eut bientôt pris son parti.

— Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée ecclésiastique dans mes œuvres vives.

Trois jours après celte conférence diplomatique entre l'oncle et le neveu, le marin, subitement revenu par la malle-poste à Tours, révélait à sa tante, le soir même de son arrivée, les dangers que couraient les plus chères espérances de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient l'un et l'autre à soutenir cet imbécile de Birotteau.

Le baron avait retenu M. de Bourbonne au moment où le vieux gentilhomme prenait sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie de wislh.

Les lumières du vieux malin étaient indispensables pour éclairer les écueils dans lesquels se trouvaient engagés les Listomère, et le vieux malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau que pour se faire dire à l'oreille:

— Restez, nous avons à causer.

Le prompt retour du baron, son air de contentement, en désaccord avec la gravité peinte en certains moments sur sa figure, avaient accusé vaguement à M. de Bourbonne quelques échecs reçus par le lieutenant dans sa croisière contre Gamard et Troubert.

H ne marqua point de surprise en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du vicaire général congréganisle.

— Je le savais, dit-il.

— Eh bien ! s'écria la baronne, pourquoi ne pas nous avoir avertis?

— Madame, répondit-il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible i'iilu te de ce prêtre, ei j'oublierai que vous la connaisses également. Si nous ne nous gardions pat le secret, nous passerions pour ses complices: e m- loulcs el liais, imite mrt: feigne*

LE CURÉ DE TOURS

d'être une dupe ; mais sachez bien où vous niellez les pieds. Je vous en avais assez dit, vous ne me compreniez point, et je ne voulais pas ine compromettre.

— Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron.

Abandonner Birolteau n'était pas une question, et ce fut une première condition sous-entendue par les trois conseillers.

~- Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit M. de Bourbonne. Pliez devant Troubert : si sa haine est moins forte que sa vanité, vous vous en ferez un allié ; mais, si vous pliez trop, il vous marchera sur le ventre ; car

Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Eglise,

a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert s'il sait le wisth, il vous dira oui. Priez-le de venir faire une partie dans ce salon où il veut êlre reçu : certes, il y viendra. Vous êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron sera capitaine de vaisseau, son oncle 'pair de Fiance, Troubert évêque, vous pourrez faire Birolteau chanoine tout à votre aise. Jusque là pliez , mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera ; vous vous entendrez à merveille. D'ailleurs marchez la sonde en main, maria !

— Ce pauvre Birolteau ! dit la baronne.

— Oh ! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant. Si quelque libéral adroit s'emparait de celte tète vide, il vous causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous pardonner d'avoir entamé le combat; mais après une défaite il serait implacable. J'ai dit.

Il fit claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et partit. Le lendemain matin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec le vicaire, el lui dit, non sans un visible embarras :

— Mon cher monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous; d'abord éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant de vos prétentions, puis quitter ma maison.

En entendant ces mots le pauvre prêtre pâlit.

— Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos malheurs, et sais que sans mon neveu vous n'eussiez pas intenté le procès qui maintenant l'ait votre chagrin et le nôtre. Mais écoulez.

Elle lui déroula succinctement l'immense étendue de celte affaire, et lui expliqua la gravité de ses suites.

Ses méditations lui avaient fait deviner pendant la nuit les antécédents probables de la vie de Troubert ; elle put alors, sans se tromper, démontrer à Birolteau la trame dans laquelle l'avait enveloppé cette vengeance si habilement ourdie, lui révéler la haute capacité, le pouvoir de son ennemi, en lui en dévoilant la haine, en lui en apprenant les causes, en le lui montrant couché durant douze années devant Chapeloud, et dévorant Chapeloud, et persécutant encore Chapeloud dans son ami.

L'innocent Birolteau joignit ses mains comme pour prier, et pleura de chagrin à l'aspect d'horreurs humaines que son âme pure n'avait jamais soupçonnées.

Aussi effrayé que s'il se fût trouvé sur le bord d'un abîme, il écoutait, les yeux fixes et humides, mais sans exprimer aucune idée, le discours de sa bienfaitrice, qui lui dit en terminant :

— Je sais tout ce qu'il y a de mal à vous abandonner; mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de l'amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai toute: ma reconnaissance. Je ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en charge. Vous serez hors de toute inquiétude pour votre existence. Par l'entremise de Bourbonne, qui saura sauver les apparences, je ferai en sorte que rien ne vous manque. Mon ami, donnez-moi le droit de vous trahir. Je resterai votre amie tout en me conformant aux maximes du monde. Décidez.

Le pauvre abbé stupéfait s'écria :

— Chapeloud avait donc raison en disant que si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la tombe il le ferait ! Il couche dans le lit de Chapeloud.

— Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame de Listomère ; nous avons peu de temps à nous. Voyons.

Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes crises, au dévouement irrélléchi du premier moment. Mais d'ailleurs sa vie n'était déjà plus qu'une agonie.

Il dit, en jetant à sa protectrice un regard désespérant qui la navra :

— Je me confie à vous. Je ne suis plus qu'un bourrier de la rue !

Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin de paille. Mais il y a de jolis petits brins de paille, jaunes, polis, rayonnants, qui font le bonheur des enfants-, tandis que le bourrier est le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé par la tempête, tordu par les pieds du passant.

— Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le portrait de Chapeloud ; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste.

— Eh bien ! dit madame de Listomère, j'irai chez mademoiselle Gamard. Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que faisait la baronne de Listomère en s'abaissant à flatter l'orgueil de la vieille fille.

— Et, ajouta-t-elle, je tâcherai de tout arranger. A peine osé-je l'espérer. Allez voir M. de Bourbonne, qu'il minute votre désistement en bonne forme, apportez-m'en l'acte bien en règle; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être pourrons-nous eu finir.

Birotleau sortit épouvanté.

Troubert avait pris à ses yeux les dimensions d'une pyramide d'Egypte.

Les mains de cet homme étaient à Paris et ses coudes dans le cloître Saint-Gatien.

— Lui, se dit-il, empêcher M. le marquis de Listomère de devenii pair de France?...

«Et peut-être avec le secours de monseigneur l'archevêque pourrat-on en finir ! •

En présence de si grands intérêts, Birotteau se trouvait comme un ciron : il se faisait justice.

La nouvelle du déménagement de Birotleau fut d'autant plus étonnante que la cause en était impénétrable. Madame de Listomère disait que, son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin, pour agrandir son appartement, de celui du vicaire.

Personne ne connaissait encore le désistement de Birotleau. Ainsi les instructions de M. de Bourbonne étaieut sagement exécutées.

Ces deux nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand vicaire, devaient flatter son amour-propre en lui apprenant que, si elle ne capitulait pas, la famille de Listomère restait au moins neutre, et reconnaissait tacitement le pouvoir occulte de la congrégation : le reconnaître, n'était-ce pas s'y soumettre? Mais le procès demeurait tout entier sub judice. N'était-ce pas à la fois plier et menacer?

Les Listomère avaient donc pris dans celte lutte une attitude exactement semblable à celle du grand vicaire : ils se tenaient en dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événement grave survint et rendit encore plus difficile la réussite des desseins médités par M. de Bourbonne et par les Listomère pour apaiser le parti Gamard et Troubert.

La veille, mademoiselle Gamard avait pris du froid en sortant de la cathédrale, s'était mise au lit et passait pour êlre dangereusement malade. Toute la ville retentissait de plaintes excitées par une fausse commisération.

« La sensibilité de mademoiselle Gamard n'avait pu résister au scan- « dale de ce procès. Malgré son bon droit, elle allait mourir de cha- « grin. Birotteau tuait sa bienfaitrice... »

Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle, et complaisaiiimenl répétées par la ville de Tours.

Madame de Listomère eut la honte d'être venue chez la vieille fille sans recueillir le fruit de sa visite. Elle demanda fort poliment à parler à M. le vicaire général.

Flatté peut-être de recevoir dans la bibliothèque de Chapeloud, et au coin de cette cheminée ornée des deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été méconnu, Troubert fit attendre la baronne un moment; puis il consentit à lui donner audience.

Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, 'le profondeur, que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se trouvèrent tous les deux en scène.

Semblable au parrain qui, dans le moyen âge, armait le champion et en fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait eu lice, lu vieux malin avait dit à la baronne :

LES CÉLIBATAIRES

N'oub'icz pas voire foie, vous êtes conciliatrice et non partie

intéressée Troubert est également un médiateur, l'esez vos mois! éludiez les inflexions de la voix du vicaire général. S'il se caresse le menton vous l'aurez séduit.

Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le contraste fréquent qui existe entre ce que l'on dit et ce que l'on pense. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence insignifiantes.

Madame de Listomère commença par témoigner le chagrin que lui causait le procès de Birotteau, puis elle parla du désir qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la satisfaction des deux parties.

— Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse mademoiselle Gamard se meurt.

(Je ne m'intéresse pas plus à cette sotte fille qu'au Prêtre-Jean, pensait-il ; mais je voudrais bien vous mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous êtes assez niais pour en prendre du souci.)

— En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai exigé de M. le vicaire un désistement que j'apportais à cette sainie fille.

(Je te devine, rusé coquin! pensait-elle; mais nous voilà misa l'abri de tes calomnies. Quant à loi, si tu prends le désistement, tu t'enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité.)

Il se lit un moment de silence.

— Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas, dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux d'aigle pour voiler ses émotions.

(Oh! oh! vous ne me compromettrez pas! Mais, Dieu soit loué! les damnés avocats ne plaideront pas une affaire qui pouvait me salir, (.lue veulent donc les Listomère, pour se faire ainsi mes serviteurs?)

— Monsieur, répondit la baronne, les affaires de M. Birotteau me sont aussi élrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle Gamard: mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats, et je ne vois en vous qu'un médiateur, là où moi-même j'agis en conciliatrice...

(Nous ne nous abuserons ni l'un ni l'autre, monsieur Troubert, pensait-elle. Sentez-vous le tour épigrammalique de cette réponse?)

— La religion souffrir, madame! dit le grand vicaire. La religion est trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte.

( La religion, c'est moi, pensait-il. )

— Dieu nous jugera sans erreur, madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal.

— Eh bien ! monsieur, répondit-elle, tâchons d'accorder les jugements des hommes avec les jugements de Dieu.

(Oui, la religion, c'est toi.)

L'abbé Troubert changea de ton :

— Monsieur votre neveu n'est-il pas allé à Paris ?

(Vous avez eu là de mes nouvelles, pensait-il. Je puis vous écraser, vous qui m'avez méprisé. Vous venez capituler. )

— Oui, monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à lui. Il retourne ce soir à Paris, il est mandé par le ministre, qui est parfait pour nous, et voudrait ne pas lui voir quitter le service.

(Jésuite, lu ne nous écraseras pas, pensait-elle, et ta plais-anterie est comprise.)

Un moment de silence.

— Je ne trouve pas sa conduite convenable dans celle affaire, reprlt-clle, mais il faut pardonner à un marin de ne pas se connaître eu droit.

(Faisons alliance, pensait-elle. Nous ne gagnerons rien à guerroyer. )

Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visage :

— Il nous aura rendu le service- de nous apprendre, la valeur le ces deux peintures, <iit-il en regardanl les tableaux, elles seront .m bel •rnemenl pour la chapelle de la Vierge.

(Vous m'avez lancé uneépigramme, pensait-il; en voici deux, nous sommes quittes, mail. mie. )

— si vous les donniez à Saint-Gaiicn, je vous demanderait de me laisser olfrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre.

(Je voudrais bien le faire avouer que lu convoitais les meubles de I frcî' J ' ''Hé. |

— Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur ses gardes.

— Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement sur la table.

( Voyez, monsieur, pensait-elle, combien j'ai de confiance en vous.)

— Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-ellc, digne de voire beau caractère, de réconcilier deux chrétiens ; quoique je prenne maintenant peu d'intérêt à M. Birotteau...

— Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant.

— Non, monsieur, il n'est plus chez moi.

( La pairie de mon beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés, pensait-elle. )

L'abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l'indice des émotions les plus violentes.

M. de Bonrbonnc avait seul deviné le secret de celte paix apparente. Le prêtre triomphait !

— Pourquoi vous êtes-vous donc chargée de son désistement ? demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une femme à se faire répéter des compliments.

— Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau, dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée de voir mademoiselle Gamard, alin d'obtenir pour prix de sa reuoucialion à...

L'abbé fronça ses sourcils.

— A des droits reconnus par des avocats distingués, le portrait...

Le prêtre regarda madame de Listomère.

— ... Le portrait de Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse le juge de sa prétention...

(Tu serais condamné, si tu voulais plaider, pensait-elle.)

L'accent que prit la baronne pour prononcer les mots avocats distingues fit voir au prêtre qu'elle connaissait le fort et le faible de l'ennemi.

Madame de Listomère montra tant de talent à ce connaisseur émérite dans le cours de cette conversation qui se maintint longtemps sur ce ton, que l'abbé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller chercher sa réponse à la transaction proposée.

Il revint bientôt.

— Madame, voici les paroles de la pauvre mourante :

«M. l'abbé Chapeloud m'a témoigné trop d'amitié, m'a-t-elle dit, « pour que je me sépare de son portrait.» — Quant à moi, reprii-il, s il m'appartenait, je ne le céderais a personne. J'ai porté des sentiments trop constants au cher défunt pour ne pas me croire le droit de disputer sou image à tout le monde.

— Monsieur, ne nous brouillons pas pour une mauvaise peinture. (Je m'en moque autant que vous vous en moquez vous-même, pen-

sait-elle.)

— Gardez-la, nous en ferons faire une copie. Je m'applaudis d'avoir assoupi ce triste et déplorable procès, el j'y aurai personnellement gagné le plaisir de vous connaître. J'ai entendu parler de voire talent au whist. Vous pardonnerez à une femme d être curieuse, ditelle en souriant. Si vous vouliez venir jouer quelquefois chez moi, vous ne pouvez pas douter de l'accueil que vous y recevrez.

Troubert se caressa le menton.

(Il est pris! Bourbonue avait raison, pcnsail-cllc, il a sa dose de vanité.)

En effet, le grand vicaire éprouvait en ce moment la sensation délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait p is se défendra quand, aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte eochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui.

— Madame, répondit-il, j'ai de trop grandes occupations pour aller dans le monde; mais pour vous, que ne ferait-on pas'

(La vieille fille va crever, j Viilamer.ii les Listomère, et les Servirai

s'il> me servent! pensait-il. Il va«* v'—us. les avoir pour amitqua pour ennemis. )

Madame de Listomère retourna çbe/ elle, espérant que l'archevêque consommerait une œuvre de pais si heureusement commencé*. Mais Birotteau ne devait pas même proDler de son il \isii-mcui.

Madame de Lislomère apprit le lendemain la inmt Je mademoiselle Gamard.

Le testament rt> '' ;;"' """ ouvert, nersouue ue fut surpris en

LE CURÉ DE TOURS

apprenant qu'elle avait fait l'abbé Trotibert son légataire universel. Sa :oi unie fut estimée à cent mille écus.

Le vicaire général envoya deux billets d'invitation pour le service et le convoi de son amie chez madame de Listomère : l'un pour elle, l'autre pour son neveu.

— Il faut y aller, dit-elle.

— Ça ne veut pas dire autre chose, s'écria M. de Bourbonne. C'est une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron, allez jusqu'au cimetière, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant de vaisseau, qui, pour son malheur, n'avait pas quitte Tours.

Le service eut lieu, et fut d'une grande magnificence ecclésiastique.

Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau. qui, seul dans une chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupable de cette mort, et pria sincèrement pour lame de la défunte, en déplorant avec amertume de n'avoir pas obtenu d'elle le pardon de ses torts.

L'abbé Troubert accompagna le corps de sou amie jusqu'à la fosse où elle devait être enterrée.

Arrivé sur le bord, il prononça un discours où, grâce à son talent, /e tableau de la vie étroite menée par la tesiatrice prit des proportions monumentales.

Les assistants remarquèrent ces paroles dans la péroraison :

« Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de vertus modestes et ignorées, fut bridée par une douleur que nous appellerions imméritée, si, au bord de l'éternité, nous pouvions oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la candeur de son àme, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter hormis des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la Providence l'a-t-elle emmenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux dans sa robe d'innocence! »

— Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit M. de Bourbonne, qui raconta les circonstances de l'enterrement à madame de Listomère au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent seuls avec le baron, figurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI en soutane, donnant ainsi le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.

M. de Bourbonne prit la pincette, et imita si bien le geste de l'abbé Troubert, que le baron et sa tante ne purent s'empêcher de sourire.

— Là seulement, reprit le vieux propriétaire, il s'est démenti. Jusqu'alors, sa contenance avait été parfaite; mais il lui a sans doute été impossible, en calfeutrant pour toujours celle vieille fille qu'il méprisait souverainement et haïssait peut-être autant qu'il a détesté Chapeloud, de ne pas laisser percer sa joie dans un geste.

Le lendemain malin, mademoiselle Salomon vint déjeuner chez madame de Listomère, et, en arrivant, lui dit tout émue :

— Notre pauvre abbé Birotteau a reçu tout à l'heure un coup affreux, qui annonce les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de Saint-Symphorien.

Sainl-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au delà du pont. Ce pont, un des plus beaux monuments de l'architecture française, a dix-neuf cents pieds de long, et les deux places qui le terminent à chaque bout sont absolument pareilles.

— Comprenez-vous? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle. L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de tout. N'est-ce pas un exil d'autant plus affreux qu'il est arraché à une ville que ses yeux veirout tons les jours et où il n • pourra plus guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint- Symphorien est froid, humide, et la paroisse n'est pas assez riche pour le réparer. Le pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre. Quelle atroce combinaison!

Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette histoire, de rapporter simplement quelques événements; et d'esquisser un dernier tableau.

Cinq mois après, le vicaire général fut nommé évêque Madame de Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par lestament à l'abbé Birotteau.

Le jour où le testament de la'.baronne fut connu, monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point de quitter la ville de Tours pour aller résider dans son diocèse; mais il relarda son départ.

Furieux d'avoir été joué par une femme à laquelle il avait donné la maiu tandis qu'elle tendait secrètement la sienne à un homme qu'il

regardait comme son ennemi, Troubert menaça de nouveau l'avenir du1" baron et la pairie du marquis de Listomère.

Il dit en pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un de ces mots ecclésiastiques, gros de vengeance et pleins de mielleuse mansuétude.

L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implacable, qui lui dicta sans doute de dures conditions, car la conduite du baron attesta le plus entier dévouement aux volontés du terrible congréganisle.

Le nouvel évêque rendit, par un acte authentique, la maison de mademoiselle Garnard au chapitre de la cathédrale, il donna la bibliothèque et les livres de Chapelond au petit séminaire, il dédia les deux tableaux contestés à la chapelle de la Vierge; mais il garda le portrait de Chapeloud. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total de la succession de mademoiselle Gamard.

M. de Bourbonne supposa que l'évêque en conservait secrètement la partie liquide, afin d être à même de tenir avec honneur sou rang à Paris, s'il était porté au banc des évèqucs dans la chambre haute. Enfin, la veille du départ de monseigneur Troubert, le vieux malin finit par deviner le dernier calcul que cachai celle action, coup de grâce donné par la plus persistante de toutes les vengeances à la plus faible de toutes les victimes.

Le legs de madame de Listomère à Birotteau lut attaqué par le baron de Listomère sous prétexte de captation !

Quelques jours après l'exploit inlroductif d'instance, le baron fut nommé capitaine de vaisseau. Par une mesure disciplinaire, le curé de Sainl-Symphorien était interdit.

Les supérieurs ecclésiastiques jugeaient le procès par avance. L'assassin de feu Sophie Gamard était donc un fripon ! Si monseigneur Troubert avait conservé la succession de la vieille fille, il eût été difficile de faire censurer Birotteau.

Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise de poste, le long du quai Saint-Synr liorien, pour se rendre à Paris, le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil, au soleil, au-dessus d'une terrasse.

Ce curé frappé par l'archevêque était pâle et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait entièrement ce visage, qui jadis était si doucement gai.

La maladie jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de la bonne chère et dénués d'idées pesantes, un voile qui simulait une pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un an auparavant, si vide mais si coulent, à travers le Cloître.

L'évêque lui lança un regard de mépris et de pitié, puis il consentit à l'oublier, et passa.

Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps nildebrandt ou Alexandre VI. Aujourd'hui l'Eglise n'est plus une puissance politique, et n'absorbe plus les forces des gens solitaires.

Le célibal offre donc alors ce vice capital que. faisant converger les qualités de l'homme sur une seule passion, l'égoisme, il rend les célibataires ou nuisibles ou inutiles.

Nous vivons à une époque où le défaut des gouvernements e*l d'avoir moins fait la société pour l'homme, que l'homme pour la société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tache d'exploiter à son profit ; tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait plus gcuéreux pour la chose publique.

Le cercle au milieu duquel s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi : l'âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera jamai qu'une magnifique exception ; car, habituellement, en morale coiumi en physique, le mouvement perd en intensité ce qu'il gagne en, étendue.

La société ne doit pas se baser sur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et simplement père, et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille. Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république; de là, les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Borne. Puis, il fut l'homme d'une casle ou d'une religion pour les grandeurs de laquelle il se montra souvent sublime; mais là, le champ de ses intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui, sa vie est attachée à celle d'une immense patrie; bientôt, sa famille sera, dit-on, le monde entier.

Ce cosmopolitisme moral, espoir de la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur? Il est si naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité des hommes !

Mais, hélas! la machine humaine n'a pas de si divines proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples citoyens, ni des pères de famille.

Certains physiologistes pensent que lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer.

Erreur !

LES CÉLIBATAIRES

L'cgoïsnie apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou des lois dans leur seiu, n'est-il pas la plus noble des passions, et, en quelque sorte, la maternité des masses : pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes lêles les mamelles de la femme à la force de Dieu?

L'histoire des Innocent III, des Pierre le Grand, et de tous les meneurs de siècle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre tresélevé, cette immense pensée que Troubert représentait au fond du cloître Saint-Gaiien.

Sahit-Fii'iniii, avril 1832.

FIN DU CUflt DE TOUIIS.

Le wislh enez madame de Lislomère.

Poi -y. — Typ, S. Lejay ot Cie.

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Dess.Tony J ih mnot. Staal, B ;rtaTV Dâumier, B. Lampsoniut, etc.

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