‹ Œuvres de jeunesseChapitre 77 sur 96 · I II. — D3 LA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

I II. — D3 LA CORRESPONDANCE

Ecrire une lettre et la faire jeter à la poste ; recevoir la réponse, la lire et la brûler; voilà la correspondance réduite à sa plus simple expression.

Cependant, examinez quelles immenses ressources la civilisation, nos mœurs et l'amour ont mises à la disposition des femmes poui soustraire ces actes matériels à la pénétration maritale.

La boite inexorable qui tend une bouche ouverte à tous venants reçoit sa pâture budgétaire de toutes mains.

Il y a l'invention fatale des bureaux restants.

Un amant trouve dans le monde cent charitables personnes, masculines ou féminines, qui, à charge de revanche, glisseront le doux billet dans la main amoureuse et intelligente de sa belle maîtresse.

La correspondance est un Prolée. Il y a des encres sympathiques, et un jeune célibataire nous a confié avoir écrit une lettre sur la garde blanche d'un livre nouveau qui, demandé au libraire par le mari, est arrivé entre les mains de sa maîtresse, prévenue la veille de cette ruse adorable.

La femme amoureuse qui redoutera la jalousie d'un mari écrira, lira des billets doux pendant le temps consacré à ces mystérieuses occupations pendant lesquels le mari le plus tyrannique est obligé de la laisser libre.

Enfin les amants ont tous l'art de créer une télégraphie particulière dont les capricieux signaux sont bien difficiles à comprendre. Au bal, une Heur bizarrement placée dans la coiffure; au spectacle, un mouchoir déplié sur le devant de la loge; une démangeaison au nez, la couleur particulière d'une ceinture, un chapeau mis ou ôté, une robe portée plutôt que telle autre, une romance chantée dans un concert, ou des notes particulières touchées au piano; un regard fixé sur un point convenu, tout, depuis l'orgue de Barbarie qui passe sous vos fenêtres et qui s'en va si l'on ouvre une persienne, jusqu'à l'annonce d'un cheval à vendre insérée dans le journal, et même jusqu'à vous, tout sera correspondance.

En effet, combien de fois une femme n'aura-l-elle pas prié malicieusement son mari de lui faire telle commission, d'aller à tel magasin, dans telle maiston, en ayant prévenu son amant que votre présence à tel endroit est un oui ou un non.

Ici le professeur avoue, à sa honte, qu'il n'existe aucun moyen d'empêcher deux amants de correspondre. Mais le machiavélisme marital se relève plus fort de cette impuissance qu'il ne l'a jamais été d'aucun moyen coercitif.

Une convention qui doit rester sacrée entre les époux est celle par laquelle ils se jurent l'un à l'autre de respecter le cachet de leurs lettres respectives. Celui-là est un mari habile qui consacre ce principe en entrant en ménage, et qui sait y obéir consciencieusement.

En laissant à une femme une liberté illimitée d'écrire et de recevoir

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

des lettres, vous vous menacez le moyen d'apprendre le moment où "îlle correspondra avec son amant.

Mais, en sui>pnsani une votre femme se défiât de vou? i qu'elle couvrit des oinlires les plus impénétrables les ressorts èmplovés à vous dérober sa correspondance, n'est-ce pas ici le lieu de déployer celte puissance intellectuelle dont uotis vous avons armés dans la Méditation de la Douane? L'homme qui ne voit pas quand sa femme a éerit à son amaul ou qu'elle en a reçu une réponse est un mari incomplet.

L'étude profonde que vous devez faire des mouvements, des actions, des gestes, des regards de votre femme, sera peut-être pénible et fatigante, mais elle durera peu ; car il ne s'agit que de découvrir quand votre femme et son amant correspondent et de quelle manière.

Nous ne pouvons pas croire qu'un mari, fût-il d'une médiocre intelligence, ne sache pas deviner celle manœuvre féminine quand il soupçonne qu'elle a lieu.

Maintenant jugez, par une seule aventure, de tons les moyens de police et de répression que vous offre la correspondance.

Un jeune avocat, auqjel une passion frénétique révéla quelquesuns des principes consacrés dans celle importante partie de notre ouvrage, avait épousé une jeune personne de laquelle il était faiblement aimé (ce qu'il considéra comme un très-grand bonheur); et, au bout d'une année de mariage, il s'aperçut que sa chère Anna (elle s appelait Anna) aimait le premier commis d'un agent de change.

Adolphe était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, d'une

i'olie figure, aimant à s'amuser comme tous les célibataires possibles. I était écouome, propre, avait un cceur excellent, montait bien à cheval, parlait spirituellement, tenait de fort beaux cheveux noirs toujours frisés, et sa mise ne manquait pas d'élégance. Bref, il aurait fait honneur et profit à une duchesse. L'avocat était laid, petit, trapu, carré, chafouin et mari. Anna, belle et grande, avait des yeux fendus en amande, le teint blanc et les traits délicats. Elle était tout amour, et la passion animait son regard d'une expression magique. Elle appartenait à une famille pauvre, maître Lebrun avait douze mille livres de rente. Tout est expliqué. Un soir, Lebrun rentre chez lui d'un air visiblement abattu. Il passe dans son cabinet pour y travailler; mais il revient aussitôt chez sa femme en grelotant; car il a la fièvre, et ne larde pas à se mettre au lit. Il gémit, déplore ses clients, et surtout une pauvre veuve dont il devait, le lendemain même, sauver la fortune par une transaction. Le rendez-vous était pris avec les gens d'affaires, ei il se sentait hors d'étal d'y aller. Après avoir sommeillé un quart d'heure, il se réveille, et, d'une voix faible, prie sa femme d'écrire à l'un de ses amis intimes de le remplacer dans la conférence qui a lieu le lendemain. Il dicte une longue lettre, et suit du regard l'espace que prennent ses phrases sur le papier, (Juand il fallut commencer le recto du second feuillet, l'avocat était eu train de peindre à son confrère la joie que sa cliente aurait si la transaction était signée, et le fatal recio commençait par ces mots :

Mon bon ami, aile:, ah! allez aussitôt chez madame de Yernon; vous y serez attendu bien impatiemment. Elle demeure rue du Sentier, n. ". Pardonnez-moi de vous en dire si peu, mais je compte sur votre admirable sens pour deviner ce que je ne puis expliquer

Tout à vous.

— Donnez-moi la lettre, dit l'avocat, pour que je voie s'il n'y a pas de faute avant de la signer. L'infortunée, dont la prudence avait été endormie par la naiure de cette épitre hérissée presque tout entière des termes les plus barbares de la langue judiciaire, livre la lettre. An--ilôl que Lebrun possède le fallacieux écrit, il se plaint, se tortille. (I réclame je ne sais quel bon oflice de sa femme. Madame s'absenie deux minutes, pendant lesquelles l'avocal saute hors du lit, ploie IN) papier eu forme de lellre, et cache la missive étrille par sa femme. Quand Anna revient, l'habile mari cachette le papier blanc, le fait adresser, par elle, à celui de ses amis auquel la lettre soustraite semblait destinée, et la pauvre créature remet le candide niessage à un domestique. Lebrun parait se calmer insensiblement; il s'endort, ou fait semblant, et le lendemain matin il affecté encore d'avoir de vagues douleurs. Deux jours après, il enlevé le premier feuillet de la lellre, met un e au mol tenu, dans celle phrase; tout à tous; il plie mystérieusement le papier innocemi it faussaire, le

cachelle, sorl île la chambre conjugale, appelle la soubrelte et lui dil:

— Madame vous prie de porter cela chez M, Adolphe; courez... Il voit parlir la femme de chambre, ei aussilôt après il prétexte une affaire, et s'en va rue du Sentier, à l'adresse indiquée. M attend paisiblement son rival chez l'ami qui s 'était prélé a son dessein. L'amant, ivre de bonheur, accourt, demande madame de Veraoa; il est in* traduit, ci se trouve lace à faoe avec maître Lebrun, qui lui mouire

un visage pale, mais froid, des veux tranquilles, nuis implacaPle-,.

— .Monsieur, dit-il dune vni\ cunn M iciiiic commis, donl le c nr palpita de terreur, vous aimez ma femme, vous essayes de lui pi. me,

je ne saurai vous en vunloir. puisqu'il votre place cl à votre Age

j'en eusse (bit loin autant. Jbfis Anna est an désespoir; vous avet

tronhlé sa leliciu , I Vider esl dani sou eteUI Aussi m'a l-clle tout coufié. Une querelle facilement apaisée l'avait poussée a vous écrire

le billet que vous avez reçu, elle m'a envoyé ici à sa place, .le ne vous dirai pas. monsieur, qu'en persistant dans vos projets de séduction vous feriez le malheur de celle que vous aimez, que vous la priveriez de mou estime, et un jour de la vôtre; que vous signeriez voue crime jusque dans l'avenir en préparant peut-être des chagrins à mes ehfahlS; je ne vous parle même pas de l'amertume que vous jetteriez dans ma vie; — malheureusement, c'est des chansons!... Mais je vous déclare, monsieur, que la moindre démarche de voire part sérail le signal d'un crime; car je ne me fierais pas à un duel pour vous percer le cœur!... Là, les yeux de l'avocat distillèrent la mort. — Eh! monsieur, reprit-il d'une voix plus douce, vous êtes jeune, vous avez le coeur généreux: faites un sacrifice au bonheur à venir de celle que vous aimez ; abandonnez-la, ne la revovez jamais. Et, s'il vous faut absolument quelqu'un de la famille, j'ai une jeune tante que personne n'a pu fixer; elle est eharmanle, pleine d'esprit et riche, entreprenez sa conversion, et laissez en repos une femme vertllèuse. Ce mélange de plaisanterie et de terreur, la fixité du regard et le son de voix profond du mari, firent une incroyable impression sur l'amant. H resta deux minutes interdit, comme les gens trop passionné- auxquels l;l violence d'un choc enlevé loute présence d'esprit. Si Anna eut des amants (pure hypothèse), ce ne fut certes pas Adolphe. Ce fait peut servir à vous faire comprendre que la correspondance est un poignard à deux tranchants qui profite autant a la défense du mari qu'à I inconséquence de la femme. Vous favoriserez donc la correspondance, par la même raison que M. le préfet de police fait allumer soigneusement les réverbères de Paris.

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