MEDITATION XV1I
DES REVOLUTIONS COTSJDGALKS.
Il arrive toujours uu moment où les peuples et les femmes, même les plus slnpides, s'aperçoivent qu'où abuse de leur innocence. La politique i: plus habile peui bien tromper longtemps, mais les hommes seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours, il y aurait bien du sauf; d'épargné chez les peuples et dans les ménages.
Cependant, opérons que les moyens de défense consignés dans les Méditations précédentes suffiront à une certaine quantité de maris pour se tirer de.s pattes du Miuotaure!
Oh! accordez au docteur que plus d'un amour, sourdement conspiré, périra sons les coups de l'hygiène, ou s'amortira grâce à la politique maritale. Oui (erreur consolante!), plus d'un amant sera chassé par les moyens personnels, plus d'un mari saura couvrir d'un voile impénétrable les ressorts de son machiavélisme, et plus d'un homme réussira mieux que l'ancien philosophe qui s'écria : — « Nolo eoronari .' a
Mais nous sommes malheureusement forcé de reconnaître une triste vérité. Le despotisme a sa sécurité, elle est semblable à cette heure qui précède les orages et dont le silence permet au voyageur, couché sur l'herbe jaunie, d'entendre à un mille de dislance le chaut d'une cigale. Uu matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des nôtres l'imitera, découvre d'un œil d'aigle les savantes manœuvres qui l'ont rendue la victime d'une politique infernale. Elle est d'abord toute furieuse d'avoir eu si longtemps de la vertu. A quel âge, à quel jour, se fera celle terrible révolution?... Cette question de chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari ; car tous ne sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de notre évangile conjugal.
— Il faut aimer bien peu, s'écriera l'épouse mystifiée, pour se livrer à de semblables calculs!... (Juoi! depuis le premier jour, il m'a toujours soupçonnée!... C'esl monstrueux, une femme ne serait pas capable d'un art si cruellement perfide !
Voilà le thème. Chaque mari peut deviner les variations qu'y apportera le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.
One femme ne s'emporte pas alors. Elle se tait et dissimule. Sa vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n'aviez que ses hésitations à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à l'expiration de la lune de miel; tandis que, maintenant, vous aurez à lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Des ce jour, pour vous, son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez indifférent, vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La guerre civile ne commencera qu'au moment où, semblable à la goutte d'eau qui fait déborder uu verre plein, un événement, dont le plus ou le moins de gravité nous semble difficile à déterminer, vous aura rendu odieux. Le laps de temps qui doit s'écouler entre cette heure dernière, terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme s'est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous permettre d'exéculer une série de moyens de défense que nous allons développer.
Jusqu'ici vous n'avez protégé votre honneur que par les jeux d'une puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguère le crime, maintenant il faudra frapper. Vous avez débulé par négocier, et vous finissez par monter à cheval, sabre en maiu, comme un gendarme de Paris. Vous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre, vous crierez à tue-tête et vous tâcherez de dissiper l'émeute sans blesser personne.
De même que l'auteur a dû trouver une transition pour passer des moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un mari de justifier le changement assez brusque de sa politique, car, en mariage comme en littérature, l'art est tout entier dans la grâce des transitions. Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans pielle affreuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre femme atvait à se plaindre de votre conduite en ce moment, le plus critique peut-être de la vie conjugale?...
Il faut donc trouver uu moyen de justifier la tyrannie secrète de votre première politique ; un moyen qui prépare l'esprit de voire femme à l'acerbilé des mesures que vous allez prendre; un moyen qui, loin de vous l'aire perdre son estime, vous la concilie ; un moyeu qui vous rende digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par lequel vous la séduisiez avant votre mariage...
Mais à quelle politique demander cette ressource?... Existeraitelle?...
— Oui.
Mais quelle adresse, quel tact, quel art de la scène, un mari ne doit-il pus posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor
que nous allons lui ouvrir ! Pour jouer la passion dont le feu va vous renouveler, il faut tonte la profondeur de Talma !...
Cette passion est la jalousie.
— Mon mari est jaloux. Il l'était dès le commencement de mon mariage... H me eacbait ce sentiment par uu raffinement de délicatesse. Il m'aime doue encore?... Je vais pouvoir le mener!
Voilà les découvertes qu'une femme doit faire successivement, d'après les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer; et il faudrait qu'un homme du monde fût bien sot, pour ne pas réussir à faire croire à une femme ce qui la flatie.
Avec quelle perfection d'hypocrisie ne devez-vous pas coordonner les aeies de voire conduite de manière à éveiller la curiosité de votre femme, à l'occuper d'une élude nouvelle, à la promener dans le labyrinthe de vos pensées !...
Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplomatiques, les gestes rusés, les paroles mystérieuses, les regards à doubles flammei qui amèneront un soir votre femme à essayer de vous arracher le secrel de votre passion?
Oh! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre; ne pas mentir et ne pas dire la vérité ; se saisir de l'espril capricieux d'une femme, et lui laisser croire qu'elle vous tient quand vous allez la serrer dans un collier de fer !... Oh1 comédie sans publie, jouée de cœur à cœur, et où vous vous applaudissez tous deux d'un succès certain!...
C'est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux; qui vous démontrera qu'elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous même; qui vous prouvera l'inutilité de vos ruses, qui vous déliera peut-être. Elle triomphe avec ivresse de la supériorité qu'elle croit avoir sur vous; vous vous ennoblissez à ses yeux; car elle trouve votre conduite lonle naturelle. Seulement votre' défiance était inutile : si elle voulait vous trahir, qui l'en empêcherait?...
Puis un soir, la passion vous emportera, et, trouvant un prétexte dans une bagatelle, vous ferez une scène, pendant laquelle votre colère vous arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriverez. Voilà la promulgation de notre nouveau code.
Ne craignez pas qu'une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie. Elle appellera même vos rigueurs. D'abord parce qu'elle y cherchera la justification de sa conduite ; puis elle trouvera d'immenses bénéfices à jouer dans le monde le rôle d'une victime : n'aura-t-elle pas de délicieuses commisérations à recueillir? Ensuite elle s'en fera une arme contre vous-même, espérant s'en servir pour vous attirer dans un piège.
Elle y voit distinctement mille plaisirs de plus dans l'avenir de ses trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous l'entourez : ne faudra-l-il pas les sauter?
La femme possède mieux que nous l'art d'analyser les deux sentiments humains dont elle s'arme contre nous ou dont elle est victime. Elles ont l'instinct de l'amour, parce qu'il est toute leur vie, et de la jalousie parce que c'est à peu près le seul moyen qu'elles aient de nous gouverner. Chez elle la jalousie est un sentiment vrai, il est produit par l'instinct de la conservation; il renferme l'alternative de vivre ou mourir. Mais, chez l'homme, cette affection, presque indéfinissable, est toujours uu contre-sens quand il ne s'en sert pas comme d'un moyen.
Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de singuliers vices de raisonnement. Nous sommes aimés ou nous ne le sommes pas : placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment inutile en l'homme; elle ne s'explique peut-être pas plus que la peur, et peut-être la jalousie est-elle la peur eu amour. Mais ce n'est pas douter de sa femme, c'est douter de soi-même.
Etre jaloux, c'est tout à la fois le comble de l'égoïsme, l'amourpropre en défaut, et l'irritation d'une fausse vanité. Les femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule, parce qu'elles lui doivent des cachemires, l'argent de leur toilette, des diamants, et que, pour elles, c'esl le thermomètre de leur puissauce. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie, votre femme se tiendrai t-èllc sur ses gardes; car il n'existe qu'un seul piège dont elle ne se défiera pas, c est celui qu'elle se tendra elle-même.
Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe d'un mari assez habile pour donner à l'inévitable révolution qui se fait tôt uu tard en elle la savante direction que nous venons d'indiquer.
Vous transporterez alors dans votre ménage ce singulier phénomène dont l'existence nous esi démontrée dans les asymptotes par la géométrie. Votre femme tendra toujours à vous minotauriser sans y parvenir. Semblable à ces nœuds qui ue se serrent jamais si fortement cpie quand on les dénoue, elle travaillera dans l'intérêt de votre pouvoir, en croyant travailler à son indépendance.
Le dernier degré du bien-joucr fiiez mi prince est de persuader à sou peuple qu'il se bat pour lui quand il le fait Hier pour sou troue.
Mais bien des maris trouveront une difficulté primitive à l'exécution de ce plan de campagne. Si la dissimulation de la femme est profonde, à quels signes reconnaître le moment où elle apercevra les ressorts de votre longue mystification?
D'abord la Méditation de la Douane et la Théorie du lit ont déjà dé-
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
veloppé plusieurs moyens de deviner la pensée féminine ; mais nous n'avons pas la prétention d'épuiser dans ce livre toutes les ressources de l'esprit lmr ain, qui sont immenses. Eu voici une preuve. Le jour i des Saturnales, les Romains découvraient plus de choses sur 1» f compte de leurs esclaves en dix minutes qu'ils n'en pouvaient ap- ' prendre pendant le reste de l'année! Il faut savoir créer des saturnales dans votre ménage, et imiter Gessler qui, après avoir vu Guillaume Tell abattant la pomme sur la tête de son enfant, a dû se dire:
— Voilà un homme de qui je dois me défaire, car il ne me manquerait pas s'il voulait me tuer.
Vous comprenez que si votre femme veut boire du vin de Roussillon, manger des filets de mouton, sortir à toute heure, et lire l'Encyclopédie, vous l'y engagerez de la manière la plus pressante. D'abord elle entrera en "défiance contre ses propres désirs en vous voyaut agir en sens inverse de tous vos systèmes précédents. Elle supposera un intérêt imaginaire à ce revirement de politique, et alors tout ce que vous lui donnerez de liberté l'inquiétera de manière à l'empêcher d'eu jouir. Quant aux malheurs que pourrait amener ce changement, l'avenir y pourvoira. En révolution, le premier de tous les principes est de diriger le mal qu'on ne saurait empêcher, et d'appeler la foudre par des paratonnerres, pour la conduire dans un puils.
Enfin le dernier acte de la comédie se prépare.
L'amant qui, depuis le jour où le plus faible de tous les premiers symptômes s'est déclaré, chez votre femme jusqu'au moment où la révolution conjugale s'opère, a voltigé, soit comme figure matérielle, soit comme être de raison, l'amant, appelé d'un signe par elle, a dit • — Me voilà.