‹ Œuvres de jeunesseChapitre 66 sur 96 · THEORIE DD UT · texte numérisé non relu

THEORIE DD UT

Il était environ sept heures du soir. Assis sur leurs fauteuils acadé. miques, ils décrivaient un demi-cercle devant une vaste cheminée, où brûlait tristement un feu de charbon de terre, symbole éternel dt| sujet de leurs importantes discussions. A voir les figures graves qu ique passionnées de tous les membres de cette assemblée, il était facile de deviner qu'ils avaient à prononcer sur la vie, la fortune et le bonheur de leurs semblables. Ils ne tenaient leurs mandats que de leurs consciences, comme les associés d'un antique et mystérieux tribunal, mais ils représentaient des intérêts bien plus immenses que ceux des rois ou des peuples, ils pariaient au nom des passions et du bonheur des générations infinies qui devaient leur succéder.

Le petit-fils du célèbre Bodi.le était assis devant une table ronde, sur laquelle se trouvait la pièce à conviction, exécutée avec une rare intelligence; moi, chétif secrétaire, j'occupais une place à ce bureau afin de rédiger le procès-verbal de la séance.

— Messieurs, dit un vieillard, la première question soumise à vos délibérations se trouve clairement posée dans ce passage d'une lettre écrite à la princesse de Galles, Caroline d'Anspach, par la veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, mère du régent.

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

f La reine d'Espagne a un moyen sûr pour faire «lire à son mari « tout ce qu'elle veut. Le roi esi dévot; il croirait être damné s'il ton- « cliail à nue 'Mitre femme qu'à la sienne, et ce bon prince est d'une « complexion fort amoureuse. La reine obtient ainsi de lui tout ee « qu'elle souhaite. Elle a fait mettre des roulettes au lit de son mari. « Lui refuse-t-i) quelque < hose?... elle pousse le lit loin du sien. Lui « accorde-t-il sa demande? les lits se rapprochent, et elle l'admet . dans le sien. Ce qui est la plus grande félicité du roi, qui est extrê- « niemenl porté... »

— Je n'irai pas plus loin, messieurs, car la vertueuse franchise de la princesse allemande pourrait être lavée ici d'immoralité.

Les maris sages doiveut-ils adopter le lit à roulettes?... Voilà le problème que nous avons à résoudre.

L'unanimité des voie-, ne laissa aiii un doute. 11 me fut ordonné de consigner sur le registre des délibérations que, si deux épouv se couchaient dans deux iits séparés et dans une même chambre, les lits ne devaient point avoir de roulettes à équerre.

— Mais sans que la présente décision, (il observer un membre,

Suisse en rien préjudiciel' à ce qui sera statué sur la meilleure manière e coucher les époux.

Le président me passa un volume élégamment relié, contenant l'édition originale, publiée en 1788, des lettres de Madame Charlotte-Elisabeth de Bavière, veuve de Monsieur, frère unique de Louis XIV, et, pendant que je transcrivais le passage cité, il reprit ainsi : — Mais, messieurs, vous avez dû recevoir à domicile le bulletin sur lequel est consignée la seconde question.

— Je demande la parole... s'écria le plus jeune des jaloux assemblés.

Le président s'assit après avoir fait un geste d'adhésion.

— Messieurs, dit le jeune mari, sommes-nous bien préparés à délibérer sur un sujet aussi grave que celui présenté par l'indiscrétion presque générale des lits? N'y a-t-il pas là une question plus ample qu'une simple difficulté d'ébénistèrie à résoudre? Pour ma part, j'y vois un problème qui concerne l'intelligence humaine. Les mystères de la conception, messieurs, sont encore enveloppés de ténèbres que la science moderne n'a que faiblement dissipées. Nous ne savons pas jusqu'à quel point les circonstances extérieures agissent sur les animaux microscopiques, dont la découverte est due à la patience infatigable des Uill, des Baker, des Joblot, des Eicborn, des Gleichen, des Spallanzani, surtout de Millier, et, en dernier lieu, de M. Bory de Saint-Vincent. L'imperfection du lit renferme une question musicale de la plus haute importance, et, pour mon compte, je déclare que je viens d'écrire en Italie pour obtenir des renseignements certains sur la manière dout y sont généralement établis les lus... Nous saurons incessamment s'il y a beaucoup de tringles, de vis. de roulettes, si les constructions en sont plus vicieuses dans ce pays que partout ailleurs, et si la sécheresse des bois due à l'action du soleil ne produit pas, ab ovo, l'harmonie dont le sentiment inné se trouve chez les Italiens... Par tous ces motifs, je demande l'ajournement.

— Et sommes nous ici pour prendre l'intérêt de la musique?... s'écria un gentleman de l'Ouest en se levant avec brusquerie. Il s'agit des mœurs avant tout; et la question morale prédomine toutes les autres...

— Cependant, dit un des membres les plus influents du conseil, l'avis du premier opinant ne me paraît pas à dédaigner. Dans le siècle dernier, messieurs, l'un de nos écrivains le plus philosophiquement plaisant et le plus plaisamment philosophique, Sterne, se plaignait du peu de soin avec lequel se faisaient les hommes : « 0 honte ! « s'écria-t-il, celui qui copie la divine physionomie de l'homme reçoit « des couronnes et des applaudissements, tandis que celui qui pré- « semé la maîtresse pièce, le prototype d'un travail mimique, n'a, « comme la vertu, que son œuvre pour récon .pense!... » Ne faudraitil pas s'occuper de l'amélioration des races humaines, avant de s'occuper de celle des chevaux? Messieurs, je suis passé dans une petite ville de (Orléanais où toute la population est composée de bossus, de gens à mines rechignées ou chagrines, vérilables enfants de malheur... Eh bien! l'observation du premier opinant me fait souvenir que tous les lits y étaient en très-mauvais état, et que les chambres n'offraient aux yeux des époux que de hideux spectacles... Eh! messieurs, nos esprits peuvent-ils cire dans une situation analogue à celle de nos idées, quand, au lieu de la musique des anges, qui voltigent cà et là au sein des cieux où nous parvenons, les notes les plus criardes Je la plus importune, de la plus impatientante, de la plus exécrable mélodie terrestre, viennent à détonner?... Nous devons peut-être les beaux génies qui ont honoré l'humanité à des lits solidement construiis, et la population turbulente à laquelle est due la révolution française a peut-être été conçue sur une multitude de meubles vacillaills, aux pieds contournes et peu solides; tandis que les Orientaux dont les races sont si belle,, oui un système tout particulier pour se

coucher... Je suis pour l'ajournement,

El le gentil iiImii s'.issit.

Un h me qui appartenait à la secte des méthodistes se leva.

Pourquoi changer la que-lion? Il ne s'agit pas il i d'améliorer la race, ni de perfectionner Pieuvre. N ous ne devons pas perdre de vue

les intérêts de la jalousie maritale et les principes d'une saine morale, Ignorez-VOUS que le bruit dont vous vous plaigne/ semble plus redoutable à l'épOQSe incertaine du crime que la voix éclatante de la trompette du jugement dernier'... Oubliez-vous que loi, s les proies en criminelle conversation n'ont été gagnés par les maris que grâce à celle plainte conjugale?... Je vous engage, messieurs, à consulter les divorces de milord Abergaveny, du vicomte Bolingbrocke, celui de la feue reine, celui d'Elisa Draper, celui de madame Barris, enfin tous ceux contenus dans les vingt volumes publiés par... (Le secrétaire n'entendit pas distinctement le nom de l'éditeur anglais.)

L'ajournement fut prononcé. Le plus jeune membre proposa de faire une collecte pour récompenser l'auteur de la meilleure dis-erialion qui sérail adressée à la Société sur celle question, regardée par Sterne connue si importante; mais à l'issue de la séance, il ne se trouva que dix-huit si hellings dans le chapeau du président.

Cette délibération de la société qui s est récemment formée à Londres pour l'amélioration des mœurs et du mariage, el que lord lîyron a poursuivie de ses moqueries, nous a été transmise par les soins de l'honorable W. Uawkins, esq., cousin germain du célèbre capitaine Clutterbuck.

Cet extrait peut servir à résoudre les difficultés qui se rencontrent dans la théorie du lit relativement à sa construction.

Mais l'auteur de ce livre trouve que l'association anglaise a donné trop d'importance à cette question préjudicielle. Il existe peut-être autant de bonnes raisons pour être mssinistc que pour être solidiste en fait de coin bette, et l'auteur avoue qu'il est au-dessous ou au-dessus de lui de trancher cette difficulté. Il pense' avec Laurent Sterne qu'il esl honteux à la civilisation européenne d'avoir si peu d'observations physiologiques sur la callipédie. et il renonce à donner les résultats de ses méditations à ce sujet parce qu'ils seraient dilliciles à formuler en langage de prude, qu'ils seraient peu compris ou mal interprétés. Ce dédain laissera une éternelle lacune eu cet endroit de son livre; mais il aura la douce satisfaction de léguer un quatrième ouvrage au siècle suivant, qu'il eurichii ainsi de tout ce qu'il ne fait pas, magnificence négative dont l'exemple sera suivi par tous ceux qui disent avoir beaucoup d'idées.

La théorie du lit va nous donner à résoudre des questions bien plus importantes que celles offertes à nos voisins par les roulettes et par les murmures de la criminelle conversation.

Nous ne reconnaissons que trois manières d'organiser un lit (dans le sens général donné à ce mot) chez les nations civilisées, et principalement pour les classes privilégiées, auxquelles ce livre est adressé.

Ces trois manières sont :

1° Les deux lus jumeaux;

2° Deux chambres séparées,

5" Un seul et même lit.

Avant de nous livrer à l'examen de ces trois modes de cohabitation qui, nécessairement, doivent exercer des influences bien diverses sur le bonheur des femmes et des maris, nous devons jeter un rapide coup d'oail sur l'action du lit et sur le rôle qu'il joue dans l'économie politique de la vie humaine.

Le principe le plus incontestable en celte matière est que le lit a été intente potlf dormir.

11 serait facile de prouver que l'usage de coucher ensemble ne s'est établi que fort tard entre les époux, par rapport à l'ancienneté du mariage.

Par quels syllogismes l'homme est-il arrivé à mettre à la mode une pratique si fatale au bonheur, à la santé, au plaisir, à l'amour-propre même?... Voilà ce qu'il sciait curieux de rechercher.

Si vous saviez qu'un de vos rivaux a trouvé le moyen de vous exposer, à la vue de celle qui vous est chère, dans une situation où vous étiez souverainement ridicule : par exemple, pendant que vous aviez la bouche de travers comme, celle d'un masque de théâtre, ou pendant que vos lèvres éloquenles, semblables au bec en cuivre d'une fontaine avare, distillaient goutte à gniiite une eau pure; vous le poignarderiez peut-être. Ce rival est le sommeil. Existe-t- il au monde un humilie qui sache bien comment il est cl ce qu'il fait quand il dort?...

Cadavres vivants, nous sommes la proie d'une puissance inconnue, qui s'empare de nous maigri'' nous, el se manifeste par les effets les plus bizarres : les uns ont le sommeil spirituel et les autres un sommeil stupide.

Il y a des gens qui reposent la bouche ouverte de la manière la plus niaise.

Il en est d'autres qui ronflent à faire trembler les planchera.

La plupart ressemblent à ces jeunes diables que Michel-Ange a sculptes, tirant la langue pour se moquer de. passants.

Je ne connais qu'une seule personne au monde qui dorme noblement, c'est l'Againcmnon que (îuérin a montré couché dans son |j| au moment ou Cly lenineslre, pou- sec par Ggisllie, s'avance pour l'assassiner. Aussi ai -je jours ambitionné de me tenir sur mon oreiller

comme se tient le roi des, rois, des nue j'aurai la terrible orainte d'être vu, pendant mon sommeil, p.'r d'autres yeux que par ceux de la Providence, De même aussi, depuis le jour où j'ai vu ma vieille nour-

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riee soufflant des pois, pour me servir d'une expression populaire unis consacrée, ai-je aussitôt ajouté; dans la litanie particulière que je ix-rile à saint Honoré, mon patron, une prière pour qu'il nie garantisse de cène piteuse éloquent e.

Qu'un homme se réveille le malin, en monlraul une ligure hébétée, grnicsquemcui coiffée d'un madras qui tombe sur la tempe gauche en manière de bonnet de police, il est certainement bien bouffon, et il serait diflieile de reconnaître en lui cet époux glorieux célébré par h '•■ strophes de Rousseau; mais enfin il y a une lueur de vie à travers la bèiise de eelle face à moitié morte... Kl. si vous voulez recueillir d'admirables charges, artistes, voyagez en malle-posle, e1 à chaque petit village où le courrier réveille un buraliste, examinez ces tètes départementales!... Mais, fussiez-vons eeni lois plus plaisant que ces visages bureaucratiques, au moins vous avez alors la bouche fermée, lis veux ouverts, et voire physionomie a une expression quelconque. Savez-vons comment vous étiez une heure avant votre réveil, ou pendant la première heure de voire sommeil, quand, ni homme, ni animal vous tombiez sous l'empire des songes qui viennent par la porie de corne'?... Ceci est un secret entre votre femme et Dieu !

Etait-ce donc pour s'avertir sans cesse de l'imbécillité du sommeil nue les Romains ornaient le chevet de leurs lits d'une tête d'âne?... Nous laisserons éclaircir ce point par MM. les membres composant l'Académie des inscriptions.

Assurément, le premier qui s'avisa, par l'inspiration du diable, de ne pas quitter sa femme, même pendant le sommeil, devait savoir dormir en perfection. Maintenant, vous n'oublierez pas de compter au nombre des sciences qu'il faut posséder, avant d'entrer en ménage, l'art de dormir avec élégance. Aussi mettons-nous ici, comme un appendice à l'axiome XXV du Catéchisme conjugal, les deux aphorisme suivants :

Un mari doit avoir le sommeil aussi léger que celui d'un dogue, afin de ne jamais se laisser voir endormi.

Un homme doit s'habituer des sou enfance à coucher tête nue.

Quelques poètes voudront voir, dans la pudeur, dans les prétendus mystères de l'amour, une cause à la réunion des époux dans un même lit; mais il est reconnu que si l'homme a primitivement cherché l'ombre des cavernes, la mousse des ravins, le toit siliceux des antres pour proléger ses plaisirs, c'est parce que l'amour !e livre sans défense à ses ennemis. Non, il n'est pas plus naturel de mettre deux têtes sur un même oreiller qu'il n'est raisonnable de s'entortiller le cou d'un lambeau de mousseline. Mais la civilisation est venue, elle a renfermé un million d'hommes dans quatre lieues carrées; elle les a parqués dans des rues, dans des maisons, dans des appartements, dans des chambres, dans des cabinets de huil pieds carrés; encore un peu, elle essayera de les faire rentrer les uns dans les autres comme les tubes d'une lorgnette.

De là et de bien d'autres causes encore, comme l'économie, la peur, la jalousie mal entendue, est venue la cohabitation des époux ; et celle coutume a créé la périodicité et la simultanéité du lever et du coucher.

El voilà donc la chose la plus capricieuse du monde, voilà donc le sentiment le plus éminemment mobile, qui n'a de prix que par ses inspirations chatouilleuses, qui ne lire son charme que de la soudaineté des désirs, qui ne plail que par la vérilé de ses expansions, voilà l'amour, enfin, soumis à une règle monastique et à la géométrie du bureau des longitudes!

Père, je haïrais l'enfant qui, ponctuel comme une horloge, aurait, soir et malin, une explosion de sensibilité, en venant me dire un bonjour et uu bonsoir commandés. C'esl ainsi que l'on étouffe tout ce qu'il y a de généreux et d'instantané dans des sentiments humains. Jugez par là de l'amour à heure fixe !

Il n'appartient qu'à l'auteur de toutes choses de faire lever et coucher le soleil, soir et malin, au milieu d'un appareil toujours splendide, toujours nouveau et personne ici-bas, n'en déplaise à l'hyperbole de Jean-Baptiste Rousseau, ne peut jouer le rôle du soleil.

Il résulte de ces observations préliminaires qu'il n'est pas naturel de se trouver deux sous la couronne d'un lit;

Qu'un homme est presque toujours ridicule endormi;

Qu'enfin la cohabitation constante présente pour les maris des dangers inévitables.

Nous allons donc essayer d'accommoder nos usages aux lois de la nature, et de combiner la nature et les usages de manière à faire trouver à un époux un utile auxiliaire et des moyens de défense dans l'acajou de sou lit.

g I. — LES DEUX LITS 10MEAUX.

Si le plus brillant, le mieux fait, le plus spirituel des maris veut se voir minotauriser au bout d'un an de ménage, il y parviendra infailliblement s'il a l'imprudence d-î réunir deux lits sous le dôme voluptueux d une même alcôve.

L'arrêt est concis, en voici les motifs :

Le premier mari auquel est due l'invention des lits jumeaux était sans doute un accoucheur qui, craignant les tumultes involontaires de son sommeil, voulut préserver l'enfant porté par sa femme des coups de pied qu'il aurait pu lui donner.

Mais non, c'était plutôt quelque prédestiné qui se défiait d'un mélodieux catarrhe on de lui-menu'.

Peut-être était-ce aussi uu jeune homme qui, redoutant l'excè» même de sa tendresse, se trouvait toujours, ou sur le bord du lit près de tomber, ou trop voisin de sa délicieuse épouse, dont il troublait le sommeil.

Mais ne serait-ce pas une Maintenon aidée par son confesseur, ou plutôt une femme ambitieuse qui voulait gouverner son mari?... ou, plus sûrement, une jolie petite Pompadour attaquée de cette infirmité parisienne si plaisamment exprimée par M. de Maurepas dans ce quatrain qui lui valut sa longue disgrâce, et qui contribua cerlainemeut aux malheurs du règne de Louis XVI. Iris, on aime vos appas, vos grâces sont vives et franches; et les fleurs naissent sous vos pas, mais ce sont des fleurs...

Enfin, pourquoi ne serait-ce pas un philosophe épouvanté du désenchantement que doit éprouver une femme à l'aspect d'un homme endormi? El celui-là se sera toujours roulé dans sa couverture sans bonnet sur la tête.

Auteur inconnu de cette jésuitique mélhode, qui que tu sois, au nom du diable, salut et fraternité!... Tu as été cause de bien des malheurs. Ton œuvre porte le caractère de toutes les demi-mesures; elle ne satisfait à rieu et participe aux inconvénients des deux autres panis sans en donner les bénéfices.

Commeut l'homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature souverainement inlelligenie qui a déployé une puissance surnaturelle, qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant jusqu'à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes, à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes; allant jusqu'à ciseler les cristaux, tourner l'argent, fondre l'or, peindre l'argile, et solliciter enfin lous les arts pour décorer, pour agrandir son bol alimentaire! comment ce roi, après avoir caché sous les plis de la mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis, enseveli sous le lin, sous les trames du coton, sous les riches couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses pauvretés, peut il venir la faire échouer avec toul ce luxe sur deux bois de lits? A quoi bon rendre l'univers entier complice de notre existence, de nos mensonges, de cette poésie? A quoi bon faire des lois, des morales, des religions, si l'invention d'un tapissier (c'est peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux I Ole à notre amour toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortège et ne lui laisse qu6 ce qu'il a de plus laid et de plus odieux? car c'esl là toute l'histoire des deux lits.

LXII1. — Paraître sublime ou grotesque, voilà l'alternative à laquelle nous réduit un désir.

Partagé, noire amour est sublime ; mais couchez dans deux lits jumeaux, et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels celte demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui vont nous révéler les causes de bien des malheurs.

Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. Jignore si sa mélancolie provient d'une migraine près de fondre sur la droite ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces moments d'ennui pendant lesquels nous voyons toul en noir; mais, à l'examiner se coiffant de nuil avec négligence, à la regarder levant languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me semble évident qu'elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spilzberg ou au Groenland. Insouciante el froide, elle s'est couchée en pensant peutêtre, comme l'eût l'ait madame Gauthier Shandy, que le lendemain, est un jour de maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu'elle a mangés n'étaient pas assez sucrés, qu'elle doit plus de cinq cents francs à sa couturière; elle pense enlin à tout ce qu'il vous pi. lira de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites, un gros garçon de mari, qui, à la suite d'un rendez-vous d'affaires, a pris du punch et s'est émancipé. Il se déchausse, il met ses babils sur les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-boltes devant la cheminée; et. tout en achevant de s'affubler la tête d'un madras rouge, sans se donner la peine d'en cacli2r les coins, il lance à sa femme quelques phrases à points d'interjection, petites douceurs conjugales, qui font quelquefois tome la conversation d'un ménage à C2S heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus dans notre machine. — Tu es couchée ! — Diable, il fait froid ce soir! — Tu ne dis rien, mon ange! — Tu es déjà roulée dans ton lit!... — Sournoise ! tu fais semblant de dormir !... Ces discours *H<H entrecoupés de bâillements; et, i^rè«

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une infinité de petits événements qui, selon les habitudes de chaque ménage doivent diversifier cette préface de la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en s'y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes élégantes; voici les amoureux contours qu'il a vus pendant le jour. Il est assassiné par d'impétueux désirs... Il tourne les veux vers sa femme. 11 aperçoit un charmant visage encadré par les Broderies les plus délicates; tout endormi qu'il puisse être, le feu de son regard semble brûler les ruches de dentelles qui cachent imparfaitement les yeux ; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs du couvrepied... — Ma Minette? — Mais je dors, mon ami... Comment débarquer dans celte Laponie? Je vous fais jeune, beau, plein d'esprit, séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groenland de l'Italie? L'espace qui se trouve entre le paradis et l'enfer n'est pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n'en faire qu'un seul; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute l'ardeur d'un désir. N'y eût-il que l'action technique d'enjamber d'un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d'un madras dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de temps, l'occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces situations, car l'amour a un manteau de pourpre et d'or qu'il jette sur tout, même sur les fumants décombres d'une ville prise d'assaut; tandis que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis, sous les plis les plus séduisants de la soie, l'hymen a besoin des prestiges de l'amour. Ne fussiez-vous qu'une seconde à entrer dans les possessions de votre femme, le devoir, cette divinité du mariage, a le temps de lui apparaître dans toute sa laideur.

Le cclilutaire. — page 34.

Ah! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pat perattre insensé, quand le désir le rend successivement colère et tendre, insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un madrigal; quand il joue enfin, plus ou moins spiritnellement, la scène où, dans Tenu* sauvée, le génie d'Orway nous a représenta le sénateur Autouio répétant cent fois aux pieds d'Aqui-

lina : Aquilina, Quiiina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki ! sans obtenir autre chose que des coups de fouet quand il s'avise de faire le chien. Aux yeux de toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux quand il ordonne, il est minolaurisé s'il abuse de sa puissance. Ici, souvenez-vous de quelques aphorismes du Catéchisme conjugal, et vous verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu'une femme cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste et le mari le plus spirituel arrivent à l'impudeur.

Cette scène, qui se représente de mille manières, et à laquelle mille autres incidents peuvent donner naissance, a pour pendant l'autre situation, moins plaisante, mais plus terrible.

Un soir que je m'entretenais de ces graves matières avec feu M. le comte de Noce, de qui j'ai déjà eu l'occasion de parler, un grand vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas, parce qu'il vil encore, nous examina d'un air assez mélancolique. Nous devinâmes qu'il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du Moniteur doit regarder monter à la tribune un ministre dont l'improvisation lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d'observations sur la nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses |que du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s'il eût été question de Marc-Antoine ou de Cléopàlre.

— Mon jeune ami (me fit-il l'honneur de me dire, car c'était moi qui avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée où l'un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours l'estime de sa femme. Or, dans ce temps-là, une femme se vengeait avec une merveilleuse facilité, car il n'y avait pas loin de la coupe à la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés, mais réunis sous le ciel d'une même alcôve. Ils rentraient d'an bal très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l'empereur. Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu'il était complètement absorbé par ses réflexions. Û s'agir sait de payer six mille écus le lendemain!... et, tu t'en souviens, Noce , l'on n'aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources de dix mousquetaires... La jeune femme, comme cela ne manque jamais d'arriver dans ces cas-là, était d'une gaieté désespérante. — Donuez à M. le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu'il lui faut pour sa toilette. Dans ce temps-là on s'habillait pour la nuit.- Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se met à faire mille coquetteries. — Etais-je à votre goût, ce soir?... demanda-t-elle. — Vous me plaisez toujours!... répondit le marquis en continuant de se promener de long en large. — Vous êtes bien sombre!... Parlez-moi donc, beau ténébreux!... ditelle en se plaçant devant lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n'aurez jamais une idée de toutes les sorcelleries de la marquise ; il faudrait l'avoir connue. — Eh ! c'est une femme que tu as vue, Noce !... dit-il avec un sourire assez railleur. Enfin, malgré s.', finesse et sa beauté, toutes ses malices échouèrent devaut les six mille écus qui ne sortaient pas de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule. Mais les femmes ont toujours une boiinr. provision de ruses; aussi, au moment ou mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de s'écrier : — Oh ! que j'ai froid!... — Et moi aussi, reprit-il! Mais comment nos gens ne bassinent-ils pas nos lits?... Et voilà que je sonne.

Le comte de Noce ne put s'empêcher de rire, et le vieux marquir interdit s'arrêta.

Ne pas deviner les désirs d'une femme, ronfler quand elle veille i être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme, passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur?...

Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle sou débit sec et sarcaslique prélait un charme infini quand il me la raconta comme un exemple de hardiesse féminine.

Ludovico a son palais à un bout de la ville de Milan, à l'autre est celui de la comtesse Pernetli. A minuit, au péril de sa vie, Ludovico, résolu à tout braver pour contempler pendant une seconde un visage adoré, t'introduit dans le palais de sa bien-aimée, comme par magie. Il arrive auprès de la chambre nuptiale. Elisa Pernetli, dont le coeur a partagé peut-être le désir de son amant, entend le bruit de ses pas et reconnaît sa démarche. Elle voit à travers les murs une figure enflammée d'amour. Elle se lève du lit conjugal. Aussi légère qu'une ombre, elle atteint au seuil de la porte, embrasse d'un regard Ludovico tout entier, lui saisit la main, lui fait signe, l'enlraine : — Mais il te tuera!... dit-il; — Peut-être.

Mais tout cela n'est rien. Accordons à beaucoup de maris un som mcil léger. Accordons- leur de doruur sans routier et de toujours Jo-

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ïî

Yiner sous quel degré de latitude se trouveront leurs femmes! Bien plus, toutes les raisons que nous avons données pour condamner les Jts jumeaux seront, si l'on veut, d'un faible poids. Eh bien ! une dernière considération doit faire proscrire l'usage des lits réunis dans l'enceinte d'une même alcôve

Dans la situation où se trouve un mari, nous avons considéré le lit nuptial comme un moyen de défense. C'est au lit seulement qu'il peut savoir chaque nuit si l'amour de sa femme croît ou décroît. Là est le baromètre conjugal. Or, coucher dans deux lits jumeaux, c'est vouloir tout ignorer. Vous apprendrez, quand il s'agira de la guerre civile (voir la troisième partie), de quelle incroyable utilité est un lit, et combien de secrets une femme y révèle involontairement.

Ainsi ne vous laissez jamais séduire par la fausse bonhomie des lits jumeaux.

C'est l'invention la plus sotte, la ulus perfide et la plus dangereuse qui soit au monde. Honte et anathème à qui l'imagina !

Mais autant cette méthode est pernicieuse aux jeunes époux, autant elle est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme, soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d'une prise de tabac , qu'ils pourront devoir les laborieux bienfaits d'une nuit animée par un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n'est pas inexorable.

Nous n'avons pas jugé i propos de mentionner les exceptions qui, parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C'est des calamités à subir. Cependant l'opinion de Bonaparte était qu'une fois qu'il y avait eu échange d'âme et de transpiration ( telles sont ses paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette matière est trop délicate pour qu'il soit possible de la soumettre à des principes.

Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu'il existe plusieurs familles patriarcales dont la jurisprudence erotique est inébranlable sur l'article

des alcôves à deux lits, et qu'on y est heureux de père en fils. Mais, pour toute réponse, l'auteur déclare qu'il connaît beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir jouer au billard.

Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons esprits, et nous allons passer à la seconde manière dont s'organise une couche nuptiale.

Cn mari au réveil. — p»ce 39.

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