MEDITATION XXX
COFCLUSIOH.
Un homme de solitude, et qui se croyait le don de seconde vue, ayant dit au peuple d'Israël de le suivre sur une montagne pour y entendre la révélation de quelques mystères, se vit accompagné par une troupe qui tenait assez de place sur le chemin pour que sou amourpropre en fût chatouillé, quoique prophète. Mais, comme sa montagne se trouvait à je ne sais quelle distance, il arriva qu'à la première poste un artisan se souvint qu'il devait livrer une paire de babouches à un duc et pair, une femme pensa que la bouillie de ses enfants était sur le feu, un publicain songea qu'il avait des métalliques à négocier, et ils s'en allèrent. Un peu plus loin des amants restèrent sous des oliviers, en oubliant les discours du prophète; car ils pensaient que la terre promise était là où ils s'arrêtaient, et la parole divine là où ils causaient eusemble. Des obèses, chargés de ventres à la Sancho, et qui depuis un quart d'heure s'essuyaient le front avec leurs foulards, commencèrent à avoir soif, et restèrent auprès d'une claire fontaine. Quelques anciens militaires se plaignirent des cors qui leur agaçaient les nerfs, et parlèrent d'Auslerlitz à propos de bottes étroites. A la seconde poste, quelques gens du monde se dirent à l'oreille : — Mais c'est un fou que ce prophète-là !... — Est-ce que vous .l'avez écouté? — Moi ! je suis venu par curiosité. — Et moi, parce que j'ai vu qu'on le suivait (c'était un fashionabk). — C'est un charlatan.
Le prophète marchait toujours. Mais, quand il fut arrivé sur le plateau d'où l'on découvrait un immense horizon, il se retourna, et ne vit auprès de lui qu'un pauvre Israélite auquel il aurait pu dire comme le prince de Ligne au méchant petit tambour bancroche qu'il trouva sur la place où il se croyait attendu par la garnison : — Eh bien ! messieurs les lecteurs, il parait que vous n'êtes qu'un?...
Homme de Dieu qui m'as suivi jusqu'ici!... j'espère qu'une petite récapitulation ne t'effrayera pas, et j'ai voyagé dans la conviction que tu te disais comme moi : — Où diable allons-nous ?... — Eh bien ! C'est ici le lieu de vous demander, mon respectable lecteur, quelle est votre opinion relativement au renouvellement du monopole des tabacs, et ce que vous pensez des impôts exorbitants mis sur les vins, sur le port d'armes, sur les jeux, sur la loterip, et sur les cartes à jouer, l'eau-de-vie, les savons, les cotons et les soieries, etc.— Je pense que tous ces impôts, entrant pour un tiers dans les revenus du budget, nous serions fort embarrassés si... — De sorte, mon excellent mari-modèle, que si personne ne se grisait, ne jouait, ne prenait de tabac, ne chassait; enfin si nous n'avions en France ni vices, ni passions, ni maladies, l'Etal serait à deux doigts d'une banqueroute; car il parait que nos rentes sont hypothéquées sur la corruption publique, connue notre commerce ne vit que par le luxe. Si l'on veut y regarder d'un peu plus près, tous les impôts sont basés sur une maladie morale. En effet, la plus grosse recette des domaines ne vientelle pas des contrats d'assurances que chacun s'empresse de se constituer contre les mutations de sa bonne foi, de même que la fortune des gens de justice prend sa source dans les proies qu'on intente à cette foi jurée! El, pour continuer cet examen philosophique, je verrais les gendarmes sans chevaux et sans culotte de peau, si loui le monde -e lenait tranquille, et s'il n'y avait ni imbéciles ni paresseux. Imposez donc la vertu1... Eh bien ! je pense qu'il J a plu- de rapports qu'on ne le croit entre mes femmes honnêtes et ie budget; el je nie charge de vous le démontrer si vous voulez me laisser finir mon livre comme il a commencé; pur un petit essai de statistique. M'accorde-
rez-vous qu'un amanl doive mettre plus souvent des chemises h'aa-
ches que n'en met, soit un mari, soit un célibataire inoccupé? Cela me semble hors de doute. La différence qui existe entre un mari et
un amant se voit à l'esprit seul de leur toilette. L'un est sans artifice, sa barbe reste souvent longue, et l'autre nu se moi>tro jamais quo
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sous les armes. Sterne a dit fort plaisamment : que le livre de sa blanchisseuse était le mémuire le plus historique qu'il connût sur son Tristram Shandy; et que, par le nombre de ses chemises, on pouvait deviner les endroits de sou livre qui lui avaient le plus coûté à faire. Eh bien ! chez les amants, le registre du blanchisseur est l'historien le plus fidèle et le plus impartial qu'ils aient de leurs amours. En effet, une passion consomme une quantité prodigieuse de pèlerines, de cravates, de robes nécessitées par la coquetterie; car il y a un immense prestige attaché à la blancheur des bas, à l'éclat d'une collerette et d'un canezou, aux plis artistement faits d'une chemise d'homme, à la grâce de sa cravate et de son col. Ceci explique l'endroit où j'ai dit de la femme honnête (Méditation 11) : Elle passe sa vie à faire empeser ses robes. J'ai pris des renseignements auprès d'une dame aliu de savoir à quelle somme on pouvait évaluer cette contribution imposée par l'amour, et je me souviens qu'après l'avoir fixée à cent francs par an pour une femme, elle me dit avec une sorte de bonhomie : — « Mais c'est selon le caractère des hommes, car il y en a qui sont plus gâcheurs les uns que les autres. » Néanmoins, après une discussion très-approfondie, où je stipulais pour les célibataires, et la dame pour son sexe, il fut convenu que, l'un portant l'autre, deux amants appartenant aux sphères sociales dont s'est occupé cet ouvrage doivent dépenser pour cet article, à eux deux, cent cinquante francs par an de plus qu'en temps de paix. Ce fut par un semblable traité amiable et longuement discuté que nous arrêtâmes aussi une différence collective de quatre cents francs entre le pied de guerre et le pied de paix relativement à toutes les parties du costume. Cet article fut même trouvé fort mesquin par toutes les puissances viriles et féminines que nous consultâmes. Les lumières qui nous furent apportées par quelques personnes pour nous éclairer sur ces matières délicates nous donnèrent l'idée de réunir dans un dîner quelques têtes savantes, afin d'être guidés par des opinions sages dans ces importantes recherches. L'assemblée eut lieu. Ce fut le verre à la main, et après de brillantes improvisations, que les chapitres suivants du budget de l'amour reçurent une sorte de sanction législative. La somme de cent francs fut allouée pour les commissionnaires et les voilures. Celle de cinquante écus parut très-raisonnable pour les petits pâtés que l'on mange en se promenant, pour les bouquets de violettes et les parties de spectacle. Une somme de deux cents francs fut reconnue nécessaire à la solde extraordinaire demandée par la bouche et les dîners chez les restaurateurs. Du moment où la dépense était admise, il fallait bien la couvrir par une recette. Ce fut dans cette discussion qu'un jeune chevau-léger (car le roi n'avait pas encore supprimé sa maison rouge à l'époque où cette transaction fut méditée), rendu presque ebriolus par le vin de Champagne, (J.ii rappelé à l'ordre pour avoir osé comparer les amants à des appareils distillatoires. Mais un chapitre qui donna lieu aux plus violentes discussions, qui resta même ajourné pendant plusieurs semaines, et qui nécessita un rapport, fut celui des cadeaux. Dans la dernière séance, la délicate madame de D... opina la première; et, par un discours plein de grâce, et qui prouvait la noblesse de ses sentiments, elle essaya de démontrer que, la plupart du temps, les dons de l'amour n'avaient aucune valeur intrinsèque. L'auteur répondit qu'il n'y avait pas d'amants qui ne fissent faire leurs portraits. Une dame objecta que le portrait n'était qu'un premier capital, et qu'on avait toujours soin de se les redemander pour leur donner un nouveau cours. Mais tout à coup un gentilhomme provençal se leva pour prononcer une philippique contre les femmes. Il parla de l'incroyable faim qui dévore la plupart des amantes pour les fourrures, les pièces de satin, les étolfes, les bijoux et les meubles; mais une dame l'interrompit en lui demandant si madame d'0...y, son amie intime, ne lui avait pas déjà pavé deux fois ses dettes. — Vous vous trompez, madame, reprit le Provençal, c'est son mari. — L'orateur est rappelé à l'ordre, s'écria le président, et condamné à festoyer toute l'assemblée, pour s'être servi du mot mari. Le Provençal fut complètement réfuté par une dame, qui tâcha de prouver que les femmes avaient beaucoup plus de dévouement en amour que les hommes ; que les amants coûtent fort cher, et qu'une femme honnête se trouverait très-heureuse de s'en tirer avec eux pour deux mille francs seulement par an. La discussion allait dégénérer en personnalités, quand on demanda le scrutin. Les conclusions de la commission furent adoptées. Ces conclusions portaient en substance que la somme des cadeaux annuels serait évaluée, entre amants, à cinq cents francs, mais que dans ce chiffre seraient également compris : 1° L'argent des parties de campagnes; 2° les dépenses pharmaceutiques occasionnées par les rhumes que l'on gagnait le soir en se promenant dans les allées trop humides des parcs, ou en sortant du spectacle, et qui constituaient de véritables cadeaux ; 5° les ports de lettres et les frais de chancellerie; 4° les voyages et toutes les dépenses généralement quelconques dont le détail aurait échappé, sans avoir égard aux foliée qui pouvaient être faites pa>- des dissipateurs, attendu que, d'après les recherches de la commission, il é;ai: démontré que la plupart des profusions profitaient aux filles d'Opéra, et non aux femmes légitimes. Le résultat de cette statistique pécuniaire de l'amour fut que, l'une portant l'autre, une passion coulait par au près de quinze cents fraucs, néces-
saires à une dépense supportée par les amants d'une manière souvent inégale, mais qui n'aurait pas lieu sans leur attachement. Il y eut aussi une sorte d'unanimité dans l'assemblée pour constater que ce chiffre était le minimum du ceût annuel d'une passion. Or, mon cher monsieur, comme nous avons, par les c?'..;uls de notre statistique conjugale ( voyez les Méditations 1, II et III), prouvé d'une manière irrévocable qu'il existait en France une masse flottante d'au moins quinze cent mille passions illégitimes, il s'ensuit :
Que les criminelles conversations du tiers de la population française contribuent pour une somme de près de trois milliards au vaste mouvement circulatoire de l'argent, véritable sang social dont le cœur est le budget; que la femme honnête ne donne pas seulement la vie aux enfants de la patrie, mais encore à ses capitaux; que nos manufactures ne doivent leur prospérité qu'à ce mouvement systolaire; que la femme honnête est un être essentiellement budgétif et consommateur ; que la moindre baisse dans l'amour public entraînerait d'incalculables malheurs pour le fisc et pour les rentiers; qu'un mari a au moins le tiers de son revenu hypothéqué sur 1 inconstance de sa femme, etc.
Je sais bien que vous ouvrez déjà la bouche pour me parler de mœurs, de politique, de bien et de mal... mais, mon cher minotaurisé, le bonheur n'est-il pas la fin que doivent se proposer toutes les sociétés?... N'est-ce pas cet axiome qui fait que ces pauvres rois se donnent tant de mal après leurs peuples? Eh bien ! la femme honnête n'a pas, comme eux, il est vrai, des trônes, des gendarmes, des tribunaux, elle n'a qu'un lit à offrir; mais, si nos quatre cent mille femmes rendent heureux, par cette ingénieuse machine, un million de célibataires, et, par-dessus le marché, leurs quatre cent mille maris, u'atteignent-elles pas mystérieusement et sans faste au but qu'un gouvernement a en vue, c'est-à-dire de donner la plus grande somme possible de bonheur à la masse ?
— Oui, mais les chagrins, les enfants, les malheurs... — Ah! permettez-moi de mettre en lumière le mot consolateur par lequel l'un de nos plus spirituels caricaturistes termine une de ses charges : — L'homme n'est pas parfait! Il suffit donc que nos institutions n'aient pas plus d'inconvénients que d'avantages pour qu'elles soient excellentes; car le genre humain n'est pas placé, socialement parlant, entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Or, si l'ouvrage que nous avons actuellement accompli a eu pour but de diminuer la pire des institutions matrimoniales, en dévoilant les erreurs et les contre-sens auxquels donnent lieu nos mœurs et nos préjugés, il sera certes un des plus beaux titres qu'un homme puisse présenter pour être placé parmi les bienfaiteurs de l'humanité. L'auteur n'a-t-il pas cherché, en armant les maris, à donner plus de retenue aux femmes, par conséquent plus de violence aux passions, plus d'argent au lise, pltis de vie au commerce et à l'agriculture? Grâce à cette dernière Méditation, il peut se flatter d'avoir complètement obéi au vœu d'éclectisme qu'il a formé en entreprenant cet ouvrage, et il espère avoir rapporté, comme un avocat général, toutes les pièces du procès, mais sans donner ses conclusions. En effet, que vous importe de trouver ici un axiome? Voulez-vous que ce livre soit le développement de la dernière opinion qu'ait eue Tronchet, qui, sur la fin de ses jours, pensait que le législateur avait considéré, dans le mariage, bien moins les époux que les enfants? Je le veux bien. Souhaitez-vous plutôt que ce livre serve de preuve à la péroraison de ce capucin qui, prêchant devant Anne d'Autriche, et voyant la reine ainsi que les dames fort courroucées de ses arguments trop victorieux sur leur fragilité, leur dit en descendant de la chaire de vérité : — Mais vous êtes toutes d'honnêtes femmes, et c'est nous autres qui sommes malheureusement des fils de Samaritaines... Soit encore. Permis à vous d'en extraire telle conséquence qu'il vous plaira; car je pense qu'il est fort difficile de ne pas rassembler deux idées contraires sur ce sujet qui n'aient quelque justesse. Mais le livre n'a pas été fait pour ou contre le mariage, et il ne vous en devait que la plus exacte description. Si l'examen de la machine peut nous amener à perfectionner un rouage ; si en nettoyant une pièce rouillée nous avons donné du ressort à ce mécanisme, accordez un salaire à l'ouvrier. Si l'auteur a eu l'impertinence de dire des vérités trop dures, s'il a trop souvent généralisé des faiis particuliers, et s'il a trop négligé les lieux communs dont on se sert pour encenser les femmes depuis un temps immémorial, oh! qu'il soit crucifié! Mais ne lui prêtez pas d'intentions hostiles contre l'institution en elle-même : il n'en veut qu'aux femmes et aux hommes. Il sait que, du moment où le mariage n'a pas renversé le mariage, il est inattaquable; et, après tout, s'il existe tant de plaintes contre cette institution, c'est peut-être parce que l'homme n'a de mémoire que pour ses maux, et qu'il accuse sa femme comme il accuse la vie, car le mariage est une vie dans la vie. Cependant, les personnes qui ont l'habitude de se faire une opinion eu lisant un journal médiraient peut-être d'un livre qui pousserait trop loin la manie de l'éclectisme; alors, s'il leur faut absolument quelque chose qui ait l'air d'une péroraison, il n'est pas impossible de eur en trouver une. Et puisque des paroles de Napoléon servirent le début à ce livre, pourquoi ne finirait-il pas ainsi qu'il a commencé? En plein
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conseil d'Etat donr. le premier consul prononça eette phrase foudroyante, qui fait, tout à la lois. l'éloge et In satire cltl mariage, et le résumé de ce livre: — Si l'homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais pas de femme !
POST-SC.RIPTUM.
— Et vous marierez-vous?... demanda la duchesse, à qui l'auteur venait de lire son manuscrit. (C'était l'une dis deu\ daines à la sagacité desquelles l'auteur a déjà rendu homnuge dam l'introduction de son livre.) — Certainement, madame, répondit-il. Rencontrer une femme assez hardie pour vouloir de moi sera désormais la plus chère de toutes mes espérances. — Est-ce résignation ou fatuité?... — C'est mon secret. — Eh hien ! monsieur le docteur ès-arts et sciences conjugales, permettez-moi de vous raconter un petit apologue oriental que j'ai lu jadis dans je ne sais quel recueil qui nous était offert, chaque année, en guise d'almanach. Au commencement de l'Empire, les dames mirent à la mode un jeu qui consistait à ne rien accepter de la persiiiuie avec laquelle ou convenait de jouer sans dire le mol Diarlcsté. Une partie durait, comme bien vous pensez, des semaines entières, et le comble de la finesse était de se surprendre l'un ou l'autre à recevoir une bagatelle sans prononcer le mol sacramentel. — Même un baiser? — Oh' j'ai vingt fois gagné le Diadesté ainsi! dit-elle en riant. — Ce fut, je crois, en ce moment et à l'occasion de ce jeu, dont l'origine est arabe ou chinoise, que mon apologue obtint les honneurs de l'impression... Mais, si je vous le raconte, dit-elle en s'interrompant elle-même, pour effleurer l'une de ses narines avec l'index de sa main droite par un charmant geste de coquetterie, permettez-moi de le placer à la lin de voire ouvrage... — Ne sera-ce pas le doter d'un trésor?... Je vous ai déjà tant d'obligations, que vous m'avez mis dans l'impossibilité de m'acquitter : ainsi j'accepte.
Elle sourit malicieusement et reprit en ces termes : — Un philosophe avait composé un fort ample recueil de tous les tours que notre sexe peut jouer, et, pour se garantir de nous, il le portait continuellement sur lui. Un jour, en voyageant, il se trouva près d'un camp d'Arabes. Une jeune femme, assise à l'ombre d'un palmier, se leva soudain à l'approche du voyageur, et l'invita si obligeamment à se reposer sous sa trente, qu'il ne put se défendre d'accepter. Le mari de celte dame était alors absent. Le philosophe se fut à peine posé sur un moelleux tapis, que sa gracieuse hôtesse lui présenta des dattes fraîches et un al-carasaz plein de lait; il ne put s'empêcher de remarquer la rare perfection des mains qui lui offrirent le breuvage et les fruits. Mais, pour se distraire des sensations que lui faisaient éprouver les charmes de la jeune Arabe, dont les pièges lui semblaient redoutables, le savant prit son livre et se mit à lire. La séduisante créature, piquée de ce dédain, lui dit de la voix la plus mélodieuse: — Il faut que ce livre soit bien intéressant, puisqu'il vous parait la seule chose digne de fixer votre attention. Est-ce une indiscrétion que de vous demander le nom de la science dont il traite?... Le philosophe répondit en tenant les yeux baissés : — Le sujet de ce livre n'est pas de la compétence des dames ! Ce refus du philosophe excita de plus en plus la curiosité de la jeune Arabe. Elle avança le plus joli petit pied qui jamais eût laissé sa fugitive empreinte sur le sable mouvant du désert. Le philosophe eut des distractions, et son œil, trop puissamment tenté, ne tarda pas à voyager de ces pieds, dont les promesses étaient si fécoudes, jusqu'au corsage plus ravissant encore; puis il confondit bientôt la flamme de son admiration avec le feu dont pétillaient les ardentes et noires prunelles de la jeune Asiatique. Elle redemanda d'une voix si douce quel était ce livre, que le philosophe charmé répondit : — Je suis l'auteur de cet ouvrage ; mais le fond n'est pas de moi, il contient toutes les ruses que les
femmes ont inventées. — Quoi!... tontes absolument? dit la fille du
désert. Oui, toutes! El ce n'est qu'en étudiant constatnn t les
femmes que JE suis parvenu à ne plus les redouter. — Ah!... dit la jeune Arabe en abaissant les longs cils de ses blanches paupières; puis, lançant tout à coup le plus vif de ses regards au prétendu sage, elle lui lit oublier bientôt et sou livre et les tours qu'il contenait. Voilà mon philosophe le plus passionné de tous les hommes. Croyant apercevoir dans les manières de la jeune femme une légère teinte de Coquetterie, l'étranger osa hasarder un aveu. Comment aurait-il résisté ? le ciel était bleu, le sable brillait au loin comme une lame d'or, le vent du désert apportait l'amour, et la femme de l'Arabe semblait réfléchir tous les feux dont elle était entourée: aussi ses yeux pénétrants devinrent humides; et, par un signe de tête qui parut impTimef un mouvement d'ondulation à cette lumineusV atmosphère, elle consentit à écouter les paroles d'amour que disait l'étranger. Le sage s'enivrait déjà des plus flatteuses espérances, quand la jeune femme, entendant au loin le galop d'un cheval qui semblait avoir des ailes, s'écria: — Nous sommes perdus! mon mari va nous surprendre. Il est jaloux comme un tigre et plus impitoyable... An nom du prophète, et si vous aimez la\ie. cachez-vous dans ce coffre!... L'auteur épouvanté, ne voyant point d'autre parti à prendre pour se tirer de ce mauvais pas, entra d?ni le coffre, s'y blottit; et, la femme le refermant sur lui, eu prit ia clef. Elle alla au-devant de son époux; et, après quelques caresses qui le mirent en belle humeur : — Il faut, dit-elle, que je vous raconté unj aventure bien singulière. — J'écoute, ma gazelle répondit l'Arabe, qi>i s'assit sur un tapis en croisant les genoux selon l'habitude des Orientaux. — Il est venu aujourd'hui une espèce de philosophe ! dit-elle. Ii prétend avoir rassemblé dans un livre toutes les fourberies dont est capable mon sexe, et ce faux sage m'a entretenue d'amour. — Eh bien!... s'écria l'Arabe. — Je l'ai écouté!... reprit-elle avec sang-froid, il est jeune, pressant, et... vous êtes arrivé fort à propos pour secourir ma vertu chancelante!... L'Arabe bondit comme un lionceau, et tira son cangiar en rugissant. Le philosophe, qui, du fond de son coffre, entendait tout, donnait à Arimane son livre, les femmes et tous les hommes de l'Arabie Pélrée. — Fatmé!,.. s'écria le mari, si tu veux vivre, réponds!... Où est le traître?... Effrayée de l'orage qu'elle s'était plu à exciter, Fatmé se jeta aux pieds de son époux, et, tremblant sous l'acier menaçant du poignard, elle désigna le coftre par un seul regard aussi prompt que timide. Elle se releva honteuse, et, prenant la clef qu'elle avait à sa ceinture, elle la présenta au jaloux; mais, au moment où il se disposait à ouvrir le coffre, la malicieuse Arabe partit d'un grand éclat de rire. Faroun s'arrêta tout interdit, et regarda sa femme avec une sorte d'inquiétude. — Enfin j'aurai ma belle chaîne d'or! s'écriat-elle en sautant de joie, donnez-la-moi, vous avez perdu le Diadesté* Une autre fois ayez plus de mémoire. Le mari, stupéfait, laissa tomber la clef, et présenta la prestigieuse chaîne d'or à genoux, en offrant à sa chère Fatmé de lui apporter tous les bijoux des caravanes qui passeraient dans l'année, si elle voulait renoncer à employer des ruses si cruelles pour gagner le Diadesté. Puis, comme c'était un Arabe, et qu'il n'aimait pas à perdre une chaîne d'or, bien qu'elle dût appartenir à sa femme, il remonta sur son coursier et partit, allant grommeler à son aise dans le désert, car il aimait trop Fatmé pour lui montrer des regrets. La jeune femme, tirant alors le philosophe plus mort que vif du coffre où il gisait, lui dit gravement : — Monsieur le docteur, n'oubliez pas ce tour-là dans votre recueil.
— Madame, dis-je à la duchesse je comprends! Si je me marie, je dois succomber à quelque diablerie inconnue: mais j'offrirai, dans ce cas, soyez-en certain, un ménage modèle à l'admiration de mes contemporains.
Pan», 1824-1829.
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AUTRE ETUDE DE FEMME